75%.png

La reine Victoria, d’après sa correspondance/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anonyme
La reine Victoria, d’après sa correspondance
Revue des Deux Mondes5e période, tome 42 (p. 5-59).
II  ►
La reine Victoria d’après sa correspondance inédite


La reine Victoria avait l’habitude de conserver et de classer les lettres, les notes, les mémoires qu’elle écrivait ou qu’elle recevait. Tous ces documens ont été réunis en volumes. Les archives ainsi formées constituent une série d’actes officiels extrêmement abondante, et l’histoire y trouvera un jour les matériaux les plus précieux ; mais on ne saurait songer à en faire une publication complète. Ceux qui se rapportent à la vie de la Reine jusqu’à l’année 1861 forment plusieurs centaines de volumes. Le roi Edouard VII a pensé qu’on pouvait faire un choix dans cette correspondance, et de là est sortie l’intéressante et importante publication à laquelle nous empruntons les extraits qui suivent. Elle fait le plus grand honneur à la Reine et à la plupart de ses ministres. L’édition anglaise vient de paraître à Londres. L’édition française paraîtra dans quelques semaines à la librairie Hachette, où elle a été préparée par M. Jacques Bar doux.

La plupart des lettres que nous reproduisons ont été échangées entre la reine Victoria et le roi des Belges, Léopold Ier. L’affection de la reine pour son oncle n’a eu d’égale que celle que l’oncle rendait à sa nièce avec une tendresse qu’il a lui-même, quelque part, qualifiée de paternelle. Si de très légers nuages se sont parfois élevés entre eux, ils ont été bientôt dissipés, et ils n’ont jamais altéré leurs sentimens mutuels. Il y a quelque chose de touchant dans cette longue intimité, où le Roi et la Reine montrent tant d’esprit politique et de bon sens, relevés par les plus sérieuses qualités morales. Nous avons, de préférence, choisi parmi ces lettres celles qui se rapportent à des événemens connus de tous, et se rattachent à l’histoire générale de l’Europe et le plus souvent à celle de la France, ce qui nous a permis de les reproduire sans explications, ni commentaires. Les lettres et les notes échangées entre la Reine et ses ministres appartiennent plus spécialement à l’histoire de l’Angleterre et l’éclairent, sur bien des points, d’un jour nouveau. La première lettre de la princesse Victoria au roi, alors prince Léopold, est de 1828 : la princesse avait alors neuf ans.

Kensington Palace, 25 novembre 1828.

Mon bien cher oncle,

Je vous souhaite que cet anniversaire se renouvelle souvent ; je pense bien souvent à vous et j’espère vous revoir bientôt, car je vous aime beaucoup. Je vois souvent ma tante Sophie [1], qui paraît très bien et est très bien. Je me sers de votre joli bol à soupe tous les jours. Fait-il très chaud, en Italie ? Il fait si doux ici que je sors tous les jours. Maman va assez bien et moi tout à fait. Votre nièce affectionnée.

P.-S. — Je suis très fâchée contre vous, oncle, car vous ne m’avez pas écrit une fois depuis votre départ, et il y a longtemps de cela.


Le prince Léopold à la princesse Victoria.

Paris, 20 avril 1829.

Mon cher amour,

Bien que j’espère avoir le plaisir de vous voir dans quelques jours, je désire cependant me rappeler avant à votre souvenir et vous dire combien je serai ravi d’embrasser ma chère petite enfant. J’ai voyagé loin, de par le monde, et pourrai vous donner des détails amusans sur bien des choses.

Stockmar [2], qui a été très malade, et que je désespérais de voir ici, est arrivé avant-hier et vous pouvez deviner le plaisir que j’en ai éprouvé. Il faut que je m’arrête. Au revoir. Puissé-je vous trouver grandie, florissante et affectueuse pour votre vieux et fidèle oncle !
Le roi des Belges à la princesse Victoria.

Bruxelles, 22 mai 1832.

Mon cher amour,

Permettez-moi de vous offrir mes vœux les plus sincères et les meilleurs pour l’anniversaire de votre naissance. Que le ciel vous protège, vous comble et verse sur vous ses meilleures bénédictions !

Le temps s’enfuit : il y a maintenant treize ans que vous entrâtes dans ce monde agité ; j’ose à peine maintenant vous appeler une petite Princesse. Par conséquent, vous comprendrez, mon cher amour, que vous devez chaque jour accorder plus d’attention aux choses sérieuses. Par la volonté de la Providence, vous êtes appelée à remplir une situation éminente ; c’est à la bien remplir qu’il faut maintenant travailler. Un bon cœur, un caractère loyal, une conscience respectable sont parmi les qualités les plus indispensables pour jouer ce rôle.

Vous trouverez toujours, dans votre oncle, l’ami fidèle, tel qu’il l’a été depuis votre tendre enfance. Et chaque fois que vous sentirez le besoin d’un conseil ou d’un appui, adressez-vous à lui avec une parfaite confiance.

Si les circonstances me permettaient de quitter Ostende de bonne heure, demain matin, je pourrais moi-même placer mon cadeau dans vos cheveux blonds. Puisque ce bonheur ne m’a pas été accordé par le sort, votre excellente mère a promis de me remplacer.

Vous avez probablement peu de temps à vous. Je m’arrête donc, en vous redisant rattachement et l’affection sincères, avec lesquels je serai toujours, mon cher amour, votre ami et oncle fidèle et dévoué.


Le roi des Belges à la princesse Victoria.

Laeken, 21 mal 1833.

Mon cher amour,

Pour être sûr que mes félicitations vous arriveront le jour de votre anniversaire, je les envoie par le courrier d’aujourd’hui, et les confie aux soins de votre illustre mère.

Les vœux sincères et affectueux que je fais, pour que nous fêtions souvent et gaiement le jour qui vous donna à nous, chère petite âme, seront accompagnés par les quelques réflexions qu’appelle le caractère sérieux de notre époque. Mon cher amour, vous avez maintenant quatorze ans, vous êtes arrivée à un moment où les délicieux passe-temps de l’en fan ce doivent être môles à des réflexions, qui appartiennent déjà à un âge plus mûr. Je sais que vous avez très bien travaillé, mais le moment arrive où il faut former le jugement, veiller au caractère, bref où le jeune arbre prend la forme qu’il conservera pendant toute la vie.

Pour atteindre ce but, il est indispensable d’accorder un peu de temps à la réflexion. La vie dans une grande ville s’y prête peu ; cependant, avec une méthode ferme, on peut y arriver.

L’examen de conscience est la partie la plus importante de l’affaire. Une manière d’y procéder utilement consiste, par exemple, à récapituler chaque soir les événemens de la journée et les motifs qui vous ont fait agir, et à essayer de deviner quels auraient été les mobiles des autres. Un heureux naturel comme le vôtre reconnaîtra facilement si les causes premières de ses actes sont de bon aloi. Les personnes, qui occupent de hautes positions, doivent surtout se défendre contre l’égoïsme et la vanité. Un individu, dans une situation élevée et importante, verra beaucoup de monde empressé à servir son égoïsme et à flatter et encourager son orgueil. Les gens personnels sont cependant malheureux, victimes de désappointemens constans, toujours sûrs d’être détestés de tout le monde.

La vanité, d’autre part, est un moyen qu’utilisent habilement les gens ambitieux et intéressés, pour faire de vous l’instrument qui servira leurs desseins, trop souvent contraires à votre bonheur, quand ils ne tendent pas à le détruire.

Apprendre à se connaître et à se juger sincèrement et impartialement, tel est le but élevé auquel doivent viser nos efforts : on ne peut l’atteindre que par des examens de conscience constans et réfléchis.

La situation de ceux qui appartiennent à ce qu’on appelle ordinairement le grand monde, est devenue depuis peu extrêmement difficile. Ils sont attaqués, calomniés, jugés avec moins d’indulgence que les individus quelconques. Ce qu’ils ont ainsi perdu, ils ne l’ont à aucun degré regagné autrement. Depuis la Révolution de 1790, ils sont bien moins en sûreté qu’auparavant, et les chutes du pouvoir suprême dans la misère complète ont été aussi fréquentes que soudaines.

Par conséquent, il devient nécessaire que le caractère soit trempé de manière à n’être ni ébloui par la grandeur et le succès, ni abattu par le malheur. Pour y arriver, il faut être capable d’apprécier les choses à leur valeur réelle, et particulièrement éviter d’attacher aux bagatelles une importance trop grande.

Rien ne prouve, avec autant de force et d’évidence, l’incapacité où sera une pensée d’accomplir des actes très grands et très nobles, que le fait d’être sérieusement occupée par des frivolités.

Les bagatelles peuvent servir de distraction et de délassement aux personnes intelligentes, mais seuls les cerveaux faibles et les esprits mesquins leur prêtent de l’importance. Le bon sens consiste précisément à distinguer ce qui a de la valeur, de ce qui n’en a pas.

Mon sermon est assez long maintenant, ma chère enfant ; pourtant je le recommande fortement à votre attention et à votre respect.

Mon cadeau consiste en une série de vues de l’ancien royaume des Pays-Bas : vous saurez y découvrir celles de la Belgique actuelle.

Donnez-moi de vos nouvelles bientôt ; et que Dieu vous bénisse et vous garde ! Toujours, mon cher amour, votre oncle affectionné.


Le roi des Belges à la princesse Victoria.

Ma bien chère enfant,

Cette fois-ci, j’ai reçu de votre petite Seigneurie un billet tout laconique, et je vous paierai de retour probablement avec plus de générosité, car ma lettre, qui vous parviendra par l’entremise d’un messager de mon choix, s’allongera d’autant plus, qu’elle sera plus confidentielle que si je l’envoyais par le courrier ordinaire.

Je suis vraiment stupéfait de la conduite de votre vieil oncle, le Roi : cette invitation du prince d’Orange et de ses fils, cette façon de l’imposer aux autres est très extraordinaire [3]. Cela arrive parce que les personnes dans des situations publiques et les interprètes des grandes passions politiques ne peuvent se débarrasser de leur caractère, comme d’un chapeau qu’on pose sur la table.

Pas plus tard qu’hier, j’ai reçu une communication mi-officielle d’Angleterre, insinuant qu’il serait très désirable que la visite de vos parens n’ait pas lieu cette année. Qu’en dites-vous ? Les parens du Roi et de la Reine, à un degré que Dieu seul sait, viendront par bandes et gouverneront le pays : tandis que l’entrée en sera interdite à vos parens, alors que, comme vous savez, tous ont été pleins de respect et de bonté pour le Roi. Réellement et sincèrement je n’ai jamais connu ni vu rien de semblable et j’espère que cet incident donnera un coup de fouet à votre courage. Maintenant que l’esclavage est aboli, même dans les colonies britanniques, je ne vois pas pourquoi vous seriez destinée à rester une petite esclave blanche anglaise. Et cela pour le bon plaisir de la Cour qui ne vous a jamais achetée : je ne sache pas qu’elle ait fait de grandes dépenses à votre sujet, ni que le Roi ait même dépensé 0 fr. 60 pour votre entretien. Je m’attends à ce que mes visites en Angleterre soient également prohibées par un décret du Conseil. Oh ! l’esprit de suite, la loyauté en politique ou ailleurs, où les trouver ?

Je n’ai pas le moindre doute que le Roi, dans sa passion pour les Orange, ne soit excessivement impoli pour vos parens : cela n’a pas grande importance ; ils sont vos hôtes et pas les siens, et par conséquent ne se formaliseront point…


La princesse Victoria au roi des Belges.

23 mai 1836.

Mon bien cher oncle,

… L’oncle Ernest et mes cousins sont arrivés ici mercredi, sains et saufs. Mon oncle paraît remarquablement, bien et mes cousins sont des jeunes gens tout à fait charmans. Je ne vous tracerai pas leur portrait détaillé, puisque vous allez les voir dans bien peu de jours vous-même, mais je dois vous dire qu’ils sont tous deux très aimables, affectueux, bons et extrêmement gais, comme il convient à la jeunesse ; avec tout cela, ils sont pleins de bon sens, et aiment beaucoup à s’occuper. Albert est remarquablement distingué, ce que n’est certainement pas Ernest ; mais il a une figure bonne, honnête et intelligente. Nous les emmenâmes à l’Opéra vendredi, pour voir les Puritains, et comme ils aiment beaucoup la musique, comme moi, ils étaient absolument enthousiasmés ; ils n’avaient jamais entendu aucun des chanteurs…


La princesse Victoria au roi des Belges.

7 juin 1836.

Mon bien cher oncle,

Ce petit mot vous sera remis par mon cher oncle Ernest, quand il vous verra.

Il faut que je vous remercie, mon oncle bien-aimé, pour les espérances de grand bonheur que vous avez contribué à me donner dans la personne du cher Albert. Permettez-moi donc, mon très cher oncle, de vous dire combien il m’a charmée et combien je l’apprécie de toutes manières. Il possède complètement les qualités qu’on pouvait désirer pour me rendre parfaitement heureuse. Il est si sensé, si affectueux, si droit et si aimable ! Il a, en outre, l’extérieur, la physionomie, les plus agréables et les plus charmans qu’on puisse voir.

Il ne me reste plus maintenant qu’à vous prier, mon cher oncle, de veiller sur la santé de celui qui m’est devenu si cher et de le prendre sous votre protection toute spéciale. J’espère et je crois que tout réussira aussi bien que possible dans une affaire d’une pareille importance pour moi.

Croyez-moi toujours, mon cher oncle, votre nièce la plus affectionnée, dévouée et reconnaissante.


La princesse Victoria au roi des Belges.

16 juin 1837.

Mon bien-aimé oncle,

… Vous savez, naturellement, mon cher oncle, que le Roi est très malade ; tout peut finir d’un instant à l’autre, ou durer encore quelques jours. Par suite, nous ne nous sommes montrées nulle part, depuis le mardi 6, et depuis mercredi, toutes mes leçons sont suspendues ; car la nouvelle peut arriver très subitement…


Le vicomte Melbourne à la reine Victoria.

South Street, 20 juin 1837.

Le vicomte Melbourne présente ses humbles devoirs à Votre Majesté, et sachant que Votre Majesté a déjà reçu la triste nouvelle de la mort du feu Roi, il aura l’honneur de se rendre auprès de Votre Majesté, un peu avant neuf heures ce matin. Le vicomte Melbourne a prié le marquis de Lansdowne de fixer à onze heures la séance du Conseil à Kensington Palace.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 23 juin 1837.

Ma bien-aimée enfant,

Vos nouvelles dignités ne modifieront ni n’augmenteront ma vieille affection pour vous ; puisse le ciel vous aider et puissé-je avoir le bonheur de vous être de quelque utilité et de contribuer à vos succès dans votre nouvelle carrière, ce que je désire ardemment ! Votre lettre du 19, écrite peu d’instans avant l’important événement, m’a donné la plus grande satisfaction ; elle m’a montré un état d’esprit bien à la hauteur de l’occasion. Voir les difficultés de la tâche, sans reculer ni avoir peur, mais aller au-devant d’elles avec courage, voilà la manière de réussir. J’ai souvent vu que la confiance dans le succès était la cause du succès lui-même, et vous ferez bien de conserver ce sentiment.

J’ai été très heureux d’apprendre que la prestation de serment du Conseil s’était bien passée. La déclaration, d’après les journaux, me paraît simple et appropriée. La traduction des journaux porte : « J’ai été élevée en Angleterre. » I. Je vous conseille de dire aussi souvent que possible que vous êtes née en Angleterre. George III s’en faisait gloire, et comme aucun de vos cousins n’est né en Angleterre, il est de votre intérêt de faire reporter cela fortement (sic). II. Vous ne pouvez jamais trop décerner d’éloges à votre pays et à ses habitans. Il y a deux nations en Europe, qui sont presque ridicules à cause des louanges qu’elles se donnent elles-mêmes, ce sont les Anglais et les Français. Il est très important que vous soyez très nationaliste, et comme il se trouve que vous êtes née en Angleterre et ne l’avez jamais quittée un seul instant, ce serait assez étrange si, on essayait de dire le contraire. III. Je recommande à votre attention l’Eglise établie ; sans vous engager à quelque chose en particulier, vous ne pourrez jamais trop en parler. IV. Avant de prendre une décision importante, je serais content si vous vouliez bien me consulter. Ceci aurait l’avantage de vous faire gagner du temps. En politique, la plupart des mesures arriveront toujours assez tôt, dans un délai de quelques jours ; revenir sur ses pas, ou sortir en reculant, est, au contraire, extrêmement difficile et nuit presque toujours aux plus hautes autorités.


La reine Victoria au roi des Belges.

25 juin 1837.

Mon bien-aimé oncle,

Quoique j’aie énormément d’affaires sur les bras, je vous écrirai quelques lignes pour vous remercier de votre bonne et utile lettre du 23, que je viens de recevoir. Vos conseils sont toujours de la plus grande importance pour moi.

A propos de Claremont, Stockmar pourra vous expliquer qu’il m’est absolument impossible de sortir de Londres, car je dois voir mes ministres tous les jours. Je me porte très bien, je dors bien, et je vais en voiture à la campagne tous les soirs ; il fait tellement chaud que les promenades à pied sont hors de question. Avant d’aller plus loin, laissez-moi vous dire combien je suis heureuse d’avoir à la tête du gouvernement un homme comme lord Melbourne. Je l’ai vu jusqu’ici chaque jour, à l’exception de vendredi, et plus je le vois, plus j’ai confiance en lui ; il n’est pas seulement un homme d’Etat capable et un honnête homme, mais il est bon et plein de cœur ; son but est de remplir son devoir envers son pays, et non envers un parti. Il m’est de la plus grande utilité officiellement et officieusement.

J’ai vu presque tous mes autres ministres, et j’abats avec eux une besogne régulière et rude, mais qui m’enchante. Il m’est très agréable de faire mon devoir envers mon pays et mon peuple, et nulle fatigue, quelque grande qu’elle soit, ne me pèsera, s’il s’agit du bien de la nation. Stockmar vous dira tout cela. J’ai tout lieu d’être très contente de tous mes ministres, et j’espère que, grâce à Dieu, les élections seront favorables ; car je sais bien que le Cabinet actuel est le meilleur et le plus modéré que nous puissions avoir.

Ne craignez rien pour ma santé, mon cher oncle, j’en aurai grand soin.

Toujours votre dévouée et reconnaissante nièce, votre enfant affectionnée.


La reine Victoria au roi des Belges.

3 juillet 1837.

Mon bien cher oncle,

… Tout va bien quant à présent et les élections s’annoncent comme favorables. Dieu veuille qu’il en soit ainsi ! J’ai eu une très longue et intéressante conversation samedi avec Palmerston à propos de la Turquie, de la Russie, etc. J’espère qu’on pourra faire quelque chose pour les Reines, mes sœurs [4]. L’Espagne a enfin une Constitution et les Cortès ont fait très bonne figure. Nous espérons aussi conclure bientôt un traité de commerce avec les Espagnols, ce qui serait colossal.

Si vous pouviez obtenir que mon bon et cher ami Louis-Philippe, que je respecte tant, et pour qui j’ai une grande affection, fasse quelque chose pour la pauvre Espagne, cela serait très utile.

Je suis très touchée par l’amabilité du Roi, qui a envoyé le bon vieux général Baudrand et le duc d’Elchingen pour me féliciter. Baudrand s’est très bien acquitté de sa mission et avec beaucoup de sentiment. En Portugal, les affaires paraissent malheureusement très sombres. Ils n’ont point d’argent, et les Chartistes veulent amener une contre-révolution qui, je le crains, serait fatale aux intérêts de la pauvre Reine…

Maintenant, cher oncle, il faut que je vous invite en forme. Je serais tellement heureuse si vous, ma bien chère tante Louise et Léopold (J’insiste) veniez vers le milieu ou la fin d’août ! En outre, je vous prierais de rester un peu plus que d’habitude, au moins quinze jours. Vous pourriez amener autant de cavaliers, de dames, de bonnes, etc., etc. que vous voudriez. Je serais trop heureuse et trop fière de vous avoir sous mon propre toit


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 19 septembre 1837. 11 h. 20 minutes.

Mon bien cher et bien-aimé oncle,

Une ligne pour vous exprimer imparfaitement tous mes remerciemens pour vos grandes bontés envers moi, et le profond, profond chagrin, que me cause votre départ. Dieu sait à quel point je me sens triste et désolée ! Combien vous allez me manquer, mon cher oncle, partout, partout ! Combien votre conversation me manquera ! Combien mon protecteur me manquera, quand je sortirai à cheval ! Oh ! je me sens très, très triste, et ne puis parler de vous deux sans pleurer !

Adieu, mon oncle, mon père bien-aimé ! Que le ciel vous bénisse et vous protège, et n’oubliez pas l’affection, le dévouement, l’attachement profond de votre nièce et enfant.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Trianon, 19 octobre 1837.

Ma bien chère Victoria,

… On est très disposé ici à être dans les meilleurs termes possibles avec l’Angleterre. Il est arrivé trop souvent que les agens diplomatiques des deux pays ont suivi, ou ont été accusés de suivre des lignes différentes. J’ai spécialement recommandé au comte Molé [5] de donner des instructions fermes et nettes à ses gens, particulièrement à Madrid, à Lisbonne et à Athènes… Il va les lire à lord Granville, et communiquer également, autant que possible, toutes les dépêches des diplomates français au gouvernement anglais. Ceci sera une preuve de confiance, et, en plus, aura l’avantage de fournir souvent des renseignemens utiles, et permettra au gouvernement anglais d’entendre deux opinions au lieu d’une seule. Il est indéniable que l’idée que les plénipotentiaires des deux pays suivaient deux lignes différentes de politique a nui aux intérêts des deux reines dans la Péninsule. La fin de cette double action est le seul avantage que les reines tireront, pour le moment, d’une meilleure entente entre l’Angleterre et la France ; mais quoi qu’il en soit, ce résultat n’en aura pas moins pour elles quelque importance, et en même temps il enlèvera aux différens partis politiques la possibilité de se servir de ces prétendues difficultés contre le gouvernement des reines. Je compte que vous direz à vos ministres d’accueillir ces dispositions amicales avec franchise et bienveillance. Le Roi, ici, désire que les plénipotentiaires des deux pays s’entendent. De cette façon, il deviendrait difficile pour les partis en Espagne et en Portugal de déclarer que les deux plénipotentiaires soutiennent des candidats différens au ministère, et le morcellement des groupes attachés aux reines pourrait ainsi être empêché ou terminé. Nombreuses sont les malveillantes insinuations lancées contre la politique du Roi d’ici, et parce qu’il est capable, on le soupçonne d’avoir des projets ambitieux à l’infini. Il peut n’être pas sans importance de rectifier ce bruit. Je ne prétends pas savoir quelles ont été les idées du Roi immédiatement après la Révolution de juillet ; peut-être, pendant un moment, a-t-il désiré pouvoir faire quelque chose pour la France. Admettons, pour la nécessité du raisonnement, qu’il en ait été ainsi. Deux mois de règne ont suffi pour lui montrer que la grande question n’était pas de conquérir des territoires ou une influence internationale, mais de sauver la monarchie. Le Roi vit clairement que, s’il commençait une guerre, elle dégénérerait bientôt en une guerre de propagande, et que lui et sa famille en seraient les premières victimes. Il a toujours lutté en vue d’affermir son gouvernement, de consacrer ou reconstituer les élémens indispensables pour un gouvernement monarchique, et cette bataille est loin d’être finie : très probablement le reste de sa vie sera consacré à cette importante tâche : quel que soit le caractère plus ardent du duc d’Orléans, la plus grande partie de son règne, s’il arrive au trône, et peut-être son règne entier prendra, bon gré mal gré, la même direction. Il est très naturel qu’il en soit ainsi, car à quoi serviraient quelques provinces étrangères, si elles ajoutaient seulement à la difficulté de gouverner les anciennes ? Je connais tous les actes du Roi et de son Cabinet, même mieux que ceux de votre gouvernement ; je vois constamment et sans réserve aucune l’intégralité des dépêches ; je suis au courant, en tant que voisin le plus proche, de la politique constamment suivie vis-à-vis de nous. Je dois dire que personne n’est moins disposé à acquérir de l’influence dans les Etats étrangers, à s’embarrasser d’extensions familiales au dehors, que n’est le Roi. Il rejeta, de la façon la plus positive, le projet de mariage de Joinville avec dona Maria, parce qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le Portugal. Il rejette mille fois l’idée d’unir la reine d’Espagne à Aumale, parce qu’il ne veut pas avoir de fils, là où ce n’est pas son intention de le soutenir.

C’est parce qu’il craignait d’être entraîné à intervenir réellement, que le Roi a désiré ne pas avoir de légion française en Espagne. Qu’il ait raison ou tort, je ne prétends pas à le décider, puisque j’avais une opinion différente de la sienne l’année dernière ; mais sa crainte d’être entraîné trop loin, — comme un homme dont les vêtemens sont saisis par une machine à vapeur, — est très naturelle. Son antipathie pour les libéraux avancés, dans la péninsule, ne l’est pas moins : ils soutiennent des principes de gouvernement qui rendent la monarchie impossible, et qui, appliqués en France, ruineraient le trône. L’Angleterre, à cause de sa position toute spéciale, peut faire beaucoup de choses, qui, en France, bouleverseraient tout… Je termine ma lettre et répondrai à la vôtre demain. Dieu vous bénisse ! Toujours, ma bien chère Victoria, votre oncle dévoué.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Trianon, 27 octobre 1837.

… Je ne parlerai pas politique aujourd’hui ; il n’y a rien de très important, sauf la prise de Constantine Le duc de Nemours s’est distingué d’une façon remarquable. Je regrette de voir qu’en Angleterre des gens sont quelquefois assez absurdes pour être jaloux de ces conquêtes françaises. Rien ne peut être plus ridicule, car rien n’est plus important pour la paix de l’Europe, que le fait qu’une nation, puissante et militaire comme la France, ait un débouché pour son amour de spectacles guerriers. Si on avait nommé un conseil de sages pour fixer l’endroit où ceci pourrait avoir lieu, en causant le moins de mal au reste du monde, on aurait choisi la côte d’Afrique. En y allant, les Français rendront à la civilisation un pays où, depuis 800, les choses n’ont fait qu’empirer, et qui, au temps des Romains, était une des provinces les plus riches. D’ailleurs, cette aventure mettra sur le bras des Français une petite guerre permanente avec les indigènes : rien ne pourrait leur faire plus de bien.


La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 26 août 1839.

Mon très cher oncle,

Je vous avais déjà écrit, lorsque j’ai reçu vos deux aimables billets ; aussi je ne vous enverrai pas ma première épître. Mon amitié pour le cher Roi [6]et pour la chère Reine me rend, comme vous pouvez aisément le comprendre, très désireuse de les voir, et de faire la connaissance de la Reine et de toute la famille. J’apprécie la très grande amabilité qu’ils me témoignent tous, en désirant me voir et en venant seulement pour quelques heures. Au point de vue politique, nous souhaitons tous cette visite, et le seul obstacle que j’entrevois est le suivant : je ne me sens pas toutes les forces nécessaires pour aller à Brighton les recevoir, sitôt après la prorogation [du Parlement]. Je ne me sens pas bien ; les émotions, par lesquelles je suis passée au cours de cette session, m’ont complètement épuisée ; et, après deux petites excursions faites à Windsor, j’étais rendue. Tout ceci me fait craindre, étant donné l’incertitude de l’avenir, le poids de mes occupations, le nombre des affaires, la vie mondaine, que je n’aie pas la force d’entreprendre le voyage et le reste. C’est cela et cela seul qui me fait exprimer le désir que cette visite si aimable ait lieu l’an prochain, au lieu de cette année. Je regrette infiniment d’avoir à le dire : je voudrais tant les voir, mais je ne me sens pas tout à fait assez bien. Vous me comprendrez, mon cher oncle, j’en suis sûre, car je sais l’intérêt profond que vous prenez à ma santé. Pour une fois, il me tarde de quitter Londres ; je partirai vendredi. Si vous pouviez être à Windsor vers le 4, j’en serais enchantée…

J’ai eu tant de choses à faire et tant de gens à voir, que mes idées sont embrouillées et que j’ai écrit terriblement mal, il faut que vous m’en excusiez. Toujours votre nièce dévouée.
Le roi des Belges à la reine Victoria.

Ostende, 21 septembre 1839.

Ma très chère Victoria.

Votre charmante petite lettre vient de me parvenir et m’a frappé au cœur comme une flèche. Oui, ma bien-aimée Victoria, je vous aime tendrement, et avec toute cette puissance d’aimer que l’on trouve chez ceux qui n’en font pas parade. Je vous aime pour vous-même, et j’aime en vous la chère enfant sur le bonheur de qui j’ai veillé avec grand soin. Mon grand désir est toujours que vous sachiez que je veux vous être utile, sans compter en retour sur autre chose qu’un peu d’affection partie de votre cœur ardent et bon. Je suis même presque content que mes affaires politiques, toujours en suspens, soient réglées, car ainsi il ne vous sera plus du tout possible d’imaginer que j’aie besoin de quelque chose. J’ai tous les honneurs possibles, et je suis, au point de vue politique, très solide, plus même que la plupart des souverains d’Europe. La seule ambition politique que j’aie encore est l’Orient, où peut-être, un jour, je terminerai ma vie, au contraire du soleil : je me lèverai à l’Occident pour me coucher à l’Orient. Je ne vous impose jamais mes services, ni mes conseils, bien que je puisse dire avec quelque vérité, qu’en raison de l’extraordinaire destinée que m’ont fixée les puissances célestes, mon expérience d’homme politique et d’homme privé est grande. Je suis toujours prêt à vous être utile et quand vous voudrez et, je le répète, tout ce que je demande en échange c’est un peu d’affection sincère de votre part.

Je m’arrête là pour aujourd’hui, en vous exprimant de nouveau la satisfaction et le plaisir que j’ai eus à voir hier matin votre cher et loyal visage : vous étiez si gentille dans votre costume du matin ! Les heures se sont très agréablement écoulées ; seul le temps a contrarié nos projets ; mais c’est là une chose à laquelle on doit se résigner, quand tout le reste est délicieux. Encore une fois, que Dieu vous bénisse ! Toujours, ma très chère Victoria, votre oncle dévoué.
La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 15 octobre 1839.

Mon très cher oncle,

Cette lettre, j’en suis sûre, vous fera plaisir, car vous m’avez toujours donné des preuves de l’intérêt que vous prenez à tout ce qui me concerne. Je suis parfaitement décidée, et je l’ai dit à Albert ce matin. L’ardente affection qu’il m’a témoignée en l’apprenant m’a fait un grand plaisir. Il me semble la perfection, et j’ai en perspective un très grand bonheur. Je l’aime plus que je ne saurais dire, et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, pour rendre le sacrifice qu’il a fait (car, à mon avis, c’est un sacrifice) aussi léger que possible. Il me paraît avoir beaucoup de tact, qualité singulièrement nécessaire dans sa situation. Ces derniers jours ont passé comme un rêve, et je suis tellement bouleversée par tout cela, que je sais à peine écrire, mais je suis très, très heureuse.

Il est absolument nécessaire que ma décision ne soit connue de personne autre que vous et l’oncle Ernest, — jusqu’à la rentrée du Parlement : — sinon, on trouverait que j’ai fait preuve de négligence, en ne convoquant pas le Parlement immédiatement, afin de l’en informer… Lord Melbourne, que, naturellement, j’ai consulté sur toute cette affaire, approuve complètement mon choix et exprime la grande satisfaction que lui cause cet événement, qu’il trouve désirable à tous les points de vue. Lord Melbourne a agi en cette occasion, comme il l’a toujours fait vis-à-vis de moi, avec la bonté et l’affection les plus grandes.

Nous croyons aussi qu’il vaut mieux, et Albert est de cet avis, nous marier bientôt après la rentrée du Parlement, vers le commencement de février ; et vraiment, étant donné mon amour pour Albert, je ne saurais désirer que cet événement fût retardé. Mes sentimens sont un peu modifiés, je dois l’avouer, depuis le printemps dernier : je disais alors que je ne pouvais songer à me marier avant trois ou quatre ans. La vue d’Albert a changé tout cela.

Je vous en prie, mon bien cher oncle, transmettez ces deux lettres à l’oncle Ernest (à qui je vous demande de recommander une discrétion absolue, et d’expliquer les détails, car je n’ai pas le temps de le faire), ainsi qu’au fidèle Stockmar… Je voudrais garder ici les deux chers jeunes gens jusqu’à la fin du mois prochain. La joie sincère d’Ernest m’enchante. Il aime tant mon bien-aimé Albert. Toujours, très cher oncle, votre nièce dévouée.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Wiesbaden, 24 octobre 1839.

Ma très chère Victoria,

Rien n’aurait pu me faire plus de plaisir que votre chère lettre. Quand j’ai appris votre décision, j’ai presque éprouvé le sentiment du vieux Siméon : « Maintenant, laisse ton serviteur s’en aller en paix ! » Ce choix réapparaissait, depuis des années, comme ce qui pouvait être et serait le mieux pour votre bonheur ; et c’est précisément parce que j’en étais convaincu, parce que je savais que la fatalité bouleverse souvent, et d’une façon bizarre, le projet que nous essayons de réaliser comme le meilleur possible, comme le maximum du bon plan, que je craignais que l’événement ne se produisît pas. Dans votre situation, qui pourrait devenir peut-être plus difficile au point de vue politique, vous ne pourriez pas vivre sans avoir un intérieur heureux et agréable.

Et vous trouverez en Albert, ou je me trompe fort, — ce que je ne crois pas, — précisément les qualités et les tendances indispensables à votre bonheur, celles qui conviendront à votre propre caractère, à votre tempérament, à votre manière de vivre. Vous dites très aimablement que vous considérez qu’Albert fait un sacrifice. C’est vrai, à bien des points de vue, car sa situation sera délicate ; mais bien des choses, tout, je puis dire, dépendra de votre affection pour lui. Si vous l’aimez et si vous êtes bonne pour lui, il supportera aisément les difficultés de sa position ; et il y a dans son caractère une fermeté et, en même temps, une gaieté qui l’aideront. Je trouve vos projets parfaits. Si le Parlement avait été convoqué à une date extraordinaire, cela aurait gêné les députés ; et, par conséquent, il vaut mieux qu’ils reçoivent la communication à l’ouverture de la session. Le mariage, comme vous le dites, pourrait suivre d’aussi près que possible.

Lord Melbourne s’est montré l’homme excellent et aimable, que j’ai toujours apprécié comme tel. Un autre, à sa place, au lieu de songer à votre bonheur, aurait pu ne penser qu’à ses idées personnelles et à ses intérêts imaginaires. Il n’en a pas été de même pour notre ami : il n’a vu que ce qui valait le mieux pour vous ; et je trouve que cela lui fait honneur.

Votre projet de garder les cousins auprès de vous, pendant le mois prochain, me semble excellent. Vous montrerez ainsi que vous avez eu le temps nécessaire pour juger du caractère d’Albert…


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Saint-Cloud, 26 juillet 1840.

Ma très chère Victoria,

Votre chère lettre du 19 m’a fait grand plaisir…

Laissez-moi maintenant ajouter quelques mots de politique. La façon secrète, dont les arrangemens pour le règlement des affaires turco-égyptiennes ont été signés, la mise à l’écart de la France dans une question si près d’elle et qui touche à beaucoup de ses intérêts, a produit ici un effet désastreux [7]. Je ne puis vous cacher que les conséquences peuvent être très sérieuses, d’autant que le ministère Thiers est soutenu par le parti populaire, et aussi insoucieux des conséquences que votre propre ministre des Affaires étrangères, et même plus, car Thiers lui-même ne serait pas fâché de voir ce qui existe sens dessus dessous. Il est fortement imprégné des idées de renommée, de gloire, qui caractérisèrent partiellement l’ère de la République et l’époque impériale. Il ne serait même pas très inquiet à l’idée d’une Convention régnant de nouveau en France, car il pense qu’il serait l’homme fait pour diriger l’Assemblée, et m’a dit l’an dernier que, à son avis, c’était peut-être pour la France la plus puissante forme de gouvernement.

Voici comment on aurait dû agir : sitôt que les quatre puissances s’étaient mises d’accord sur une proposition, la communiquer officiellement à la France pour qu’elle s’y associe. La France n’avait le choix qu’entre deux politiques : donner ou refuser son adhésion. Si elle avait choisi la dernière, elle eût pris librement une décision, et cette scission n’aurait rien eu d’offensant aux yeux de la nation.

Mais il y a une importante différence entre quitter une compagnie pour des motifs personnels ou en être repoussé à coups de pied. Je vous demande de parler sérieusement à lord Melbourne, qui est la tête de votre gouvernement, sur ces importantes affaires. Elles pourraient tout bouleverser en Europe, si la faute commise n’est pas réparée et atténuée.

Toujours, ma très chère Victoria, votre oncle dévoué.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Wiesbaden, 22 septembre 1840.

Ma très chère Victoria,

… Je n’ai pas le temps aujourd’hui de vous écrire longuement sur la politique du jour, mais je suis loin de penser que les Français ont agi avec sagesse dans les affaires d’Orient. Je dois dire que je crois que le Roi avait de bonnes intentions. Néanmoins, je ne me serais pas abstenu d’aller à la Conférence, comme il le fit, quoiqu’on France l’intervention contre Méhémet-Ali ne fût certainement pas populaire. Le fond de la politique anglaise est logique, mais la forme envers la France fut et est encore dure et insultante. Je ne trouve pas que la France, qui ces dix dernières années se conduisit bien, et le pauvre Roi, qui faillit être tué je ne sais plus combien de fois, méritent d’être traités avec tant de malveillance, et tout cela apparemment pour plaire au grand autocrate. Nous ne devons pas oublier quels furent les fruits de la première convention de juillet 1828, du 16 ou 26, je crois. Je dois m’en souvenir, car je l’invoquai assez souvent en vain lors de l’affaire de Grèce.

La première convention amena la bataille de Navarin et la seconde campagne des Russes, qui se termina en fait par la mort de la vieille Porte, par le traité d’Andrinople [8]. Votre Majesté était alors affligée de l’âge de dix ans, en lui-même un bel âge, et peut ne pas en avoir un souvenir précis, excepté qu’en 1829, la question de mon départ pour la Grèce commença à se poser et que votre cœur affectueux y prit quelque intérêt. Il faut néanmoins que vous encouragiez lord Melbourne à parler de ce sujet. Les intentions de Canning étaient les suivantes. Il déclarait que nous devrions rester avec la Russie et par ce moyen prévenir tout malheur. Le duc de Wellington, qui vint chasser chez moi à Claremont en 1828, pleura réellement, bien qu’il ne soit pas disposé de par son tempérament à verser des larmes, et déclara : « Par cette convention, les Russes auront le pouvoir de faire tout ce qu’ils n’auraient jamais osé faire seuls ; » et, « protégés par cette infernale convention, il ne sera pas en notre pouvoir de les arrêter. » La Russie est encore dans cette très commode et confortable position, et la protection spéciale de la Porte est confiée à sa tendre discrétion : la chèvre garde le chou, le loup le mouton, car je ne puis, je le suppose, comparer les Turcs à des agneaux. L’Etat qui ruina l’Empire ottoman, et qui, depuis cent quarante ans, le ronge tout autour dans presque toutes les directions, est le protecteur et le gardien de ce même empire ; et l’on nous dit que c’est la plus scandaleuse calomnie que de soupçonner les Russes d’avoir d’autres projets que les plus humains et les plus désintéressés ! Ainsi soit-il, comme disent les Français, à la fin de leurs sermons. Cette partie de la convention du 15 juillet 1840 semble étrange aux gens impartiaux, d’autant que rien n’abaisse tant la Porte aux yeux du peu de Turcs patriotes qui restent, que la protection de son archi-ennemie, la Russie. Je vous demande de lire cette partie de ma lettre à mon bon et cher ami lord Melbourne, à l’aimable souvenir duquel je désire être rappelé.


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 26 septembre 1840.

J’ai lu vos lettres à Palmerston, ainsi que sa réponse, et je vous ai envoyé aussi un papier de lord Melbourne. Je puis vous assurer que je prête à ces affaires la plus sérieuse attention. Il serait très désirable que la France pût revenir à nous, et je trouve ce que suggère Metternich très sage et très judicieux [9]. Permettez-moi de vous dire que la France s’est mise elle-même dans cette lamentable situation. Je sais, ayant vu tous les documens, combien on la pressée de se joindre à nous, et combien son refus fut étrange. Je sais aussi que la France est d’accord en principe et ne met en doute que l’efficacité des mesures. Où voit-on « une France outragée ? » Pourquoi armer, quand il n’y a pas d’ennemi ? Pourquoi pousser des cris de guerre ? On l’a fait, et cela a produit plus d’émotion que ne le voudrait maintenant le Gouvernement français. A présent, il a tout à défaire, à calmer l’agitation et l’excitation générales, ce qui n’est pas aisé. Quoique la France soit dans son tort, tout à fait dans son tort, je désire beaucoup, et mon Gouvernement aussi, j’en suis sûre, que la France se calme et reprenne sa place au milieu des cinq puissances. Je suis certaine qu’elle peut aisément le faire…


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Wiesbaden, 2 octobre 1840.

Je ne puis comprendre ce qui inspire à Palmerston un pareil degré d’hostilité vis-à-vis du Roi et du Gouvernement de la France. Un peu de politesse aurait eu un grand effet sur elle. Si, dans votre discours du 11 août, quelque regret avait été exprimé, cela aurait beaucoup modifié les sentimens des Français. Mais Palmerston aime à leur mettre le pied sur la gorge ! Or, aucun homme d’État ne peut triompher d’un ennemi s’il n’est pas tout à fait mort, parce que les gens oublient une perte réelle, un vrai malheur, mais n’oublient pas une insulte. Napoléon fit de grandes fautes de ce genre : il haïssait la Prusse, l’insultait en toute occasion, mais néanmoins la laissait vivre. La conséquence fut qu’en 1813, ils se levèrent comme un seul homme en Prusse : même les enfans et les femmes prirent les armes, non seulement parce qu’ils avaient souffert, mais parce qu’ils avaient été traités avec mépris et insultés. Je copie ici ce que le Roi m’écrivit dernièrement de Paris :

« Vous ne vous faites pas d’idée à quel point l’approbation publique soutient les arméniens, c’est universel. Je regrette que cela aille bien au-delà, car la fureur contre l’Angleterre s’accroît, et un des points que je regrette le plus, c’est que tout notre peuple est persuadé que l’Angleterre veut réduire la France au rang de puissance secondaire, et vous savez ce que c’est que l’orgueil national et la vanité de tous les peuples. Je crois donc bien urgent que la crise actuelle se termine bientôt pacifiquement. Plus je crois que l’union de l’Angleterre et de la France est la base du repos du monde, plus je regrette de voir susciter tant d’irritation entre nos deux nations. La question est de savoir ce que veut véritablement le Gouvernement anglais. J’avoue que je ne suis pas sans crainte et sans inquiétude à cet égard, quand je récapitule dans ma tête tout ce que lord Ponsonby a fait pour l’allumer et tout ce qu’il fait encore. Je n’aurais aucune inquiétude si je croyais que le Gouvernement suivrait la voix de sa nation, et les véritables intérêts de son pays, qui repoussent l’alliance russe et indiquent celle de la France, ce qui est tout à fait conforme à mes vœux personnels. Mais ma vieille expérience me rappelle ce que font les passions personnelles, qui, prédominent bien plus de nos jours que les véritables intérêts, et ce que peut le Gouvernement anglais pour entraîner son pays, et je crains beaucoup l’art de la Russie, ou plutôt de l’empereur Nicolas, de captiver, par les plus immenses flatteries, les ministres anglais, preuve lord Durham. Or, si ces deux gouvernemens veulent ou osent entreprendre l’abaissement de la France, la guerre s’allumera, et pour mon compte alors, je m’y jetterai à outrance ; mais si, comme je l’espère encore, malgré mes soupçons, ils ne veulent pas la guerre, alors l’affaire de l’Orient s’arrangera à l’amiable, et le cri de toutes les nations fera de nouveau justice de toutes ces humeurs belliqueuses et consolidera la paix générale, comme cela est arrivé dans les premières années de mon règne. »

Je crois avoir raison de vous citer ces extraits, écrits par le Roi avec tout son cœur : ils montrent la manière dont il envisage aujourd’hui la situation. Peut-être aurez-vous l’amabilité de lire ces lignes, ou de les faire lire à lord Melbourne. C’est cet abaissement de la France, qu’ils ne peuvent plus avaler. Chartres [10] a tout à fait le même sentiment, et le refrain est : Plutôt périr que de souffrir cette ignominie !
La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 16 octobre 1840.

Mon très cher oncle,

J’ai reçu votre bonne, mais anxieuse lettre, et j’ai hâte d’y répondre par le courrier qui part aujourd’hui. J’ai travaillé dur, la semaine dernière, pour faire œuvre de conciliation : j’espère, je crois, que j’ai réussi. Lord Melbourne, qui quitta Claremont le même jour que vous, fut retenu chez lui jusqu’à hier, jusqu’à son arrivée ici, par un lombago et une crise de bile ; mais je correspondais régulièrement avec lui au sujet de cette malheureuse et alarmante question. Il est, je puis vous l’assurer, pleinement au courant du danger et aussi anxieux que nous le sommes, d’arranger cette affaire. Lord John partage ces sentimens ; et Palmerston, j’espère, devient plus raisonnable. A la suite des deux dépêches de Thiers, on décida que Palmerston écrirait à lord Ponsonby de presser la Porte de ne pas dépouiller définitivement Méhémet-Ali de l’Egypte, et je crois que les autres ministres étrangers à Constantinople recevront les mêmes instructions. Cette dépêche, que lord Palmerston enverra à Granville (ce soir, je crois), sera communiquée à Thiers, et j’ai fait promettre à Palmerston de mettre dans la dépêche à Granville, « qu’on serait satisfait en Angleterre, si cet incident décidait la France à revenir à cette alliance (avec les quatre autres puissances), à laquelle nous l’avions vue renoncer avec tant de regret. » J’espère que cela produira un bon effet. Maintenant, à mon humble avis (mais je vous le dis de mon propre mouvement et sans que personne le sache), si la France, là-dessus, faisait quelque sorte d’avance et cessait ses armemens, je pense que tout serait dit. En effet, si la France fait des préparatifs, n’aurions-nous pas un peu le droit d’agir de même, et ce serait très fâcheux. Ne pourriez-vous pas suggérer cette idée au Roi et à Thiers comme venant de vous ? Je désire ardemment, sincèrement, que l’amitié et la concorde réapparaissent, je puis vous l’assurer. Je trouve que notre enfant devrait avoir, en plus de ses autres noms, ceux de Turco-Égypto, car nous ne pensons à rien d’autre ! J’ai eu une longue conversation avec Palmerston mer-’ credi, et aussi avec J. Russell… Veuillez excuser ce terrible griffonnage, mais je suis si pressée. Toujours votre nièce dévouée.


La reine Victoria au vicomte Palmerston.

Château de Windsor, 14 novembre 1840.

La Reine accuse réception de la lettre de lord Palmerston de ce matin ; elle l’a lue avec grande attention. La Reine se bornera à faire quelques observations sur différens points, qu’elle désire signaler à l’attention de lord Palmerston. La Reine le fait avec une stricte impartialité, ayant eu de nombreuses occasions d’entendre les deux opinions sur cette question si embrouillée et si hautement importante.

Tout d’abord, la Reine est frappée de ce que, même si M. Thiers a réclamé à grands cris, si haut, la guerre, la Reine ne peut croire qu’il l’ait fait au degré où le pense lord Palmerston, — une pareille crise, une fois provoquée dans un pays comme la France, où le peuple est à peu près le plus excitable qu’il y ait, ne saurait être très facilement maîtrisée ni enrayée. La Reine pense qu’on le verra bien ultérieurement.

Secondement, il est une autre remarque de lord Palmerston sur laquelle la Reine ne peut davantage être tout à fait d’accord avec lui : le Gouvernement français n’affirmerait qu’une révolution intérieure est possible, si on ne l’aide pas, que pour obtenir de nouvelles concessions en faveur de Méhémet-Ali. La Reine ne prétend pas nier que ce péril n’ait été un peu exagéré ; mais, quoi qu’il en soit, ce danger existe, à un certain degré, et la situation du roi des Français et du Gouvernement actuel n’est pas des plus aisées. On ne peut pas non plus compter sur la majorité : beaucoup de députés, qui ont voté contre Odilon Barrot, ne voteraient pas en d’autres occasions pour le ministère Soult-Guizot.

Troisièmement, le danger de guerre est aussi, sans aucun doute, exagéré, ainsi que l’effectif des troupes françaises. Mais lord Palmerston devrait se souvenir combien les Français sont belliqueux : une fois montés, ils n’écouteront pas les calmes raisonnemens de ceux qui désirent la paix ou songent aux grandes chances qu’ils courent de perdre à la guerre, mais ils penseront seulement à la gloire et à l’insulte qu’il faut venger, comme ils disent. Quatrièmement, la Reine voit la difficulté qu’il y a à faire actuellement des offres précises quelconques à la France, mais elle doit en même temps répéter qu’elle attache une haute et extrême importance à ce qu’on en arrive à quelque arrangement conciliant avec [nos voisins], car elle ne peut pas croire que les appels que lui adresse le roi des Français soient seulement un acte d’habile diplomatie. L’ardent et seul désir de la Reine est la paix et le maintien de relations amicales avec ses alliés, dans la mesure où le permettent l’honneur et la dignité de son pays. Elle ne trouve pas, toutefois, qu’ils seront compromis, si on essaie de calmer l’irritation qui existe encore en France, ou de la ramener à sa première attitude vis-à-vis la question d’Orient.

Elle espère sincèrement que lord Palmerston pèsera tout ceci, réfléchira sur l’importance qu’il y a à ne pas réduire la France aux mesures extrêmes et à faire acte de conciliation, sans montrer de la crainte (car nos succès sur les côtes de Syrie prouvent notre force), ni céder aux menaces. La France a été humiliée, et elle est dans son tort. Par conséquent, il nous est plus facile que si nous avions eu des échecs de faire un effort pour remettre les choses en bonne voie. La Reine a ainsi franchement exprimé son opinion : elle a cru de son devoir de la faire connaître à lord Palmerston, et elle est sûre qu’il verra qu’elle n’est dictée que par son ardent désir de voir tout le monde aussi d’accord que possible sur cet important sujet.


Le roi des Belges au prince Albert.

Laeken, 26 novembre 1840.

… Quant à la politique, je ne désire pas en parler beaucoup aujourd’hui. Palmerston, rex et autocrate, est, pour un ministre qui se trouve dans des circonstances si heureuses, beaucoup trop irritable et violent. On ne comprend pas qu’il soit utile de montrer tant de haine et de colère. Ce qu’il dit sur l’appel fait aux sentimens personnels de la Reine par le roi des Français est enfantin et méchant, car ils n’ont jamais existé.

Le Roi fut pendant de longues années le grand ami du duc de Kent ; après sa mort, il resta celui de Victoria. Ses relations avec elle ont, jusqu’en 1837, passé par des phases très variées. Elle fut longtemps un objet de haine pour la famille, qui n’avait pas traité le duc de Kent très amicalement, et la preuve en est que le Régent, dès l’année 1819, interdit au Duc de paraître dans sa maison et en sa présence : décision qui acheva de le coucher dans son cercueil. Beaucoup de ces détails sont tout à faits inconnus de Victoria, ou oubliés d’elle. Cependant il n’est que juste de ne point oublier ceux qui étaient ses amis avant 1837. Après cette date, il y eut une violente explosion d’affection parmi des gens qui, au cours de 1836, ne voulaient pas encore approcher Victoria. C’est en octobre 1836, le jour où il s’assit près d’elle à dîner, que Palmerston lui-même vit pour la première fois Victoria de près. Vous avez les meilleurs moyens de le savoir : le Roi n’a pas même rêvé d’en appeler à Victoria.

Quant au péril, il fut très grand en septembre, lors de l’émeute ouvrière. Car à Paris la populace tire tout de suite, chose que, — Dieu merci ! — la foule anglaise fait rarement. Vers la fin d’octobre, quand Thiers se retira, la révolution était possible, et c’est seulement la crainte des gens aisés qui les (sic) maintint d’accord et les attira vers Guizot.

Une révolution, à la fois démocratique et belliqueuse, ne pourrait que devenir très dangereuse. On jouait ce jeu-là, et seul un heureux et fortuné concours de circonstances a évité ce malheur. Le Roi et ma pauvre belle-mère furent terriblement découragés dans ces deux occasions, et je confesse que j’attendais chaque jour les nouvelles avec la plus grande anxiété. Si le pauvre Roi avait été assassiné, ou même s’il l’était maintenant, quels dangers, quelle confusion suivraient ! Palmerston a accueilli toutes ces considérations avec la nonchalante déclaration : « Ce n’était pas vrai ; ce n’est pas vrai. » Ce sont là des assertions absolument sans fondement, sans aucune valeur. J’ai pu, pour le moins, apprécier le péril aussi bien que lui et Bulwer ; et assurément, ce fut une crise angoissante. J’ai bien le droit de trouver que la Révolution de 1790 et ce qui s’en est suivi a fait pas mal de ravages en Europe. Courir le risque d’une nouvelle opération de même genre serait réellement scandaleux.

Quel pourra être le fruit de ce qu’a semé Palmerston, nous ne le savons pas le moins du monde. La moisson cependant pourrait bien être riche en malheurs pour l’avenir des innocens. Les affaires d’Orient ne recevront de solution intelligible que lorsque, après ces différends avec Méhémet-Ali, on fera quelque chose pour la pauvre Porte, qui a maintenant bien besoin d’être réparée. Sinon, il reste une petite place appelée Sébastopol, d’où, comme le vent est presque constamment favorable, on peut descendre très vite à Constantinople. Et Constantinople est toujours une ville unique qui exerce la plus grande influence, d’autant que les ducats viennent de cette région et produisent des effets que l’économie sordide de l’Angleterre ne saurait probablement pas avoir…

Victoria s’est conduite avec courage et comme il convenait dans l’affaire : elle mérite de grandes louanges


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 22 octobre 1841.

… En France, on déclare à grands cris qu’il faut que le futur mari de la reine d’Espagne soit un Bourbon, etc. Certes, puisque les Espagnols et feu le Roi ont eux-mêmes aboli la loi salique, que Philippe V avait importée de France, il est tout naturel que le reste de l’Europe ne désire pas qu’un Bourbon y aille. D’ailleurs, il faut avouer que la chose n’est même pas facile, car les différentes branches de cette famille se détestent cordialement. Le roi des Français, lui-même, s’est toujours opposé à l’idée d’y envoyer un de ses fils. En France, cependant, cette opinion existe toujours, et Thiers y était très attaché.

Je regrette, je l’avoue, que l’on ait encouragé Christine à s’installer à Paris, parce qu’on a ainsi donné à cet incident l’apparence d’une chose concertée d’avance. Je crois que l’on désirait que Christine se retirât tranquillement et par la force des circonstances, mais maintenant les affaires ont pris une tournure que le Roi n’aime guère, j’en suis sûr. Elle le met d’ailleurs dans une position ingrate : les radicaux le détestent, les modérés crieront qu’il les a laissés dans l’embarras, les Carlistes sont gardés sous clef, et il va sans dire que, eux aussi, ne sont pas très contens…


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 13 octobre 1843.

Mon très cher oncle,

Bien que ce ne soit pas mon jour, je vous écris pour vous entretenir de la visite des chers Nemours que nous désirons si vivement. Louise me dit dans sa dernière lettre que la présence du Duc de Bordeaux pourrait y mettre obstacle ; aussi je m’empresse de vous donner tous les détails que nous connaissons sur cette affaire. Nous avons compris, — car naturellement il n’y a aucune communication directe entre nous, — que le Duc de Bordeaux s’était embarqué à Hambourg pour Hull et qu’il avait l’intention de visiter incognito d’abord l’Ecosse, puis l’Angleterre, sous le nom de comte tel et tel. Il ne peut y avoir aucun inconvénient à ce qu’il soit en Ecosse, pendant que Nemours sera ici pour nous rendre visite, et même s’il voyageait en Angleterre incognito, je ne vois pas quelle importance cela pourrait avoir. En outre, je suis bien certaine qu’il partirait s’il savait que j’ai invité les Nemours et que leur arrivée fût prochaine, car les légitimistes ne seront guère ravis que nous fassions fête à Nemours, tandis que leur Henri V n’aura pas même été remarqué ou reçu. Je pourrais facilement, et en vérité je l’ai presque fait, annoncer que j’attends les Nemours ; j’ajouterai « immédiatement, » et je suis sûre qu’il nous débarrasserait de sa présence. Je ne puis vous dire combien nous sommes désireux de voir les Nemours. Je ne pense qu’à cela, et je serais sincèrement trop mortifiée s’il me fallait renoncer à cette grande joie ; comme je ne vois pas la nécessité de m’imposer cette privation, j’ajoute qu’il serait préférable que les Nemours pussent arriver avant le 10 novembre. Quelle est la dernière limite à laquelle ils pourraient venir ? Veuillez, mon très cher oncle, vous charger d’arranger cela pour moi : vous n’avez aucune idée combien nous le souhaitons. Je vous ferai part de tout ce que j’apprendrai, et si vous nous suggérez quelque chose, je n’ai pas besoin de vous dire que nous vous écouterons avec grand plaisir. Le grand-duc Michel partira à la fin du mois. Ainsi je mets cette chère visite dans vos mains. Toujours votre nièce dévouée.


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 4 juin 1844.

Mon bien-aimé oncle,

J’ai fait à Louise un long et minutieux portrait de l’Empereur [11], etc. Les journaux sont pleins de détails. Sa visite est certainement un grand événement et une flatteuse démarche : les gens ici en sont extrêmement touchés. C’est un homme très remarquable ; il est encore fort élégant ; son profil est beau et ses manières des plus gracieuses ; il est extrêmement courtois, si plein d’attentions et de politesses qu’il en est inquiétant. Mais l’expression de ses yeux est terrible, et je n’ai jamais vu rien de semblable. Il me donne, ainsi qu’à Albert, l’impression d’un homme qui n’est pas heureux et à qui le fardeau de son immense puissance et de sa charge pèse lourdement et péniblement. Il sourit rarement, et, quand il le fait, l’expression n’est pas gaie. Il est très facile de se tirer d’affaire avec lui. Vraiment, cela me semble comme un rêve, quand je pense que nous avons déjeuné, que nous nous sommes promenés avec le plus grand potentat de la terre, aussi tranquillement que si nous nous promenions, etc., avec Charles ou quelque autre. Nous l’avons conduit avec le cher bon roi de Saxe [12], qui ne ressemble en rien au Tsar, et avec qui je suis tout à fait à mon aise, à Adélaïde Cottage après déjeuner. Le gazon ici est exactement comme s’il avait été brûlé par le feu. A combien de différens princes n’avons-nous pas fait faire le même tour ! ! Les enfans ont été beaucoup admirés par les Souverains (quel mot pompeux ! ) et Alice permit à l’Empereur de la prendre dans ses bras et l’embrassa de son propre accord. Nous sommes toujours si reconnaissais qu’ils ne soient pas sauvages. Tous deux, l’Empereur et le Roi, sont absolument enthousiasmés de Windsor. L’Empereur me dit très poliment : C’est digne de vous, Madame. Je dois dire que la salle Waterloo, éclairée par ce service tout en or, paraît splendide, et pour s’asseoir après le dîner, la salle de réception est fort belle. L’Empereur me dit beaucoup de bien de mon ange : C’est impossible de voir un plus joli garçon, il a l’air si noble et si bon. C’est, je puis le dire, très vrai. L’Empereur nous amusa, le Roi et moi, en déclarant qu’il était très embarrassé, quand les gens lui étaient présentés et qu’il se sentait gauche en frac : il n’est certainement pas habitué à le porter. Si nous pouvons l’amener à faire ce qui est juste d’après vous, nous serons très heureux. Peel et Aberdeen sont très désireux d’y parvenir. Je crois que [le Tsar] part samedi. Demain il y aura une grande revue ; et jeudi j’irai probablement avec eux aux courses : ils (sic) y sont allés aujourd’hui avec Albert, mais je suis restée à la maison.

Je crois qu’il est temps de terminer ma longue lettre.

Si les Français sont fâchés de cette visite, qu’ils laissent venir leur cher Roi et leurs princes : ils sont sûrs d’un accueil vraiment affectueux de notre part. Celui qu’a reçu l’empereur Nicolas est courtois, mais ne vient pas du cœur.

Je vous demande humblement que toutes les remarques, qui peuvent ne pas être favorables à notre grand hôte, restent confiées à vous et à Louise, et n’aillent pas à Paris.

Toujours votre nièce dévouée.


La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 11 juin 1844.

Mon très cher oncle,

J’ai reçu samedi votre très aimable et longue lettre du 7, et vous en remercie beaucoup. Je suis enchantée que mes nouvelles vous intéressent, et je vais tacher de vous en donner d’autres aujourd’hui. Elles émanent, vous le verrez, d’un esprit sans préventions et impartial. J’espère, par conséquent, qu’on y attachera créance. L’agitation a cessé aussi soudainement qu’elle avait commencé, et j’en suis encore tout étourdie. Je reprends au point où je vous avais laissé. La revue [13] du 5 fût vraiment très intéressante, et l’accueil qu’on nous fit ainsi qu’à l’Empereur a été des plus enthousiastes. Louise me dit que vous avez eu une revue le même jour et que vous eûtes aussi terriblement chaud. Nos enfans étaient là, ravis. Le 6, avec l’Empereur et le Roi, nous avons été aux courses : je n’avais jamais vu une pareille, foule. Ici encore on nous reçut à merveille. Tous les soirs grand dîner dans la salle Waterloo, et les deux derniers en uniforme ; l’Empereur détestait être en frac : il ne se sent pas à son aise dans ce costume. Le 7, nous l’avons ramené ici ainsi que le Roi, et après le dîner, il y eut une soirée : deux cent soixante invités environ. Samedi (le 8) mon ange conduisit l’Empereur et le Roi à un très élégant déjeuner à Chiswick auquel, par prudence, je n’assistai pas, mais j’en ai été désolée. Le soir, nous allâmes à l’Opéra incognito ; mais nous fûmes reconnus et très bien reçus. J’ai dû forcer l’Empereur à avancer, car il ne voulait jamais venir au premier rang, lorsque j’y étais, et je fus obligée de le prendre par la main, pour le faire paraître : il est impossible d’être mieux élevé ou plus respectueux qu’il ne l’est envers moi. Puis, samedi après-midi, à cinq heures, il nous quitta ; mon ange l’accompagna à Woolwich. [Le Tsar] fut très ému en partant, vraiment et sincèrement touché de notre accueil et de son séjour, dont la simplicité et le calme lui plurent, car il aime beaucoup la vie familiale. Maintenant que je vous ai dit tout ce qui s’est passé, je vais vous exprimer mes opinions et mes sentimens, que partage Albert. J’étais tout à fait opposée à cette visite ; je craignais la gêne, les tracas, et même au début, je sentais que cela n’irait pas du tout. Mais en vivant ensemble, dans la même maison, tranquillement et simplement, — Albert dit avec raison que c’est là le grand avantage de ces visites : non seulement je vois ces grands personnages, mais je les connais, — j’arrivai à comprendre l’Empereur et réciproquement.

Il y a beaucoup de choses en lui, qui ne me sont pas sympathiques, et je crois que son caractère est un de ceux qu’il faut deviner et juger tout de suite tel qu’il est. [Le Tsar] est rude et sévère, avec des notions précises de devoir que rien sur terre ne lui fera modifier ; je ne le crois pas très intelligent, et son esprit est peu cultivé ; son éducation a été négligée ; les affaires politiques et militaires sont les seules choses qui aient pour lui un grand intérêt ; il est insensible aux arts et à toute autre occupation moins rude. Mais il est sincère, j’en suis certaine, sincère même dans ses actes les plus despotiques, en ce sens que c’est la seule façon de gouverner. Il ignore, j’en suis sûre, les terribles cas de souffrances individuelles qu’il cause si souvent ; car je puis voir par différens exemples qu’on lui cache complètement de nombreux actes, exécutés par ses gens de la façon la plus inique, alors qu’il croit respecter strictement la justice. Il pense aux décisions d’ordre général, mais ne s’intéresse pas aux détails. Et je suis sûre que beaucoup ne parviennent pas jusqu’à ses oreilles, et d’ailleurs, vous me le disiez, comment cela serait-il possible ? Il ne demanda absolument rien, exprima simplement son grand désir d’être dans les meilleurs termes avec nous, sans que ce fût à l’exclusion d’autres pays : il faut simplement laisser les choses en l’état… Je dirais qu’il est trop franc, car il parle très ouvertement devant les gens, ce qu’il ne devrait pas faire, et se domine difficilement. Il désire ardemment qu’on attache créance à ce qu’il dit, et je dois dire que je suis disposée à me fier à ses promesses personnelles. Ses sentimens sont très ardens ; il est très sensible à la bonté, et son amour pour sa femme et ses enfans, pour tous les enfans, est très grand. Il aime beaucoup la vie de famille : il me disait, quand nos enfans étaient dans la pièce : Voilà les deux momens de notre vie. Il ne fut pas seulement poli, mais extrêmement aimable pour nous deux, et fit le plus vif éloge du cher Albert à sir Robert Peel : il souhaiterait, lui dit-il, que tout prince en Allemagne eût cette intelligence et ce jugement. Il témoigna une grande confiance à Albert ; et je crois que [ces gestes et ces paroles] auront un effet salutaire. En effet, si le Tsar fait l’éloge de [mon mari] à l’étranger, ces complimens pèseront d’un grand poids. [L’Empereur] n’est pas heureux, et cette mélancolie, qui se trahit dans ses attitudes, m’attrista parfois. La dureté du regard diminue beaucoup dès qu’on le connaît : elle varie d’ailleurs suivant qu’il est embarrassé ou non, — sa timidité est réelle, — suivant qu’il est animé, car il est disposé aux congestions. Mon ange croit qu’il cède, de par son tempérament, aux impulsions et aux sentimens, ce qui fait qu’il agit souvent de travers. [L’Empereur] admire beaucoup la beauté, et, quand il était en voiture avec nous, sa manière de regarder les jolies personnes me faisait beaucoup penser à vous. Mais il reste très fidèle à celles qu’il admira il y a vingt-huit ans, par exemple à lady Peel, qui n’est guère plus qu’une ruine. Pour ce qui est de la Belgique, il ne m’en parla pas, mais s’en entretint avec Albert et les Ministres. Quant à avoir un sentiment malveillant à votre égard, il le nie formellement, et dit qu’il vous connaît bien, que vous avez servi dans l’armée russe, etc. : ces malheureux Polonais sont le seul obstacle [entre vous], et il affirme qu’il ne peut pas entrer en communication directe avec la Belgique, tant qu’on les emploiera. Si vous pouviez, d’une façon ou d’une autre, vous débarrasser d’eux, je suis sûre que le [rapprochement] serait fait immédiatement. Nous trouvons tous qu’il n’y a guère besoin de s’inquiéter de cet incident, mais je crains qu’il n’ait pris des engagemens. Pour finir, je veux vous dire un ou deux mots de plus sur son physique. Il nous rappelle beaucoup ses cousins et les nôtres, les Wurtemberg, et on retrouve beaucoup en lui de la famille de Wurtemberg. Il est chauve maintenant, mais dans son uniforme de chevalier-garde il est encore superbe et fait grand effet. Je ne saurais nier que notre anxiété était fort grande quand nous sortions avec lui : nous redoutions qu’un [Polonais ne pût attenter à ses jours, et j’éprouvais toujours un sentiment de satisfaction, quand nous le ramenions sain et sauf à la maison. Je crains que sa pauvre fille ne soit très mal.

Le bon roi de Saxe reste une semaine de plus avec nous, nous l’aimons beaucoup. Il est M modeste. Il sort toute la journée, et est enchanté de tout. J’espère que vous persuaderez au Roi de venir tout de même en septembre. Nos raisons d’agir et notre politique ne doivent pas être exclusives : nous devons chercher à être en bons termes avec tous, et pourquoi ne le serions-nous pas ? Nous ne cachons point que c’est là notre ambition.

Je termine cette bien longue lettre. Toujours votre nièce dévouée.

Vous seriez très aimable de ne point parler de ces détails, mais seulement dites, en allgemein, que la visite se passa de façon très satisfaisante de part et d’autre, et que son but était hautement pacifique.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 28 juin 1844.

… Comme événement de politique générale, la visite du Tsar en Angleterre ne peut qu’être utile : il est probable qu’il n’aurait pas fait cette visite si une autre n’était point projetée. Sa politique est naturellement de séparer autant que possible les deux grandes puissances de l’Ouest. Il est trop faible pour résister seul à leurs ordres dans la question d’Orient ; mais, si elles n’agissent pas de concert, il est certain qu’il est le maître. Dans tout ceci, il agit sagement et d’accord avec les grands intérêts de son empire. L’Angleterre a plus à risquer, en étant à la merci de la Russie, qu’à celle de la France. Avec la France, il s’agit parfois de simples jalousies ; mais, d’autre part, une entente à peu près correcte tient la France tranquille et assure la paix de l’Europe, beaucoup plus dans le sens de la politique européenne de l’Angleterre que dans celle de mes voisins. La seule consolation qu’ils peuvent y trouver est de savoir qu’unis aux Anglais, ils ont une position importante, mais ils se lamentent toujours de n’y rien gagner. De mauvaises relations avec la France non seulement ouvrent la porte à une guerre européenne, mais aussi à la révolution ; et c’est peut-être la partie la plus sérieuse et la plus dangereuse de l’affaire. L’Angleterre ne demande rien à l’Empereur, sinon de maintenir le statu quo en Europe et dans une grande partie de l’Asie. A Paris, on n’est pas aussi ému de la visite de l’Empereur qu’on aurait dû l’être, mais on s’est mis dans la tête l’idée flatteuse qu’il avait fait un fiasco, ce qui n’est pas vrai ; car le Tsar a jusqu’ici plutôt réussi : il a convaincu les gens en Angleterre qu’il est un homme doux et d’un bon naturel, que ni lui ni son empire n’ont d’ambition. Il est grandement temps que je termine mon énorme griffonnage. Pardonnez-le-moi. Je reste toujours votre oncle dévoué.


La reine Victoria au roi des Belges.

Osborne House, 17 octobre 1844.

Mon très cher oncle,

J’avais l’intention de vous écrire lundi, mais depuis vous aurez appris que je fus trop bousculée ce jour-là, pour pouvoir le faire. La visite du Roi [14] s’est passée dans la perfection et je regrette beaucoup, extrêmement, qu’elle soit terminée. Il fut enchanté et fut reçu avec enthousiasme et affection, partout où il se montra… Quel homme extraordinaire que le Roi ! Quelle merveilleuse mémoire, que de vitalité, quel jugement ! Il nous parla à tous très franchement, et est décidé à ce que nos affaires continuent à aller bien. Il souhaite que Tahiti soit au fond de la mer… Le Roi fit mille éloges de mon très cher Albert ; il rend pleinement hommage à ses grandes qualités et à ses talens ; et, ce qui m’a particulièrement touchée, il le traite tout à fait comme son égal, l’appelant mon frère, me dit que mon mari et

la Reine ne font qu’un à ses yeux, — ce qui est la vérité, — et ajoute : « Le prince Albert, c’est pour moi le roi. » Le Roi est très triste de partir, mais il est décidé, dit-il, à me revoir tous les ans… Je suis certaine que cette visite, et tout ce qui s’y rattache, ne peut faire que le plus grand bien…………. ;
Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 18 janvier 1848.

Ma très chère Victoria,

… La question du mariage espagnol est réellement très curieuse. En fait, toutes les autres branches des Bourbons sont hostiles à la famille d’Orléans, mais l’idée, qui rend le Roi si tenace dans ses vues à ce sujet, est qu’il s’imagine que cela produirait une mauvaise impression en France, si aujourd’hui un autre qu’un Bourbon épousait la reine d’Espagne. Ge sentiment, on l’a créé de toutes pièces, car en France personne ne songeait à cette affaire. Après avoir déclaré quasi officiellement aux Chambres françaises qu’on n’accepterait personne autre qu’un Bourbon, si les circonstances, après tout, en décident autrement, ce sera maintenant une défaite qu’ils auront certainement provoquée eux-mêmes…

Votre oncle dévoué.


Le comte d’Aberdeen à sir Robert Peel.

Château d’Eu, 8 septembre 1845.

Mon cher Peel,

Nous avons quitté Anvers très tôt hier matin, et jeté l’ancre pour quelques heures non loin de Flessingue. Nous avons navigué sur la Manche durant la nuit et, comme le temps était parfaitement clair et beau, nous étions devant le Tréport avant neuf heures ce matin. Le Roi vint au-devant du yacht et prit la Reine dans son canot pour débarquer : je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle joie elle fut reçue par toute la famille royale.

Bien que je puisse avoir encore l’occasion de parler au Roi et à Guizot ce soir et demain matin, j’ai déjà discuté plusieurs affaires avec chacun d’eux ; et, comme la Reine désire particulièrement envoyer un courrier ce soir, je vais vous donner quelque idée de ce qui s’est passé entre nous.

Je crois que le mariage de la reine d’Espagne est le sujet qui intéresse le plus pour le moment. Ce fut le premier abordé par le Roi et par Guizot : il fut traité par tous deux de la même manière. Ils disent qu’ayant promis de soutenir le roi de Naples, ils se sont engagés à ne pas abandonner le comte de Trapani, aussi longtemps qu’il aurait quelque chance de réussir dans sa cour. Je répondis que nous assisterions à cette tentative : nous n’avions aucune objection contre le comte de Trapani, et ne prendrions point parti contre lui ; mais, à moins que le gouvernement et le peuple espagnol ne le désirassent formellement, nous ne saurions en aucune manière encourager ce mariage, car nous étions sincèrement d’avis que l’Espagne ne le souhaitait pas et, dans ces conditions, nous ne voyions rien dans le projet qui méritât notre appui. Le Roi et Guizot reprirent tous deux qu’ils n’avaient aucune objection à faire au comte de Séville [15], don Henri, et qu’ils le soutiendraient volontiers, si le comte de Trapani était reconnu impossible.

A l’égard de l’Infante, ils déclarèrent tous deux, de la manière la plus positive et la plus explicite, que, jusqu’à ce que la Reine fût mariée et eût des enfans, ils considéreraient l’Infante exactement comme sa sœur, et que tout mariage avec un prince français serait entièrement hors de question. Le Roi déclara qu’il ne souhaitait pas que son fils eût la perspective de monter sur le trône d’Espagne, mais que si la Reine avait des enfans, par lesquels la succession serait assurée, il ne s’engagerait pas à interdire à son fils de recueillir l’important héritage que l’Infante lui apporterait. Tout ceci, cependant, est incertain, et, en tout cas, demandera du temps pour s’accomplir, car j’ai nettement compris que ce n’était pas seulement un mariage et un enfant, mais des enfans, qui seraient nécessaires pour assurer la succession.

Je pense que c’est tout ce que nous pouvions désirer pour l’instant, et que l’examen d’un mariage avec un prince français peut être sans inconvénient ajourné jusqu’au moment où l’éventualité, à laquelle on songe, se sera réalisée.

Bien des choses peuvent arriver en France ou en Espagne dans le cours de quelques années, qui modifieront cette question d’une manière que l’on ne peut prévoir maintenant.
La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 7 juillet 1846.

Mon très cher oncle.

J’ai à vous remercier pour votre aimable lettre. Elle arriva hier, au cours d’une journée bien pénible pour moi. J’avais à me séparer de sir Robert Peel et de lord Aberdeen : ce sont des pertes irréparables pour nous et le pays. Ils étaient tous deux tellement émus, que j’en fus bouleversée. Nous avons là deux amis dévoués. Nous nous sentions tellement en sécurité avec eux ! Jamais, pendant les cinq années qu’ils passèrent avec moi, ils ne me proposèrent une nomination ou une réforme, qui fût simplement utile pour leur parti ; [mais ils se préoccupaient toujours] de ce qui valait le mieux pour moi et pour le pays. Le contraste maintenant est si saisissant ! Il y a beaucoup moins de respect et beaucoup moins de sentimens élevés et purs. D’ailleurs, l’élévation morale de Peel est, je crois, sans exemple

Je ne saurais vous dire combien je suis triste d’avoir perdu lord Aberdeen : vous ne pouvez pas vous imaginer quel charmant compagnon il était ; je suis navrée à la pensée de ne plus jouir de ses relations pendant nos voyages, etc., etc.


La reine Victoria au roi des Belges.

Osborne, 14 juillet 1846.

Mon très cher oncle,

… Je crois que la visite du roi des Français est — maintenant — plus que jamais désirable ; car, s’il hésitait à venir, cela prouverait au monde que le nouveau gouvernement est hostile, et que l’entente cordiale est compromise. Veuillez pénétrer le Roi de ceci, et lui dire que j’espère et demande qu’il laisse les chers Nemours nous faire une petite visite en novembre. Cela produirait le meilleur effet, et serait très agréable, car nous sommes si tristes en hiver, lorsque nous sommes réduits à nous-mêmes, J’espère que dans l’avenir, quand le Roi et la famille royale seront à Eu, quelques-uns d’entre eux viendront fréquemment nous voir ici. Ce serait si gentil, et nous sommes si près.

Adieu, très cher oncle. J’espère que je n’aurai plus à vous écrire, mais que j’aurai le bonheur de vous dire de vive voix que je suis toujours votre nièce dévouée.


La reine Victoria au roi des Belges.

A bord du Victoria and Albert, port de Falmouth, 7 septembre 1846.

Mon très cher oncle,

… En décidant le mariage de la reine d’Espagne et celui de Montpensier simultanément, on a commis une infamie, et nous aurons à protester. Guizot a eu l’impudence de dire à lord Normanby que, bien qu’ils aient déclaré autrefois que Montpensier n’épouserait l’Infante que lorsque la Reine serait mariée et aurait des enfans, l’indication de Léopold comme candidat possible avait tout changé et qu’il fallait maintenant régler l’affaire ! Ceci est trop fort. Nous avons poussé l’honnêteté jusqu’à presque empêcher le mariage de Léo, qui aurait pu se conclure, et lord Palmerston, étant donné la tournure prise par les événemens, regrette beaucoup qu’il n’ait pas eu lieu. Et, pour nous remercier, on agit déloyalement en décidant simultanément deux mariages qui n’ont rien, qui ne devraient rien avoir l’un avec l’autre. Il faut que le Roi sache que nous sommes extrêmement indignés, et que ce n’est pas en agissant ainsi qu’il maintiendra l’entente qu’il désire. En outre, les procédés ont été très peu honnêtes. Je dois rendre ce témoignage à lord Palmerston qu’il prend l’incident avec beaucoup de calme et agira avec modération.

Je m’arrête. Toujours votre nièce dévouée.


La reine des Français à la reine Victoria.

Neuilly, 8 septembre 1846.

Madame,

Confiante dans cette précieuse amitié dont Votre Majesté nous a donné tant de preuves et dans l’aimable intérêt que vous avez toujours témoigné à tous nos enfans, je m’empresse de vous annoncer la conclusion du mariage de notre fils Montpensier avec l’Infante Louisa Fernanda. Cet événement de famille nous comble de joie, parce que nous espérons qu’il assurera le bonheur de notre fils chéri, et que nous retrouverons dans l’Infante une fille de plus, aussi bonne et aussi aimable que ses aînées, et qui ajoutera à notre bonheur intérieur, le seul vrai dans ce monde, et que vous, madame, savez si bien apprécier. Je vous demande d’avance votre amitié pour notre nouvel enfant, sûre qu’elle partagera tous les sentimens de dévouement et d’affection de nous tous pour vous, pour le prince Albert et pour toute votre chère famille. Madame, de Votre Majesté, la toute dévouée sœur et amie.


La reine Victoria à la reine des Français.

Osborne, 10 septembre 1846.

Madame,

Je viens de recevoir la lettre de Votre Majesté du 8 de ce mois, et je m’empresse de vous en remercier. Vous vous souviendrez peut-être de ce qui s’est passé à Eu entre le Roi et moi ; vous connaissez, Madame, l’importance que j’ai toujours attachée au maintien de notre entente cordiale, et le zèle avec lequel j’y ai travaillé ; vous avez appris sans doute que nous nous sommes refusés d’arranger le mariage entre la reine d’Espagne et notre cousin Léopold (que les deux reines avaient vivement désiré), dans le seul dessein de ne pas nous éloigner d’une marche qui serait plus agréable à votre Roi, quoique nous ne pouvions (sic) considérer cette marche comme la meilleure. Vous pourrez donc aisément comprendre que l’annonce soudaine de ce double mariage ne pouvait nous causer que de la surprise et un bien vif regret.

Je vous demande bien pardon de vous parler de politique dans ce moment, mais j’aime pouvoir me dire que j’ai toujours été sincère envers vous.

En vous priant de présenter mes hommages au Roi, je suis, Madame, de Votre Majesté, la toute dévouée sœur et amie.


La reine Victoria au roi des Belges.

Osborne, 14 septembre 1846.

Mon très cher oncle,

… Nous sommes, hélas ! tristement absorbés par ces mariages espagnols qui, bien qu’ils ne puissent amener la guerre (car les Anglais s’intéressent très peu à cette affaire), causeront des complications. Albert vous a raconté tout ce qui se passa entre la chère Reine et moi, et sur quel terrain absurde les Français se placent. Les détails de l’histoire sont très malpropres, — et je suis peinée de dire que le bon Roi, etc., s’est conduit d’une façon singulièrement peu honnête.

Nous avons protesté, et avons l’intention de protester très énergiquement contre le mariage de Montpensier avec l’Infante, aussi longtemps qu’elle sera héritière présomptive du trône d’Espagne. Le Roi abandonne sa ligne de conduite ; il insistait pour un Bourbon parce que, affirmait-il, il ne voulait pas marier un de ses fils avec la Reine ; et maintenant il unit la Reine au pire Bourbon qu’il y ait, et son fils à l’Infante, qui, selon toutes probabilités, deviendra reine ! C’est trop fort. Certainement Palmerston a mal manœuvré à Madrid, comme le dit Stockmar, en insistant pour don Henri, en dépit de tout ce que Bulwer pouvait dire. Si notre cher Aberdeen était encore à son poste, tout cela ne serait pas arrivé : il n’aurait pas imposé don Henri (ce qui irrita Christine), et, d’autre part, Guizot n’aurait pas dupé Aberdeen, par désir de le vaincre, comme il l’a fait pour Palmerston, qui a agi, je dois le reconnaître, avec franchise et loyauté vis-à-vis de la France dans toute cette affaire. Mais quoi qu’il en soit, c’est encore lui qui indirectement nous suscite une querelle d’un caractère personnel, qui me peine et m’afflige. Je plains le pauvre bon Piat [16], que nous aimons beaucoup. Ce qui me console, c’est qu’en nous opposant à ce mariage, nous ne troublons pas réellement son bonheur, car il n’a jamais vu l’Infante, — et c’est une enfant de quatorze ans, pas jolie. Je plains beaucoup la petite Reine, car la pauvre enfant déteste son cousin, et on dit qu’elle a consenti contre son gré. Nous verrons si elle l’épousera réellement. Quoi qu’il en soit, cet incident est très ennuyeux et va troubler nos bonnes relations avec la famille française, au moins pour quelque temps.

J’ai été obligée d’écrire très nettement et franchement à la pauvre Louise. Vous pouvez compter que nous agirons sans témérité et avec modération. Lord Palmerston est tout à fait décidé à se laisser guider par nous. En hâte, toujours votre nièce dévouée.
La reine Victoria à la reine des Belges.

Osborne, 18 septembre 1846.

Ma bien chère Louise,

Je te remercie pour ton retour de franchise ; je ne désire pas que cette controverse entre de plus (sic) dans notre correspondance privée, comme elle est le sujet et le sera, je crains, encore davantage de discussion politique. Je veux seulement dire qu’il est impossible de donner à cette affaire le cachet d’une simple affaire de famille ; l’attitude prise à Paris sur cette affaire de mariage dès le commencement était fort étrange ; il fallait toute la direction de lord Aberdeen pour qu’elle n’amenât un éclat plutôt (sic) ; mais ce dénouement, si contraire à la parole du Roi, qu’il m’a donnée lors de cette dernière visite à Eu spontanément, en ajoutant à la complication, pour la première fois, celle du projet de mariage de Montpensier, aura mauvaise mine devant toute l’Europe.

Rien de plus pénible aurait (sic) pu arriver que toute cette dispute, qui prend un caractère si personnel…


La reine Victoria au roi des Belges.

Osborne, 21 septembre 1846.

Mon très cher oncle,

J’ai à vous remercier beaucoup pour votre très aimable lettre du 5 datée de Zurich. C’est très malheureux que vous soyez si loin en ce moment. Depuis que je vous ai écrit, nous avons décidé de faire des remontrances à Madrid ; elles ont été faites il y a huit jours, et à Paris. Mais là nous n’avons pas eu recours à une note formelle, mais aune dépêche à lord Normanby, où nous protestons contre le manque de parole injustifiable delà France. Nous avons vu ces missives, qui sont très fermes, mais écrites sur un ton correct et aimable, et montrant en même temps la déloyauté du procédé ; car le Roi lui-même avait déclaré qu’il ne laisserait jamais un de ses fils épouser la Reine : il insistait pour qu’elle épousât un descendant de Philippe V. Les choses se passent comme il le désire, et, au même moment, il annonce que son fils épousera l’Infante, qui peut devenir reine demain ! Et il se Rome à dire : « C’est seulement une affaire de famille ! » Le Roi aime beaucoup l’Angleterre, et encore plus la paix, et il ne peut pas la sacrifier pour un acte de mauvaise foi et le mariage d’un de ses fils. Sans doute il n’est pas question de guerre imminente, mais ce projet pourrait tendre les relations avec nous et d’autres puissances, et conduire probablement à une guerre sous peu. Aucune querelle ou aucun malentendu ne pouvait m’être plus désagréable et plus cruellement pénible, car ce conflit a un caractère très personnel, et bouleverse toutes nos communications et correspondances : c’est par trop ennuyeux. C’est bien triste aussi pour la pauvre Louise, à laquelle on ne peut pas dire que son père s’est conduit malhonnêtement. J’espère cependant que la semaine prochaine nous apportera une éclaircie


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 29 septembre 1846.

Mon très cher oncle,

J’ai reçu la semaine dernière votre si aimable et si satisfaisante lettre. Votre opinion au sujet de cette affaire vraiment malheureuse, et, de la part de la France, déshonorante, nous est d’un grand soutien. Stockmar vous a, je sais, appris ce qui s’est passé, et vous enverra la copie de la lettre du Roi et ma réponse. Notre conduite a été honnête en tous points, et celle du Roi et de Guizot a été le contraire Comment le Roi peut-il, de gaieté de cœur, sacrifier l’amitié de ceux qui sont liés à lui par une sincère affection, à un rêve incertain d’ambition personnelle et familiale : c’est inexplicable pour moi et pour tout le pays. Je crains que jamais je ne puisse de nouveau avoir confiance en lui, et Peel, qui est ici en visite, déclare qu’une guerre peut éclater à n’importe quel moment, du moment que la bonne entente est troublée. Et penser que le Roi a fait cela dans sa soixante-quatorzième année, et laisse cet héritage à son successeur ; et à qui ? à un petit-fils, à un mineur ! Notre amitié était de la plus grande importance pour Nemours et Paris. Et néanmoins il préfère l’ennui de gouverner l’Espagne, qui sera une source constante de préoccupations et d’anxiétés, à la cordiale entente qui existait si heureusement entre nos deux pays ! Je ne puis le comprendre. Guizot s’est conduit honteusement et sans la moindre bonne foi. Nos protestations ont été faites. Je ressens plus que jamais la perte de notre précieux Peel.

Je désire, très cher oncle, que vous n’alliez pas du tout à Paris en ce moment.


La reine Victoria au roi des Belges.

Château de Windsor, 6 octobre 1846.

Mon très cher oncle,

Je vous remercie beaucoup pour votre dernière et aimable lettre de Gais, le 23. On laisse étourdiment cette malheureuse affaire espagnole continuer et notre entente a été brisée de gaieté de cœur ! Je le regrette, et ressens profondément l’ingratitude qui nous est témoignée ; car, — sans nous vanter, — je peux dire qu’ils n’ont jamais eu d’ami plus sincère que nous, un ami qui prenait toujours leur défense… Notre amitié pour les enfans durera toujours, mais comment pourrons-nous jamais nous sentir de nouveau à notre aise avec L. P. ? La conduite de Guizot dépasse en ignominie tout ce qu’on peut croire : sa malhonnêteté est digne de mépris. Molé et Thiers disent tous deux qu’il ne peut pas rester. C’est aujourd’hui la fête du Roi, mais je trouve qu’il vaut mieux ne pas lui écrire, car dire de bonnes paroles en ce moment serait faire de l’ironie. Mon cœur saigne pour, ma bien-aimée Louise ; c’est si triste !… Je m’arrête, vous demandant de me croire toujours votre nièce dévouée.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Tuileries, 15 janvier 1847.

Ma très chère Victoria,

Je suis heureux d’apprendre ce que vous me dites au sujet de vos sentimens sur ces ennuis politiques. Je puis vous assurer que bien des gens qui sont, en fait, complètement indifférens à la politique, renchérissent sur leurs expressions de haine et de mépris, seulement parce qu’ils croient que vous partagez leurs sentimens. Beaucoup de gens sages répètent des phrases qu’ils prétendent avoir recueillies de votre propre bouche, telles que « ce Louis-Philippe, on ne saurait jamais s’y fier : il n’est, après tout, qu’un vieux renard, » etc.

Le discours du trône fut aussi irréprochable que possible. J’espère qu’il n’y aura aucune amertume dans le vôtre. C’est autant, sinon plus, dans l’intérêt de la Grande-Bretagne que dans celui de la France, de conserver la tranquillité en France et de continuer une politique pacifique. La France, comme le dit une fois très justement le vieux duc [17], a déjà été sous l’eau plusieurs fois ; ce qui pouvait être détruit a été détruit, ce qui reste est joliment solide. Attaquer la France en France aurait les plus dangereuses conséquences. D’une façon générale, si nous avions encore une fois une grande guerre, vous seriez sûre qu’il y aurait partout des révolutions ; et croire que vous échapperiez, en Angleterre, à toute réaction, serait une grave erreur. Quand on regarde les modifications provoquées en Angleterre par la révolution de Juillet, on est tout à fait épouvanté. Ici, ils n’ont changé que la dynastie. En Angleterre, l’esprit même de la vieille monarchie a été détruit ; et quelles en seront les conséquences dans le cours des temps, ce n’est pas facile à dire. Une mauvaise Constitution agit fortement sur le peuple. Voyez l’Amérique, et même la Belgique. Toujours, ma très chère Victoria, votre oncle dévoué.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 1er janvier 1848.

Ma très chère Victoria,

C’est un triste commencement d’année. Notre pauvre tante Adélaïde [18], si bonne pour nous, a quitté cette terre hier malin. La pauvre Louise ressent terriblement celle perle, car il n’est pas possible d’être plus affectueuse ni plus maternelle qu’elle ne l’était pour Louise. Elle fut toujours vis-à-vis de moi pleine de bonté et d’amitié, et je dois avouer que ce coup m’est bien douloureux. Je suis très inquiet du pauvre Roi ; il doit sentir cruellement la perte d’une sœur et d’une amie, qui lui était si complètement dévouée ; c’est l’événement le plus propre à compromettre et ébranler sa santé. Vous me pardonnerez si je m’arrête ici, car je suis très ému par cette triste nouvelle. Je pense que vous agiriez avec bonté en écrivant au Roi. Vous êtes trop intimement liés pour ne pas le faire, et cela adoucira sa peine : il a été assez persécuté depuis l’année dernière. J’espère que vous commencerez mieux que nous ce triste mois de janvier. Mes meilleures amitiés à Albert, et croyez-moi toujours, ma très chère Victoria, votre oncle sincèrement dévoué.


La reine Victoria à lord John Russell [19]

Château de Windsor,

3 janvier 1848.

La Reine communique à lord John Russell une lettre de son oncle, le roi des Belges, qui lui montrera combien la mort de Madame Adélaïde est un coup terrible pour le roi des Français et la famille royale. La première pensée de la Reine fut d’écrire au Roi, ce qu’elle n’aurait pas fait sans en informer d’abord lord John ; mais après réflexion, elle pensa qu’il serait plus expéditif et mieux d’écrire de suite à sa cousine Clémentine, la princesse Auguste de Saxe-Cobourg, pour la prier d’exprimer en son nom au Roi sa sincère sympathie à l’occasion de ce triste événement. La lettre du roi des Belges a cependant ramené la Reine à sa première pensée, qui était d’écrire au Roi, et elle désire savoir ce qu’en pense lord John. La Reine estime que ce serait manquer de dignité et de sentiment que de persister dans une froideur politique en un pareil moment, alors que sa sympathie personnelle est si forte et si sincère. Certainement la Reine, en d’autres circonstances, aurait sur-le-champ écrit au Roi. D’un autre côté, sa première lettre à sa cousine, la fille du Roi, peut suffire, car elle transmet un message direct ; et il peut y avoir des gens qui transformeraient [une nouvelle démarche] en un acte politique. Néanmoins, la Reine pense qu’il serait préférable pour elle de courir le risque de ces commentaires, plutôt que de paraître insensible et d’avoir l’air d’oublier l’affection et l’intimité d’autrefois.

La Reine serait bien aise d’avoir l’opinion de lord John sur ce sujet aussitôt que possible.
Lord John Russell à la reine Victoria.

Woburn Abbey, 4 janvier 1848.

Lord John Russell présente ses humbles devoirs à Votre Majesté et n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il trouve qu’elle fera bien de suivre sa propre et généreuse impulsion et d’écrire au roi des Français. Il y aura quelques personnes, et M. Guizot sera peut-être du nombre, qui y verront un acte politique, mais il vaut mieux s’exposer à une fausse interprétation de ce genre, que de ne pas accomplir un acte de sympathie envers le roi des Français si cruellement frappé.

Si le Roi essaie de découvrir quelque intention politique dans la lettre de Votre Majesté, lord John est sûr qu’elle lui expliquera que votre démarche n’a qu’un caractère personnel, se justifie par les souvenirs de l’intimité passée et n’est pas le point de départ d’une nouvelle correspondance politique.


La reine Victoria au roi des Français.

Château de Windsor, 5 janvier 1848.

Sire et mon bon frère,

Je ne voulais pas suivre l’impulsion de mon cœur, dans les premiers instans de la vive douleur de Votre Majesté, en vous écrivant, mais maintenant où la violence de cette rude secousse peut-être sera un peu adoucie, je viens moi-même exprimer à Votre Majesté la part sincère que nous prenons, le Prince et moi, à la cruelle perte que vous venez d’éprouver, et qui doit vous laisser un vide irréparable.

Ayez la bonté, Sire, d’offrir nos expressions de condoléance à la Reine, et faisant des vœux pour le bonheur de Votre Majesté, je me dis, Sire et mon bon frère, de Votre Majesté la bonne sœur.


Le roi des Français à la reine Victoria.

Paris, 8 janvier 1848.

Madame ma bonne sœur,

Dans la profonde douleur où m’a plongé le coup cruel qui vient de me frapper, une des plus douces consolations que je puisse recevoir est la lettre que Votre Majesté a eu la bonté de m’adresser, tant en son nom qu’en celui du Prince son époux. L’expression de la part que vous prenez tous deux à mon malheur, et de l’intérêt que vous continuez à me porter, m’a vivement ému, et, quelque douloureuse qu’en soit l’occasion, qu’il me soit permis, Madame, de vous en remercier et de dire à Votre Majesté que mon cœur et mes sentimens pour elle sont et seront toujours les mêmes, que ceux que j’étais toujours si heureux de lui manifester à Windsor et au château d’Eu.

Je prie Votre Majesté de vouloir bien être auprès du Prince son époux l’interprète de toute ma sensibilité. La Reine est bien touchée de ce que Votre Majesté m’a chargé de lui témoigner et je la prie de croire que je suis toujours, Madame ma bonne sœur, de Votre Majesté, le bon frère.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 12 janvier 1848.

Ma très chère Victoria,

Un de mes messagers allant en Angleterre, je saisis cette occasion pour vous écrire quelques mots. Votre aimable lettre au pauvre Roi est un acte dont je vous remercie du fond de mon âme, car il en a été très heureux. J’étais encore dans ses appartemens, — où la famille a déjeuné et dîné jusqu’à présent, — quand votre lettre arriva : il en fut si enchanté, qu’il l’embrassa très tendrement. Je l’ai laissé lundi passablement bien, mais avec un assez gros rhume… En France, on a fait preuve de bons sentimens en cette occasion. J’ai entendu dire, par des gens dignes de foi, que même des personnes, qui étaient connues pour ne pas être personnellement très aimables pour le Roi, se disaient très désireuses de voir ses jours préservés. [Quand il ne sera plus là], quand ce triste événement aura lieu, la réaction sera violente en Europe, et toutes les mauvaises passions, qui sont contenues par lui, essaieront naturellement de l’emporter. La Reine est très affectée de tout ceci, et pense beaucoup à sa propre fin. Les enfans, y compris la bonne Hélène, ont tous témoigné la plus grande affection à leurs parens, et en particulier, rien ne peut égaler l’attachement ni les attentions du bon Nemours. Ma bien-aimée enfant, [croyez-moi] votre oncle sincèrement dévoué.
Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 12 février 1848.

Ma très chère Victoria,

… Les nouvelles de Paris sont inquiétantes ; les libéraux luttent pour le triomphe des radicaux, en réalité simplement pour se hisser au pouvoir ; les principes sont hors de question. Cet état de choses réagit d’une façon lamentable sur la prospérité de la grande communauté européenne. On se plaint beaucoup de ce que les classes ouvrières soient sans travail, et en même temps on continue l’agitation politique, qui doit avoir pour effet d’arrêter les transactions de toutes sortes. La race humaine est une triste chose : j’espère que les autres planètes sont mieux organisées et que nous pourrons y aller plus tard… Votre oncle dévoué.


Le roi des Belges à la reine Victoria.

Laeken, 26 février 1848.

Ma très chère Victoria,

Je suis très souffrant à la suite des terribles événemens de Paris. Comment cela finira-t-il ? La pauvre Louise est dans un état de désespoir qui fait peine à voir. Que deviendrons-nous bientôt ? Dieu seul le sait ; de grands efforts vont être tentés pour provoquer ici une révolution ; comme il y a des pauvres et des méchans dans tous les pays, cela peut réussir.

Nous avons naturellement le droit de demander protection, contre la France, à l’Angleterre et aux autres Puissances. Je ne puis en écrire plus long. Dieu vous bénisse ! Toujours votre oncle dévoué.


La reine des Belges à la reine Victoria.

Bruxelles, 28 février 1848.

Ma chère et bien-aimée Victoria,

Quel malheur ! Quelle terrible, écrasante, inattendue et inexplicable catastrophe ! Est-il possible que nous soyons témoins de tels événemens, et que presque dix-huit ans d’efforts courageux et couronnés de succès pour maintenir l’ordre, la paix et rendre la France heureuse, — elle l’était, — se terminent ainsi ? J’ai écouté, j’ai lu d’heure en heure le récit de ce qui est arrivé. Je ne peux pas encore croire que ce soit vrai ; mais si mes bien-aimés parens et le reste de la famille sont du moins sains et saufs, je ne m’inquiète pas d’autre chose. Dans ces heures douloureuses que nous venons de traverser, j’ai simplement demandé à Dieu d’épargner les vies, et je ne lui demande encore que cela ; mais nous ne savons pas s’ils sont tous sauvés ; et jusqu’à ce que j’aie des nouvelles de mes infortunés parens, de mes malheureux frères partis au loin, de tous ceux pour lesquels je donnerais ma vie à tout moment, et dont je ne peux même pas partager ou alléger le sort, je ne saurais vivre.

J’étais sûre, ma bien-aimée Victoria, que vous nous plaindriez et seriez avec nous de tout cœur quand vous connaîtriez ces terribles événemens. J’ai reçu hier vos deux aimables, généreuses, affectueuses lettres des 25 et 26 et vous en remercie de tout mon cœur, ainsi que de votre sympathie et de celle d’Albert.

Notre angoisse a été indescriptible. Nous sommes restés trente-six heures sans aucune nouvelle, sans même savoir si mes parens et la famille étaient encore vivans ou non, sans connaître leur sort. La mort n’est pas plus affreuse que ce que nous avons enduré pendant ces horribles heures. Nous ne savons encore que penser, que croire, je pourrais presque dire que souhaiter ; nous sommes étourdis et anéantis par ce terrible coup ; ce qui est arrivé est inconcevable, incompréhensible ; cela nous paraît comme un rêve effrayant. Hélas ! je crains que mon cher bien-aimé père n’ait été entraîné par son extrême courage, par ce même courage qui a fait son succès et qui était une partie de sa force. Car, c’est étrange à dire, même ceux, qui déplorèrent, le plus sa résolution de ne jamais céder sur certaines choses, lui faisaient honneur de sa ténacité. Son système de paix et de résistance, ou pour mieux dire d’immobilité, poussé trop loin, le perdit, comme la guerre perdit Napoléon. S’il avait moins évité la guerre en toutes occasions, et accordé à temps quelques légères réformes, il aurait, satisfait l’opinion publique et serait encore, comme il l’était il y a seulement huit jours, fort, aimé et respecté ! L’arrivée de Guizot au pouvoir a été aussi fatale que sa chute, et il est peut-être la première cause de notre ruine, bien que mon père ne puisse pas être blâmé de l’avoir appelé au ministère, car il avait la majorité à la Chambre, et une majorité écrasante. Au point de vue constitutionnel, il ne pouvait être congédié, et il était impossible de prévoir qu’alors que tout était tranquille, le pays prospère et heureux, les lois et la liberté respectées, le gouvernement fort, une révolution, et une pareille révolution serait provoquée par quelques paroles imprudentes et par la résistance (quelque regrettable qu’elle fût) à une manifestation que le gouvernement, en fait, avait le droit d’empêcher. Ce fut la volonté du Tout-Puissant ; nous devons nous soumettre. Il avait décrété notre perte, le jour où il rappela de ce monde mon bien-aimé frère [20]. S’il vivait encore, tout ceci se serait terminé autrement. Ce fut aussi un immense malheur que Joinville et Aumale fussent absens. Ils étaient tous deux populaires (ce que l’excellent, le cher, le respectable [21] Nemours n’était pas), énergiques, courageux et capables de faire tourner la chance en notre faveur. Combien il me tarde de savoir ce qu’ils sont devenus ! Je ne vivrai pas jusque-là et la pensée de mes malheureux parens m’anéantit ! Le pauvre et cher Joinville avait prévu et prédit presque tout ce qui est arrivé et s’il était si malheureux de partir, c’est qu’il songeait à la crise qu’il redoutait. Il me le répéta plusieurs fois il y a six semaines. Hélas ! personne ne voulait le croire, et qui aurait pu croire qu’en un seul jour, presque sans lutte, tout serait détruit, le passé, le présent, l’avenir balayés par une inconcevable tempête ! Que la volonté de Dieu soit faite ! Il fut du moins miséricordieux pour ma pauvre tante, et j’espère qu’il préservera tous ceux qui me sont chers !

Ici tout est tranquille : l’horreur est générale ; on témoigne de bons sentimens et d’un excellent état d’esprit ; jusqu’à présent il n’y a rien à craindre, mais si réellement la République est proclamée en France, il est impossible de dire ce qui peut arriver. Pour cette raison, votre oncle pense qu’il serait bon de mettre en lieu sûr ce que nous avons de précieux. Si vous le permettez, je profiterai des différens courriers qui circulent maintenant, pour mettre sous votre protection plusieurs boîtes que vous aurez l’amabilité d’expédier à Clarement, à Moor, qui les conservera ainsi que celles que votre oncle a déjà envoyées. Elles contiennent les lettres de votre oncle et celles de mes parens, le trésor que j’apprécie le plus en ce monde.


La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 1er mars 1848.

Mon très cher oncle,

Chaque heure semble apporter de fraîches nouvelles et de nouveaux événemens. Victoire, ses enfans et Montpensier sont à Jersey et sont attendus ici demain. Nous ne savons encore rien du Roi et de la Reine, mais nous avons de vagues indications et nous pensons qu’ils peuvent être quelque part sur la côte, ou même en Angleterre. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour la pauvre et chère famille, qui est certes terriblement digne de pitié ; mais vous comprendrez naturellement que nous ne pouvons ni faire cause commune avec eux, ni prendre une attitude hostile vis-à-vis du nouvel état de choses. Nous laissons les Français tranquilles ; mais s’il se forme un gouvernement qui ait la confiance du pays, nous serons dans la nécessité de le reconnaître, afin de l’obliger à maintenir la paix et à respecter les traités, ce qui est de grande importance. Ce ne sera pas agréable pour nous d’agir ainsi, mais le bien public et la paix de l’Europe passent avant nos propres sentimens. Dieu sait ce que l’on ressent pour les Français. J’espère, mon cher oncle, que vous conserverez la belle et indépendante position que vous avez maintenant, et à laquelle nous tenons tant, et je suis sûre que vous comprendrez que, quelle que soit la sympathie que nous devions tous témoigner à nos malheureux parens de France, vous ne sauriez pour cela entrer en conflit avec l’état de choses actuel, qui du reste est très incertain…….

Avec tous mes vœux pour que tout aille bien, croyez-moi votre nièce dévouée.


Le roi des Français à la reine Victoria.

Newhaven, Sussex, 3 mars 1848

Madame,

Après avoir rendu grâces à Dieu, mon premier devoir est d’offrir à Votre Majesté l’hommage de ma reconnaissance pour la généreuse assistance qu’elle nous a donnée, à moi et à tous les miens, et que la Providence vient de couvrir d’un succès complet, puisque j’apprends qu’ils sont tous à présent sur la terre hospitalière de l’Angleterre.

Ce n’est plus, Madame, que le comte de Neuilly qui, se rappelant vos anciennes bontés, vient chercher, sous ces auspices, un asile et une retraite paisible et aussi éloignée de tout rapport politique que celle dont il a joui en d’autres temps, et dont il a toujours précieusement conservé le souvenir.

On me presse tellement pour ne pas manquer le train qui emportera ma lettre, que j’ai à peine le temps de prier Votre Majesté d’être mon interprète auprès du Prince, votre auguste époux.

Ma femme, accablée de fatigue par la vie que nous venons de mener depuis dix jours, écrira un peu plus tard à Votre Majesté. Tout ce qu’elle a pu faire est de tracer quelques mots pour notre bien-aimée Louise, que je recommande à votre bonté. On me presse encore, Madame ; je ne puis que me dire, avec mon vieil attachement pour vous, de Votre Majesté le très affectionné.


La reine des Français à la reine Victoria.

Palais de Buckingham, 3 mars 1848.

Madame,

A peine arrivée dans cette contrée hospitalière, après neuf jours d’une cruelle agonie, mon premier sentiment, après avoir béni la divine Providence, c’est de remercier du fond de mon cœur Votre Majesté, pour les facilités qu’elle a bien voulu nous donner pour venir dans ce pays terminer nos vieux jours dans la tranquillité et l’oubli. Une vive inquiétude me tourmente, c’est d’apprendre le sort de mes enfans chéris, desquels nous avons dû nous séparer. J’ai la confiance qu’ils auront aussi trouvé un appui dans le cœur généreux de Votre Majesté, et qu’ils auront été également sauvés comme leur admirable père, mon premier trésor. Que Dieu vous bénisse, Madame, ainsi que le prince Albert et vos enfans, et vous préserve de malheurs pareils aux nôtres ! C’est le vœu le plus sincère de celle qui se dit, Madame, de Votre Majesté, la toute dévouée.
La reine Victoria au roi des Français.

Palais de Buckingham, 3 mars 1848.

Sire et mon cher frère,

C’était une consolation bien vive pour moi de recevoir la bonne lettre de Votre Majesté, qui m’a bien touchée. Nous avons tous été dans de vives inquiétudes pour vous, pour la Reine et toute la famille, et nous remercions la Providence pour que (sic) vous soyez arrivés en sûreté sur le sol d’Angleterre, et nous sommes bien heureux de savoir que vous êtes ici loin de tous ces dangers qui vous ont récemment menacés. Votre Majesté croira combien ces derniers affreux événemens si inattendus nous ont péniblement agités. Il nous tarde de savoir que vos santés n’ont pas été altérées par ces derniers jours d’inquiétude et de fatigue. Albert me charge d’offrir ses hommages à Votre Majesté et je vous prie de déposer les nôtres aux pieds de la Reine, à qui je compte écrire demain. Je me dis, Sire et mon bon frère, de Votre Majesté, la bien affectionnée sœur.


La reine Victoria à la reine des Français.

Palais de Buckingham, 4 mars 1848.

Madame,

Votre Majesté aura excusé que je ne vous ai (sic) pas de suite remercié de votre bonne et aimable lettre d’hier. C’est du fond de mon cœur que je me réjouis de vous savoir en sûreté à Claremont avec le Roi. Mes pensées étaient auprès de Votre Majesté pendant tous ces affreux jours, et je frémis en pensant à tout ce que vous avez souffert de corps et d’âme.

Albert sera le porteur de ces lignes ; j’aurais été si heureuse de l’accompagner pour vous voir, mais je n’ose plus quitter Londres.

Avec l’expression de l’affection et de l’estime, je me dis, Madame, de Votre Majesté, la bien affectionnée sœur.
La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 11 juillet 1848.

… J’ai beaucoup à vous remercier pour votre chère et bonne lettre du 8. La prospérité de la chère petite Belgique est comme une brillante étoile dans la sombre tempête qui nous entoure. Puisse Dieu vous bénir et vous donner à tous le bonheur à jamais !

Depuis le 24 février, je sens une instabilité dans tout ce qui m’entoure, ce que je n’avais jamais senti auparavant, quelque fragiles que soient toutes les affaires humaines. Quand je pense à mes enfans, à leur éducation, à leur avenir et que je prie pour eux, — je me dis toujours : « Rendons-les capables de faire face à toute situation dans laquelle ils peuvent être placés, — en haut ou en bas. » Jamais auparavant ces pensées ne m’effleuraient, mais maintenant je les ai toujours. La façon de voir est absolument changée : — les tuiles [22], les contrariétés, dont nous nous serions plaints il y a quelques mois, apparaissent maintenant comme d’excellentes choses et une bénédiction, pourvu qu’on puisse maintenir en toute quiétude sa situation [23].

J’ai vu le Roi et la Reine samedi ; lui est encore étonnamment gai et tout à fait lui-même, mais elle est profondément atteinte par tout ce qui se passe, — et ici, on éprouve pour elle la plus grande sympathie et la plus grande admiration.


La reine Victoria au roi des Belges.

Buckingham Palace, 4 avril 1848.

Mon très cher oncle,

J’ai à vous remercier de vos trois aimables lettres des 18 et 25 mars et 1er courant. Dieu merci, je suis particulièrement solide et bien portante de toutes façons, ce qui est une bénédiction, par ces temps terribles, tristes et navrans. Dès le début, j’ai appris tout ce qui s’est passé, et je ne pensais qu’à la politique, je ne parlais que de politique ; mais je ne fus jamais plus calme, plus tranquille ou moins nerveuse. Les grands événemens ne troublent pas mon équilibre ; seuls les petits ennuis m’impatientent et irritent mes nerfs. Mais je sens que je vieillis, que je deviens sérieuse, et l’avenir est très sombre. Dieu cependant viendra à notre secours et nous protégera, et nous devons conserver notre courage. L’Allemagne me rend bien triste ; d’un autre côté, la Belgique fait ma fierté et ma joie.

Nous avons vu hier vos pauvres beaux-parens, avec les Nemours, Joinville et Aumale. Encore un rêve de les voir ainsi, ici ! Ils sont en bonne santé et les jeunes gens se conduisent d’une façon digne de louanges ; vraiment les trois princesses sont étonnantes et donnent une grande leçon pour tout le monde. Aussi admire et respecte-t-on beaucoup. Ma bien aimée Vie, avec sa jolie figure, est la perfection et toujours de si bonne humeur ! Elle vient souvent me voir, et c’est un grand plaisir pour moi ; si seulement il n’avait pour cause première un pareil malheur !

Adieu. Je prie avec ferveur pour la durée de votre si florissante situation, toujours votre nièce dévouée.

  1. La princesse Sophie, fille de George III.
  2. Homme de confiance du prince Léopold, qui devint un des conseillers les plus écoutés de la reine Victoria et du prince Albert.
  3. Le roi Léopold avait, depuis quelque temps, caressé l’espoir d’unir la princesse Victoria à son cousin, le prince Albert du Cobourg. C’est pourquoi il avait fait en sorte que le prince avec son frère aîné, le prince Ernest, fit une visite à la duchesse de Kent, mère de la princesse Victoria, à Kensington Palace. Le roi Guillaume s’opposa à un projet qu’il savait être approuvé de sa belle-sœur. Il invita le prince d’Orange et ses deux fils au même moment et favorisa la candidature du fils cadet, le prince Alexandre. Le Roi (à ce que l’on croit) alla jusqu’à dire que nul autre mariage n’aurait lieu, et que le duc de Saxe-Cobourg et son fils ne mettraient jamais le pied dans le pays : il ne leur serait pas permis de débarquer et il faudrait qu’ils retournassent d’où ils venaient.
  4. La reine Christine et la reine Isabelle d’Espagne.
  5. Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
  6. Le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie.
  7. Le 15 juillet, une convention fut signée, à Londres, par les représentans de l’Angleterre, de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, afin d’adresser un ultimatum au vice-roi d’Egypte. L’exclusion de la France causa, à Paris, une vive irritation. Guizot, alors ambassadeur à Londres, avait été tenu dans l’ignorance du projet, mais le secrétaire aux Affaires étrangères, lord Palmerston, déclara qu’il n’y avait eu là ni discourtoise intention, ni manque de considération.
  8. En vertu de ce traité (14 septembre 1829), les principautés du Danube furent virtuellement déclarées États indépendans, les droits concédés à la Russie pour la navigation dans le Bosphore et lus Dardanelles étaient confirmés, les affaires grecques réglées par l’insertion dans le traité des termes du protocole du 22 mars 1829.
  9. Metternich proposait que, si les autres moyens de contrainte échouaient, es alliés reprissent leurs délibérations d’accord avec la France.
  10. Ferdinand, duc d’Orléans, qui mourut le 13 juillet 1842.
  11. L’empereur Nicolas venait d’arriver en Angleterre.
  12. Frédéric-Auguste II.
  13. Une revue en l’honneur de l’empereur de Russie eut lieu dans le Grand Parc de Windsor.
  14. Louis-Philippe.
  15. Le plus jeune fils de don François de Paule, et premier cousin de la reine Isabelle par son père et par sa mère.
  16. Surnom familier donné au duc de Montpensier.
  17. Le duc de Wellington.
  18. Sœur du roi Louis-Philippe.
  19. Cette lettre est intitulée : « Copie rédigée de mémoire d’une lettre à lord John Russell. »
  20. Le duc d’Orléans tué accidentellement le 13 juillet 1842.
  21. Never to be sufficiently respected ; littéralement : qui ne sera jamais assez respecté.
  22. Bores. (N. d. t.)
  23. Ces lettres font ressortir avec un extraordinaire relief l’impression provoquée dans les cercles monarchiques par le courant révolutionnaire de 1848. (N. d. t.)