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La situation politique en Prusse

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La situation politique en Prusse
Revue des Deux Mondes3e période, tome 24 (p. 692-703).
LA
SITUATION POLITIQUE
EN PRUSSE

L’Europe a certainement beaucoup de choses à apprendre des Prussiens. Si leurs généraux peuvent en remontrer aux plus habiles dans l’art de préparer et de conduire une campagne, leur grand homme d’état est un modèle que ne sauraient trop étudier tous les ministres des affaires étrangères, désireux de savoir comment on concilie la prévoyance avec l’esprit d’aventure, comment on assure par de savantes combinaisons le succès d’une politique d’audace et d’entreprise. Berlin est une grande école de stratégie militaire et de stratégie diplomatique; mais ceux qui s’adresseraient à M. de Bismarck pour apprendre de lui la science du gouvernement et les principes d’une bonne politique intérieure, les rois constitutionnels ou les présidens de république qui, faisant mauvais ménage avec leurs chambres, s’aviseraient d’aller chercher en Prusse des recettes, des procédés, des méthodes sûres pour sortir d’un conflit avec tous les honneurs de la guerre, perdraient leurs peines et ne retireraient pas leurs frais d’enquête. La Prusse est un pays à part, ses institutions lui sont propres et sentent le terroir ; ses hommes d’état en possèdent le secret, ils connaissent seuls les moyens de s’en servir. Les méthodes, les recettes qu’ils emploient sont réservées à leur usage particulier; il serait difficile de les appliquer ailleurs.

Il est incontestable que naguère le roi Guillaume a été en lutte ouverte avec sa chambre élective, que cet orageux conflit a duré quatre ans, et qu’il s’est dénoué à la satisfaction du roi et de son ministre, qui obtinrent gain de cause. Ils avaient conçu de grands desseins, qu’ils ne pouvaient avouer; ils avaient résolu de prendre leur revanche d’Olmütz et de saisir la première occasion d’assurer à la Prusse la prépondérance en Allemagne. Le moyen d’y réussir sans avoir en main un bon instrument, un outil sans défaut, c’est-à-dire sans avoir réorganisé l’armée, pour qu’elle fût à la hauteur de la tâche qu’on lui destinait? A cet effet on demandait des fonds, et la chambre, n’étant pas dans le secret de l’entreprise, les refusait, ce qui n’empêchait pas le gouvernement de passer outre. Ce fut le canon de Sadowa qui termina cette longue querelle en couvrant la voix des plaignans. Le pays, ravi d’avoir été traîné malgré lui à la gloire, s’étonnait d’avoir résisté si longtemps à son bonheur, et la chambre elle-même s’applaudissait de sa défaite; elle eût dit volontiers comme Martine : « Il me plaît d’avoir été battue. » Quand M. de Bismarck réclama du Landtag un bill d’indemnité pour avoir gouverné des années durant sans un budget régulièrement voté, il s’écria : — « Nous désirons sincèrement que la paix soit rétablie entre vous et nous; mais n’allez pas croire que la guerre nous fasse peur. Nous nous sentons plus forts que nous ne l’avons jamais été; c’est à nous que la vague est venue. » — Les politiques qui se flattent de résoudre les conflits par des moyens prussiens sont-ils certains de pouvoir, eux aussi, répondre un jour à toutes les accusations de leurs ennemis par le cri de Scipion : — Montons au Capitole, et rendons grâces aux dieux! — Tout le monde n’a pas dans sa poche la clé du Capitole, et la vague n’obéit qu’à ces volontés souveraines qui ont fait un pacte avec le destin. Au surplus, c’était par une sorte de gracieuse condescendance que M. de Bismarck demandait à la chambre un bill d’indemnité ; il lui était permis de s’en passer et il n’avait pas besoin d’être gracié. La charte prussienne se chargeait elle-même de le défendre contre ses accusateurs, et de l’absoudre de ses glorieux méfaits ; il pouvait en invoquer et l’esprit et le texte pour se mettre à couvert des reproches de sa conscience, à supposer que sa conscience l’incommodât; quant à la conscience des autres, il ne s’en est jamais beaucoup inquiété.

Les libertés constitutionnelles sont bien jeunes en Prusse, et l’autorité de la couronne y est fondée sur des traditions et des souvenirs tout-puissans. Que ne doit pas la Prusse à ses princes? A la fois soldats, diplomates et bons économes, réglés dans leurs conseils comme dans leurs dépenses, joignant aux grandes ambitions l’esprit de détail et l’exactitude dans les petits devoirs, sacrifiant leurs aises au bien public, se levant de grand matin, comme de bons chasseurs, dans la crainte de laisser échapper une occasion ou un lièvre, très attentifs aux affaires du voisin et profitant de ses embarras pour arrondir leur potager, en toutes choses préférant le solide à la montre, ils avaient pour maxime que « les petits états peuvent se soutenir contre les plus grandes monarchies, lorsque ces états ont beaucoup d’ordre dans leur conduite. » Grâce à leurs vertus, à leurs finesses, à leur active patience, leurs petits états sont devenus la plus puissante monarchie de l’Europe. Si les Prussiens appartiennent naturellement à la classe des nations respectueuses, on ne peut nier que leurs souverains n’aient su se rendre infiniment respectables par l’application qu’ils ont eue à apprendre leur métier de rois et à l’exercer en conscience, et il n’est pas difficile de reconnaître dans la constitution prussienne du 31 janvier 1850 une charte octroyée par un roi respectable à un peuple respectueux, qui avait eu des égaremens en 1848, mais qui en est bien vite revenu.

Il est possible qu’on voie prochainement sur le trône de Prusse un souverain qui, renonçant à gouverner, se contentera de régner; mais on n’en est pas encore là, et sur ce point la verte vieillesse du roi Guillaume sera toujours intraitable, bien qu’elle s’accommode de beaucoup de choses et de beaucoup de gens qui lui déplaisent. Ce qu’on appelle le droit budgétaire du parlement prussien, das Budgetrecht, n’est qu’un droit limité. En vertu du célèbre article 109, dont les libéraux n’ont cessé de réclamer inutilement la suppression, le gouvernement est autorisé à continuer de percevoir tous les impôts une fois établis, et le consentement des chambres n’est nécessaire que pour en établir de nouveaux. C’est de cet article 109 que s’est prévalu M. de Bismarck dans le temps du conflit; la main posée sur le livre de la loi, il pouvait attester le ciel et les brouillards de la Prusse qu’en gouvernant sans budget régulièrement voté, il n’avait point fait violence à la constitution. Le droit constitutionnel officiellement professé à Berlin pose encore en principe qu’un roi n’est vraiment roi qu’à la condition d’être absolument maître du choix de ses ministres, et de pouvoir les honorer de sa confiance ou les renvoyer sans s’inquiéter s’ils agréent ou désagréent à la majorité de la chambre. Il en résulte que les ministres prussiens ne se sentent responsables qu’à l’égard du souverain; en ce qui concerne leur responsabilité à l’égard du parlement, ils se réservent te droit d’examen. A la vérité, le gouvernement prussien ne cherche pas les conflits ; mais pourquoi les craindrait-il? N’est-il pas assuré de les résoudre comme il l’entend? Il tient dans sa main gantée de fer des textes de loi et les cartes victorieuses qu’il a ramassées sur les champs de bataille.

« Le principe de la constitution prussienne touchant le choix des conseillers de la couronne, pouvait-on lire le 7 juin 1876 dans une feuille officieuse de Berlin, est toujours une vérité; pour le plus grand avantage de la patrie, il est resté debout et s’impose à tous les partis. Le régime parlementaire, c’est-à-dire la nécessité d’emprunter le ministère à la majorité de la chambre ou tout au moins de le choisir à son goût, a été caractérisé un jour comme un luxe que le peuple prussien ne peut pas encore s’accorder; les amis sincères de la monarchie sont convaincus que ce luxe serait pernicieux aux intérêts du pays, et on peut conclure de ce qui se passe que certaines doctrines constitutionnelles ne seront jamais appliquées à la Prusse. » Cependant, bien que certaines doctrines soient considérées par les feuilles officieuses comme des erreurs dangereuses et incompatibles avec le tempérament de la monarchie prussienne, il y a un parlement à Berlin, il y en a même deux, et partout où il y a des parlemens, le régime parlementaire existe en germe; bonne ou mauvaise, il est bien difficile d’empêcher l’herbe de pousser. Berlin est assurément fort tranquille; on n’est plus en guerre ouverte les uns avec les autres, le temps des conflits est passé; mais les rapports sont tendus et instables, la situation est fausse, même un peu trouble, et il y a de l’aigre dans l’air. La chambre des députés possède au moins un droit incontestable, celui de voter les impôts nouveaux et d’ouvrir de nouveaux crédits. Or le gouvernement prussien, qui est devenu dépensier, se voit souvent obligé de recourir à la générosité du Landtag. Le Landtag profite toujours de cette occasion pour exposer derechef ses doléances et pour engager le gouvernement à se mettre en règle avec lui, à quoi le gouvernement répond sur un ton plus ou moins gracieux et en enveloppant plus ou moins sa pensée : — Quand donc renoncerez-vous à votre chimère? Nous ne vous permettrons jamais d’être des faiseurs et des défaiseurs de cabinets; vous ne devez pas même chercher à savoir qui les fait ou les défait, ni raisonner sur les accidens qui peuvent leur survenir; ce sont là des questions intimes et réservées, lesquelles ne vous concernent point. Persuadez-vous une fois pour toutes qu’un député qui aspire à un portefeuille convoite le fruit défendu, qu’un député qui demande pourquoi tel ministre a été congédié commet un gros péché d’indiscrétion. Imitez les enfans sages qu’on amuse en leur montrant la lanterne magique; ils se tiennent tranquillement à leur place, admirent le spectacle et n’ont garde de rien demander. Le premier de vos devoirs est de vous défendre contre toutes les convoitises déplacées, contre toutes les curiosités indiscrètes, et de respecter les mystères de la constitution.

Quelque disposé que soit le Landtag à s’abstenir du fruit défendu, à réprimer ses convoitises, à faire de grands sacrifices à la bonne entente entre les pouvoirs, il faut avouer que sa résignation et sa patience sont soumises parfois à de dures épreuves. S’il est du devoir d’un député prussien de n’être pas trop curieux et de ne jamais hasarder un regard indiscret dans la chambre obscure où se font et se défont les ministères, encore peut-il lui sembler nécessaire de savoir de science certaine qui est ministre et qui ne l’est pas. Il n’en est pas moins vrai qu’au mois de juin de l’an dernier les députés ne savaient que vaguement et par ouï-dire qui était ministre, qui ne l’était pas et qui ne l’était plus. On était porté à admettre que l’honorable M. Friedenthal avait obtenu le portefeuille de l’agriculture; M. Friedenthal lui-même paraissait en être certain, et il pouvait fonder sa conviction sur un avis paru dans le Reichsanzeiger, mais aucune notification officielle n’avait été faite à la chambre, On soupçonnait encore que l’éminent M. Delbrück, qui était entré dans le cabinet assez inopinément pour y représenter M. de Bismarck dans les affaires communes à la Prusse et à l’empire germanique, venait d’en sortir non moins brusquement, on le croyait du moins, on n’en était pas sûr. On avait enfin des raisons de penser que le chef de l’amirauté, le général de Stosch, avait pris place au conseil; ce n’était qu’un bruit et, paraît-il, un bruit controuvé. En revanche une communication authentique, officielle, avait été faite à la chambre, et cette communication lui avait causé le plus vif étonnement; elle avait appris qu’on venait de faire entrer dans le ministère prussien, à titre de ministres sans portefeuille, deux étrangers, un Hessois et un Mecklembourgeois. Le Hessois était M. Hofmann, président de la chancellerie impériale, le Mecklembourgeois était M. de Bulow, secrétaire d’état aux affaires étrangères. Ces deux étrangers étaient deux hommes de mérite, employés l’un et l’autre par le chancelier de l’empire germanique, son bras droit et son bras gauche, en ce moment du moins, car M. de Bismarck a déjà souvent changé de bras et il en changera plus d’une fois encore.

Que venaient faire la Hesse et le Mecklembourg dans le ministère prussien? Ce point méritait d’être éclairci, et, comme il arrive toujours, ce furent le chef du centre catholique, M. Windthorst, et le chef du parti progressiste, M. Virchow, qui se chargèrent de questionner le gouvernement; il faut être ou catholique ou progressiste pour oser faire à Berlin l’ingrat métier de questionneur, pour demander chaque année, sans se lasser, à des gens qui ne veulent pas s’expliquer l’explication d’incidens inexplicables. Les questions que firent MM. Windthorst et Virchow peuvent se résumer ainsi : — Où en sommes-nous? De grâce, donnez-nous quelques éclaircissemens. Que signifie ce Hessois? que signifie ce Mecklembourgeois? Sommes-nous exposés à vous demander demain : Que signifie ce Japonais ? Qu’ont à voir ces messieurs dans les affaires exclusivement prussiennes? Quel secours, quelles lumières en attendez-vous ? Mais, nous y pensons, ne pourrait-il pas se faire que ces nouveaux collègues vous aient été imposés par M. de Bismarck, dont ils possèdent l’entière confiance et qui désire se procurer une majorité dans le conseil pour y faire prévaloir ses vues particulières ? Vous vous prêtez donc à tout ce qu’il exige de vous ? Est-ce à dire que vous n’êtes plus vos maîtres ? A ce compte, que devient votre responsabilité ? Aussi bien vous venez d’introduire dans le cabinet deux ministres sans portefeuille; pourquoi pas quatre? pourquoi pas dix? Assurément la constitution déclare que le choix des ministres est réservé exclusivement à la prérogative royale; mais dit-elle que le roi est autorisé à nommer un nombre indéfini de ministres ? En ce cas, le ministère prussien est en danger de devenir une véritable curiosité vivante, digne de figurer dans un musée. — L’accueil bénin que fit à ces observations le vice-président du conseil, M. Camphausen, était empreint d’une bonhomie narquoise. Il protesta que, si d’aventure il avait oublié de faire à la chambre quelque communication qui pût l’intéresser, il en éprouvait un sincère regret et lui en faisait toutes ses excuses, promettant que pareille chose ne se renouvellerait plus à l’avenir. Il ajouta que, si la composition du ministère prussien offrait certaines bizarreries, certains phénomènes rares et singuliers, il ne fallait pas s’en offusquer : c’était le fait des circonstances et « du développement génétique d’une situation dont on chercherait vainement ailleurs le pendant. » Il s’étendit sur l’éloge des deux étrangers, assura l’assemblée qu’elle aurait beaucoup de plaisir à faire leur connaissance et qu’au surplus rien ne s’était fait que du consentement de tous les ministres, consultés dans toutes les règles ; le reste était du ressort de la prérogative royale, et la prérogative royale ne pouvait être mise en discussion. Si courtoise dans les termes que fût cette réplique, elle revenait à dire : Ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde point, et les questions ministérielles vous regardent aussi peu que ce qui se passe dans la lune. — « Qui es-tu? que fais-tu ? d’où viens-tu ? que deviendras-tu ? C’est une question, disait Voltaire, qu’on doit faire à tous les êtres de l’univers, mais à laquelle nul ne répond. » Voltaire entendait sans doute parler des ministres prussiens; de tous les êtres de l’univers, ce sont les moins disposés à s’expliquer. Quand un catholique, quand un progressiste leur demande : Qui es-tu? d’où viens-tu? que fais-tu? ils se donnent l’air de répondre, mais ils laissent aux journaux officieux le soin de dire le mot vrai. Dans la circonstance que nous rappelons, la Gazette de l’Allemagne du Nord emboucha sa plus bruyante trompette pour annoncer à la cour et à la ville que l’introduction de MM. Hofmann et de Bulow dans le cabinet prussien était un soufflet de plus donné sur la joue des parlementaires et du parlementarisme, et que ceux qui en jugeaient autrement avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre.

Les députés prussiens sont condamnés à éprouver sans cesse de nouvelles surprises, et, quoi qu’ils fassent, ils n’ont jamais leur compte. L’an dernier, ils avaient découvert avec étonnement dans le cabinet deux ministres sans portefeuille, qu’ils n’avaient garde d’y chercher; cette année, tout récemment, comme ils se disposaient à entrer en propos avec un ministre très nécessaire, le ministre de l’intérieur, qui avait d’importantes questions à débattre avec eux, on leur a annoncé sans préparation que ce ministre venait de faire ses malles, qu’il était parti, qu’il avait disparu, laissant son portefeuille à son remplaçant intérimaire, M. Friedenthal. Pourquoi le comte Eulenburg avait-il offert sa démission au roi, qui l’a changée en un congé de six mois? Ce point est resté mystérieux comme beaucoup d’autres. Les naïfs affirment que le comte Eulenburg, atteint sérieusement dans sa santé, avait besoin de repos pour la refaire. Les sceptiques, qui croient difficilement aux maladies des hommes d’état, assurent que le ministre de l’intérieur ne s’entendait pas avec M. de Bismarck, qu’il était las de défendre contre lui son indépendance, et qu’il désespérait d’acquérir le degré de souplesse que le président du conseil exige de ses collègues. Il y avait quinze ans qu’il était en charge; il a dû en coûter au roi de se séparer de ce vieux serviteur, qui avait des titres particuliers à son attachement. Au mois de juillet 1870, si la chronique dit vrai, le comte avait couru à Ems sans y être appelé, pour avertir son souverain du fâcheux effet produit sur l’opinion publique par les concessions qu’il avait faites à M. Benedetti, et pour lui représenter qu’il était perdu s’il en faisait une de plus. Le roi Guillaume n’a jamais oublié ce service rendu à sa gloire; aussi a-t-il toujours défendu le comte Eulenburg contre les animosités du prince de Bismarck; mais les places les plus fortes finissent par se rendre, quand l’assiégeant réussit à les cerner.

Qu’est-ce qu’un cabinet, privé de son ministre de l’intérieur, qui est parti en promettant de revenir, mais qui ne reviendra pas, et de son président du conseil, lequel a obtenu au printemps dernier un congé indéfini dont lui seul fixera le terme? L’un n’est plus là, l’autre n’est jamais là. Une chambre prussienne peut prendre son parti d’avoir affaire à des ministres désagréables ; mais avoir affaire à des absens, à des ministres nomades, pourrait-elle s’y résigner sans perdre le droit de se prendre au sérieux? On n’a pas encore inventé des wagons assez vastes pour qu’une assemblée y discute le budget en courant la poste. Le brusque départ du comte Eulenburg était d’autant plus regrettable qu’on avait commencé sous ses auspices et sous sa direction le grand travail de la réforme administrative, destinée à remplacer des institutions semi-féodales, semi-bureaucratiques, par un système vraiment libéral de décentralisation. On avait préludé à cette refonte par une loi sur l’administration provinciale, qui est aujourd’hui en vigueur dans cinq provinces; on se disposait à en faire une autre réglant le régime municipal dans les communes urbaines et rurales, après quoi on eût appliqué à tout le royaume les principes dont on avait voulu faire d’abord une expérience restreinte. Le comte Eulenburg avait-il en partant jeté ses projets au panier? le gouvernement renonçait-il à la réforme? Le discours du trône n’annonçait plus qu’une loi sur les municipalités urbaines dans les cinq provinces de l’est, et en général ce discours, mélancolique et grisâtre, n’était pas propre à réjouir les cœurs. Il y était parlé de la crise industrielle et commerciale, qui dure toujours, de certaines branches de revenus qui n’avaient pas rendu ce qu’on attendait, de la nécessité où l’on s’était vu d’augmenter les contributions matriculaires, de crédits considérables à ouvrir pour répondre à de nouveaux besoins, et enfin d’un projet d’emprunt.

Le Landtag, que le discours du trône n’avait point mis en gaîté, crut se devoir à lui-même d’interroger le gouvernement pour savoir ce qu’allait devenir la réforme administrative, ce que signifiait le départ du comte Eulenburg, et comment certains ministres s’y prenaient pour accorder leur absentéisme et leur responsabilité. Ce furent encore MM. Virchow et Windthorst qui montèrent à l’assaut. Le centre catholique avait déposé un projet de résolution portant que la chambre invitait le gouvernement à lui présenter le plus tôt possible une loi sur l’organisation des ministères et sur la responsabilité ministérielle. Le débat, qui s’était ouvert le 26 octobre, avait attiré une affluence inusitée de curieux; la discussion fut vive, intéressante, et dura deux jours. M. Windthorst y déploya sa verve et son talent accoutumés; son carquois est toujours plein, ses flèches sont acérées, il s’entend à les faire siffler. «Convenez, s’écria-t-il, que nous ayons un ministre souverain, et que ses collègues sont ses commis. » M. Camphausen se défendit très fort d’être un commis, et la conclusion de son discours produisit un grand effet sur l’assemblée : il déclara, et M. Friedenthal répéta après lui, que, si la chambre leur refusait sa confiance, ils s’empresseraient de passer à d’autres leurs portefeuilles. Cette déclaration, fort remarquable et fort remarquée, a décidé peut-être du résultat du vote. Elle détermina les libéraux-nationaux à rejeter la motion soutenue par la coalition du centre et des progressistes. A la vérité, quelques jours plus tard, M. Lasker expliqua que le vote de son parti n’était point un vote d’adhésion ni d’approbation, que le sentiment qu’éprouvaient les libéraux à l’égard du gouvernement n’était pas de la confiance, que ce n’était pas non plus de la méfiance, que c’était de la non-confiance. Cette distinction peut sembler un peu subtile. La casuistique n’a-t-elle pas été inventée pour soulager les consciences embarrassées? et comment le parti libéral n’éprouverait-il pas quelquefois des embarras de conscience, vu l’obligation où il se trouve de concilier son libéralisme avec les ménagemens dus à un homme extraordinaire dont l’Allemagne ne peut se passer?

Si les libéraux-nationaux abusent de la casuistique, il faut leur accorder pourtant que leur conduite est judicieuse, ils comptent avec les circonstances, avec les nécessités; ils ne s’acharnent pas à demander l’impossible, ils n’exigent point qu’on leur donne un ministère parlementaire, ils en réservent l’avènement à des temps plus heureux. lis se contenteraient d’avoir un ministère homogène et compacte, qui sût nettement ce qu’il se propose de faire et qui consentît à s’en expliquer avec eux. Ils voudraient qu’on mît dans les affaires un peu de clarté, un peu d’esprit de suite, mais partout règnent le mystère et le décousu. — Vous vous êtes engagé, disent-ils au gouvernement, à poursuivre jusqu’au bout la réforme administrative et à l’étendre à tout le royaume. Comptez-vous tenir vos promesses? — Assurément, répondent ceux des ministres qui ne courent pas les grands chemins et qui sont là quand on les interroge. Toutefois nous jugeons bon de procéder avec une sage lenteur. Nous sommes toujours partisans de la décentralisation, mais nous craignons d’affaiblir le pouvoir central. Tenez compte des passions déchaînées par le Kulturkampf. Décentraliser la commune dans des provinces catholiques telles que la Westphalie et le pays rhénan, ne serait-ce pas y établir le gouvernement des curés? — Soit, reprennent les libéraux, remettez en discussion, si vous le voulez, les concessions que vous nous avez faites; mais après cela terminez votre œuvre. Nous craignons que vous n’ayez résolu de la laisser inachevée et que le comte Eulenburg n’ait emporté la réforme au fond de sa valise. — Je vous jure qu’il n’en est rien, riposte M. Friedenthal, remplaçant intérimaire du ministre de l’intérieur. — Nous vous en croyons, répliquent les libéraux. Toutefois votre parole n’engage que vous-même, et nous vous soupçonnons, sans vouloir vous faire tort, d’être un ministre de carton, mis en mouvement par de secrets ressorts dont nous aimerions bien qu’on nous expliquât la mécanique. Nous vous remercions de votre promesse ; mais avant de reprendre confiance, nous attendrons de savoir ce qu’en pense celui qui tient dans sa main tous les fils et qui dans ce moment est à Varzin, car en Prusse les ministres qu’on voit sont peu de chose, et celui qui est tout, on ne le voit jamais.

— Dissipe le brouillard qui nous enveloppe, et fais-nous la grâce de nous laisser combattre à la lumière du jour! — Voilà ce qu’Ajax, fils de Télamon, demandait à Jupiter. Les libéraux adressent la même prière à l’illustre ermite de Varzin, et lui disent : — Nous ne demandons pas mieux que de vous suivre, mais veuillez nous dire où vous allez. — L’ermite ne répond point, et le brouillard ne se dissipe pas. On ne peut espérer que la lumière se fasse avant que M. de Bismarck soit de retour à Berlin. Il y arrivera, dit-on, dans le courant du mois de décembre ; peut-être les libéraux sauront-ils alors à quelles conditions il consent à quitter sa retraite et à reprendre ses fonctions. Ce qu’on en sait déjà n’est pas de nature à les réjouir. On présume d’abord que le chancelier remettra sur le tapis la réforme des impôts qui alimentent le trésor de l’empire et qu’il demandera au parlement impérial de substituer des taxes indirectes aux contributions matriculaires, acquittées par chaque état au prorata de sa population. On n’ignore pas non plus qu’il s’est converti au protectionisme, soit que la protection lui plaise comme moyen fiscal, soit que ce régime convienne à sa nature militante; quand on ne fait pas la guerre à coups de canon, on la fait à coups de tarif, c’est toujours la guerre. M. de Bismarck a été admirablement servi par l’attitude qu’a prise le cabinet de Vienne et par la rupture des négociations pour un traité de commerce entre l’Allemagne et l’Austro-Hongrie. Le tarif autonome présenté à Vienne et à Pesth a déjà modifié la situation ministérielle à Berlin. La question commerciale ou douanière était une pierre d’achoppement, une cause de zizanie dans le sein du conseil. Si le tarif autonome est adopté sans modifications notables, M. Camphausen, jusqu’aujourd’hui chaud partisan du libre échange, ne fera plus d’opposition au protectionisme du chancelier, et l’Allemagne entrera dans la voie des représailles. Agira-t-on exclusivement contre l’Autriche-Hongrie, ou fera-t-on un tarif général, applicable à tous les pays, même à la France, qui, d’après l’article 11 de la paix de Francfort, a droit au traitement de la nation la plus favorisée? Ce traitement serait le tarif général. C’est, selon toute apparence, à ce second parti que s’arrêtera M. de Bismarck, quitte à frapper d’une manière exceptionnelle quelques articles de provenance austro-hongroise. La France est mêlée à toutes ses préoccupations, à toutes ses pensées, il ne l’oublie jamais, il saura lui faire sa part, elle y peut compter dès ce jour. Le Reichstag n’obéira pas sans regrets ni sans répugnance aux injonctions du chancelier. Les libéraux prussiens ont peu de goût pour l’accroissement et la multiplication des impôts indirects, et ils ont un penchant prononcé pour le libre échange. M. de Bismarck leur imposera de pénibles sacrifices; que leur offrira-t-il en échange? Le bruit avait couru qu’il songeait à leur donner un ou deux portefeuilles. Les libéraux montrent peu d’empressement à les accepter, d’abord parce que ces portefeuilles seraient le prix d’une apostasie, en- suite parce qu’ils ne sont pas bien sûrs de les avoir. Dans la séance du 27 octobre, un orateur progressiste, M. Richter, leur disait : — « Le prince de Bismarck ouvrirait volontiers à l’un de vous la porte du ministère, pour que vous l’aidiez à se procurer ses nouveaux impôts; mais .vous ne vous souciez pas de tirer les marrons du feu. »

La principale feuille du parti, la National-Zeitung, déclarait, il y a deux semaines, « qu’il était bien temps d’en finir avec la politique au jour le jour, que les libéraux-nationaux avaient donné assez de preuves de leur désintéressement en s’imposant la tâche fatigante d’accompagner pas à pas le gouvernement dans ses évolutions et dans ses voies tortueuses, que désormais le chancelier et la représentation nationale devaient convenir en commun du chemin qu’ils voulaient suivre ensemble. » On ne peut reprocher aux libéraux d’avoir des prétentions exagérées. Ils reconnaissent que les peuples sont tenus de payer très cher leur gloire et leurs grands hommes, que le génie ne doit pas être traité selon les règles communes, et que, tant que M. de Bismarck vivra, la Prusse doit prendre son parti d’être soumise au bon plaisir du gouvernement personnel ; mais, tout en respectant les droits du génie, ils demandent au gouvernement personnel qu’on leur impose d’avoir des vues d’ensemble, des desseins suivis et d’y associer la majorité parlementaire en s’expliquant avec elle; ils souhaitent aussi qu’on leur donne des garanties en récompense de leur fidélité. Malheureusement ils n’obtiendront pas que M. de Bismarck conclue avec eux un pacte engageant l’avenir. Il n’y a qu’un parti dont M. de Bismarck consente à devenir le chef ou l’allié perpétuel, c’est le parti des bismarckiens ; il n’entretient avec tous les autres que des relations de circonstance. Il a transporté dans la politique intérieure les principes, les procédés de sa diplomatie, qui ne contracte jamais que des obligations éventuelles, et, ainsi que le remarquait un jour M. Virchow, il négocie avec la majorité du parlement comme avec une puissance étrangère, en stipulant pour tel cas donné et en évitant de conclure aucun engagement général. Cette politique du cas donné, von Fall zu Fall, remplit de mélancolie les libéraux; ils ne se sentent jamais assurés du lendemain, ni protégés contre les évolutions soudaines, contre les brusques retours d’un génie primesautier, qui préfère les expédiens aux solutions et subordonne tous les intérêts à ceux de l’armée et des affaires étrangères, les seuls qu’il prenne vraiment au sérieux.

Au reste, si les libéraux sont mélancoliques, quel est aujourd’hui en Prusse le parti qui se sente vraiment heureux et qui dise à pleine bouche : » Je suis content? » La politique du cas donné a produit le Kulturkampf, et les profondes blessures qu’elle a faites aux catholiques saigneront longtemps encore. De leur côté, les conservateurs se plaignent que, par caprice ou par légèreté, ou pour satisfaire à l’intérêt du moment, on a porté d’irréparables atteintes à des institutions précieuses qui leur étaient chères, et qu’on travaille à détruire en Prusse les vieux moyens de gouvernement, sans les remplacer par aucun autre. Le commerce et l’industrie, paralysés par une crise dont on ne voit pas la fin, se disent tout bas que ce n’est pas le protectionisme qui ramènera la prospérité, qu’on obtiendrait des résultats plus heureux d’une diminution du budget militaire. Mais à moins d’être un socialiste à tous crins, qui oserait proposer de toucher à l’armée ?

Ce qui doit consoler tous les mécontens, c’est que M. de Bismarck lui-même n’est pas heureux; il ne peut entrevoir sans frémir la perspective de rentrer dans Berlin pour y affronter de nouveau la fatigue des explications et le mortel ennui des discussions. C’est un cas étrange que celui d’un grand politique qui a l’humeur solitaire. On peut à la rigueur écrire l’histoire dans une solitude, mais on ne peut en faire sans quitter le coin de son feu. Les grands ambitieux doivent se résigner à supporter le contact, le bruit et l’odeur de l’humaine cohue, ils doivent laisser aux philosophes les intimes douceurs d’une retraite aimée. Dernièrement une caricature du Kladderadatsch représentait le prince de Bismarck en costume de voyageur, revenant de Kissingen ou du Lauenbourg et ne faisant que traverser Berlin. Le pied sur le seuil de la chancellerie impériale, il disait à son compagnon de wagon, qui se disposait à le quitter : « Attendez-moi ici, mon cher docteur; je ne vous demande que le temps de régler les affaires intérieures de l’empire, je suis à vous dans l’instant. » Cependant l’industrie humaine est si inventive ! elle réussit à parer aux inconvéniens des situations les plus délicates, à subvenir aux faiblesses des grands hommes. Le télégraphe parlant ou téléphone, qu’on expérimente aujourd’hui en Allemagne comme en Angleterre, ne semble-t-il pas avoir été inventé tout exprès pour le chancelier de l’empire germanique? Grâce à ce merveilleux instrument, vous pouvez, en appliquant votre bouche à l’ouverture d’un cornet transmetteur, faire parvenir votre voix à deux cents lieues de là, et ce qui est admirable, elle conserve son timbre et son accent. Nous lisions l’autre jour dans un journal de Berlin que le directeur général des postes, M. Stephan, venait de doter Varzin d’un téléphone, et qu’au moyen du magique appareil, sans quitter ses sapinières, M. de Bismarck pourrait faire entendre sa voix à Berlin comme s’il y était. Ce journal insinuait que désormais M. de Bismarck ne traiterait plus les affaires que par l’entremise du téléphone, conversant à distance avec M. de Bulow, avec l’empereur lui-même, ou expliquant au Reichstag du fond de son cabinet de travail et les pieds sur ses chenets les avantages du nouveau tarif. Il paraît qu’il n’en est rien. S’il faut en croire la Gazette de la Croix, le chancelier a décliné la proposition de M. Stephan, et il est à peu près certain qu’au mois de janvier 1878 le Reichstag pourra le contempler face à face. La Prusse ne jouira pas de sitôt du régime parlementaire, mais elle ne sera pas soumise au gouvernement téléphonique.

Une brochure récemment publiée par M. Roesler, professeur à l’université de Rostock, contient ce mot sévère, que nous ne prenons pas sur notre compte : « Le prince de Bismarck a montré jusqu’à ce jour plus d’habileté à détruire qu’à construire, et lui-même doit savoir mieux que personne que les problèmes irrésolus s’entassent devant lui... Sa politique n’est pas vraiment nationale, il ne la fait pas à ciel découvert, à la face du pays; c’est une politique secrète de cabinet [1]. » Nous laissons à nos voisins le soin d’approuver ou de corriger ce jugement ; mais nous nous permettrons d’affirmer que, si M. de Bismarck cause de nombreux chagrins aux hommes qui ont l’honneur périlleux d’être ses collègues, il en prépare bien d’autres à ceux qui auront l’honneur plus périlleux encore de le remplacer dans la direction des affaires. Il ne pourra léguer à ses successeurs ni ses puissantes facultés, ni son caractère indomptable, ni la gloire de son passé, ni ses expédiens, ni sa politique du cas donné, ni même son téléphone, s’il consentait à accepter le présent que veut lui faire M. Stephan. En revanche, il leur léguera beaucoup de questions à résoudre, beaucoup de cas litigieux à débrouiller, beaucoup de comptes à régler, beaucoup d’embarras et un parlement ou, pour mieux dire, deux parlemens très exigeans, lesquels, ayant été assujettis au régime d’abstinence le plus rigoureux, penseront avoir conquis par leurs longues privations le droit à l’appétit.


G. VALBERT.

  1. Gedanken über den constitutionellen Werth der deutschen Reichsverfassung, von D’Hermann Roesler. Rostock, 1877.