La terre paternelle/10

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C.O. Beauchemin & Valois (p. 64-76).

X.

un voyageur.


Nous allons laisser le père Danis achever paisiblement la veillée près de la mère Chauvin, et lui prodiguer des consolations, et, avec la permission de nos lecteurs, nous leur ferons faire un agréable petit voyage à la Pointe-aux-Anglais, à quelques milles au-dessus du village du lac des Deux-Montagnes, et nous les ramènerons dans les deux canots qui viennent de paraître à l’horizon. Partis du poste du Grand Portage, sur le lac Supérieur, depuis près d’un mois, ils avaient traversé une longue suite de lacs, de forêts et de rivières, sans presque rencontrer d’autres traces de civilisation que quelques croix de bois plantées sur la côte vis-à-vis des rapides, et qui y avaient été placées par d’anciens voyageurs, pour léguer à leurs futurs compagnons de voyage l’histoire affligeante de quelques naufrages arrivés en ces endroits ; — ils touchaient enfin au terme de leur course, pendant laquelle ils n’avaient éprouvé que des vents contraires. C’était par une belle matinée du mois de juillet. La nuit avait été calme et sereine, et les eaux du lac conservaient encore le matin leur immobilité de la nuit. Les voyageurs avaient campé en bas du Long-Saut, et s’étaient remis en route à la pointe du jour. Harassés par de longues fatigues, leurs corps se ployaient avec peine aux mouvements de l’aviron ; les deux canots, à grandes pinces recourbées, et fraîchement peints de couleurs brillantes, glissaient lentement sur la surface des eaux ; sous le large prélat qui recouvrait les paquets de fourrures dont les canots étaient chargés, deux commis des comptoirs de la compagnie achevaient paisiblement leur sommeil, souvent interrompu, de la nuit. Tout à coup un cri de joie se fait entendre ; cri semblable à celui que poussent les marins en mer quand, après une traversée longue et périlleuse, la vigie a crié : Terre ! terre !… Ils venaient d’apercevoir le clocher de l’église de la mission du Lac, qui resplendissait alors des feux du soleil levant. Cette vue rappelait en eux de bien doux souvenirs ; chacun croyait voir le clocher de son village. Encore un pas, et ils allaient revoir le lieu de leur enfance, embrasser leur vieux père, sauter au cou de leur vieille mère, qui ne les attendent pas. — Ce cri, poussé d’abord par un des guides, avait été répété en chœur par tout l’équipage.

— Hardi, mes enfants, cria le vieux ; au gouvernail ! nous voilà arrivés. Et, pour exciter le courage et donner de l’activité aux avirons, il chanta d’un air animé :

Voici la saison,
Il est temps d’arriver, etc., etc.

Les refrains, chantés en chœur, étaient répétés au loin par l’écho du rivage. En peu de temps, les canots touchaient la terre vis-à-vis l’église du village, au milieu d’une grande foule accourue au-devant d’eux.

Après quelques instants de relâche en cet endroit, on se remit en route. Le vent s’était élevé ; ceux à la garde desquels les canots étaient confiés, craignant que les pelleteries ne fussent endommagées par l’eau, au lieu de couper en plein lac, dirigèrent les embarcations par le petit détroit, et bientôt on arriva aux rapides Sainte-Anne. Là, suivant l’antique et pieux usage, tous les voyageurs se rendirent à la petite chapelle blanche élevée sur les bords du rapide, sous l’invocation de Sainte Anne. Ils venaient remercier leur patronne de les avoir préservés des dangers inséparables d’un si long voyage. En partant, ces mêmes hommes étaient venus s’y mettre sous sa protection : il était juste qu’ils vinssent s’y agenouiller au retour[1].

Enfin, quelques heures après, les canots touchaient au port désiré depuis longtemps. Ils étaient à Lachine, rendez-vous général de toutes les embarcations qui partent pour les pays hauts ou qui en reviennent. Tous nos voyageurs, joyeux de se retrouver sains et saufs au même endroit qu’ils avaient quitté depuis longtemps, se félicitèrent mutuellement, et s’empressèrent d’accepter l’offre que leur fit l’agent de la compagnie de se reposer de leurs fatigues avant de se rendre au sein de leurs familles. Un seul d’entre eux ne se rendit point à cette invitation ; et, chargeant son paquet de hardes sur ses épaules, il se mit aussitôt en route, après avoir dit adieu à ses compagnons de voyage. C’était un homme dans la fleur de l’âge, à la taille élancée, et de bonne mine. Son teint était brûlé par les ardeurs du soleil. Ses cheveux longs et crépus, qui n’avaient pas connu les ciseaux depuis longtemps, flottaient sur ses épaules. Il portait des pantalons de grosse toile du pays, que retenait une large ceinture de laine diversement coloriée, et dont les franges touffues retombaient sur ses genoux. Ses pieds étaient chaussés de souliers de peau d’élan artistement brodés en poil de porc-épic de diverses couleurs, et ornés de petits cylindres de métal d’où s’échappaient des touffes de poils de chevreuil teints en rouge. Sa chemise de coton blanc, à raies bleues, était entr’ouverte, et laissait voir sa poitrine, tatouée de dessins fantastiques. Un cordon, dont on ne reconnaissait plus la couleur primitive, pendait à son cou, et laissait deviner une médaille.

Cet homme marchait à grands pas, interrogeant du regard toutes les routes, comme pour s’assurer de la plus courte qu’il avait à suivre pour se rendre au Gros-Saut, où demeurait sa famille. Enfin il est en vue de la maison paternelle ; son cœur bat violemment. Il se met à courir, et, en quelques instants, il a franchi le seuil de la porte, qu’il ouvre brusquement, et se précipite dans la maison ; mais il est déconcerté en se trouvant face à face avec un étranger qu’il ne connaît pas.

Celui-ci, surpris de cette brusque apparition, toise son visiteur de la tête aux pieds, et lui dit :

« What business brings you here ? »

— Oh ! Monsieur, pardon, je ne parle pas bien l’anglais ; mais, dites-moi… non, je ne me trompe pas, c’est bien ici, où est mon père, où est ma mère ?

« What do you say ? moi pas connaître ce que vous dire. »

— Comment, vous ne connaissez pas mon père ! Chauvin ! Cette terre lui appartient. Où est-il ?

« No, no, moi non connaître votre père, moi havoir acheté le farm de la sheriff. »

— Non, ce n’est pas possible, c’est mon père qui vous l’a vendue. Où demeure-t-il ?

« No, no, goddam, vous pas d’affaire ici, moi havoir une bonne deed de la sheriff. »

Chauvin, plus déconcerté que jamais, sort précipitamment de la maison, et court chez le plus proche voisin. C’étaient des gens nouvellement arrivés dans l’endroit : ils ne connaissaient pas sa famille. Il n’eut pas plus de succès aux portes voisines. En moins de quinze ans, le temps avait promené sa faulx dans cet endroit. Le souvenir de l’ancien curé lui revint à l’esprit ; cet ancien ami de la famille avait aussi disparu. Le nouveau curé qui l’avait remplacé dit à Chauvin qu’il ne connaissait pas sa famille, mais qu’il avait entendu dire à ses anciens paroissiens qu’une personne de ce nom avait autrefois habité la paroisse ; mais les mauvaises affaires l’avaient forcée de se réfugier avec sa famille à la ville, où il croyait qu’elle habitait encore. Ce peu de paroles dévoilèrent l’affreuse vérité à Charles ; il comprit tout : son père était ruiné, sa terre était vendue, et l’étranger insolemment assis au foyer paternel ! Il n’en entendit pas davantage ; il tourna immédiatement ses pas du côté de la ville, où il arriva la nuit déjà close. Il erre quelque temps, sans savoir de quel côté diriger ses pas ; tout à coup, il se rappelle l’auberge où, plusieurs années auparavant, s’était décidée sa vocation ; il y entre, se fait connaître, et demande des renseignements sur son père. Celui-ci y était connu pour venir s’y chauffer pendant la rude saison ; on lui indique à peu près le quartier où il logeait. Charles reprend sa course, et se décide enfin à frapper à la porte la plus voisine : c’était chez le père Danis.

— Ouvrez, répondit une voix forte.

— Ah ! s’écria le père Danis en apercevant Charles, env’là-t-il un mangeu’d’lard ! — Regarde donc, Marianne, voilà comme j’étais dans mon jeune temps ; vois donc ces grands cheveux, cette ceinture, ces souliers sauvages, et cette blague à tabac. — Assieds-toi, mon garçon, et, dis-moi, quand es-tu arrivé ?

— Cette après-midi, Monsieur.

— Ah ! tu es un des voyageurs arrivés par les canots qu’on attendait ces jours-ci ?

— Oui, Monsieur.

— Et tu viens te promener à la ville ?

— Non, Monsieur, je suis à la recherche de ma famille, que l’on m’a dit demeurer près d’ici.

— Et comment t’appelles-tu, mon garçon ?

— Charles Chauvin, Monsieur. Je…

— Dieu du ciel ! s’écria le père Danis en se levant brusquement de son siège, se redressant de toute sa haute taille, et en regardant Charles d’un air stupéfait.

— Eh bien ! Marianne, ne te l’ai-je pas dit souvent que Dieu était bon, et qu’il rendrait enfin ce pauvre enfant à sa mère ? — Oui, mon garçon, tu arrives bien à temps, va ! Tes parents sont depuis longtemps dans la plus grande misère ; ton père a fait de mauvaises affaires, sa terre a été vendue ; il a été ruiné ; et il gagne misérablement sa vie ici à charroyer de l’eau. Pour comble de malheur, ton pauvre frère vient de mourir, et, comme ils te croient mort aussi, tu peux juger de l’état où ils sont. — Dis-moi, mon garçon, as-tu ménagé tes gages ? apportes-tu de l’argent avec toi ?

— Oui, Monsieur ; mes gages me sont presque tous dus par la compagnie, et je les retirerai quand je voudrai.

— Ah ! c’est bien, mon garçon, tu es un bon fils ; viens-ci que je t’embrasse.

Et le père Danis serra Charles contre son cœur.

— Allons, mon garçon, tu es bien fatigué, repose-toi un peu et prends quelque chose.

— Merci, Monsieur, j’ai hâte de revoir mon père.

— Hé bien ! mon garçon, je m’en vas t’y mener ; mais va doucement, parce que ça va leur faire un coup, surtout à ta pauvre mère. Mais laisse-moi faire ; j’entrerai le premier et j’arrangerai la chose. Allons, Marianne, donne-moi mes béquilles.

Et tous deux sortirent.

Ah ça ! mon garçon, ne va pas trop vite, je ne pourrai te suivre. Il y a eu un temps où je t’aurais battu le chemin, mais à présent, je n’ai plus de jambes.

En parlant ainsi, ils arrivaient à la demeure de Chauvin. Le père Danis ouvrit sans frapper, et, entrant le premier :

— Tenez, mère Chauvin, je vous avais bien dit que tôt ou tard vous auriez des nouvelles de votre fils ; voici un voyageur qui arrive et qui va vous en donner.

Charles promena ses regards sur un homme déjà âgé et sur deux femmes dont la misère et la souffrance avaient tellement altéré les traits qu’il ne les reconnut point. Charles, qui les avait quittés à peine sorti de l’adolescence et qui revenait homme fait, n’en put être reconnu à son tour.

— Ah ! Monsieur, dit la mère en s’adressant à Charles, m’apportez-vous des nouvelles de mon cher fils ?

À ce son de voix bien connu, Charles avait reconnu sa mère ; il voulait répondre ; son cœur se gonfla, sa langue resta muette ; il demeura immobile.

La mère, interprétant ce silence en mauvais augure :

— Ah ! père Danis, dit-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas épargné la douleur d’apprendre moi-même de ce voyageur que mon pauvre Charles est mort ?

— Mort ! s’écria le père Danis ; une preuve qu’il ne l’est pas, c’est que vous l’avez devant vous.

— Ma mère ! maman ! cria Charles en se jetant dans les bras de sa mère…

— Pauvre enfant, disait la mère d’une voix éteinte, je ne te reconnais pas… ; je crois pourtant que tu es mon fils… Le bon Dieu a enfin exaucé mes prières…

Pendant ces tendres embrassements, la médaille sortit de la poitrine de Charles et effleura la main de sa mère.

— Ah ! s’écria-t-elle, ma médaille !… Ah ! oui, c’est mon fils…, c’est mon Charles…

À peine Charles se relevait des étreintes maternelles qu’il fut saisi à son tour par son père et Marguerite, qui l’attiraient à eux en le couvrant de baisers.

— Hé ! mon Dieu ! s’écriait le père Danis, laissez-le donc un peu respirer, ce pauvre enfant.

Bientôt Marguerite, s’échappant des bras de son frère et ne se possédant plus de joie, sauta au cou du père Danis.

— Ah ! bon Monsieur, c’est vous qui nous rendez mon frère, ce pauvre Charles !

— Hé ! non, non, ma fille… Hé ! mon Dieu ! laissez-moi donc… vous allez me jeter à terre… vous m’étouffez… Allons, je crois qu’elle veut me faire pleurer aussi…

Pendant ces scènes attendrissantes, le vieux chien Mordford, qui avait grondé sourdement en voyant cet étranger, avait bien vite flairé son ancien maître : le pauvre animal avait pardonné depuis longtemps à Charles la blessure qu’il lui avait faite en partant et qui l’avait rendu boiteux, et il s’était attaché à sa jambe en poussant des hurlements de joie.

Les voisins s’étaient bien vite aperçus qu’un rayon de bonheur avait enfin pénétré sous ce toit de misères, et partageaient cordialement la joie de la famille Chauvin ; ils vinrent en foule la féliciter du bonheur inespéré qui venait de leur arriver.

  1. Le rapide Sainte-Anne, autrefois si pittoresque, chanté par le poëte anglais Moore, a perdu son ancienne beauté. L’écluse et la longue chaussée que le bureau des travaux publics y a fait dernièrement construire l’ont arrêté dans sa course. L’art a défiguré l’ouvrage de la nature. — (Note de l’auteur.)