La tour de Trafalgar

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L’OPINION PUBLIQUE
Journal illustré.
Nouvelle publiée dans l'édition du
30 juin 1870



LA TOUR DE TRAFALGAR


par Georges Boucher de Boucherville

LA TOUR DE TRAFALGAR.


Êtes-vous jamais allé jusqu’au Fort des Prêtres, à la Montagne ? Vous êtes-vous enfoncé quelques fois dans les sombres taillis qui bordent, au sud-ouest, la montée qui conduit à la Côte des Neiges ? Et si vous avez été tant soit peu curieux d’examiner les sites pittoresques, les vallées qui s’étendent jeunes et fleuries sous vos yeux, les rocs qui parfois s’élèvent menaçants au-dessus de vos têtes, vous n’êtes pas sans avoir vu comme une tache blanchâtre qui apparaît au loin à gauche sur le fond vert d’un des flancs de la montagne.

Eh bien, cette tache qui de loin vous semble comme un point, c’est une petite tour à la forme gothique, aux souvenirs sinistres et sombres, pour celui qui connait la scène d’horreur dont elle a été le théâtre.


I.

l’orage.


C’était, il y a quelques dizaines d’années, par un beau jour du mois de juin, le soleil s’était levé brillant, je pris mon fusil, et, suivi de mon chien, je me dirigeai vers le Fort des Prêtres, dans l’intention de ne revenir que le soir. Il était midi quand j’arrivai à la croix rouge, à laquelle se rattache le souvenir de l’exécrable Bélisle.

La terre était couverte de mille fleurs nouvellement écloses, la végétation se faisait avec vigueur, les feuilles des arbres qui commençaient à se développer, formaient une ombre qui s’étendait épaisse sur le gazon.

Assis sous un grand orme, j’écoutais le gazouillis des oiseaux qui se répétait mélodieux, pour se perdre ensuite dans le murmure d’un petit ruisseau qui coulait à ma droite. Le zéphir doux et chaud, tout en secondant le développement de la nature, portait aux sens une étrange impression de volupté.

Après quelques heures d’une délicieuse nonchalance, je me mis à la poursuite d’une couvée de perdrix que mon chien avait fait lever, et insensiblement, je m’égarai dans la montagne. Déjà il se faisait tard, quand je m’aperçus que j’avais perdu ma route. Le temps s’était enfui rapide, d’énormes nuages, couleur de bronze, roulaient dans l’espace, et par moments voilaient le soleil, qui déjà rasait la cime des hauts chênes.

Bientôt les nuages se condensèrent et formèrent comme un dôme immense qui s’étendait sur tout l’horizon et menaçait de se dissoudre et de s’abîmer en pluie.

Les oiseaux fuyaient d’un vol rapide et cherchaient un abri contre l’orage qui allait bientôt éclater. Le vent s’était élevé terrible et soufflait furieux à travers la forêt.

Quelques éclairs déchiraient les nuées et serpentaient avec une majestueuse lenteur.

Déjà même on entendait le tonnerre qui grondait sourd dans le lointain. Quelques gouttes d’eau tombaient larges sur les feuilles des arbres ; et moi j’étais là, seul, isolé, au milieu de la montagne, sans guide ni sentier pour retrouver mon chemin.

Dans l’étrange perplexité où je me trouvais, je saisissais avec avidité tout ce qui aurait pu m’être utile, j’écoutais avec anxiété le moindre bruit, mais je n’entendais que le cri de la chouette, qui se mêlait seul et prolongé aux sifflements du vent. Un instant je crus entendre le bruit d’une sonnette, dont le son fêlé vibra, en ce moment, doux à mes oreilles. Je me précipitai, le cœur serré, vers l’endroit d’où le son paraissait sortir. En avançant, j’entendis distinctement le marcher d’un homme ; j’allais être sauvé.

Mais je fus frappé d’un bien cruel désappointement, quand je reconnus que ce n’était que l’échos de mes pas qui avait causé mon illusion ; et le son, ce n’était autre chose qu’un courant d’air qui, s’introduisant avec impétuosité dans la fissure d’une branche fendue imitait de loin le bruit d’une clochette fêlée.


II.

la tourelle.


J’errais ainsi, çà et là, sans autre abri que les arbres contre la pluie qui me fouettait le visage. Mes hardes imbibées d’eau me claquaient sur les jambes. Transi de froid, je me mis dans le creux d’un chêne, dont les craquements horribles servaient fort peu à me rassurer. À chaque raffale de vent, je croyais le voir s’abîmer sur moi, et ce ne fut qu’après quelque temps d’une aussi cruelle position, qu’un éclair vint reluire immense et montra à découvert une espèce de petite tour, qui n’était qu’à quelques dizaines de pas de moi, mais que l’obscurité ne m’avait pas encore permis d’apercevoir.

Je me précipitai dans cette tour qui se trouvait si à propos. Cet asile ne valait pourtant guère mieux que celui que je venais de quitter. Ses châssis brisés laissaient entrer la pluie de tous côtés.

Quelques soliveaux à demi pourris formaient tout le plancher qu’il y avait. Il me fallait marcher avec précaution pour ne pas tomber dans la cave qui s’ouvrait béante sous mes pieds, et qui pouvait bien être le repaire de quelque reptile venimeux.

Le vent sifflait à travers les fentes de la couverture avec une horrible furie ; l’eau ruisselait, et ce ne fut pas sans une peine infinie que je parvins à boucher l’ouverture, par où elle se précipitait écumante dans la tour.

Épuisé de fatigue et de faim, je ne pus résister au sommeil qui s’emparait de mes sens malgré moi ; et je succombai plutôt à l’excès de mon abattement qu’au désir de dormir. Mon fusil chargé, et prêt à faire feu sur le premier qui viendrait abuser de ma situation, je me tapissai le long du mur, mon chien près de moi pour me servir de gardien.

Il y avait à peine quelques minutes que j’avais fermé l’œil, quand je sentis comme quelque chose de froid qui me passa sur le visage, comme une main qui se glissait sur mon corps. Je frémis, un frisson mortel me circula par tous les membres, mes cheveux se dressaient roides sur ma tête. J’étais comme asphyxié, je n’avais ni le courage de me lever, ni la force de saisir mon fusil…

Jamais je n’ai cru aux revenants, mais ce qui me passa par la tête en ce moment, je ne saurais le dire… Était-ce quelqu’esprit de l’autre monde, quelque génie de l’enfer qui serait venu pour m’effrayer ? Je ne le crois pas. Était-ce une main, une véritable main d’homme qui m’avait touché ? Ça se peut. Était-ce un reptile qui m’avait glissé sur le corps ? Ça se peut aussi. Était-ce un effet de mon imagination troublée et affaiblie ? Ça se peut encore. Toujours est-il certain, que jamais je n’éprouvai aussi pénible sensation de ma vie ! Si vous avez jamais éprouvé les atteintes frissonnantes de la peur, mettez-vous à ma place, et vous jugerez aisément de l’horreur de ma situation.

Le tonnerre rugissait épouvantablement ; les éclairs se succédaient sans interruption, et semblaient embraser la forêt et n'en faire qu’une vaste fournaise. Mes yeux éblouis des éclats de lumière, furent frappés soudain de la vue du sang qui avait jailli sur le mur. On en voyait quelques gouttes sur le panneau de la porte.

Il me serait impossible de vous décrire les idées affreuses et incohérentes qui vinrent m’assaillir en ce moment : une personne peut-être avait été assommée là, en cet endroit, où je me trouvais, moi, seul au milieu de la nuit ! Peut-être était-ce quelqu’assassin qui tantôt avait passé la main sur moi ; sans doute pour saisir mon fusil, pour m’ôter ma seule arme, ma seule défense !… mais mon chien était là, à mes côtés, reposant tranquille ; et si c’eût été quelqu’être malfaisant, l’eut-il laissé approcher sans m’avertir de sa présence…

Je ne cessais de faire mille conjectures sur ce sang, sur cette main, quand je crus m’apercevoir que les nuages commençaient à se dissiper. La pluie avait diminué d’intensité, et bientôt elle cessa de tomber.

Quelques éclairs brillaient encore mais rares. Le tonnerre s’éloignait, mais toujours en rugissant, comme un lion qui se retire de la scène de carnage où il a exercé sa fureur, plus parce qu’il n’y a plus rien qui lui résiste que parce qu’il est obligé de céder à un plus fort.


III.

la rencontre.


Aussitôt que je vis que la pluie avait entièrement cessé, je m’élançai vite hors de cette tour là, fuyant comme s’il y eût eu là quelque chose qui me faisait horreur. Et en effet, j’y avais vu du sang… une main. Je marchais d’un pas véloce, sans savoir où j’allais. Le moindre bruit, le roulement d’une pierre que j’avais détachée sous mes pieds, et dont les bonds saccadés se répétaient sur les rochers au-dessous, tout, jusqu’aux branches que je froissais me faisait frissonner. À chaque instant je tournais la tête, croyant entendre derrière moi les pas d’un meurtrier qui allait m’atteindre. Et quelque fois il me semblait voir une main qui s’allongeait sanglante pour me saisir.

Je m’efforçais, mais en vain, de chasser cette idée de mon esprit ; c’était quelque chose qui me poursuivait partout, et me pressait comme un cauchemar.

La nuit était encore obscure, et au lieu de prendre le bon chemin, je m’enfonçai plus avant dans le bois ; tellement que soleil était déjà haut, et brillait radieux au ciel, quand j’arrivai de l’autre côté de la montagne. Je cherchais avec avidité quelque hutte, quelque cabane, où je pus trouver quelqu’un qui me donnerait l’hospitalité, qui me fournirait un lit pour me reposer, ou un morceau de pain pour assouvir la faim qui me dévorait et m’étreignait de ses pointes aiguës. Mes regards se plongeaient inquiets dans les longues avenues qui s’étendaient obscures devant moi ; et rien ne frappait ma vue et je mourrais de faim, et cette main… et ce sang… et il me tardait de savoir quelques particularités sur un fait qui devait avoir fait du bruit dans les environs. Je désespérais presque de trouver là quelque demeure habitée, quand je crus voir au loin, derrière un taillis, comme un objet bleuâtre qui se détachait sur le fond blanc d’un roc aride. Je me hâte, imaginez ma joie, j’arrive, c’est une cabane ! Mais ma surprise fut cruelle quand je vis un homme au regard farouche, à la taille haute, aux épaules larges et dont les muscles se dessinaient avec force, qui me dit avec aigreur qu’il n’avait rien pour moi, et que sa maison ne pouvait servir d’abri à qui que ce fut. J’eus peur de cet homme. Il était assis sur un tronc d’arbre, et affilait sur une vaste pierre, une hache qui paraissait avoir été rougie par du sang ; il la cacha, avec un singulier geste de mécontentement, sous une branche qui était à ses pieds.

Si vous ne pouvez me donner un morceau de pain, lui dis-je, dirigez-moi du moins vers la plus prochaine habitation ; je me suis égaré, et j’ai passé la nuit dans la montagne.

Vous, vous avez couché dans la montagne, au milieu du bois ? fit-il avec un sourire forcé.

Oui, et je suis bien épuisé, et je n’ai pu reposer, l’orage et puis…

Et puis, où avez-vous couché par un temps pareil ?

Je me suis mis à couvert dans une espèce de petite tour ; mais je promets bien de n’y plus passer une autre nuit ; du sang… une main…

Comment, dit-il, en contractant ses lèvres avec une espèce de frémissement qu’il s’efforçait de cacher, vous y avez vu une main ? Et était-ce une main d’homme ? Et êtes-vous certain ? Avez-vous vu quelqu’un ? Avez-vous entendu marcher autour de la tour ?

Non, je n’ai rien vu, rien entendu ; seulement il m’a semblé que ce devait être une main. Mais ce pouvait bien être un effet de la peur qui influait furieusement sur mon moral, dans une si étrange position de mon physique. Ma réponse parut lui faire plaisir.

Vous êtes jeune, et sans doute la crainte, l’imagination des revenants…

Et il s’arrêta, comme pour voir si dans mes traits, ma contenance, il ne découvrirait pas quelles étaient mes pensées.

N’avez-vous pas entendu, continua-t-il, comme un bruit sourd qui sortait de la cave ; une espèce de frémissement ? Du sang était-il encore là ? En avez-vous vu, dites-moi, du sang, en avez-vous vu ?

Et l’expression de son visage, en appuyant sur ces mots, avait quelque chose de si atroce, que je reculai d’un pas. Oui, sur le mur, sur le panneau, quelques gouttes, mais rares, mais effacées par le temps…

Et savez-vous quelle est la cause de ce sang que vous avez vu ? Connaissez-vous quelques particularités sur le crime qui a été commis là, à la petite tour ? Qu’en dit-on à la ville ? Qui soupçonne-t-on de ce forfait ?

Et comme je lui assurais que je n’en savais rien.

Je vous crois un gentilhomme, dit-il, puis-je compter sur votre parole ?

Je lui jurai sur mon honneur de ne rien dire de ce qui lui plairait de me raconter : Puisque vous me promettez de tenir le secret, je vais vous dévoiler un crime horrible, affreux, atroce, tel que la barbarie en présente rarement dans les pages ensanglantées de l’histoire. Mais avant tout encore une fois, jurez de n’en jamais rien dire.

Et il courut à sa cabane ; et en remporta quelques feuilles de papier sales et noires, et il lut.


IV.

la jalousie.


C’était le 4 mars, tout juste dix-neuf mois après la mort de son père et de sa mère. Le timbre du cadran venait de sonner six heures et demie. Les prières de la neuvaine étaient finies depuis longtemps ; les longues files des fidèles avaient circulé avec lenteur, et s’étaient écoulées silencieuses dans les rues. Léocadie seule était restée dans le temple du Seigneur. Elle s’était humiliée aux pieds du prêtre pour lui faire l’aveu de ses fautes. Dans ce moment un jeune, grand, bien fait, vingt-cinq ans environ, entra dans l’église. C’était d’ordinaire l’heure à laquelle il s’y rendait, non pas tant pour prier Dieu que pour jouir du spectacle, vraiment grand, que présente un édifice immense qui se voile des ombres de la nuit. Une lampe brûlait immobile au milieu du chœur et sa lumière vacillante se reflétait pâle sur l’autel. Le silence de mort religieusement solennel qui régnait alors, l’ombre des piliers qui se dessinait sur le fond grisâtre des murs, et qui s’évanouissait comme des fantômes dans les voûtes ; tout, jusqu’à l’écho même de ses pas, avait pour lui un charme, un attrait indéfinissable. C’est là, au milieu des objets qui partout vous présente l’image d’un Dieu, où votre âme enveloppée d’une essence divine s’élève à la hauteur de son être, et contemple dans son vraie jour les œuvres du créateur ; c’est là que lui, il aimait à rêver à l’amour et à ses brillantes illusions. Longtemps il était resté plongé dans une méditation profonde, quand il en fut tiré par l’apparition de quelque chose qui se mouvait dans le haut de l’église ; et un instant après, il aperçut comme un objet blanc qui s’enfonça et disparut derrière l’autel.

C’était Léocadie. Elle était revêtue d’une longue robe de lin, un ruban de couleur de rose dessinait sa taille svelte et légère. Oh ! qu’elle était belle en cet état ! Un l’eut prise pour un de ces êtres célestes, une de ces créatures immortelles telle que l’eût forgée l’imagination des poètes. Sa tête aux longs cheveux d’ébène pieusement inclinée vers le tabernacle, annonçait que sa prière était finie. Elle se leva majestueuse, et d’un pas léger traversa la nef et sortit. Le lendemain, il la revit simple et modeste au milieu de ses compagnes ; et il conçut pour elle un amour fort et violent comme la passion qui l’avait fait naître.

Dix-sept ans, une figure douce et spirituelle, des manières agréables, une assez jolie fortune, avait fait de Léocadie la personne la plus intéressante et le meilleur parti de la Côte des Neiges, où elle demeurait avec sa vieille tante. Oh ! Léocadie, pourquoi l’as-tu connu ce jeune homme ?… Tous les jours il se rendait chez la tante de Léocadie, et de plus en plus il attisait dans son sein ce feu dévorant, qui, comme un volcan embrasé, devait un jour éclater terrible pour eux deux.

Il y avait déjà près de trois mois que l’étranger fréquentait Léocadie, il lui avait fait un aveu de sa flamme, de la passion qu’il ressentait pour elle. Et Léocadie était trop bonne et trop sensible ; elle savait qu’elle lui ferait de la peine en lui disant de ne plus revenir ; et n’osait lui dire « qu’elle ne pourrait jamais l’aimer ; que son cœur à elle, ne lui appartenait plus, qu’il était pour un autre. » Ah ! que ne l’a-t-elle dit dès les premiers jours : que ne l’a-t-elle renvoyé aussitôt qu’elle l’eut connu : et qu’elle eût de pleurs et de remords !… Avec son amour, une jalousie avait germé, épouvantable dans le cœur de l’étranger. Il ne pouvait souffrir que quelqu’un parlât à Léocadie. Sans cesse obsédée de ses importunités, elle déclara un soir à sa tante qu’elle ne voulait plus le voir, et la pria de le lui dire. Oh ! comme il avait coûté à son cœur de faire cette réception à l’étranger. Si elle n’eut consulté qu’elle seule, peut-être ne l’eut-elle pas fait. Mais son devoir l’y obligeait ; c’est à ce devoir qu’elle obéit.

Dès que l’étranger eût appris de la tante de Léocadie que c’en était de ses espérances, qu’il ne la reverrait plus jamais ; dès ce moment il jura dans son cœur d’enfer, de se venger de celle qu’il avait tant aimée, mais qu’en ce moment il sacrifiait à sa fureur et sa jalousie.

Il avait juré de tirer vengeance épouvantable, et il ne songea plus dès lors qu’à préparer les moyens de consommer son abominable dessein. Et Léocadie, toujours innocente, toujours calme au milieu de l’orage qui se formait sur sa tête, ne pouvait pas même s’imaginer qu’on put lui vouloir le moindre mal ; tant la haine et la vengeance étaient une chose étrangère à son âme.

En partant l’étranger avait voulu voir Léocadie, et lui avait dit avec un air de froide ironie :

Regarde le soleil, comme il est rouge ; il est rouge comme du feu, comme du sang, oui, comme du sang qui doit couler. Et il l’avait quittée brusquement.


V.

la vengeance.


Cependant celui qu’elle aimait, celui que son cœur avait choisi parmi tous les autres, s’était approché de Léocadie. Et lui aussi, il lui avait déclaré son amour ; et il était payé du plus tendre retour. Depuis deux lunes ils s’étaient confiés leur tendresse mutuelle, et les nœuds sacrés de l’hymen devaient bientôt les unir de liens indissolubles. Deux lunes s’étaient écoulés paisibles, sans qu’ils eussent entendu parler de l’étranger, qui pourtant ne cessait de veiller avec des yeux de vautour sur le moment de saisir sa proie.

Par un beau dimanche, après la messe, Léocadie et son amant partirent ensemble pour aller se promener à la montagne, et jouir du frais sous les arbres au feuillage touffu. Ils cheminaient pensifs.

Léocadie s’appuyait languissamment sur le bras de Joseph (c’était le nom de celui qu’elle aimait) et tous les deux, les yeux attachés l’un sur l’autre, ils gardaient un silence profond, mais qui en disait plus que les discours les plus passionnés ; tant le langage du cœur à d’expression pour deux âmes pures qui sympathisent et s’entendent. Oh ! comme le cœur de Léocadie battait rapide sous les bras de Joseph qui la soutenait avec délices, avec transport. Oh ! Comme il était heureux Joseph, quand Léocadie lui disait avec sa charmante expression de naïveté : Ah ! si tu savais comme je t’aime. Et cependant les heures fuyaient nombreuses, et ils n’étaient arrivés qu’au pied de la montagne.

Ils mesuraient leurs pas sur le plaisir et le bonheur de marcher ensemble. C’est ainsi qu’ils se rendirent jusqu’à la petite tour : et quand ils y arrivèrent Léocadie était fatiguée. Elle voulut s’asseoir sur la verte pelouse, à l’ombre d’un tilleul dont les rameaux s’étendaient nombreux, et formaient comme un réseau qui arrêtait les rayons du soleil. La tiédeur de l’atmosphère tout en énervant les membres, répandait dans les sens cette molle langueur, ce je ne sais quoi, qui coule avec le sang dans les veines, et donne à tout notre être cette volupté délicieuse, qui amollit le corps et dilate l’âme, alors qu’elle nous plaît et nous embrase. Joseph, penché sur le sein de sa fiancée, aspirait l’amour avec le parfum des fleurs ; Léocadie elle, elle était préoccupée.

Ses deux grands yeux erraient distraits autour d’elle.

Au moindre bruit elle tressaillait. La chute d’une branche, le friselis d’une feuille, lui causait une émotion pénible, dont elle ne pouvait s’expliquer la cause. Évidemment il y avait quelque chose qui l’inquiétait ; et Joseph ne savait qu’en penser ; son cœur à lui, bon et sensible, souffrait de la voir en cet état. Oh ! ma Léocadie, lui disait-il, en lui serrant la main, qu’as-tu ? dis moi ce qui cause ton agitation. Craindrais tu quelque chose avec moi, avec ton Joseph qui est là à tes côtés, qui veille sur sa bien-aimée ?

Mais je n’ai rien moi ; je ne vois pas où tu prends que je suis agitée.

Et tout en assurant qu’elle était tranquille, elle jetait tremblante la vue de tous côtés. Ah ; Léocadie, je vois bien que quelque chose t’occupe, mais tu veux me le cacher ; tu crains de me le dire, je croyais que tu m’aimais plus que cela. Eh bien ! regarde, dit-elle, regarde le soleil ; vois-tu comme il est couvert d’une teinte rougeâtre ; c’est ça qui m’inquiète. Je n’aime pas à voir le soleil rouge, il me fait peur.

Ah folle ! laisse cette crainte ; c’est un enfantillage ; voyons, ne t’en occupe plus.

Et Léocadie, comme si elle eût honte de sa peur, s’était caché le visage dans ses deux mains. En ce moment ils entendirent derrière la tour comme des pas d’homme, dont le son vibra affreusement sur chacune des cordes de son âme.

Joseph ne fit point attention ; et Léocadie sembla ne pas le remarquer, pour ne lui causer aucune inquiétude. Cependant, comme s’il eût eu quelque chose qui agissait là, dans son âme, dans son âme prévoyante de quelque malheur, elle se retourna vers Joseph.

Viens, lui dit-elle, je veux partir d’ici, je ne suis pas à mon aise. Ah ! viens-t-en. Et elle voulait l’entraîner avec elle.

Avant de partir, entrons au moins un instant dans la tour, avait répondu Joseph.

Comme ils mettaient le pied sur le seuil de la porte, un nuage passa rouge sur le disque du soleil ; et une ombre, une ombre de mort se répandit sur le visage de Joseph. À cette vue, Léocadie tressaillit, et une larme roula brillante sur sa joue. Joseph l’essuya, sourit et se penchant sur le front de Léocadie il lui donna un baiser. Au même instant, et comme si ce baiser eût été le signal, que le monstre attendait pour exécuter son crime, il se précipite, rapide comme la foudre, sur ses deux victimes.

Léocadie a reconnu l’étranger. Un couteau brille à sa main. Elle se rappelle le soleil de sang, jette un cri, pâlit, et tombe sans connaissance et sans vie aux pieds de son assassin qui l’a frappée au cœur. Joseph s’est élancé sur lui. Il est sans arme, mais il veut venger Léocadie, ou bien expirer avec elle, avec elle qu’il aimait plus que sa vie. Une lutte s’engage violente, l’étranger enlève Joseph dans ses bras nerveux, et le terrasse sous lui. Un genou sur sa poitrine, il le saisit à la gorge. Le malheureux fit de vains efforts pour se débarrasser des serres de fer qui l’étranglaient. Ses yeux roulaient convulsivement dans leurs orbites, ses nerfs se roidissaient et tous ses membres se tordaient affreusement. L’assassin ne lâcha prise qu’après que le râle creux de la mort l’eût assuré que sa vengeance était satisfaite.


VI.

le loquet.


Ayant fini sa lecture, il ploya avec soin ces feuilles à demi-déchirées, et les enferma dans une boîte, d’où il tira une espèce de petit loquet. Approchez, me dit-il ; voici des cheveux de Léocadie. Elle portait ceci à son cou : et ce que vous voyez au revers est de la propre main de Joseph.

On lisait cet acrostiche, au bas d’une miniature de Léocadie :


Le Dieu qu’à Cythère on adore
En tes veux fixa son séjour
Ornés de cils, mouillés encore,
C’est là que repose l’amour.
Ah ! qui peut égaler les charmes,
De ces yeux qu’amour embellit
Iris devant eux rend les armes
Et va se cacher de dépit.


Eh bien, me dit-il ensuite avec un air calme et un ton solennel, vous avez entendu : Rappelez vous de votre promesse.

Je m’éloignai rapidement de cet individu.


George de Boucherville