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La tragique idylle

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Mon Magazine (paru dans Mon Magazine de janvier/février 1927p. 2-8).


MON MAGAZINE — Montréal
(Conte publié dans le numéro Janvier-Février 1927.)



LA TRAGIQUE IDYLE


HISTOIRE VRAIE


par Ubald Paquin




Les hazards d’une campagne électorale m’avaient conduit, un jour doré d’octobre, au petit village de St-X… dans le haut du comté de Portneuf. Nous devions y tenir une assemblée, le candidat et moi.

En face de chez Jean Lambert, le « boss » politique de l’endroit, une couple de cents cultivateurs s’étaient massés. Quelques-uns venaient du village, mais la plupart des concessions voisines. Ils discutaient ensemble par petits groupes, et fumaient béatement leur pipe dans l’attente du « parlement ».

Nous devions parler de la galerie des Lambert. De l’autre côté du chemin il y avait un coteau d’érables dont les feuilles épuisaient par la variété de leurs teintes la gamme entière des couleurs. La vue avait quelque chose de reposant qui nous faisait oublier par sa beauté calme les questions un peu mesquines parfois que l’on doit débattre dans une lutte politique. Dans un ciel de bleu très tendre des nuages nonchalants s’étiraient.

Le soleil faisait chanter aux arbres une symphonie de couleurs. Les rouges de toutes nuances s’alliaient aux jaunes les plus variées. Il y avait des feuilles qui saignaient ; d’autres qu’on aurait dit trempées dans l’air. Çà et là, la note claire d’un bouleau. Par terre, c’était un tapis moelleux caressant sous les pas.

Nos boniments terminés, Jean Lambert nous invita chez lui. Il nous présenta sa femme ainsi que ses deux jeunes filles. Elles étaient de clair vêtues et charmantes avec leur teint de fleur que le fard n’avait pas besoin d’aviver.

En temps d’élections chacun cherche à se montrer aimable pour capter, par la voie des cœurs, le plus de votes pour la cause qu’il défend.

Chez quelques-uns, il faut parler de bestiaux, admirer la bonne tenue de leurs troupeaux ; d’autres vanter la belle apparence de leur ferme. Il y a des gens chez qui il faut embrasser toute la marmaille.

C’est là un travail qui demande une certaine psychologie mais que l’on acquiert vite après quelques jours de campagne.

Chez nos hôtes, il fallait les féliciter de leur jolie famille. La tâche en était facile.

Sous les compliments pourtant sincères, les joues des deux jouvencelles rougirent davantage, jusqu’à ressembler à des belles pommes fameuses.

— Vous avez d’autres enfants ? demandai-je à Madame Lambert.

Le front maternel se couvrit d’une ride de plus.

Elle s’approcha d’un secrétaire près de la fenêtre et me montra la photographie d’un jeune homme.

— J’avais un garçon. Il a été tué dans un accident de chasse.

— C’était un bel homme, fis-je en examinant le portrait.

— Oui monsieur, c’était un beau garçon, pis un bon garçon. Fort comme quatre, et travaillant avec ça.

— Et cette religieuse, fis-je, en lui montrant un cadre voisin.

— Ça c’était la fiancée de mon garçon, une fille dépareillée, ben instruite.

Et comme mue par un besoin de revivre des souvenirs douloureux, Madame Lambert me raconta la simple et pourtant tragique idylle de son fils Ernest avec Rose-Marie Charron.

— Tenez Monsieur, quand ils ont apporté mon Ernest, c’était par une belle journée comme aujourd’hui. Je le revois encore couché sur son brancard à la place où vous êtes. La balle lui était entrée par un œil et l’avait tout défiguré. On ne distinguait pas ses traits tant il avait la figure couverte de sang. Quelques minutes après Rose-Marie était près de lui. Non ! quand bien même, je vivrais cent ans, jamais je n’oublierai cette journée là. Jamais je n’oublierai le cri qu’elle a lancé en ouvrant la porte. Elle se jeta sur mon pauvre Ernest comme une balle. Puis elle l’embrassa plusieurs fois tellement que sa figure à elle aussi était toute couverte de sang.

Rose-Marie Charron était la fille du marchand de l’endroit. Elle avait vingt-deux ans.

Ernest Lambert en avait vingt-six. Tempérament aventurier, dur à la misère, il passait les froides saisons à trapper à quarante milles plus au nord. Il adorait cette vie robuste, en pleine sauvagerie. La chasse était une passion, il s’en grisait. Il n’y avait pas pour lui, de volupté plus grande que de partir un matin d’octobre, au lever du jour et de courir les bois en quête de quelque orignal ou autre gibier.


Paquin, Ubald, paru dans Mon Magazine, Jan-Fév 1927.png
M. UBALD PAQUIN, Auteur de « Jules Faubert », de la « Cité dans les Fers » et du « Mort qu’on Venge » dont « Mon Magasine » publie ce mois-ci un conte inédit.

Il avait connu Rose-Marie alors qu’elle avait vingt ans, peu de temps après que son père, autrefois de Québec, fut venu s’établir à St-X… après la mort de sa femme. Elle était agréable de manières, bien formée de taille.

L’année d’avant, elle avait terminé ses études, chez les Sœurs de la Présentation, à St-Hyacinthe.

Ils se rencontrèrent un dimanche, après la messe. Quand il leva sur elle ses naïfs yeux bleus toujours humides, elle comprit, intuitivement qu’une page de sa destinée venait de s’ouvrir. Lui aussi. Il la regarda longuement s’en aller au bras de son père, admirant sa ronde taille et sa légère démarche.

Au moindre prétexte, il allait au magasin de M. Charron. Il savait qu’elle s’y tenait. À leur première entrevue, il rougit et balbutia des phrases vagues… Elle aussi rougit. Ils restèrent quelques instants, debout à se regarder sans se rien dire. Puis, ils sourirent. Leurs regards se rencontrèrent. Ils se comprirent. Ils se comprirent si bien qu’ils se fiancèrent. Ils devaient se marier au mois de juin, vers la fin, quand un jour…

Un matin, Lambert avec deux compagnons, partit pêcher la truite à un lac situé à une quinzaine de milles de St-X… En cas d’apercevoir du gibier il avait emporté sa carabine, une 44-55 Winchester.

Après avoir fait le tour du lac en canot, il accosta. Les deux compagnons débarquèrent les premiers. Comme il sauta à terre, un coup de vent éloigna le canot. Voulant le ramener au rivage, il saisit le canon de la carabine, debout dans l’embarcation, et buta contre une pierre. Le chien de l’arme s’accrocha et il reçut la décharge en pleine figure. Le plomb lui laboura les lèvres et le nez avant de s’enfoncer dans la cervelle par l’œil droit. La mort fut instantanée.

Ses amis lui composèrent un brancard de branches et le transportèrent chez lui.

Rose-Marie, avertie, courut chez les Lambert. Celui qu’elle avait vu la veille, plein de vie et souriant, n’était plus qu’un cadavre inerte. Le cher visage, horrible à présent, était une masse de chair hideuse. Elle se jeta sur lui, le couvrit de baisers, et sanglota en le serrant entre ses jeunes mains, ne voulant pas lâcher la macabre étreinte. On dut lui desceller les doigts de force.

— Elle vit encore ?

— Non ! Le mois suivant, elle entrait en religion le jour même elle devait se marier. Six mois après, elle mourut.

Je reconstituai à ses mots, le drame banal, mais empoignant. Ce qui se passa dans cette âme, l’abîme de détresse où elle sombra, nul ne l’a su. Jamais un sourire n’effleura ses lèvres.

La pensée atroce, douloureuse, cruelle, que jamais plus se poseront sur elle les yeux adorés, jamais plus à son oreille ne vibrera la voix de l’être aimé, la hantait. Jamais plus !

Son cœur insensiblement se détractait du monde. Elle pâlissait, pâlissait chaque jour davantage. Et chaque jour la tuait un peu plus…

Parfois des révoltes, mais vite comprimées. L’apaisement de l’autel, la foi qui sauve et qui fait endurer, et finalement, minée, rongée au cœur, elle s’éteignit doucement, comme un cierge se consume…

Voilà à quoi je pensais en quittant nos hôtes, pendant que l’auto nous amena dans un autre village poursuivre notre campagne.