La traite à Cuba et le droit de visite

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La traite à Cuba et le droit de visite
Xavier Durrieu



LA TRAITE A CUBA


ET


LE DROIT DE VISITE.




La Supresion del Trafico de Esclavos Africanos en la isla de Cuba, por don José A. Saco




L’île de Cuba, la première des îles atlantiques dont les vastes baies aient abrité les vaisseaux d’Europe, la seconde où l’esclavage des noirs d’Afrique a remplacé la servitude indienne, présente aujourd’hui un singulier spectacle. A Cuba comme dans presque toutes les autres Antilles, l’industrie et l’agriculture ne prospèrent que par le travail des nègres : nulle autre part, cependant, on ne s’élève avec une si ferme persévérance contre le trafic des nègres ; nulle autre part, la grande iniquité du XVIe siècle n’a été plus énergiquement flétrie. Un enfant de Cuba, un de ceux dont la vieille colonie espagnole est à bon droit le plus fière, M. Saco, s’est fait l’interprète de ses vœux et de ses espérances ; M. Saco propose les seuls moyens peut-être que puisse, de nos jours, employer l’Espagne pour détruire la traite, d’autres moyens, avons-nous besoin de le dire ? que le droit de visite, la croisière anglaise et la perpétuelle intervention de l’Angleterre dans les affaires de la colonie. M. Saco n’est pas un inconnu pour l’Europe. Une femme qui par sa naissance appartient à Cuba, par son éducation à la France, Mme la comtesse Merlin, dans un travail publié ici même [1] sur sa patrie lointaine, a dignement caractérisé le talent du publiciste havanais. Mme la comtesse Merlin l’a dit en d’excellens termes, M. Saco se fût fait estimer en tout pays pour la netteté des aperçus, la force des idées, le tissu serré des déductions et la concise fermeté du style. Sans aucun doute, Mme la comtesse Merlin faisait allusion à de remarquables essais sur les Causes du Vagabondage à Cuba et sur la Construction des chemins. M. Saco y décrit avec une exactitude scrupuleuse l’état présent des Antilles ; pour qui sait observer et prévoir, il est aisé d’y pressentir l’avenir réservé dans le Nouveau-Monde à la civilisation européenne. De 1832 à 1834, M. Saco a dirigé la Revista bimestre Cubana, si célèbre aux Antilles, qui, selon M. Quintana, ce doyen des lettres castillanes, est une des meilleures revues jusqu’ici publiées dans les pays espagnols. A cette époque déjà, M. Saco dénonçait à la métropole la hideuse industrie négrière avec toute l’énergie de son talent, mais avec la modération de son caractère. Cette modération pourtant ne le put mettre à l’abri de la persécution ; un ordre du capitaine-général Tacon lui enjoignit de quitter l’île, où depuis lors il n’a pu rentrer. Deux ans plus tard, en 1836, l’opinion publique rapportait à Cuba un si étrange arrêt de proscription ; M. Saco fut nommé député aux cortès. Malheureusement pour son pays, il lui fut impossible de remplir un mandat si honorable : quelques mois après sa nomination, les cortès constituantes de 1837 enlevaient le droit de représentation directe à Cuba. Vainement, à deux reprises, en 1837 et 1838, dans deux écrits chaleureux qui ont pour titre : Examen des idées de la commission de réforme et Parallèle entre les colonies espagnoles et certaines colonies anglaises, M. Saco plaida-t-il la cause de ses compatriotes ; cette interdiction des droits politiques, dont Cuba s’est vu frapper en 1837, a été jusqu’ici maintenue par toutes les cortès.

Aujourd’hui cependant le gouvernement de la métropole est contraint d’adopter lui-même, au sujet de la traite des nègres, les idées généreuses dont M. Saco s’est, il y a dix ans, porté le champion. Et, en vérité, il était temps : l’île de Cuba se trouve dans la situation la plus périlleuse ; l’autorité de l’Espagne, la suprématie de la race blanche, la civilisation européenne, y sont plus que jamais compromises ; le gouvernement de Madrid ferait preuve d’une complète inintelligence, s’il ajournait au lendemain les mesures qui peuvent encore extirper le mal ou du moins en arrêter l’effroyable développement. Il ne s’agit point ici d’examiner comment l’Espagne peut empêcher sa plus brillante colonie de suivre l’exemple des républiques méridionales de l’Amérique ; ce serait bien peu connaître l’état présent des Antilles espagnoles, si l’on s’imaginait que la race blanche y puisse en ce moment méditer de grands projets d’indépendance. Non, ce n’est point là qu’est le péril ; c’est une question de vie ou de mort qui maintenant se débat pour cette race, et non pas une pure question politique. Lorsqu’on a tant à craindre pour sa fortune, pour l’existence même, a-t-on bien le temps de songer à l’émancipation ?

Le péril aujourd’hui est tout entier, et pour la colonie et pour la métropole, dans l’attitude hostile, les alarmantes dispositions, les ressentimens inexorables de la race noire, qui, hier encore, avait recours à l’insurrection déclarée. En 1842, une révolte éclata dans une habitation particulière, où se trouvaient les esclaves employés aux travaux du chemin de fer de Cardenas. On crut d’abord qu’il fallait s’en prendre d’une telle explosion aux nombreux voituriers qui autrefois transportaient les sucres à Matanzas, et dont la construction du chemin de fer devait nécessairement ruiner l’industrie : cela parut d’autant plus vraisemblable, qu’un violent incendie dévora, quelques mois plus tard, une seconde habitation, une des plus belles de l’île, appartenant aux principaux actionnaires des chemins de fer de la Havane et de Matanzas ; mais, à la fin de 1843, on fut bien forcé d’assigner à tous ces mouvemens, à tous ces symptômes, leur cause véritable et leur véritable caractère. En novembre 1843, une insurrection, dès long-temps préparée, ayant ses chefs, son drapeau, et, si l’on peut ainsi parler, pratiquant la propagande, mit complètement à découvert les réelles et constantes préoccupations de la race noire. Cette fois, les rebelles ne se bornèrent point à incendier quelques maisons et à couper sur pied les cannes à sucre ; quand la révolte fut accomplie, ils ne songèrent point à chercher un refuge dans les montagnes ; c’était à des ennemis politiques, à des ennemis de caste et de race que l’on avait affaire, et non point à des maraudeurs. On put aisément s’en convaincre lorsqu’on les vit, après avoir assassiné leurs maîtres, parcourir le pays, le fer et le feu à la main, appelant aux armes tous ceux de leurs frères qui ne jouissaient point encore de la liberté. Un jour de plus, et Cuba eût été le Saint-Domingue du XIXe siècle ; par bonheur, au moment où la conflagration s’allait répandre dans la colonie entière, un propriétaire, don Esteban de Oviedo, découvrit à la Sabanilla, à sept lieues de Matanzas, une vaste conspiration, ourdie avec une habileté, extrême, et où s’étaient profondément, engagés non-seulement les nègres de l’habitation, mais encore ceux de tout le district, soixante mille, ni plus ni moins, qui avaient pour complices, à la Havane et dans les villes principales, un très grand nombre d’hommes de couleur, de ceux même qui depuis long-temps, sinon depuis leur naissance, sont en pleine possession de la liberté. Dès les premiers interrogatoires que subirent les conjurés, on fut frappé de l’intelligente hardiesse qui présidait à tous leurs plans, de la stratégie savante avec laquelle, si on ne l’avait point prévenue, aurait éclaté et se serait propagée la rébellion. On en put facilement conclure que, si la race esclave fournissait les instrumens du complot, il en fallait chercher ailleurs la pensée. Or, comme de tous les naturels, de tous les habitans du pays, colons ou Espagnols, peu importe, il n’en est pas un seul dont ce complot ne dût anéantir jusqu’aux moindres intérêts, on fut bien contraint de remonter à la vraie source, et d’imputer à la propagande anglaise ce péril immense auquel on venait d’échapper.

Est-ce à dire pour cela que l’Angleterre entretienne parmi les noirs des agens qui les poussent à la révolte ? Non, certes ; ce serait là un moyen d’une trop vulgaire habileté. A la vérité, il n’y a jamais eu, à la Havane, ni dans les autres ports de l’île, un seul consul anglais dont l’attitude n’ait été moralement un encouragement positif pour tous les hommes de couleur ou de race noire qui songeraient à briser la domination des blancs par la violence. Si une lutte sérieuse entre les deux races désole un jour la reine des Antilles espagnoles, on peut être sûr d’avance que les Anglais n’en demeureront point, à la Jamaïque, les spectateurs impassibles. Que les nègres finissent par l’emporter, sans aucun doute la magnanime Angleterre ne pourrait se résoudre à le souffrir ; mais, d’un autre côté, la métropole actuelle, les colons de race espagnole ne devraient point s’abuser sur l’issue de la crise : ce n’est point à leur profit qu’elle pourrait se terminer. Sur ce point, ils peuvent se fer pleinement à la nation envahissante qui, aux guerres de la succession, a gagné Gibraltar. Vous imagineriez difficilement par quelles manœuvres elle fait aujourd’hui pénétrer aussi avant que possible dans la race noire la haine du joug espagnol. On se souvient du consul Turnbull, ce Pritchard des Antilles, qu’en 1841 le capitaine-général Valdez se vit obligé d’expulser de l’île, malgré le caractère officiel dont il était revêtu. Quel que soit le génie d’intrigue dont M. Turnbull puisse être doué, si grande qu’ait été sa persévérance, il doit s’avouer vaincu par les pieux missionnaires wesleyens, des deux fameuses sociétés abolitionistes de Londres, qui ont pour chefs les plus riches lords du royaume-uni. Endoctriner les esclaves dans l’île même, embaucher les nègres sous les yeux des autorités, ce sont là des menées pleines de périls pour qui les entreprend, et que, d’un instant à l’autre, on peut déjouer, pour peu qu’on ait de vigilance. Il vaut bien mieux s’emparer de l’esclave avant qu’il ait mis le pied dans la colonie ; il vaut bien mieux, avant même que le négrier ait accompli sa hideuse presse, pénétrer le nègre de tous les sentimens qui, plus tard, le pousseront à la révolte dans les ingenios espagnols.

Le 10 mars 1843, le Morning-Herald racontait avec complaisance l’accueil empressé, bienveillant qu’avaient fait aux missionnaires anglais, dans l’intérieur de l’Afrique, non loin des sources du Niger, les rois sauvages des pays où s’exerce l’abominable industrie du négrier. Ces missionnaires, disait le Morning-Herald, s’étaient donné pour mission de civiliser l’Afrique ; il convient de ramener à ses proportions véritables une si ambitieuse prétention. Les abolitionistes de Londres n’ont rien fait pour la civilisation en Afrique ; la seule haine du maître qui peut un jour les acheter, voilà ce qu’ils ont inculqué aux nègres de Dahomey, de Bénin, d’Ashanti, qui plus tard viennent peupler les habitations de Cuba. Ces nègres sont dès-lors des instrumens tout façonnés pour la révolte, et il est hors de doute que, si la Grande-Bretagne essayait enfin de réunir Cuba à la Jamaïque, elle aurait en eux des alliés déterminés, intrépides, qui ne reculeraient ni devant les excès ni devant les périls. Dans les premiers temps, les colons de Cuba tombaient de leur haut quand ils entendaient le nègre, complètement étranger du reste à la civilisation européenne, bégayer dès sa sortie du bâtiment négrier des paroles anglaises, des phrases toutes faites empruntées aux missionnaires wesleyens. Ils savent aujourd’hui où et comment il a pu les apprendre ; ils voient clairement dans quel but le méthodiste de Londres est allé les lui enseigner.

D’une telle conviction, maintenant bien arrêtée, nous ne voulons pour preuve que l’énergique représentation adressée au capitaine-général don Leopoldo O’ Donnell par les principaux colons de Matanzas, avant même qu’on eût découvert la conspiration de la Savanilla. Nous avons sous les yeux ce document remarquable, que l'Imparcial de Barcelone a publié le 24 février 1844. Les colons de Matanzas faisaient nettement ressortir les périls de la situation, les périls auxquels on venait d’échapper, et qui, dans l’avenir, devaient nécessairement se reproduire ; ils suppliaient le capitaine-général de réprimer par tous les moyens possibles cet infame trafic de la traite, qui non-seulement rendait chaque jour plus effrayante la supériorité numérique de la race noire sur la race blanche, mais leur amenait d’implacables ennemis jusque dans le foyer domestique. Le général O’Donnell ne voulut rien entendre ; récemment débarqué dans l’île, le général n’avait pu se dégager encore de cet incroyable préjugé espagnol qui décida les cortès, si éminemment libérales pourtant, de 1812 et de 1820, à maintenir le trafic des noirs. Jusque dans ces derniers temps, on s’est imaginé en Espagne que, si la population blanche de Cuba n’avait rien à craindre de la population noire, elle n’aspirerait plus qu’à l’indépendance. Voilà pourquoi, sous l’ancien régime, on ouvrait à la Havane, à Matanzas et dans tous les ports de l’île, ces nombreux asientos où, à toutes les saisons de l’année, se vendaient des milliers de nègres ; voilà pourquoi les assemblées constitutionnelles elles-mêmes se prononçaient hautement pour la traite, qui, en dépit des conventions de 1817, de 1835, de toutes les stipulations conclues avec l’Angleterre, en dépit du droit de visite, de la continuelle croisière entretenue par la Grande-Bretagne dans les mers d’Afrique, de la répression sévère exercée par le tribunal mixte de Sierra-Leona et par celui qui siège, à la Havane, étale effrontément aujourd’hui même sa marchandise humaine sur toutes les côtes de la colonie. En 1841, le gouvernement de Madrid ne daignait pas même répondre aux vives doléances des principales corporations de la Havane, — le tribunal de commerce, l’ayuntamiento, la junte de fomento, une association de négocians et de planteurs qui a pris l’initiative de toutes les grandes entreprises d’intérêt public. En vain on lui prouvait les inconvéniens et les périls de la traite, en vain on le conjurait de faire appel en Europe à toutes les classes souffrantes et laborieuses, lui montrant dans toutes les campagnes de l’île un champ immense pour les spéculations de l’industrie européenne ; en vain, il y a quelques mois à peine, les colons de Matanzas, exprimant avec plus d’énergie encore les mêmes appréhensions, suppliaient-ils le capitaine-général, non pas seulement de prendre des mesures qui pussent essentiellement changer les conditions de la race blanche et de la race noire, mais de protéger la première, de lui assurer un peu de sécurité, en disséminant çà et là dans les habitations quelques bataillons de la garnison vraiment trop considérable, qui, à la Havane et à Santiago, parade en pure perte, ou peu s’en faut, devant les palais du gouverneur et de son lieutenant. Prières, cris d’alarme ou de détresse, rien n’ébranlait le gouvernement de Madrid, qui, jusqu’au bout, serait demeuré impassible, si les obsessions de l’Angleterre ne l’avaient contraint de faire, lui aussi, une démonstration contre la traite et le commerce des noirs. Le 2 juin 1843, le gouvernement de Madrid ordonna au capitaine-général Valdez de réunir une commission de colons et de négocians, et de prendre son avis sur les moyens d’en finir avec la traite. Ce document est, sans aucun doute, un des plus étranges, un des plus bizarres qu’il soit possible d’imaginer ; cette traite, si solennellement flétrie par le congrès de Vienne, dont toutes les puissances, grandes et petites, s’étaient engagées à poursuivre l’abolition, et qui, entre l’Espagne et l’Angleterre, avait été à deux reprises, en 1817 et en 1835, l’objet des conventions les plus formelles, voulez-vous savoir comment on la qualifiait dans la dépêche du 2 juin adressée au capitaine-général de Cuba ? Pour le gouvernement du comte-duc qui, près de tomber, n’avait plus conscience, sans aucun doute, de ses actes ni de ses paroles, la traite, au moment où il s’agissait de la supprimer complètement, était, nous nous bornons à traduire les expressions de la dépêche, une sorte d’institution qui jusqu’alors avait efficacement, puissamment contribué à maintenir l’agriculture à Cuba, à y développer tous les germes de la richesse, à y fonder une prospérité sans exemple dans les Indes occidentales. Le moyen que le capitaine-général de Cuba prît au sérieux le projet d’abolition dont lui parlait le gouvernement de Madrid, entremêlant ses menaces contre les négriers d’éloges et, s’il faut tout dire, d’encouragemens qu’au XVIe siècle même on se fût fait scrupule de leur accorder !

On le comprend sans peine, le général Valdez ne tint aucunement compte des instructions si manifestement contradictoires que lui envoyait un régime dont la dernière heure était sur le point de sonner. Le général ne jugea pas même à propos de nommer cette commission de négocians et de planteurs, qui devait aviser aux moyens de supprimer l’industrie des négriers ; mais, devant l’expérience, il n’est pas de préjugé qui ne soit contraint de fléchir, si ancien, si enraciné qu’il puisse être ; à Madrid comme à la Havane, les dernières insurrections ont enfin dessillé tous les yeux. Le mal qui d’heure en heure travaille jusque dans les entrailles la société d’élite que forment à Cuba les descendans des premiers colons espagnols, s’est montré dans sa réalité effrayante ; il faut bien, si l’on veut y porter remède, prendre le parti de remonter à la vraie cause de tous les périls. En 1843, en 1844, les révoltés ont subi une répression sanglante qui, chez les noirs, a répandu la terreur, et chez les blancs une consternation profonde. Un grand nombre de nègres et d’hommes de couleur furent passés par les armes. Parmi les condamnés se trouvait un jeune mulâtre, Placido, qui sans aucun doute fût plus tard devenu un des maîtres de la poésie espagnole. De long-temps on ne pourra se remettre à la Havane de l’émotion que sa mort y a produite. Si vives que soient à Cuba les divisions de race et de caste, il n’est pas de colon qui ne reproche au gouvernement de Madrid l’exécution du malheureux Placido. Aujourd’hui encore, les vaisseaux qui rentrent dans la métropole sont chargés de nègres qui vont expier au bagne de Ceuta ce vigoureux effort qu’ils viennent de faire pour se saisir de la liberté. Dans son numéro du 18 février, l'Heraldo annonce que trente-neuf de ces malheureux ont été récemment débarqués à Cadix. Dès la fin de 1843, le gouvernement espagnol comprit qu’il n’y avait plus de ménagemens à garder envers la traite, et le général O’Donnell reçut l’ordre positif de réunir cette commission, devenue fameuse par les termes dans lesquels l’avaient instituée les derniers ministres d’Espartero. La commission, bien que dans son sein elle comptât des partisans déclarés de la traite, et entre autres le doyen même des trafiquans d’esclaves, se mit consciencieusement en devoir de rassembler les bases d’une loi sévère, contre le commerce des nègres ; c’est précisément ce petit code pénal que les cortès viennent de donner pour sanction au droit de -visite, si expressément stipulé par les traités de 1817 et de 1835.

Le gouvernement de Madrid est entré là dans une voie excellente. Ce n’est point encore ici le moment d’examiner s’il ne lui aurait pas été possible de supprimer la traite sans reconnaître le droit de visite, sans renoncer pour son compte à la liberté des mers, sans abaisser devant le pavillon britannique celui dont les couleurs flottaient sur le premier navire d’Europe qui ait abordé au Nouveau-Monde. Bornons-nous maintenant à constater cette sérieuse intention, qu’il vient de manifester hautement, d’en finir avec la hideuse contrebande qui, sous la protection des capitaines-généraux, introduit à Cuba des milliers d’esclaves, comme les fraudeurs de Gibraltar introduisent en Andalousie les produits manufacturés de Liverpool et de Londres, sous la protection du canon anglais. La suppression n’aura pas seulement pour avantage de rendre la sécurité aux colons de Matanzas, de Santiago, de la Havane, à la population blanche de l’île entière ; elle ôtera désormais tout prétexte aux déclamations des sensibles, publicistes du Morning-Herald et du Times, des généreux orateurs, qui, à la chambre des lords et à la chambre des communes, continuent, dans le seul intérêt de leur commerce et de leur puissance coloniale, les philanthropiques prédications de Wilberforce. De quel droit maintenant l’Angleterre demanderait-elle, comme il y a quatre ans, à intervenir dans l’administration intérieure des colonies espagnoles ? Si, en dépit des concessions que vient de lui faire le cabinet de Madrid, elle intriguait encore à Cuba par ses agens diplomatiques, la Grande-Bretagne démasquerait ses intentions lés plus secrètes, et alors, à défaut de l’Espagne, ce serait à la France et aux États-Unis d’aviser.

Immédiatement après le vote du congrès qui a formellement supprimé la traite, M. Martinez de la Rosa a prescrit à tous les ambassadeurs d’Espagne, à tous les envoyés de la reine Isabelle, à tous ses représentans en Europe, de favoriser le plus possible l’émigration dans les Antilles. Ce n’est point la première fois que le gouvernement de Madrid offre des conditions avantageuses aux Européens industrieux et de bonne volonté qui, dans les colonies espagnoles, s’associeraient à la fortune et à l’avenir de la population blanche : jusqu’à ce jour pourtant, de telles conditions ne pouvaient être acceptées. En 1775, à Cuba, sur cent habitans, on pouvait encore compter cinquante-six personnes de race blanche ; un demi-siècle après tout au plus, c’étaient les noirs qui formaient le plus grand nombre : c’est à peine si sur cent personnes on trouvait quarante-quatre blancs Et ce n’est pas tout de jour en jour, la disproportion devenait plus effrayante ; la population noire s’accroissait à tel point que, dans quelques années peut-être, on n’aurait pas pu décider un seul Européen à se venir fixer dans la plus belle, dans la plus prospère des colonies qui jamais aient reconnu la domination des rois catholiques. De 1835 à 1839, trente-cinq mille passagers blancs ont débarqué à la Havane, où prennent terre les émigrans d’Europe ; durant le même espace de temps, soixante-trois mille nègres d’Afrique avaient été jetés sur la côte occidentale de l’île, et ce n’était pas là le seul point par où les négriers pussent exercer leur odieuse industrie. Pour notre compte, à ne considérer que la situation actuelle, nous ne pouvons comprendre que le gouvernement espagnol se soit aperçu si tard du péril auquel l’incurie des précédens régimes abandonnait les colons. Jetez un coup d’œil sur les pays qui environnent Cuba, partout c’est sur des ennemis, et des ennemis de race noire, que vos regards vont tomber. Tout à l’entour de Cuba, la race noire forme comme de sombres nuées d’où l’extermination pourrait dès demain sortir, si dès demain les liens étaient rompus entre les colons d’Espagne et leurs frères d’Europe. A l’orient, la république militaire d’Haïti, soutenue par les marchands d’Angleterre, discipline en silence ses bataillons déguenillés, mais tout pleins de cette énergie, de cette bravoure sauvage qui bouillonne encore et s’exalte au souvenir des luttes si vaillamment, si cruellement engagées par leurs pères, et où ceux-ci ont trouvé l’indépendance. Au sud, la Grande-Bretagne brandit incessamment à la Jamaïque le drapeau de l’émancipation : dans une seule nuit, les émancipateurs de la Jamaïque pourraient venir en aide aux révoltés de Cuba. Çà et là, dans l’archipel de Bahama, vous apercevez, menaçant la Havane et tous les flancs de la colonie, les îlots où les croiseurs britanniques déposent les esclaves arrachés aux négriers. Nous ne parlons point de nos esclaves de la Martinique et de la Guadeloupe, qui tôt ou tard également, ressaisiront leur liberté. Regardez plutôt au nord, du côté même où les caps de la Floride et les ports de la Louisiane, de la Géorgie et des Carolines, établissent de si directes, de si fréquentes communications entre Cuba et le continent américain : de ce côté, trois millions de noirs s’agitent sourdement, résignés en apparence, mais à tout moment excités par les innombrables sociétés abolitionistes ; trois millions, ni plus ni moins, dont l’Union américaine, ce colosse des mers atlantiques, redoute elle-même les emportemens convulsifs. Que l’Espagne se hâte : l’heure est venue de réparer les fautes des régimes absolus et des premiers régimes constitutionnels. L’île de Cuba est la plus importante colonie qu’elle ait conservée dans le Nouveau-Monde ; par les contributions écrasantes dont on l’a frappée, l’île de Cuba, bien souvent, a suppléé presque, depuis Ferdinand VII, aux tributs énormes que sa métropole tirait autrefois des Indes occidentales. C’est elle qui, en ce moment, ouvre les plus vastes et les plus sûrs débouchés au commerce et à l’industrie de la Péninsule ; que l’Angleterre s’empare de Cuba, et un coup mortel est porté à la marine marchande de l’Espagne, qui maintenant aspire à se relever. Par sa position géographique, l’île de Cuba doit assurer à l’Espagne régénérée une influence prépondérante dans les évènemens qui tôt ou tard changeront la face du nouvel hémisphère. C’est à l’Espagne de voir s’il lui convient de sacrifier d’avance et aujourd’hui même une telle influence aux États-Unis ou à l’Angleterre, qui l’une et l’autre convoitent cette magnifique possession, que, dans leur admiration naïve, les vieux chroniqueurs ont nommée le boulevard des Indes occidentales, la clé du golfe de Mexique, la sentinelle avancée du canal de Bahama.

Si l’Espagne veut conserver Cuba, il faut de toute nécessité qu’elle comprenne ce qui lui reste à faire. Ce n’est pas tout que de proclamer la suppression de la traite ; le code pénal qu’elle vient de promulguer, toutes les prescriptions par lesquelles elle essaiera de décourager les trafiquans d’esclaves, rien ne lui réussira, si elle ne se met en devoir de substituer dans l’île même au gouvernement d’un capitaine-général qui trop souvent ne peut être qu’un soldat parvenu, à l’état de siège qui depuis 1825 pèse sur la colonie, une administration libérale, intelligente, conforme, en un mot, aux principes qui maintenant régissent la métropole. N’est-ce point une chose inconcevable que, sous le régime constitutionnel, les domaines américains de la monarchie espagnole soient plus durement traités que sous Charles IV lui-même ? Pour son compte, l’île de Cuba demande qu’un ministère soit créé qui, sous le nom de ministère d’outre-mer, s’occupe spécialement des affaires coloniales, et, assurément, c’est assez des possessions que l’Espagne a conservées dans les quatre parties du monde pour former un vaste département. Elle demande que la nouvelle constitution lui rende la représentation directe aux cortès, que lui a ôtée la charte de 1837 ; elle demande qu’un conseil colonial soit fondé, semblable aux conseils des colonies françaises, lequel pourrait concourir avec le capitaine-général à l’administration de l’île, abandonnant à ce dernier le gouvernement politique, le commandement absolu des forces militaires, toutes les attributions enfin qui garantissent à la Péninsule la conservation de sa colonie. Cette requête des colons de Cuba, nous ne concevons point qu’à l’époque où nous sommes, l’Espagne la puisse repousser. Telle est la cause que M. Saco s’est chargé de plaider, aujourd’hui que l’Espagne semble enfin se départir d’une insouciance qui menaçait de passer à l’état chronique. S’il est vrai que le bon sens, la justice, aient leur jour en Espagne, cette cause est gagnée déjà auprès du gouvernement de Madrid.


II

L’œuvre de M. Saco se peut diviser en deux parties bien distinctes dans la première, M. Saco prouve, de la façon la plus péremptoire, que la nature du travail dans les plantations, le climat des Antilles, le salaire exigé par les ouvriers libres, ne peuvent plus être un prétexte pour continuer la traite, ni un obstacle pour la colonisation européenne ; il prouve que, depuis l’abolition du trafic des nègres, la culture du sucre a donné aux Antilles françaises et anglaises de plus considérables produits, que si en certains pays ces produits ont essuyé une diminution sensible, la diminution a été partout ailleurs compensée, et bien au-delà, par les progrès du commerce et de l’industrie. Dans la seconde partie, M. Saco s’attache à démontrer qu’en tout état de cause, l’Espagne ne doit point hésiter le soins du monde à supprimer la traite, si elle tient à conserver sa colonie la plus précieuse : qu’importerait, après tout, que dès demain l’abolition absolue du trafic amoindrît même de moitié la richesse de l’île ? Ce ne serait là qu’une considération extrêmement secondaire ; le vrai problème, celui qu’il s’agit de trancher aujourd’hui, c’est la question de savoir si, pour ne point tout perdre, on est disposé à sacrifier quelque chose. Au surplus, M. Saco le démontre jusqu’à l’évidence dans la seconde partie de son livre, de telles craintes ne sont que de pures chimères : qu’une administration intelligente appelle enfin sérieusement, sinon dans les hautes régions où elle tranche les affaires, du moins dans ses conseils, les enfans même de l’île, ceux qui ont les plus grands, les plus nombreux intérêts au développement de la prospérité coloniale, et non seulement Cuba se lavera de cette souillure du trafic des nègres, qui maintenant lui est commune avec le seul Brésil, mais le travail des ouvriers libres, la colonisation européenne, en feront pour la métropole une telle source de richesse, que celle-ci n’en sera plus à regretter d’avoir perdu le Mexique ou le Pérou.

C’est la culture de trois plantes, le sucre, le tabac, le café, qui de nos jours constitue l’industrie de Cuba. Pour le tabac et le café, pas la moindre difficulté : les plus déterminés partisans de la traite sont forcés d’avouer que l’une et l’autre plantes peuvent prospérer à Cuba sans le secours des noirs. C’est la culture du sucre qui forme tout le problème ; s’il en faut croire les trafiquans de nègres, à l’instant même où l’on aura supprimé la traite, sonnera la dernière heure de l’industrie sucrière ; à les entendre, une telle industrie comporte de si rudes fatigues, un si dur travail, que la race africaine y peut seule résister ; cette race est la seule qui puisse pleinement se développer sous le soleil des Antilles ; les races européennes s’y établiraient d’ailleurs sans obstacle, que pas un planteur ne serait en état de payer le salaire que ne manqueraient point d’exiger les ouvriers blancs. Chacune de ces trois objections subit, dans le livre de M. Saco, une réfutation complète ; nous ne concevons pas, pour notre compte, qu’on les puisse désormais reproduire de manière à faire illusion.

L’industrie sucrière se compose, on le sait, de procédés compliqués et bien différens les uns des autres ; il faut distinguer entre le travail agricole ou la culture de la canne et la fabrication même du sucre. Le travail agricole demande fort peu de soins et de peines ; combien de professions et de métiers, exercés par les blancs aux Antilles, qui exigent incomparablement plus de fatigues ! N’est-ce pas, du reste, un fait constaté, que les cannes à sucre consommées à l’état naturel comme toute autre espèce de fruits, ce sont des blancs qui en grande partie les sèment et les récoltent ? La fabrication du sucre est incontestablement plus pénible ; c’est pourtant une exagération véritable de prétendre que le blanc n’y peut suffire. Il suffit bien à la fabrication du fer, à la construction des chemins, des ponts et des canaux, à la préparation des produits chimiques, à l’exploitation des mines. Il n’est pas, dans la préparation du sucre, un seul procédé qui nécessite une si considérable dépense de force que ces travaux, accomplis chaque jour aux Antilles par des ouvriers européens. Ajoutez que de toutes les professions imaginables, la fabrication du sucre est la plus saine ; ajoutez que l’invention et le perfectionnement de certaines machines dispenseront bientôt l’homme des plus épuisantes fatigues. Ici encore, nous avons pour nous l’expérience ; l’immense quantité de sucre qui tous les ans s’exporte des possessions anglaises ou hollandaises d’Asie, de Java, des Moluques, de Sumatra, qui donc les produit, sinon des ouvriers libres ? Parlerons-nous de la Prusse, qui aujourd’hui même possède cent fabriques de sucre ; de la Russie, qui en a cent soixante environ ; de l’Allemagne, qui en compte déjà plus de cent quarante ; de la France, qui en avait naguère un plus grand nombre que ces trois pays ? On dira peut-être que le sucre de canne est le seul qui soit en question ; mais, dans les provinces de Malaga et de Grenade, l’Espagne elle-même possédait autrefois de magnifiques plantations de cannes à sucre. Si les malheurs politiques y ont tué cette industrie dont les vestiges subsistent encore à Velez, à Nerja et dans quelques autres villes, qu’en peut-on inférer contre l’aptitude des blancs ?

Nous le voulons bien pourtant, ne parlons que de l’Amérique : est-il donc bien difficile d’y trouver des colonies entières où, à de certaines époques, on s’est, et sans le moindre inconvénient, passé du travail des noirs ? A Puerto-Rico, en 1832, sur quinze cent soixante-dix-sept plantations, trois cents au plus étaient exploitées par des ouvriers esclaves. Au Mexique, c’est mieux encore : depuis un siècle déjà, quand on achète une habitation au Mexique, on a peine à y rencontrer quelques vieux nègres, faibles débris de la servitude ancienne, et encore s’empresse-t-on de leur rendre la liberté. Si l’industrie sucrière est profondément déchue dans la Nouvelle-Espagne, ce n’est pas au défaut d’esclaves noirs qu’on doit s’en prendre, mais aux convulsions civiles qui maintenant encore désolent ce malheureux pays, à la difficulté des transports, au mauvais état des routes, à la rareté des débouchés, au taux misérable où les produits sont enfin descendus.

Mais on dira : peu importe que les ouvriers européens soient aptes à l’industrie sucrière, s’ils ne peuvent résister au climat des Antilles, si la race noire est seule en état de supporter ce brûlant soleil d’Amérique, moins brûlant encore pourtant que son soleil africain. Ici également, nous avons à combattre d’étranges préjugés et des exagérations incroyables. Si l’Européen, le naturel de tout pays froid, est sujet à la fièvre jaune, dont le nègre est exempt, il ne faut pas s’imaginer que pour ce dernier ce soit là un vrai privilège. Les créoles de Cuba, les naturels de toutes les autres îles de l’Atlantique, ceux de l’Amérique espagnole, de tous les pays enfin dont le climat est exactement semblable à celui de Cuba, ne sont-ils pas aussi respectés par le fléau des Antilles ? Songez en outre que, mieux connue, mieux traitée, la fièvre jaune se guérit maintenant comme toute autre maladie ; si de temps à autre elle emporte encore les Européens, ce n’est plus au climat qu’on le doit imputer, mais à l’imprudence des nouveaux débarqués, à leur manière de vivre, à leurs habitudes déréglées. Aujourd’hui, on le peut affirmer, la fièvre jaune est reléguée sur les côtes ; pénétrez un peu avant dans les terres, et vous n’avez plus rien à craindre de la contagion. Cela est si vrai que, lorsqu’on veut acclimater à Cuba les régimens arrivés d’Espagne, on se borne tout simplement à les interner durant les premiers mois ; il suffit pour cela qu’ils s’éloignent de deux ou trois lieues, et, en certaines saisons, d’une demi-lieue seulement, de cette baie fameuse de la Havane, où sévissait autrefois la fièvre avec le plus de persévérance et d’intensité.

Au demeurant, si le nègre est exempt de la fièvre, n’est-il pas plus sujet que le blanc à toutes les infirmités qui accablent l’espèce humaine ? Combien, dans la hideuse cale du négrier, expirent au milieu des plus atroces souffrances, avant même d’arriver en vue des Antilles ! Combien, durant leur vie entière, sont frappés de maladies particulières à leur race, de plaies cruelles qui rongent la peau et dévorent les membres ! Combien sont atteints de cette manie mortelle qui les pousse à manger de la terre, de cette éruption vénérienne incurable si connue aux Antilles sous le nom de pian ! En 1833, quand le choléra-morbus envahit la colonie espagnole, c’est surtout contre la race noire que se déchaîna le fléau asiatique. Il serait instructif de dresser l’exact tableau de la mortalité aux Antilles : on verrait si, tous les ans, la race noire ne fournit point à cette liste funèbre le plus considérable, contingent. Tous les mois, d’ailleurs, on voit à Cuba débarquer par centaines, après une traversée difficile, les naturels des Canaries et ceux de l’Amérique du Nard, des Européens de toutes nations, Espagnols, Français, Anglais, Allemands : comptez ceux d’entre eux qui succombent aux chaleurs et à l’inclémence du climat, et en même temps les nègres qui expirent dans la cale des négriers ou dans les habitations de l’île, et vous verrez encore si, entre les deux races, la terrible balance ne penche pas en faveur des blancs.

On se ferait difficilement une idée de la force qu’a conservée aux Antilles même le préjugé qui interdit au blanc les industries pénibles. Il y a quelques années, on s’était imaginé aussi que le noir seul pourrait résister au service des machines sur les bateaux à vapeur anglais ; il a fallu que la plus douloureuse expérience prouvât précisément tout le contraire, c’est-à-dire que le blanc y était incomparablement plus apte que le noir. Remontez à l’origine de toutes les colonies européennes, vous aurez bientôt la conviction que le climat n’a jamais été pour rien dans le progrès ou la décadence de leur population blanche. Au XVIIe siècle, c’étaient des Normands qui suffisaient à tous les travaux dans les îles françaises. Cinquante ans plus tard, les Normands eux-mêmes s’étaient rebutés comme tous les autres ouvriers européens. Ce n’est point devant la fièvre ni devant les chaleurs qu’ils se retirèrent, mais devant les abus de l’administration, devant le régime intolérable qui alors pesait sur les colons, devant la concurrence de l’industrie négrière, qui assurait de si exorbitans profits, et au trafiquant qui vendait l’esclave, et au planteur qui l’achetait. Suivez l’analogie pour toutes les autres Antilles, la Jamaïque, Grenade et les Grenadines, Saint-Christophe, la Dominique, les Barbades, pour toutes les îles enfin de l’archipel atlantique. Partout vous serez contraint de reconnaître que le climat est hors de question. Partout la décadence de la race blanche tient à des causes purement politiques, à l’oppression de la métropole, aux tributs écrasans, aux prohibitions industrielles et commerciales, aux tentatives d’émancipation déjouées et sévèrement réprimées, à la piraterie, au brigandage des forbans, aux guerres civiles, aux émigrations en masse. Les révolutions de la Grande-Bretagne avaient jeté un grand nombre de familles anglaises dans les Barbades ; ce n’est point le climat, mais bien Charles II, qui, par son fameux acte de navigation, a dépeuplé ce riant archipel.

L’Espagne, qui, dans le nouvel hémisphère, a guidé l’Europe entière, a aussi donné l’exemple de la colonisation blanche ; ce sont les soldats de Colomb, d’Almagro, de Pizarre, qui d’abord ont desséché les lacs, dompté les fleuves, ouvert les routes, bâti les villes et les forteresses. Plus tard, le colon espagnol ne fut plus qu’un officier de fortune, un parvenu fainéant, un cadet de famille soudainement enrichi par le revenu des mines et l’exploitation des races asservies ; il eût cru lui-même se marquer au front du sceau de l’infamie et de l’abjection sociale, s’il s’était abaissé à travailler comme le peau rouge et le noir. Pourtant, en 1517 déjà, à l’époque précisément où le noir a remplacé le peau rouge, on songeait à maintenir l’équilibre entre la population blanche et la population venue d’Afrique. Communautés religieuses récemment établies dans les Indes, gouverneurs-généraux, employés civils et militaires, tout le monde suppliait le roi catholique d’envoyer aux : îles des laboureurs de Castille ; la fière Castille fermant l’oreille, c’est au reste de l’Europe qu’on faisait appel, absolument comme de nos jours le font les planteurs de Cuba. A Cuba, la colonisation a commencé en 1511 ; deux cent soixante-trois ans plus tard, en 1774, la population blanche s’y élevait à peine à 96 mille ames. En 1841, soixante-six ans seulement après le recensement de 1774, elle comptait 418 mille personnes. La population totale de l’île était naguère d’environ 1,007,624 personnes, 418,291 blancs, 436,495 esclaves, et 152,838 hommes de couleur. Il suffit de rapprocher ces chiffres pour voir à quel point la population blanche est débordée par les hommes de couleur et les esclaves dont le nombre, d’ailleurs, va de jour en jour augmentant.

En vérité, si c’est principalement par le climat qu’on s’explique les destinées de la population blanche aux Antilles, on lui impute, ce nous semble, de bien singuliers caprices. Comment, de 1774 à 1841, a-t-il pu si énergiquement la favoriser, après l’avoir, pendant deux cent soixante-trois ans, forcée à demeurer stationnaire ? Qu’on ne cherche plus, enfin, à faire prendre le change sur les causes de ses progrès et de sa décadence, L’histoire de Cuba s’explique par l’histoire même d’Espagne, comme celle de la Jamaïque ou des Barbades par l’histoire de l’Angleterre. Jusqu’à Charles III, ce grand prince qui a eu trois Colbert, les trois comtes d’Aranda, de Florida-Blanca et de Campomanès, l’île de Cuba était livrée aux monopoleurs de Cadix et de Séville : le moyen que la colonisation européenne s’y pût librement développer ! Charles III abolit l’incroyable privilège de Séville et de Cadix : treize ports, dans la Péninsule, furent à la fois autorisés à commercer avec le Nouveau-Monde. Plus heureuse que ses sœurs des Antilles et les autres colonies de l’Espagne, l’île de Cuba finit même par obtenir la liberté absolue du commerce. Avec l’Union naissante, avec la France, et le monde civilisé tout entier, elle établit des relations aussi nombreuses, plus nombreuses peut-être qu’avec la mère-patrie. Voilà pourquoi, un demi-siècle après, la population blanche était devenue déjà cinq fois plus considérable. C’est au régime constitutionnel à poursuivre et à consommer l’œuvre de Charles III, aujourd’hui, en supprimant la traite, plus tard, du moment où une telle mesure ne pourra porter aucun préjudice aux intérêts coloniaux, en supprimant l’esclavage même. Maintenant la traite crée au travailleur libre une concurrence écrasante contre laquelle il n’est pas possible de lutter.

Nous voici enfin parvenu’ à la, plus sérieuse objection qui se puisse faire contre le travail libre. Supposez qu’il n’ait plus à redouter la concurrence qui actuellement l’empêche de se constituer aux Antilles espagnoles : comment les planteurs seraient-ils en état de lui payer son salaire ? Une telle objection n’a pas plus de valeur que les autres : M. Saco, qui traite la question avec une véritable supériorité de vues économiques, en signale clairement le vice radical. Se prévaloir de l’excessive élévation du salaire aux Antilles pour conclure contre le travail libre, n’est-ce pas conclure contre ses prémisses ? C’est tout au contraire la traite qu’il faut condamner, car vous venez précisément de mettre en relief un des abus intolérables qu’elle doit nécessairement entraîner. Que le travail des blancs soit hors de prix dans les plantations, cela est facile à comprendre ; c’est une preuve tout simplement que les travailleurs libres n’y ont pénétré encore qu’en très petit nombre. Que les ouvriers s’accroissent, et le salaire diminuera de toute nécessité. Du soir au lendemain, il descendit, en 1841, à un taux raisonnable dans la ville de Puerto-Principe, où venaient de débarquer deux cents laboureurs de Catalogne : que serait-ce donc si la colonisation blanche se pratiquait en grand dans l’île entière, et si les bras d’Europe arrivaient, non plus par centaines, mais par milliers ?

Au fond, dans le cas même où le travail libre imposerait au planteur des frais aussi considérables que le supposent les partisans de la traite, ce ne serait point une raison pour ne pas chercher à l’établir aux Antilles espagnoles. Sans doute, il y aurait là un inconvénient et un mal ; mais y porter remède en maintenant un mal plus grand encore, en arrêtant les progrès de la colonisation européenne, en la rendant désormais impossible, ce serait méconnaître les plus simples principes de l’économie sociale. On serait d’autant plus coupable que jamais, en aucun état de cause, une telle situation ne peut être désespérée, et que, par les améliorations positives, par la réforme de l’administration générale, on viendrait aisément à bout du malaise que pourrait entraîner la réforme de la constitution particulière du travail. Pour prévenir ce malaise, il suffirait d’alléger le poids des contributions sous lesquelles fléchit maintenant l’industrie sucrière : pourquoi même ne supprimerait-on pas, pour un certain temps, celles dont on frappe aujourd’hui les objets de première nécessité que le planteur est tenu de ses ouvriers ? Qu’on ouvre des routes sur la surface entière de l’île ; qu’on fasse disparaître les obstacles innombrables qui, sur les côtes, gênent encore la navigation ; que les transports enfin deviennent aussi faciles, aussi peu coûteux que possible : on sera bientôt dédommagé de toutes ces dépenses par les prodigieux développemens que l’industrie et le commerce ne peuvent manquer de prendre. Le rapide accroissement de la consommation comblerait vingt fois pour le moins dans les caisses du trésor public le vide que le dégrèvement de l’impôt aurait pu y creuser.

M. Saco s’arrête avec bonheur à décrire le nouvel aspect que, par le travail libre, prendraient infailliblement les admirables campagnes de l’île. Ici vraiment on serait un moment tenté de croire que le publiciste a fait place au poète. Rien de plus riche ni de plus éclatant que ce tableau de la future prospérité des Antilles, où resplendit le soleil de l’Atlantique, non plus sur des déserts ou de vastes domaines dont les maîtres ne peuvent, faute de bras, exploiter la meilleure part, mais sur les plantations innombrables, les petites propriétés cultivées jusque dans les moindres recoins, que le travail libre créerait à Cuba, comme, au fond de l’Asie, il les a créées déjà dans les colonies hollandaises de Java, de Manille et de Singapour. Regardez sans crainte pourtant ; si vives que soient les couleurs, M. Saco n’a pas voulu porter atteinte à la réalité austère du fond. S’il se complaît à mettre en plein relief les vrais prodiges qu’une vaste et intelligente culture, soutenue, fécondée par l’association, enfanterait aux Antilles, si de son long exil, des vicissitudes qui ont éprouvé son courage et son patriotisme, il se console par une calme et fière contemplation de l’avenir, M. Saco ne perd pas un instant de vue les embarras du présent. Ce qu’il désire avant tout, c’est qu’on en finisse avec la traite, qui aujourd’hui paralyse complètement la colonisation européenne ; c’est que le travail libre, qui tôt ou tard doit remplacer le travail des esclaves, reçoive enfin de sérieux encouragemens. De tous ces encouragemens, c’est l’abolition même de la traite qui sans aucun doute sera le plus puissant, le plus efficace. Sur ce point, une statistique rigoureuse autorise toutes les espérances du publiciste. A deux reprises, en 1807 et en 1834, le parlement anglais a fait publier de complets documens sur la situation de ses colonies d’Amérique. En 1807, au moment où l’on allait supprimer la traite, on calculait qu’en six ans, de 1801 à 1806, l’industrie sucrière avait produit 1,138,390,736 kilogrammes. Dans le même espace de temps, de 1829 à 1834, vingt-deux ans après la suppression du trafic des nègres, ce même produit s’élevait à 1,190,990,556 kilogrammes environ. Dans les colonies françaises, à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, à Bourbon, la traite, bien que prohibée dès 1814, n’a cessé de fait qu’en 1832. Ici encore nous n’avons qu’à comparer les chiffres. Durant les huit dernières années où s’est maintenue la traite, la production a été de 518,731,074 kilogrammes ; elle en a donné 553,058,466, de 1832 à 1838.

En résumé, à ne considérer que les résultats généraux, les colonies françaises et anglaises n’ont vu d’aucune façon décroître, par la suppression de la traite, ni leur industrie ni leur importance. Remarquez d’ailleurs qu’une telle situation, qui aujourd’hui seulement va commencer aux Antilles espagnoles, sera incomparablement meilleure pour l’île de Cuba. Les colonies françaises, les colonies anglaises, avant l’acte d’émancipation de 1834, ne présentaient qu’une surface singulièrement étroite à la colonisation européenne, si on la compare aux immenses campagnes vierges qui, depuis Colomb, sollicitent le travail libre dans la première Antille où ait abordé le grand navigateur. Le gouvernement de Madrid est tout-à-fait revenu enfin de l’incroyable préjugé qui autrefois le portait à ouvrir de nombreux asientos, et, hier encore, à favoriser, par ses capitaines-généraux, la contrebande négrière. Le plus grand péril pour la métropole, ce n’est pas que les colons de Cuba rêvent l’indépendance. L’île de Cuba ne cesserait d’être espagnole que pour devenir anglaise ou s’incorporer dans l’Union américaine. Gagnât-elle à sa condition nouvelle les droits politiques que lui a ôtés l’Espagne, il est certain qu’elle y perdrait sous le rapport industriel et commercial. La rivalité jalouse et sans cesse en éveil des États-Unis et de l’Angleterre est une garantie sûre que, de bien long-temps, Cuba ne secouera la domination péninsulaire, fût-elle aussi résolue à s’émanciper que l’étaient en 1776 les colons anglais de l’Amérique du Nord, ce qu’en dépit des justes griefs de la colonie espagnole, on peut, non pas révoquer en doute, mais nier absolument. L’Espagne n’est donc plus disposée à éluder les conventions conclues avec l’Angleterre contre la traite : les récentes discussions des cortès, la promulgation du code pénal qui sanctionne le droit de visite, l’appel que M. Martinez de la Rosa vient de faire aux classes laborieuses de l’Europe, le démontrent de la plus formelle façon.

Au demeurant, si on le voulait bien, tout ce luxe de répression contre le trafic des nègres serait parfaitement inutile ; pour détruire la traite à Cuba, une des deux contrées américaines où en ce moment encore elle se pratique, le gouvernement de Madrid pourrait fort bien se passer de l’intervention anglaise. Plût à Dieu qu’il fût aussi facile d’en venir à bout au Brésil, cet autre pays du Nouveau-Monde où le négrier exerce son industrie ! A Cuba, le capitaine-général tient pour ainsi dire dans sa main les négriers et leur fortune ; impossible de se soustraire à son pouvoir absolu, ni de tromper sa vigilance ; impossible qu’une goélette arrive dans l’île, si déserte que soit la côte où elle vient aborder, impossible qu’elle essaie d’en sortir, sans que par ses carabiniers, ses marins, les meilleurs et peut-être les seuls bons de l’Espagne, le capitaine-général ne soit à même de suivre tous ses mouvemens. L’avenir de la colonie est donc tout entier entre les mains de l’Espagne ; à l’Espagne seule, et non point à l’Angleterre, de supprimer réellement la traite ; à elle de livrer les campagnes à des populations européennes qui rétablissent en faveur de la race blanche une immense supériorité numérique sur la race noire ; à elle de constituer le travail libre, pour qu’elle aussi puisse un jour émanciper ses esclaves ; à elle de réorganiser sa colonie et d’y favoriser le progrès social, de telle manière que tout prétexte soit enlevé à l’Angleterre d’y ourdir des intrigues et d’y entretenir, d’y exalter les profonds ressentimens de la race asservie.

Tout récemment, réduite à se débattre dans les complications intérieures, peut-être aussi courbant à son insu le front sous le remords de n’avoir rien fait pour abolir la traite, l’Espagne s’est vue contrainte de céder aux obsessions de l’Angleterre ; elle a reconnu le droit de visite, elle a d’avance sanctionné toutes les avanies que les croiseurs anglais peuvent faire essuyer à ses marins au long cours, tous les arrêts des juges anglais du tribunal mixte de Sierra-Leona, ou pas un juge espagnol n’a siégé encore, et de cette autre juridiction étrangère qui, sous pavillon britannique, s’est venue installer sur le fameux ponton établi en 1837 dans la baie même de la Havane. Ce qui manquait à l’Espagne, ce n’était pas seulement la puissance, c’était presque le bon droit et, si l’on peut ainsi parler, comme le bon témoignage de soi-même. Demain, quand elle aura bien réellement supprimé la traite, le bon droit sera pour elle un droit si incontestable, que les Anglais eux-mêmes ne pourront guère songer à le mettre en question. Alors, en attendant qu’elle ressaisisse la puissance, qu’est-ce qui l’empêchera de s’associer, sinon par des actes, au moins par des vœux hautement exprimés, à la résistance dont la France et les États-Unis ont enfin donné le signal ? Qu’est-ce qui l’empêchera de protester contre les croiseurs britanniques, les prétendus tribunaux mixtes et contre le ponton de Cuba ?

On le voit donc, la réelle suppression de la traite, accomplie par les capitaines-généraux eux-mêmes et par les marins, est le seul moyen efficace, le seul qui reste à l’Espagne de relever son drapeau devant le pavillon de l’Angleterre, de revenir un jour sur le sacrifice qu’elle vient de faire à la Grande-Bretagne de l’indépendance maritime et de la dignité nationale. A ne se préoccuper que des sentimens d’humanité et de justice, n’était-ce pas une chose honteuse, d’ailleurs, que dans les domaines de l’Espagne, le commerce des nègres fût encore ouvertement protégé comme dans cet empire à demi civilisé du Brésil ? Les écrivains qui ont le mieux étudié Cuba, M. de Humboldt, M. Saco, M. Ramon de la Sagra et tous les autres, ne craignent point d’affirmer que le négrier espagnol est de nos jours aussi avide, aussi cruel, aussi destitué de principes religieux et moraux qu’à l’époque où les célèbres débats du parlement anglais sur l’émancipation des esclaves mirent à nu tout-à-fait son hideux brigandage. Hier encore la traite était l’ordinaire occupation de la marine marchande espagnole. De tous les ports de Cuba, parfois même des ports de la Péninsule, de Cadix et de Barcelone surtout, de rapides vaisseaux, cent cinquante environ, cinglaient tous les ans vers les côtes d’Afrique. A leur retour des marchés infames où ils s’étaient pourvus de leur cargaison humaine, quarante au moins entraient à la Havane, quarante à la Trinidad et à Santiago, vingt à Matanzas. Dans chacune de leurs cales étroites, huit cents nègres au moins étaient entassés. Sur ces huit cents nègres, une centaine périssait avant d’avoir un maître ; mais qu’importaient au négrier les petites avaries que pouvait essuyer sa marchandise ? Songez donc que, s’il pouvait seulement débarquer cinq cents esclaves dans l’île, il réalisait un bénéfice net de 120 à 130,000 duros (de 600 à 650,000 francs) ! Un si énorme gain valait bien la peine qu’on bravât la croisière anglaise, et d’ailleurs un brick de négrier, bien gréé, bien léger, monté par un équipage vieilli dans la traite et connaissant tous les écueils, toutes les baies, toutes les anses des mers qu’il pratique, peut aisément échapper à tous les croiseurs du monde le long des immenses côtes méridionales d’Afrique et des côtes non moins vastes de Cuba. A Regla, à Casa-Blanca, à Baltimore, il y avait des chantiers spéciaux où l’on ne construisait que des bricks de négriers.

Arrivé dans l’île, le négrier avait pour lui tous les planteurs manquant de bras, qui le venaient supplier de leur vendre ses esclaves, toutes les autorités subalternes, qui, pour une légère redevance, fermaient les yeux sur ses plus hardies opérations. Les plus énergiques réclamations de l’Angleterre forçaient-elles parfois de faire un exemple, le négrier n’était passible que des peines prononcées par les lois de l’île, lois absurdes et confuses, chaos inextricable, où le juge ne rencontrait jamais une arme assez forte, non pas pour punir, mais pour intimider l’effronté trafiquant. Si vous remontiez plus haut, dans le palais des gouverneurs-généraux, dans le cabinet même de Madrid, vous pouviez bientôt vous apercevoir qu’en réalité les plus puissantes sympathies lui étaient acquises ; le négrier était, pour tout dire, considéré comme le plus ferme soutien de la domination espagnole dans la colonie. Aussi, vraiment, si l’on excepte les hommes d’élite qui ont reçu l’éducation européenne, la société de Cuba rappelait-elle exactement les premières colonisations de l’Espagne ; même indifférence pour le sort du nègre, même esprit public, mêmes préjugés. Les traditions favorables à l’esclavage, qui en Espagne remontent en si directe ligne par les persécutions des Morisques, par l’oppressive féodalité gothe, à la servitude antique, galle, ibérique et romaine, vivaient à Cuba, absolument comme au XVIe ou au XVIIe siècle, comme à l’époque où des marchands portugais essayèrent d’introduire les esclaves d’Afrique jusque dans les huertas de valence et les sierras de l’Andalousie. Si, comme le duc qui, avec tant de magnificence, hébergea le chevalier de la Manche et son écuyer, vous aviez eu des îles Barataria à distribuer dans Cuba, mais de vraies îles en mer et non point en terre ferme, comme l’explique si plaisamment le bachelier Carrasco, soyez sûr que vous auriez trouvé de nombreux Sancho qui auraient regretté qu’au lieu d’être peuplées de blancs, ces îles ne le fussent point de nègres dont la vente eût du moins rapporté un honnête profit.

Soyons juste, le gouvernement de Madrid n’avait qu’une idée fort vague de tous ces excès et de toutes ces misères. Le capitaine-général seul était en mesure de les lui dévoiler complètement ; or, le capitaine a été presque toujours le principal complice des négriers. Jusque dans les derniers temps, le gouverneur-général de Cuba a été choisi dans cette liste interminable d’officiers-généraux besogneux, desquels trop souvent on peut dire, avec une légère variante, comme des anciens cadets de Gascogne ou de Bretagne, qu’ils n’ont guère que la cape et l’épée. Arrivé à Cuba, le pauvre soldat, blanchi avant l’âge dans les guerres d’Aragon ou de Navarre, excédé de privations et de fatigues, démoralisé par les persécutions essuyées ou par celles qu’il a pu exercer lui-même, se voit aussitôt en possession d’un traitement énorme de 25,000 duros (125,000 francs), quatre ou cinq fois le traitement d’un premier ministre de la reine constitutionnelle. Installé dans des palais ou dans des châteaux magnifiques, il se voit entouré de gardes veillant sur sa personne, comme à l’Escurial les soldats wallons veillaient sur la personne de Philippe II. A toute heure, des flatteurs l’environnent, exaltant son courage ou sa puissance, convoitant les faveurs innombrables qu’il leur peut, en effet, dispenser ; c’est une cour plus brillante, plus soumise, plus corrompue surtout que celle de la reine à Madrid. Corrompu lui-même par les maximes de gouvernement et d’administration qu’il entend de toutes parts professer, ébloui de tant d’éclat, enivré de jouissances tardives, d’autant plus vives qu’il les a plus long-temps ambitionnées, comment repousserait-il les offres du négrier qui, moyennant une demi-once d’or (40 francs) par tête de noir, achète sa protection et son appui formel ? Désormais, il n’entre pas dans l’île une seule cargaison d’esclaves qui ne lui rapporte deux ou trois cents onces (16,000 ou 24,000 francs). C’est un continuel torrent de doublons et de quadruples qui se vont engouffrer dans ses coffres. Peu lui importe que l’effroyable accroissement de la race noire doive un jour entraîner la complète ruine de la race blanche : au moment où éclatera la catastrophe, depuis longtemps déjà il aura déposé le commandement. Favoriser la traite et tous ses abus, c’est le moyen de s’enrichir plus vite, c’est-à-dire d’aller plus tôt jouir, dans la mère-patrie, de cette opulence qui tout à coup lui survient. Adieu donc les derniers scrupules, adieu la vieille probité du soldat, l’honneur et la dignité du haut grade, adieu la proverbiale loyauté castillane ! Le hautain général des guerres de l’indépendance, le chevalier de Calatrava et de Saint-Jacques, grand’croix de Charles III et d’Isabelle-la-Catholique, grand d’Espagne peut-être et à coup sûr sénateur ou procer du royaume, n’est plus qu’un prévaricateur insatiable, le patron suborné d’un misérable pirate, d’un marchand d’hommes, ce rebut des contrebandiers !

Hâtons-nous de rendre justice aux derniers capitaines-généraux de Cuba, qui du moins ne sont pas tombés dans une telle abjection, au général Valdez surtout, qui, au besoin, vendait les glands d’or de son écharpe, pour venir en aide à la veuve du soldat. Quant au gouverneur actuel, don Léopoldo O’Donnell, nous aimons à croire qu’il a su se préserver aussi de cette corruption endémique ; mais, en vérité, ce n’est pas dans les hommes, c’est dans les institutions que se doivent trouver les garanties. Or, on aura beau multiplier les croiseurs sur les côtes, on aura beau promulguer les plus sévères lois contre la traite : s’il convient plus tard à un capitaine-général que la traite se fasse, la traite continuera, en dépit de toute la marine anglaise, en dépit de tous les hommes d’état, de tous les législateurs de Madrid. Sur tous les points des deux hémisphères, dans la Péninsule, au Mexique, dans l’Amérique méridionale, partout la race espagnole s’initie enfin à la liberté politique, partout, excepté à Puerto-Rico et à Cuba. La situation de Puerto-Rico et de Cuba est même plus défavorable que celle des autres colonies espagnoles, celle des Canaries, par exemple, qui du moins suivent la fortune de la mère-patrie. Cette fortune, Puerto-Rico et Cuba l’ont suivie également jusqu’à cette ère libérale où l’Espagne est récemment entrée, durant tout le temps que les vastes domaines des rois catholiques se sont vus contraints de reconnaître le pouvoir absolu. A la mort de Ferdinand VII, ou plutôt à la chute de l’estatuto real, la métropole a brusquement refusé d’associer ses deux plus belles colonies à ses destinées constitutionnelles. Le vieux régime s’est maintenu à Cuba ; le capitaine-général de 1845 est le capitaine-général de 1792 ; le lieutenant d’Isabelle II aux Antilles ressemble de tout point à celui de Charles IV, à l’envoyé de don Manuel Godoy. A la Havane, le gouverneur réunit tous les pouvoirs imaginables, législatif, administratif, exécutif, militaire, judiciaire, ecclésiastique, oui, ecclésiastique, car, en sa qualité de vice-patron religieux des Indes, il est appelé à contrôler les deux évêques de l’île, ni plus ni moins que ses officiers subalternes. De sa volonté arbitraire et irresponsable dépendent la liberté, la fortune, la vie même de ses vassaux, qui ne sont protégés ni par la représentation directe aux cortès, ni par des ayuntamientos d’élection populaire, de vraies corporations municipales, qu’on puisse prendre au sérieux, ni par la liberté de la presse. A Cuba, la presse est livrée à une triple censure préalable, censure inintelligente et tracassière, qui s’exerce, non-seulement sur tout ce qui se publie dans l’île, mais sur les livres qui arrivent de l’étranger. Il y a quelques années à peine, le gouvernement de Madrid y avait peur à tel point du progrès des lumières, qu’il s’opposait à la fondation des lycées et des écoles ; quatre-vingt-dix mille enfans y végétaient sans éducation. L’Espagne levait pourtant sur sa colonie un tribut annuel de 12,000,000 de duros (60,000,000 de fr.), dont le quart entrait, comme aujourd’hui même, dans les caisses du trésor à Madrid ; 36 millions de francs servaient et servent encore à équiper la nombreuse armée qui tient garnison dans les Antilles, la coûteuse marine qui en défend les côtes ; mais sur les 12 millions de francs qui, tous les ans, sont expédiés pour Madrid, eût-ce donc été trop que de prélever à Cuba quelques milliers de duros pour fonder sérieusement et entretenir l’enseignement public à tous les degrés ?

Une telle situation n’est plus tolérable. Sur ce point, le livre de M. Saco doit entraîner à Madrid toutes les convictions. L’Espagne, qui ne voit plus de péril pour elle dans les progrès de la colonisation blanche, ne peut plus vouloir et ne veut plus que l’île de Cuba demeure soumise au gouvernement absolu d’un soldat. L’Espagne essaiera d’y former, d’y élever l’opinion par l’instruction publique ; la force que l’opinion y doit prochainement conquérir, l’Espagne n’entreprendra point de la comprimer. Elle ne lui contestera plus enfin le droit de se produire ; elle-même réglera l’exercice de ce droit, — le plus légitime que puissent revendiquer les peuples, puisqu’il est, après tout, la garantie de tous les autres, — en instituant de l’un à l’autre bout de l’île de sérieux ayuntamientos, des municipalités électives, à la Havane une sorte de conseil-général où, par leurs mandataires, planteurs, négocians, ouvriers, puissent exprimer leurs vœux et leurs espérances. Peu importera d’abord qu’un tel conseil soit une assemblée populaire ou seulement une assemblée de notables ; ce sera beaucoup déjà que l’Espagne se décide à le convoquer. Le gouvernement politique et militaire sera toujours exclusivement confié au gouverneur ; d’ici à long-temps, la part qu’on aura faite au colon dans l’administration du pays absorbera toute son activité, occupera toute son intelligence. L’Espagne, du reste, pourra facilement empêcher qu’entre les mains de son capitaine-général une si grande puissance ne devienne oppressive. Autrefois, quand les rois catholiques dominaient jusqu’aux extrémités du Nouveau-Monde, c’était un des traits distinctifs de leur politique d’envoyer, auprès des vice-rois une sorte de haut commissaire d’une probité reconnue, dont la seule présence.empêchait les exactions trop criantes. A moindres frais et d’une plus sûre façon, la reine constitutionnelle contrôlera les actes de ses lieutenans, à Cuba ; il suffira que les députés de l’île viennent, comme avant 1837, défendre les intérêts des colons aux cortès ; il suffira d’émanciper la presse à la Havane, à Santiago ; à Puerto-Principe, à la Trinidad. On ne rendra point la presse justiciable d’une jury créole, de qui sans doute il ne faudrait pas attendre une complète impartialité ; mais du moins elle n’aura pas dans les colonies une situation plus difficile que dans la Péninsule même, où de rigoureuses lois spéciales préviennent ou répriment jusqu’à ses moindres écarts. Arrêtons-nous pourtant, car, peut-être exprimons-nous là les vives espérances de la colonie bien plutôt que les réels projets de la métropole. Ces espérances seront-elles bientôt accueillies et réalisées par l’Espagne ? Nous le croyons ; selon toute apparence, l’Espagne ne veut point qu’un autre Haïti se fonde à Cuba ; elle ne, veut point, si la reine des Antilles ne doit pas être perdue pour la race blanche, que l’Anglais s’établisse à la Havane, comme en 1712 à Mahon et à Gibraltar.


XAVIER DURRIEU.


  1. Voyez la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1841.