La valise mystérieuse/18

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions Édouard Garand (68p. 48-50).

XVIII

UNE PAIRE D’AMIS


Sept heures du soir étaient sonnées.

Au travers de la foule des voyageurs et des curieux et désœuvrés qui encombraient les quais de la Gare Windsor, un individu, gros et gras, la mine fleurie, tiré à quatre épingles et surchargé de bagages, se fit difficilement jour, franchit l’une des grilles et gagna le convoi du Rutland sous pression, en destination de New-York.

L’employé à peau d’ébène, militairement campé près du marchepied du wagon-lits, s’empressa au-devant du gros homme, dont l’importance était fort évidente, et s’empara de ses bagages.

L’instant d’après le gros voyageur, qui n’était autre que ce brave Kuppmein, disparaissait dans le wagon.

Or, en deçà des grilles et mêlés à la foule grouillante, deux individus avaient paru observer avec un intérêt intense le passage de Kuppmein que, d’un œil ardent, ils avaient suivi jusqu’au convoi.

L’un d’eux, de haute taille et de forte encolure. ayant pour sommet une tête grotesque coiffée d’un large feutre gris, et vêtu d’un habit à carreaux noirs et blancs, se tenait adossé au mur de la gare.

L’autre, mince et fluet, avec une figure pâle et maladive, la lèvre supérieure ornée d’une moustache noire aux pointes tournées en queue de cochonnet, semblait chercher à dissimuler sa présence derrière un groupe de voyageurs.

Ces deux individus demeurèrent rivés à leur place respective jusqu’au départ du convoi de New York. Puis satisfaits et assurés, sans doute, que leur homme était bel et bien parti, tous deux se mirent en mouvement pour quitter la gare.

L’un, celui qui était demeuré adossé à la muraille de l’édifice, se dirigea vers la sortie qui donnait sur la rue Dorchester ; l’autre parut gagner la salle générale, si bien que tous deux, la minute d’après, se croisaient inopinément, se dardaient un regard méfiant, puis s’arrêtaient brusquement avec ces deux noms prononcés à mi-voix :

— Grossmann !…

— Fringer !…

Puis deux mains, par formalité de rencontre plutôt que par amitié, se tendaient l’une vers l’autre et se serraient.

Pendant que les deux hommes se posaient les questions d’usage en pareille circonstances, une femme de noir vêtue et le visage complètement caché sous une épaisse voilette, la tournure élégante et jeune, passa près d’eux, les frôlant presque. En même temps, elle tourna la tête très légèrement vers les deux hommes, et en même temps aussi, sous l’épaisse voilette, deux regards d’acier s’illuminèrent.

À dix pas plus loin la femme s’arrêta. Durant un moment, ses yeux demeurèrent attachés sur les deux associés, puis on aurait pu entendre ces paroles murmurées :

— Grossmann et Fringer… Que dois-je faire ? Kuppmein est parti avec les plans du Chasse-Torpille, mais il n’a pas le modèle. Et ce modèle, que j’ai tenu en mes mains un moment… Le diable seul peut savoir où il est à cette heure.

Un rauque rugissement accompagna ces derniers mots, et la jeune femme poursuivit :

— Enfin, Pierre Lebon et sa fiancée sont accusés du vol des plans et du modèle. Il y a cer- Dois-je retourner à New-York ?… Vaut-il mieux demeurer à Montréal quelques jours encore ?…

À cette minute un convoi entrait en gare et déversait une nuée de voyageurs.

La jeune femme, que notre lecteur a assurément reconnue pour Miss Jane, fut pendant quelques minutes entourée, poussée, bousculée à droite et à gauche, si bien que, après cet ouragan, elle constata que Grossmann et Fringer avaient disparu.

— Allons ! rugit-elle avec une sourde énergie, je reste !

Et elle quitta la gare en prononçant ces paroles à voix basse :

— L’énigme… est rue Metcalf !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Fringer et Grossmann avaient quitté la gare et dirigé leurs pas vers le Square Dominion. Là, confortablement assis sur un banc, Grossmann avait allumé sa pipe, et Fringer, avec un sourire ironique plissant ses lèvres minces, avait entamé la conversation.

— Ainsi donc, mon cher Grossmann, nous sommes allé souhaiter le bon voyage à notre cher ami Kuppmein ?

— Moi ?… grogna Grossmann avec un regard mauvais du côté de son associé, jamais de la vie ! Savais-je seulement que Kuppmein partait en voyage ? Mais du moment que tu m’en informes, j’imagine que c’est toi plutôt qui lui as souhaité bon voyage.

Un ricanement moqueur roula sur les lèvres de Fringer, qui reprit aussitôt sur un ton sérieux :

— Écoute, Grossmann, ce jeu de colin-maillard que nous jouons ne peut nous acquérir aucun bénéfice : jouons à jeu ouvert, veux-tu ?

— Que veux-tu dire ? demanda Grossmann sur un ton rogue et défiant.

— Ceci : tu n’as pas souhaité le bon voyage à Kuppmein, parce que tu hais trop Kuppmein pour lui faire si bons souhaits, et tu hais Kuppmein depuis que Rutten lui a donné l’autorité sur toi comme sur moi. Mais tu hais Kuppmein surtout depuis hier au soir, et tu le hais à cause de cette balle qu’il t’a logée dans le ventre, et tu le hais doublement parce que le même Kuppmein a alourdi ton ventre d’abord pour soulager ensuite ton gousset.

— Eh bien ? gronda Grossmann.

— Eh bien ! je me demande à présent comment, par Dieu où par Diable, tu t’es sitôt tiré de ce coup de revolver. Puis je me pose cette question : Qu’est-ce que Grossmann va faire de Kuppmein que, pour ma modeste part, je serais friand d’étriper ?

Grossman tira de sa pipe une bouffée énorme qu’il souffla rudement dans l’espace et dit :

— À ta première question je réponds par ceci : la balle que Kuppmein m’a fait avaler par le ventre, je l’ai fait extirper, voilà tout. Car ce n’est pas d’une balle qu’on se débarrasse de Grossmann, il en faut vingt au moins et encore. Et je réponds à ta seconde question par ceci : j’ai mon idée.

— Ah ! ah ! fit simplement Fringer.

Le silence s’établit entre les deux associée, chacun d’eux paraissant chercher à saisir la pensée de l’autre. La nuit venait rapidement, la cité s’illuminait. Une brise du sud, fraîche et parfumée, faisait bruire le feuillage naissant. Là, dans ce parc où l’ombre était à peine troublée par les lampes électriques posées de loin en loin, la nature revêtait un charme qu’on ne pouvait trouver dans les rues animées et bruyantes. Cette nature portait à la joie et à la sérénité, et cependant il y avait là deux hommes dévorés par les soucis et la haine. Grossmann fumait sa pipe à grosses bouffées, les regards perdus parmi les arbres du parc. Fringer fronçait le sourcil et ses doigts nerveux recroquevillaient davantage les pointes de sa moustache postiche. De temps à autre il glissait sur la face grotesque et niaise de son compagnon un regard sournois et profond.

Enfin, il reprit :

— Cette idée, Grossmann que tu dis avoir au sujet de Kuppmein ne pourrais-tu pas m’en faire part ? Car moi aussi je hais Kuppmein et veux m’en venger !

— Tiens ! tiens ! ricana Grossmann, et pourquoi donc hais-tu Kuppmein, Fringer ?

— Pourquoi ?… J’ai mon idée, moi aussi. Mais tu n’as qu’à me dire la tienne pour que je te fasse connaître la mienne ensuite.

— Non, répliqua rudement Grossmann. Depuis hier, je médite sur ceci : la meilleure confiance est celle qu’on se réserve à soi-même !

— Tu te défies donc de moi ?

— Sans me défier d’autrui, il m’est bien permis, je suppose, de ne me fier qu’à moi-même.

— Après tout, c’est ton affaire, repartit Fringer avec une indifférence affectée. Seulement, une chose certaine, c’est que pour te venger de Kuppmein il est trop tard maintenant.

— Trop tard ?… Allons donc, j’ai mon idée, te dis-je.

— Soit, tu as ton idée. Mais Kuppmein à la sienne aussi, et avec son idée, il a tes vingt mille dollars, plus les plans du Chasse-Torpille, plus le modèle, et tout cela additionné donne à Kuppmein un magnifique résultat : c’est-à-dire une large récompense, une montée en grade, des petits soins, un avenir assuré, quoi ! Et toi, quel résultat as-tu ?

— D’abord, Fringer, tu commets une erreur : oui, Kuppmein m’a volé vingt mille dollars qui n’étalent ni à moi ni à lui, et puis il a acheté les plans… mais le modèle, lui ?

— Le modèle !… répéta Fringer avec curiosité.

— Oui, le modèle… il ne l’a pas, et voilà ton erreur.

— Ah bah ! proféra Fringer terriblement ému par ces dernières paroles de son associé. Car c’est ce modèle que Fringer voulait à tous prix retracer, et Fringer, qui ne croyait ni à dieu ni à diable, eût tout voué au hasard. Il s’était dit : — Si, par hasard, ce n’est pas Miss Jane qui a le modèle… et si, par hasard, c’est Grossmann ?… Oui, ajouta-t-il, si cette fois le hasard s’appelait simplement Grossmann ?…

Et pour cette fois, du moins, le hasard rapprochait Fringer singulièrement de la vérité : c’est-à-dire que Grossmann, depuis le matin, comme on le sait, était le fortuné possesseur du merveilleux modèle.

Grossmann, cependant, reprenait avec un sourire narquois :

— Ensuite, monsieur Fringer, laissez-moi vous assurer que le capitaine va chanter haut en apprenant que Kuppmein n’a pu acquérir le modèle ; car les seuls plans pour Rutten ne signifient presque rien, de sorte que…

— De sorte que… répéta Fringer en dressant l’oreille.

— Que Kuppmein aura à recracher les vingt mille, sans compter la disgrâce qui va l’atteindre. Après quoi, observe bien, Fringer, que je surviens au moment, opportun et que le reste me regarde ! Vois-tu ça d’ici ?

— Oui, oui, je vois bien du mystère dans tes idées, bien qu’au fond j’y découvre du rationnel. Mais, avoue que pour l’instant, ça n’avance ni tes affaires ni les miennes. Alors, sais-tu à quoi j’ai pensé ?

— À quoi donc ?

— J’avais pensé à ceci : que si nous nous unissions tous les deux pour nous emparer de ce modèle, peut-être que…

— Ah ! ah ! interrompit Grossmann avec un gros rire benêt, saurais-tu où prendre ce modèle, par hasard ?

— Moi ?… Non. Mais je connais la personne qui peut nous guider là où il se trouve !

En même temps que ces paroles Fringer lançait un coup d’œil perçant à Grossmann sur la figure duquel il surprit une légère altération. Et de suite un soupçon agita son esprit tourmenté.

— Cette personne… balbutia Grossmann entre deux fortes bouffées, sais-tu son nom au moins ?

— Je le sais, répondit Fringer avec une conviction qui souleva une intense émotion au cœur de Grossmann.

— Ah ! ah !… souffla rudement celui-ci. Et d’une voix mal assurée il demanda :

— Alors, ce nom… tu peux me le dire ?

— Oui. La personne dont je parle, articula lentement Fringer en dardant ses regards de lynx dans les yeux troublés de son interlocuteur, s’appelle Grossmann !

Depuis une minute Grossmann s’attendait un peu à cette réponse, et néanmoins il tressaillit violemment, pour ensuite demeurer silencieux, ses regards stupides d’hébétement attachés sur la figure narquoise de Fringer.

— Hé ! hé ! hé !… papa Grossmann, ricana, Fringer, vous apprenez à la fin qu’on n’est pas si bête qu’on en a l’air !

Mais Grossmann en un clin d’œil put rattraper son air niais et demander :

— Alors, tu penserais, par exemple, que j’ai le modèle ?

— Je penserais tout au moins que tu sais où fourrer la main pour le faire suivre.

Ces paroles amenèrent une éclaircie sur la figure sombre de Grossmann. Il parut méditer un instant, puis d’une voix basse reprit :

— Eh bien ! oui, Fringer, je l’avoue à la fin : je sais où domicilie le fameux modèle !

— Vous allez nous apprendre son numéro, mon oncle ? gouailla Fringer.

— Non… Mais si tu as le moyen de l’écouler avec de bons bénéfices pour nous deux…

— Alors ?

— Je me charge de déloger le modèle.

— Eh bien ! j’ai le moyen.

— Combien ça peut-il rapporter ?

— De huit à dix mille !

— Quelle serait ma part ?

— La moitié donc. C’est assez et c’est justice. Et puis, à quoi bon le modèle sans l’acheteur ?

— Soit. Maintenant écoute, dit Grossmann en revenant à son accent de dogue qui grogne, je sais où gite le modèle, et j’ai un moyen facile de m’en emparer. À deux, comme tu sais, dans ces sortes d’opérations, il y aurait gros risque d’échouer, et je préfère agir seul de ce côté. Mais toi, de ton côté, tu n’as qu’à préparer l’homme et ses billets de banque, puis nous fixerons l’heure et le lieu pour conclure le marché. Que dis-tu de ça, Fringer ?

— Je dis que c’est compris, et, d’ici deux ou trois jours, j’aurai mon homme tout prêt ainsi que ses billets.

— Et moi, d’ici deux ou trois jours, j’aurai le modèle.

— Où et quand te reverrai-je en ce cas ? demanda Fringer.

Grossmann réfléchit une minute, puis :

— Aujourd’hui, dit-il, c’est mercredi… Eh bien ! fixons le premier rendez-vous pour samedi soir.

— Où ?

— Mettons le Palace Café.

— C’est bon, j’y serai à huit heures précises.

— J’y serai aussi.

Sur cette entente, les deux coquins se séparèrent.