La vie et la mort des fées/09

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Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 147-200).
Les jardins féeriques de la Renaissance italienne : Bojardo, l’Arioste et le Tasse


CHAPITRE IX

LES JARDINS FÉERIQUES DE LA RENAISSANCE ITALIENNE
BOJARDO, L’ARIOSTE ET LE TASSE


I

LE DÉCOR DES POÈTES


Les jardins féeriques existent, avec leurs ombrages, leurs parterres, leurs fontaines, leurs terrasses ; le dessin de leurs allées et de leurs bosquets ; le contraste de leurs marbres et de leur verdure ; leurs statues et leurs bas-reliefs ; la perspective de leurs palais ou de leurs loggie ; la musique de leurs eaux et le concert de leurs rossignols. D’ailleurs, l’Italie n’attendit point la mode des poètes pour inventer les jardins féeriques. Ce sont les poètes qui les copièrent sur la réalité.

Les jardins mêlent intimement le rêve à la nature, et permettent à la nature de refléter un peu de l’âme humaine. Un jardin, à lui tout seul, peut être une féerie d’ombre et de lumière ; de parfums, de couleurs, et de chants. Notre pensée imprime sa marque à nos jardins.

Certains possèdent une grâce mystique, comme les jardins recueillis des cloîtres qui fleurissent autour d’un vieux puits, dans un cadre ogival ou roman dont les fresques prient ; jardins étroits et silencieux que des clôtures défendent contre les bruits du monde ; où le sourire même du printemps est contenu ; jardins qui semblent s’approfondir dans leur écrin d’arceaux et de colonnettes comme pour mieux prendre leur élan vers le ciel. L’odeur de l’encens y flotte sur l’arôme des plates-bandes auxquelles on refuse trop d’éclat. Mais nulle part le ciel n’apparaît plus haut et plus magnifique que lorsqu’il plane enchâssé dans ces pierres que le printemps spirituel des oraisons invite à fleurir. Point de fontaine murmurante, mais le puits silencieux dont l’eau secrète se garde à l’ombre, éternellement fraîche et pure.

Il y eut en Toscane des jardins romanesques, comme ceux où Dante saluait de belles Florentines, et des jardins licencieux comme ceux où s’égrenèrent les contes de Boccace. Les fresques se mirent aussi à chanter de doux jardins où jeunes seigneurs et jeunes dames devisent au son des instruments de musique, sans voir la faulx de la mort qui les menace…

L’Italie aimait donc passionnément les jardins ; elle avait une profusion de roses pour les enrichir ; elle avait de purs cyprès pour y jeter l’ombre d’une pensée mélancolique ; Fra Angelico et Léonard de Vinci encadrent de cyprès toscans leurs Annonciations. Si les jardins de l’Angelico prient, ceux de Léonard rêvent. Et je sais à Florence un jardin précis et charmant qui se dessine comme fond d’une annonciation, et qui fut peint amoureusement par Lorenzo di Gredi. Il y eut des jardins à Florence, à Vérone, à Ferrare, à Mantoue ; aux jours de la Renaissance, il y eut à Rome un jardin grave et beau dont les habitués écoutaient causer Michel-Ange avec Vittoria Colonna. Bojardo et l’Arioste visitèrent sans doute Isabelle d’Este dans son jardin suspendu.

Il y avait toute une féerie de luxe chez cette princesse à qui Bojardo destinait son Roland amoureux ; à qui l’Arioste lisait son Roland furieux, dans ce château de Mantoue dont elle était à la fois la princesse et la fée —, blonde aux yeux noirs comme Alcine, mais prudente et vertueuse comme Logistilla. La marquise de Mantoue montrait aux poètes ses galeries pleines de chefs-d’œuvre, la retraite de son Paradis, soignée et ciselée comme l’écrin d’une perle, derrière son rempart d’étangs mélancoliques qui semble avoir été combiné par quelque ingénieux magicien pour éloigner d’une princesse pensive l’approche des bruyants mortels.

L’art des châteaux est inférieur à l’art des cathédrales, comme l’Arioste est inférieur à Dante, mais on les croirait évoqués par des fées, ces palais, ces châteaux de la Renaissance, découpés comme des fleurs, ajourés comme des dentelles, gemmés comme des bijoux, qui s’épanouissent au cœur des vallées, au flanc des collines, et jusqu’au sein des eaux. Elles semblent rêvées par des enchanteurs ou des poètes, ces villes de Ferrare, de Vérone, de Mantoue, de Vicence, où l’Italie se complaît. Les délicieuses architectures d’Azay et de Chenonceaux furent créées, dit-on, par des femmes, qui les firent émerger des ondes pour y mêler au rêve le prestige de la musique et de l’amour. Elles voulaient y vivre sans doute, telles que les fées des poèmes en leurs îles fortunées, fleuries comme d’enivrants jardins.

De pareilles images allaient rejoindre celles du Paganisme ; comment oublier que la prairie de Calypso était une sorte de jardin ? Sémiramis, à laquelle la légende donne un air de fée en racontant qu’elle fut nourrie par des colombes, et qu’elle s’envola métamorphosée en colombe, avait ses jardins suspendus de Babylone, une des merveilles du monde. Les poètes érudits de la Renaissance n’ignoraient rien de tout cela. Ils se rappelaient aussi les jardins fabuleux du moyen âge, les jardins funestes dont parle le cycle de l’Inconnu Bel à voir.

Partout où les fées se montrent, il y a de ces inquiétants et mystérieux jardins. Des pins, des cèdres, des palmiers en voilent la pelouse éternellement fleurie. Des lacs, des rivières, des fontaines, y ajoutent un charme à ceux de la végétation. Des loggie soutenues par des colonnettes d’ambre et d’or et décorées d’admirables peintures en dominent les sites incomparables. Ici, là, de secrets asiles de verdure, des bosquets profonds, des marbres de rêve. Les allées ouvrent des perspectives sur les palais éblouissants qui miroitent à travers le feuillage et laissent entrevoir de précieuses sculptures. Musique et chants y résonnent.

Mais tous ces jardins ravissants ne sont créés que pour la perte ou l’abaissement des chevaliers. Jardins d’illusions s’il en fut jamais, et que l’acte d’une volonté droite fera disparaître. Jardins d’illusions et de mensonges auxquels on accède souvent par un pont qui les sépare du monde réel. Jardins d’illusions et de féeries, l’art païen de la Renaissance ne célébra guère que ceux où l’homme se perd.

L’art chrétien du moyen âge avait évoqué un jardin plus beau, plus mystérieux, plus touchant, pour la douleur et pour l’espérance, car c’est un jardin que le Purgatoire de Dante, le jardin de

La bonne douleur qui nous remarie à Dieu…

Mais la citation d’un seul de ces vers composés d’éclairs et de rayons ferait pâlir et s’anéantir les jardins de féerie qui s’évanouissent devant le geste d’un Paladin.


II

PERSONNAGES DE RÊVE ET DE RÉALITÉ


Aucune époque ne semble mieux réaliser les scènes et les visions de féerie que cet âge semi-païen de la Renaissance. Les artistes courtisans succèdent aux artistes méditatifs ; les Condottieri aux chevaliers ; les princesses dilettantes aux saintes inspirées ; les châteaux de rêve voluptueux aux cathédrales de foi austère. Ce nouveau monde est plein d’amours tragiques, d’enlèvements mystérieux, de princesses captives et de génies cruels. Il y a du sang au seuil des fêtes éblouissantes, des assassins masqués se dissimuleront à deux pas des balcons où l’on soupire d’amour, et pourtant le Paganisme artificiellement ranimé prêche la joie de vivre, la joie de vivre qui doit sourire, élégante et féroce, sur toutes les ruines et tous les naufrages.

Deux conceptions de la vie aussi diamétralement opposées que celles du moyen âge et de la Renaissance doivent se traduire par deux formes d’art diamétralement opposées : art qui flatte, art qui élève ; art qui amuse, art qui inspire ; art qui bannit le chagrin, art qui hospitalise la douleur ; art du plaisir léger, art de la joie profonde ; art étroitement individuel, art magnifiquement social ; art d’égoïsme raffiné, art de fraternité sublime ; art de caprice, art d’amour.

Il suffit à un Dante de considérer son âme pour en faire jaillir une œuvre fulgurante, merveilleuse, éternelle. L’âme de l’Arioste et de Bojardo ne leur dit rien ; leur esprit ne s’émeut guère ; ils se promènent simplement dans les parterres fleuris de leur mémoire ; c’est ainsi que les tapisseries nous montrent des Dianes vêtues en princesses de la Renaissance, et des Pénélopes rêveuses sur les terrasses des villas italiennes et des châteaux de la Loire. L’Alcine de l’Arioste, comme la Dragontine de Bojardo, comme l’Armide du Tasse, est à la fois Calypso et Circé ; l’hippogriffe est Pégase ; Angelica, Andromède. Il n’y eut jamais tant de plagiats que dans le Roland amoureux ou furieux, mais de plagiats accommodés par un art rajeuni au goût d’une époque, revêtant une nouvelle forme de vie, et devenant alors des créations nouvelles, de sorte que l’Angélique du Roland furieux n’imite pas plus Andromède que la Diane de Jean Goujon ne copie l’antique Artémis.

Le bizarre Morgante du Florentin Pulci précéda les épopées ferraraises de Bojardo et de l’Arioste ; il en est, en quelque sorte, le parent pauvre, et, par elles, il fut illustré. Celles-ci nous donnent toute la fleur de la nouvelle poésie chevaleresque.

De vieux livres, les Reali di Francia, les gestes du cycle carolingien, se lisent encore chez le peuple, dans l’Italie moderne. Nos chansons de geste devaient occuper une place de choix dans la bibliothèque de ce duc Borso d’Este qui régnait à Ferrare aux jours où Matteo-Maria Bojardo, comte de Scandiano, était à même de les feuilleter ou de les méditer.

L’Italie était amoureuse, et, cependant, les héros du cycle carolingien, si peu préoccupés de leurs amours, y étaient encore plus populaires que les romanesques chevaliers de la Table-Ronde. Lancelot n’avait point détrôné Roland ; les âmes vibraient toujours aux accents de mâle beauté qui célébraient la grandeur des Paladins.

Cela nous étonne, si nous songeons que l’école de peinture ferraraise a représenté, dans le palais de Schifanoja, la vie oisive et fastueuse de Borso d’Este. De telles âmes ne devaient pas demander aux lettres des leçons trop hautes. Puis l’influence des femmes s’exerçait sur les poètes d’alors, comme sur les romanciers de la Table-Ronde. Une Isabelle d’Este, marquise de Mantoue ; une Eléonore de Gonzague, duchesse d’Urbin, n’étaient pas moins écoutées aux jours de l’Arioste qu’une comtesse Marie de Champagne ou une Aëlis, reine de France, aux jours de Chrétien de Troyes. Aux plus vertueuses de ces belles dames, il ne convenait pas, semblait-il, de ne parler que d’interminables batailles. Sans doute l’austérité des vieilles chansons de geste ménageait aux femmes certaines louanges délicates, comme la phrase naïve de Roland se demandant avant d’agir : « Que dirait la belle Aude ? », ou comme la réflexion des fils d’Aymeri songeant que leur père eut plus de raison qu’eux d’être fort et brave, puisqu’il combattait sous les yeux de leur mère. Mais les brillantes Italiennes n’étaient point trop curieuses de ces rudes et magnifiques amours. Elles n’imaginaient pas que le sentiment de Roland à l’égard d’Aude, en s’affinant, en s’exaltant et en s’idéalisant, était devenu le culte de Dante pour Béatrice, alors que la Dame présidait, non plus aux joutes des chevaliers, mais aux combats plus merveilleux de la vie intérieure. Or, la Renaissance avait perdu le goût de la vie intérieure. Les Italiennes qui encourageaient de leur fin sourire les entreprises littéraires d’un Bojardo ou d’un Arioste différaient de celles pour qui Dante écrivait en langue vulgaire et auxquelles il reconnaissait « l’aptitude à la philosophie. » Dans ces palais de Ferrare où les œuvres de Cosmè Tura, de Lorenzo Costa, de Dosso Dossi, de Oarofalo, récréaient leurs yeux, leur esprit s’amusait à la description que Bojardo tentait d’une aurore printanière, à quelque strophe amoureuse ciselée par l’Arioste, comme une pièce rare d’orfèvrerie.

Voilà donc comment ces poètes de la Renaissance, plus cultivés que spontanés et dont la mémoire aidait l’inspiration, utilisèrent, dans leur poésie, la substance historique des chansons de geste et, en quelque sorte, la substance psychologique des romans de la Table-Ronde. Roland devint plus passionné que Lancelot, mais passionné pour une perfide, une ingrate. Ces preux, ces paladins, qui n’étaient autrefois épris que de leurs épées, furent dotés d’autant de flammes amoureuses qu’il s’en alluma jamais.

N’était-ce pas une gloire nouvelle pour la passion victorieuse que de pouvoir ajouter à ses trophées le cœur héroïque de Roland ?

Les véritables héros du moyen âge apportaient à l’amour des âmes sérieuses et fidèles ; Lancelot n’eût pas toléré dans sa pensée l’ombre d’une infidélité envers Genièvre. Les paladins de Bojardo ou de l’Arioste sont les esclaves de la volupté plus que de l’amour. Roland lui-même est susceptible d’oublier par moments cette Angélique qui le rendra fou furieux, et Roger trahit plus d’une fois sa pure et vaillante fiancée Bradamante. Souvent les fées serviront à symboliser les griseries et les dangers de cette volupté.

Ferrare surtout était prédestinée à cet art épique, comme Florence au style dantesque. Il existe des alliances secrètes entre l’aspect d’une ville et le chant de ses poètes. Bojardo et l’Arioste furent les commensaux des princes de Ferrare et jetèrent sur cette ville l’éclat de leur propre gloire ; le Cieco vécut à Ferrare ; le Tasse, né à Sorrente, séjourna dans la Ferrare des ducs d’Este qui garde je ne sais quel prestige de sa mystérieuse douleur. Les rêves de Bojardo, de l’Arioste, du Tasse, semblent toujours flotter dans cette atmosphère. Jurerions-nous qu’il n’existe plus un vestige de féerie dans la ville des palais sculptés et clos, des rues larges et silencieuses, où le soleil semble faire couler un fleuve d’or ?

Au milieu des fêtes et des crimes, ses princesses nous apparaissent, lointaines et magnifiques, presque irréelles, pareilles à des souveraines de féerie : Isabelle d’Este, dont la jeune beauté devait s’épanouir à Mantoue, Isabelle d’Este, la bonne fée de la Renaissance ; Béatrice d’Este, dont la grâce enfantine dissimulait à peine une fiévreuse ambition par laquelle elle fut peut-être la mauvaise fée de son mari, ce Ludovic le More qui nous inquiète et nous apitoie ; l’énigmatique Lucrèce Borgia, dont les cheveux conservés à l’Ambrosienne de Milan étaient si soyeux et si blonds qu’une fée seule, semble-t-il, pourrait en avoir de pareils ; qui, riant et pleurant, avait passé par d’effroyables tragédies, et qui, nouvellement arrivée à Ferrare où elle devait pieusement mourir, ne songeait, comme une ingénue échappée de sa pension, qu’à éclipser par ses toilettes celles des autres princesses… Plus tard, le Tasse vécut, dans cette même Ferrare, auprès de Lucrèce et d’Éléonore d’Este ; amoureux de l’une ou de l’autre, des deux peut-être, il s’inspira, dit-on, de Lucrèce pour peindre Armide.

Cette noble et muette Ferrare, que la vulgaire vie contemporaine n’anime que vers le soir, est, en réalité, la patrie des fées littéraires de la Renaissance italienne, souveraines séduisantes et perfides des jardins enchantés.

Telle était sur les imaginations la hantise de la féerie, que les contemporains bercés de cette littérature attribuaient à l’influence d’un anneau enchanté la séduction que Diane de Poitiers exerçait sur le roi. Anneaux enchantés ou sourires enchantés, n’y avait-il pas un prestige dans la beauté de la jeune Marie Stuart, dont le sourire faisait si aisément et si doucement éclore des rimes françaises ? Il y en eut dans l’escadron volant de Catherine de Médicis, le fameux escadron des filles d’honneur, qui étaient bien des fées radieuses et perfides, des Armides et des Alcines, habiles à se jouer du cœur des hommes et à leur arracher, en riant, les secrets de vie ou de mort.


III

« ROLAND AMOUREUX » DANS LES JARDINS FÉERIQUES


Plus encore peut-être que ne le sera le Roland furieux, le Roland amoureux de Bojardo est une perpétuelle féerie. Dès le début du poème, Angélique, prodigieusement belle, apparaît à la Cour de Charlemagne, avec deux compagnons qui veulent se mêler à la joute des preux. Merveilleux est son anneau : lorsqu’on le possède, on a le double pouvoir de rompre les enchantements et de se rendre soi-même invisible à volonté. Roland oublie pour cette étrangère toutes les beautés de la cour carolingienne ; c’est d’elle seule qu’il s’éprend. Charlemagne lui-même est troublé ; quant à Renaud, séduit aussi par Angélique, il boira, par inadvertance, l’eau qui efface l’amour et fait haïr l’objet aimé. Au milieu d’un pré en fleurs, une fontaine sourit encadrée d’albâtre et d’or : l’enchanteur Merlin en fut l’ouvrier pour guérir Tristan de sa périlleuse folie. Mais Tristan n’atteignit jamais cette fontaine, et il mourut sans cesser d’aimer Iseut, tandis que Renaud, involontairement, offre ses lèvres à la puissance des eaux enchantées. Il ne songera plus qu’à fuir Angélique, alors que celle-ci, puisant à une autre fontaine qui inspire l’amour, aimera passionnément Renaud. Angélique connaît la science des enchantements, mais elle n’est pas à proprement parler une fée. Et ce monde bizarre serait déjà suffisamment compliqué sans l’intervention des fées qui multiplient à plaisir les enchevêtrements et les surprises. Cependant, comme Morgane a son île Fortunée, comme Armide, plus tard, aura la sienne, Angélique possède son « Palazzo Zoïoso », lieu de beautés et de délices. Le jardin, tout odorant de fleurs, est baigné par les molles vagues d’une mer étincelante, et, dans la loggia ouverte sur l’espace marin, trois dames dansent, comme trois nymphes de Botticelli, sur la musique d’une de leurs compagnes. Tout cela est délicieux comme ces fêtes de la Renaissance que décrit un Politien. Renaud visite le beau palais, le ravissant jardin ; il assiste au bal de rêve, mais lorsqu’une des belles se penche à son oreille et lui confie qu’il est chez Angélique, il s’enfuit à ce nom détesté.

Tout le Roland amoureux de Bojardo nous apparaît comme une grande féerie pleine de fées décevantes. D’où viennent-elles ? À quelle fin s’occupent-elles sans cesse des guerriers ? Une des premières rencontres féeriques est celle de Roland et de la fée Dragontine. Roland est muni d’un livre-talisman. Ce livre lui fut donné par un personnage auquel il avait rendu son fils, en passe d’être emporté par un géant. Il y cherche des indications pour retrouver Angélique : quand il arrive à un pont, une belle jeune fille, qui n’est autre que la fée Dragontine, lui tend une coupe. À peine en a-t-il absorbé le contenu qu’il ne sait plus où il est ; il ne se rappelle même plus l’existence d’Angélique ; il n’a plus qu’une tendance, une volonté : obéir totalement à cette inconnue qui l’a transformé en esclave.

Le geste de cette fée se répète plusieurs fois : n’est-ce pas celui de Circé ?

Angélique, par son anneau, rendra la raison à Roland et détruira le jardin de la fée. Les prisonniers de Dragontine recouvreront l’esprit et la mémoire.

Astolphe lui avait échappé, repoussant brutalement et renversant la coupe tendue dont le liquide avait embrasé la rivière voisine. Mais Astolphe, pour son malheur, dut rencontrer Alcine, occupée à charmer des poissons qu’elle attire par son chant, et, comme ce paladin lui plaît, la fée l’invite à monter sur le dos d’une baleine, puis elle l’attire, ainsi véhiculé, vers son jardin merveilleux.

Méduse, également, est une fée pourvue d’un jardin, et l’on triomphe d’elle en lui présentant le miroir qui reflète son image.

Roland lui-même, après avoir échappé à Dragontine, est aux prises avec une autre fée : Falérine. Cette fois, il a, pour se guider, un nouveau livre, talisman qu’il a reçu d’une belle jeune fille.

Ce livre lui enseigne comment il doit se comporter dans les circonstances les plus troubles. D’abord il aperçoit une dame vêtue de blanc et couronnée d’or, armée d’une épée. À son approche, elle s’enfuit, mais il se lance à sa poursuite, la saisit par ses tresses, et, comme elle refuse de lui indiquer la sortie du jardin, il l’attache à un hêtre. Alors il consulte le livre qu’il porte sur son cœur. Il y trouvera indiqué le moyen de vaincre les monstres qui le guettent à travers ce jardin délicieux : un taureau, un âne, une faunesse, un géant, un oiseau, une sirène. Leurs assauts méritent d’effrayer, mais rien n’est plus redoutable, dans ce mystérieux jardin, que la musique de la gent ailée, la voix même de la sirène. Roland a cueilli des roses dans le beau parterre, et il a fait de ces roses des tampons pour se boucher les oreilles. C’est ainsi qu’il arrive au lac de la sirène, petit, profond et limpide, dont les eaux claires et cristallines ont englouti bien des vies. La sirène chante suavement, mais Roland, grâce aux roses salutaires, ne peut l’écouter ni même l’entendre. Par les cheveux il la traînera hors de son lac, et lui tranchera la tête, comme Persée à la Gorgone. En suivant les conseils du livre, il surmontera tous les dangers et tous les obstacles. Qu’est-ce que ce livre ? Un talisman ? Une doctrine philosophique ? C’est une idée ingénieuse que d’avoir donné la forme du livre aux vieux talismans des pays de féerie, car, même sur le terrain de la vie réelle, des hommes ont traversé impunément des jardins périlleux parce qu’ils avaient soin de porter fidèlement dans leur cœur le trésor d’un sage petit volume.

Roland arrive à la plante dont une seule feuille arrachée fait s’évanouir tout le jardin. Il obéit au livre, et toute cette beauté décevante s’efface en une seconde. Seule demeure la fée Falérine, liée au tronc de l’arbre et pleurant sur la ruine de son domaine enchanté. Elle confesse qu’elle a fait ce jardin pour se venger d’un chevalier et de sa dame, que morts pouvaient être tenus tous ceux qui y arrivaient ; qu’elle reconnaît avoir mérité de périr, mais que, si Roland la tue, aucun des prisonniers qu’elle retient ne sera maintenant délivré.

Une nouvelle conquête s’impose à Roland : celle d’une autre fée, Morgane. La grande originalité de cette Morgane, c’est qu’elle est la fée des richesses. Sa grotte renferme un trésor. Elle est la reine de l’or et de l’argent. Elle possède un cerf blanc à cornes d’or qu’elle envoie par le monde, et celui qui le conquiert devient riche. Elle a ouvré un cor merveilleux dont les sons attirent à leur perte ceux qui se laissent séduire, mais Roland dédaigne la fortune : « Cela ne me déplaît point, dit-il, de me mettre en risque de mourir, parce que l’honneur du chevalier se nourrit de dangers et de fatigues, mais le gain de l’or et de l’argent ne m’aura jamais fait prendre l’épée. » Il est un vrai paladin, et le contact de l’or n’a jamais terni la pureté de Durandal. Pauvre, naïf et magnifique Roland, si près déjà de Don Quichotte ! Il y a, dans le poème de Bojardo, une note héroï-comique.

La Renaissance, d’ailleurs, ne croit plus trop à ce beau désintéressement des chevaliers ; et le poète ne se contente pas de dénaturer la figure de Roland, faisant, du fiancé de la belle Aude, le fol amoureux d’Angélique. Il sourit lorsqu’il nous raconte des traits héroïques, auxquels le moyen âge eût imprimé sa marque sublime. Avant Cervantès, Bojardo ne craint pas de nous montrer, comme prêt à être dupe, celui qui prétend au rôle de libérateur.

Roland trouve Morgane endormie auprès d’une fontaine et néglige de saisir le moment propice ; il répugne à ce preux de s’emparer de l’ennemi pendant le sommeil. Quand il revient, elle est toujours auprès de la fontaine, mais éveillée ; elle chante et danse, vive et légère, dit le poète, comme la feuille dont se joue le vent. Elle s’enfuit ; Roland arrive à la joindre et obtient d’elle la clé de la porte pour libérer les captifs, à la condition qu’il lui laissera le jeune et beau chevalier dont elle est éperdument éprise. Celui-ci se désole à la pensée de demeurer auprès de la blonde, belle et perfide fée.

Encore une imprudence de Roland ! Il devra revenir un jour pour délivrer ce blond Ziliante que lui réclame un père éploré. Le roi Manodante avait deux fils, Brandimarte et Ziliante. Tous les deux lui furent enlevés et tous les deux lui seront conservés. Ziliante est toujours captif de l’amoureuse Morgane, qui peigne tendrement les cheveux du bien-aimé. Roland, à la recherche de Morgane et de Ziliante, aperçoit un dragon mort auprès d’un de ces ponts qui abondent dans les sites féeriques. À côté du dragon mort, une belle damoiselle pleure et se lamente, puis elle emporte entre ses bras le fantastique animal et se précipite au fond du lac. Cette belle éplorée n’est autre que Morgane. Ziliante, métamorphosé par elle en dragon pour mieux défendre le pont féerique, a été mortellement blessé, mais, après avoir plongé sous le lac, elle lui rendra la vie et sa forme première. C’est alors que Roland, par l’autorité de Démogorgone, maître et seigneur des fées, exigera la délivrance de Ziliante. Morgane, désolée, cédera ; et Ziliante sera accueilli dans la ville natale et la demeure paternelle avec des sons de harpe, de luth, et des pluies de lis et de roses. Il y eut sans doute de telles fêtes par des jours d’allégresse, à Florence et à Ferrare. Ainsi, selon l’imagination de Bojardo, les fées seraient soumises à ce Démogorgone, de même qu’au moyen âge elles nous furent montrées obéissant à des enchanteurs puissants. Il aurait le pouvoir, afin de les châtier, de les enchaîner dans les profondeurs de la mer. Quant au lac où Morgane cherche un refuge, il nous rappelle les vieilles épopées bretonnes.

Bojardo reprend le vieux poème de Narcisse dans l’épisode de Silvanella. Il redit en vers délicieux, et comme en sourdine, l’aventure chantée par Ovide, et la cruelle beauté de Narcisse qui faisait pleurer les nymphes amoureuses. Vers délicieux et tout imprégnés du rêve séculaire ! Ce chant a la grâce d’un paysage reflété dans une eau limpide, ou d’un site au clair de lune, tandis que, chez Ovide, la fraîche et vive réalité semble s’épanouir sous un rayon de soleil matinal.

Il n’est plus question de la nymphe Écho et de sa passion éperdue pour Narcisse ; Narcisse est mort, il gît dans sa beauté de fleur fauchée, auprès de la fontaine où la trompeuse image l’a déçu. Mais la petite fée Silvanella, au nom parfumé de la senteur des forêts, vient errer auprès de Narcisse qui dort son dernier sommeil. Comme toute la Renaissance, elle est amoureuse, et dans Narcisse, elle aime l’antiquité morte. Ses baisers ne le ranimeront pas. Alors son art féerique dresse pour le jeune mort un tombeau. Elle se consume dans les larmes comme la neige fond au soleil. Mais elle ne veut pas être seule à souffrir, et elle peuple les eaux de la fontaine de formes décevantes et charmeuses qui leurrent les passants d’un funeste et mortel amour.

Sur la demande de Callidore, dont le bien-aimé a péri par l’influence de la fontaine, Roland place, à quelque distance, l’un de ses chevaliers en lui donnant mission de prévenir et d’écarter les voyageurs. Désormais, grâce au paladin redresseur de torts, les artifices de Silvanella ne feront plus de victimes. Roland, par pitié, se prive d’un de ses compagnons, et celui-ci renonce à la gloire d’un beau fait d’armes, pour se consacrer à cette mission beaucoup moins éclatante, mais également utile. Les actes ne prennent de valeur que selon le principe qui les inspire.

Mais, après Silvanella, cruelle en son malheur, voici la mystérieuse Fébosille. Faut-il voir une variante de Mélusine en la personne de cette Fébosille aux cheveux blonds et aux yeux noirs ? Elle appartient à la race des fées-serpents qu’illustre la grande fée du Poitou ; et peut-être serait-elle l’aïeule de Chérétane, la fée-serpent de Gozzi. Constructrice comme Mélusine, Fébosille s’est bâti un château, mais, depuis qu’elle a dû revêtir la forme du serpent, elle habite une tombe. Le roi-chevalier Brandimarte, escortant ses deux belles compagnes de voyage Fiordelisa et Doristella, s’arrête près de cette tombe où il combat un géant et un dragon, puis il regarde une loggia décorée de peintures prophétiques : la description de ces peintures nous rappelle assez le palais du Te à Mantoue, qui ne fut, cependant édifié que plus tard. Pour sortir sain et sauf de son entreprise, il faut que Brandimarte ne craigne pas d’embrasser l’être qui s’échappera du sépulcre après qu’il en aura soulevé le couvercle. Il ne recule pas quand il aperçoit le serpent ; il s’incline, s’acquitte de son redoutable baiser, et le monstre disparaît, remplacé par une belle jeune femme, vêtue de blanc et couronnée de cheveux blonds, la fée Fébosille en personne. Comme plus tard à la Chérétane de Gozzi, un baiser rendait à Fébosille sa forme première.

Celle-ci déclare que, en sa qualité de fée, elle ne peut mourir avant le jour du jugement. Elle octroie à Brandimarte des armes, un coursier ; elle promet à Doristella de l’aider à retrouver ses parents. Brandimarte reçoit un coup perfide du géant, et la fée, par des plantes, guérit immédiatement son protégé. L’heure de la séparation est venue. Fébosille, qui n’est peut être pas plus païenne que Mélusine, recommande le chevalier à Dieu.

Ces épisodes féeriques réussissant à Bojardo, notre poète se garde bien de s’en tenir là. Mandricardo, roi de Tramontane, se baignera dans une de ces délicieuses fontaines dont les poèmes de la Renaissance partagent l’attrait avec les palais et les châteaux d’Italie. La description vaut la peine d’en être remarquée. Mais à peine l’imprudent s’est-il plongé dans ses eaux fraîches, qu’il en surgit une jolie fée aux cheveux blonds : celle-ci lui apprend qu’il est en son pouvoir ; elle le séduit, l’arme et le guide.

Ils arrivent à un palais illuminé qu’on aperçoit dans la nuit à travers des jardins. Si l’on veut avoir sous les yeux le tableau vivant des élégances qui charmèrent les fêtes de cette époque, il faut lire ces chants de Bojardo. La magie du beau palais illuminé, tel qu’il éblouit le voyageur, quand il y arrive par un soir de fête, s’impose à nous, et nous n’aurons pas à la chercher ailleurs. Sur une magnifique terrasse qui domine la porte du château, un nain qui veille sonne de la trompe à l’arrivée des nouveau venus. Sans doute il y avait de pareils nains à la cour de Borso d’Este et d’Hercule Ier, il y en avait aussi chez la belle amie de Bojardo, Isabelle d’Este, marquise de Mantoue. Si le visiteur est quelque ennemi, quelque brigand, les balcons se garnissent de flèches et d’arbalètes ; s’il est quelque ami, quelque chevalier errant, de belles jeunes filles s’avancent pour le saluer et le servir. La table est dressée sous la loggia, comme pour un festin de Véronèse : une dame se met à chanter, s’accompagnant de la lyre, soit des aventures de gloire, soit des poèmes d’amour. Mais la trompe du nain retentit au dehors ; et, comme le poète nous donne ici l’image exacte de la vie, il n’omet pas le petit frisson de terreur et de curiosité qui court parmi la gracieuse assemblée. Dans ces beaux châteaux de la Renaissance, vu les mœurs troublées de l’époque, il y a toujours la proximité du danger, la possibilité d’une surprise ou d’un coup de main. Les belles musiciennes ne l’oublient pas. La fée de la fontaine a elle-même averti Mandricardo que la châtelaine craint beaucoup un brigand de la contrée qui, pour mieux orner le domaine féerique et mieux contraster avec le nain guetteur de la terrasse, est un géant. Cet horrible géant, hurlant et frémissant, apparaît dans la salle du festin, mais Mandricardo, protégé par la fée, tue ce monstrueux ennemi, et les danses reprennent de plus belle, ce qui est encore assez bien dans les mœurs du temps. La cour d’Amboise interrompit-elle ses jeux pour la sinistre garniture que le supplice des conjurés suspendit à ses balcons ? Musique et danses finies, l’heure vient d’aller chercher du repos sur des lits blancs dans des chambres soignées et parfumées de rameaux d’oranger, en attendant l’aurore que Bojardo va chanter en vers délicieux. Et, dans l’éclat naissant du beau matin, Mandricardo retrouve la fée, sa protectrice et sa conductrice, qui lui montrera le bouclier d’Hector.

Ce bouclier est au milieu d’une cour. Après avoir tué un serpent, le chevalier aperçoit une tombe faite d’une seule roche couverte d’ambre, d’ivoire et de corail. À l’intérieur, un édifice d’ivoire renferme les autres armes du héros troyen. L’épée manque, mais l’épée d’Hector a passé entre les mains de Roland, elle s’appelle Durandal. Le guerrier Mandricardo n’a pas le temps de s’attarder dans sa contemplation ; des cortèges de dames viennent le chercher, le poussent hors de la tombe, le revêtent d’un manteau magnifique et parfumé, lui font gravir un escalier de marbre qui l’amène au palais où l’attend la fée, son amie, gardienne des armes d’Hector. Danses et batailles, serait-ce l’idéal d’une vie de la Renaissance ? Car un bal s’esquisse immédiatement, au son des chants et des instruments délicieux. Cette fois, nous explique le poète, on danse à la lombarde, comme on dansait sans doute, vers la même époque, à la cour de Ludovic le More et de Béatrice d’Este, quand Léonard de Vinci devenait l’organisateur de leurs fêtes, au château de Milan. Le preux Roland lui-même, pendant que l’on médite de lui enlever Durandal, est la victime des fées et des enchantements. Et il danse, il danse aussi, sans discontinuer, oublieux des batailles. Ne fut-ce pas l’aventure qui advint à Charles VIII, roi de France, quand il passa les Alpes à la tête de son armée et qu’il perdit du temps « à baller et à danser » avec la marquise de Montferrat ?

Captif des charmes féeriques, comment le preux Roland sera-t-il affranchi ? Des enchantements l’ont asservi, des talismans salutaires vont le délivrer. La belle Fiordelisa possède quatre couronnes de roses. Ceux qui en ceindront leur tête verront s’évanouir leur funeste illusion.

Fiordelisa accompagne ses messagers, le preux Roger, Gradasso et Brandimarte, dans la forêt légendaire, pour libérer Roland et ses compagnons. Elle est très habile à déjouer les manèges féeriques. Roger pénètre d’abord dans le bosquet merveilleux. Un laurier lui barre le chemin. Il le coupe de son épée, et ce laurier se transforme en une belle et séduisante jeune fille qui l’entraîne à jurer qu’il ne l’abandonnera jamais. Elle l’attire dans la rivière, comme ces ondines dont parlent les légendes du Nord, mais il s’agit de la symbolique rivière du Rire. Un palais de cristal s’élève sous ses ondes, et les chefs guerriers y dansent avec des naïades, comme, trois ans après la publication de ce livre, danseront les chevaliers français, avec les riverains du beau fleuve italien, le Pô.

Gradasso suit Roger ; devant lui c’est un frêne qui se dresse pour l’empêcher de passer ; de son épée, il coupe ce frêne qui prend la forme d’un beau coursier superbement harnaché. Gradasso l’enfourche et le coursier le précipite dans la rivière fatale. Il se met à danser comme ses compagnons, et Bojardo peint leur allégresse en vers pleins d’amoureuse volupté. Brandimarte est le dernier venu. C’est lui qui porte les quatre couronnes de roses données par Fiordelisa, inspiratrice de leur voyage et conseillère de leurs actes. Il poursuit sa route, brisant ça et là des branches avec son épée, et sans se soucier des êtres bizarres qui se lèvent sur son passage. Il arrive enfin à l’eau magique, et, oublieux de tout, il va s’y précipiter… Mais il est, lui, l’époux aimé de Fiordelisa. Et de loin, la beauté et la sagesse de sa dame le protègent encore. Il saura poser à temps la couronne de roses sur sa tête, puis il coiffera ses compagnons des fleurs salutaires, et ils abandonneront la danse des naïades, ils sortiront du fleuve, ils seront libres.

L’allégorie de ces jardins délicieux et mortels, de ces fontaines attirantes et funestes, est facile à comprendre, elle n’a pas tant varié depuis que le vieil Homère chanta les Lotophages.

Les poètes ont voulu magnifier les rudes vertus des héros, en regard des douces lâchetés… Fiordelisa célèbre la vertu de l’épée.

À travers tout péril, en quelque « N’ayez crainte,
À travers tout péril, en quelque lieu qu’on aille,
L’épée et la vertu savent se frayer une voie. »

Nous sommes à l’âge des beaux condottieri, et ces vers pourraient se graver sur la tombe de ce Guidarello Guidarelli, si admirable au musée de Ravenne, où, selon l’usage de la Renaissance, le jeune guerrier est représenté dormant fier et paisible, les mains croisées sur son épée.

Mais de tels vers ne sont que des éclairs : Bojardo est trop l’enfant de cette molle Italie de la Renaissance, — oh ! à quel point il l’est ! — pour que tout ce qu’il a de conviction ne passe pas dans les tableaux de fêtes somptueuses et de voluptueuses amours.

Autour de ces combats, de ces intrigues, de ces amours, l’air suave d’Italie se meut dans le beau souffle de lyrisme, et ces palais italiens, que nous voyons quatre siècles après s’incliner vers la mort avec une grâce nouvelle, nous sourient ici dans toute la féerique splendeur de leur jeunesse. Nul mieux que le poète n’a goûté l’enchantement des roses aurores et des bleues matinées italiennes, et le voile d’or qui vibre et palpite sur la mer, et la douceur des palais de marbre au milieu des jardins de roses, et le charme d’un concert qui soupire dans une loggia aux fines colonnettes, et la grâce des bals agiles, insaisissables et fuyants comme l’eau qui passe.


IV

DE BOJARDO À L’ARIOSTE


Bojardo mourut en 1494, laissant inachevée cette œuvre dont Isabelle d’Este lui demandait à grands cris la suite. Nicolo degli Agostini voulut la continuer : nous retrouverons chez lui Falérine, Alcine et d’autres fées, Dogliena, Zoofila. Il tente de faire revivre les jardins merveilleux ou funestes, mais il ne nous en donne que des imitations.

Pourtant ces personnages ont vécu : ce n’est pas pour rien que Bojardo a créé une Angélique, une Alcine, une Marphise, un Roland, un Astolphe, un Renaud. Ils ont vécu d’abord dans l’éclatante fraîcheur de cette jeune poésie chevaleresque, puis ils se sont élancés hors de la danse légère des strophes, pareille aux rondes des fées et aux ébats des nymphes, pour continuer à vivre dans le rêve des contemporains. Agostini ne fut pas le seul à les évoquer. Dans la ville de Ferrare vivait Francesco Bello, que l’on croit originaire de Florence, et qui reprit aussi la tradition des aventures chevaleresques. Il chanta Membriano, neveu du roi de Bithynie, qui fit prisonniers plusieurs paladins, fut vaincu par Renaud, et sauvé par une magicienne, Carandine, qu’il épousa ensuite. Cette Carandine possédait une île, comme toutes les fées dignes de poésie. L’œuvre de ce Francesco Bello, dit le Cieco, eut ses admirateurs, mais les fées y sont privées de leur atmosphère féerique ; elles ne semblent pas, à proprement parler, des fées. On dirait que le printemps italien répandit une sorte d’ivresse parmi tous ces poèmes épiques, car les chants de Membriano débutent souvent par un hymne au printemps, et de tels hymnes ou de telles descriptions souriaient déjà chez Bojardo, et fleuriront dans l’Amadis de Bernardo Tasso. Mais le jour où les héros de Bojardo prolongèrent leur vie de rêve sous le front de Ludovic Arioste, ils rencontrèrent sous ce front l’influence du génie ; ils trouvèrent un enchanteur qui les domina, les transforma, les disciplina. Avec un nouveau souffle et un rythme nouveau, ils recommencèrent une vie nouvelle. Arioste précise la féerie de Bojardo, il la sculpte en vers parfaits et délicieux : les fées, peintes à fresque chez Bojardo, nous apparaissent modelées en relief chez son glorieux successeur.

De riches notes humaines, demeurées muettes à travers la délicieuse fanfare de l’Orlando amoroso, s’éveillent dans le concert de l’Orlando furioso.

Et la langue italienne va resplendir chez l’Arioste d’un prestige et d’une beauté, que ses prédécesseurs directs ne soupçonnèrent point.


V

LE ROLAND FURIEUX


Ferrare fut pour l’Arioste une ville d’élection.

Il vécut à la cour et près des grands, correspondant avec les princes, les cardinaux, les humanistes, les princesses érudites. Nul ne fut plus épris que lui du beau parler toscan, et peut-être l’aima-t-il chez une fille de Florence, car son plus profond amour paraît avoir eu pour objet une Florentine, Alessandra Benucci, qu’il passe pour avoir épousée secrètement ; mais, d’après Carducci, les lettres conservées d’Alessandra sont assez loin de la pure forme toscane.

De vieux auteurs attribuent à l’Arioste un certain Rinaldo ardito.

Son imagination se serait complu, dans cette œuvre, à dessiner la figure d’une fée ennemie de l’Amour ; mais il la faisait tuer par un certain Ferraù. Elle mourait, cette fée rebelle ; et c’est une amoureuse, Alcine, qui nous apparaît comme la principale fée du Roland furieux comme une des principales héroïnes de l’Arioste, réduite à souhaiter la mort sans pouvoir mourir.

L’Arioste, en 1516, devint, pour les siècles, le poète du Roland furieux. Comment résumer, en une froide prose, cette furie de couleurs, de mouvement, de combats, d’amour, de strophes, de rimes, où le pauvre Roland, toujours brave, toujours dupe, toujours aveugle en amour, toujours affamé de coups d’épée, passe, crie, gesticule, risque cent fois sa vie, et reprend à travers le monde ses courses périlleuses et désordonnées ? Un autre paladin, Renaud, lui dispute la belle, mais, indifférente à ces soupirants illustres, Angélique aime le jeune Médor, dont la jeunesse et la beauté remplacent la gloire des deux autres. Quand Roland découvre l’idylle d’Angélique et de Médor, sa fureur jalouse est telle qu’il en perd la raison. Il faudra qu’Astolphe la retrouve pour lui dans la lune, cette pauvre raison de Roland qui ne nous a jamais paru trop stable, et que l’on nous représente égarée au milieu d’allégories ne manquant ni de mélancolie, ni de malice, ni de fantaisie, mais ces allégories ne constituent pas une féerie, bien qu’Arioste nous y fasse apparaître les Parques, vénérables aïeules des fées.

La douleur de Roland est décrite avec des accents de passion et de beauté, qui rehaussent l’étourdissant poème, et cependant l’Arioste ne veut pas que Roland absorbe tout notre intérêt ; il en exige une part pour Roger et Bradamante, qui donneront naissance à la future famille d’Este, et qui, méritant pour elle certaines prédilections du destin, deviendront le centre principal des influences féeriques.

Que dire de l’ensemble ? C’est un cortège, une chevauchée emportée dans un tourbillon de fanfares. Hommes et femmes se précipitent. Toutes les épées sont fantastiques, tous les bijoux sont merveilleux. Nulle part, ailleurs, on ne vit pareils écrins féeriques. N’essayez pas un anneau, ne touchez pas un bracelet, avant de savoir quelles en sont les propriétés mystérieuses. Ne froissez pas un arbuste : il soupirera et se plaindra, et c’est l’âme d’un preux qui pleurera dans ses rameaux. Surtout ne franchissez pas le seuil d’un palais inconnu : sait-on les pièges qui vous y guettent ? Évitez même de caresser un petit chien, il sera peut-être la fée Manto, tour à tour serpent ou chien, quand elle n’est pas une belle jeune femme, et si, pour donner la richesse à l’un de ses favoris, elle prend cette forme de petit chien, comment affirmer que vous auriez l’heur de lui plaire ?

Ah ! quel monde étrange est celui-là ! Les choses ont une tendance à ne jamais y être ce qu’elles paraissent. Mais vous n’avez le temps ni de vous étonner, ni de protester. Les princesses de féerie succèdent aux paladins, les monstres suivent les enchanteurs, les guerriers se regardent et se défient. Ici, résonne l’orchestre d’un bal ; ailleurs, la mêlée d’une bataille. Un même rythme emporte cette foule chatoyante qui s’affranchira parfois de la raison, du bon sens, de la logique, de la morale, de toutes les disciplines, sauf de celle qu’impose la cadence harmonieuse des rimes. Que d’épisodes s’enchevêtrent sur une trame légère ! Épisodes brûlants, pittoresques, élégants ou risqués !

Chacun pourrait donner le sujet d’une comédie, d’une nouvelle ou d’un drame, et, si rapides qu’ils soient, ils permettent au poète de jeter, çà et là, des vers brillants ou langoureux, sans profondeur excessive, des vers exquis et parfumés comme les jardins d’Italie. Petits poèmes qui pourraient se suffire, encadrements parfois délicieux, et tels que la Renaissance se plaît à en dessiner autour d’une tapisserie, à en sculpter autour d’une porte ou d’une fontaine… C’est le lamentable abandon d’Olimpia trahie par son époux Bireno, et, après la mort du perfide, épousant le roi d’Irlande, amoureux de sa beauté. C’est l’ogre, petit-fils du Cyclope de l’Odyssée et ancêtre de l’ogre du Petit Poucet, qui, de même que son descendant, a une femme apitoyée sur ses victimes. C’est la tragique aventure de Ginévra, dont Shakespeare se souviendra dans Beaucoup de bruit pour rien.

L’Arioste semble un éternel pêcheur dans l’océan du passé ; il y plonge des filets qu’il en ramène lourds de trésors de toute provenance, mais voilà qu’il se fait précurseur et qu’il esquisse un « scénario » digne de l’incomparable poète anglais. Et c’est une scène toute faite pour les dramaturges prochains que celle de Dalinda, revêtue des parures de la princesse qu’elle trahit, descendant de la galerie par l’escalier extérieur du palais, en robe blanche, fleurie d’or, amoureuse et dupe, inconsciemment perfide… C’est un charmant tableau et c’est un joli conte, digne d’amuser les beaux seigneurs entre deux joutes, les belles dames entourées de leurs nains, de leurs oiseaux, de leurs chiens… Car il ne s’agit que de passer le temps.

Le fil des aventures attribuées par le poète à Roger dessine les plus fantasques arabesques et brode des méandres les plus capricieux l’étincelant tissu du poème.

Deux combats se livrent autour de ce héros : ils intéressent tous deux sa destinée et sa conscience : Melissa lutte contre Atlante, Atlante le magicien, qui, croyant avoir lu dans l’avenir que son élève Roger mourra chrétien et trahi, s’évertue à entraver son mariage et sa conversion ; et puis, à côté de cette lutte, un autre duel s’engage entre Alcine et Logistilla, les deux sœurs fées, qui représentent la sagesse et la volupté.

Bradamante, la belle et chaste fiancée guerrière, est, en ce qui concerne Roger, l’instrument du destin. Melissa travaille donc à réunir les fiancés, Atlante à les séparer.

Quand la belle guerrière Bradamante, victime d’une trahison, roule au fond de l’abîme avec le cheval qu’elle monte, elle se trouve dans une sorte de crypte où elle aperçoit un tombeau. Ce lieu paraît être l’objet d’une vénération particulière. Des colonnes d’albâtre l’enrichissent, et une lampe l’illumine. L’architecture en est belle. Une femme aux cheveux dénoués se montre, qui salue la jeune fille par son nom. C’est Melissa qui, même alors que l’Arioste l’appelle une magicienne, est bien réellement une fée douée des attributs féeriques, y compris le don des métamorphoses, et nous transporte dans le monde des vieilles féeries médiévales, en nous apprenant que le tombeau est celui de l’enchanteur Merlin. L’esprit de Merlin demeure et plane sur cette tombe, car les bienheureux refusent de l’accueillir dans leur séjour. Cette grotte, explique Melissa, fut édifiée par Merlin lui-même. Une voix sort de sa tombe, prédisant les choses futures.

Les souvenirs classiques et chevaleresques se combinent entre eux dans le personnage de Melissa. Elle veille sur le tombeau de Merlin, elle évoque la vieille aventure qui mit l’enchanteur au pouvoir de la Dame du Lac ; elle fait apparaître aux yeux de Bradamante les héros de la maison d’Este qui, d’après la légende, seront ses descendants. Et Bradamante écoute Melissa célébrant la gloire de sa postérité, mais elle ne l’écoute pas plus attentivement, peut-être, que la marquise de Mantoue, dans les délicieuses retraites de sa grotte ou de son Paradiso, n’écoutera l’Arioste lui-même vantant l’illustre lignée de ses ancêtres, les princes et les dames de la maison d’Este.

Cette Melissa, le plus souvent, est l’auxiliaire de la raison, de la vertu, de l’amour légitime et fidèle. Ailleurs, elle se montre plus malicieuse et plus perfide que nous ne l’avions d’abord supposé : elle joue auprès d’un seigneur un personnage singulier, en voulant lui donner des soupçons sur la fidélité de sa femme, et l’engager à rompre la foi conjugale. Elle lui offre une coupe enchantée, où ne peuvent boire que les maris dont l’épouse est irréprochable. La première épreuve ayant affirmé la vertu de la belle, Melissa imagine un stratagème qui en triomphe, et brouille ainsi cet honnête ménage. Pourquoi cette coupe ? Pourquoi ce nouvel aspect de Melissa ? M. Pio Rajna nous l’apprend : c’est parce que Melissa n’est autre que Morgane, la sombre fée des romans d’aventure, la fée de la Table Ronde. Bien que le nom de Morgane soit donné par l’Arioste à une sœur d’Alcine, Morgane revit en Melissa et garde encore la tombe de celui qui fut son maître : l’enchanteur Merlin. Le trait de la coupe, que l’Arioste prête à Melissa, appartient également à Morgane.

Si Shakespeare eût créé cette Morgane-Melissa, il l’eût douée d’un regard ardent, inoubliable comme une énigme. Étrange vision que celle de cette femme échevelée aux yeux hagards, qui semble tout oublier du présent pour n’écouter que la voix de l’avenir et du passé — ces deux éternités de l’homme, dirait Pascal, — entre lesquelles le présent n’est que l’imperceptible point. Les événements ne défilent devant elle que comme la préparation des temps futurs. Après ses douloureuses amours, après ses apparitions au bord des fontaines, après ses dons aux naissances des preux, après ses retraites dans l’île d’Avalon ou dans la forêt de Brocéliande, cette triste et passionnée Morgane serait là, gardienne mystérieuse d’une tombe, demandant au passé le secret de cet avenir.

Cette conception est d’un poète, et, surtout, d’un poète de la Renaissance. Le véritable enchanteur de cette époque, c’est le passé païen auquel on demande toutes les leçons de la vie, c’est l’esprit de la Grèce qui plane sur les sarcophages de marbre, et qui parle en usant de la voix de Platon ou de Sophocle, sortie, harmonieuse et vivante, des ruines et des tombeaux. Non épuré, cet esprit ne saurait être accueilli dans la région des vérités bienheureuses. Il y a trop d’ombres parmi ses clartés, trop de scories mélangées à son or. Mais les hommes peuvent en extraire l’or et en discerner les clartés. Alors ils reçoivent de hauts enseignements, ils écoutent de belles maximes. D’ailleurs personne, ici, ne nous demande de nous arrêter pour réfléchir. L’Arioste déroule une série de tableaux et d’aventures ouvrés et brodés sur un tissu de soie, d’or, de pierreries ; c’est presque un bibelot — un bibelot de prix — à côté du grand art austère et pur qui découvre à notre âme des retraites profondes où elle s’enveloppe de paix éternelle.

Melissa donne à Bradamante le moyen de dérober l’anneau de Brunel, l’ancien anneau d’Angélique, devant aider la belle amazone à délivrer son fiancé de la prison qui le retient. Cette prison, vous le devinez, est une invention d’Atlante.

Atlante ne peut être qu’un magicien, puisqu’il n’y a plus de chevaliers-fées, plus même d’hommes-fées, mais les occasions ne nous manquent pas de constater que magiciens, magiciennes et fées sont très proches parents les uns des autres, et voisinent dans le royaume de féerie. Son formidable château d’acier reluit au soleil et se dresse sur un pic inaccessible. Où Arioste a-t-il rêvé ce château d’acier ? Quelque donjon haut perché lui en fournit sans doute le modèle, et l’imagination artistisque, qui tend à prendre les objets réels pour la base de ses rêves, n’eut qu’à outrer fort légèrement la réalité pour ébaucher le castel d’Atlante. Nul sentier n’y mène. Le magicien y rentre, monté sur l’hippogriffe.

L’Arioste décrit magnifiquement l’apparition d’Atlante. Cet hippogriffe est un grand cheval ailé aux couleurs variées, et son cavalier revêt une armure solide et lumineuse. Bradamante l’aperçoit de l’auberge où elle est descendue. Tout le monde est aux fenêtres et aux portes. Les commentaires vont leur train. « C’est un enchanteur qui passe souvent par cette contrée ! Souvent il emporte de belles dames, et les chevaliers qui vont à son château n’en retournent point ! » Atlante, sur son cheval ailé, méprise ces commentaires. Mais Bradamante songe qu’au château d’Atlante Roger est captif, et elle médite de le délivrer. Elle y réussit, après avoir subi sans sourciller les attaques du cheval ailé, les projections éblouissantes du bouclier magique. On dirait ici que le poète prévoit les inventions de notre temps. Bradamante lie le magicien avec la chaîne qu’il lui destinait ; vaincu, désolé, pleurant, il avoue que sa trop grande affection pour Roger son ami et son élève lui a inspiré de dresser sur le roc son château inaccessible, et d’y retenir le fiancé de Bradamante ; il a attiré dans ce castel magique une nombreuse compagnie, afin de le désennuyer. Atlante, sur l’ordre de la belle guerrière, rend libres ses prisonniers, mais, délivré, l’impétueux Roger ne sait résister au désir de l’espace ; il quitte son propre cheval Frontin et s’élance sur la monture ailée, sur l’hippogriffe, séparé encore une fois de Bradamante.

Roger, chevauchant l’hippogriffe, court de merveilleuses aventures ; et cet hippogriffe d’Atlante, comme toujours animé de l’esprit de son maître, emporte son hardi cavalier loin de la fidèle et noble fiancée. Roger, sur l’hippogriffe, arrive dans un jardin baigné d’une fontaine et ombragé de myrtes, de lauriers, d’oliviers, de cèdres. Son coursier tente de ronger un de ces myrtes, quand de l’arbuste sort une voix humaine en laquelle Roger reconnaît celle du paladin Astolphe, un des preux de Charlemagne. Le jardin appartient à la fée Alcine, véritable fée de la volupté, qui lutte toujours contre sa sœur Logistilla, protectrice de la raison et de la vertu. Fidèle à son art des tableaux heureux et des contes variés, le poète sait nous redire dans son propre langage l’histoire de l’antique magicienne. Le myrte est renouvelé de l’Enfer dantesque où certains damnés, transformés en arbustes, parlent, souffrent et saignent. L’aventure d’Astolphe est renouvelée de l’Odyssée, c’est l’aventure des compagnons d’Ulysse métamorphosés en pourceaux par la cruelle et séduisante magicienne Circé. Alcine est Circé, je vous l’avais bien dit. Une fois qu’elle était occupée à attirer des poissons par son chant, elle aperçut Astolphe qui lui plut, et décida de lui octroyer ses dangereuses faveurs. Astolphe se laissa enchanter par l’enchanteresse. Mais, alors qu’il s’éprenait de plus en plus, Alcine se lassait de cet amour ; de peur que ses anciens amants ne se permissent de la diffamer par le monde, elle avait coutume de les changer en arbres et en plantes, pour son jardin. Le pauvre Astolphe ne put échapper à la destinée commune. Arioste amollit ainsi Homère et Dante, mais, sans doute, les belles dames ne s’en plaignaient pas ; l’aventure des compagnons d’Ulysse était bien grossière, et le chant de l’enfer dantesque était bien tragique : on aimait mieux rêver un beau jardin d’oliviers et de myrtes, plein de soupirs de détresse et d’amour.

Roger n’est pas encore prémuni contre les séductions d’Alcine ; ne croyez pas qu’il y échappera. La fée a de puissantes ressources. Il a beau connaître le sort d’Astolphe et être aimé de Bradamante, il tombera dans les premiers filets qui lui seront tendus. Le géant Ériphylle, qui défendait l’entrée du palais d’Alcine, est abattu par la main de Roger. Mais enfin la fée elle-même apparaît, non pas en ennemie, mais en hôtesse empressée, blonde aux yeux noirs, comme Isabelle d’Este ; belle et souriante, au milieu d’une cour composée de mille jeunes beautés qu’elle efface toutes. Dès son premier sourire, Roger est conquis. Il n’y a plus d’amour : qu’importent le courage et la fidélité de Bradamante contre un sourire d’Alcine ? Il n’y a plus d’amitié : Roger se persuade qu’Astolphe a mérité son châtiment. La fée est amoureuse. Elle prodigue toutes les délices de son séjour féerique pour captiver Roger. Et il est vraiment délicieux, ce séjour féerique. Si nous voulons connaître la vie d’une cour de la Renaissance, il faut lire l’Arioste. Les cithares, les harpes, les lyres résonnent, comme devaient résonner au palais de Mantoue, sur des églogues de Virgile ou des sonnets de Pétrarque, le clavicorde d’ivoire, le luth d’argent, l’orgue d’albâtre qu’Isabelle avait commandé à Atalante et à Laurent de Pavie. Près des fontaines, à l’ombre des collines, on lit les « dires antiques des amoureux », et puis on chasse les lièvres craintifs à travers les fraîches vallées. Roger oublie sa vie de paladin. Hercule auprès d’Omphale, Ulysse auprès de Calypso, Énée auprès de Didon, avaient ainsi abdiqué leur force, abandonné leurs victoires ; c’est toujours la même scène qui se répète. Et certains traits nous rappellent qu’Alcine, plutôt qu’une princesse de la Renaissance, serait une de ces grandes courtisanes qui, pour le luxe et l’érudition, rivalisaient avec les princesses, une Tullia d’Aragon, par exemple. Roger est transformé. Alcine a caché ses armes. Il revêt les étoffes qu’elle a tissées et brodées pour lui. Le portrait que l’Arioste nous peint de Roger pourrait être signé d’un peintre du temps : « Il jouissait de la matinée fraîche et sereine, au bord d’une belle rivière qui descendait d’une colline, vers un lac limpide et riant. Tout son vêtement était mol et délicieux pour la paresse et la volupté, car, de ses mains, Alcine le lui avait tissé de soie et d’or, en un travail subtil. Un splendide collier de riches pierreries lui descendait du cou jusqu’à la poitrine ; et à chacun de ses bras toujours virils tournait un cercle brillant. On lui avait percé l’une et l’autre oreille d’un léger fil d’or en forme d’annelet, et deux perles y étaient suspendues, telles que n’en eurent jamais les Arabes, ni les Indiens. Ses cheveux étaient imprégnés des parfums les plus suaves. Toute son attitude était amoureuse… ». Qui dirait que plus d’un chevalier de Charles VIII, Louis XII et François Ier, attardé en Italie, ne se laissa pas ainsi amollir en subissant le prestige ensorcelant des villes trop douces !

Bradamante, désolée de l’absence de Roger, va consulter le tombeau de Merlin, et, grâce à Melissa, le désenchantement s’opère. Alcine apparaît à Roger, non plus avec les prestiges et la séduction de son art féerique, mais telle qu’elle est en réalité, laide, vieille, difforme, hideuse. Il n’a plus qu’une idée, celle de fuir la fée décevante. La transformation d’Alcine est empruntée au Purgatoire de Dante. Comment cette blonde fée aux yeux noirs est-elle devenue si rapidement une horrible vieille ? L’Arioste veut-il nous donner simplement à entendre que les artifices de la parure, en s’évanouissant, donneraient de semblables surprises ? Ou veut-il nous signifier que, si les âmes se faisaient visibles, nous assisterions à de pareilles métamorphoses ? Malheureusement, les âmes ne sont pas visibles, et les Alcines continueront à se confondre ici-bas avec les Bradamantes et les Logistillas.

Roger choisit un cheval sur lequel il s’élance et se dirige vers la demeure de la bonne fée. Quand Alcine s’aperçoit de son départ, il est déjà loin. Elle déchire ses vêtements, s’arrache les cheveux, donne des ordres pour qu’on le poursuive. Mais il a son bouclier enchanté. Toute la vallée résonne du bruit des cloches, des trompettes et des tambours. Alcine, préoccupée d’arrêter Roger dans sa fuite, laisse son château sans défense, et Melissa en profite pour rendre leur forme primitive aux anciens amants que la méchante fée avait changés en arbres, en fontaines, en rochers, en animaux. Ceux-ci se précipitent sur les traces de Roger, vers la demeure de Logistilla. Melissa découvre les armes qu’avait cachées Alcine, la lance d’or qui appartient à Astolphe, et elle monte avec Astolphe sur un même coursier pour aller chez Logistilla. Il faut gravir un rocher stérile sous l’aveuglante lumière et la brûlante chaleur d’un soleil ardent. Auprès du rocher, il y avait la réverbération de la mer. Pendant ce temps, Roger, à demi mort de fatigue, de faim, et de soif, chevauche le long du rivage. À l’ombre d’une tour antique au bord de la mer, il aperçoit trois dames de la cour d’Alcine, occupées à prendre une collation. Leur barque à voiles les attend. Elles sont étendues sur des tapis d’Alexandrie où l’on a disposé des vins et des gâteaux variés. Elles offrent à Roger de se reposer et de se restaurer, mais il sait qu’Alcine approche, et il ne veut pas perdre une seconde.

La fée l’accable en vain de menaces et d’injures. Enfin il trouve la barque et le nocher de Logistilla. Ce vieillard le félicite d’échapper à l’empire d’Alcine et de l’avoir démasquée avant le moment fatal de la métamorphose. « Logistilla, dit-il, t’enseignera des soucis plus nobles que les bains, la musique, les danses, les parfums et les mets… » Elle lui enseignera le souci des hautes pensées et de la beauté éternelle. Quatre messagères de Logistilla s’avancent. Les voyageurs arrivent au port où se tenait une flotte. Cette flotte bouleverse l’armée d’Alcine et reconquiert le royaume qu’elle avait autrefois enlevé à Logistilla ; l’armée d’Alcine est détruite. La malheureuse fée se sauve, pleurant plus son amour que sa puissance, et se lamentant de ne pouvoir mourir comme Didon et Cléopâtre…

Mais le fugitif est accueilli sur le rocher lumineux de Logistilla. Les parois en sont étincelantes comme le diamant. Chacun peut s’y mirer et s’y voir avec ses vices et ses vertus jusqu’au fond de l’âme. Évidemment, le spectacle devait être fort intéressant, et plus nouveau que celui des pays inconnus. De beaux et spacieux jardins fleuris de roses et de violettes, rafraîchis par d’éternels ombrages, s’ouvrent aux visiteurs et les récompensent de la dure montée. Et Melissa intercède pour que la belle et grave Logistilla ramène les égarés dans leur patrie.

Tout cela est élégant et froid. La fée Logistilla semble n’être qu’une belle abstraction platonicienne. Nous avons beau faire : dans la lutte d’Alcine et de Logistilla, nous ne verrons pas un drame de conscience. C’est un jeu d’esprit, ce n’est pas une chose d’âme. Rappelez-vous Dante égaré dans la forêt sombre et sauvage, au milieu du chemin de la vie ; rappelez-vous sa rencontre avec Béatrice au sortir du Purgatoire, et ces mots passionnés : « Regarde-moi, c’est bien moi qui suis Béatrice. » Ou plutôt, non, si vous voulez lire l’Arioste, n’évoquez pas le Christianisme vivant de Dante, auprès du Paganisme littéraire de la Renaissance, qui se mêle assez irrévérencieusement de quelques notions chrétiennes… Est-il besoin même de dire que vous chercheriez en vain, au front de Logistilla, l’auréole de poésie qui nous émeut au front de Mathilde et de l’incomparable Béatrice ?

S’il échappe aux filets d’Alcine, s’il est affranchi par Logistilla, Roger n’a pas encore désarmé le magicien Atlante. Comme les fées, les magiciens se montrent tenaces. Celui-ci ne renonce pas à tramer de nouveaux enchantements. Son château d’acier est détruit par la victoire de Bradamante, mais, s’il lui faut un autre palais, il le fera surgir. Ce sera un beau palais de marbres variés, construit sans doute sur le modèle de ceux qui enrichissent Ferrare, et, pour y attirer les hommes. Atlante n’a pas besoin d’aller chercher très loin ses pièges ; il use de ceux qu’il trouve dans leur propre cœur, que ce soit un cheval favori, une arme de prix, un ami de prédilection, une fiancée absente, une lointaine bien-aimée. Tels sont les jeux étranges du destin qu’Arioste s’amuse à faire miroiter devant nous.

Chez Alcine, c’est l’inconstance de Roger, qui mettait en péril le sort de son amour pour Bradamante ; et voici que chez Atlante c’est, tout au contraire, sa fidélité même pour Bradamante qui risque de lui faire perdre cette fiancée. Il voit l’image de Bradamante aux prises avec un géant ; il se précipite au secours, prenant l’image de Bradamante pour Bradamante elle-même ; et cette course héroïquement amoureuse le met à la merci du magicien. De même Roland va chez Atlante, parce qu’une apparition lui montre sa chère Angélique enlevée par un cavalier, et que, pour la délivrer, il se lance à sa poursuite, jusque dans le palais fatal. Il ne s’agit que de mirages. Tous les enchantements d’Atlante sont destinés à s’anéantir. Le Paladin Astolphe sera le libérateur des prisonniers ; il commence par être victime du magicien : comme il est descendu de cheval, et se penche vers une fontaine, afin d’apaiser sa soif, il aperçoit un paysan qui vole son cheval. C’est assez pour qu’il oublie sa soif et la malencontreuse fontaine. Il se précipite sur les traces du paysan, mais celui-ci franchit le seuil du palais pour disparaître, et le lecteur devine en cet événement une autre ruse d’Atlante. La grande habileté du magicien, c’est de tirer du penchant même de chaque homme le piège qu’il veut lui tendre, et personne ne résiste à ce jeu. Le pauvre Astolphe explore vainement les salles du palais enchanté. Fort heureusement, il porte sur lui un livre qui lui fut donné par une fée, et il y trouve décrits le palais fantastique, les inventions du magicien, et le moyen d’en triompher. Au seuil du palais, sous une pierre, gît, caché, l’esprit de ces enchantements ; si la pierre est soulevée, les enchantements seront anéantis, le beau palais s’évanouira. D’abord, le magicien n’est pas en peine de se défendre, et son procédé ne varie guère, mais il le retourne avec une habileté pleine de ressources, et qui fournit à la verve du poète un nouveau sujet de s’exercer. Roger, Roland cherchaient toujours leur belle et son ravisseur, et, naturellement, ils ne les rencontraient pas, lorsque, par un joli coup de féerie, chacun s’imagine reconnaître en Astolphe l’ennemi détesté qu’il poursuit. Tous les prisonniers qui furent aussi victimes d’une précédente illusion partagent maintenant cette illusion nouvelle : Astolphe apparaît à tous comme l’ennemi personnel. Le pauvre paladin va succomber sous l’assaut qu’ils lui livrent, car, si leurs imaginations divergent, leurs mouvements s’accordent parfaitement à faire de lui le but de leurs coups. Que d’humanité vraie se retrouve, en somme, dans un palais de féerie ! Astolphe a recours à son cor merveilleux, si terrifiant qu’il met ses adversaires en fuite.

Alors il détruit l’enchantement, et Roger reconnaît, parmi les captifs, la vraie Bradamante qui doit le conduire au baptême et au mariage, et dont toute la magie d’Atlante s’efforçait de l’éloigner.

« Roger, chante le poète avec l’incomparable musique des vers italiens, regarde Bradamante, et elle regarde Roger comme une grande merveille… Roger embrasse sa belle dame qui, plus que la rose, en devient vermeille. Ensuite, sur ses lèvres, il cueille les prémices de l’amour heureux.

« Ils renouvellent mille fois leurs embrassements, et les heureux amants s’étreignent et se réjouissent tant que c’est à peine si leurs cœurs sont capables de contenir leur joie. Cela les afflige beaucoup de penser que, tandis qu’ils étaient dans le palais d’erreur, ils ne s’étaient pas reconnus, et qu’ils avaient perdu tant de jours heureux ! »

Que veut dire le poète ! Y a-t-il, par le monde, de ces palais d’erreur, où ceux qui s’aiment et ont été fiancés l’un à l’autre par la destinée, ne se reconnaîtraient pas ? Roger et Bradamante, tout près l’un de l’autre, s’égarent à travers les détours du palais enchanté, comme des amoureux de Marivaux à travers les détours de leur propre cœur. Ce palais d’Atlante où l’homme erre à la poursuite de son rêve exista-t-il jamais ailleurs que dans le cœur humain ?

Déçu, vaincu, le vieux magicien mourra. Roger, accompagné des deux belles guerrières Bradamante et Marphise, arrive un jour près d’une tombe de marbre. Le poète nous dit qu’il aime Bradamante d’un amour de flamme, et qu’il éprouve à l’égard de Marphise un sentiment qui tient de la bienveillance. Mais Bradamante ne comprend pas ce sentiment, et elle est jalouse de Marphise. L’endroit où s’arrêtaient nos héros ressemblait à un bosquet. Des vers étaient inscrits sur le tombeau de marbre, mais ils ne songeaient point à les lire, pareils en cela à tant de voyageurs qui ne déchiffrent que leur âme, en cheminant par des contrées diverses. La fureur de Bradamante provoquait Marphise au combat, lorsqu’une grande voix sortit de la tombe de marbre. C’était la voix d’Atlante. Vivant, il avait trompé les hommes par ses enchantements auteurs d’illusions ; mort, il les apaisait par la vérité. Après avoir séparé Roger de Bradamante, il les réconciliait. Il leur apprenait que Marphise était, en réalité, la sœur de Roger.

Cela contribue à faire du vieil Atlante une des figures les plus étranges et les plus originales du royaume de féerie. Tout à sa tendresse aveugle, nous le voyons d’abord en lutte contre la destinée supérieure de son élève Roger ; après sa mort, comme pour réparer l’œuvre mauvaise de sa vie, il aide à sceller cette destinée.

Ainsi, dans l’épopée d’Arioste, se dessine le personnage d’Atlante, depuis le jour où, cuirassé de lumière, il chevauchait magnifiquement l’hippogriffe jusqu’à celui où, du sépulcre de marbre, sa voix montait dans le silence, car la mort n’avait pas éteint sa sollicitude pour Roger. Mais elle l’avait transposée du palais de l’erreur dans le domaine de la vérité.

Roger et Bradamante ne sont pas encore à la fin de leurs épreuves. C’est sous les auspices de Melissa que doit se conclure leur mariage longuement traversé. La fée leur offre, pour célébrer leurs noces, un dais brodé, rappelant l’origine troyenne attribuée à la famille d’Este. Melissa se montre fidèle à sa mission qui semble toujours être de relier l’avenir au passé, mission de tout point conforme à celle d’une grande ouvrière de la destinée.


VI

DE L’ARIOSTE AU TASSE


Quand la voix de l’Arioste se fut éteinte, les personnages de la légende carolingienne, ceux dont Bojardo comme lui-même s’était emparé, continuèrent à régner sur les imaginations. Jamais on ne se lassait d’entendre parler de Roland, de Roger, de Renaud, d’Angélique, de magiciens, de géants et de fées. Et l’on aurait toujours voulu du nouveau sur ces personnages. En vain Nicolo degli Agostini avait-il tenté de rendre la vogue aux aventures bretonnes : Lancelot et Genièvre ne détrônèrent pas Roland et Angélique. Il surgissait une nouvelle transformation de Roland amoureux, il apparaissait un Renaud furieux. Chaque héros de l’épopée avait son tour, et les poètes lui prêtaient de nouvelles passions ou de nouvelles conquêtes. Roland, Roger, Angélique, pouvaient se glorifier de leurs chantres attitrés. Mais les noms de Dolce, d’Ercole Oldovino, de Gianmaria Avanzi ne rivalisent pas avec celui de l’Arioste. Si l’on évoque les amours d’Angélique, ce seront quelques strophes du Roland Furieux qui chanteront dans les mémoires, plutôt que les poèmes de Vincenzo Brusantini ou de Marco Bandarini.

Comme c’était un jeu de faire s’enamourer les héros, les fées profitaient de cette tendance. Parfois une fée Argentine, parfois une magicienne du nom de Draga, déployaient toutes sortes de prestiges. Alcine reparaît encore dans ces poèmes tardifs, pour que Roger tombe de nouveau dans ses lacets, d’où une autre fée, Urgande, le délivre, et la carrière d’Alcine se prolonge, semble-t-il, indéfiniment : il sera longtemps question de combats qui la mettront aux prises avec Logistilla. Il y aura des enchantements et de la féerie dans l’Amadis des Gaules, dont Bernardo Tasso empruntera le sujet à l’Espagne, et dans Floridante, du même Bernardo Tasso. C’est une suivante d’Urgande, porteuse d’une épée, d’un anneau, d’une boule de cire qui ont la mine de talismans. C’est la magicienne Argea envoyant Floridante conquérir un oiseau qui dit le présent et l’avenir, et une épée vermeille qui détruit les enchantements. C’est l’intervention des fées Lucine, Morgane, Montane.

La poésie chevaleresque aux mains d’imitateurs sans génie perdra tout ce qu’elle avait de souffle ; il n’en restera plus que de sèches et fastidieuses parodies qui prêteront au burlesque, tandis que de bonnes âmes rêveront peut-être de la pure beauté des héros primitifs, sans parvenir à leur rendre la vie, et Graziano n’aura que peu de succès lorsqu’il composera pour elles, après tous les Rolands amoureux, furieux et furibonds, après la caricature de l’Arétin, une légende de Roland sanctifié, Orlando santo.


VII

LA CONVERSION D’UNE FÉE : ARMIDE ET LE TASSE


Un suprême rayon de poésie se pose encore sur Ferrare, illuminant le front dolent du Tasse. Fils du poète auquel on doit l’Amadis italien, et d’une mère, belle, recueillie, mélancolique, l’enfant de Bernardo Tasso et de Porzia de Rossi était né sur le rivage étincelant de Sorrente, rivage destiné aux suaves harmonies, puisqu’il devait inspirer à Lamartine des vers qui sont une caresse pour notre âme. Les sites les plus radieux ne peuvent qu’enchâsser la tristesse de la destinée humaine. Porzia, dans la gloire de sa nouvelle maternité, penchée sur son Torquato et sur la sœur aînée de celui-ci, la petite Cornélia, déplorait l’absence de son mari qui voyageait pour le compte du prince de Salerne. Elle veilla sur les premières études de son fils, puis la vie s’assombrit encore ; Torquato, séparé de sa mère, suivit son père exilé. Ce que fut la douleur de l’enfant, nous pouvons le concevoir, si nous songeons que, plus tard, au milieu de ses épreuves, il commençait à la prison de Sainte-Anne un poème demeuré inachevé, tout plein des nostalgiques chagrins de son jeune âge, de l’époque où il fut privé des caresses maternelles. Qui sait si cette première blessure imprimée à son cœur d’enfant n’épancha point pour jamais le suc de la souffrance et de la poésie ? Sans doute, le génie du Tasse nous révèle ce qu’il y eut de meilleur dans l’esprit de Porzia. Cette mère si belle, si douce et si triste, mourut. Le Tasse n’oublia ni cette séparation ni cette mort. Nos douleurs ne s’effacent pas, elles sombrent, et, quand une tempête remue les flots de notre âme, elles reparaissent, après des années, telles qu’aux premiers jours, debout et armées.

L’enfance et la jeunesse du poète se passèrent à Bergame, à Pesaro, à Padoue, à Bologne. Il écrivit des dialogues amoureux, un poème de Renaud, avant d’être le chantre d’Aminte et de Jérusalem ; il fut attaché au cardinal Louis d’Este, puis à son frère Alphonse, duc de Ferrare. Tragique et mystérieuse est cette vie du Tasse : il aima, chanta et souffrit. D’énigmatiques figures de femmes passent dans sa destinée. Une Lucrezia Bendidio, une Laure Peperara évoquent en lui d’amoureux poèmes. Lucrezia et Éléonore d’Este, sœurs d’Alphonse, jouent dans cette existence un rôle sur lequel on discute encore. En son immortelle Armide, on nous dit qu’il faut reconnaître, magnifiée et transfigurée par la poésie, Lucrezia d’Este, duchesse d’Urbin.

Voici donc la jeune sœur et l’héritière des Falérine et des Alcine. À proprement parler, elle n’est pas une fata, une fée, comme ses deux aînées ; elle est une maga, comme la Melissa de l’Arioste. Mais nous savons qu’il y a beaucoup de la Fata dans la Maga, beaucoup de ces sortes de magiciennes dans ces sortes de fées.

Et ce qui nous oblige à nous arrêter devant elle, c’est qu’elle est en possession de tout l’héritage féerique. Armide a la science des Viviane et des Morgane ; elle connaît l’art des enchantements, elle a reçu le don des métamorphoses, elle règne sur un Avalon, une île fortunée, et jouit d’un jardin plus exquis que ceux dont nous respirions les parfums mortels dans les poèmes de Bojardo et de l’Arioste. Merveilleusement belle, elle est la nièce d’un enchanteur qui l’a instruite, comme Merlin, jadis, instruisit Viviane et Morgane. Elle sera décevante comme la première et passionnée comme la seconde. Elle a les cruautés de Circé, les fureurs de Médée ; et, des farouches druidesses qui servirent de modèles aux primitives fées celtiques, la haine du Christianisme. Elle usera des procédés de Falérine et d’Alcine. De plus, il y a chez elle de ces cris que l’on admire chez une Phèdre, une Hermione ; et le Tasse nous dit joliment qu’elle unit tous les arts de la femme à tous ceux de la magicienne.

Sous un aspect éploré, elle se présente au camp des chrétiens ; elle réclame justice et protection. Sa vue suffit à enflammer d’un beau zèle pour la prétendue innocence persécutée nombre de jeunes et vaillants chevaliers. Ceux qu’elle entraîne demeureront ses victimes, sacrifiés à sa haine, jusqu’au jour où le Ciel les délivrera.

Alors elle jure ressentiment et vengeance. Par un stratagème, elle répand le bruit que Renaud a succombé, et elle attire le jeune et beau vainqueur dans une barque gracieuse, par la promesse d’un jardin merveilleux. Il aborde dans un site désert. Armide apparaît, émergeant de l’onde et chantant à la façon des sirènes. Par ses chants, elle le plonge dans une sorte de sommeil magique. Les vers du Tasse nous en disent assez sur ce chant, il est dangereux, il est perfide, car c’est lui qui provoque au fond du jeune cœur, comme pour s’attirer une réponse, toutes les voix endormeuses de la raison et de la conscience.

« Ô jeune homme, tandis qu’avril et mai tissent un manteau de soies vertes et fleuries, qu’un faux rayon de gloire et de vertu n’enveloppe pas ce tendre esprit : seul celui qui suit son propre attrait est sage, et à l’heure voulue, il cueille le fruit des années… Fous, pourquoi refuser le don précieux, quand votre jeunesse est si brève ? Des noms, idoles sans réalité, voilà ce que le monde appelle exploits et valeur. La gloire qui vous affola par la douceur d’un son, superbes mortels, est un écho, un songe, l’ombre même d’un songe qui, au moindre souffle, s’efface et s’évanouit. »

Renaud cède à l’assoupissement qui le gagne. Armide, triomphante, s’approche : il est en son pouvoir. Elle le regarde. Il est jeune, il est beau. Va-t-elle l’enchaîner, le tuer, comme le réclament sa haine et sa vengeance ? Non, et c’est bien plus humain, elle va tout simplement l’aimer. Armide est faible comme les autres fées qui seraient faibles parmi les femmes…

Elle va l’aimer au point de ne pas réfléchir que la victoire qui consiste à rendre Renaud amoureux d’elle, est beaucoup plus complète que celle qui consisterait à le faire périr. Les victoires de l’amour sont plus profondes que celles de la haine. Armide se penche sur le sommeil de Renaud ; elle l’enchaîne, mais de fleurs ; elle se penche, dit le suave poète, comme Narcisse au bord de la fontaine. Elle recueille, avec le fin tissu de son voile, les gouttes de sueur éparses sur le front de l’imprudent dormeur ; elle l’évente ; Renaud est le captif d’Armide, mais Armide est la conquête de Renaud. La belle magicienne transporte le chevalier dans l’île lointaine et délicieuse de la Fortune, où elle cache son amour et sa honte d’avoir ainsi trahi la haine au profit de l’amour.

Qui ne connaît ces strophes mélodieuses ? car tout le poème du Tasse est une ardente mélodie. M. Enrico Nencioni nous fait remarquer qu’avec le Tasse, la musique envahit la poésie italienne, que le seizième siècle italien, que la Renaissance italienne finissent sur le Tasse et Palestrina. Mais quelque chose recommence à l’heure où quelque autre chose accomplit sa destinée. La musique devait être par excellence l’art des temps modernes, la musique des mots comme celle des notes. Puis le Tasse excelle à nous montrer des âmes passionnées où la haine n’a qu’un pas à faire, pour se changer en amour. Et cela même nous rappelle l’art des transpositions musicales.

Il est toujours plein de musique et de mélodie, le légendaire jardin d’Armide, avec ses ombrages, ses parfums, ses fontaines, et ses oiseaux qui se jouent en modulations exquises sur le vieux thème païen de Carpe Diem.

« Regarde, dit le chant, regarde ; la rose modeste et virginale se dépouille de sa robe verte ; à demi visible, à demi cachée, d’autant plus belle que moins elle se découvre… Puis voici qu’elle languit et ne semble plus celle qui était désirée de mille jeunes filles et de mille amants… Ainsi déclinent, au déclin du jour de la vie mortelle, les fleurs et la verdure ; jamais avril ne revenant sur ses pas, elle ne refleurira ni ne reverdira. Cueillons la rose au brillant matin de ce jour qui perdra bientôt sa sérénité ; cueillons la rose d’amour, lorsque nous pourrons être aimés en réponse à notre amour. »

Si lointain que le Tasse veuille la faire apparaître, c’est toujours un jardin d’Italie que l’aspect de cette île évoque devant notre rêve, et le beau palais rond d’Armide pourrait être dû à quelque fantaisie d’un architecte ferrarais, émule ou successeur de ce Biagio Rossetti auquel on doit le Palais des Diamants.

Renaud est amoureux de la magicienne Armide, comme Roger le fut de la fée Alcine. Mais quand Armide s’éloigne, les deux envoyés des croisés se montrent, qui viennent, au nom du devoir belliqueux, réclamer Renaud dans sa voluptueuse retraite. La vue des armes suffît à l’éveiller de son funeste rêve, à le rendre à lui-même, et il part. De loin, Armide lui adresse des reproches entremêlés de sanglots et d’adieux. Elle ne se soucie plus d’être fée ou magicienne, elle ne veut être que femme, femme aimée, et il ne lui convient d’employer que les armes d’une simple femme. À quoi bon vaincre par la magie, si sa beauté est impuissante ? Voilà le moment précis où elle oublie tout son héritage féerique, où elle n’est plus que la sœur aînée des Ériphile et des Hermione, la grande passionnée, l’ardente amoureuse que le Tasse peignit magnifiquement, à côté de la chaste, hautaine et délicieuse figure de Clorinde. Il use de cette langue où semble avoir passé le je ne sais quoi de plaintif et de suave, dont s’imprègne la voix de la guerrière mourante, aimée de Tancrède, et qui s’insinue au cœur : « Un non so che di flebile e soave ch’al cor gli serpe. » Jusque dans le déchaînement de sa douleur furieuse et brûlante, Armide conserve quelque chose de cette plaintive suavité qui semble échappée de l’âme même du Tasse.

Les adieux de Renaud et d’Armide n’ont pas manqué d’inspirer Glück. Ils sont glorieusement beaux, d’une beauté de souffrance et de désolation, que surpasse encore peut-être dans sa douceur le fameux « Amico, hai vinto » tombé des lèvres de Clorinde expirante.

« Va-t’en, s’écrie Armide, dolente più che nulla, passe la mer, combats, travaille, lutte contre notre foi. Que dis-je ? Ah ! non plus mienne ! Fidèle, je ne le suis qu’à toi seul, ma cruelle idole… Qu’il me soit seulement permis de te suivre ! » Elle veut se venger, elle veut s’humilier, elle veut être ennemie, elle veut être esclave. « Armide, dit tristement Renaud en suivant les deux messagers de ses compagnons d’armes, tu as erré, c’est vrai, outrepassant les mesures, soit dans l’amour, soit dans la haine. » Abandonnée, la magicienne se souviendra de son immense pouvoir, et elle appellera l’orage pour la destruction du jardin délicieux et du palais féerique dont Renaud s’est enfui.

Telle fut la fin du jardin d’Armide, le dernier de ces jardins périlleux et passionnés qui fleurirent les épopées de la Renaissance. La terre et le rêve de l’Italie leur furent propices. L’île fortunée d’Armide fait songer à cette autre île, rêvée par Pétrarque dans son Triomphe de l’amour : « Où la mer Égée soupire et se plaint, gît une petite île molle et délicate, plus qu’aucune autre éclairée par le soleil et baignée par la mer… »

La soif de vengeance, d’abord, l’emporte chez Armide. Une fureur nouvelle l’anime contre ces chrétiens qu’elle a toujours haïs et qu’elle veut exterminer. Elle rejoint les armées musulmanes et s’allie aux forces d’Égypte. Mais, si vive que soit sa haine, son amour la dépasse encore. Pour constater la puissance de cet amour, il suffit qu’elle retrouve Renaud : après l’avoir reconnu, après l’avoir interpellé, elle s’évanouit et tombe, dit le Tasse, comme une fleur à demi brisée sur sa tige. Revenue à elle, elle répand de nouveau son âme en discours passionnés, et Renaud l’apaise, lui parlant de son amour, et souhaitant de lui voir partager sa foi. Elle soupire, vaincue : « Je suis ta servante ; dispose d’elle selon ta volonté, et qu’un signe de toi soit ma loi ». C’est ainsi qu’Armide, la magicienne Armide, vouée jusque là aux noires expériences de la magie, pour le service des puissances de ténèbres renonce à son art maudit et consent à se faire chrétienne.

Cette scène ne peut être considérée comme le pendant de celle où Clorinde demande à Tancrède de lui conférer le baptême ; l’élément chrétien qui donne une beauté si profonde et si poignante à l’épopée du Tasse n’y a pas la même vie, la même intensité : Clorinde garde sa beauté unique, et Armide demeure la sœur douloureuse des amantes : « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée !… »

Tout le rêve de l’Italie respire dans cette Jérusalem délivrée, rêve idéal ou passionné, car l’odeur des terrasses de myrtes et d’orangers semble avoir passé dans cette poésie, avec les échos d’ardentes et langoureuses sérénades : Tancrède chante son âme brisée par l’amour de Clorinde, Armide pleure son cœur meurtri par le regret de Renaud : c’est la plainte ou le sanglot de l’Italie amoureuse. Mais l’heure s’avance, les sérénades meurent au pied des terrassées de myrtes et d’orangers, il ne reste plus que des choses éternelles : la solitude, le silence rythmé par le battement de la vague sur une grève, le pur sourire des innombrables étoiles sur la cime du mont des Oliviers, le tintement d’une cloche lointaine au campanile de quelque monastère, le premier rougeoiement de l’aurore au bord d’un ciel où les arbres nocturnes commencent à s’effacer.

Quindi notturne, e quindi mattutine
Bellezze incorruttibili e divine

Ceux qui ont lutté, souffert, aimé, pleuré, s’apaisent, guérissent, expient et se consolent. C’est l’heure où Clorinde demande le baptême, de sorte qu’elle pourra dire à Tancrède : « Ne te chagrine pas de m’avoir ôté la vie mortelle puisque, en me l’enlevant, tu m’as fait don de la vie éternelle. » C’est l’heure où Renaud ayant quitté le séjour d’Armide partira pour l’entreprise expiatoire, d’où il reviendra assez fort pour conquérir à son tour l’âme de la magicienne.

Le Tasse mourut en 1595, quinze ans après la publication de la Jérusalem délivrée : il mourut en un jour de printemps, assez loin de Ferrare, dans le délicieux couvent de Saint-Onuphre qui garde une Madone du Vinci, et dont la terrasse domine la solennelle beauté du paysage romain. Cadre exquis pour la pacification d’une âme de poète ! Sait-on ce que fut sa vie persécutée et torturée de scrupules ? Sait-on ce qu’il y eut de vrai dans ses légendaires amours ? Il nous suffit de reconnaître en lui le chantre de Clorinde et d’Armide, et de le deviner aspirant à un perpétuel sursum corda, pour l’aimer, et, en quelque sorte, le comprendre. Armide nous a ramenés à son poète, et nous n’avons pas eu le courage de lui résister. Elle se retire, elle s’efface avec ses sœurs glorieuses, Herminie, et Clorinde, avec le chœur des chevaliers qu’elles aimèrent et troublèrent, et le Tasse reste seul, pâle et mourant, devant l’inoubliable paysage de Saint-Onuphre, mais la paix du ciel printanier se l’épand sur son âme, sur son cœur, ce cœur auquel nous sommes tentés d’attribuer le beau vers qu’il met sur les lèvres d’Armide :

« Tendre aux coups est mon cœur, amour le sait bien, qui, jamais, n’y envoya vainement une de ses flèches[1] … »

  1. Nous avons tiré grand profit, pour ce chapitre, du livre capital qu’a récemment publié M. Francesco Foffano sous le titre : Il poema cavualleresco (Milan, Vallardi).