La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/16

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 107-114).

Véritable histoire de revenant



AU printemps de 1898, je recevais instruction du surintendant des lignes télégraphiques du gouvernement de déblayer le terrain et de reconstruire quarante-sept milles de ligne entre Portneuf et Bersimis.

Le 1er avril j’arrivais à Bersimis. Un de mes amis, M. A. Lausier, était le télégraphiste en charge du bureau de répétition. Comme j’avais à passer quelques jours dans l’endroit, pour engager des hommes, et acheter des provisions, je me prévalus de l’obligeante offre de M. Lausier pour m’installer chez lui. Lui et sa famille de cinq personnes et une servante, occupaient une assez grande maison en bois qui avait ci-devant appartenu à la Compagnie forestière de Bersimis. C’était une bâtisse à deux étages, avec une annexe qui servait de dépense. Le rez-de-chaussée se composait de trois pièces : un petit salon, une salle à manger, une chambre à coucher et le bureau du télégraphe. Le deuxième étage comportait quatre chambres à coucher, dont l’une, dans l’encoignure nord de la maison, me fut assignée. L’entrée de ma chambre était juste à la tête de l’escalier. Celui-ci donnait sur la porte d’entrée à laquelle conduisait un petit passage. Une porte légère fermait l’escalier au pied.

Quelque peu fatigué d’une longue journée de marche je me retirai à bonne heure, et m’endormis promptement.

Vers 1 heure, je fus éveillé par un aboiement du chien de M. Lausier, un gros Terreneuve, qui était couché sur une carpette dans le petit salon. J’entendis aussi quelqu’un qui descendait l’escalier. Présumant que c’était quelqu’un de la maison, je m’assoupis de nouveau, et je dormais ferme jusqu’au matin.

Quand je descendis à l’heure du déjeuner, je remarquai que mon hôte et sa femme paraissaient avoir passé la nuit blanche. Comme il y avait deux jeunes enfants, je conclus que c’étaient eux qui en avaient été la cause.

Le deuxième soir, c’était un samedi, mon ami proposa que nous nous rendions, le lendemain, jour des Rameaux, avec son attelage de chiens, à la Mission des Sauvages, pour y entendre la messe. Sa proposition me fut tout à fait agréable. Elle me donnait l’occasion de rencontrer mon excellent ami, Mons. R., agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et en même temps, de présenter mes hommages aux Révérends Pères. Un de nos voisins qui était entré en passant, devait se joindre à nous dans notre course à travers la rivière.

Nous nous retirâmes sur les neuf heures et demie, car les gens à la campagne, et surtout ceux qui demeurent sur la Côte Nord, ne veillent pas tard. En souhaitant à tous le bonsoir, je remarquai pour la première fois, que j’étais tout seul en haut, que toute la famille couchait en bas et apparemment dans la même chambre. J’en fus quelque peu étonné, car la chambre n’avait environ que quinze pieds carrés. Enfin, ils avaient probablement quelque bonne raison d’en agir de la sorte, et ce n’était pas de mes affaires de m’enquérir quelle était cette raison. Je m’assis pendant quelques minutes dans ma chambre, compulsant certains comptes et autres papiers, puis je me mis au lit. Comme d’habitude, je fus vite endormi.

Vers la même heure, que la veille, je fus réveillé par les plaintes du gros chien en bas, et j’entendis comme quelqu’un qui rôdait et laissa tomber, quelque chose de lourd sur le plancher. Quelle servante sans souci ! pensai-je à part moi, et je me rendormis.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné à bonne heure, nous partîmes pour la mission où nous assistâmes à l’office.

La mission des Sauvages était dirigée par le P. Arnaud, un vénérable vieillard de 70 ans, qui avait passé cinquante ans de sa vie comme missionnaire chez les Indiens du Labrador. M’ayant connu enfant, son accueil fut tout à fait cordial.

— Vous allez venir dîner avec moi, Alex., me dit-il.

Comme de raison, j’acceptai.

Immédiatement après la messe, mon ami Lausier se rendit à la sacristie où il eut une longue conversation avec le Rév. Père.

Nous eûmes un excellent dîner, préparé par un cuisinier Indien, soupe aux fèves françaises, saumon bouilli, rôti de castor, avec légumes, prunes confites, fromage, claret et café…

En se levant de table, le Père Arnaud me dit :

— Venez à ma chambre, je désire vous parler.

Il m’apporta des cigares et me fît signe de m’asseoir.

— J’apprends, dit-il, que vous logez chez M. Lausier depuis votre arrivée.

— Oui, mon Père, répondis-je.

— Avez-vous remarqué quelque chose d’étrange dans la maison, ou entendu des bruits la nuit ?

— Oui, en effet, j’ai entendu du bruit. Et je rapportai ce que j’ai déjà raconté, en ajoutant que je croyais que c’était la servante ou quelqu’un de la famille.

— Pas du tout, interrompit le bon Père, les gens de la maison se tiennent tous ensemble, parqués dans une chambre et n’osent pas bouger.

Il se mit alors à me répéter tout ce que M. Lausier lui avait conté.

Quelque huit ou dix jours auparavant mon arrivée, toute la famille avait été éveillée en sursaut durant la nuit par un hurlement qui n’avait rien d’humain, et par des bruits de pas dans la maison. La servante et les enfants qui dormaient en haut, descendaient en criant. Le chien avait aussi entendu le bruit et avait furieusement aboyé, Lausier avait sauté de son lit, allumé une lampe, en entendant le hurlement, et avait aussi entendu des bruits de pas. Un fusil d’une main et la lampe de l’autre, il avait fait le tour de toutes les chambres et n’avait rien trouvé.

Chaque soir depuis, et vers la même heure, les pas et les coups recommençaient. Lausier et sa famille étaient tellement effrayés et harassés de la chose, qu’ils avaient décidé d’abandonner la maison, à moins d’un changement.

— Naturellement, ajouta le Père Arnaud, vous savez que c’est la maison où M. Le J. — se suicida il y a deux ans, et Lausier croit que c’est l’âme de LeJ. qui hante la maison. Il m’a prié de dire une grand’messe pour le repos de son âme. C’est une très bonne pensée de sa part, mais je ne crois pas que LeJ. soit pour quelque chose dans cette affaire. Maintenant, Alex, je sais que vous ne vous laissez pas facilement effrayer ; je voudrais bien que vous cherchiez et trouviez la cause de tout ceci.

Il m’insinue qu’il était possible qu’un voisin, sachant que Lausier était un tant soit peu superstitieux, avait essayé de l’effrayer.

Je lui promis que je ferais de mon mieux et que je le mettrais, dès le lendemain, au courant de ce qui pourrait arriver.

Là-dessus, lui souhaitant le bonjour, je repartis avec Lausier pour la station télégraphique.

Durant la soirée, une couple de voisins vinrent causer, mais il ne fut pas le moins du monde question du prétendu revenant ou esprit qui hantait la maison. Au départ des visiteurs, je remarquai que mon ami verrouillait et barrait soigneusement la porte de devant. Souhaitant le bonsoir à la famille, je me retirai, et pris grand soin de bien fermer la porte de l’escalier du passage. Bien déterminé à savoir de quoi était fait le revenant, je sortis de mon sac de camp un manche de hache de relai en noyer dur, que j’avais apporté. Il mesurait environ dix-huit pouces de long, et était assez lourd pour infliger un bon coup. Je le mis sur la table, je pris un livre et me suis mis à le feuilleter. Onze heures sonnèrent ; c’était l’heure du revenant.

Pas le moindre bruit ! Allais-je être désappointé ? Ce fut bientôt onze heures et demie, et pas le moindre revenant en vue. Évidemment, il n’était pas en veine de politesse. Je m’endormais ; j’avais une longue course à faire le lendemain. Mettant quelques allumettes à ma portée, j’éteignis la lampe et me couchai.

J’avais à peine mis la tête sur l’oreiller que j’entendis un léger coup sur la maison, puis des pas. Je prêtai attentivement l’oreille dans le silence absolu qui régna pendant quelques instants. Alors, j’entendis distinctement des pas régulièrement cadencés, quelqu’un gravissait l’escalier. C’était pour moi le moment.

Je sortis du lit sur la pointe des pieds, en m’armant du manche de hache ; j’avais laissé ma porte de chambre entr’ouverte tout exprès. Je me lançai du côté de l’escalier les deux bras tendus pour m’appuyer de chaque côté. Je me heurtai en bas à la porte qui était restée fermée. Je l’ouvris et entrai dans le petit salon. Le chien était près du poêle, grondant. Rien de visible. Mais, attendez ! Qu’est-ce que ça pouvait être ? Des pas résonnaient dans ma chambre. Ça commençait à être intéressant. Je courus à l’escalier, j’en fermai sans bruit la porte Monté à ma chambre, j’en fermai aussi la porte et j’allai de suite à la table. J’étais à faire prendre une allumette, lorsque, histoire peut-être de me narguer, il se produisit un coup énorme, ratentissant, et assez violent pour en faire trembler toute la maison ; puis ce fut une suite de pas précipités dans l’escalier, et, après cela, silence complet.

Le coup était apparemment venu en dessous de mon lit ou du coin de ma chambre donnant sur le nord, comme je l’ai déjà dit. J’allumai la lampe, et je fis le tour de la chambre. Tout était exactement dans le même état qu’au moment où je m’étais couché. Redescendant l’escalier, j’en trouvai la porte toujours close, et la porte de devant verrouillée, comme l’avait fait M. Lausier. Je retournai en haut et j’examinai les trois autres chambres. Rien à noter là non plus. Le revenant était venu et reparti sans nous donner d’entrevue. C’était bien regrettable ; mais il n’y avait pas de ma faute. Je regardai à ma montre, il était minuit et demi. Je n’avais pas de temps à perdre, si je voulais me reposer un peu. Éteignant la lampe, je me recouchai et dormis tranquillement jusqu’au lever du jour, alors que j’entendis M. Lausier allumer son poêle.

Je descendis et lui souhaita le bonjour.

— Bonjour, me dit-il, je vous ai entendu marcher et descendre. Comme de raison, vous n’avez rien vu.

Je confessai que non.

— C’est comme rien ; fit-il. J’ai aussi fait le tour partout, la semaine dernière. Je sais que c’est l’âme de LeJ. C’est justement dans cette chambre-ci qu’il est mort, le pauvre garçon. Son âme aujourd’hui est à expier ses fautes. J’ai fait chanter une grand’messe pour lui, et le Père Arnaud m’a promis qu’il ferait prier spécialement à son intention cette semaine, de sorte que j’ai confiance que nous serons bientôt délivrés.

Cette croyance était si profondément ancrée chez lui, que je vis qu’il était inutile de discuter avec lui, sans avoir de preuves tangibles à lui donner. La nuit avait été très belle et le froid bien modéré ; comme la chose arrive fréquemment au printemps, le sol était couvert de frimas. Ça et là, sur la pointe sablonneuse, se voyaient encore des traces de neige. Il y avait donc chance de découvrir s’il n’y avait pas de voisins au fond de l’affaire. Je fis le tour de la maison, en examinant minutieusement le sol gelé. Hello ! Qu’est-ce que ça voulait dire ? Je me trouvai en face de deux taches fraîches de sang ! Je me baissai jusqu’à terre. Il y avait des pistes de quelqu’animal, venant du côté nord de la maison. Je les suivis et j’arrivai à la fenêtre de la dépense. L’un des carreaux de vitre du bas était brisé, et le châssis était maculé de sang et garni de poil de chien. C’était évidemment la sortie du revenant, et ça me fut grande satisfaction de constater que le revenant était un quadrupède.

Rentrant dans la maison, je dis à mon ami que s’il me permettait d’aller avec lui dans sa dépense, je pourrais problabement lui montrer par où l’esprit de LeJ… entrait et le volait.

En effet, c’était juste ce que je soupçonnais. Il manquait plusieurs morceaux de bœuf et de porc. Comme c’était le carême, Lausier avait accroché cette viande dans le haut de la dépense, en attendant le jour de Pâques.

Ce qui était arrivé était tout à fait limpide pour moi.

Le premier soir, quand le chien, un gros Husky, qui appartenait au courrier, avait enfoncé le carreau et s’était coupé profondément à la tête, la douleur lui avait fait pousser des hurlements. Par après, les nuits suivantes, dès que les lumières s’éteignaient, il entrait dans la dépense, grimpait en haut et sautait après un morceau de viande qui, gelé dur comme il était, tombait sur le plancher avec un fracas de marteau d’enclume, faisant trembler toute la maison. L’escalier, qui était accotée à la maison, était fait de planche d’un pouce. Comme il se trouvait vis-à-vis de celui de la maison, lorsque le chien y grimpait, dans le silence de la nuit, on aurait pu jurer que quelqu’un montait l’escalier à l’intérieur du logis. La fenêtre fut fermée avec des planches, et l’esprit de LeJ… se mit au repos, tout comme du reste, Lausier avec sa famille.

— Il n’y a qu’une chose que je regrette me dit mon ami, c’est d’avoir donné trois piastres pour une grand’messe.

Le vieux Père Arnaud ria de bon cœur, lorsque je lui racontai l’histoire.