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La vieille pendule

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La Vieille Pendule

Gilbert Savin tourna la clé, poussa la porte, puis s’effaça.

— Passez, madame, dit-il, avec une politesse enjouée.

Onduleuse sous son long manteau, Henriette s’avança. Mais, le pied sur le seuil, elle se retourna vers son mari. Les yeux dans les yeux, ils se sourirent, graves et troublés. Le vagabondage enivré du voyage de noces s’achevait là : ils entraient au logis où les attendaient les rêves, les espérances, les devoirs et les soucis de la vie journalière.

Le train du Simplon venait de les amener, d’une traite, de Stresa à Paris. Encore éblouis des mirages lumineux d’une région enchantée, ils s’attristèrent, en trouvant la ville fangeuse, bruyante, sous le ciel fuligineux d’octobre. Henriette, blottie contre son mari, eut un soupir :

— Ah ! ces pauvres qui se démènent parmi les cloaques !… Et, demain, nous serons comme eux, haletants, pressés, mouillés ! Si l’on avait pu rester là-bas toujours, dis !… Quelle fête permanente pour les yeux et le cœur !

Mais Savin, de la portière, tendait vers la rue fourmillante un regard intéressé :

— À la longue, peut-être se lasserait-on du bleu éternel !… On s’endort, là-bas, sous les molles caresses du soleil. Ici, il faut combattre, agir… Dans ce milieu excitant, l’énergie s’exalte, l’esprit s’allume…

— C’est vrai !… Et Paris possède aussi de nobles paysages, convint Henriette, se penchant pour considérer Notre-Dame, dressant, dans la brume, sa carène fantastique aux avirons dentelés.

De brusques impressions, au passage, ravivaient leurs souvenirs. Henriette salua, d’un mot, Cluny et le Collège de France, deux amis de sa jeunesse studieuse. Gilbert, au coin de la rue Soufflot, entrevit le café, cénacle d’esthétique et d’éloquence, où, autrefois, il se grisait d’enthousiastes théories et de paroles sonores, devant un bock, lentement dégusté.

Cet aperçu soudain du temps passé lui fit mieux sentir la douceur et l’éclat du présent. Il s’avoua heureux, au delà de ses primes ambitions. La fortune lui avait souri sans trop le laisser languir. Après un double début dans une revue très littéraire et sur la scène de l’Odéon, Gilbert, en peu d’années, s’était acquis une réputation estimable, comme romancier et comme poète dramatique. Une collaboration régulière à un grand quotidien achevait d’affermir sa situation matérielle… Et, enfin, pour compléter cette série de bonheurs, Savin rencontrait à l’improviste, dans une banale soirée bourgeoise, celle qu’il devinait aussitôt la compagne rêvée…

Bien sûr, ils étaient prédestinés…, car, dès la première valse, ils perdirent la mesure…

Gilbert eût épousé sans dot la jeune fille couronnée d’or pâle, dont la fine beauté réalisait son idéal d’artiste. D’aventure, l’élue de son cœur se trouvait nantie d’un honorable patrimoine, maîtresse de ses destinées, orpheline, sous la garde d’indulgents grands-parents. Promptement, l’accord fut conclu. Et le mariage de la petite-fille du docteur Bouligny avec M. Gilbert Savin, homme de lettres, s’inscrivit aux échos mondains.

Du jour mémorable, six semaines les séparaient ; six semaines féeriques qui valaient six vies.

Maintenant, il fallait revenir vers le monde oublié. Six semaines, amants insouciants et libres, en passant la porte du logis conjugal, ils se sentaient époux, c’est-à-dire des alliés inamovibles, responsables du bonheur l’un de l’autre. Et ces idées les rendaient subitement sérieux.

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— Madame ! Monsieur ! Enfin !… Que vous devez être fatigués !… Un si long voyage ! Ça va vous sembler bon d’être chez vous !…

La vieille femme de chambre d’Henriette étourdit quelque temps ses jeunes maîtres de ses soins empressés. Elle dut les quitter pour s’occuper des bagages. Henriette et Gilbert, seuls dans le salon, se tendirent les mains :

— Chez nous !… Oui, c’est bon d’être chez nous, n’est-ce pas, chérie ?

Ils s’embrassèrent, d’un long baiser recueilli, comme pour renouveler leurs fiançailles. Puis Henriette, par-dessus l’épaule de son mari, jeta un coup d’œil complaisant autour de la pièce.

— Chez nous !… Et c’est gentil hein ! Nous nous plairons ici…

Elle l’entraîna, attirée par les bibelots aperçus, et tourna les commutateurs. Les tulipes roses s’éclairèrent. Henriette, amusée, courait d’un angle à un autre, redressant un tableau, reculant un vase, entrant déjà dans son rôle de maîtresse de maison. L’aménagement s’était accompli dans les jours précédant le mariage, sans qu’elle pût surveiller les détails de cette installation. Aussi, la jeune femme fut-elle vite captivée par l’intérêt de cet inventaire.

— Tiens ! le petit bureau Louis XVI où je serrais tes lettres… Et, sur la tablette, cette coupe de Venise où tu nous offris des bonbons, à tante et à moi, quand nous visitâmes ta garçonnière. Ah ! cher ami, que j’étais confuse et intimidée ! Les choses qui t’entouraient parlaient tellement de toi !

— Et, si elles étaient de fidèles interprètes, elles devaient te dire : « Venez vite, princesse blonde !… Notre patron languit de vous et nous oublie… Venez vite nous animer de votre jeunesse charmante !… Nous serons les amis discrets de votre bonheur ! »

— Et me voilà ! dit joyeusement Henriette, lançant un baiser à la ronde. Bonjour, amis !… Nous ne nous quitterons plus.

De pas en pas, la visite domiciliaire s’interrompait ainsi par des puérilités tendres ou de folâtres souvenirs… Cependant, Gilbert, à l’autre bout du salon, d’un geste emphatique, soulevait la portière persane.

— Viens voir mon chantier.

Ce lieu, consacré au rude travail de la pensée, l’ouvrier intellectuel l’avait voulu garder simple et austère. Autour des murs, tendus de toile ocrée, aucun vestige de ce bric-à-brac qui amuse la vue et distrait la méditation, mais des livres et des livres, pressant leurs rangées multicolores. Au-dessus des rayons, en face du bureau, La Victoire de Samothrace prenait son essor… Sur la table à écrire, un petit portrait de la mère de Savin, et une grande photographie où Henriette, fiancée, souriait avec une joie rêveuse…

La jeune femme eut l’impression de pénétrer dans un sanctuaire. Elle serra la main de son mari et parla bas :

— Je n’entrerai ici qu’avec ta permission. Moi seule, je chasserai la poussière en respectant ton désordre… Ne crains rien…

Tout à coup, une commotion rompit ce recueillement. Mme Savin jeta une exclamation, et pointa le doigt vers un objet dont la vue, tout à coup, la bouleversait :

— Comment ! Je retrouve ici cette horreur qui m’avait tant choquée, chez toi !… Tu m’avais promis de t’en défaire. C’est un oubli, n’est-ce pas ?… Mets vite au rebut cette machine abominable ! La concierge n’en voudrait pas !…

Son bras, raidi d’indignation, désignait une pendule, posée sur une console, dans le coin le plus reculé. Une pendule de zinc bronzé, à globe et à socle… dont le cadran servait d’appui à M. de Buffon, écrivant d’un air noble et inspiré, en compagnie d’un renard, d’un aigle, d’un crocodile et d’une couleuvre.

Henriette attachait une importance extrême au décor de son intimité. Ce monument en toc Louis-Philippe, détonnant comme une fausse note dans un élégant intérieur parisien, lui inspirait le plus violent dégoût.

— Oh ! Gilbert ! fais enlever cela vite, vite !… Je ne saurais supporter davantage cette chose lamentable ! C’est à en pleurer…

Elle se tourna vers Gilbert avec un désespoir enfantin. Son mari lui apparut raide, sombre, un peu pâli, et fixant sur la pendule des yeux troubles.

— Comment ! fit-elle, surprise ; tu parais tout déconcerté. Peut-être trouves-tu cela joli !… Ne l’avoue pas… Ce serait une perversion du goût qui m’épouvanterait… Ne me dis pas que tu tiens à cette absurde horloge… J’en serais malade…

Le jeune homme sourit, sans gaieté. Henriette insista, plaintive comme une petite fille boudeuse :

— Tu y tiens, à cette machine baroque ? Ce n’est pas possible, dis ?…

Avec douceur, mais nettement, il répondit :

— Si, ma chérie, j’y tiens !

Elle s’écarta d’un vif sursaut de révolte. Gilbert l’attira, d’une caresse suppliante :

— Ne te fâche pas ! Asseyons-nous là, sur ce divan, tout prêt pour notre causerie. Et écoute l’histoire de la vieille pendule qui contient aussi la mienne… Tu dois avoir raison en la déclarant laide, grotesque, horripilante… Elle est depuis si longtemps devant mes yeux que je ne puis plus la juger… Toutes les heures qu’elle sonna l’environnent d’une ronde de souvenirs…

Il s’arrêta un instant, prit la main d’Henriette et, pensif, fit jouer l’anneau de mariage sur le doigt fin.

— Ce sera une très humble histoire, poursuivit-il, grave et hésitant. Elle t’apprendra en quels milieux différents nous fûmes initiés à la vie et à quel point tu t’es mésalliée !

— Ne parle pas ainsi ! C’est mal ! protesta-t-elle en se débattant.

— Peut-être n’as-tu jamais bien compris ce qui sépare nos deux passés !… insista Gilbert, obstiné à son idée. En m’acceptant, tu ne voulus considérer que mon mérite de self-made-man, et la probité de ma souche plébéienne. Mais toi, petite bourgeoise, ayant joui sans y penser, dès l’enfance, des avantages de l’aisance et de l’éducation, il te faut bien te figurer ; ceci : ton époux a grandi dans une boutique de papiers peints, en un faubourg de province. Pendant que des domestiques corrects et attentifs s’empressaient à te servir et t’escortaient au Luxembourg, moi, je prenais mes ébats dans la rue ; j’essuyais la vaisselle, dans l’arrière-magasin, pour aider maman, ou je lavais les carreaux de la devanture. J’accompagnais, quelquefois, mon père chez ses clients, fier de porter un peu de son bagage, quand il s’en allait, le seau de colle au bras, l’échelle à l’épaule, une blouse blanche tombant jusqu’aux genoux…

» Le commerce était précaire et les bénéfices, modiques. Ma mère cousait et brodait, afin d’augmenter les ressources du ménage. Mes pauvres parents payaient ponctuellement les traites et le loyer, mais ils se refusaient toutes les satisfactions qui semblent indispensables, aujourd’hui, aux plus petites gens. Aucune dépense superflue : toilettes, parties de campagne ou de théâtre. Mon père, comme unique récréation, cultivait un jardin, en dehors de la ville. Et ma mère, au lieu de babiller avec les voisines, se ménageait, chaque jour, quelques instants de lecture.

» La lecture, c’était sa passion ! Je l’ai vue souvent surveiller sa cuisine, un livre à la main. Le plaisir de lire, en tout temps, l’avait gardée du découragement et de l’ennui. Sa jeunesse, privée de toute distraction, ne connut pas d’autre divertissement. Pour satisfaire du moins ce goût louable, son père, en un jour de munificence, souscrivit à une collection de volumes, ayant pour titre L’Écho des Feuilletons, et reçut en prime la pendule, objet de ton inimitié ! Elle parut à ces simples une chose opulente, le dernier mot du luxe, et le fin du fin de l’art !

» Le mécanisme s’en montra, d’ailleurs, excellent, La pendule annonça, sans broncher, le mariage de ma mère, puis mon entrée en ce monde. Je fus élevé dans le respect de M. de Buffon, de son cadran et de son globe. J’appris à aimer le timbre ponctuel, aux vibrations cristallines.

» Les vingt volumes, inséparables du souvenir de la pendule, rehaussaient encore sa gloire. Je les feuilletai de mes petits doigts curieux, en bavant d’admiration devant les gravures sur bois et sur acier.

» Que dirais-tu, mon Dieu ! toi, Parisienne lettrée, habituée des cours de Bergson et de Faguet, en parcourant le fatras de ces vieux bouquins, bric-à-brac romantique et incohérent d’aventures de cape et d’épée, d’intrigues sentimentales à la Scribe, de légendes fantastiques ?… Moi, sans marchander mon plaisir, je dévorai les unes et les autres avec le même intérêt, convainc et ardent…

» Entre ces pauvres reliures fanées dormait le monde délicieux des chimères ! Je m’y plongeais avec bonheur, comme en mon élément naturel. Ma solitude aussitôt se peuplait de brillants mirages. Je m’incarnais moi-même en des formes séductrices, pour des existences violentes et exquises. Chétif écolier, je devenais d’Artagnan, l’Homme de Fer, Bussy d’Amboise ou le Dernier des Mohicans. J’escaladais murs et balcons, je ferraillais contre vingt ennemis, je délivrais Marie Stuart, j’insultais Jeanne de Naples. J’entrevis Venise et Cordoue. Je me figurai la forêt vierge, le Sahara, les steppes neigeux.

» Sans doute, un éducateur logique eût blâmé cette orgie d’imagination. Mais, de ces œuvres véhémentes et panachées, ressortaient néanmoins des leçons de noblesse d’âme, de grandiose abnégation, de courage enthousiaste, et des visions de beauté. Cela seul demeurait en ma petite âme saine, et exaltait mes rêves.

» Quoi qu’il en soit, ces ferments, entrés dans mon cerveau, y exercèrent leur action stimulante. Et, quand la pendule marqua l’instant où s’accomplissait ma douzième année, j’avais déjà commis trois ou quatre cents vers, et composé un roman, espagnol, s’il vous plaît : Juanita !…

» Mais, hélas ! une autre heure arriva bientôt, plus solennelle et plus tragique ! Mon pauvre père trépassa, tranquille et vaillant, tel qu’il avait vécu. Nous dûmes quitter la petite boutique pour un logement, très restreint, dans une rue retirée. La pendule nous accompagna. Et devant la cheminée au maigre feu qui lui servait de piédestal, des soirs et des soirs s’écoulèrent, veillées muettes et actives, où de menus bruits, rythmés par le balancier, grignotaient avec ardeur le silence : trot de ma plume sur le cahier, froissement des pages tournées, crépitation de l’étoffe, au va-et-vient de l’aiguille maternelle.

» Oh ! ce petit craquement, aussi persévérant dans sa continuité que le tic tac de l’horloge, comme il m’excitait au travail ! Cra ! cra !… Des points et des points de feston se couchaient sur la batiste, sous la poussée du dé d’argent… Cra ! cral !… Voici la part du boulanger acquise !… Au tour, maintenant, du propriétaire et du marchand de charbon… Cra ! cra !… À présent, il faut gagner un chaud pardessus pour mon garçon… Cra ! cra !… |

» — Très bien ! Va toujours ! Je te suis ! répliquait la pendule.

» Et moi, d’entendre le duo de ces voix grêles, je m’animais à l’étude. Chaque succès de classe me transportait de fierté, comme un pas difficile franchi dans une montée abrupte… En avant ! Coûte que coûte, nous grimperons là-haut ! Et, alors, quelle récompense !… La renommée, la fortune !… Maman deviendrait une dame, heureuse et honorée ! Elle serait servie, elle se reposerait. Les mains laborieuses, qui avaient tant agi, pourraient, enfin, chômer, en de longues flâneries !

» Elles s’immobilisèrent, ces pauvres mains agiles, avant que mes ambitions ingénues fussent réalisées ! Blanches et froides, elles s’unirent pour l’attitude funèbre de la prière sans fin…

» Quel crève-cœur ! J’avais à peine dix-neuf ans ! Ah ! que j’eus froid, Henriette, dans ce vide complet !… La vieille pendule, seule subsistante de l’autrefois, continua de marteler les secondes de ma solitude. Souvent, en écoutant ce bruit familier, je croyais discerner aussi le crissement fraternel de l’aiguille, qui s’y joignait jadis. Alors, les impressions d’antan se ranimaient en moi, et je m’activais à utiliser les minutes, si fugaces…

» Ainsi, cette voix du passé en prolongeait la bienfaisante influence… Et, le reconnaissant, je me promettais de toujours conserver, près de moi, quoi qu’il arrivât, ma vieille conseillère. Si je réussissais, elle me sauvegarderait des suggestions bêtes de l’orgueil, en me rappelant le point de départ de mon ascension. Si j’échouais, elle m’enseignerait la résignation, là patience, la simplicité de ceux dont elle avait mesuré le temps.

» Peu à peu, la chaîne longue et terne des jours d’effort amena les heures claires et sonores de la victoire. Ma pensée jaillit dans un livre, s’exprima tout haut sur la scène… Puis, je te connus, et tu répondis à mon amour par l’élan de toute ton âme !

» Comment t’en remercierai-je ?… Tu es la reine du présent et la maîtresse de l’avenir… Je viens de te livrer le passé, mesquin et vulgaire comme cette pauvre pendule…, et, comme elle, faisant tache dans l’harmonie actuelle, n’est-ce pas ? »

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Une paume satinée s’appuya sur sa bouche, avec l’énergie d’un bâillon.

— Tais-toi, méchant !… Que ne m’avais-tu dit tout cela plus tôt ?…

Échappant à l’étreinte d’un preste mouvement, Henriette se levait et adressait une grave révérence à la pendule.

— Modèle d’exactitude et de fidélité, pardonnez-moi mes injures sacrilèges ! J’ignorais vos mérites. Continuez : vos beaux avis à votre jeune maître, en lui offrant comme exemple la belle persévérance de M. de Buffon !

Puis, se rapprochant de la table à écrire, elle déposa, d’un geste charmant d’offrande, les deux roses de sa ceinture, devant le petit cadre où souriait, en simples atours, la mère de Gilbert Savin.

Alors, se laissant tomber enfin dans les bras qui la cherchaient, la jeune femme acheva, les yeux clos sous un baiser :

— Vilain, qui as douté de moi ! Sache-le ! J’aime le passé qui te fit tel que je t’aime, et qui te légua tout ce qui une rend fière de ton nom !… Mais, ce passé, il faut me l’ouvrir tout grand, sans réserve !… Mon amour prétend te suivre partout !

— Crampon ! fit-il, dans un rire ému…

À cet instant, le timbre de la fameuse pendule sonna six fois… Mais ni l’un ni l’autre des jeunes époux ne l’entendit.


MATHILDE ALANIC.