La ville sans femmes/06

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Société des éditions Pascal (p. 137-151).


VI

SANGLOTS D’AUTOMNE










Aujourd’hui, je me promenais du côté de la baraque 10, en bordure du lac qui commence à perdre son ondoyante couronne verte, lorsque mon regard fut attiré par un papier blanc que le vent avait poussé dans l’encoignure d’une grosse racine d’arbre. Je le ramassai. C’était une lettre. Je l’ai lue… Elle ne portait aucun nom et aucune adresse. Mais elle me parut écrite par mon copain le « jeune marié ». C’est, en tout cas, un document tellement significatif que je ne peux résister à la tentation de le publier.

La voici :


Ma chérie,

J’ouvre les yeux, ce matin d’octobre avancé, et, à travers la fenêtre, j’aperçois dans l’air les vastes arabesques des feuilles desséchées, qui, de toute leur légèreté, essaient de résister à la chute définitive au sol.

Verlaine chante à mon oreille :


Les sanglots longs,
Des violons
De l’automne,
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone (…)

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte,
De ça, de là.
Pareil à la
Feuille morte !

|}


Moi aussi, je suis poussé par un vent mauvais qui m’emporte vers une destinée sans issue, sans lendemain…

Je m’habille lentement. Le ciel de plomb annonce une sale journée. Le surouët, qui souffle par rafales et annonce la pluie, fait trembler les baraques comme s’il voulait les arracher de leurs risibles fondations. Pourquoi ne va-t-il pas jusqu’au bout et ne les enlève-t-il pas pour de vrai, dans l’espace, vers n’importe où, mais ailleurs, vers la liberté ?

Sur la rive opposée du lac, les arbres entourés d’un halo bleuâtre ne montrent plus que leurs troncs blanchis comme des os de squelette. Les frondaisons sont tombées comme nos espoirs. Ce qui reste encore de feuilles accrochées aux branches a perdu la souplesse verte du végétal. Ces feuilles se sont métallisées : elles ont pris d’innombrables nuances, depuis les rouges feu du cuivre, en passant par les jaunes safranés du laiton, jusqu’aux grisailles dorées du bronze…

La surface du lac frissonne, et ses reflets sont livides.

Cette symphonie automnale s’achève par une pluie triste comme des pleurs.

Je cherche à me secouer. Je quitte précipitamment la vue de la forêt et je jette un coup d’œil sur notre petite ville. C’est pire. Car l’eau dégouline lentement sur nos pauvres baraques, donnant l’impression qu’il pleut partout dans le monde.

La rue ste-catherine, remplie d’ordinaire d’une animation factice, mais néanmoins de mouvement, est silencieuse et déserte. De temps à autre, un homme traverse, en courant, la rue pour aller à la cuisine. C’est tout. Verlaine chante encore à mon oreille :


Il pleut sur la ville
Comme il pleut dans mon cœur
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur


Cette langueur, je sais d’où elle me vient. Depuis quatre jours, je n’ai eu aucune lettre de toi.

D’abord, j’ai pensé à un retard du service postal. Ensuite à un surcroît de travail de notre censeur. Hier soir, après la distribution du courrier, mon nom n’ayant pas été appelé, je suis allé demander au chef de ma baraque s’il était sûr qu’il n’y avait rien pour moi. Il m’a répondu :

Absolument rien !…

J’ai failli lui crier :

C’est impossible !…

C’était pourtant vrai ! J’ai contraint alors l’émotion qui s’emparait de moi. Je me suis obligé à ne pas tenter de lire, dans la salle de toilette, jusqu’à trois heures du matin.

Enfin, quand je me suis allongé sur le lit, j’étais tellement vanné, que je me suis endormi d’un sommeil peuplé de cauchemars.

Oui, chérie, il faut que je l’avoue. Je suis rongé par la jalousie. Ou, plutôt non : par un sentiment qui n’a rien de commun avec cette passion irraisonnée et morbide qui torture les amoureux, les rend injustes, méfiants, insupportables, et dresse devant eux des images déformées, leur cachant les plus simples réalités. Non ! Ce qui me tourmente est quelque chose de plus profond et de plus douloureux à la fois.

Voilà quatre mois que nous sommes séparés, quatre mois au bout desquels tu dois commencer à sentir tout de même le besoin de commencer à te distraire, à rire, à vivre…

Les conventions sociales, basées sur un quantum de regret raisonnable, limitent la durée des deuils que l’on doit porter pour les défunts qui nous sont chers… Mais moi, pour combien de temps serai-je encore un défunt pour toi ? Un mois ? Un an ? Davantage ?

Et tu devrais, tu pourrais prolonger le veuvage qui t’est imposé pendant tout ce laps de temps ? D’abord aurais-je même le droit de te demander cela ?

Je t’ai écrit, il y a quelques semaines, que j’avais besoin de toi pour supporter l’épreuve que je traverse. Eh bien, ce n’était pas vrai ! Je t’ai menti ! Maintenant, je me dis que si je ne t’avais pas, je serais beaucoup plus à l’aise, et plus fort, et mieux aguerri, pour accepter mon sort misérable.

Je me porte bien. On me nourrit convenablement et sainement. Que pourrais-je vouloir de plus ? Je n’aurais qu’à penser à moi, vivre pour moi, faire dépendre toute peine et toute joie de moi. Un égocentrisme aussi complet serait idéal…

Je tressaille. Quelqu’un, derrière moi, me touche l’épaule. Je réponds par un grognement et me retourne. C’est un petit bonhomme, gonflé comme un ballon, dans son uniforme de toile grossie par la pluie.

Je le reconnais. Il est venu me demander plusieurs fois une pommade blanche mentholisée que l’on met sur le front pour calmer la migraine.

Toujours mal à la tête ? lui demandai-je.

Eh, dame !… tu comprends…

Je comprends, en effet. Et je me sens soulagé. Heureux, presque, d’avoir trouvé un frère inconnu. Lui aussi a le spleen comme moi ; comme tous les autres, par la même cause. Car le mal est général.

Hier soir, ma table — d’ordinaire assez bruyante, sinon absolument gaie — présentait l’aspect réjouissant d’un transport funèbre de première classe. Six têtes longues comme des journées sans pain…

Le plus jeune de nous n’était pas maître de lui. Ses gestes habituellement adroits manquaient d’aisance. Il finit par renverser de l’huile dans le café de son voisin, qui, sans prononcer un mot, donna un formidable coup de poing sur la planche, faisant culbuter tous les couverts. Un autre, de plus en plus sombre, mangeait à peine. Un autre encore n’avait pas même apporté d’assiette devant lui. Il regardait dans le vide, sans prononcer un mot. Quant au cinquième, il dîna de deux cigarettes fumées rageusement… Il répondit par une rebuffade à un camarade qui voulait plaisanter. Puis il se leva et s’en alla, pâle, sans plus saluer.

Moi, je feignais l’indifférence. Mais je me disais, avec envie, dans mon for intérieur : « Ils sont plus agacés aujourd’hui que les autres jours, seulement ils n’ont pas de motifs particuliers pour cela, puisqu’ils reçoivent leurs lettres, eux… Tandis que moi !… »

Et voilà maintenant, ce petit bonhomme qui est peut-être dans mon cas… Comme je vais sympathiser avec lui. Comme nous allons nous sentir solidaires…

Ta femme ne t’écrit pas ?

Hélas, fait-il d’une voix sourde, mon cas est plus lamentable encore. Je n’ai absolument personne.

Tant mieux !

Le petit bonhomme a un soubresaut de révolte. Et puis, d’un ton éperdu :

Vous croyez cela, vous, parce que vous avez quelqu’un qui pense à vous, qui vit pour vous… Mais si vous saviez la désolation d’être seul au monde, et de se dire que personne ne vous écrira, que personne ne vous adressera un colis, que personne ne vous enverra une pensée !…

Et, sans même attendre la pommade qu’il était venu chercher, il sort précipitamment.

Je vais jusqu’à la porte et le suis du regard. Il s’en va sous la pluie, le dos courbé, comme l’image de la désolation.

Quelle malédiction que la vie !… Il n’y a donc pas moyen d’en sortir ? Que ce soit d’une manière ou d’une autre… Faut-il donc toujours souffrir ?

Évidemment, je me dis qu’être seul, cela doit être bien pénible. Mais est-ce comparable à l’horreur que j’éprouve en sachant ta destinée, ma chère femme, que j’associe involontairement à mon sort dans cette aventure ? Puis-je prolonger une hypothèque sur ton existence et t’enchaîner à mon sort, alors que ce sort est lui-même enchaîné ?

La loi de l’amour ne peut pas m’accorder ce droit absurde. Le fait de m’avoir aimé ne t’impose pas la servitude d’abolir ta personnalité au bénéfice exclusif d’un être devenu quelque chose d’irréel, puisque tu ne me vois même plus, puisque, peut-être, tu ne me verras jamais plus…

Toutes sortes d’hypothèses se font place dans mon esprit. Car je ne t’ai pas menti seulement avant-hier. Je viens de te mentir à l’instant, plus haut, en t’écrivant.

Ce n’est pas pour toi que je geins, c’est pour moi. Il n’y a rien de généreux dans mes sentiments. C’est l’égoïsme seul qui m’anime. La vérité, c’est que je suis jaloux. Jaloux pour tout de bon. Jaloux de tout…

Jaloux qu’on puisse te voir, te regarder, te parler… Que tu puisses rire, vivre, t’amuser… Jaloux de savoir que tu appartiens à un monde où l’on peut encore aller à l’église ou au cinéma… Où on ne rentre pas dans une cabane à sept heures du soir et où l’on n’entend par, derrière soi, cadenasser la porte. Jaloux de ne pas pouvoir sortir à ma guise, de ne pas entendre les cloches des tramways, les trompes des autos, de ne pas pouvoir m’asseoir au restaurant, discuter, parler…

J’ai tant lutté, jusqu’ici, pour garder dans mon souvenir la forme physique de ton corps. Et pourtant, il y a des jours où tu deviens si vague dans mon esprit !

Et voilà, maintenant, que tu réapparais toute vivante devant mes yeux, avec ta chair tentante, tes lèvres offertes à mes baisers, tes bras ouverts pour m’accueillir avec cette caresse de la femme aimante « qui a la douceur d’une aile ».

Un prisonnier sort de la cuisine. C’est un Allemand. Il est grand, fort, il marche, d’un pas calme, droit, tranquille.

En le voyant passer, je me dis que lui est ici dans la même condition que moi, depuis bien plus longtemps que moi, presque dix mois. Il devrait partager mon impatience, ressentir ma nervosité.

Pourquoi n’essaierais-je pas de l’imiter ?

Nietzche — un Allemand, lui aussi, au fait — a dit que les grands stoïques sont de grands émotifs qui se sont rendus insensibles pour ne point souffrir trop. Le système est simple. Je vais annihiler ma sensibilité. Je ne souffrirai plus. Et puisqu’en moi il n’y a que toi, c’est toi que je vais chasser. Je vais ainsi me délivrer de la torture de ton amour. T’effacer de ma mémoire. Te tuer, en quelque sorte, pour ne plus te porter en moi.

Et puis, si l’on a fait de moi un mort vivant, autant que je reste parmi les morts. Tu n’es plus qu’une veuve… Tu as déjà le droit de me remplacer…

N’ai-je pas raison ? Ne t’es-tu pas déjà habituée à mon absence ? On s’habitue à tout. Qui sait, même, si, un jour, — en admettant que l’on se retrouve — nous ne regretterons pas ce temps-ci ! L’homme est ainsi fait qu’il regrette même ses peines et ses souffrances.

Mais voilà, je me rends compte que tout cela est au-dessus de mes forces. Je pense que les grands stoïques sont, au fond, de grands égoïstes qui ont cherché à justifier leur aridité par une formule commode. Malheureusement, quand on a un cœur, on l’a pour longtemps. Surtout pour souffrir…

Un bruit de voix m’enlève à mes réflexions. Ce sont les camarades qui vont manger… Je me sauve. J’étouffe au milieu d’eux. Je suis fatigué de voir toujours les mêmes visages, d’entendre toujours les mêmes propos. Je suis agacé de ne pas pouvoir choisir d’autres visages à regarder, d’autres voix à écouter.

J’ai besoin d’autre chose !

Je fuis la cuisine, les baraques : tous les lieux où il peut y avoir du monde. Je ne vais pas très loin, hélas ! En quelques enjambées, à peine, j’atteins le barrage de fils de fer barbelés, ces fils qui nous entourent comme une obsession.

Pour la première fois, je les regarde de près. Je les touche. Ils ne sont pas grand chose. Des cordelettes métalliques, munies de pointes acérées.

À sept ou huit verges, un soldat enveloppé dans un manteau imperméable va et vient, le fusil à la main.

Je l’observe, lui aussi…

C’est un homme d’âge mûr : un vétéran de l’autre guerre. Il a l’air bon. Son front est barré d’une ride profonde.

Qui sait ? Il a peut-être lui aussi du chagrin… Une femme, des enfants, un foyer quelque part auquel il pense, à cette même minute, avec le même degré d’intensité…

Nous voici donc, lui et moi, deux hommes que rien, personnellement, ne divise ; qui devrions nous comprendre, nous entendre, fraterniser…

Et, pourtant, si je faisais un seul geste pour franchir cette zone défendue de sept ou huit verges qui nous sépare, cet homme me tirerait dessus, et m’abattrait sur place…

Une idée folle me saisit… Pourquoi pas ?

Au milieu du léger brouillard qui accompagne la pluie, quelque chose flotte et s’en va à la dérive. C’est mon esprit qui n’a plus de consistance, plus de cohésion.

Je me sens irrésistiblement attiré par le gouffre béant qui est là devant moi… le petit espace de terre mouillée et noirâtre qui me sépare du fil de fer barbelé.

Je le mesure du regard. Exactement un pas…

Plus que ce pas à franchir, et c’est la fin, la délivrance, le néant, le rien absolu, le calme, le repos !… Plus de peines, plus de tourments, plus de bruit. Les idées que j’ai dans le cerveau, les élans qui enflamment mon âme : mon présent, mon passé, tout ce que j’ai été, tout ce que je pourrais devenir, mon nom lui-même disparaîtraient, s’en iraient, seraient comme s’ils n’avaient jamais existé.

La pluie, qui a redoublé d’intensité, me fouette le visage. Sa fraîcheur me calme et m’apaise un peu. Je la regarde tomber. Elle est aussi une manifestation de la volonté du Tout-Puissant. Elle me donne le spleen. Elle me fait souffrir. Mais elle est indispensable à la bonne marche de la Nature, à cette alternance des saisons destinée à assurer le bien-être général.

Que suis-je ? Qu’es-tu ? Que sommes-nous, six ou huit cents hommes, et qu’êtes-vous, nos femmes, auprès des millions d’autres hommes et d’autres femmes qui vivront un jour plus heureux précisément parce qu’existe cette fatale continuité de journées de pluie et de beaux jours à travers l’Éternité, symbole de la marche progressive du monde ?

On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, dit-on. Il faut essayer de ne pas être œuf : voilà tout !

Il faut se résigner. Même à ne pas recevoir de lettres de toi pendant quatre jours.

Je retourne vers notre bourgade, plantant rageusement les pieds dans le sable mouillé. Tout à coup je bute contre quelqu’un qui vient en sens inverse, sans regarder, lui non plus, devant lui. C’est un vieil ami.

Toi ?

Oui, fait-il entre les dents.

Son visage est fermé. Ses yeux noirs, en amande, trahissent son effort pour cacher sa détresse intérieure.

Je ravale mes pensées sombres et feins l’enjouement pour le consoler :

Où vas-tu ?

Nulle part… Où veux-tu que j’aille ?

Veux-tu me dire ce que tu as ?

Mais rien ! réplique-t-il d’une voix agacée.

Allons, allons, lui dis-je en capitulant le premier. Pourquoi aurions-nous honte l’un de l’autre ? Nous en sommes tous là…

Eh bien, oui ! avoue-t-il. Depuis cinq jours je n’ai pas de lettres de chez moi. Alors…

Je le prends par le bras. Sans un mot, nous nous acheminons vers l’autre bout du camp. La pluie a cessé. Le vent se lève de nouveau. Il fait froid. De loin, le chef de notre baraque nous fait de grands signes.

Je lève la voix :

Qu’y a-t-il ?

Du courrier pour vous ! crie-t-il à toute volée.

Mon ami et moi nous mettons à courir. C’est vrai ! Il y a deux lettres pour lui et trois pour moi.

Quelques secondes plus tard, l’un après l’autre, nous déployons fébrilement les feuilles de papier.

J’entends un rire mêlé d’un sanglot. C’est mon copain qui rit et pleure à la fois.

Sa lettre était du 28, m’explique-t-il, mais elle a été retardée… C’est pour cela que…

Il n’achève pas. Il est trop occupé à lire. D’ailleurs, je n’entends plus rien, puisque à mon tour je constate que tes missives ont subi du retard, mais que chaque jour, régulièrement, tu m’as écrit des choses adorables…

Amour, amour, ne lis pas cette lettre… Déchire-la… Elle n’a aucune raison d’être… Je t’aime… je t’aime…