La ville sans femmes/12

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Société des éditions Pascal (p. 251-267).


XII

DÉPARTS ET ARRIVÉES










Depuis le jour de notre arrivée, un journaliste qui publiait un hebdomadaire à Toronto, un homme d’aspect paisible mais d’une humeur souvent farouche, capable de grands dévouements et de menues rancunes, se mit dans la tête de faire paraître dans le camp un petit journal dactylographié. Pour atteindre ce simple résultat, cet ancien confrère dut vaincre des difficultés matérielles presque insurmontables. N’empêche que son journal parut et fut publié régulièrement jusqu’au jour de la capitulation de l’Italie. Ce fut d’abord une feuille unique à laquelle vint s’ajouter une autre puis une troisième et ainsi de suite jusqu’à six et à sept feuilles. Cela s’appelait Le Bulletin et, au moment de sa splendeur, il tirait à autant d’exemplaires qu’il y avait de baraques.

Le directeur du Bulletin achevait de taper son journal quelques instants avant la fermeture des baraques. Avant l’extinction des lumières, dans chaque chambrée on en donnait lecture, surtout pour les camarades qui avaient travaillé pendant la journée dans la forêt ou qui n’avaient que des connaissances imparfaites de l’anglais ou du français et étaient ainsi heureux d’apprendre les nouvelles du jour.

Le Bulletin, rédigé avec verve, était rempli d’informations utiles. Il y avait d’abord un large résumé de toutes les dépêches et des communiqués publiés par les journaux que nous étions autorisés à recevoir. Ensuite, il y avait un petit bouquet de nouvelles locales, permettant, même à ceux qui menaient, si l’on peut dire, une vie retirée, de se tenir au courant des événements les plus importants de la petite ville. Ce qui me frappait le plus, dans ce Bulletin, c’était la rubrique de la fin intitulée Départs et arrivées. Cela vous avait un petit air de ville d’eau ou de station thermale et jetait sur notre établissement une sorte de couleur mondaine qui était loin de déplaire. Dans cette partie de sa publication, le directeur du Bulletin notait scrupuleusement chaque jour les noms de ceux qui partaient et de ceux qui arrivaient.

En fait d’arrivées, il y eut d’abord la nôtre, restée profondément gravée dans nos mémoires. Pendant plusieurs mois, il y eut quelques rares départs, mais des nouveaux venus arrivaient continuellement, soit par groupes soit isolément, de tous les côtés et de toutes les races. Puis, d’un coup, deux cents Allemands qui résidaient dans notre petite ville avant nous sont partis très loin vers l’Ouest. L’année suivante, par contre, nous eûmes l’arrivée massive d’un certain nombre d’Allemands et d’Italiens venus de l’Ouest, arrivée qui provoqua des remue-ménages, des changements de baraques, des réajustements, des réadaptations, etc.

Au cours de l’hiver 1941-1942, des bruits commencèrent à circuler dans le camp. Ceux qui sortaient fréquemment pour travailler et étaient en relations avec les officiers ou les soldats du dehors, disaient :

— On assure que nous allons partir bientôt…

— Un capitaine m’a fait comprendre que nous déménageons le mois prochain.

— Un ingénieur de l’armée, venu aujourd’hui dans la forêt, a laissé échapper un mot indiquant que le camp sera transformé pour ne recevoir que des prisonniers militaires.

Tous ces ont-dit, répétés continuellement, avaient fini par nous faire croire à un départ imminent. Surprise ! Voilà qu’au mois d’avril, on nous demande de nous « serrer » un peu car on a besoin de trois baraques placées à l’extrémité orientale du camp.

— Que se passe-t-il ? se demande-t-on, très intrigué.

Quelques jours après, nous sommes fixés. Des réseaux de fil de fer barbelé sont tendus entre les baraques que nous venons d’abandonner et celles que nous occupons, de manière à diviser le camp en deux parties. Et puis voilà des Japonais qui arrivent et s’installent là où nous étions…

Vif mouvement de curiosité. Chacun veut voir les « jaunes ». Quant à leur parler, c’est une autre affaire, car il y a des sentinelles entre les deux parties du camp et il est formellement interdit d’échanger des conversations. Mais, malgré la défense formelle de parler, on se parle quand même. On apprend que les nouveaux venus sont pour la plupart des Japonais naturalisés canadiens qui occupaient de bonnes situations dans la région de Vancouver et qui parlent presque tous un excellent anglais.

J’ignore comment sont les Japonais internés dans les autres parties du Canada, mais ceux-ci paraissent tous très jeunes, en bonne santé et assez vigoureux. Pendant les trois mois environ que nous avons passés côte à côte, nous avons pu les voir vivre et nous avons constaté qu’ils sont bien traités, qu’ils ne manquent absolument de rien. Pour leur nourriture, ils reçoivent les mêmes rations de viande, de pain, de sucre, de lait, etc. que nous recevons nous-mêmes, avec un surcroît de riz afin qu’ils puissent se confectionner des mets à leur goût et à leur choix.

La plupart de ces Japonais ne travaillent pas. Le soir, ils s’adonnent à des ébats sportifs. Remarque frappante : ils sont presque tous des passionnés du jiu-jitsu, sorte de lutte scientifique dont les coups sont très durs : On entend parfois les battus protester ou se plaindre. Alors les « professeurs » qui enseignent ce sport leur disent des choses auxquelles nous ne comprenons goutte, mais qui ont l’air ni plus ni moins d’« engueulades ».

Enfin, à la mi-juillet, nous apprenons brusquement la nouvelle :

— Le 22 au matin, tout le monde part, y compris les Japonais, et le camp est fermé.

Et où va-t-on ?

Tout le monde sait où l’on va : dans un camp situé à l’extrémité est du Canada, tout près d’un grand port de mer.

La « liquidation » du camp, où nous avons vécu deux ans, comporte de multiples opérations pittoresques et compliquées à la fois. D’abord, il faut épuiser le stock à la cantine : aussi tout le monde achète à tour de bras, n’importe quoi, histoire d’acheter. Ensuite, il faut mettre dans de grandes boîtes en carton ou dans des caisses et emballer tous nos objets d’usage courant — qu’il faut distinguer de nos effets personnels déposés au Quarter-Master Store. Quelle effroyable quantité d’objets inutiles, et d’accessoires encombrants chaque homme a pu entasser au cours de deux années d’existence passées au même endroit ! Objets de toilette, vêtements, récipients divers, casseroles, poêles, bouteilles, flocons, pots, tasses, cafetières, théières, livres, carnets, block-notes, lettres, souvenirs, porte-bonheur…

Les autorités aident de leur mieux. Elles mettent à notre disposition de grandes boîtes en carton et nous pouvons confectionner nous-mêmes des caisses de bois où tout est rangé en bon ordre. Les boîtes sont ficelées, les caisses sont clouées. La veille du départ, des camions viennent et transportent tout cela à trois milles de distance, à l’embranchement de la ligne de chemin de fer qui, le lendemain matin, va nous servir de gare et où tout est chargé dans les wagons.

On se couche après minuit, éreinté, excité… Et on est debout à trois heures du matin.

Les six cents hommes du camp s’en vont en camions et par groupes de cent, salués à leur passage par les Japonais qui, eux, déménageront un peu plus tard et prendront une autre direction. Avec ce départ, mes fonctions de « directeur » de l’hôpital prennent fin. J’ai seulement — comme ultime devoir — la mission de veiller, pendant le voyage, aux malades dont aucun, heureusement, n’est dans un état grave. Ils sont du reste peu nombreux. D’ailleurs, les médecins restés avec nous sont bien peu nombreux : quatre en tout, auxquels s’ajoute le chirurgien-dentiste canadien-français.

La journée est magnifique. À neuf heures, nous sommes tous dans le train, la locomotive siffle et le train s’ébranle. Nous jetons un dernier coup d’œil sur ce coin de forêt où nous laissons deux années de notre vie.

Années perdues ? Non ! Nous y avons appris la dure et amère leçon de la vie, la seule qui conduise à la méditation profitable.

Le convoi se met en marche pour ne s’arrêter que le lendemain matin à la même heure. Pour le moment, le train file… file… à travers la campagne, les villages et les villes que nous revoyons avec une joie et une curiosité intense. L’après-midi, tout le monde somnole, lorsque, vers le crépuscule, ceux d’entre nous qui vivent à Montréal ont un moment d’émotion intense.

Le train côtoie la métropole. Elle s’étale devant nos yeux, avec sa bordure de vert et ses grandes taches blanches, comme un éventail déployé. Nous longeons les routes toutes proches de la grande ville, sillonnées d’autos remplies de gens… Je regarde autour de moi. Je surprends des hommes, les yeux collés aux fenêtres des portières, le visage contracté par l’émotion.

Au cours du voyage, on nous sert des repas chauds excellents.

Le lendemain matin, nous arrivons dans le nouveau camp habité en majorité par des Allemands où l’existence collective — tout en étant réglée de la même manière — n’est plus du tout la même.

Tout semble fait pour nous être peu accueillant. En effet, il n’y a pas assez de baraques prêtes et deux cents d’entre nous doivent camper, pendant deux mois, sous les tentes.

Durant deux ou trois semaines, le temps étant assez beau, ce cantonnement à la scout ne manque pas de pittoresque sinon d’agrément. Mais avec les premières soirées fraîches de la fin d’août, les choses se gâtent un peu. Il faut s’habiller très chaudement pour se coucher et, le matin, commencer à se déshabiller graduellement pour être de nouveau en shorts au cours de l’après-midi.

Enfin, les nouvelles baraques, pourvues du chauffage central et d’un confort ultra-moderne, sont prêtes. Nous pouvons nous y installer et en jouir en « propriétaires ».

Départs et arrivées !

Les premiers temps, il fallait voir avec quelle curiosité intense, les nouveaux arrivée étaient entourés et harcelés de questions :

— Qu’y a-t-il de nouveau ? Que dit-on ? Que fait-on ? Que pense-t-on ?

Si le nouvel arrivé était un ami de la famille de quelqu’un, les questions redoublaient d’intensité :

— As-tu vu ma femme ? Que dit-elle ? Et mes enfants ?

Si le nouveau venu n’était pas connu, il éveillait de la méfiance. Je me souviens qu’un jour, à l’arrivée d’un de ces inconnus, on disait qu’il sortait d’un pénitencier. Pour en avoir le cœur net, je priai un des hors-la-loi, qui ne cachait aucunement sa véritable « profession », de s’en assurer :

— Toi, qui as l’habitude, lui dis-je, essaie un peu de lui tirer les vers du nez.

Mon homme revint une heure après, l’œil étincelant de joie.

— Oui, c’en est un, et un vrai ! me dit-il… Il connaît quatre gouverneurs de prison que je connais parfaitement bien, et tout ce qu’il dit est absolument exact.

Devant une telle compétence technique, tout le monde s’inclina.

Les départs sont accompagnés de scènes amusantes.

D’abord, surtout chez les Italiens, de nature très expansive, il y a une série d’embrassades qui n’en finissent plus. Et même des yeux rougis et de véritables larmes qui coulent… Les recommandations et les commissions de caractère intime se croisent :

— Surtout va voir ma femme… Dis-lui que je me porte bien… et que je lui écrirai aussitôt reçu la lettre de mon avocat.

Le départ d’un avocat de Toronto, noble esprit chrétien, qui avait rempli avec beaucoup d’humanité les fonctions de spokesman, et celui du chirurgien qui avait assuré la direction médicale de l’hôpital pendant presque deux ans et dont la bonté et la hauteur d’esprit s’étaient imposées à tous, donnèrent lieu à des manifestations émouvantes de sympathie.

Seulement, ceux qui restent ne s’attardent pas longtemps à ces émotions. Ils s’occupent surtout des problèmes pratiques. Les partants sont entourés :

— Laisse-moi la petite cafetière…

— Donne-moi tes pantoufles.

— Et à moi la lèchefrite en émail.

Enfin, l’homme heureux qui s’en va passe le seuil de la grille. On le salue de loin. Puis on le voit s’éloigner dans le camion militaire. Et c’est fini !

Le lendemain, à table, on dit déjà de lui, sur un ton un peu mauvais :

— Tant mieux qu’il soit parti… Il commençait à devenir insupportable !

— D’ailleurs, ajoute un autre, il est sorti parce qu’il a accepté des choses…

— En attendant, remarque un jeune, le voilà chez lui à l’heure actuelle… Il ne doit pas s’embêter avec sa bourgeoise.

Et ici quelques allusions un peu grivoises.

Huit jours après, nous avons oublié celui qui est parti. Et lui nous a oubliés à son tour… Il n’est plus qu’un souvenir. Un mort, parmi les morts.

Départs et arrivées !…

Dans la liste des départs… provisoires, il faut signaler ceux des camarades qui ont essayé de jouer « la fille de l’air… »

Commençons par une constatation. Pendant quarante mois, j’ai assisté à environ six ou sept tentatives d’évasion. Aucune n’a réussi. Pourquoi ? Peut-être parce que les précautions et les mesures de surveillance étaient bien prises. En tout cas, aussi bien pour les tentatives qui se sont produites dans les deux petites villes que j’ai habitées, comme pour celles qui se sont produites ailleurs, sauf dans un ou deux cas très exceptionnels, l’inanité de ces tentatives a été prouvée par l’arrestation presque immédiate des fuyards.

Pour qu’une fuite eut des chances d’aboutir, il eut fallu compter sur de solides connivences à l’extérieur : avoir quelqu’un en auto qui aurait attendu un temps indéterminé, dans un endroit bien fixé d’avance… des vêtements de rechange immédiatement disponibles et ensuite une retraite sûre où vivre caché, sans se montrer à âme vivante. Comme on le voit, c’étaient là des conditions presque impossibles à réaliser.

C’est pourquoi, comme, un jour, un jeune canadien venu me voir à l’hôpital me proposait le plus sérieusement du monde de m’évader avec lui, je lui répondis de la manière suivante :

— Je regrette, mais je n’accepte pas… parce que je ne suis pas fou.

Et je lui démontrai toutes les difficultés de l’entreprise.

— Cela ne fait rien, me dit-il… J’essaierai quand même…

Trois semaines plus tard il exécutait son plan. Parti avec un groupe de travailleurs dans la forêt, il s’écarta habilement. Au moment du retour, on constata qu’il manquait à l’appel. Des battues furent aussitôt organisées et le fuyard, mourant de faim, malgré la précaution qu’il avait prise d’apporter de la nourriture cachée depuis plusieurs jours dans le bois, fut retrouvé à une quinzaine de milles du camp, après qu’il eut essayé en vain de se frayer un chemin à travers la forêt pour atteindre les grandes routes. Revenu au camp, il fut condamné à vingt-huit jours de prison. Mais il faut croire que ce brave garçon avait de la suite dans les idées car, la dixième nuit de son séjour en cellule, il trouva le moyen de s’évader une deuxième fois, en pratiquant un trou dans le toit. Repris de nouveau, il fut recondamné à vingt-huit jours supplémentaires de prison.

Après ce double échec, il finit par se tenir tranquille.

Une autre tentative fut exécutée par un Allemand quelques jours avant notre départ du premier camp. Il réussit à rester en liberté pendant une quinzaine de jours et, finalement arrêté, il nous fut amené dans notre nouvel établissement.

Un jeune marin allemand exécuta pour son compte une tentative très audacieuse. Il faut savoir que tous les jours, à peu près à la même heure, des camions de fournisseurs entraient dans le camp pour porter des marchandises. Profitant d’un moment d’inattention du chauffeur, le marin se glissa sous la voiture et s’accrocha au carter. Mais son geste avait été vu par une des sentinelles postées sur une tourelle. Un coup de téléphone à la grille et, comme le camion allait la franchir, le jeune marin fut appréhendé avant d’avoir pu sortir du camp.

Une autre tentative organisée par un petit groupe d’Allemands avorta de même. Ceux-ci avaient imaginé de creuser sous la cuisine un tunnel se prolongeant jusqu’au delà des fils de fer barbelés et aboutissant en pleine forêt. Mais les auteurs de ce plan avaient tout simplement oublié de trouver un endroit où mettre sans qu’on l’aperçoive la terre enlevée pendant qu’ils perçaient le tunnel. Aussi l’affaire fut vite éventée…

Je demandai un jour à l’un de ces maniaques de la fuite :

— Pourquoi faire ces tentatives, quand vous savez, avec une certitude mathématique, qu’elles ne peuvent aboutir à rien et que vous êtes fatalement condamnés à être repris ?

— Nous le savons fort bien, me répondit-il, mais cela nous est égal… Cela nous amuse… et fait passer le temps… Même si l’on reste une seule journée en pleine forêt, on a tout de même la sensation de se sentir libre…

Un autre m’avoua qu’il désirait s’échapper du camp, ne fut-ce que pendant vingt-quatre heures « afin de voir des femmes… »

Au début de l’internement, ces essais de fuite étaient punis avec rigueur : deux années de pénitencier. Il y eut deux Allemands, notamment, qui en firent l’expérience, et qui revinrent au camp après avoir passé vingt-quatre mois en cellule. Mais, par la suite, les évadés ne furent plus passibles que de vingt-huit jours de prison au camp.

Départs et arrivées !

Les arrivées les moins drôles sont celles des prisonniers libérés et arrêtés de nouveau quelque temps après pour être ramenés au camp. Il y eut quatre ou cinq de ces pénibles cas de retour.

Parmi les départs, il faut également citer le cas de ceux qui quittaient temporairement le camp pour des raisons de santé. Ils étaient envoyés à l’hôpital de la ville voisine ou au centre médical du grand camp militaire installé à une dizaine de milles de notre première petite ville.

Précisément, pour un examen des yeux, je fus amené une fois, en novembre 1940, au centre médical militaire… C’était ma première sortie depuis le mois de juin… La sensation éprouvée, me trouvant en auto, de voir devant moi l’espace libre me grisa complètement. Au retour, en pénétrant dans la forêt, j’eus l’impression d’être enseveli vivant dans les arbres. Je sentais la vitesse de l’auto qui me ramenait au camp, comme on sent dans le corps le progrès d’un événement organique mortel…

Pour la même raison, je retournai à l’hôpital de la ville voisine de notre deuxième camp, plus de deux ans après… La ville, capitale de la province, était coquette, charmante et propre. La surveillance était alors bien plus relâchée, et nous jouissions presque d’un régime de demi-liberté. Nous restâmes une bonne partie de la journée à l’hôpital militaire sous l’escorte de deux ou trois soldats, et il nous fut même permis de faire une petite promenade autour de l’hôpital et dans les rues.

Départs et arrivées…

Parmi les départs, il faut enfin signaler le cas de ceux qui, n’étant pas sortis physiquement de la petite ville, en sont partis moralement… Je veux parler des désenchantés.

Pour bien comprendre ce que je veux dire, il faut se rappeler qu’au cours du bref espace des trois ans passés dans le camp, beaucoup de valeurs politiques avaient considérablement changé au dehors. Les Italiens du premier semestre 1940, au moment où ils furent internés, étaient les sujets d’un pays qui se donnait l’impression de la force. Ils pouvaient dire que leur pays était en mesure, à un moment donné, de jouer une carte importante et décisive dans le grave conflit qui durait déjà depuis dix mois. Si le Gouvernement de Rome avait maintenu sa neutralité, il aurait acquis, avec le temps, un prestige et une force sans pareilles. Que s’est-il passé exactement à Rome ? Je l’ignore et ne veux point le savoir. Toujours est-il qu’à peine entrée en guerre, l’Italie subit coup sur coup deux échecs : un en Tripolitaine et l’autre en Grèce.

Déjà, à ce moment-là, beaucoup d’Italiens dans le camp, les uns avec de la peine, les autres avec de l’ironie, se demandaient :

— Mais que sont-elles devenues, les « huit millions de baïonnettes » dont regorgeaient les colonnes des journaux romains ?

La suite des événements ne fit qu’aggraver et accentuer ces constatations. À la fin, lorsque non seulement l’Afrique du Nord, mais la Sicile et le sol même de la péninsule furent occupé par les Alliés, les regrets amers sur l’intervention italienne se multiplièrent et s’aggravèrent

Un ancien fasciste me dit au lendemain de la chute de Mussolini et de la capitulation de Badoglio :

— Quant à moi, je ne veux plus entendre parler de rien !… Comment ?… Voilà un parti qui s’est emparé du pouvoir par la force il y a vingt-et-un ans, qui a mis la main sur toute la richesse du pays, et qui s’est vanté de posséder une des plus belles armées du monde… Nous croyions à tout cela ! Puis, un beau jour, sans nous consulter, ce parti nous entraîne dans la guerre et offre au monde, coup sur coup, le spectacle ridicule d’une suite de défaites. On prétend, maintenant, que nous devons obéir encore aux débris de ce parti qui, tombé aux mains des Allemands, lance des menaces et des rodomontades dignes de Tartarin… Très peu pour moi ! Que les Italiens d’Italie fassent ce que bon leur semble ! Je n’ai rien à voir ni avec leurs querelles, ni avec leurs divergences. Je suis au Canada et je m’y trouve bien. Je veux être Canadien et le demeurer pour toujours…

Cette mentalité qui s’est formée chez beaucoup d’hommes que j’ai connus ici comme internés, constitue, par elle-même, le plus bel hommage indirect qu’on puisse rendre au Canada. Quelques années d’internement ont abouti à ce résultat en apparence paradoxal : le désir sincère de devenir Canadien !