Lacenaire/11

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Jules Laisné (p. 52-57).


CHAPITRE XI.

Le père Soubise et ses cinq filles. ― Un prince de Bohême.


À cette époque d’insouciance, de travail facile et productif, le génie du mal accorda une trêve à Lacenaire, et notre homme mena presque une bonne conduite. Il fréquentait alors, avec quelques étudiants assez brouillés avec leurs études, un taudis établi près du Luxembourg, non loin de l’endroit où fut construite depuis la Closerie des Lilas. Cette maison, d’apparence suspecte, composée d’un seul d’étage, d’un rez-de-chaussée et d’une cour encombrée des objets les plus disparates, était tenue par un nommé Soubise et par sa femme, grande créature maigre et sèche, qui traînait à sa suite cinq filles embarrassantes et rousses. Leur père était cependant un petit homme brun, grêlé, à la physionomie mobile, aux regards vifs, ombragés d’épais sourcils gris. Il avait un tel cachet d’originalité, un accent et un caractère gascons si vivement accusés, que si, à l’heure qu’il est, il n’existait encore, on aurait pu le prendre pour une figure de fantaisie.

Le père Soubise, comme l’appelaient ceux qui hantaient sa maison, était prêt à tout faire pour nourrir son incommensurable famille, et, de fait, il faisait tout.

Tailleur, il achetait à ses clients des effets d’habillement, que ses filles retournaient et vendaient à des ouvriers ; limonadier marron, il donnait à boire en cachette aux ivrognes de son voisinage ; croupier clandestin, il faisait tailler au fond d’une salle de son rez-de-chaussée, ornée de quinquets en fer-blanc, de petites bouillottes assassines,et prêtait aux initiés malheureux de chétives sommes en stipulant des intérêts corrosifs. Aucune profession ne lui était étrangère : comme armurier, il raccommodait les vieilles armes et les louait pour le tir ou la chasse, avec des chiens qu’il dressait lui-même ; vétérinaire, il prenait en pension ceux qui étaient malades, ce qui ne l’empêchait pas d’élever pêle-mêle avec ces quadrupèdes des lapins, des poules et des oiseaux. Jamais un dissentiment ne se manifestait entre ces animaux sous le regard dominateur de Soubise. Incapable de se livrer complètement au repos, ne fût-ce qu’un quart d’heure, sa seule distraction était le maniement ou l’enseignement du bâton, son arme favorite. Lacenaire, son élève chéri, éprouvait le plus grand plaisir à le faire causer sur les avantages qu’on pouvait retirer de cet art, et lorsqu’il était parvenu, — chose toujours facile, — à amener le professeur sur ce sujet, le père Soubise ne reculait devant aucune hyperbole.

— On ne sait pas quelle est la puissance d’un moulinet en pleine branle, disait-il un jour à Lacenaire ; tenez, en Russie… — il faut qu’on sache que le conteur prétendait avoir fait toutes les campagnes de l’Empire ; — en Russie j’ai arrêté, pendant plus d’un quart d’heure, avec une simple canne ferrée, dix Cosaques qui tournoyaient autour de moi comme des corbeaux, et aucun de ces mangeurs de chandelles n’a pu m’atteindre de sa lance. J’en tuai deux et blessai grièvement trois ou quatre à la tête…

— Et les autres, lui répondit sceptiquement Lacenaire, que devinrent-ils ?

— Les autres ! je les étourdis de coups à la tempe. Et ils prirent la fuite… Je vous réponds qu’après cette petite séance je n’avais pas froid, malgré la neige qui m’aveuglait !…

— Mais, avec une pareille dextérité et une telle puissance dans le poignet, vous auriez pu, par vos évolutions, parer cette neige-là, et l’éloigner de vos yeux ?

— Parer la neige, c’est impossible ! répliqua le bâtoniste exalté ; — si c’eût été la grêle, à la bonne heure !

Lacenaire adorait cet être hâbleur et naïf à force d’être exagéré ; il lui faisait don d’une foule de pipes brillamment culottées, que le vieillard vendait avantageusement à des amateurs ; et, quand il était en fonds, son bonheur était d’inviter Soubise à partager un souper que celui-ci préparait lui-même, car, à ses innombrables talents, le père Soubise joignait des connaissances culinaires tellement variées, que lorsqu’il s’agissait pour lui de gagner deux cents pour cent sur la dépense, il improvisait des plats avec les ingrédients les plus imprévus.

Pour Lacenaire surtout qu’il avait en haute estime, il se mettait en quatre. Au besoin il aurait fait sauter pour lui une paire de gants à la poêle. Dans la soupe à l’oignon, le père Soubise avouait modestement n’avoir pas de rival. Certes, un homme ordinaire aurait pu se contenter de ces dons rares et précieux ; mais non ; il paraît que ce Protée industriel visait à l’universalité, car il avait encore trouvé le moyen, dans ses impossibles loisirs, de cultiver le violon et la guitare ! — Il fallait bien le penser, puisqu’un de ces instruments devenu monocorde avec le temps, pendait mélancoliquement au mur de son rez-de-chaussée.

Aussi, chaque fois que le vaniteux Lacenaire, qui avait les mœurs des phalènes, rencontrait la nuit quelques-uns des habitués de ce taudis, ne manquait-il pas de les interpeller ainsi :

— Allons-nous finir la soirée chez le prince ?

Ce titre élevé était le sobriquet par lequel il désignait Soubise devant les étrangers, pour les éblouir ou pour les faire poser.

— Ça y est ! répétaient les invités, allons au bal chez le prince de Soubise !

Ceux qui n’étaient point au courant de la plaisanterie ouvraient de grands yeux et refusaient la proposition, en prétextant le négligé de leur mise ; mais on leur assurait tellement que le prince était bon enfant et ennemi du cérémonial, qu’ils se laissaient conduire chez lui, non sans épousseter leurs chaussures et sans rajuster leurs faux cols pendant toute la route.

Les farceurs arrivés devant « l’hôtel, » ainsi qu’ils appelaient emphatiquement la maison du père Soubise, frappaient d’une certaine manière.

Le prince mettait la tête à la fenêtre :

— Que voulez-vous maintenant ? demandait-il aux jeunes gens groupés dans la rue ; tout est fermé, je suis couché, vous le voyez bien…

— Nous voulons danser, père Soubise, répondait Lacenaire, toujours délégué pour entamer ces négociations délicates ; nous avons une soif de la Méduse : donnez-nous de la bière et un bal…

— Comment me paierez-vous ça, mes enfants ? vous savez qu’après minuit je ferme l’œil.

— Allons, vieux, pas de calembour à cette heure indue. Vous serez payé d’avance.

— Alors, attendez-moi une minute, mes petits amours, je suis à vous…

Les nouveaux venus commençaient dès lors à comprendre l’apologue, et les anciens à se moquer d’eux. Le père Soubise entre-baillait doucement sa porte un instant après, tendait la main pour recevoir le salaire de ses veilles, et, la somme empochée,laissait entrer à son rez-de-chaussée mystificateurs et mystifiés. Aussitôt il allumait les quinquets en fer-blanc de sa fameuse salle, remontait au premier, afin de réveiller son violon dormant dans sa boîte et ses cinq filles ronflant dans leurs lits. Les pauvres demoiselles, encore tout ensommeillées, descendaient, flanquées de leur mère, en s’arrangeant leurs cheveux écarlates. Le quadrille ne tardait pas à s’organiser. Le père Soubise faisait entendre un prélude qui ne se détachait que plus brillamment sur le silence de la nuit et s’écriait : la chaîne anglaise ! — Dans ce temps-là on commandait encore.

Après chaque contredanse, le prince déposait son violon sur une chaise, et servait à ses hôtes des petits verres d’une eau-de-vie ou d’un cassis meurtriers, soldés instantanément, et l’on se remettait en danse.

Vers quatre heures du matin, les danseuses remontaient dans leurs chambres, et les cavaliers, que cet exemple n’encourageait pas à regagner leurs domiciles, s’étendaient où ils pouvaient, et ronflaient jusqu’au jour.

Lacenaire passait assez souvent ses nuits chez le père Soubise, grâce à l’argent qu’il retirait de ses copies.