Lacenaire/20

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Jules Laisné (p. 120-125).


CHAPITRE XX.

Tentative d’assassinat sur la fille Javotte. ― Le tueur de femmes et le sauveur de chats.


Jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur Lacenaire.

En quittant le cabinet de M. Scribe, et muni encore de l’argent qu’il en avait reçu, il eut comme une vague idée d’enrayer dans son mauvais chemin ; mais cette pensée ne fit que lui traverser l’esprit, car il était lancé à fond de train dans le crime ; et il y avait fourni une trop longue traite pour pouvoir revenir sur ses pas.

Avant de s’adjoindre Bâton, ce figurant qui faisait le soir les paysans vertueux dans les drames à charpente, et pratiquait le jour le faux et le guet-apens, Lacenaire avait déjà cherché à monter un assassinat avec l’aide d’un autre individu nommé Baptiste. Une circonstance imprévue avait déjoué leur combinaison. Le secret de ce coup manqué n’avait pas été gardé, l’autre associé l’avait révélé à sa maîtresse, une receleuse nommée Javotte. C’était une grosse fille joufflue, haute en couleur, ayant d’épais bandeaux de cheveux raides, des pieds de gendarme, des mains débordantes de graisse, les plus solides poignes du monde, une vraie virago enfin.

Elle s’était vantée devant plusieurs personnes d’envoyer Lacenaire aux galères quand elle le voudrait, et ces paroles imprudentes avaient été pour elle un arrêt de mort !

Sous prétexte de vendre des marchandises volées, Lacenaire l’avait attirée dans une chambre louée par lui, à l’hôtel de Picardie, faubourg Saint-Martin, no 8.

Quand Javotte entra dans la pièce, elle ne vit pas les marchandises et demanda où elles étaient.

— Dans le dernier tiroir de la commode. Regardez ça ! répondit Lacenaire qui, fidèle à son système, attendait que Javotte se baissât pour la frapper par derrière.

— Il me semble que vous pouvez bien vous déranger, dites donc, M. le marquis, et me donner votre paquet vous-même, répliqua-t-elle avec ironie au prétendu vendeur.

— J’ai une courbature et ne peux me remuer aujourd’hui, ma petite. Allons, soyez gentille, il y a là de la dentelle et des bijoux que je vais non pas vous vendre, mais vous donner, et la chose vaut bien que vous vous baissiez pour la prendre.

— Allons, allons, c’est bon, M. de la Grinche[1], dit Javotte radoucie.

Elle s’était déjà courbée pour ouvrir la commode désignée, lorsqu’en se retournant inopinément, elle vit aux mains de Lacenaire un tire-point que celui-ci venait de tirer de sa poche de côté.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?… qu’est-ce que c’est !… dit-elle en avançant sur lui…

— C’est ce qui empêche de parler, répondit Lacenaire, et il lança en pleine poitrine à la malheureuse fille un coup de l’instrument meurtrier.

La recéleuse portait sur elle une montre à laquelle était pendue une chaîne garnie de breloques. Un petit coco en forme de baril se trouvait mêlé à ces ornements, et le poignard l’ayant rencontré s’était heureusement amorti sur le biblot, pour parler le langage d’aujourd’hui.

— Ah ! misérable ! ah ! scélérat ! dit Javotte en se précipitant à la gorge de Lacenaire et en le tenant en respect… Ah ! tu veux me buter aussi, escarpe ! eh bien, je vais te faire pincer, moi, attends !… à l’assassin !… à l’assassin !… Elle se mit à crier de toutes les forces de ses poumons.

Lacenaire, toujours armé, voulait se détacher de l’étreinte de son antagoniste et l’empêcher en même temps d’appeler main-forte. Il rejeta violemment sa tête en arrière et saisit à son tour la femme par le cou pour étouffer ses cris ou l’étrangler, mais il avait affaire à une gaillarde robuste.

Prête à perdre le souffle, la vaillante fille, les cheveux en désordre et les yeux injectés de sang, se colla à son meurtrier afin de lui ôter la liberté de ses mouvements, et le poussa vivement vers le lit placé au fond de la chambre. Acculé au bois de la couche, Lacenaire, sentant qu’il perdait l’équilibre, laissa tomber son arme, puis, s’emparant d’un flambeau en cuivre qui se trouvait à sa portée, il en asséna un si terrible coup à la tête de la recéleuse, que le sang ruissela sur les draps et les oreillers. Mais Javotte ne le lâcha point et se mit à chercher des yeux le tire-point tombé pour s’en emparer et frapper Lacenaire. Il n’était pas doué d’une grande vigueur physique, et ses forces l’abandonnaient, tandis que celles de Javotte augmentaient. Les voisins, attirés enfin par le piétinement de cette lutte et par les cris des combattants, pénétrèrent dans la chambre.

— C’est ma femme, dit Lacenaire, cela ne regarde personne !

Et profitant de l’essoufflement de Javotte qui ne pouvait parler, de l’indécision des assistants ébranlés par cette mauvaise raison, il descendit quatre à quatre l’escalier et disparut comme l’éclair sous la voûte de la porte Saint-Martin.

Javotte, qui était déjà très mal avec la Préfecture et savait que son amant avait une foule de peccadilles sur la conscience, ne jugea pas à propos d’instruire la justice de cette scène tragique. Elle garda un silence prudent sur le tout, en attendant le moment de se venger sans bruit.

Pourtant, par le plus bizarre des contrastes, voici la scène qui se passait aux environs du Palais-Royal quelques mois avant la tentative faite sur Javotte et la visite à main armée chez M. Scribe.

Le locataire d’une chambre située rue de la Bibliothèque prenait le frais à sa fenêtre, lorsque des miaulements désespérés lui firent lever la tête. Un chat, lancé du faîte de la maison dans la rue, cherchait à se cramponner à l’une des gouttières ; mais le poids de son corps ; multiplié par la vitesse de la chute, et ses griffes émoussées par l’angoisse, l’empêchaient de s’y retenir. Il allait donc infailliblement périr, lorsqu’à la hauteur du deuxième étage une main s’avança vivement, le saisit et le dispensa de continuer son périlleux voyage. Après avoir caressé l’animal, celui qui l’avait recueilli au passage le rapporta dans l’appartement d’où on avait voulu lui faire opérer cette descente sans parachute.

Le sauveur du chat était un homme jeune, à moustache frisée, vêtu avec la dernière élégance. Il portait une chemise brodée, de petites manchettes s’arrondissant sur des mains un peu maigres, une cravate noire élevée et sans col ; un habit bleu à large collet et à boutons guillochés, son gilet décolleté se fermait par un seul bouton et son pantalon, serré au mollet, s’évasait en éventail sur des bottes à bouts carrés.

— Excusez-moi de vous déranger, monsieur, je vous rapporte votre chat, dit-il à un autre jeune homme, qui s’est fait depuis une bonne position dans les Messageries, mais qui habitait alors, insoucieux et libre, un sixième étage avec sa maîtresse.

— Tenez, elle tremble encore de tous ses membres, la pauvre bête !

— Je vous remercie de votre bonté, monsieur, répondit l’autre, mais je ne vous cacherai pas que j’aurais tout autant aimé que cette affreuse bête fût restée sur le pavé.

— Ah !… Et pourquoi cela ?… Comment peut-on ainsi faire du mal à ces pauvres créatures qui sont si inoffensives, si douces, et qui nous aiment tant ?…

— Qui nous aiment tant !… Merci !… Je voudrais bien voir un de ces êtres si inoffensifs vous avaler votre dîner et vouloir manger la main de votre femme, pour voir si vous les trouveriez aussi doux que cela… Montre donc à monsieur ce que cet odieux chat t’a fait, continua le maître du matou en s’adressant à une jeune femme présente à l’entretien.

La dame présenta alors au nouveau venu sa main rayée de coups de griffes, et tout ensanglantée par une morsure.

— Ah Dieu ! dit le voisin, pâlissant et se trouvant presque mal à cette vue, c’est affreux ! — Ma foi, reprit-il après une pause et comme remis de son émotion, je ne vous en veux plus : — il y a des circonstances atténuantes.

Cet homme, si sensible pour les chats, on l’a deviné, c’était Lacenaire. Il pensait sans doute déjà à la Cour d’assises, où nous ne tarderons pas le voir paraître.



  1. Grinche en argot veut dire voleur.