Lacenaire/27

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Jules Laisné (p. 161-165).


CHAPITRE XXVII.

La meute invisible. ― Le lieutenant de gendarmerie et le procureur du roi. ― La fatalité.


Dans quelle anxiété eût été le parquet de Beaune, s’il avait su de quoi il s’agissait au fond !

Lacenaire descendit dans le meilleur hôtel de la ville, y déjeuna et alla au café. Tandis qu’il prenait sa demi-tasse avec un habitant du pays, un individu à moustaches, ayant la tournure militaire, s’assit à la même table que lui et se mit à le regarder fixement et attentivement.

Lacenaire flaira l’homme, le reconnut pour un gendarme au premier coup d’œil, et frissonna. Aucune impression ne se montra sur sa physionomie cependant. C’était, en effet, le lieutenant de gendarmerie de la ville.

L’officier sortit, rentra cinq minutes après et vint lui dire quelques mots à l’oreille. Lacenaire le suivit dans la rue. Dehors, l’homme à moustaches lui déclina sa qualité, et lui demanda s’il ne s’appelait pas Jacob Lévi. À cette question, ce fut comme s’il eût entendu le glas de sa mort, et, acculé à l’abîme, il en sonda la profondeur. Cependant, l’instinct de la conservation, et un sentiment d’amour-propre éveillé en lui par le contact de l’autorité, le portèrent à se défendre et à se tirer de ce mauvais pas. Il appela à son secours toutes les ressources de son intelligence.

Il demanda d’abord à être conduit chez M. Prasson. On y consentit. Mis en présence du banquier, Lacenaire lui demanda les motifs de ses soupçons injurieux envers lui.

M. Prasson ne l’accusait pas. Au contraire, il reconnaissait même que, loin de chercher à être payé tout de suite, Jacob Lévi avait demandé que l’on envoyât à l’encaissement l’effet qu’il venait faire escompter, et que c’était lui, Prasson, qui lui en avait offert le montant. C’était là, pour le faussaire, une excellente justification. En effet, comment penser qu’un individu porteur d’un faux, — et le sachant, — irait demander qu’on envoyât ce titre véreux à l’encaissement en refusant d’en accepter la valeur à lui offerte en argent comptant. — C’était absurde ! — Lacenaire eut soin de faire observer cette circonstance au lieutenant de gendarmerie et d’y insister fortement. L’officier ne sachant trop que dire, lui proposa de l’accompagner chez le juge d’instruction. On y mena aussi le banquier. Le prétendu Jacob Lévi expliqua son affaire au magistrat, qui avait l’air déjà fortement prévenu contre lui. Il s’attacha d’abord à faire disparaître cette prévention, et opposa de nouveau au juge, avec encore plus de force, le moyen de défense si péremptoire dont il avait déjà fait usage près du lieutenant. M. Prasson, convint que la proposition d’encaissement et le refus de l’argent lui avaient été faits par l’inconnu.

— S’il y a des faux dans cette affaire, dit Lacenaire, j’en suis la première victime, et le délit ne peut provenir que du fait du premier endosseur, avec lequel je n’ai eu nullement affaire, car je ne suis que le troisième !

Cette explication était si claire, qu’il allait l’emporter et être mis en liberté, lorsqu’une autre catastrophe lui survint. Une meute invisible semblait être à ses trousses !

Un négociant de la ville, qui avait habité Lyon, l’ayant vu passer avec le lieutenant de gendarmerie, s’était écrié :

— Tiens ! je le connais ! c’est un escroc ! Je ne me souviens plus au juste de son nom, mais ça ne doit pas être Jacob Lévi, à coup sûr ! — il n’est pas israélite, toujours !

On conduisit cet homme au Palais de Justice. Il y arriva au moment où Lacenaire venait de signer sa déposition en qualité de témoin, et non comme prévenu. — Le lieutenant de gendarmerie entra dans le cabinet du juge d’instruction, lui parla à l’oreille, et il s’opéra instantanément un changement de scène. On annonça à Lacenaire qu’il allait provisoirement être retenu dans la prison de Beaune. Il se récria violemment, et demanda qu’on le confrontât avec l’imposteur qui l’accusait d’user d’un faux nom. Alors, on finit par où on aurait dû commencer, et le procureur du roi survenant, lui demanda son passeport. C’était là ce qu’il craignait le plus. Il affirma, — ce qui était vrai — que pressé de quitter Dijon, il l’avait laissé dans un sac de nuit, à l’hôtel du Parc. Le juge ne le croyait plus, et l’engagea, pour la forme, à écrire au plus vite à Dijon, en l’assurant qu’aussitôt son passeport arrivée on le relaxerait, et le chef du parquet lui annonça qu’il allait lui-même écrire pour hâter l’expédition de cette pièce. — C’était le dernier coup !

Le prisonnier connaissait les us et les coutumes de la justice, il vit aussitôt qu’il était perdu, et que la prison ne le rendrait qu’à l’échafaud. Il courba la tête. En province, où le moindre événement excite des volumes de commentaires, et où chacun veut mettre son grain de sel dans le plat commun, quelques habitués de l’hôtel du Parc assurèrent l’avoir vu en conférence le matin de son arrivée avec un autre faussaire arrêté la veille. C’était faux. Au bout de quelques jours, Lacenaire apprit que le procureur du roi, loin d’avoir trouvé son passeport à Dijon, avait, au contraire, reçu l’ordre de le diriger sur Paris avec les plus minutieuses précautions.

En effet, la police du royaume, dirigée alors par MM. Allard et Canler, était parvenue, par un prodige d’habileté, et presque par le secours de la divination, à saisir la trace de l’assassin du passage du Cheval-Rouge, et lorsque le signalement du prisonnier de Beaune arriva à la Préfecture, M. Canler ne douta pas un instant qu’il ne tint son homme. Et cependant jamais Lacenaire, si astucieux et si prudent, n’avait fait connaitre son véritable nom à la justice.

La façon dont il a été découvert à Paris et amené à dévoiler ses complices, forme un concours d’opérations si intelligentes et surtout si intéressantes, que nous croyons devoir raconter en détail cette chasse humaine.

« Il me tardait d’être à Paris, dit Lacenaire en parlant de ce dernier voyage ; ce n’est qu’à Paris que je voulais mourir. Je ne le cache pas, c’eût été un grand désagrément pour moi d’avoir affaire à un bourreau de province. Cher Paris ! chère barrière Saint-Jacques ! »