Lady Esther Stanhope

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LADY STANHOPE.




MEMOIRS OF THE LADY HESTER STANHOPE
As relaled by herself in conversations with her physician, comprising her opinions and anecdotes of some of the most remarquable persons of her lime. — 3 vol., London, 1845.




Le médecin de lady Stanhope vient de soumettre au procédé usuel des biographes anglais la vie, les conversations, les actes de cette femme extraordinaire. L’ouvrage n’est pas celui d’un homme d’esprit ou même d’une intelligence bien ordonnée ; de mille ou douze cents pages gonflées par les ruses de la librairie et les redites d’un écrivain qui tire au volume, à peine pourrait-on extraire cinq cents pages vraiment utiles. Peu importe ; on aime ces longueurs, on s’engage avec plaisir dans ce marécage de mauvais style et d’anecdotes entassées pêle-mêle, tant elles éclairent bien cette étrange figure de la nièce de Pitt, reine de Tadmor, sorcière, prophétesse, patriarche, chef arabe, morte en 1839 sous le toit délabré de son palais ruineux, à Djîhoun, dans le Liban.

C’était une des notables originalités de l’époque, et qui tenait à l’époque même par de fortes attaches. Tout ce qui est grand et bizarre dans ce siècle et le précédent, elle le rappelle : lord Chatham et Pitt par la naissance, Napoléon par les idées orientales ; par la misanthropie, Rousseau, Werther, lord Byron surtout, qui partit pour l’Orient six mois avant elle, et, comme elle, ne revint jamais. Le groupe des femmes auquel elle appartient n’est pas nombreux, Dieu merci, car ce sont plus que des hommes ; il est magnifique par la grandeur et la force. Avec une ardeur qui touche ou plutôt qui atteint la folie, mais privée de ce génie artiste qui transforme les sensations en chefs-d’œuvre, c’est la sœur intellectuelle, la sœur égarée de Mme de Staël, de George Sand et de Rahel l’Allemande ; elle est pythonisse et prêtresse comme elles, et monte résolument sur le trépied des questions sociales. Dans les vapeurs et les ténèbres de ces problèmes, elle s’enivre et rend des oracles ; devenue sauvage à force de civilisation et d’orgueil, elle aspire à l’avenir par dégoût du présent et devient à demi folle pour avoir voulu réaliser la conquête de l’indépendance absolue, la conquête prophétique de l’avenir. Elle est de ces femmes qui recueillent toute la vie électrique éparse autour d’elles : rien de passionné et d’impétueux ne s’agite dans le monde, même obscurément, qu’elles ne l’absorbent. Ce qu’il y a d’idéal et d’infini se résume en elles, et elles signalent d’autant mieux les aspirations de leur époque, qu’elles la dépassent dans tous les sens.

Sans doute, elle était plus digne d’étonnement que d’admiration, plus capricieuse que sensée et plus originale que grande ; mais il n’y a pas dans ce monde d’originalités sans cause, de grandeurs sans base, ni de caprices inexpliqués. Comment est né ce caractère hors de ligne ? Où a-t-il trouvé son berceau et son aliment ? Quelles circonstances l’ont favorisé ? A quels élémens de notre époque répond-il ? Le médecin, son secrétaire, n’en dit absolument rien ; il entasse dans un prolixe désordre tout ce qu’il a vu ou entendu à ce sujet. Soulevons cette masse, débrouillons ce chaos, soutenus par la curiosité vive qu’inspirent un tel caractère et un tel destin. Je ne connais pas d’analyse qui sollicite davantage la sagacité, ni de plus intéressante étude. Le brave docteur qui nous sert de guide a ceci d’excellent, que son rôle d’écho lui suffit et le satisfait, et qu’il répète avec fidélité jusqu’aux invectives que la reine de Tadmor (c’est le nom de lady Stanhope au désert) ne cesse de lui administrer. Il est là-dessus d’une noble conscience, et nous rappelle deux personnages de Shakspeare dont l’un raconte à l’autre qu’on lui a fait signer une lettre où il s’avouait stupide. « Il m’a dit : Signe, bonhomme ! J’ai signé. — En toutes lettres ? — En toutes lettres. Il dit que je m’appelle ainsi. » Le docteur ressemble un peu à cet ingénu personnage.

En 1788, sur le rivage d’Hastings [1], il y avait un bateau amarré et une petite fille de huit ans aux cheveux blonds, à l’œil gris et vif, à la peau si transparente, que les veines y dessinaient tous leurs rameaux bleus. Elle regardait de tous côtés si on ne l’observait pas ; puis, après un examen inquiet et attentif, s’emparant de la rame et s’asseyant dans le bateau, elle détacha l’anneau, poussa au large de ses petites mains, et se trouva en mer. Cette petite fille qui avait vu chez son père le comte d’Adhémar et ses magnifiques laquais aux galons d’or, et qui voulait absolument aller en France pour observer ce qui s’y passait, c’était lady Esther Stanhope.

Petite-fille du grand Chatham, elle était née en 1780 du mariage d’Esther, sœur de William Pitt, avec lord Stanhope le républicain. Toute cette race était singulière. Son grand-père, lord Chatham, auquel elle ressemblait en beaucoup de points, ne faisait rien comme personne ; il était, ainsi qu’elle, mystérieux et violent, indolent et actif, impérieux et séduisant. « J’ai les yeux gris et la mémoire locale de mon grand-père, dit-elle quelque part. Quand il avait vu une pierre sur une route, il s’en souvenait, et moi aussi. Son œil, terne et pâle dans les momens ordinaires, s’illuminait, comme le mien, d’un éclat effrayant dès que la passion le prenait. » Elle hérita de bien d’autres bizarreries ; dès sa première jeunesse, elle aimait à faire attendre, à tenir chacun en suspens et en crainte, et à s’envelopper de mystère. Cette manie que nous retrouverons à travers la vie de lady Esther pensa coûter à Chatham un bel héritage. « Il était souffrant (c’est elle-même qui parle). Un homme à cheval s’arrête à la porte de l’hôtel et veut parler au maître ; on lui refuse l’entrée, et il insiste. On ferme la porte ; il frappe à coups réitérés. Sa persistance finit par triompher, et on l’introduit dans une chambre obscure où le ministre, entouré d’un paravent et caché par un écran, se dérobait à tous les yeux. — Que voulez-vous ? demanda-t-il. — Moi ? je veux vous voir. — un nouvel assaut fut nécessaire et dura long-temps. Quand l’homme fut parvenu à contempler face à face celui qu’il visitait, il tira de sa poche une boîte de fer-blanc, et de cette boîte un parchemin ; c’étaient les titres de propriété de deux domaines valant quatorze mille livres sterling de rente, légués par sir Édouard Pynsent, comme preuve de son admiration. » Esther avait la voix vibrante de Chatham, son peu de scrupule quant aux moyens de succès, l’art de frapper les imaginations et d’imprimer aux volontés une électricité irrésistible. Comme lui, elle captivait et faisait trembler ; c’étaient surtout les intelligences hardies et ardentes qu’elle soumettait à ce joug invisible, et qui l’acceptaient avec enthousiasme. Le malheur d’Esther fut d’être femme, et de réunir dans des conditions d’impuissance la haine de la dépendance, la fièvre de l’activité et l’énergie comme l’habitude du commandement.

Son père, lord Stanhope, son cousin, lord Camelford, et Pitt, son oncle, le plus grand des trois, n’étaient pas moins singuliers. Lord Stanhope, qui ne s’occupait pas de ses enfans le moins du monde, avait épousé en secondes noces une Grenville, femme à la mode qui ne s’en occupait pas davantage, et dont la vie se passait à l’opéra et dans les bals. Esther reçut donc une éducation sauvage et forma seule ses idées. Plongé dans les rêves philosophiques du XVIIIe siècle, lord Stanhope couchait la fenêtre ouverte, enseveli sous douze couvertures, avec une culotte de soie noire, et déjeunait d’un morceau de pain bis, après avoir passé une légère robe de chambre d’indienne. Quand vint la révolution française, son exaltation pour les théories de Rousseau et de Mably éclata en saillies curieuses ; il effaça ses armoiries et vendit comme aristocratiques la vaisselle plate et les tapisseries que le roi d’Espagne avait données à son grand-père. Ce fut un chagrin pour sa femme et sa famille, accoutumées à n’aller qu’en voiture, lorsque, pour compléter sa conversion démocratique, il eut mis bas son équipage. « Toutes les figures étaient longues et sombres, dit lady Stanhope ; mais moi, je ne me suis jamais laissé effrayer. Je me fis acheter une paire d’échasses sur lesquelles je marchais hardiment, et je me mis à trotter dans la boue d’une petite ruelle sur laquelle donnait la fenêtre de mon père. Je savais qu’il était toujours de ce côté, la lorgnette à la main. Il m’aperçut, et quand je rentrai : — Eh bien ! petite, me dit- il, qu’est-ce que cela veut dire ? Sur quoi diable marchiez-vous tout à l’heure ? — Oh ! papa, lui répondis-je, puisque vous n’avez plus de chevaux, j’ai voulu m’exercer à trotter dans la boue de la manière la plus commode. Quant à moi, cela m’est égal ; mais la pauvre lady Stanhope aura de la peine à se faire à cet exercice : elle est habituée à sa voiture, et vous savez qu’elle est d’une mauvaise santé. — Qu’est-ce qu’elle dit ? reprit le philosophe. Eh bien ! petite, si j’achetais un nouvel équipage pour lady Stanhope, hein ? — Ce serait bien bon et bien aimable à vous, mon père. — Nous verrons cela, nous verrons ; mais, par tous les diables, pas d’armoiries ! » Lady Stanhope, grace à la petite fille, eut un équipage sans blason.

Avec cette résolution et cet esprit, l’enfant grandit, apprenant de ses governesses, qu’elle abhorrait et faisait enrager, beaucoup de français et d’italien, livrée d’ailleurs à ses volontés et à ses pensées, et prenant sur ce qui l’entourait l’ascendant inévitable des caractères énergiques. Les deux personnes qui lui plaisaient le plus étaient son cousin lord Camelford et son oncle Pitt. L’admiration soutenue que lui inspira le premier des deux peut laisser soupçonner chez elle l’existence, ou du moins le premier éclair d’un de ces sentimens tendres qui n’apparaissent nulle part dans la vie de cette femme. « Quiconque osera s’attaquer à moi, disait-elle, me trouvera cousine de lord Camelford. C’était un vrai Pitt, celui-là ! » En effet, il était impérieux, entêté, courageux, bienfaisant, bizarre. Esther rappelait avec orgueil l’effet qu’ils produisaient l’un et l’autre quand ce couple extraordinaire, tous deux d’une taille gigantesque, entrait dans un salon. « Les femmes n’avaient pas assez d’yeux pour lui, les hommes avaient peur et se sauvaient. Grand, musculeux, la figure pâle et sévère, un peu penchée sur l’épaule, ce fut lui qui, s’apercevant que l’équipage de son vaisseau murmurait, pressentit la révolte, et, sans l’attendre, brisa le crâne de son lieutenant d’un coup de pistolet. On le blâma d’abord ; bientôt presque tous les équipages se mutinèrent, et l’on reconnut que seul il avait bien jugé la situation. Un de ses plaisirs les plus vifs était d’endosser la casaque du matelot et de courir les tavernes de la Cité. Apercevait-il un pauvre homme dont la figure lui parût honnête, il liait conversation avec lui et l’engageait à lui conter ses peines. « Faites-moi votre histoire, lui disait-il, je vous dirai la mienne. » Il avait trop de tact pour se laisser tromper, et si l’homme lui plaisait, il lui glissait dans la main cinquante ou cent guinées, en lui disant d’un ton sévère : « N’en parlez pas, au moins, ou je vous retrouverais et vous me le paieriez d’une façon qui serait loin de vous convenir. » D’ailleurs il avait tant d’ennemis avec ses singularités, et s’attirait par sa bravoure et son audace tant de mauvaises affaires, que mon oncle, qui l’aimait et l’estimait, le tenait à distance et ne fit jamais rien pour lui. »

Elle eut envie de l’épouser, ce qui eût changé le cours de sa vie.

Les Chatham s’y opposèrent ; Camelford avait sacrifié cinquante mille livres sterling pour assurer et donner à sa sœur une terre dont lord Chatham espérait hériter. Quant à la jeune Esther, sa guerre contre les governesses continuait ; en vain essayait-on de lui faire étudier l’histoire, qui, disait-elle, « était une farce misérable. — Voyez un peu, ajoutait-elle à l’appui de l’assertion, comme on écrit celle qui se fait aujourd’hui. » Elle ne voulait pas entendre parler de corset, et se révoltait hautement contre ceux qui prétendaient emprisonner dans un soulier de satin ce petit pied cambré « sous l’arche duquel une souris eût trotté, dit-elle, » et dont elle était si orgueilleuse.

À vingt ans, elle avait près de six pieds, un développement proportionnel du buste et de la taille, et n’était ni jolie ni belle. « Trop virile, dit un contemporain, c’était néanmoins un de ces êtres dont le front, les yeux, la présence, semblent éclairer ce qui les entoure. Un front très haut et droit surmontait deux sourcils arqués d’un contour régulier et d’une finesse singulière ; elle avait les dents petites et magnifiquement blanches, l’œil d’un bleu gris, entouré par-dessous d’un arc bleuâtre qui en rehaussait l’éclat, le nez recourbé et disproportionné, la bouche délicate et rentrée, et le menton beaucoup trop long. Quant à l’ovale du visage, il était si pur, si admirablement dessiné, et l’attache du cou si gracieuse, que Brummell le fat, s’approchant d’elle un soir et soulevant ses boucles d’oreille : « Pour l’amour de Dieu ! s’écria-t-il, laissez-moi voir ce qu’il y a là-dessous ! » Elle s’avouait laide, d’une laideur harmonieuse. On assure, en effet, que la transparence de la peau, l’éclat du regard, la majesté de la démarche, la hardiesse de la répartie, la vivacité sauvage que son éducation avait favorisée, isolaient partout, en la couronnant d’une sorte de lumière qui effrayait, cette reine de vingt ans.

Ses premières impressions lui étaient venues de la grande vie aristocratique de son père, lorsque ce dernier, marié en premières noces à Esther Pitt, et qui n’était pas encore l’adepte de Raynal et de Thomas Payne, exerçait dans son château de Chevening le droit de haute et basse justice, entretenait deux cents serviteurs autour de lui, et donnait des graces et des punitions, des vêtemens, des terres et des places à tout le comté, pendant que la première lady Stanhope, de son côté, distribuait les médicamens aux malades, les aumônes aux pauvres, les sermons aux garçons amoureux, les dots aux filles à marier, et faisait tuer pour sa table un bœuf par semaine et un mouton par jour. Le souvenir de cette existence patriarcale a toujours hanté comme un spectre l’imagination fière de lady Stanhope ; ce fut en partie pour atteindre l’idéal de cette puissance bienfaisante et incontestée qu’elle alla se réfugier au désert.

Cependant Pitt était maître du pouvoir, et, tout jeune qu’il fût, il le tenait d’une main sûre. Prévoyant la révolution française et le cataclysme prochain, il resserrait autour de lui avec force les liens de l’aristocratie et du trône, et s’efforçait de confondre aux yeux de tous les intérêts de la France avec les théories révolutionnaires, et le salut de l’Angleterre avec celui de la noblesse. C’était rendre l’aristocratie populaire et le trône héroïque : suprême habileté de ce grand homme. Par là il devint lui-même le symbole anglais par excellence, plaça le trône au centre de la nation enthousiasmée, et, entraînant l’Angleterre dans une haine qu’il n’avait pas, il fit triompher en définitive la dynastie dont il était le ministre. Lord Stanhope suivait une route diamétralement contraire ; ses liaisons avec les démocrates l’éloignaient du pouvoir, et l’exposaient aux vengeances royales, sans qu’il pût prétendre au premier rôle dans les rangs de ses amis. On était venu arrêter chez lui un des meneurs de l’opposition, Joyce, et toute la famille était en désarroi. Esther, à laquelle ce train nouveau de la maison paternelle répugnait, et qui avait conçu pour son oncle une admiration profonde, quitta l’hôtel Stanhope de l’aveu de sa mère, et alla vivre près du ministre, qui n’avait pas de femme, et dont elle gouverna désormais la maison.

C’était un acte hardi, comme tous ceux de lady Stanhope, et qui, en satisfaisant son goût pour l’autorité et l’indépendance personnelle, était d’une politique habile ; le danger des opinions professées par son père se trouvait annulé ou amorti, et elle offrait, dans toutes les chances possibles, une protection assurée à sa mère et à ses deux sœurs. Pitt, d’ailleurs, reconnaissait en elle le vrai sang des Chatham « Quand donc les ailes vont-elles vous pousser ? lui disait-il. Vous ne touchez pas terre. Bizarre créature ! la solitude vous va, pourvu qu’elle soit profonde ; le, monde, pourvu que ce soit un tourbillon, et la politique à la condition d’être embrouillée. Il vous faut un de ces trois élémens extrêmes ; je ne sais lequel vous convient le mieux. » C’était le jugement le plus exact que l’on pût porter sur cette ame excessive et sur cet esprit altier.

Pitt avait eu une passion malheureuse ; on connaît cette figure singulière, ce nez. pointu et toujours en l’air, cet œil vif et profond, ce front plus haut que large, cet air distrait et absent ; il y avait dans sa conduite comme dans sa physionomie la sagacité du chien d’arrêt. La fille de M. Eden lui avait inspiré un sentiment vif. Le père passait pour peu sûr dans ses relations ; la mère était le type de ces maternités anglaises qui pêchent à la ligne les époux de leurs filles avec une âpreté de poursuite indécente. « Elles placent devant vous, disait Esther, leur fille comme une pièce d’artillerie, mèche allumée, la tournant et la retournant sur son pivot, et vous bombardant un homme à bout portant sans miséricorde. La primosité [2] anglaise s’arrange de cela, je ne sais comment. Mon oncle reconnut dans quelle famille il allait entrer, les intrigues qui allaient se nouer autour de lui, et le goût peu prononcé de miss Eden pour sa personne. Il recula sagement, et tomba dans un désespoir amer. Dès-lors il ne pensa plus à se marier. »

Appréciateur plein de tact de la distinction chez les femmes, Pitt fut heureux d’avoir sa jeune nièce auprès de lui. Il se trouvait au plus fort de sa grande lutte, en face de la république française, et ensuite de Napoléon Bonaparte. Esther écrivit sa correspondance, rédigea ses notes, régla sa maison. Elle le soutint de tout son pouvoir, et il reconnut en elle autant de force d’ame que d’activité, et surtout ce sens droit et imperturbable, cette pénétration vigilante, sans lesquels on ne conduit ni les grandes ni les petites affaires. Les hommes d’intrigue sont portés à imaginer que le fond de la politique, c’est le mensonge ; cela est faux. Le fond de la politique, c’est la vérité. L’art de connaître les choses cachées et celles qui se préparent constitue la moitié de l’homme politique. Il faut encore, après avoir déchiré les enveloppes et reconnu toutes les réalités, savoir agir sur ces élémens réels. — L’oncle et la nièce firent aussi bon ménage que possible. Il ne dédaignait pas de prendre ses conseils, et n’avait point de secrets pour elle. « Esther, disait-il, parle comme une pie, et ne dit que ce qu’elle veut ; elle babille en connaissance de cause. » Le véritable bras droit de William Pitt, ce fut donc Esther, qu’il trouvait à juste titre supérieure à ces nullités actives dont les hommes politiques ont plaisir à s’environner : instrumens qui ne contrôlent rien, espèrent, flattent, obéissent, reçoivent des faveurs, et, quand ils sont exempts d’envie, forment une excellente matière à gouvernement. Pitt en était obsédé. De tous les amis et confidens du ministre, celui dont l’oncle et la nièce se défiaient le plus et qu’ils surveillaient de plus près était Canning ; on n’aime guère ses héritiers, et Pitt pressentait celui-ci. Quant aux autres, Esther leur voua le plus complet dédain : Canning fut seul honoré de sa haine.

En soulevant ces voiles, en pénétrant le secret de ces rouages, elle devint misanthrope à vingt ans et presque cynique ; cette singulière position d’une jeune fille était relevée par tant de pétulance, de verve, d’entrain et de bonne humeur, que l’on eut peur d’elle ; on l’estima très haut, et le vieux roi George fut un de ses admirateurs les plus ardens. La cour se promenait un soir sur cette terrasse féodale de Windsor d’où l’on découvre de si beaux aspects. Les princes et les princesses étaient là. — Pitt, dit le roi en se retournant, j’ai fait choix d’un nouveau ministre. — Comme votre majesté voudra. Le fardeau est lourd et commence à me peser ; un peu de repos me fera du bien. – Et un ministre meilleur que vous ! — Le choix de votre majesté doit être excellent. Oui, Pitt, oui, je vous le répète, et excellent général par-dessus le marché ! — Sire, reprit Pitt un peu embarrassé de sa personne, et ne sachant, malgré son habitude des cours et du monde, comment prendre la chose, votre majesté voudra-t-elle me dire le nom de ce remarquable personnage, afin que je le traite désormais avec les égards dus au choix de votre majesté et à un mérite si extraordinaire ? — Parbleu, vous lui donnez le bras, reprit le roi en montrant du doigt Esther. Je n’ai pas en Angleterre d’homme d’état qui la surpasse, ni de femme qui fasse plus d’honneur à son sexe. Soyez fier d’elle, monsieur Pitt ; elle a toutes les grandes qualités de notre sexe et du sien. » C’était aussi l’avis de Pitt, qui se plaisait à la comparer aux héroïnes de Rome. « Les dames de la cour, dit lady Esther elle-même, se mordaient les lèvres, les ambitieux sollicitaient mon approbation, les sots se tenaient à distance, et tout le monde me respectait. »

Plus d’une fois nous avons essayé d’analyser et de faire comprendre l’état mal connu de la société anglaise à la fin du XVIIIe siècle [3] à côté de la plus hypocrite raideur, les mœurs les plus débraillées, partout l’exagéré, le factice, mais une vie énergique. La naissance de la république française exerça sur ces élémens une action intense qui, en les comprimant, les exalta. Les patriotes anglais furent plus audacieux, les fats des salons plus fades, les grandes dames plus précieuses, et les puritains plus fanatiques. Ce fut au milieu de ce monde que la jeune Esther se trouva lancée en 1793, sous le patronage et l’égide de son oncle Pitt. Une cour ne tarda pas à l’entourer ; on la flatta, on la sollicita, on la craignit. Elle en devint plus sauvage dans ses tendances, plus mystérieuse dans ses actes, plus hardie dans ses propos, plus hostile à toutes les conventions de cette société même qu’elle voyait si basse et si avide. Elle partagea l’ardente réaction qui se manifestait à travers l’Europe contre une civilisation devenue artificielle jusqu’à la nausée, réaction qui donnait la vogue au farouche Ossian, au douloureux Werther, et aux cris furieux de Jean-Jacques Rousseau en faveur de la vie sauvage.

Personne n’était mieux préparé par le caractère et l’éducation à cette révolte contre les usages et les idées reçues que la jeune Esther. Personne n’occupait une situation plus favorable au développement des tendances misanthropiques. Elle voyait le dessous des cartes, et de toutes les cartes ; ce que l’observation du philosophe ne peut que deviner ou pressentir, un chef politique le manipule et le remue incessamment. Le marasme et le suicide de Castlereagh, la mort prématurée de Pitt, les derniers jours de Canning, en disent assez là-dessus. Esther Stanhope, à vingt-trois ans, apprit tout ce que la vie de l’homme d’état apprend, à ce qu’on dit : infidélités, ingratitudes, trahisons, achats, ventes, conversions, retours, simulations, pactes secrets ; ce que peut peser un patriote, et ce que peut valoir un homme de cour. Elle fit des colonels, défit des secrétaires d’état, rallia des partisans et contresigna plus d’une pension et d’une ordonnance à la place et sous les yeux de son oncle, qui riait en la regardant. Elle étudia sérieusement cette matière du faux ; « pour bien imiter une signature, dit-elle, on ne doit pas tracer lentement les lettres, ce qui fait trembler la main ; on doit aller vite et hardiment. » Elle se faisait des principes sur toutes choses, et voulait aller au fond de tout.

Placée comme elle l’était, ce fut de sa part une guerre à mort contre les vertus de convention, la moralité d’emprunt et les faussetés de tous les ordres. « Plus un homme est bien élevé, disait-elle, moins il prend ombrage de certaines anecdotes et de certains mots. L’Angleterre en est venue à cet égard à un point d’hypocrisie indécente. Aussi, quoi que l’on dise de moi à Londres, je ne m’en soucie pas plus que de cela. Que m’importent ces esprits tortus et ces ames rabougries ? Ils diront ce qu’il leur plaira. Toutes ces coutumes factices dont on fait d’inviolables nécessités, je les exècre. Ils peuvent murmurer et bourdonner autour de moi autant qu’ils voudront ; ce sont des moucherons sur la queue d’un cheval d’artillerie. Vient la grande explosion : boum ! et tout est dissipé. Quand je vois ces femmes si pâles, si faibles, si gourmandes, qui se bourrent de petits gâteaux, et ne peuvent point faire un pas sans s’appuyer sur le bras d’un homme, ni descendre de voiture sans une main qui les soutienne, j’en ai pitié. Pour moi, quand on m’offrait de tels services, j’avais coutume de dire à ces messieurs : « J’ai des jambes qui sont à moi, grace à Dieu ! laissez-les faire. » On s’est imaginé par exemple dans certains salons que l’ennui était la plus belle chose du monde. Plus on était fade et stupide et froid, plus on avait de succès : c’était le bon ton. Le roi de ce bon ton-là était un monsieur Polhill, qui avait toujours l’air stupide et bourru, exactement comme vous, docteur (elle s’adressait à son médecin). Il trouvait un bal magnifique lorsqu’on n’y apercevait que des têtes pressées les unes contre les autres, comme des goulots de bouteille qui sortent d’un panier. »

La haine du sentimentalisme, de l’affectation et de la pruderie, c’est-à-dire de tout ce qui est mensonge, exagération et artifice, éclatait tous les jours chez elle. Bercée sur les genoux de la mode, élevée au milieu du grand monde, ne craignant rien de personne, flattée et caressée par tous, elle exerçait la justice du bon sens avec le caprice d’un enfant malin. Pas de sottises et de prétentions qu’elle ne punît ; elle était inexorable, même pour les ministres. Au plus fort de la guerre contre la France, Pitt eut l’idée d’instituer un ordre du mérite, et lord Liverpool, homme systématiquement pompeux, se chargea de régulariser la création et de fixer les couleurs du ruban national. Un soir il arriva, fier de son œuvre, dans le salon du premier ministre, et dit : « Je pense que ma combinaison flattera l’orgueil britannique ; rouge, c’est le pavillon de l’Angleterre ; bleu, symbole de liberté, et blanc, symbole de loyauté. » - Les courtisans et les flatteurs se récrièrent : c’était admirable, sublime, poétique ! — « C’est très beau, interrompit Esther, et le roi sera charmé de la ressemblance ; mais il me semble que j’ai vu cela quelque part. — Où donc ? demanda Liverpool. — Sur la cocarde des soldats français. Mylord, vous avez découvert le ruban tricolore ! » Il resta stupéfait. « Ah ! mon Dieu, lady Esther, s’écria-t-il, que vais-je faire ? J’en ai commandé plus de trois cents aunes : à quoi cela va-t-il me servir ? — A soutenir vos culottes. quand vous y mettez des papiers que vous ne retrouvez jamais, et que vous cherchez au fond de la poche droite, puis au fond de la poche gauche, comme une anguille au fond d’un étang. Vrai, mylord, j’ai toujours peur qu’il ne leur arrive malheur, à ces pauvres culottes ! »

Elle exerçait souvent une influence plus réelle, toujours dans le sens de la raison contre le ridicule. M. Addington, qui devait sa fortune à l’amitié de Pitt, eut la fantaisie de se faire créer lord Raleigh. Cette application peu convenable d’un nom historique déplut à la maligne Esther, qui courut un beau matin chez son oncle, et lui dit : « Savez-vous ce que l’on vient de faire ? Une caricature contre le roi, M. Addington et vous. Vous y représentez la reine Élisabeth, et vous dansez le menuet le nez en l’air ; M. Addington est en lord Raleigh et vous fait sa révérence. Sa majesté porte le costume d’un fou de cour. » Elle mit tant de verve dans la description de cette caricature qui n’existait que dans son imagination, que Pitt rit aux éclats ; on dépêcha dans tous les quartiers de Londres des émissaires chargés de se procurer à tout prix la gravure prétendue. On ne la trouva pas, bien entendu ; mais le ministre fut frappé du ridicule de cette idée, et le XIXe siècle fut privé d’un second lord Raleigh médecin, fils de médecin.

Après Camelford et Pitt, elle n’estimait guère que Brummell, le chef des dandies, roi dans son espèce, et aussi impertinent qu’elle. Elle aimait cette fatuité vengeresse qui imposait à toutes les prétentions, cet ennemi du lieu commun, du sentiment faux, de l’orgueil mais et de la vanité sotte, c’est-à-dire de tout ce qu’elle détestait le plus ; ce parvenu assez hardi pour humilier les altesses grossières, les pédans de vertu et les hypocrites de science ; c’était plaisir pour elle de le voir saluer un prince par-dessus l’épaule, et forcer par ses grands airs une duchesse à baisser les yeux. Elle racontait là-dessus des anecdotes incroyables et vraies. Un soir, chez le duc de Rutland, au bal, Brummell parcourait lentement du regard un cercle de femmes, disant tout haut et du bout des lèvres : « Où trouverai-je une femme qui sache valser sans m’éreinter ? Ah ! voici Catherine (la sœur du duc de Rutland), et je crois que cela fera mon affaire. » Il l’invita le plus gracieusement du monde et fut accepté. La duchesse elle-même avait coutume d’augmenter ses graces naturelles par des artifices si considérables, que Brummell, au milieu d’un grand bal, s’arrêta devant elle, et lui dit : « Mais, au nom du ciel ! ma chère duchesse, qu’est-ce que cette tournure-là ? Je vous donne ma parole d’honneur qu’il faudra vous mettre sous presse. Je vous supplie positivement de marcher à reculons quand vous sortirez de la salle : je ne pourrais pas regarder par-là. » Chez les parvenus, il était aussi impertinent et avec autant d’à-propos que chez les seigneurs. Il interrompait un dîner servi avec la recherche la plus pompeuse pour demander au domestique des anchois de la mer des Indes ou de la sauce de Palmyre, ajoutant de l’air le plus froid du monde : « On ne dîne plus sans cela ! » Le triomphe de cette suprême impertinence était la matinée de Brummell, lorsqu’une douzaine de ducs et six ou sept marquis se tenaient debout pendant sa toilette. « Eh bien ! leur disait-il en se retournant, que voulez-vous ? Ne voyez-vous pas que je me nettoie les dents ? » La brosse se promenait avec lenteur dans la bouche du dandy, qui observait ses dents avec un miroir, et reprenant la parole : « Je crois que c’est une tache… non ; c’est un peu de café. Cette poudre est excellente ;…- n’espérez pas obtenir ma recette ; vous n’en aurez pas, vous autres ! »

En définitive, ces deux êtres étaient l’analogue l’un de l’autre, à cette exception près, que beau Brummell était la femme. Un jour ces personnages, qui s’appréciaient et s’aimaient fort, se rencontrèrent dans Bond-Street, la promenade à la mode. Ils étaient à cheval l’un et l’autre. Brummell, tenant ses rênes entre le pouce et l’index, comme une prise de tabac, s’arrêta et se pencha vers lady Esther. « Chère créature, lui dit-il dans le patois du temps, quel est donc ce personnage à qui vous venez de parler ? — C’est le colonel Whitby. — Le colonel de quoi ? répliqua-t-il de ce ton traînant qui lui était particulier. Est-ce que cela a un père ? Et qui diable connaît ce père ! » La malice d’Esther s’éveilla. « Voulez-vous me dire, répondit-elle, quelle espèce de père a George Brummell, et qui diable connaît ce père ? — Ah ! lady Esther, reprit-il d’un ton à demi sérieux, personne ne connaît le père de George Brummell, et personne ne connaîtrait Brummell lui-même, s’il ne jouait le rôle qu’il a pris, et qui, vous le savez très bien, ne vaut que par sa folie. Si je ne toisais pas les marquises et si je ne mystifiais les altesses, il ne serait pas question de moi pendant huit jours ; le monde est assez bête pour tomber à genoux devant mes absurdités, et nous savons l’un et l’autre ce qu’il en est. » Le mystificateur des salons britanniques, qui vint mourir en France couvert de dettes, avec des tabatières d’or et un vieil habit, devait plaire à cette femme, que l’orgueil et la haine de la société anglaise rejetèrent plus tard au fond du désert.

Ainsi s’avançait triomphalement et voiles déployées cette vie singulière qui avait bien son côté ridicule, car elle s’éloignait de toutes les conditions féminines. Esther bâtissait, plantait, refaisait sur un nouveau dessin et en huit jours les jardins et le parc de Walmer pour ménager à son oncle une solitude agréable où il pût trouver du repos, rossait cinq soldats ivres qui s’étaient avisés de pénétrer chez elle, créait l’uniforme d’un régiment, déconcertait les intrigues, brisait les cachets des dépêches, et allait, de hardiesses en hardiesses, jusqu’aux dernières limites de l’outrecuidance la plus bizarre. Il était clair qu’une pareille vie ne pouvait se continuer qu’à l’ombre du crédit de Pitt, et qu’elle se préparait pour l’avenir un nombre infini d’ennemis acharnés. « Comment ! lui disait-on un jour, vous ne voyez pas lord C… qui vous salue ? — J’aperçois là-bas un grand caméléon gorge de pigeon, répondit-elle tout haut. Est-ce là lord C… ? » Comme la plupart des humoristes, elle possédait le génie comique et joignait à ses observations une mimique irrésistible. Elle savait que les amours du duc d’York et de Mlle Clarke et leur scandale mécontentaient la population du pays de Galles ; elle s’y rendit, et, faisant son quartier-général d’une auberge de Builth, elle y commença ses opérations. Elle fit venir le médecin, le commis de l’octroi, l’apothicaire et le maître de l’auberge. « Ah ça ! leur dit-elle, imitant les gestes et la tournure des personnages qu’elle voulait dépeindre, si vous aviez une femme ainsi faite, parlant ainsi, marchant ainsi, entourée d’une meute de beaux messieurs qui la couvriraient de la poudre de leurs perruques ; si la ménagère était violente, impérieuse, acariâtre, sans ordre, sans gaieté ; si au mois de novembre elle voulait que toutes les fenêtres fussent ouvertes et que l’odeur du chenil arrivât jusqu’à vous, ne vous croiriez-vous point parfaitement en droit de prendre un peu de plaisir ailleurs ? Voyons ! » Elle ramena au parti du duc jusqu’aux ménagères.

Il fallait surtout la voir contrefaire les vertus philanthropiques et les tendresses languissantes des couples sentimentaux alors à la mode en Angleterre sous l’influence de Kotzebue et d’Auguste Lafontaine. Elle jouait d’abord le mari en extase devant sa femme, et cette dernière pleine de langueur enthousiaste ; puis, dans un second acte, elle représentait l’un ayant des maîtresses, et l’autre des amans. Comme elle se permettait ces parodies en plein salon, ce rôle de bouffon de cour, adopté par la nièce de Pitt et soutenu avec une vivacité spirituelle de jeune fille, la faisait craindre comme la peste. On baissait la tête ; pensions, titres, dignités, projets, tout lui passait par les mains. Elle osait ce que son oncle aurait à peine osé, et souvent elle faisait justice. « Que pouvait donc vous dire un tel (membre du cabinet de Pitt), lui demanda un soir son oncle, avec ses longs discours au milieu du bal, son air animé et ses yeux en l’air ? — Il m’assurait sur ses grands dieux que la pension de la pauvre Sarah N… serait accordée demain. Vous savez l’intérêt, que je prends à cette pauvre créature et à ses dix enfans ; mais, comme je méprise le personnage, je ne l’ai pas même écouté, et je me suis réservé de vous parler de la chose. J’aime mieux puiser à la source. — Il vous disait cela ! Voilà qui passe toutes les bornes, s’écria Pitt. Ce même homme, il n’y a pas une heure, est venu me supplier de n’accorder aucune pension à Mme N… ! L’administration, dit-il, se trouverait forcée de nourrir les dix enfans. Il veut traîner la chose en longueur, si bien que l’on n’y pense plus. — Mon oncle, reprit Esther, il faut vous montrer. Donnez la pension à l’instant même. — Tout le monde est couché. Il n’y a plus personne à la trésorerie. — Si fait, j’aperçois une lumière. Faites venir M. Chinnery, qui doit y être encore. » On envoya chercher M. Chinnery, le distributeur des pensions. « La première chose que vous ferez demain matin, lui dit-elle, ce sera d’envoyer le brevet de pension à Mme N… N’est-ce pas, monsieur Pitt ? » Et la pension fut accordée.

Quand ce qu’elle voulait n’était pas exécuté, elle se vengeait cruellement. Lord Abercorn, qui désirait l’ordre de la Jarretière et l’avait inutilement sollicité de Pitt, auquel il avait de nombreuses obligations, se retourna vers Addington pour l’obtenir et l’obtint. « Je lui ferai payer cette défection, dit-elle un jour au duc de Cumberland. — Voici le moment, s’écria le duc ; il vient d’entrer. Sautez sur lui, petit bulldog ! (you little bulldog ! ) » Lord Abercorn avait eu les deux jambes cassées, et le père d’Addington avait exercé la profession de chirurgien. Elle s’approcha de lui, et, l’œil fixé sur la jarretière : « Qu’avez-vous là, mylord ? lui dit-elle. Un bandage ? Addington a bien travaillé, et j’espère que vous serez dorénavant sur un meilleur pied. » Puis elle s’en alla. On lui disait un jour : « Voyez donc comme lord Castlereagh est rouge ; » elle répondit : « C’est le reflet des portefeuilles. » Il avait coutume de se faire suivre partout de ses portefeuilles de maroquin rouge, et de paraître éternellement enseveli dans les affaires politiques.

La guerre qu’elle soutenait si résolument et avec tant de caprice contre la civilisation affectée ou exagérée de son temps atteignait, comme on le voit, les têtes les plus hautes. Dans le duel misérable et scandaleux entre le prince et la princesse de Galles, elle ne soutint ni l’un ni l’autre, ne prit parti ni pour une victime peu intéressante, ni pour un maître et un mari sans pudeur, se refusa aux avances de la princesse, fut froide et peu prévenante pour le prince, et condamna également par son silence les extravagantes licences de cette femme sans retenue et sans raison, et l’égoïsme despotique de ce voluptueux sans entrailles. Les choses ne pouvaient durer ainsi long-temps ; avec la puissance politique de Pitt, la fantastique royauté de sa nièce devait s’anéantir. En effet, après avoir soutenu l’édifice gigantesque de la suprématie anglaise, Pitt, épuisé et endetté, descendit dans le tombeau ; il avait livré à son œuvre politique son ame, son esprit et son corps. Il faut entendre à ce propos les aveux faits par la compagne de ses dernières années ; on verra ce que coûtent les plus éclatans triomphes de la politique et du pouvoir. « Aucune des jouissances de la vie commune n’appartenait à Pitt ; il n’avait pas même le temps de surveiller ses affaires pécuniaires, et on le volait de toutes parts. Debout à huit heures, déjeunant au milieu d’une foule de solliciteurs et de membres du parlement, ne cessant de travailler, de parler, de répondre, de donner des ordres jusqu’à quatre heures du soir, il mangeait à la hâte une côtelette de mouton, se rendait à la chambre des communes, y trouvait ses ennemis sur le qui vive, luttait avec acharnement jusqu’à trois heures du matin, et revenait souper avec ses amis, pour se coucher ensuite et prendre une ou deux heures de repos. Nulle organisation n’y aurait résisté. Souvent, au milieu de ce sommeil, il était réveillé par une dépêche de lord Melville ou par un ordre de se rendre à Windsor. Ce n’était pas une vie, c’était un meurtre. Ses plus heureux momens étaient ceux qu’il passait dans une espèce de ferme, à côté de Walmer ; il y avait fait placer trois chaises et une table dans une chambre aérée, et passait le temps à écrire et à respirer. Enfin il succomba. »

En effet, il mourut le 23 janvier 1806, tué par la bataille d’Austerlitz, laissant quarante mille livres sterling de dettes et sans avoir vu se réaliser aucun des vastes plans qu’il avait conçus. L’étrange créature qui avait eu tous ses secrets comprit qu’elle n’avait plus rien à espérer en fait de pouvoir occulte ou avoué, d’intrigues à débrouiller ou à pénétrer, d’anxiétés politiques à partager, de sarcasmes à jeter sur les héros de ce drame dont elle avait sondé le fond, fait mouvoir les coulisses, barbouillé les décorations et déshabillé les acteurs. On ne lui accorda que 1,200 livres sterling de rente, et la société anglaise ne lui fit pas attendre sa vengeance. Elle se retira quelque temps à Builth, dans une chaumière du pays de Galles ; puis, profondément dégoûtée et blessée, elle partit pour l’Orient en 1810. Jeune et impétueuse, elle avait vécu d’une vie trop forte pour sa raison. La mort de ce grand politique qui s’était immolé à ses desseins, et que personne ne pleurait, avait frappé une ardente imagination de l’ébranlement le plus terrible. Elle n’était ni assez riche ni assez indépendante pour faire tête aux inimitiés qu’elle avait soulevées. Sa haine de l’Europe, et surtout de l’Angleterre, était devenue comme chez Byron une rage, une frénésie, une maladie incurable. Elle aimait le réel, ainsi que tous les grands esprits, et la société anglaise marchait dans sa voie de pruderie hypocrite ; elle était rassasiée jusqu’au dégoût de civilisation, de fêtes et d’affectations élégantes. Bientôt le mysticisme, les rêves d’un avenir confus, le besoin de faire encore parler d’elle, la soif d’un pouvoir que sa patrie ne pouvait plus lui donner, firent bouillonner dans son cerveau une fièvre mêlée de misanthropie et d’aspirations à la grandeur qui ne cessèrent plus de la dévorer jusqu’au moment de sa mort. L’étude et la poésie l’auraient calmée et consolée ; elle méprisait les livres, n’aimait que l’action, et l’action lui manquait. Elle était orgueilleuse « comme Satan ; » elle se sentait humiliée. Canning allait hériter de Pitt après Castlereagh, et l’ingratitude de la nation la révoltait. Après avoir erré quelque temps en Grèce et en. Égypte, elle finit par planter sa tente au milieu de la Syrie, entre les Druzes prêts à s’insurger, les Turcs impitoyables et les Arabes sauvages. C’était bien l’écheveau politique le plus embrouillé et le plus sanglant que la situation anarchique de cette contrée, et peut-être cette difficulté même lui offrait-elle un attrait de plus.

Nous rappellerons en peu de mots ce qui se passait en Orient lorsque lady Stanhope choisit le mont Liban pour asile. La faiblesse de l’empire ottoman et cette décadence progressive qu’il avait subie depuis le commencement du XVIIIe siècle encourageaient ses vassaux à la défection ; pendant que les Grecs s’insurgeaient et préludaient à leur indépendance, Méhémet-Ali faisait de l’Égypte son domaine personnel, et le prince des Druzes, chef nominal plutôt que réel des peuplades variées et hostiles qui habitent le Liban, essayait de vaincre par la cruauté et les artifices les obstacles opposés à son pouvoir par le peu d’homogénéité des élémens qui lui étaient soumis, et tendait à devenir le maître de toute la Syrie. Pendant les vingt années que lady Stanhope passa dans ce pays, les luttes de l’émir Béchir contre la Porte, les Druzes, les Arabes, les Turcs, et contre ses propres lieutenans, celles des diverses populations entre elles, du pacha d’Acre contre Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet, enveloppèrent la solitude de lady Stanhope, située non loin de Beyrouth, d’un réseau d’intrigues, de guerre et d’assassinats effroyables, dans lesquels l’Europe elle-même, souvent trompée, a été forcée de s’engager.

C’était un monstre et un homme habile que cet émir dont on a fait tant de bruit en Europe, et sur lequel les mémoires du docteur donnent des renseignemens précis. Forcé de fuir à diverses reprises la vengeance des pachas d’Acre et de se soustraire aux firmans de la Porte, ce fut lui qui devina de quelle utilité lui pourrait être l’alliance de Méhémet-Ali, et qui, de concert avec ce dernier, essaya de soustraire la Syrie au joug ottoman. Le fils de Méhémet, Ibrahim-Pacha, saisit le moment favorable, pénétra en Syrie, prit Damas, battit l’armée du sultan, se rendit maître de toute la Célo-Syrie, et, sans l’intervention des puissances européennes, il menaçait Constantinople.

De cet accord entre les deux hommes les plus rusés et les plus hardis de l’Orient, ce fut l’émir des Druzes qui retira le plus d’avantages. Il revint dans le mont Liban, où, tout en comprimant par la terreur des races divergentes, il continua de détacher les populations de leur vieille fidélité. Pendant qu’il se donnait pour Druze aux Druzes et pour chrétien aux chrétiens, et qu’il effrayait les Arabes par des exécutions sanglantes, il faisait répandre par ses émissaires que Mahmoud était un Européen qui buvait du vin avec les Grecs, visitait les maisons de débauche, foulait aux pieds le Coran et ne tendait qu’à transformer l’empire turc et à étouffer l’islamisme. Les musulmans de Syrie regardèrent Ibrahim-Pacha comme leur seul espoir et l’apôtre de leur foi.

Ce n’était pas assez : il fallait imposer aux Maronites et aux Druzes, les uns vieille race chrétienne dont les villages couvrent une partie du Liban, les autres, montagnards infatigables, maîtres des forteresses bâties par les croisés, et qui, de leurs murailles, formant une ligne irrégulière de remparts et de rochers, pourraient braver et détruire une armée. Tous ces hommes avaient des armes, et s’en servaient avec une habileté consommée, un courage indomptable. Un beau matin, pendant que les laboureurs druzes étaient à la moisson, tous les villages du Liban se trouvèrent occupés par les troupes d’Ibrahim, accourues la nuit à marches forcées. On s’empara même du palais de l’émir, qui simula une vive terreur, une indignation excessive, et se donna pour victime du stratagème combiné par lui. On procéda bientôt au désarmement intégral de la population druze. Quelques-uns réussirent à cacher leurs armes ; d’autres furent suppliciés ; la plupart cédèrent à la force. Poursuivant son dessein avec habileté, le prince, qui voulait s’appuyer sur les chrétiens, déclara que les chrétiens garderaient leurs armes, leur distribua quelques ceintures de soie et quelques cachemires, et passa parmi nous pour le protecteur oriental du catholicisme. Les Grecs de la côte, habitués à ramper devant leurs maîtres musulmans, ne se possédaient pas de joie, et les politiques d’Europe concevaient de grandes espérances. Un jour cependant, lorsque la jalousie excitée par le privilège des chrétiens eut fermenté dans le cœur des Druzes et des Arabes, l’un des neveux d’Ibrahim, Abbas-Pacha, fut chargé par son oncle d’exécuter, toujours avec l’assentiment de l’émir, un de ces stratagèmes dont les pays civilisés n’ont pas le privilège exclusif. « Quel est, demanda-t-il en voyant un chrétien se promener, le poignard à la ceinture, armé d’un cimeterre magnifique et de deux pistolets, quel est cet homme ? Un chrétien ? Dans quel équipage me montrerai-je, moi, si ces gens paraissent devant nous sous un tel costume ? J’y mettrai ordre. » Les chrétiens furent à leur tour désarmés, et la Syrie entière resta sans défense. L’émir Béchir avait réussi. Cependant les Druzes indépendans s’aperçurent qu’ils étaient joués, et s’animèrent d’une juste colère, qui finit par éclater lorsque Ibrahim-Pacha prétendit les soumettre au régime de la conscription. Réunis aux Bédouins du désert voisin, ils attaquèrent l’émir et remportèrent plus d’un succès.

C’est au milieu de cette anarchie de toutes les ruses et de toutes les violences que lady Stanhope était venue chercher asile. Pressée et cernée entre l’hostilité armée d’Ibrahim, l’ambition sans scrupule de l’émir Béchir, l’indépendance enracinée des Druzes, les souvenirs vindicatifs des chrétiens opprimés et le mécontentement des musulmans sincères qui regardaient Mahmoud comme un Européen, la Porte ottomane ne pouvait s’appuyer en Syrie que sur le vieux prestige de son autorité. Ce fut précisément en sa faveur que lady Stanhope se déclara ; ce fut cette cause qu’elle soutint pendant vingt ans, sous les yeux et à la connaissance de l’émir Béchir, et domiciliée au centre même de son territoire. Elle fit peu de bruit à son arrivée, et l’émir, croyant se faire d’elle un appui, lui concéda comme habitation un vieux couvent de Grecs schismatiques, nommé Mar-Elias, dont les bâtimens étaient en bon état, l’accès facile et la situation commode. Elle resta quelques années dans cette retraite, s’habituant par degrés aux mœurs du pays, formant sa maison asiatique, et préludant à ses efforts de pouvoir et de royauté par une réputation méritée de bienfaisance intarissable. Puis, changeant de retraite, mais conservant la propriété de Mar-Elias, elle choisit pour sa résidence définitive Djîhoun, situé non loin de Saïda.

Sur une des croupes les plus escarpées du mont Liban, cône tronqué, environné de précipices comme d’un fossé d’enceinte, et séparé des autres chaînes, couronnées de neiges et tapissées d’une végétation vigoureuse, par un chaos de rochers, de cèdres et de torrens, elle construisit son singulier palais, amas confus de maisonnettes basses, liées les unes aux autres par des galeries obscures, des corridors tortueux et des cours irrégulières. C’était plutôt un labyrinthe qu’une maison. Là tout était disposé pour le mystère, et elle avait semé son domicile de trappes et de cachettes. Le convive qu’elle invitait ne se doutait pas que derrière lui une boiserie renfermait un homme chargé de tout voir, de tout entendre, et de surveiller le service des domestiques. De la porte de ce singulier château, l’œil plongeait dans la profondeur verdoyante des vallées, où le fleuve serpentait lentement, et, en se relevant, le regard glissait sur les pentes noires des montagnes, qui formaient comme un vaste entonnoir circulaire, avec des créneaux de neiges. Ce fut là qu’environnée d’esclaves barbares auxquels elle imposait par la violence et l’habileté, entourée de populations ennemies qui la respectaient comme un être mystérieux placé sur les limites des deux mondes, en proie aux douleurs morales et physiques les plus intenses, consultant les astres, interrogeant le sort, jouant à la fois la pythonisse et la reine asiatique, faisant de son habitation un enfer et répandant ses guinées sur le Liban avec une munificence et une générosité qui la laissèrent sans ressource, elle fonda sa puissance indépendante de l’émir, hostile même à ses desseins.

Elle avait choisi pour l’escorter une miss William, personnage insignifiant, acclimatée depuis long-temps dans sa famille, et le médecin auquel nous devons ces mémoires. Ce dernier est évidemment un très honnête père de famille, homme instruit et bien élevé, qui ne savait guère quel supplice l’attendait. Elle avait de trop grands desseins et de trop faibles ressources pour ne pas faire souffrir ceux qui vivaient près d’elle. Méprisant la médecine autant que les médecins, elle ne se gênait nullement pour le lui dire ; elle rejetait ses ordonnances, riait de ses préceptes, l’endoctrinait incessamment, et, comme il était l’être le plus civilisé de ce qui l’entourait, il recevait pour son compte l’averse de sa colère contre la civilisation. Ce rôle de souffre-douleur en chef révolta sa fierté, et il partit pour l’Europe. Elle le fit aller et venir, le rappela, le renvoya, le rappela de nouveau, le fit partir une seconde fois, et ces pérégrinations du pauvre docteur, qui fut dévalisé en route par un pirate grec, remplissent une bonne partie des trois volumes. On ne peut s’empêcher de le plaindre ; mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Connaissant lady Stanhope, il voulut, malgré les prières et les ordres d’Esther, emmener avec lui sa femme et sa famille, qui n’aimaient ni l’Orient ni les voyages ; lady Esther avait pour les femmes, dont elle reniait le sexe, une ineffable horreur ; elle ne voulut jamais recevoir la femme du médecin. Ce fut un tiraillement abominable que la vie du pauvre homme placé entre la reine de Tadmor et son épouse légitime, qui, se constituant rivales d’autorité, se l’arrachèrent tant qu’elles purent. Lady Stanhope fulminait ; la femme du docteur se trouvait mal et pleurait. Il allait sans cesse de l’une à l’autre sans pouvoir rien concilier. Les montagnards druzes, habitués à mener autrement leur harem, concevaient des maris européens une très pitoyable idée qui humiliait lady Stanhope. Furieuse de la faiblesse du docteur, elle s’avisa d’une vengeance curieuse. La vertu de ses suivantes abyssiniennes et syriennes se contenait difficilement dans les bornes légitimes ; ces dames sautaient la nuit par-dessus les murs. Voulant y mettre ordre, elle proposa sérieusement au docteur cette charge confiée dans toute l’Asie à des êtres d’un troisième sexe peu estimé, et voulut le constituer maître de son harem, gardien en titre de ces chastetés orientales qui ont besoin de grilles et de satellites. C’était une épigramme singulière, que le docteur, tout en refusant, ne comprit pas.

Dans une chambre sans tenture et dont le pavé était marbré de briques cassées et fissurées en mille endroits, le docteur faisait une curieuse figure auprès du lit de la reine de Tadmor, il n’apercevait pas toujours distinctement la cid mylady dans la fumée qu’elle faisait sortir de sa longue pipe ; mais du sein de ce nuage vénérable il sortait des paroles qu’il écoutait la bouche béante pendant des heures entières, et qu’il écrivait ensuite. Il se sentait tour à tour étonné, émerveillé, scandalisé et stupéfié de ces longues séances, après lesquelles il cherchait naïvement s’il pouvait se regarder comme sûr de son identité parfaite. Elle lui avait parlé d’astrologie, de chiromancie, de jumens sacrées, de Pitt, de Chatham, des étoiles, de serpens à tête humaine et de la pierre philosophale ; elle l’avait appelé idiot, bonhomme, tête de bois et bûche. Elle l’avait caressé, flatté, mystifié, insulté, prêché, consolé, confessé, complimenté et régalé, si bien qu’il ne savait plus du tout où il en était. Après cet exercice de sa patience, il lui fallait redescendre les sentiers glissans et tortueux qui, circulant à travers les ravines, le conduisaient à son domicile, car la reine voulait habiter seule le sommet de Djîhoun.

Le couvent de Mar-Elias, qu’elle lui concéda pour quelque temps, aurait offert à lady Stanhope un domicile plus sain, plus convenable, plus facile à approvisionner. Elle préféra Djîhoun, cette montagne solitaire, retraite plus sauvage, où elle se sentait isolée et reine. Là, seule maîtresse de ses actes, loin des villes importantes, elle échappait à tout contrôle et pouvait découvrir de son nid d’aigle quiconque prétendait en approcher. On n’arrivait à Djîhoun que par des sentiers impraticables dans les mauvais temps, à peine accessibles dans les beaux jours. La panthère et le chacal bondissaient de roche en roche, et les plus hardis y regardaient à deux fois avant de se hasarder sur les rebords de ces précipices. Comme les gens de lady Esther, alléchés par ses munificences, exténués par sa tyrannie, étaient sans cesse tentés de la quitter, ce moyen de les garder près d’elle lui semblait excellent. Malgré cette précaution, toute la partie féminine de sa domesticité émigra en masse pendant une nuit, préférant les dangers de la route à la servitude qu’on lui imposait.

A Djîhoun, elle prit toutes les habitudes orientales et renonça définitivement aux souvenirs européens. Personne n’eût reconnu la nièce de Pitt sous le turban de laine, d’un blanc jaunâtre, s’enroulant pardessus le fez ou tarbouch rouge ; entre le fez et le turban, elle passait le keffaïah, mouchoir de soie jaune et rouge, de nuances pâles, noué sous le menton. Elle était couverte tout entière du machlah, long manteau de mérinos blanc à draperies amples et rattaché sur la poitrine par des brandebourgs de soie blanche. Le djoubé, robe écarlate, apparaissait sous le manteau quand elle l’ouvrait par-devant, et sous cette robe se trouvait placé le quonbaz, tunique jaunâtre retenue par une écharpe autour de la ceinture ; un pantalon écarlate très large, avec des demi-bottes jaunes ou mest et des babouches jaunes par-dessus, complétait ce costume singulier, qui n’appartenait en réalité ni à l’Europe ni à l’Asie, ne pouvait offenser ni la dignité d’un sexe ni la pudeur de l’autre, et la faisait « ressembler, dit le docteur, quand elle était assise dans un coin obscur de son divan, à une figure fantastique du Guerchin. » Tout cela n’était rien et ne formait que la portion matérielle et la mise en scène de son rôle. Il fallait encore se faire estimer et craindre. Elle n’avait droit qu’aux égards de l’hospitalité ordinaire, et, à son arrivée en Orient, elle ne trouva en effet chez les principaux habitans que le degré de considération dû à son titre d’Européenne, alliée aux grandes familles de son pays. Ce premier prestige n’aurait pas tardé à s’effacer, si elle n’avait su le maintenir et l’accroître par une intime connaissance des mœurs orientales, et des ruses sans nombre jointes à une hardiesse peu commune.

Bientôt son opinion eut de l’autorité, et son alliance acquit de la valeur. Les populations redoutèrent cette femme qui n’avait ni armées ni finances, et les pachas comptèrent avec elle, comme autrefois les pairs d’Angleterre et les membres du cabinet de Pitt. Inaccessible aux présens et aux séductions pécuniaires qui vinrent fréquemment la solliciter, prodigue de son or pour les malheureux et les proscrits, audacieuse jusqu’à la témérité dans ses paroles et dans ses actes, il est curieux d’étudier par quels moyens elle accomplit cette œuvre singulière d’une domination sans base et soutenue par son seul caractère. D’abord elle répandit de toutes parts le bruit de ses doctrines théurgiques, de sa communion avec les esprits invisibles, et de son pouvoir sur les forces surnaturelles ; ensuite elle jeta dans les esprits la conviction qu’elle était inexorable dans ses vengeances et intarissable dans ses dons. A la souveraineté de l’opinion qu’elle avait conquise, si elle eût joint des ressources d’argent, elle aurait régné sur le Liban, et son rêve était réalisé.

Elle commença par abjurer les apparences philanthropiques de l’Europe et fit planter devant sa porte deux énormes pieux très pointus, destinés à empaler ses ennemis. Puis elle rendit des services réels à l’homme le plus redoutable et le plus redouté du pays, Abdallah-Pacha, à qui elle fit prêter de l’argent par un banquier d’Europe. Enfin elle comprit qu’elle ne serait pas respectable sans un bourreau, et elle s’en procura un tout-à-fait dans les goûts de l’Orient, ou plutôt elle l’emprunta à celui qui se connaissait le mieux en ces matières, à l’émir Béchir. Ce bourreau était un homme de très grande taille, au nez crochu, impassible, à l’œil fixe et profond comme un vautour, au front chauve et dégarni comme cet oiseau de proie, et qui caressait et polissait sans cesse l’arsenal de torture qui constituait le mobilier de sa profession. Il se nommait Hamaâdy, et c’était assurément la personne la plus estimée et la plus respectée à vingt lieues à la ronde ; comprenant son importance, il ne dérogeait par aucune faute à la considération dont il jouissait. Ce Tristan l’Hermite de l’émir Béchir, lequel condescendait, par estime pour la reine de Tadmor, à lui prêter ses services, ne traversait pas un village qu’on ne lui offrit aussitôt la plus belle maison, des fruits et des fleurs. Sous les ordres de son terrible maître, dont il était l’ami personnel et même jusqu’à un certain point le confident, il a étranglé, pendu, empalé, torturé plus de deux mille hommes et femmes. Aussi ses paroles étaient des ordres, et notre docteur en fit l’expérience à son détriment. Il ne put jamais se procurer une provision de lait et de crème régulière, parce que Suleiman Hamaâdy voulait en avoir tous les jours, et que les paysans le servaient le premier. Au surplus, lady Stanhope ne pendait personne ; la reine de Tadmor faisait un usage très modeste de ce moyen de gouvernement, et employait Hamaâdy bien moins en réalité qu'in terrorem, comme disent les jurisconsultes anciens. Lorsque ses générosités et ses munificences royales l’eurent réduite à un degré de détresse qui ne lui permettait plus de nourrir ses chevaux, elle résolut de se défaire de deux magnifiques jumens qu’elle aimait beaucoup, et fit venir Hamaâdy : « Vous les tuerez, lui dit-elle, au milieu de la grande cour et d’un seul coup, et vous aurez soin de vous pencher à leur oreille et de leur dire tout bas : « Votre maîtresse, qui vous aime, ne veut pas que vous languissiez et que vous dépérissiez de faim et d’inactivité dans son palais ; elle vous renvoie, pauvres êtres, au Dieu suprême de la nature, qui vous transformera selon les volontés de sa puissance. »

Quand le docteur, qui ne concevait pas ces pratiques orientales, lui témoignait son peu de goût pour les tenailles et les ferremens dont Hamaâdy se présentait escorté, lady Esther se justifiait assez bien. « Vous êtes là, lui disait-elle, au milieu du mont Liban et de ce monde sauvage que vous ignorez, aussi stupide qu’un vieux tronc d’arbre et ne comprenant rien à tout ce qui vous entoure. Ici, ce que l’on méprise le plus, c’est la douceur. « Nous ne voulons pas être menés par des poules, dit leur proverbe, mais par des tigres. » Ma servante abyssinienne Fathoum n’exécutait aucun de mes ordres et ne bougeait pas quand je la sonnais. Je la fis venir et je lui demandai ce que signifiaient sa désobéissance et sa paresse. Elle me répondit : « Vous me grondez toujours, grande reine, et je pense que vous voulez vous moquer de moi en m’adressant de longs sermons. Pourquoi ne me faites-vous pas donner le fouet ? Je comprendrais cela. » L’émir Béchir me racontait qu’il avait acheté une Éthiopienne fort belle, et que le premier soir de son entrée au harem elle saisit le poignard de son maître et voulut l’en percer ; il s’élança, la frappa d’un ou deux coups de cimeterre, et l’accabla ensuite de coups de cravache ; après quoi elle lui devint si tendrement, si passionnément attachée, qu’elle ne voulut jamais qu’on la vendît, menaçant de se tuer dès qu’il était question de se défaire d’elle, et ne voulant absolument plus quitter le harem. Sans ces petites précautions politiques, nous serions pillés et égorgés dans nos lits ; j’ai su que les paysans, à mon arrivée ici, avaient formé le plan d’ouvrir le toit de ma chambre avec des pioches et d’y jeter de la paille enflammée pour m’étouffer pendant mon sommeil. Ils ne respectent ici que la force, la grandeur, la volonté inébranlable et la puissance de la cruauté. Mustapha-Pacha, que j’ai connu, ne calmait ses nerfs qu’en tuant un homme. Lorsque cette envie le prenait, ses serviteurs en étaient avertis par une espèce de râle sourd et profond qui sortait de sa poitrine comme de celle d’un tigre. On lui amenait un prisonnier qu’il dépêchait de sa main ; alors il redevenait paisible et fumait sa pipe tranquillement.

« Vous avez vu l’autre jour ce brave comte allemand, tout pétri de philanthropie et de sensibilité. Il me disait que sur les bords du Nil il avait fait la rencontre d’un aga qui traînait une femme par les cheveux et la maltraitait cruellement. Il voulut, malgré les remontrances de ceux qui l’entouraient, s’interposer en sa faveur ; la scène de Sganarelle et de sa femme se reproduisit tout entière. Elle se mit à le battre, lui jeta sa pantoufle au visage, et l’appela de tous les noms injurieux qu’elle put trouver. Mais vous n’entendrez jamais ces choses, docteur, vous qui n’êtes qu’un homme d’Europe et raisonnablement pédant. Menons le monde comme il veut qu’on le mène. Sans notre bourreau Hamaâdy, ce pauvre vieux voyageur français, M. Dana, serait mort de faim dans nos montagnes. Les brigands de ce pays lui avaient volé sa malle, ses doublons, ses papiers, et il ne savait que devenir. Quand la population du village fut réunie, Hamaâdy, par mon ordre, leur adressa ces paroles du ton le plus honnête : « Mes bons amis, le voyageur ne veut faire de mal à personne ; mais c’est ici que son argent et ses papiers ont disparu. Rendez les papiers et l’argent, et il ne vous sera rien fait. » Dieu sait quelles protestations et quels sermens répondirent à cette injonction ; les hommes criaient, et les femmes plus haut que les hommes. Hamaâdy, voyant que les discours ne servaient à rien, fit chauffer ses tenailles et rougir ces petits bonnets de cuivre dont on coiffe les suppliciés. Les femmes continuaient de hurler que c’était une injustice affreuse, et Hamaâdy, choisissant celle qui criait le plus fort, insinua une aiguille rouge sous l’ongle d’un de ses doigts. « Lâchez-moi, s’écria-t-elle aussitôt, j’avouerai « tout ! » Elle confessa, le croiriez-vous, docteur ! que le fils du curé avait volé le voyageur, et qu’elle avait partagé l’argent avec lui. Ne valait-il pas mieux, dites-moi, aimable philanthrope, épouvanter et même punir cette voleuse que de laisser périr ce malheureux voyageur ? Les Orientaux, mon pauvre docteur, sont comme les femmes ; ils veulent des êtres qui les protègent, et ils reconnaissent la possibilité de cette protection à la vigueur de la main qui les châtie. Quiconque se laisse écraser est une ame vile dont ils se moquent. Ainsi ils sont venus me dire cent fois que vous aviez bon cœur ; c’est comme s’ils disaient que vous êtes un bonhomme, absolument comme s’ils vous crachaient à la figure. Voyez un peu mon messager Logmagi, comme il les traite et comme ils l’aiment ! A leurs yeux, Logmagi est plein de grace, Logmagi est délicieux, Logmagi est adorable. C’est qu’il les rosse d’importance, et chez un maître la sévérité est ici le premier devoir. »

Tout ceci la faisait respecter singulièrement, bien que sa justice orientale se trompât quelquefois ; du reste, elle s’en embarrassait peu ; elle voyait surtout l’effet à produire et sa puissance à fonder. Elle savait quelle importance sociale les Orientaux attachent au respect pour les femmes, et punissait sans pitié toute infraction à la sévère continence qu’elle exigeait de ses serviteurs. Hanah Messaad, son interprète et son secrétaire, fils d’un Anglais et d’une Syrienne, et qu’elle aimait beaucoup, vint lui dire un jour qu’un autre de ses gens, nommé Michel Toutounghi, avait séduit une jeune Syrienne du village, et qu’il les avait vus l’un et l’autre assis sous un cèdre du Liban. Toutounghi soutint que cela était faux. Lady Esther appela Hamaâdy, qui se fit escorter du barbier de Saïda (l’ancienne Sidon), et, convoquant tout le village sur la pelouse devant le château, elle s’assit sur des coussins, ayant à sa droite Messaad, à sa gauche Toutounghi, enveloppés de leur beniches et dans une attitude respectueuse. Les paysans formaient un cercle ; le barbier et l’exécuteur occupaient le centre. « Toutounghi, dit-elle en écartant de ses lèvres le tuyau d’ambre de sa pipe, vous êtes accusé par Messaad d’une liaison criminelle avec Fathoum Aïesha, fille syrienne, qui est là devant moi. Vous le niez. — Vous autres, Continua-t-elle en s’adressant aux paysans, si vous savez quelque chose à ce sujet, dites-le. Ces deux hommes étant mes serviteurs, je leur dois justice à tous deux. Je veux faire justice. Parlez. » Tous répondirent qu’ils n’avaient aucune connaissance de ce fait. Alors elle se retourna vers Messaad, qui, les mains croisées sur la poitrine, attendait la sentence. « Messaad, lui dit-elle, vous imputez à ce jeune homme qui entre dans le monde, et qui n’a que sa réputation pour fortune, des choses abominables. Appelez vos témoins : où sont-ils ? — Je n’en ai pas, répondit-il humblement, mais je l’ai vu. — Votre parole est sans valeur devant le témoignage de tous les gens du village et la bonne renommée du jeune homme ; » puis, prenant le ton sévère d’un juge : « Vos yeux et vos lèvres ont commis le crime, votre œil et vos lèvres en porteront le châtiment. Hamaâdy, qu’on le saisisse et qu’on le tienne ! Et toi, barbier, rase le sourcil gauche et la moustache droite du jeune homme ; » ce qui fut dit fut fait. Quatre années après, lorsque Messaâd fut devenu secrétaire d’un consul à Beyrouth, bien marié d’ailleurs et homme honorable, lady Stanhope, qui se félicitait d’une justice si équitable et si peu nuisible au supplicié, reçut une lettre où Toutounghi s’amusait à lui raconter que l’histoire de la séduction était parfaitement vraie, et que sa moustache et son sourcil se portaient bien.

C’était déjà un grand point d’être connue pour juste, pour puissante, pour inexorable ; pourtant ce n’était que la moitié de l’œuvre. A moins de passer pour magicienne, lady Stanhope ne se crut sûre de rien ; elle y réussit, et si complètement, que tout le monde, même le docteur, y a été trompé. De ce qui précède on déduira aisément ce qui n’a pas été compris jusqu’ici : la persévérance de la reine de Tadmor à s’entourer de prestiges astrologiques, l’observation scrupuleuse des jours néfastes, sa retraite des mercredi, pendant lesquels nul n’osait la troubler, le serpent magique, à tête d’homme, qui devait lui annoncer la venue du nouveau Messie, et la description fantastique de cette caverne aux serpens dont elle épouvanta si souvent son docteur. On concevra sans peine cette vie contraire à toutes les lois reçues, l’habitude de se lever à deux heures, l’observation des étoiles heureuses et malheureuses, et la petite jument dont le dos creusé en forme de selle naturelle était nourrie religieusement dans son écurie, pour servir de monture au Messie qui devait entrer avec elle à Jérusalem.

Le docteur, qui vivait au sein des nuages fantastiques évoqués par elle, ne s’expliquait point cette évocation, étrangement combinée avec l’exaltation et le mysticisme réels de lady Esther Stanhope, et seule base de son existence en Orient. Elle ne se contenta point de passer pour prophétesse, elle s’entoura d’une armée de prophètes, gens redoutés qu’elle attachait par l’intérêt. Grande sibylle orientale, c’était un beau rôle, et tout le monde l’acceptait. Deux sous-prophètes l’aidèrent principalement dans cette entreprise, un Français et un Arabe. Le premier, vieillard qui, pendant plus de vingt ans, vécut de sa bonté, avait connu Tippo-Saëb et Lally, et se nommait Loustauneau ; le soleil d’Orient et le mouvement des révolutions avaient un peu dérangé sa cervelle. C’était le fils d’un paysan de Tarbes, embarqué comme matelot à vingt-quatre ans, puis qui avait servi dans l’artillerie du rajah Scindia, où il avait dû un rapide avancement à son intrépidité et à son titre d’Européen. Ruiné à son retour en France par la révolution, puis secouru par la famille d’Orléans, il établit une fonderie sur les frontières d’Espagne, vit ses propriétés détruites par la guerre civile, et finit par s’embarquer pour l’Orient, laissant à Tarbes trois fils et deux filles ; sa raison ne put soutenir le choc de tant d’évènemens et de spectacles divers. Il errait en Syrie, de village en village, recevant l’aumône, la Bible à la main, et prophétisant l’avenir, lorsque la reine de Tadmor entendit parler de lui. Elle recueillit le pauvre homme, et l’entretint de ses deniers avec une générosité et une délicatesse infinies, sans le rapprocher d’elle, il est vrai ; elle redoutait la mauvaise impression produite par les humeurs, les caprices et les folies du vieillard. Logé dans le couvent de Mar-Elias, il répétait partout, et avec de grandes citations de la Bible, que la reine de l’Orient était venue, que l’étoile était au zénith, et que le Messie allait reparaître, ce qui convenait merveilleusement à la politique de la reine de Tadmor. Souvent le vieillard, une grande Bible sur les genoux, ses longs cheveux blancs flottant sur les épaules, se montrait assis sur le balcon de l’édifice massif et carré fondé par les Grecs schismatiques. Un jour, presque tout le couvent fut renversé par un tremblement de terre, à l’exception du balcon et de la chaise occupée par le prophète, qui vit une muraille se pencher lentement vers lui, comme si elle eût fait la révérence, et crouler. Ce fut un grand miracle dans le pays, et le prophète, ainsi que lady Esther, n’en furent que plus respectés. Dans une autre aile du même couvent, elle avait placé son second prophète, Metta, le docteur arabe du village qui, à l’arrivée de lady Esther dans le pays, avait été saisi d’une sorte de frénésie prophétique, et lui avait annoncé que le trône de l’Orient lui appartenait. Cette protection accordée à un vieillard idiot et à un Arabe menteur la constituait reine des sorciers, et augmentait la vénération orientale pour sa personne et son nom. Metta prétendit qu’une caverne de l’Abyssinie renfermait un livre prophétique écrit en arabe, où toute la destinée d’Esther était tracée. Elle lui donna un beau cheval ; il partit devant tout le village, et revint quinze jours après avec le manuscrit arabe annonçant « qu’une femme européenne prendrait possession de Djîhoun, y construirait un palais, et deviendrait plus puissante que le sultan. » A ces prédictions, il ajoutait les histoires de la jument à la selle naturelle, d’un fils sans père et d’une femme inconnue, qui devaient être les précurseurs du Messie et escorter lady Esther à son entrée solennelle à Jérusalem. Metta mourut, léguant à la reine de Tadmor le soin de ses trois enfans ; ce legs fut religieusement observé. Ce mélange d’extravagances et de jongleries, qui étonnait si fort le médecin, était précisément ce qui avait le plus de prise sur les Syriens du Liban. Reconnue sorcière, l’émir Béchir ne pouvait plus rien sur elle ; l’attaquer devenait inutile et dangereux ; du haut de sa crête de montagne, sous ses vêtemens de soie qui tombaient en lambeaux, n’ayant pour domestiques que des bandits qui la pillaient, la vieille sibylle se riait de l’émir.

Elle soutenait ce rôle hardi par des actes de bienfaisance infatigables : veuves, orphelins, prisonniers, matelots, blessés, proscrits, étaient couverts de ses bienfaits. Reine orientale, elle envoyait à ses protégés des paniers de dattes, des chameaux avec leurs harnais, bâtissait des maisons pour les uns, et faisait aux autres cadeau d’un champ ou d’un domaine. Elle remplissait ses magasins de draps, de couvertures, de coussins, de tapis, de vêtemens de soie, de meubles, d’alimens, qu’elle versait à profusion. Tout cela se gâtait, se détruisait, pourrissait ensemble avant qu’elle eût eu le temps de s’en défaire ; les fourmis et les rats en dévoraient les débris ; le vin tournait, les instrumens de fer se couvraient de rouille. Il lui suffisait de passer pour opulente et généreuse. Elle payait pour les pauvres le ferdj et le miry, deux impôts onéreux ; plus de 1,000 piastres étaient distribuées annuellement entre les habitans de Saïda, tailleurs, maîtresses de bains, chefs du port, qui lui avaient rendu quelques services. Le jour du Baïram et le jour de Noël, on faisait en son nom une grande distribution de pelisses ; elle envoyait à la recherche des malades et des vieillards ; elle osait même venir au secours des proscrits politiques. Elle se ruinait ainsi, mais elle régnait. Le docteur la trouvait parfaitement insensée, et ne réfléchissait pas qu’il fallait ou ne point venir en Orient, ou se servir de ces moyens.

On vient de voir avec quelle lucidité de coup d’exil et quelle habileté d’action elle les employait. Appuyée ainsi sur les ressorts les plus puissans de l’imagination humaine, la superstition et la terreur, les résultats politiques qu’elle obtint paraissent moins étonnans. Jouer le rôle de magicienne et de sultane, habiter la crête d’un roc, et de là faire trembler les paysans et les montagnards, ne lui suffit pas elle se déclara ouvertement en faveur de l’islam, contre l’émir Béchir, contre Méhémet-Ali et la civilisation européenne. Pour allié principal, elle choisit un homme redoutable, qui lui témoignait beaucoup d’estime, cet Abdallah-Pacha, le tyran d’Acre, auquel elle n’épargnait pas les conseils et les réprimandes. Un jour, il venait de rendre un bouyourdie ou édit ordonnant des confiscations et des extorsions nouvelles. « Tu te fais haïr inutilement, lui écrivit-elle, par ces actes d’oppression, et tes secrétaires, qui te flattent, causeront ta perte. » Quand cette lettre arriva, le pacha avait cinq ou six dépêches à lire, qu’il laissait éparses sur le sofa sans les ouvrir ; il lut celle de lady Stanhope, déchira son bouyourdie, et chassa ses secrétaires. Loin de son pays, de sa famille, de ses amis, privée de tout secours étranger, ne pouvant s’appuyer sur aucune des races diverses et ennemies qui habitent ces montagnes, tel était l’ascendant qu’elle avait pris. Méhémet-Ali fut effrayé de la présence et de la capacité de cette femme, et lui écrivit pour la prier de garder au moins la neutralité, ce qu’elle refusa. On peut regarder lady Stanhope comme l’un des principaux mobiles de l’insurrection qui s’alluma dans la montagne. Elle anima les Druzes, leur fournit de l’argent et des armes, et les enflamma contre l’émir et Ibrahim en les pénétrant du sentiment de leur humiliation, douleur insupportable pour ces hommes fiers et sauvages. Ibrahim, comme nous l’avons dit, s’était emparé du Liban sans coup férir, et il lui était échappé après la conquête un mot qui fut rapporté à lady Stanhope : « Quoi ! ces chiens de Druzes n’ont pas eu une balle à nous envoyer ! » Toutes les fois que lady Esther recevait ou rencontrait un montagnard : « Eh bien ! lui disait-elle, chien de Druze, vous n’avez donc pas eu une balle à envoyer à Ibrahim ! » Elle accoutuma ses serviteurs à redire la même formule, et bientôt la montagne tout entière retentit de ces paroles, que lady Esther répétait même aux envoyés et aux amis d’Ibrahim, avant l’air de louer la bravoure et de s’intéresser à la conquête du pacha.

Quand l’insurrection eut éclaté, elle se conduisit de même et ne fut pas moins respectée de l’émir, accoutumé pourtant à tous les crimes qu’il jugeait nécessaires au maintien ou à l’avenir de son pouvoir. Cinq jeunes princes, dont les prétentions à lui succéder lui déplaisaient, avaient eu les yeux crevés. Il faisait couper la langue aux uns, éventrer les autres, enlever ceux qui lui faisaient ombrage, et qui ne reparaissaient jamais. Loin de se montrer inquiète de sa situation à Djîhoun, elle rechercha l’alliance et cultiva l’amitié du rival même de Béchir, le scheik Béchir. Malgré cette étrange situation, les rapports de la reine de Tadmor et du prince étaient fréquens. Il lui envoyait des émissaires pour la conjurer de quitter un pays que la guerre allait désoler, et où il serait impossible à l’autorité d’offrir protection à une femme étrangère ; elle répondait à ces avertissemens par la menace et par l’insulte. L’un des envoyés de l’émir, prêt à se présenter devant elle, venait de déposer dans une antichambre ses pistolets et son sabre. « Ordonnez-lui, dit lady Esther à sa suivante, de reprendre ses armes et de venir armé. — Croyez-vous donc, s’écria-t-elle quand il entra, que votre maître me fasse peur ? Je n’ai souci ni de ses poisons, ni de ses poignards. La peur ! je ne sais ce que c’est. C’est à lui et aux siens de craindre. Que l’émir Khalil, son fils, ne s’avise jamais de mettre les pieds ici, je le tuerais de ma main. Je ne le ferais pas fusiller, c’est de ma main que je le tuerais. » L’homme, tout tremblant devant une telle femme, vint rapporter à l’émir les paroles de la sorcière de Djîhoun ; l’émir fit sortir de sa pipe une énorme colonne de fumée, et quitta la chambre sans proférer un mot. A tous les musulmans qui arrivaient jusqu’à elle, elle tenait le même langage, et sa politique, aussi extraordinaire qu’énergique, avait un succès complet. « Je sais bien, disait-elle, que personne n’est à l’abri de ses couteaux et de ses breuvages ; mais qu’on lui apprenne que je le méprise et le brave. C’est un chien. S’il veut mesurer sa force avec la mienne, je suis prête. » Lorsque, fatigué de ces bravades, qui ont d’ailleurs un grand charme pour les Orientaux, Ibrahim fit venir le bourreau de confiance, Hamaâdy, et lui demanda s’il ne serait pas possible de se défaire de cette personne incommode : « Hautesse, lui répondit Hamaâdy, vous ferez mieux de la laisser tranquille. Tous les moyens lui sont bons. On l’a flattée et cajolée toute sa vie ; elle ne fait pas plus d’attention à l’argent qu’à de la boue, et elle n’a peur de rien. Quant à moi, hautesse, je n’aurai point affaire à la sorcière, et je m’en lave les mains.

Dans les catastrophes de la guerre, après le siège d’Acre ou la bataille de Navarin, les rudes sentiers qui conduisaient à Djîhoun se couvraient de fugitifs qui venaient demander asile à lady Stanhope ; personne n’eût osé les poursuivre dans ses murailles. Lorsque le scheik Bechir, traqué par son ennemi, laissa toute sa famille à la merci du vainqueur impitoyable, sa femme prit la fuite à travers les rochers du Liban, et des émissaires de l’émir battirent tous les recoins des montagnes et des forêts pour la livrer aux bourreaux. Une neige épaisse couvrait le Liban ; la malheureuse traînait après elle trois enfans, dont l’un à la mamelle, et les deux autres en bas âge, pendant que le père, fait prisonnier par les troupes de l’émir, était enfermé, avec ses deux autres enfans, dans la prison d’Acre, où on l’égorgea [4]. Lady Stanhope envoya ses gens à la recherche de la pauvre femme, qui fut trouvée à Horan, demi-morte ; l’un d’eux, Hanah Abôud, s’endormit de fatigue dans la neige, et perdit la vue. Lady Esther sauva la proscrite, et lui donna un asile à Djîhoun, ainsi qu’à ses cinq enfans, malgré la colère de l’émir. Après la mort du scheik, elle refusa d’avoir aucune communication avec le prince. « Un monstre, écrit-elle à M. Webbe, son banquier à Livourne, qui mutile les hommes vivans, coupe les mamelles des femmes, qui suspend les enfans par les cheveux, et brûle les yeux des vieillards avec un fer rouge ! Il m’a dépêché l’autre jour un de ses grands ambassadeurs, un de ceux qui vont porter à Méhémet-Ali son budget de mensonges. J’ai refusé de le voir et de recevoir le message [5]. » Tout cela était vrai, et en écrivant ces détails à un banquier de Livourne, par son espion en titre Logmagi, elle savait parfaitement bien ce qu’elle faisait.

Elle avait gardé, on le voit, les habitudes de la vie politique. Elle gagnait des partisans, payait des espions, entravait l’ennemi, inventait des stratagèmes, tout cela sans but, pour satisfaire son orgueil et sa passion d’agir, tromper l’ennui sur le mont Liban, et rester la digne nièce de Pitt. Ce mot répondait à tout : Je suis une Pitt ! Folle ou sensée, elle avait compris l’Orient ; pour se moquer des consulats et constituer dans le Liban une puissance indépendante, il ne lui manqua rien que de l’argent ; avec ses douze cents livres sterling de rente, qui furent dévorées par sa royauté éphémère, que pouvait-elle faire de plus que de vivre sur sa montagne, pendant que la guerre couvrait de sang le pays ? Elle ne paya pas de contribution, ne subit aucune avanie, traita de puissance à puissance avec les pachas. Sans doute il eût mieux valu ne pas se proposer un problème insoluble, ne pas lutter contre l’impossible et ne pas briser sa raison contre l’un et l’autre. On ne peut toutefois s’empêcher d’admirer les ressources qu’elle découvrit dans une situation pareille, et l’ardeur de pouvoir qui la rongeait trouvait ainsi une meilleure issue que lorsqu’elle battait ses serviteurs, sonnait ses servantes deux cents fois pendant la nuit, faisait apporter et étaler devant elle, sur le plancher, toute son argenterie et les débris de ses tasses et de ses cruches pour en faire l’inventaire, menaçait les consuls, et brandissait, pour effrayer ses nègres, la masse d’armes cachée sous son chevet.

Cependant sa santé dépérissait avec sa fortune. Elle ne pouvait plus dormir ; sa langue se couvrait d’aphtes et ses ongles se brisaient. Ses os perçaient sa peau desséchée ; une souffrance continuelle l’épuisait ; la fatale tache rouge se montrait sur ses joues. Des spasmes épouvantables la torturaient. L’image de ses anciens amis et de cette civilisation qu’elle avait abjurée lui apparaissait comme un fantôme ; accablant d’invectives son médecin et tout ce qui l’entourait, passant de l’abattement à la colère et de la colère à la prophétie, ce Prométhée féminin enchaîné sur son roc se laissait dévorer par le vautour de son orgueil. On entendait sortir de la chambre de la sibylle des hurlemens épouvantables, et quand le docteur entrait, il voyait la malheureuse vieille étendue par terre, couchée sur son lit ou à genoux devant son divan, la couverture du lit brûlée par les cendres de la pipe, sa tête nue dépouillée du turban, et des larmes coulant de ses yeux éteints. « Ah ! docteur, que je souffre ! » disait-elle. En effet, elle avait soutenu la lutte des pensées intérieures, des doutes et des inquiétudes sur le monde, sur Dieu et sur l’ame, et le poids de ses souvenirs et le fardeau de l’isolement l’écrasaient. Le médecin ne paraît pas croire que ces convulsions, dont lui-même ne parle qu’avec une horreur et un effroi extrêmes, eussent aucun rapport avec les affections épileptiques ou hystériques. Elle se remettait par degrés, reprenait sa dignité et son aplomb, parlait de Pitt et de Chatham, développait ses théories, et retrouvait un peu de calme et de raison. Cette parlerie éternelle, dont le docteur était le but et la victime, contribuait à lui rendre un peu de tranquillité et de bien-être ; c’était un remède plutôt qu’un travers. Un soir que le tonnerre avait grondé sur le Liban : « Ah ! docteur, lui dit-elle quand il entra, que ce tonnerre m’a fait de bien ! » Puis, comme il essayait d’expliquer scientifiquement le dégagement d’électricité qui avait pu s’opérer : « Pédant, reprit-elle, je vous ai toujours pris pour un excellent homme, mais pour une intelligence bien bornée. » L’extase et l’inspiration recommençaient, la chambre s’emplissait d’un nuage de fumée, et la fureur de la reine de Tadmor contre l’Europe se faisait jour en torrens d’éloquence frénétique. « Les pensées, disait-elle, me viennent à l’esprit comme les bouffées de vent dans les cèdres. Quand cet ouragan a soufflé, je respire et je me sens heureuse. »

Les voyageurs européens, qui tous voulaient arriver jusqu’à elle, ne lui apportaient aucune joie, mais seulement une fatigue, tant elle disposait d’avance et avec peine les draperies et les prestiges sous lesquels il lui plaisait de se montrer. La plupart n’étaient pas reçus, et les Anglais surtout se formalisaient de ce qui leur semblait une dureté impardonnable ; elle admettait ceux dont la réputation, la plume ou le crédit pouvaient influer sur sa position personnelle et répandre en Europe le bruit de sa grandeur. Dans la mise en scène de l’introduction qui leur était réservée, elle remplaçait par le mystère et l’attente ce qui lui manquait du côté du luxe, et se posait comme Napoléon. Elle se montra polie et prévenante pour M. de Marcellus, qu’elle pénétra d’enthousiasme, pour le prince Puckler-Muskau, qu’elle jugea « frivole de pensée comme de style, » et pour M. de Lamartine, à qui elle ne pardonna pas d’avoir caressé sa levrette en lui parlant, et d’avoir frappé sur sa botte avec sa cravache pendant l’entretien qu’ils eurent ensemble. Tout le monde a lu les belles et trop indulgentes pages que M. de Lamartine lui a consacrées ; mais personne ne savait quel sentiment de profonde irritation les manières sans façon et aisées du gentilhomme français laissèrent chez l’orgueilleuse reine de Tadmor. Crime irrémissible, il l’avait traitée comme son égale. Elle le ménagea pourtant ; elle savait qu’il parlerait d’elle et que sa voix aurait du retentissement en Europe. Ennuyée un jour des questions allemandes que lui adressait le prince Puckler : « Prince, lui dit-elle, je crois que votre intelligence est dans les ténèbres ! »

Les années s’écoulaient, la constitution délabrée de lady Stanhope achevait de dépérir, et ses revenus de disparaître ; les pachas et les émirs la laissaient fort tranquille. Pour retrouver un peu d’agitation intellectuelle, il ne lui restait plus guère que son médecin à étourdir et ses domestiques à gronder. L’un d’eux, Italien subtil, lui offrit une heureuse occasion de se désennuyer. Il profita d’une mission qu’elle lui avait donnée auprès du pacha d’Acre pour capter la confiance de ce dernier et s’assurer d’un poste auprès de lui. Comme il avait servi sous Bonaparte, il se fit passer pour artilleur, sans connaître le service d’une pièce. Certain de sa promotion, il revint auprès de lady Stanhope, qu’il pria de lui donner une lettre de recommandation et un certificat de bonne conduite. Elle reconnut qu’elle était jouée, et, sans se fâcher, elle fit faire une magnifique enveloppe avec la suscription honorifique du pacha d’Acre parfaitement formulée ; la lettre ne contenait que du papier blanc. Puis elle envoya un messager spécial prévenir le pacha que Paolo n’avait jamais été canonnier, et que probablement, -c’étaient les termes dont elle se servait, « il ferait plus de ravages dans les troupes qu’il voudrait défendre que dans celles qu’il prétendrait attaquer. » Paolo Perini, tel était son nom, porta la lettre, fut congédié, revint à lady Stanhope, qui se félicitait en riant du succès de sa manœuvre politique, et qui, toute satisfaite d’avoir battu un Italien avec ses propres armes, le renvoya en Europe assez penaud. Cette affaire fut une de celles qui amusèrent le plus cet esprit inquiet et cette activité que ne satisfaisaient ni son docile médecin, ni l’Abyssinienne Fathoum, qui la volait sans cesse, ni son espion et son amiral Logmagi, distributeur de ses bienfaits, plongeur de son métier, et homme de beaucoup d’esprit, qui lui faisait des contes de toute espèce, caressait son orgueil et s’enrichissait à ses dépens.

Un revenu très borné, des ennemis à Londres, une famille indifférente ou hostile, des générosités sans limites, et le pillage exercé par ses domestiques malgré ses fureurs, sa surveillance et même ses châtimens, la réduisirent par degrés à une détresse absolue. Les usuriers juifs, arméniens et arabes s’emparèrent d’elle et achevèrent de dévorer sa fortune. Il lui fallut emprunter à M. Beaudin, consul à Damas, 4,000 dollars, et mettre en gage sa pelisse dans le bazar de Saïda. La neige et les ouragans enlevaient les toitures et renversaient les murailles de son habitation désolée, et cette femme, qui, après le siège d’Acre, avait nourri, vêtu et logé deux cents fugitifs, se trouva sans ressources et sans secours. Elle emprunta de nouveau, la plupart du temps à 20, 25 et 50 pour 100. Un épicier de Saïda, qui avait été à son service, musulman puritain de la vieille école, Cheikh-Omar-Eddin, n’étant pas payé de sa facture, se fit faire un billet du double, et de temps à autre réclama de la munificence d’Esther du blé, de la toile, du drap, des chevaux ; en peu de temps, la créance fut dépassée par les dons. L’usurier pieux vint à mourir ; il appela sa femme et ses enfans près de son lit et leur dit : « La cid milady me doit une somme d’argent ; vous trouverez son billet dans mes papiers. Promettez-moi de n’en faire aucun usage. Brûlez-le ; c’est ma bienfaitrice si je possède quelque chose, c’est à sa générosité que je le dois. J’ai reçu d’elle deux ou trois fois le montant de la créance. » Elle réclamait sans cesse auprès des autorités britanniques ; le ministère anglais s’embarrassait peu d’elle ; ses demandes n’étaient pas écoutées ; les consuls recevaient ses réclamations avec une politesse froide qu’elle repoussait par des invectives violentes. Enfin, il ne lui resta pas une théière qui ne fût ébréchée, ni assez de tasses en bon état pour offrir le thé et le café à ceux qui la visitaient. Elle renvoya le médecin qu’elle n’avait plus le moyen de nourrir, fit tuer ses chevaux de prix, et resta aussi fière qu’auparavant. « Sous ces guenilles, disait-elle en montrant ses robes trouées et ses châles que le temps avait dentelés de toutes parts, qui reconnaîtrait la petite-fille de Chatham ? Et cependant je suis encore une Pitt ; personne dans ces montagnes n’oserait m’insulter ; l’émir Béchir, Ibrahim lui-même, ne se présenteraient pas à ma porte sans ôter leurs babouches. » Cela était vrai, et c’était là tout ce qu’elle y avait gagné ; son orgueil était assouvi ; l’Europe comme l’Orient connaissaient lady Stanhope ; elle était devenue la sibylle-reine du mont Liban.

Mais vers les derniers temps de sa vie, la sibylle fut battue par ses propres armes. Tous les mendians et tous les fourbes accouraient du fond de la Syrie et de l’Égypte pour mettre à profit les libéralités de la reine de Tadmor. Assiégée par les derviches, moines voyageurs et mendians, sa politique était de les bien accueillir et d’exploiter la vénération et la terreur qu’ils inspirent. Quand ses finances furent épuisées, elle se trouva hors d’état de les satisfaire, et le renvoi de l’un d’eux fut cause d’une scène singulière qui frappa puissamment les esprits. Un soir d’hiver, un behtachi se présenta devant sa porte et demanda l’aumône. Le vent de la mer hurlait dans les cyprès, la pluie qui balayait la vallée ressemblait à une vaste nappe blanche et oblique. C’était un homme athlétique, le sein nu et pareil au poitrail d’une bête fauve, de longs cheveux noirs tombant sur son dos, les pieds nus, la barbe blanche et longue, une peau de tigre jetée sur les épaules. Il portait suspendu à sa ceinture une tasse de bois, une espèce de rateau pour se gratter, une gourde, une plume d’autruche et un rosaire composé d’énormes grains. « Dans ce costume et placé sous le hangar extérieur, debout, ses grands yeux noirs et sauvages roulant dans leurs orbites, il ressemblait, dit le docteur, à Caliban dans sa caverne. » On lui servit un fort bon repas ; mais il savait qu’en d’autres temps cent et même deux cents piastres avaient été données à des derviches de son ordre, et on ne lui donnait rien. Alors il se leva ; et le bras droit étendu, soulevant de la main gauche une corne de taureau et y soufflant par trois fois avec un bruit qui se mêlait au hurlement des raffales, il prononça sur la maison, sur la sibylle, sur ses esclaves et sur ses amis une imprécation solennelle. « Maudite ! maudite ! maudite ! » criait-il. Le cri mélancolique de quelques pouïts, oiseaux de mauvais augure pour les Syriens, et qui se plaisent dans les orages, vint se mêler à la lente malédiction du bektachi. Lady Esther était dans son lit, malade et ruinée.

En effet, peu de jours après, en juin 1839, abandonnée de tous les Européens, squelette vivant, n’ayant plus qu’une douzaine de couverts d’argenterie, et entourée de quelques domestiques arabes, elle rendit le dernier soupir. Le toit de sa chambre, où le vent pénétrait de tous côtés avec la pluie, était soutenu par un tronc d’arbre que l’on n’avait pas même dégrossi, et qu’il avait fallu poser obliquement pour prévenir l’écroulement de la charpente. On déposa son cadavre dans la tombe du couvent de Mar-Elias, près de l’endroit même où elle avait fait déposer son prophète, le Français Loustauneau.

Cette femme étrange qui a fait beaucoup de bien et accompli des choses extraordinaires personne ne l’a aimée, et personne ne l’a pleurée. Au-dessus de toutes ses facultés planait l’orgueil le plus farouche. Elle a tout sacrifié à l’orgueil. Pauvre femme ! si vous eussiez pu soutenir ce qui pèse tant aux ames fières, l’humiliation et l’isolement, la calomnie des habiles et le sourire des sots ; si vous aviez été assez forte pour calmer votre ame, apaiser votre orgueil, et regarder avec indifférence, après la mort de votre oncle Pitt, ce monde que vous aviez vu à vos pieds et qui vous délaissait ; si, profitant des ressources peu communes d’une intelligence sagace et profonde, vous aviez forcé les acteurs et les intrigues observés de si près dans votre jeunesse à revenir jouer leur rôle dans un livre véridique, vous vous fussiez épargné vingt ans de supplice.

Certes, lady Stanhope, dans sa retraite, eût écrit des mémoires intéressans et utiles sur la politique de Pitt, sur ses amis et ses adversaires. A cette œuvre elle aurait dû livrer les loisirs de sa solitude ; quels portraits elle aurait tracés ! et quelles lacunes de l’histoire elle aurait pu remplir ! Elle n’a pas su changer en philosophie les dures leçons du monde. L’étude des hommes et l’observation des choses, même les plus amères, sont bonnes et excellentes à cette œuvre ; elles deviennent la justice de l’histoire, et leur amertume même est une force. C’est ce qui est arrivé à Tacite en des temps serviles, et à Saint-Simon, janséniste, sous Louis XIV et le régent. On doit regretter d’autant plus que lady Stanhope n’ait pas consacré sa retraite à cet ouvrage, qu’il ne reste de traces de la société extraordinaire où elle a vécu que dans les dernières lettres de Walpole, la correspondance de Burke, le journal de Knighton, celui de Mme Darblay, et les mémoires de Wraxall. Les uns ne vivaient pas dans le monde supérieur, les autres ignoraient les choses politiques ; ceux-ci étaient des fats, ceux-là des aveugles, et personne n’était placé comme lady Esther pour saisir au passage ces caractères et ces personnages. Elle a mieux aimé dépenser pour son tourment le besoin d’action qui la dévorait, jouer sur une montagne d’Orient le rôle de Timon le misanthrope, et rompre avec l’Europe. Non, il ne faut jamais que notre orgueil renie cette société, sans laquelle l’individu n’est rien ; il ne faut pas trancher ces liens sympathiques de patrie, de famille, qui, une fois brisés, nous laissent saignans de toutes parts et par tous les pores, en proie à une agonie plus déchirante que l’agonie du martyre ; il ne faut pas porter dans la vie l’isolement, qui est la mort.

Tel est le spectacle tragique donné par cette misanthrope et cette astrologue du XIXe siècle, créature supérieure, que l’orgueilleuse maladie de Jean-Jacques et de Byron a tuée après l’avoir torturée. Les hurlemens de la sorcière, la triste caverne de cette désespérée, son aire d’aigle sur le mont Liban, ses violences, ses caprices, peuvent sembler à quelques-uns comiques comme la grimace du supplicié ; pour les ames vigoureuses et irritées, c’est une leçon grave. Rester debout au milieu des siens, lutter contre l’abaissement intellectuel, s’il existe, contre l’énervement des esprits, si on croit l’apercevoir ou le pressentir, vaut mieux que se dévorer dans une irritation vaine et une misanthropie frénétique. Même en se supposant blessées ou méconnues, ce qui est l’histoire de chaque jour, ne reste-t-il pas aux ames saines des sympathies à embrasser et des devoirs à remplir ? Est-ce que la tâche de l’historien n’est pas offerte à tous les esprits doués de force et de lumière ? Pour quoi donc seraient faits ce qui est odieux et ce qui est vil, les ridicules des uns et les iniquités des autres ? Cette mission est grande et a de la durée ; exercée sans colère et avec puissance, elle vaut mieux que la rêverie d’Obermann, les pleurs de Werther et la retraite suicide de lady Stanhope.


PHILARETE CHASLES.

  1. Tome II, page 16.
  2. Mot charmant, de prim (raide et gourmé), créé par les Pitt et leurs alentours pour remplacer les mots puritanism et prudery, qui auraient blessé la bourgeoisie et les femmes, deux grands pouvoirs.
  3. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, — les Pseudonymes anglais, 1er juin 1844 ; — les Deux Walpole ; le7 avril 1845 ; — Études sur le dix-huitième siècle, 1er juillet 1845, etc.
  4. Avant la mort du scheik, lady Esther Stanhope voyait encore l’émir Béchir, lui rendait visite, et était bien reçue de lui, malgré tout ce qu’elle faisait pour contrarier ses desseins. On trouve des détails authentiques sur les rapports de lady Esther et de l’émir dans l’ouvrage récent d’une princesse chrétienne, née près des ruines de l’ancienne Babylone. (Memoirs of a Babylonian princess, by Amira Teresa Asmar, London, Colburn, 1845.) Amira Asmar, qui a fait partie du sérail de ce tigre, et qui, par une série curieuse d’évènemens, vient de publier ses mémoires à Londres, parle de la protection vigoureuse qu’il accordait aux peuples du Liban, et rappelle en ces mots les visites de lady Esther à l’émir avant 1822, car depuis cette époque elle cessa de le voir : « La reine de Tadmor, ainsi la nommaient toutes les tribus arabes, venait souvent visiter le jardin de l’émir. Elle avait beaucoup de monde avec elle. Un cheval magnifique l’attendait à la porte, et quand elle avait terminé sa visite, elle s’élançait à la façon orientale, donnait le signal du départ, prenait le grand galop, franchissait rocs et montagnes, et disparaissait. » (T. II, p. 203.)
  5. Juin 1836.