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Lamarckiens et Darwiniens/Le mimétisme lamarckien

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CHAPITRE XIV

le mimétisme lamarckien


Le professeur Poulton a fait connaître en 1890[1] le résultat d’expériences fort curieuses, sur la production directe de couleurs chez des larves de papillons exposées à diverses lumières. Il mettait des chenilles de Vanessa urticæ dans des cylindres de verre entourés de papier de couleur et étudiait la coloration de la chrysalide qui en provenait. Normalement, la chrysalide de cette espèce a de nombreuses taches dorées. Or, quand le papier employé était noir, les chrysalides (Poulton opérait sur des centaines d’individus) étaient, dans la règle, extrêmement sombres avec très peu de trace ou même pas de trace du tout des taches dorées spécifiques. Au contraire, l’emploi de papier blanc donne naissance à des chrysalides dépourvues de parties sombres, avec un si grand développement des taches dorées que la chrysalide avait l’air d’être roulée dans une feuille d’or.

Longtemps auparavant, en 1867, T. W. Wood avait montré à la Société entomologique de Londres un certain nombre de chrysalides du papillon blanc des jardins, chrysalides qui avaient les couleurs des surfaces sur lesquelles on les avait trouvées attachées. Ce naturaliste avait supposé que la peau de la chrysalide est photographiquement sensible pendant quelques heures après sa formation. Cette hypothèse a été reconnue fausse ; il faut que la chenille elle-même ait été exposée à la lumière d’une couleur donnée pour qu’elle sécrète une enveloppe de pupe de la même couleur ; la peau de la pupe elle-même est insensible. Poulton a essayé de voir quelle partie de la peau de la chenille était apte à recevoir et emmagasiner les impressions lumineuses, mais ses expériences, assez peu démonstratives, sur ce point, l’ont seulement amené à conclure que l’ensemble de la peau reçoit les impressions lumineuses, mais que ces impressions n’agissent pas localement et se transmettent à tout l’être par l’intermédiaire du système nerveux.

Depuis cette époque le même auteur a obtenu des résultats remarquables en confinant des larves de papillons aux branches de certaines plantes de couleurs différentes. Les larves de géométrides confinées sur des parties noires devenaient très sombres, celles des parties blanches devenant au contraire très pâles. Sur des branches couvertes de lichens elles prenaient une teinte tachetée admirablement propre à déguiser leur présence.

Pour être exceptionnels dans la série animale, les résultats des expériences de Poulton n’en sont pas moins intéressants. Ils se ramènent à ceci que la réponse de l’organisme considéré à une excitation lumineuse de couleur donnée est une sécrétion de même couleur ; le mécanisme de cette réversibilité est peut-être compliqué, peut-être exceptionnel ; elle constitue néanmoins un cas de mimétisme dans lequel il n’y a à invoquer ni le hasard ni la sélection naturelle, mais l’action directe du milieu sur l’organisme ; c’est, en d’autres termes, un cas de mimétisme lamarckien.

Revenons maintenant sur le cas, étudié précédemment avec l’explication purement darwinienne, de la genèse de l’albinisme chez les animaux. Wallace affirme que « la variété blanche des rats et des souris ne dépend nullement d’une altération du climat, de la nourriture ou d’autres conditions externes ». On se souvient qu’il explique la rareté du type blanc à l’état sauvage par le danger que courent les individus de cette couleur dans les régions tempérées, exposés qu’ils sont par leur couleur même aux attaques de leurs ennemis. Il y a une autre raison à ce fait (toujours dans l’explication purement darwinienne) : c’est que les individus blancs sont en général doués d’une vitalité moindre ; la diminution du pigment coïncide avec une diminution de la résistance individuelle et vice versa. Tous les éleveurs, et surtout ceux d’oiseaux de basse-cour, sont d’accord pour reconnaître que l’élevage des sujets blancs est plus aléatoire que celui des individus pigmentés. Ces derniers sont plus robustes et supportent mieux les intempéries ; ils ont donc plus de chance de réussir à l’état sauvage que les individus blancs affaiblis. Nous avons déjà vu que les cochons noirs résistent mieux que les blancs à une certaine intoxication.

Mais toutes ces considérations, si favorables à l’interprétation purement darwinienne, mettent aussi en évidence une relation indéniable de la pigmentation avec la constitution individuelle et par suite avec le genre de vie. En 1827, Heusinger avait déjà établi que « la proportion de pigment dans l’épiderme est en raison inverse de la quantité du tissu adipeux sous-jacent au tégument ». Or, les animaux sauvages, à cause de leur vie beaucoup plus active et de leur nourriture moins régulièrement abondante, sont toujours plus maigres que les animaux domestiques ; il y a donc plus de chances pour que des variétés blanches apparaissent moins souvent à l’état sauvage, ce qui établit déjà, quoi qu’en ait dit Wallace, un rapport direct entre l’albinisme et la domesticité. La perruche ondulée qui se reproduit en volière perd souvent sa livrée verte coupée de lignes noires pour la remplacer par une robe dépigmentée d’un jaune uniforme.

Ce sont là des cas indéniables de variation lamarckienne, c’est-à-dire de variation sous l’influence directe des conditions de milieu[2]. Il n’est donc pas illogique de chercher si, indépendamment du caractère utilitaire que fixe la sélection naturelle, certaines ressemblances mimétiques, certains cas d’homochromie ne sont pas directement imputables à l’action du milieu. La robe fauve des habitants du désert est-elle due à une influence directe de la couleur du sol ? Livingstone rapporte qu’un chien barbet, qui le suivit dans ses explorations en Afrique, était à pelage noir quand il quitta l’Angleterre, et qu’il devint roux après quelques mois de séjour dans le centre africain.

Et la robe blanche des animaux polaires ? Elle peut être en relation, d’après la loi de Heusinger, avec la quantité plus grande du tissu adipeux ; peut-être est-elle une conséquence directe de la couleur blanche du sol comme dans les expériences de Poulton sur les chenilles. On sait que la plupart des races humaines septentrionales sont blondes, c’est-à-dire pauvres en pigment, tandis que les races des tropiques sont nègres, sans qu’on puisse faire intervenir ici la sélection naturelle.

Mais, objectera-t-on, les Esquimaux sont aussi foncés que des Malais ! C’est peut-être un caractère héréditaire qu’ils n’ont pas eu le temps de perdre encore ; les Européens qui vont aux tropiques deviennent bruns, mais non nègres, et leurs descendants sont blancs quand ils retournent en Europe. Et puis d’ailleurs une exception comme celle des Esquimaux ne prouve rien. Les différentes espèces ou races n’éprouvent pas de la même manière l’influence du milieu ; l’ours polaire est blanc, peut-être par l’action directe de la neige, mais la martre zibeline conserve pendant les froids de l’hiver sibérien sa riche fourrure brune. Si le milieu a directement une influence sur la coloration des animaux, il produit probablement dans les différents cas des couleurs diverses ; seules les variétés homochromes sont avantageusement douées de ce côté et la sélection naturelle tend à les conserver, mais elle peut conserver aussi d’autres variétés hétérochromes qui sont, sous d’autres rapports, mieux armées pour la défense. Il ne faut pas oublier que le mimétisme est l’exception.

Même parmi les animaux pélagiques, il y a des exceptions à la transparence, et ces exceptions sont en faveur du principe de Darwin, car elles portent sur les animaux les plus puissants et les plus rapides (requins, etc.) qui n’ont pas besoin d’une homochromie protectrice. On peut néanmoins se demander, en présence de cette transformation commune d’un si grand nombre d’êtres entièrement différents en types pélagiques, s’il n’y a pas là une action directe des conditions de milieu, ces conditions étant d’ailleurs d’une constance remarquable.

La conclusion du présent chapitre est que, dans certains cas au moins, on constate une imitation directe de la couleur du milieu par les animaux qui y vivent ; cette imitation est peut-être le résultat atavique d’une imitation volontaire antérieure fixée par l’habitude et l’hérédité et devenue ainsi involontaire ; la présente hypothèse va puiser une assez grande légitimité dans la constatation de certains faits faciles à observer encore aujourd’hui sur des espèces actuellement vivantes, je veux parler des faits du mimétisme homochromique volontaire.

Mimétisme homochromique volontaire. — Il y a certainement des cas où des animaux choisissent un habitat dans lequel leur couleur peut leur servir de défense ; ce choix peut devenir instinctif à la longue. Il y en a d’autres où les animaux ont la faculté d’imiter momentanément la couleur ou l’aspect du milieu dans lequel ils se trouvent, par une modification volontaire ou instinctive[3] de la couleur propre de leur peau.

Certains crabes se laissent recouvrir par les spongiaires, les hydraires ou les algues et, à l’abri de ce rideau, peuvent s’approcher inaperçus de leur proie. Quelques-uns d’entre eux plantent eux-mêmes, sur leur dos, des algues en harmonie avec celles au milieu desquelles ils vivent, et, si on vient à les transporter au milieu d’algues d’une autre couleur, ils se débarrassent de celles qu’ils portent et en plantent de nouvelles. Il y a là quelque chose d’analogue à ce que nous faisons aujourd’hui pour nos troupes coloniales ; le casque blanc nécessaire pour abriter les soldats contre les insolations était trop voyant ; on lui a donné une teinte fauve ou grise ainsi qu’au reste de leur vêtement, ce qui les empêche d’être vus d’aussi loin et leur permet d’approcher plus facilement l’ennemi.

Bien plus, un grand nombre d’animaux ont la faculté de modifier la couleur même de leur peau de manière à imiter la teinte du milieu sur lequel ils vivent. Le cas du caméléon est depuis longtemps célèbre, et ce cas est loin d’être isolé. Des expériences fort précises ont même été faites chez la rainette et chez certains poissons habitant le fond sableux de la mer. Pouchet et Cope ont étudié le mécanisme de cette adaptation homochromique momentanée et le rôle du système nerveux général ainsi que des organes visuels dans cette adaptation.

Pour bien comprendre ces expériences, il faut se rendre compte d’abord de la nature même de la coloration des animaux ; cette coloration peut être due à des causes variées. Certaines substances organiques ont une couleur propre ; tels sont, par exemple, les muscles de l’homme et du bœuf, qui sont rouges. Des irisations souvent très brillantes peuvent résulter de phénomènes optiques, comparables à ceux d’où résulte la production des anneaux colorés. Les expériences de Pouchet et de Cope ont porté sur des organes colorants d’une nature tout autre : « Les éléments anatomiques, dit Pouchet, empruntent souvent leur couleur à des matières colorantes, solides ou dissoutes, distinctes de la substance de l’élément lui-même et qu’on peut extraire par l’analyse immédiate. Ces substances colorantes méritent seules le nom de pigments, Elles sont de nuances diverses ; elles sont tantôt à l’état granuleux, tantôt à l’état de dissolution réciproque dans la substance vivante… Les pigments sont très répandus dans les éléments anatomiques doués de mouvements sarcodiques et qui peuvent en conséquence présenter des changements de forme très accusés sous certaines influences telles que l’électricité, la lumière, etc. Nous leur donnons le nom de chromoblastes. Ils s’étalent en nappes, ou se resserrent en masses arrondies. Ces changements ne modifient pas la quantité de matière colorante contenue dans l’élément et par suite dans le tissu, mais ils modifient beaucoup l’impression rétinienne que nous en recevons. Dans le premier cas, la nappe étalée, masquant les couleurs plus profondes, impressionne seule la rétine. Dans le second, l’élément resserré en sphère ne mesurant pas plus de 15 à 20 millièmes de millimètre fait sur notre rétine une image plus petite que l’élément rétinien et dès lors devient invisible, tandis que les radiations émanant des parties profondes vont librement impressionner notre œil. Si l’on ajoute que, dans le même tissu, on peut trouver des chromoblastes de différentes couleurs et qu’ils peuvent être les uns ou les autres à divers états de contraction, on comprendra qu’il suffise de deux jeux chromatiques de cette espèce pour amener par leur état de contraction ou de dilatation relatives un nombre considérable de nuances[4]. »

Pouchet a vérifié pour la distribution des chromoblastes la loi de Heusinger, signalée plus haut, de l’antagonisme des pigments et de la graisse. Il a établi, anatomiquement d’abord, physiologiquement ensuite, les relations des chromoblastes avec le système nerveux. L’état d’expansion ou de contraction de ces éléments est sous la dépendance du système nerveux, ce qui expliquera les phénomènes de mimétisme homochromique volontaire.

Les expériences de Pouchet ont porté sur des poissons des fonds (turbot, callionyme, etc.) et sur des crevettes (crangon, palœmon). Il a constaté expérimentalement le changement individuel de coloration d’un grand nombre de poissons et de crustacés suivant les fonds où on les fait vivre, expliquant ainsi le fait bien connu des pêcheurs, que les poissons prennent la couleur du fond de la mer. En général, en effet, les changements constatés ont pour résultat d’harmoniser le ton de l’animal avec celui du fond ; dans tous les cas, ces changements résultent de l’état d’expansion ou de retrait des diverses sortes de chromoblaste existant à la périphérie de l’animal.

Que ces changements de coloration dépendent des impressions colorées reçues par l’animal lui-même, cela est mis en évidence par leur suppression chez les individus auxquels on a expérimentalement enlevé les yeux. Que ces changements soient sous la dépendance du système nerveux, cela ressort par exemple de l’expérience de Pouchet que la section du trijumeau les supprime dans la région de la face qu’il innerve.

Cope[5] a obtenu des résultats analogues chez certaines espèces de rainettes (Hyla gratiosa) qui sont vertes quand elles sont sur des feuilles et deviennent brunes quand on les transporte sur de l’écorce ; des Hyla expérimentalement aveuglées restaient vertes sur des surfaces brunes ; chez d’autres rainettes pourvues d’yeux, un membre fortement serré par une ligature restait vert alors que tout le reste du corps devenait homochrome à une surface brune sur laquelle l’animal était posé.

De toutes les expériences précédentes il résulte que l’homochromie est individuelle, fonctionnelle chez les animaux étudiés ; est-elle consciente et volontaire ? il serait difficile de l’affirmer, mais, si elle est instinctive aujourd’hui, il est probable que cet instinct, comme tous ceux dont l’origine est connue, provient d’un acte anciennement volontaire et devenu aujourd’hui inconsciemment réflexe par un exercice habituel au cours de nombreuses générations.

Nous trouvons un exemple de ces réflexes inconscients (provenant d’une habitude anciennement acquise et conservés même alors qu’ils sont devenus parfaitement inutiles) dans le phénomène de la chair de poule qui se produit chez nous quand nous éprouvons une violente terreur. C’est un réflexe mimétique cutané, de même ordre que la réaction homochrome des turbots, que celui dont nous sommes sans cesse témoins chez les animaux velus. Regardez un chat qui fixe un chien en arrêt devant lui ; tout son poil se hérisse sous l’influence du sentiment d’horreur et de terreur qu’il éprouve, et le résultat de ce phénomène est de provoquer chez le chien une crainte suffisante pour le tenir à l’écart. Voilà un cas de mimétisme certain ; l’animal effrayé devient effrayant (horridus) par cela même qu’il est effrayé. Ce phénomène est-il volontaire chez le chat ? nous l’ignorons, quoique nous sachions qu’il est involontaire chez nous, mais il est probable qu’il a été volontaire autrefois. Et chez nous hommes, il est devenu non seulement involontaire, mais inutile, à cause de l’atrophie du système pileux de notre corps ; au lieu de devenir terribles nous avons seulement la chair de poule.

Voilà donc un premier résultat d’une habitude conservée pendant plusieurs générations ; de consciente et volontaire elle peut devenir inconsciente et instinctive. Ce n’est pas tout ; elle peut créer un caractère morphologique nouveau par cinétogénèse[6] ou assimilation fonctionnelle et disparaître ainsi en tant qu’habitude, l’acte étant remplacé par le caractère acquis que l’hérédité transmet ; le mimétisme volontaire ou instinctif sera devenu une homochromie spécifique, caractère favorable que fixe la sélection naturelle. Une observation de G. Pouchet est très intéressante à cet égard : « La faculté qu’ont les animaux de changer de couleur peut être entretenue par l’exercice : comme toute fonction, elle est, faute d’exercice, bientôt plus ou moins abolie. L’expérience suivante le prouve : il s’agit d’un turbot que nous avons un jour trouvé à notre arrivée à l’établissement de Concarneau, vivant là depuis longtemps, avec d’autres turbots, dans une vasque à fond de sable. Tous étaient, en conséquence, à l’unisson avec la couleur de ce fond clair. Il fut choisi entre eux comme le plus pâle et placé sur fond brun, où il mit cinq jours à devenir foncé. Replacé sur le sable, il avait repris au bout de deux jours sa pâleur primitive. Remis alors de nouveau sur fond brun, il acquit en deux heures la teinte qu’il avait mis la première fois cinq jours à gagner[7]. »

Pouchet fait remarquer avec raison l’importance zoologique de cette influence si rapide de l’habitude. Si l’on démontre en effet que la fonction est entravée après un aussi court espace de temps que dans l’expérience relatée ci-dessus, on admettra facilement qu’elle puisse être abolie dans certaines circonstances, par exemple si l’espèce n’a pas eu pendant plusieurs générations l’occasion de l’exercer. Dès lors, la même souche d’animaux se trouvera avoir donné naissance à deux races différentes, l’une très pigmentée, l’autre très peu pigmentée, suivant les fonds où elles auront été cantonnées et qui auront toutes deux perdu, faute d’avoir l’occasion de l’exercer, cette faculté qu’avait l’ancêtre commun de modifier le coloris de sa peau.

Une homochromie spécifique aura remplacé la faculté ancestrale d’accommodation.

J’ai fréquemment constaté un exemple de ce phénomène dans mes pêches à marée basse à Pleumeur en Bretagne. Il y a là une grande plage qui, aux plus petites marées, découvre d’un kilomètre environ, jusqu’à l’acore du banc sableux au delà de laquelle la mer ne se retire qu’aux très grandes marées. Les crevettes pêchées dans les flaques en deçà de l’acore du banc sont d’une teinte grisâtre légèrement opaque, s’harmonisant parfaitement avec le fond de sable sur lequel elles vivent ; les individus de la même espèce du genre Palœmon, péchés au delà de l’acore, en eau profonde, sont au contraire tout à fait transparents, avec des reflets verts ou rougeâtres, suivant les algues des fonds. Or le flot des grandes marées apporte souvent dans les flaques littorales les Palœmon d’eau profonde, et il arrive souvent, pendant les époques où la marée est très forte, que du même coup d’épuisette, dans les flaques du bord, on ramène à la fois des individus de la variété littorale et de la variété des fonds rocheux ; et ces deux variétés restent parfaitement distinctes par leur coloration, quelle que soit la durée du séjour des Palœmon d’eau profonde sur les fonds sableux ; voilà donc des variétés fixées ou tout au moins devenues très stables.

Comme dans tous les cas de cinétogénèse ou de dégénérescence par désuétude, la fonction chromatique de ces crevettes, soit qu’elle soit constamment exercée dans le même sens, soit qu’elle cesse de s’exercer, a donc fini par disparaître, se trouvant remplacée par un caractère définitif de coloration, et nous prenons sur le fait, dans ce cas des Palœmon, l’apparition lamarckienne d’un mimétisme homochromique identique à ceux que Wallace attribue au seul hasard guidé par la sélection naturelle.

Les crustacés et les insectes appartiennent au même groupe zoologique, mais, comme nous le verrons ultérieurement, l’évolution des insectes est, si j’ose m’exprimer ainsi, bien plus terminée que celle de toute autre classe d’animaux ; il est donc possible que les cas d’homochromie aujourd’hui spécifiques dont nous sommes témoins soient la conséquence d’anciens mécanismes de mimétisme volontaire d’abord, instinctif ensuite. Le cas des chenilles de Poulton indique chez certaines espèces, encore aujourd’hui, une action directe du milieu sur la couleur ; nous ne savons pas comment s’exerce cette action ; peut-être, chez quelques papillons, y a-t-il une sorte de photographie des couleurs par le revêtement des ailes ?

Enfin, les faits que nous venons d’étudier nous interdisent d’attribuer au seul hasard les ressemblances homochromiques.

Imitation des objets. — « Un vieux crabe dit un jour à un jeune crabe : « Pourquoi marches-tu ainsi de travers au lieu d’aller droit devant toi ? » — Le jeune crabe lui répondit : « Marche droit toi-même pour me montrer comment il faut faire et je t’imiterai[8]. » Le pouvoir imitatif des êtres est limité par leur forme et leur mécanisme héréditaires. Jamais un lapin poursuivi par un chien n’aura l’idée de mimer un bâton ou une feuille pour échapper à son ennemi, tandis que cela sera tout naturel pour un insecte phasmidé que guette un oiseau. Les corps des animaux, dans leur variété infinie, doivent naturellement ressembler d’une manière plus ou moins vague à tel ou tel objet vivant ou brut ; si cette ressemblance peut être protectrice, il arrivera que beaucoup d’animaux sauront en tirer parti en s’ingéniant à imiter volontairement le corps qui leur ressemble le plus. Ils emploieront dans cette imitation volontaire toutes les ressources de leur mécanisme. Si le mécanisme ne leur permet pas d’imiter, ils n’imiteront pas, et en effet les cas de mimétisme sont, je le répète, des cas exceptionnels. Mais combien variés ont dû être ces mécanismes peauciers dont il ne reste plus aujourd’hui que de bien faibles traces ! Nous connaissons le jeu des chromoblastes des poissons et des crustacés ; ce jeu tend à disparaître dans beaucoup de cas pour faire place à des caractères morphologiques définitifs, mais avons-nous le droit d’affirmer qu’il n’existait pas chez les ancêtres des Kallima un jeu d’organes cutanés capable de leur permettre de simuler les imperfections des feuilles d’un arbre qu’ils avaient choisi comme habitat précisément à cause d’une ressemblance vague préexistante de leurs corps au repos avec ces feuilles ?

N’avons-nous pas nous-mêmes beaucoup de peine à nous persuader que nos ancêtres ont su hérisser volontairement leurs poils pour effrayer leurs ennemis ? Les bacilles (phasmides) qui ressemblent à des bâtons desséchés ont encore, dit Wallace, « la bizarre habitude de laisser pendre leurs pattes irrégulièrement, ce qui rend l’erreur encore plus facile ». À force de jouer au bâton desséché, et par un phénomène normal de cinétogénèse, ces insectes curieux sont arrivés à acquérir une ressemblance morphologique de plus en plus grande avec un amas de petits bouts de bois ; de même les Kallima sont arrivés à ressembler d’une manière merveilleuse aux feuilles des arbres sur lesquels ils vivent, mais une fois cette ressemblance obtenue, le mécanisme imitateur devenu inutile a naturellement disparu d’après la loi de Lamarck, laissant à sa place le caractère morphologique acquis. La sélection naturelle est intervenue en même temps pour conserver les individus les mieux protégés par une mimique parfaite ; je suis loin de nier l’importance capitale du principe de Darwin dans l’histoire du mimétisme, mais je crois que ce principe agissant seul pour la conservation de variations dues au pur hasard ne peut permettre d’expliquer que des cas de ressemblance assez vague, ou au moins ne portant pas sur des détails d’une minutie trop considérable. Ne trouvez-vous pas qu’il faut attribuer au hasard des caprices vraiment merveilleux pour admettre qu’il a produit un jour, sans raison, sur les feuilles du Kallima paralecta des taches identiques à « ces cicatrices que font les insectes herbivores quand, ne laissant que l’épiderme, ils dessinent sur la feuille de petites plages translucides » ; et croyez-vous aussi qu’en admettant que ce caractère particulier ait été produit une fois par hasard, il ait eu un rôle protecteur suffisant pour être fixé par la sélection naturelle ? N’est-il pas plus vraisemblable d’admettre qu’une ressemblance d’abord vague s’est précisée petit à petit, par cinétogénèse, à cause d’une imitation volontaire dont le mécanisme a disparu, mais dont nous connaissons des exemples si remarquables dans d’autres cas ? Quel dessin capricieux ne pourrait imiter par exemple le Callionymus lyra avec son jeu si riche de chromoblastes ? Ce poisson n’a pas trouvé un habitat auquel il eût un grand avantage à se fixer en l’imitant sans cesse. Autrement ce mimétisme toujours répété eût naturellement remplacé par un caractère morphologique définitif cette fonction admirable qui a été conservée par des variations incessantes de demeure, et nous nous étonnerions aujourd’hui de trouver un poisson représentant à s’y méprendre et comme imité par un artiste de premier ordre, un morceau de pierre recouvert de patelles et de balanes[9] !

Les cas de mimétisme les plus extraordinaires sont des cas où nous ne trouvons plus aucune fonction analogue à la fonction chromoblastique, et où les dessins les plus merveilleux sont morphologiquement fixés par l’hérédité. Mais cela n’est-il pas absolument logique ? Quand la perfection de l’imitation protectrice a été obtenue, l’habitat fixe correspondant a été choisi définitivement ; par conséquent, en vertu même des principes de Lamarck, l’opération habituelle est devenue d’abord instinctive, puis, au bout d’un certain nombre de générations, cet instinct lui-même a disparu pour faire place à un caractère cinétogénétique héréditaire.

Imitation d’une espèce animale par une autre espèce animale. — Lorsque les deux espèces qui se ressemblent sont extrêmement éloignées dans la classification, ce cas rentre dans le précédent. Un Caligo qui ressemble à une tête de chouette peut être considéré comme imitant un objet avec lequel la ressemblance est utile pour lui. Il n’en est plus de même quand il s’agit de groupes voisins, de deux ordres d’insectes par exemple. Arrêtons-nous seulement au cas signalé plus haut des mouches du genre Volucella qui imitent les hyménoptères ; les larves des volucelles mangent celles des hyménoptères ; chaque espèce de volucelle correspond à une espèce d’hyménoptère dans le nid de laquelle elle dépose ses œufs pour que ses larves se nourrissent ensuite aux dépens des larves propres du nid. Or, chaque espèce de volucelle imite précisément l’espèce d’hyménoptère avec laquelle elle a des relations de parasitisme. Voilà une remarque extrêmement intéressante et dont les conséquences sont faciles à montrer.

Revenons à notre définition chimique de l’espèce. Une espèce est caractérisée par la composition chimique de toutes les substances plastiques constitutives de leur œuf et par suite de tous leurs tissus.

Deux œufs, différant par l’une au moins de leurs substances plastiques, donnent des développements différents, des êtres d’espèces distinctes. Si ces espèces sont voisines, les débuts des deux développements sont analogues, mais la divergence s’accentue avec l’âge. Considérons, par exemple, toutes les espèces du genre volucelle ; leurs œufs ont des caractères spécifiques propres, et à ces caractères différentiels correspondent précisément les différences spécifiques des adultes. Mais, en dehors de ces caractères différentiels, ces œufs ont aussi un certain nombre de caractères communs qui se traduisent par ce fait que leurs adultes sont : 1° volucelles, 2° diptères, 3° insectes, 4° arthropodes, en allant du plus précis au plus vague. À ce canevas commun à tous et comprenant les caractères de genre, d’ordre, de classe, d’embranchement, il faut ajouter pour chacun les caractères spécifiques et l’on constitue ainsi la série des espèces du genre volucelle.

Passons maintenant aux hyménoptères. Ces insectes ont en commun, dans leur constitution chimique, le caractère hyménoptère, le caractère insecte, le caractère arthropode, c’est-à-dire deux parties, les plus vagues il est vrai, du canevas sur lequel est tracée la constitution chimique des volucelles.

Supposez maintenant que les caractères spécifiques différentiels des œufs des espèces diverses du genre volucelle, puissent, ajoutés au canevas général de l’œuf d’hyménoptère, donner des espèces réelles d’hyménoptères ; il y aura parallélisme chimique, à ce point de vue, entre la série de ces espèces d’hyménoptères et la série des espèces du genre volucelle, et ce parallélisme chimique pourra se traduire par un parallélisme morphologique. Or, les relations de parasite à hôte indiquent une parenté chimique indéniable, au moins quant aux groupements accessoires des noyaux plastiques, puisque le parasite s’accommode des substances de l’hôte et de ses substances d’excrétion. Dans le cas particulier des volucelles, dont chaque espèce imite l’espèce d’hyménoptère hôte, il est donc fort compréhensible que des ressemblances morphologiques[10] existent entre l’hôte et le parasite correspondant. Ces ressemblances étant d’ailleurs utiles dans le cas présent, ont pu être accrues soit par imitation volontaire[11] et cinétogénèse consécutive, soit par le seul jeu de la sélection naturelle.

Un parallélisme analogue entre les séries d’espèces de groupes différents, mais parents, existe en dehors de toute espèce de mimétisme utile ; nous avons vu plus haut le parallélisme professionnel constaté par Giard entre les Lamellaria, les Pleurobranches et les Limaces. Les considérations suivantes sur l’espèce humaine expliqueront ce que signifie cette expression. Vous distinguez facilement un blanc d’un nègre ; avec un peu d’habitude vous reconnaissez facilement un professeur[12] au milieu de gens de tous les métiers ; eh bien ! superposez les caractères du nègre d’une part et du professeur de l’autre ; le caractère professionnel ne vous empêchera pas de remarquer le caractère de race et tout en constatant l’aspect pédagogique (qui distinguerait de même un professeur blanc de tous ses congénères), vous n’en serez pas moins immédiatement avertis que vous voyez un nègre.

Les professions ne sont pas héréditaires chez l’homme et, par suite, les caractères professionnels ne déterminent pas de variétés fixées, mais, chez les animaux, le genre de vie est bien plus constant et peut se conserver pendant de longues générations. Les marsupiaux sont fort nettement distincts des autres mammifères par la poche dans laquelle ils portent leurs petits nouveau-nés, mais il y a dans les diverses formes des marsupiaux une série professionnelle parallèle à celle des autres mammifères ; il y a des marsupiaux rongeurs, des marsupiaux carnassiers, des marsupiaux insectivores, des marsupiaux cheiroptères ! Et ces divers animaux ressemblent étonnamment à des animaux non marsupiaux qui ont le même genre de vie. Le Thylacina ou loup à bourse ressemble beaucoup à un loup… etc. Si donc les marsupiaux avaient cohabité avec les autres mammifères, ces ressemblances professionnelles auraient pu être protectrices et être par suite développées par imitation volontaire et par sélection naturelle. Eh bien, ce cas des marsupiaux est absolument comparable à celui des volucelles par rapport aux hyménoptères ; seulement, les volucelles, cohabitant avec les hyménoptères, ont profité de leur ressemblance, et l’ont accrue.

Que de ressemblances ont pu exister ainsi, qui n’ont pas été utilisées et par suite développées, parce que l’habitat n’était pas commun ? Imaginez, en France, cette petite murène qui ressemble à un serpent venimeux des Nouvelles-Hébrides. Sa robe si particulière la protège là-bas parce qu’on peut la confondre avec celle du terrible ophidien ; ici, au contraire, où il n’existe aucune espèce dangereuse qui lui ressemble, elle serait, par sa robe même, désignée comme une proie facile et inoffensive aux divers animaux ichtyophages.

  1. The Colors of animals. International scientific series. Vol. LXVIII, by E. Poulton, Londres, 1890.
  2. Les conditions de milieu ne sont pas toujours faciles à analyser, mais on est obligé d’accepter, souvent sans la comprendre, l’influence directe de ces conditions prises en bloc. Par exemple, le climat de l’île de la Réunion fait blondir au lieu de noircir ; beaucoup de créoles y sont très blonds, et le moineau d’Europe, introduit depuis cinquante ans seulement, y a déjà pâli sensiblement.
  3. Je réunis ces deux cas sous la même rubrique du mimétisme volontaire, car je crois que personne aujourd’hui ne songe à attribuer aux instincts une origine autre que la fixation héréditaire d’actes primitivement volontaires, mais devenus inconscients par une longue habitude. Je fais naturellement les plus expresses réserves sur la nature même des phénomènes volontaires et sur leur liberté. (Voir le Déterminisme biologique, Paris, Alcan, 1897.)
  4. G. Pouchet, Des changements de coloration sous l’influence des nerfs, Paris, G. Baillière, 1876.
  5. Cope, The primary factors of organic Evolution, Chicago, 1896, p. 499.
  6. Voir, dans la Revue philosophique de 1897, Les théories néo-lamarckiennes et la Cinétogénèse de cope.
  7. Pouchet, op. cit., p. 73.
  8. Vieille fable.
  9. C’est évidemment à un cas de ce genre qu’il faut rapporter l’exemple cité précédemment d’une murène imitant un serpent venimeux du genre Elaps, c’est-à-dire formé d’anneaux noirs et blancs consécutifs ; il y a des murènes qui ont des chromoblastes ; celle-ci a obtenu une coloration spécifique définitive en imitant sans cesse le même serpent.
  10. Surtout celles qui tiennent aux colorations, résultat de groupements très accessoires des noyaux plastiques.
  11. S’il existe ou a existé dans le cas considéré un mécanisme rendant cette imitation possible.
  12. Si vous n’admettez pas l’empreinte morphologique du métier de professeur, prenez un lutteur ou un bicycliste…