Lamartine en 1830 et le voyage en Orient - Lettres inédites

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lamartine en 1830 et le voyage en Orient - Lettres inédites
Revue des Deux Mondes5e période, tome 46 (p. 869-895).
Lamartine en 1830 et le voyage en Orient – Lettre inédites [1]


APRÈS LES HARMONIES

L’année 1830 marque, dans l’histoire de Lamartine, la grande coupure.

Le poète vient de traverser la meilleure époque de sa vie, l’époque heureuse, dix années de calme et de sérénité [2]. Marié, suivant son cœur et suivant la raison, avec une femme qu’il aime et qui mérite hautement sa tendresse, il a trouvé dans cette union tout le bonheur qu’il en attendait. L’Italie, où l’appellent ses fonctions de secrétaire d’ambassade, n’a pas cessé d’être pour lui la terre d’élection. Sa pensée, quand elle se reporte vers la maison de famille, à Mâcon, à Milly, s’y rencontre avec celle d’une mère chérie et vénérée uniquement. La carrière de diplomate, où il était entré sans beaucoup de goût, a fini par l’intéresser. Un bel héritage l’a rendu presque riche. Sa renommée, depuis les Méditations, n’a cessé de grandir. C’est alors que de son âme apaisée, recueillie, ont jailli ces chants d’adoration : les Harmonies.

Pour détruire cet équilibre, eût-il suffi de la tendance qu’avait le poète à se lasser promptement de toutes choses ? Mais une grande douleur, la mort de sa mère, vint, aux derniers jours de 1829, lui « couper bras et jambes. » Et voici que, de nouveau, la tristesse, l’ennui, l’indifférence universelle, se sont emparés de son âme. Sa réception à l’Académie lui est, à lui le moins académique des hommes, une corvée. Les Harmonies, maintenant qu’il les relit sur les épreuves, lui paraissent bien médiocres : il sera très sincèrement étonné de leur succès. Que faire donc ? Une seule perspective d’avenir lui agrée : passer deux années en Orient, à la faveur d’une nomination en Grèce. Ce séjour lui serait une « distraction. » Et au retour, l’imagination renouvelée, il pourrait se mettre résolument à ce grand poème dont l’idée le hante, depuis de longues années, et dont l’exécution demandera encore bien de la patience et du temps. Car, toujours très conscient des nécessités de son génie, il se rend compte que le moment est venu où il doit changer de genre et de manière. Les Harmonies sont pour lui un aboutissement, et ferment dans son œuvre le cycle lyrique. Certes il lui arrivera encore d’écrire, à l’occasion et sous la dictée des circonstances, des strophes où s’épanchera son âme ; même il s’avisera qu’une corde manquait à sa lyre, la corde politique. Mais il ne peut plus consacrer à l’hymne et à l’élégie toutes les ressources de son génie : il lui faut s’attacher à des sujets plus précis, exprimer des sentimens d’ordre plus général, s’adapter à des cadres mieux définis, tels que sont ceux de la poésie narrative, épique, philosophique. Une lettre adressée à Charles Nodier, pour le remercier d’un article élogieux, témoigne de cet ensemble de dispositions.

Mâcon, 13 juillet 1830 [3].

Je viens de lire, mon cher ami, l’article que votre complaisante amitié m’a donné dans la Quotidienne. Je ne saurais vous en témoigner assez ma reconnaissance. Je vois bien, à travers les superbes formules d’éloge qui feront leur effet sur le public, et surtout sur le public de famille, que vous n’êtes pas complètement content de ces pauvres Harmonies. Je suis comme vous et plus que vous ; je sens qu’on doit leur reprocher avec raison monotonie, sécheresse, pompe, pathos, etc. J’ai trop pris le ton convenu du cantique ancien et pas assez le ton vrai de saint Augustin et de Sainte-Beuve. Je préfère les Consolations en toute vérité ; je n’en suis que plus touché de votre indulgente préface pour les lecteurs de la Quotidienne, et comme je sais de plus que vous n’aimez pas à voir votre nom dans un journal représentant des idées fort différentes des vôtres, je compte cet article pour un vrai dévouement d’amitié. Puissé-je vous le rendre !

Je pars à l’instant, dans quelques heures, pour le pays de la poésie, les montagnes, la Savoie, la Suisse, Chamonix, le Saint-Bernard, la vallée d’Aoste et les lacs italiens. Le tout en quinze jours ou trois semaines. Une bonne aventure serait de vous y rencontrer. Je reviendrai, s’il se peut, par Saint-Claude.

Que faites-vous ? Et comment attendez-vous l’inévitable crise qui se prépare ? Le succès d’Alger la rendra plus courte et plus facile. Mais réussit-on longtemps à battre son siècle ? C’est ce que l’histoire des siècles ne prouve pas. Je regarde la bataille comme gagnée, si on la donne ; mais que faire de la victoire ? Il y a un gros nuage à voir passer. Dieu veuille qu’il n’en sorte que du bruit et des éclairs ! Je prends plus d’intérêt que vous à la politique parce que j’en ai moins vu. Le découragement où je vous ai vu ne m’atteint pas encore. Je voudrais voir l’humanité sur un bon chemin, quoique tout chemin la conduise à la mort.

Je sens la poésie remonter en moi à flots plus purs et plus forts. Je vais, si quelque dieu nous fait du loisir, m’y livrer pendant les dernières années que la jeunesse colore encore, mais je n’en publierai plus avant dix ou quinze ans. Les Méditations et Harmonies seront mes Bucoliques ; il faut penser à la Divina Comedia qui fermente depuis si longtemps en moi.

Et vous, faites aussi ! Jamais vous n’avez été, de l’aveu de tous, plus en verve de pensée et de style que depuis un an. Écrivez une œuvre ou des fragmens, car tout est fragment, même le tout. Peu importe. Marquez votre trace et qu’il ne soit pas dit que nous avons eu un des grands écrivains et penseurs du XIXe siècle, qui s’est amusé à regarder et à applaudir des acteurs moins bons que lui !

Adieu et amitiés.


Nodier, dans cet article, paru le 10 juillet, louait le poète pour son élégance soutenue et son abondance mélodieuse ; mais il lui reprochait une sorte de pompe et l’emploi de termes convenus et impropres : Philomèle pour rossignol, et urne pour vase. « Ah ! j’ai souvent entendu chanter dans les bois de Milly cet oiseau des heures du sommeil qui vous a inspiré des concerts plus doux que les siens ; mais il ne s’appelait pas Philomèle, il s’appelait le rossignol… Quant à l’urne, je la condamne impitoyablement : une autre fois, je vous en supplie, dites vase, dites jarre… » Il terminait en invitant Lamartine à « mêler quelques « accens énergiques au murmure harmonieux des Lakistes » et à « rattacher quelques cordes humaines et passionnées à la harpe aérienne des prophètes. » Par bonheur, il n’avait pas cité « saint Augustin et Sainte-Beuve, » et laissait à Lamartine l’initiative de préférer les Consolations aux Harmonies.


HISTOIRE D’UNE DÉMISSION

Un poste diplomatique à sa convenance, du loisir pour une œuvre de longue haleine, voilà quelle était, en ce milieu de juillet 1830, l’ambition de Lamartine. Quelques jours à peine vont se passer et tout sera changé dans sa destinée, comme dans celle du pays. On vient de le voir, Lamartine jugeait une crise inévitable ; mais il croyait que, pour un temps, le pouvoir triompherait. La Révolution le surprit, du moins par sa rapidité. Toutefois, il n’eut pas sur la conduite à tenir un instant d’hésitation.

Ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était l’anarchie. Il en ressentait l’épouvante avec d’autant plus de précision qu’il venait d’en avoir sous les yeux, non pas le spectre et le vain fantôme, mais la réalité. A l’annonce des « journées » de Paris, il s’était produit, sur quelques points de la province, un de ces phénomènes d’« anarchie spontanée » si exactement analysés et définis par Taine. Des bandes armées avaient parcouru les environs de Saint-Point et menacé le château de pillage. « Nous apprenons, disait la Quotidienne dans son numéro du 16 septembre, que M. de Lamartine, qui se trouve en ce moment dans le département de Saône-et-Loire, a couru quelques dangers, grâce au bruit généralement répandu dans le pays que sa tête était mise à prix. » Lamartine démentit, en partie, l’information, afin de « disculper le pays ; » mais les faits étaient réels : il avait assisté à un essai de Terreur populaire et paysanne. Or la République ne lui fait pas l’effet d’être un très sûr boulevard contre l’anarchie. Ceux-là seuls, en dehors des purs révolutionnaires, peuvent en être partisans, qui professent l’absurde théorie du bien sortant de l’excès du mal et attendent d’un désastre public le retour à l’ancien ordre de choses. C’est la querelle de Lamartine avec le « carliste » Virieu. « Si nous sommes en République trois mois, je te le dis avec la confiance d’un prophète, il n’y a plus de France, ou il n’y a plus d’Europe. » Seule la monarchie nouvelle, née des circonstances, improvisée sous le coup de la nécessité, peut barrer la route à la Révolution. Lamartine est bien décidé à s’y rallier.

Mais il avait été fonctionnaire de la Restauration. Pouvait-il conserver son emploi sous le gouvernement né des ruines du régime qu’il avait servi ? Il ne le pensa pas. S’il adhérait à la Monarchie de Juillet comme citoyen, il devait en même temps donner sa démission de « salarié. » C’était une nuance qu’avait aussitôt démêlée sa naturelle délicatesse d’âme. Cette démission, encore fallait-il qu’il la fît agréer avec tact, ou plutôt qu’il la négociât avec diplomatie. Car la famille de Lamartine avait de très anciennes obligations envers la famille d’Orléans. La mère du poète avait été élevée au Palais-Royal ; elle avait joué avec celui qui était maintenant Louis-Philippe ; elle avait un fervent attachement pour Madame Adélaïde. On se souvient quel avait été son émoi lors de la publication du Sacre, où quelques vers malencontreux de son fils avaient pu prêter à un soupçon d’ingratitude. Lamartine ne veut ni démission bruyante ni compromission intéressée, ni fracas ni palinodie : il n’est ni Chateaubriand, ni Victor Hugo.

De toute évidence, pour mener à bien cette affaire, il fallait que Lamartine fût à Paris : Il y arriva le 11 septembre, un peu inquiet de laisser femme et enfant dans une contrée troublée et mal sûre. Mais il était désireux de s’informer de l’état des esprits, et de juger par lui-même de la situation publique dont, à distance, il ne se rendait pas nettement compte. Surtout, il avait hâte de régler ses rapports avec le pouvoir : une double démarche, — de convenance à l’égard du régime aboli, de loyalisme à l’égard du régime nouveau, — pouvait seule lui rendre toute sa liberté d’action. C’est le détail de cette négociation qu’on va suivre dans les lettres que Lamartine adressa à sa femme pendant son séjour à Paris, lettres singulièrement piquantes par la façon dont elles nous introduisent dans la salle du Conseil et mettent en scène Louis-Philippe.

Samedi matin, 12 septembre 1830 [4].

Je suis bien arrivé, mon cher amour, sans aucun inconvénient ni fatigue. J’ai vu ce matin déjà quelques personnes, mais je ne me déciderai à aucune démarche avant d’en avoir vu davantage. D’après ce que j’entrevois dès à présent, le seul parti sage et honorable, c’est celui que j’avais pris d’avance sans éclat ni publicité. Je ne verrai M. Molé et Mlle d’Orléans que dans quelques jours.

Tout est matériellement très tranquille à Paris. Les dispositions mêmes de la population sont sages et raisonnables ; tout le monde soutiendra ce gouvernement s’il veut se soutenir lui-même. Mais on craint qu’il ne veuille pas. L’avenir est bien incertain.

Je persiste à regretter que toi, qui n’as que faire dans tout ceci comme femme et comme étrangère, tu n’aies pas passé quelques mois dehors, loin de toutes les inquiétudes qui nous assiégeront encore quelque temps.

Tiens-moi au courant des bruits de Saint-Point, s’ils continuent. J’ai rencontré en chemin un bataillon de soldats recrutés dans les faubourgs de Paris et allant en garnison à Mâcon pour quelque temps. Ils avaient semé de loin un grand effroi sur la route, mais au fait, ils ne se conduisent pas mal. Ainsi n’en soyez pas effrayés.

Adieu, mille tendresses à toi, à Julia et à tous. Êtes-vous bien à Milly ?

14 septembre 1830 [5].

J’ai fait parler intimement hier au Roi et surtout à Mlle d’Orléans, pour leur expliquer ma position et la nécessité pour mon honneur de ne pas accepter de faveur d’un gouvernement pendant que celui que je servais est encore chaud, et en leur demandant la permission de me retirer sans bruit, prêt à les servir de toute mon influence comme citoyen, et en protestant de mon dévouement à eux par affection et reconnaissance de famille.

J’aurai la réponse demain à midi. Je les verrai peut-être ensuite.

Ce matin, j’ai vu longtemps M. Molé, mon ministre. Je lui ai parlé de même et l’ai chargé de mettre mes paroles et ma démarche sous les yeux du Roi. Il a compris, m’a comblé, etc., et ce soir il en entretiendra le Roi. Je lui écrirai ensuite pour lui seul ma démission. Tout cela sans éclat. Adieu, mon amour, à demain.

Les choses politiques sont obscures plus que mauvaises ; le plus grand mal est dans l’inquiétude générale et la cessation du commerce. Il n’y a qu’une époque à redouter, le procès des ministres en novembre.

Adieu, cher ange. Je dine demain chez les Broglie qui sont admirables M. Molé aussi. Toutes les puissances nous reconnaissent.

1830 [6].

Mon cher Amédée, je ne vous trouve plus. Dites à mon père, pour lui et ma femme, que le Roi et Mlle d’Orléans m’ont fait répondre ce matin qu’un motif de délicatesse politique ne se discutait pas, qu’ils auraient préféré qu’un homme distingué leur donnât en ce moment une preuve de dévouement en restant avec eux, où ils l’auraient employé utilement ; mais qu’ils concevaient mon scrupule et étaient satisfaits de la manière et de l’expression dont je m’étais servi pour la leur manifester ; qu’ainsi le ministre prendrait ma démission en ce sens et comme je la donnais.

Le Roi a ajouté : « Je sais bien que M. de Lamartine et moi nous n’avons pas été toujours amis, mais je suis bien aise de savoir qu’il comprend la vérité de ma situation et du moment, et se ralliera comme citoyen à mon gouvernement. »

Mademoiselle a ajouté : « Dites à M. de Lamartine que s’il désire nous voir dans quelques jours, nous le recevrons avec grand plaisir. »

Ce soir j’écris à M. Molé et le verrai encore demain. Il a fait de son côté ma même commission. Adieu.

17 septembre 1830 [7].

Ma chère Marianne, tout va assez bien. J’ai donné hier ma démission, mais de la manière la plus loyale et la plus honnête, après avoir pris les ordres du Roi, expliqué mes motifs, répondu de nouveau aux objections et je reste même quatre jours, je crois, de plus pour les voir avant de partir afin de m’expliquer moi-même : ils ont été assez bons pour me le faire offrir. J’ai écrit une lettre pour être mise seulement sous les yeux de Sa Majesté, qui est mieux encore que l’autre…

Alain [8]notre médecin est à la mort. Je le vois tous les jours. Quelle agonie ! et quelle céleste patience il puise dans sa piété !

II n’y aura pas de guerre et les dispositions de l’esprit public sont très anti-anarchiques. Ces Clubs font peur à tout le monde, excepté à une poignée de jeunes écervelés et de vieux révolutionnaires qui les composent. Cela tombera tout seul ou on les fermera quand ils auront plus de tort encore.

Je verrai Mademoiselle et le Roi avant de partir, ce qui pourra bien me remettre au 26.

20 septembre 1830 [9].

J’ai dîné hier chez M. Molé.

Le Roi, m’a-t-il dit, m’a chargé de vous exprimer sa pleine satisfaction de votre conduite et de vos procédés. Voici comment la chose s’est passée. Je lui ai mis sous les yeux votre lettre sur sa table au Conseil ; il l’a lue et, après l’avoir lue, il s’est adressé aux ministres assemblés et leur a dit : « Voici une démission, mais donnée enfin d’une manière loyale, honorable et délicate. Permettez-moi de vous la lire. » Et il l’a lue au Conseil qui a été du même avis. Puis le Roi a ajouté : « Je voudrais l’envoyer à M. de Chateaubriand pour lui montrer comment on doit donner une démission. » Ensuite, il l’a fait passer à son fils le duc d’Orléans.

La politique se raffermit depuis quelques jours. Les Clubs sont impopulaires et font peur et horreur à la masse et ruinent le commerce en inquiétant les esprits. Il y a bien de l’espoir que ceci tiendra.

Dimanche, 26 septembre 1830, Paris [10].

Je pars aujourd’hui après la messe.

J’ai terminé ce matin les séances avec Gérard. Le portrait est de toute perfection, son plus bel ouvrage en ce genre sans contredit : beau, naturel, poétique, et ressemblant ! Il va le laisser sécher, finir le costume, puis vernir et exposer au Salon prochain.

Les choses politiques ne vont pas très mal au fond : les apparences sont pires que les réalités. L’esprit public est universellement excellent, sage, ennemi des excès, épouvanté des folies, et le gouvernement est faible, voilà tout. Les Clubs qu’il n’ose attaquer ne pourront résister à l’horreur qu’ils inspirent dans toutes les classes. Adieu. Mille tendresses.


Je ne dirai pas que cette démission, donnée avec tant d’élégance, fut pour Lamartine le plus beau jour de sa vie ; mais on voit assez qu’il fut enchanté de lui-même… Quelques mois plus tard, on parla de l’élever à la pairie. Cette solution ne lui aurait pas déplu. J’en trouve la preuve dans deux lettres écrites au mois de janvier 1831, de Dijon, où le poète se trouvait, occupé à la vente de sa terre de Montculot, — cette belle terre qu’il avait tant souhaité de garder ! « On parle plus que jamais d’une pairie pour moi dans mes lettres. Je n’y conçois rien. M. Laine m’écrit dans deux jours à ce sujet. » Et un peu plus tard : « La pairie ne peut être qu’une plaisanterie pour le moment, mais on y a pensé. Donc plus tard cela viendra [11]. » Ce n’avait été qu’un vague projet, une idée en l’air : il n’en fut plus question.


LE PREMIER PAS VERS LA POLITIQUE

Ce que Lamartine n’avait pas prévu, c’était l’énorme ébranlement cérébral qui allait être pour lui, comme pour toute la France, le contre-coup des événemens de Juillet. La violence de la secousse l’a remué tout entier, et, dissipant les opinions de famille ou de milieu qui étaient à la surface, elle a fait affleurer d’autres idées qui sont les idées personnelles de l’homme et qui depuis longtemps s’élaboraient au fond de sa conscience. Le fils du chevalier de Lamartine blessé au 10 août, l’ami des de Maistre, le protégé du duc de Rohan, est réconcilié avec l’idée de Révolution : il a fait en peu de temps beaucoup de chemin. Pourtant, ne nous en étonnons pas trop ! Souvenons-nous que la famille de Lamartine, au XVIIIe siècle, était une de ces familles provinciales, qui vivaient sur leurs terres, loin de Versailles et des emplois de cour, et qui assistèrent sans déplaisir à la convocation des Etats généraux. Rappelons-nous que l’oncle terrible, le chef de la famille, devant qui le chevalier s’inclinait, était imbu de philosophisme. C’est cet état d’esprit qui reparaît chez le Lamartine de 1830, assez analogue à ce que put être celui des Lamartine de 1789. Le poète est désormais en dissentiment et il sera en divergence croissante avec son ami Virieu ; c’est, au surplus, la plus sûre marque de leur amitié qu’elle ait pu résister à un désaccord politique si profond. Tout ce qu’il lui concède, c’est qu’en 1789 l’exécution a pu être « atroce, inique, infâme, dégoûtante, » mais il maintient que les principes étaient « vrais, beaux et bons. » « La Révolution principe est une des grandes et fécondes idées qui renouvellent de temps en temps la forme de la société humaine. » Cette conception mystique de la Révolution, envisagée comme une action de la Providence dans les affaires des peuples, c’est déjà la première idée des Girondins qui le sollicite. C’est celle qui inspire et l’Harmonie les Révolutions, et le morceau fameux de la deuxième époque de Jocelyn, composé à cette date. C’était enfin celle de l’Ode au peuple du 29 juillet (ou du 19 octobre) que Lamartine jetait sur le papier dès les premiers jours de novembre 1830.

L’insertion de cette ode dans les journaux donna lieu, elle aussi, à de minutieuses négociations, et elle attesta, de la part de Lamartine, les mêmes honorables scrupules qui lui avaient dicté sa démission. Il n’autorise ni l’emploi d’expressions blessantes pour les anciens Rois, ni publication intempestive. Le négociateur fut ici l’obligeant Aimé Martin, — ce second mari de la seconde femme de Bernardin de Saint-Pierre. Le ménage Aimé Martin était un ménage factotum pour le ménage de Lamartine. Monsieur portait les vers aux éditeurs, Madame choisissait les appartemens et visitait les tapissiers. La Correspondance publiée ne contient pas toutes les lettres qui furent échangées à ce sujet entre le poète et son officieux intermédiaire, et dont voici la plus curieuse : 12 novembre, Milly [12].

J’ai reçu votre arrêt, mon cher ami : en conséquence, tenez l’ode pour non avenue et brûlez-la sans pitié. Je ne voudrais pas qu’elle parût ainsi. Ce que j’en apprends de quelques amis royalistes me fait arrêter définitivement la même chose. Dans quelques jours j’essaierai d’y faire quelques corrections dans les deux sens. D’abord, il faut absolument ôter : « Trois Rois pour une trahison, » et mettre : « Trois couronnes dans ton limon [13] ! » Ensuite, au lieu de : « L’indigne fuite de mes Rois, » il faut de nécessité pour moi : « L’exil de l’orphelin des rois ; » puis au lieu de : « Juste colère, » mettre : « Libre colère. »

Voici pour vous maintenant l’idée de deux strophes que j’ajouterais après la 19e : Et les siècles battront des mains.

Peuple, diront-ils, ouvre une ère
Que dans ses rêves seuls l’humanité tenta !
Proscris des codes de la terre
La mort que le crime inventa !
Remplis de ta vertu l’histoire qui la nie !
Que du jour où ta voix confond la calomnie,
Nul œil humain n’ait à pleurer !
Jette à tes ennemis des lois plus magnanimes !
Ou, si tu veux punir, inflige à tes victimes
Le supplice de t’admirer.

Quitte enfin la sanglante ornière
Où se traîne le char des Révolutions !
Que ta halte soit la dernière
Dans ce désert des nations !
Tente un sentier nouveau pour la route des âges !
L’avenir en cherchant ta date dans ses pages,
Dira sous ta gloire abattu :
Pour confondre le crime et venger la Justice,
Les rois ont inventé les lois et le supplice,
Le peuple inventa la vertu [14].

Je la copierai encore une fois tout entière avec les corrections indiquées. Vous la relirez et la ferez relire, et si alors on revient sur le compte de ce morceau, nous imprimerons. Mais n’imprimez rien tel que vous l’avez. Attendez ma copie dans quelques jours si je l’envoie, tout le reste n’existe pas.

Nous sommes toujours tels que vous nous avez laissés, dans un printemps superbe et très paisible entre Saint-Point et Milly. J’arrange Milly où je viens d’acheter, pour étendre mon jardin et percer une façade au midi, des vignes et des chaumières pour vingt mille francs, à tout risque des événemens. Je les crois horribles, mais pas durables. Je n’ai pas vos idées sur le peuple. Je le crois un élément ni bon ni mauvais : vague ou miroir selon le vent.

Mille amitiés.


Le moment que traverse alors Lamartine est un moment d’effervescence, où se découvrent et se précisent à son esprit la plupart des idées sur lesquelles il va vivre pendant dix-huit années. On a souvent reproché à l’homme politique sa mobilité. C’est une erreur, ou c’est une illusion dont on a été trop aisément dupe. Certes, même dans sa politique, Lamartine restera poète : il aura ses caprices, il aura ses nerfs. Cela dit, convenons que son credo politique et surtout social est dès lors arrêté dans les grandes lignes : on peut le lire tout au long dans cette Politique rationnelle publiée en octobre 1831 et qui contient plus qu’en germe toutes les théories du philosophe, de l’orateur et de l’homme d’État. D’abord, l’expression d’une sorte d’évangélisme : « Nous sommes à une des plus fortes époques que le genre humain ait à franchir pour avancer vers le but de sa destinée divine, à une époque de rénovation et de transformation sociale pareille peut-être à l’époque évangélique… » La vérité et la vertu sont en marche. La forme du gouvernement moderne, c’est la « République mixte à plusieurs corps, à une seule tête, république à sa base, monarchie à son sommet. » Comme programme : pas de pairie aristocratique et héréditaire, la presse libre, l’enseignement libre, l’Église séparée de l’État, le suffrage universel, mais à plusieurs degrés, l’abolition de la peine de mort. C’est le programme humanitaire, avec des réserves sans doute et des précautions, mais qui ne résisteront pas à la force des circonstances et à l’entraînement de la passion.

Sous l’influence de telles idées, il était bien impossible que Lamartine ne songeât pas à entrer dans la lutte. Le fait est qu’il la considère comme un devoir. En temps de révolution et quand on va livrer « les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées et à naître… la neutralité est un crime. » Au surplus, Lamartine, gentilhomme et propriétaire terrien, était amené tout naturellement à la vie publique ; même, depuis qu’il avait renoncé à la diplomatie, c’était la seule carrière qui s’ouvrît devant lui. Il y aspirait en secret et quoiqu’il s’en défendît. Il était persuadé qu’il y était propre plus qu’à aucune autre, possédant ce don de double vue dont il se plaint… comme on s’en vante. Il sent sourdre en lui l’instinct oratoire, au point qu’il lui arrivera de se demander si la nature ne l’avait pas créé orateur plutôt que poète. Il y est poussé surtout par ce besoin « d’action, » dont il souffre depuis sa jeunesse, et par l’espoir informulé qu’il y trouvera le plus efficace remède à l’éternel ennui.

Il se présenta aux élections de 1831. Son beau-frère, de Coppens d’Hondschoote, avait travaillé pour lui à Bergues. Il ne fut battu que de 7 voix (181 contre 188), mais enfin il fut battu. Il se retrouvait de loisir : son échec le ramena au projet de voyage en Orient.


A BEYROUTH — SOUS LA PROTECTION DE LADY STANHOPE

D’où l’idée lui en était-elle venue ? D’abord, Lamartine a ce goût des voyages qui sévit depuis le commencement du XIXe siècle. Or, pour un homme de ce temps-là, et qui est déjà allé en Italie, il n’est qu’un voyage, celui d’Orient : outre qu’il a sans danger réel, un air d’aventure, il répond aux besoins de l’imagination et de la pensée modernes. L’Orient offre à l’imagination cette lumière, ces couleurs que, faute de les avoir vues de ses yeux, et plutôt que de s’en passer, Victor Hugo vient d’inventer dans ses Orientales. Il ouvre à la pensée un large champ de réflexions : c’est la Grèce pour l’historien des arts, c’est pour le penseur la scène de l’Evangile. Ajoutez l’intérêt politique : la question d’Orient va dominer la diplomatie européenne pendant tout le XIXe siècle. Tels avaient été déjà, ou peu s’en faut, les mobiles qui avaient attiré Chateaubriand vers Jérusalem, sans compter la vanité d’y être allé ; ce sont encore ceux qui décident Lamartine, sans oublier l’inconscient désir d’imiter Chateaubriand. Il va faire une « magnifique excursion, » se donner un spectacle qu’il veut avoir contemplé avant de mourir, compléter l’éducation de son esprit, l’élargissement de son intelligence, faire provision d’impressions et de couleurs, de paysages et de pensées en vue de son grand poème.

On sait comment il organisa son expédition, non pas avec ce faste qui lui a été si sévèrement reproché, mais dans la grande manière qui lui était naturelle. Il emmenait avec lui sa femme et sa fille, ses amis MM. de Capmas et Amédée de Parseval, un médecin, M. de la Royère, et six domestiques. Il avait nolisé un brick, l’Alceste, capitaine Blanc, armateur Rostand. Parti de Marseille en juillet 1832, il arrivait, au début de septembre, au pied du Liban, à Beyrouth. Son intention était de visitera fond la Judée, puis l’Egypte : deux mois à Jérusalem, deux mois à remonter le Nil. Il s’était muni de recommandations, parmi lesquelles une lettre de lady Stanhope ne devait pas lui être la moins utile.

On se rappelle le récit que fait Lamartine de sa visite à la reine de Palmyre dans sa bizarre habitation de Djoun, au milieu des montagnes. Cette petite-nièce de Pitt, qui avait commis l’énorme « excentricité » de s’établir prophétesse et reine en Syrie, lui plut. Il goûta sa conservation « élevée, mystique nuageuse ; » il découvrit un sens à sa « folie volontaire ; » il enregistra pieusement ce qu’elle lui révéla sur lui-même et sur ses origines orientales. « L’Orient est votre patrie véritable… c’est la patrie de vos pères. Regardez votre pied, c’est le pied de l’Arabe, c’est le pied de l’Orient… vous êtes un fils de ces climats. » Lamartine avait le pied de l’Arabe, et son nom s’était jadis orthographié Allamartine, où se lit clairement « Allah »… combien tout cela était concluant ! On trouvera trace de ces rêveries dans la lettre où lady Stanhope met à la disposition de son hôte un interprète, un chef de brigands et un grand poète.

Djoun, le samedi soir.

Monsieur le Comte,

Je voi que vous avez trop d’indulgence pour moi ainsi que pour mon domestique qui, je crain, ne vous a pas fait bien comprendre ce que j’ai voulu vous dire au sujet de Drogman comme vous ne lavez pas demander dans votre lettre. C’est Khalil Mansour, le maître arabe de M. Derché : il a resté chez moi encore un an en qualité de Drogman et cest le seul, je croi, dans le voisinage qui sait traduire la poésie arabe. Ce n’est pas M. Massyké, ni Aidé, mais il ne se trompe pas dans le sens. Ainsi faite moi savoir sil vous sera utile ou non ; il est venu ici aujourd’hui pour savoir vos ordres, et cest lui qui écrit cette lettre pour moi. Les Arabes de cotté de Jérusalem ne sont pas mes arabes dont la plupart de tribus sont actuellement dans lintérieur, mais je vous donneré toujours une lettre pour Abougoch qui commande tout aux environs de Jérusalem : il est le chef de 4 000 braves voleurs.

Vous me dite que vous serez a Seyde mardi à midi, le bon vieux M. Giraudin malade dans son lit ; ainsi je vous proposeré, Monsieur, de venir ici, afin que je vous donne les papiés que jai fait sur votre nom avec les explications nécessaires.

Je trouve votre famille fut lalliée dun de plus grand tribus de yaman et don il est sorti un savant beaucoup plus grand que Neuton ou le Sage.

Mercredi matin vous pouvez passé a Seyde et continué votre route jusqu’au Heder : cest la que saint Elie a donné la bénédiction à lhuile de veuve.

Je vous prière de témoigner a Mme de Lamartin mon grand désir de lui être utile dans votre absence, ainsi de vous mettre a l’abri de quelques dangers qui pourra avoir lieu dans le moment de confusion.

Salut et paix,

HESTER LUCY STANHOPE.

J’ai trouvé un grand poët arabe pour vous.


Lamartine rencontra en effet sur la route de Jérusalem le chef des quatre mille braves voleurs. « Abougosh me demanda si je n’étais pas l’émir franc que son amie lady Stanhope, la reine de Palmyre, avait mis sous sa protection et au nom de qui elle lui avait envoyé la superbe robe de drap d’or dont il était vêtu… » Il apprécia les vers de son confrère arabe. Lady Esther lui avait donc rendu effectivement service. Elle le rappelle, dans ses Mémoires, de la façon la plus désobligeante qu’il soit possible. « M. de Lamartine s’imaginait produire un grand effet dans ce pays : c’est une erreur grossière. Je lui avais donné une lettre pour Abougosh qui le reçut fort bien et auquel il chercha à se donner pour un grand homme. Or le sheik a affirmé que c’est seulement par amitié pour moi qu’il lui avait fait tant d’honneur [15]. » Apparemment, dans la composition si laborieuse de son personnage, lady Stanhope avait fait entrer cet élément : l’ironie.


EN ROUTE VERS JÉRUSALEM

Donc, avec sa caravane et le drogman fourni par lady Stanhope, Lamartine se met en route, accompagné de MM. de Parseval et de la Royère. Il laisse à Beyrouth Mme de Lamartine et Julia sous la garde de M. de Capmas : il leur écrira de chaque étape. Ce sont ces lettres qu’on va lire. Elles nous permettent de suivre jour par jour le voyageur ; elles nous initient à ses projets et à ses changemens d’itinéraire ; elles donnent sur tous ces points des renseignemens d’une précision indiscutable et que rien ne peut remplacer, l’un des carnets de voyage du poète ayant disparu. Aussi n’est-ce pas sans quelque surprise qu’on lit, dans les Lettres à Lamartine publiées en 1892 par Mme Valentine de Lamartine, cette note : « Les lettres importantes et nombreuses, écrites pendant son voyage en Orient, publiées dans la Correspondance, complètent le livre où il a donné ses impressions et ses souvenirs. » D’où vient que Mme Valentine n’ait publié, dans la Correspondance, aucune des « lettres nombreuses et importantes » que Lamartine adressait à sa femme ? Craignait-elle qu’elles ne fussent par endroits en désaccord avec les « souvenirs » du livre ? Ou bien fut-ce pour quelque autre raison ? — Quoi qu’il en soit, on jugera aisément de l’intérêt qu’elles présentent.

Nazareth, samedi 7 octobre 1832.

En attendant de vos nouvelles, ma chère Marianne, voici une seconde fois des nôtres. Nous sommes arrivés hier soir sans peine, sans accidens et presque sans fatigue au couvent de Nazareth d’où je vous écris. Nous y restons aujourd’hui à parcourir pieusement les lieux saints et ce séjour consacré par un si prodigieux mystère. Nous avons visité ce matin les lieux mêmes où habitait la famille du Christ et où lui-même habita jusqu’à treize ans. Demain nous allons déjeuner au Mont Thabor et coucher au lac de Tibériade. Lundi soir nous revenons coucher à Nazareth. Mardi nous repartons pour Jérusalem soit par la route de Samarie et Naplouse qui est un peu plus courte et très sûre maintenant, soit par le Mont Carmel et Jaffa ; nous ne le décidons que demain. M. Cattafago nous donne son frère, très connu dans le pays, pour nous accompagner par Naplouse, ou, si nous allons par Jaffa, il nous accompagne lui-même jusqu’au Mont Carmel. Ces messieurs désirent Naplouse, et moi, je ne m’en soucie pas, parce que la route est moins bonne ; mais je pense que je leur céderai.

Il n’y a plus de peste à Jérusalem ; nous avons eu deux journées les plus intéressantes du monde depuis Saïde jusqu’ici et rien dans tout notre voyage ne peut s’y comparer. La Judée surtout, où nous sommes entrés depuis Acre, est au-dessus de toute description par l’originalité, la solennité et le gracieux des sites. A chaque pas maintenant nous pouvons ajouter par le prestige et la sainteté des noms et des souvenirs. Notre caravane se comporte à merveille. Nous couchons sous la tente et nous vivons assez passablement quand nous trouvons des sources, seule chose rare. Je ne regrette cependant pas que Julia et toi ne soyez pas encore de cette partie. Je vous la ferai certainement refaire, mais avec moins de fatigue : les tartarawar [16]passeront à merveille. Mais il vous faudra des tournées plus courtes. J’aurai, je pense, de vos lettres demain ou lundi ; j’écrirai qu’on me les envoie à Jérusalem si nous ne passons pas à Jaffa. Soignez-vous bien ; ne pensez qu’à cela. Grâce à Dieu, vous n’avez pas à penser à nous ; nous n’éprouvons que le regret toujours renaissant de ne pas vous avoir là pour partager nos impressions qui sont en ce genre les plus fortes que nous ayons éprouvées de notre vie. Parle de moi à notre ami Capmas à qui je sais un bien grand gré du sacrifice qu’il me fait en restant près de vous. Adieu, adieu, adieu et mille baisers à toi et à Giulia. Puisque je n’ai rien reçu à Saïde, à Tyr et ici, je présume que son petit accès de fièvre n’aura été que de l’émotion. Adieu encore, sans cesse avec vous en pensée et en esprit et en prières.

Tous nos chevaux sont admirablement, surtout les quatre miens. Fido est bien dans sa tartara et fait ses complimens à Fauvette. Soignez-vous, amusez-vous et allez au Liban. Nous abrégerons de deux jours la route de Jérusalem, de quelques jours le séjour pour vous revoir plus vite. Pour l’Egypte, je n’y pensais que si tout va selon vos souhaits. Nous n’avons que passé à Acre, à cause du typhus qui y règne. Nous sommes enchantés de notre excellent drogman. Mille amitiés à M. et à Mme Jorelle.

Couvent du Mont-Carmel,

le 11 octobre, jeudi, 1832 [17].

J’espérais, ma chère Marianne, trouver ici de vos nouvelles. J’en ai vainement demandé à Caïpha en passant. M. Malagamba, agent de M. Bianco, se charge de te donner des miennes. — Nous continuons nos intéressantes excursions. Nous avons été à la merde Galilée et jusqu’au Jourdain. Revenus à Nazareth, nous nous y sommes reposés un jour. Nous voici au Mont Carmel, où nous passons la journée ; demain matin, nous en partons pour Jaffa où nous serons après-demain. Là, nous nous informerons des nouvelles de Jérusalem, où l’on dit qu’il y a un peu de peste, et si cela est exact, nous n’y entrerons pas de cette fois, nous irons seulement camper en vue de la ville sur une colline et, de là, nous visiterons, avec les escortes nécessaires du Pacha, la mer Morte et Bethléem, où il n’y a plus de peste. Je pense au reste que celle de Jérusalem sera peu de chose ou aura cessé d’ici peu de jours. Voilà pourquoi nous nous presserons moins d’en approcher. Sois, au reste, ainsi que Julia, parfaitement tranquille sur notre prudence. Nous n’y mettrons pas le pié s’il y a la moindre chance réelle de danger. Je suis aussi content de la voir de dehors que de dedans.

Toute la Judée que nous avons vue jusqu’ici surpasse en grâce, beauté, intérêt de tout genre ce que j’en attendais. Nous t’en ferons voir une partie et des descriptions du reste. Adieu. Je n’ai qu’un moment pour remettre ceci à M. Malagamba qui est venu le chercher au couvent. Mille tendres baisers à toi et à Julia. Il me tarde bien de recevoir un mot de vous, disant comment vous êtes. Mille et mille adieux et tendresses encore. Mes amitiés à Capmas.

Écris-moi souvent à Jaffa et dis-moi bien franchement comment vous êtes.

Jaffa, 15 octobre, lundi.

Mon cher amour. Nous sommes arrivés hier à Jaffa en bonne santé et toujours contens de notre caravane. On est venu à trois distances consécutives au-devant de nous et on nous avait préparé une maison. MM. Damiani père et fils, agens de France, nous comblent de politesses. Remerciez-en M. Jorelle. Nous repartons aujourd’hui à deux heures pour Rama, où nous trouverons le Père supérieur de Jérusalem, qui nous donnera des nouvelles de la peste et dirigera notre marche. Les nouvelles ici sont que depuis huit jours il n’y a pas eu de nouveaux accidens de peste à Jérusalem et qu’elle a été confinée dans le couvent grec. Voici ce que je compte faire. Nous irons prendre quartier général soit au couvent Saint-Jean-Baptiste, à deux heures de Jérusalem, soit sur une colline en vue de Jérusalem, sous nos tentes. Nous emmenons d’ici quatre cavaliers égyptiens du gouverneur pour surveiller nos propres gens et empêcher qu’ils ne communiquent ni en route ni aux environs de Jérusalem. Nous verrons là si la peste est réelle et alors nous n’entrerons pas nous-mêmes, nous contentant de voir du dehors la grande scène, Jérusalem, Bethléem, la mer Morte, etc. Et nous reviendrons, après cinq ou six jours passés ainsi ; ou bien, si la peste a cessé, nous nous permettrons d’entrer un jour ou deux au Couvent neuf et d’aller, avec une escorte qui fera vider les sanctuaires, les visiter rapidement. Pour moi, l’aspect extérieur de Jérusalem et des environs suffit à l’objet de mon voyage. Le reste est dévotion au Lieu Saint qui peut se satisfaire de loin comme de près.

Mais, hélas ! ce qui me tourmente jour et nuit, ce n’est pas cela ! C’est de n’avoir pas encore reçu un mot de vos nouvelles en quatorze jours. Qu’est-ce que cela veut dire ? J’espère que peut-être il y en a à Jérusalem, envoyées par exprès qui nous aura devancé. J’ai donné ordre partout et ici surtout qu’on m’envoyât un messager dès qu’il y aura une lettre à mon adresse. Selon donc les nouvelles que je recevrai de toi d’ici à dix ou douze jours où je serai revenu à Jaffa, je reviendrai vite à Beyrouth ou je continuerai pour l’Egypte. Mais dis-moi bien la vérité et ce que je dois raisonnablement faire. L’Egypte m’intéresse cent fois moins que la Judée, ce ne sera pas même un sacrifice de ma part que d’y renoncer. Je n’y tiens pas le moins du monde, mais à vous revoir ou à vous savoir au moins parfaitement bien.

Fais envoyer une lettre définitive ici par exprès pour ce qui concerne l’Egypte. Qu’elle soit ici au moins le 27, au plus tard ; et souviens-toi que l’Egypte ne me fait rien du tout. Ce n’est qu’occasion. Le voyage jusqu’ici n’est pas trop pénible. Tout le monde se comporte à merveille, y compris nos chevaux qui sont excellens, surtout mon premier cheval gris que je monte presque toujours.

Remercie M. Bianco de la réception qu’il nous a ainsi ménagée partout. Son agent ici est à Rama, mais il avait envoyé nous offrir un logement.

Ecris, écris, écris donc et par exprès.

Je me tue à deviner comment huit lettres au moins de toi doivent être ou perdues ou en retard, et quelquefois je crains que tu n’aies pas écrit par d’autres motifs. Cependant tu m’avais promis un exprès s’il y avait quelque chose d’inquiétant. On espère une barque de Beyrouth ici ce soir. J’espère donc encore une lettre demain à Rama.

Adieu, adieu, adieu comme je t’aime.

Au couvent de Saint-Jean-Baptiste,

19 octobre 1832 [18].

Hier, ma chère Marianne, nous avons reçu seulement ta première lettre datée du 3 et celles qui y étaient jointes. Nous étions sous les murs de Jérusalem que nous venions de visiter. Ta lettre me fait plaisir et peine, car je ne suis pas suffisamment content de ce que tu me dis du pouls de Julia les premiers jours après mon départ. J’espère mieux demain ou après-demain. Mais vois ce que c’est qu’une poste qui me remet le 18 une lettre du 3 !

Voici où nous en sommes. La peste régnant encore légèrement à Jérusalem, quoique seulement dans le couvent grec et non chez aucun chrétien ni Turc de la ville, nous avons jugé pour vous plus que pour nous plus sage de ne pas y aller. Heureusement nous avons trouvé, dans ce couvent-ci, d’excellens religieux et un bon et joli asile, à une heure et demie de Jérusalem. Nous y avons établi notre résidence. L’endroit est sous quarantaine, ne communiquant pas et fermé, excepté pour nous. Nous avons donc été dès hier visiter tous les environs de Jérusalem, les Oliviers, Josaphat, le Cédron, Sion, Getsemani, le Tombeau de la Sainte Vierge, etc., et tout le tour des murs de la ville, sans entrer ni toucher personne.

Notre journée a été intéressante et pleine. Tout cela est au-dessus de la description. Nous planions du haut de la montagne des Oliviers sur la ville et le temple, beaucoup mieux que si nous y avions été en effet. Pas une pierre ne nous échappait.

Nous sommes rentrés le soir pour dîner ici au couvent. Aujourd’hui nous écrivons et nous allons au désert de Saint-Jean. Demain, nous allons camper le matin autour de Jérusalem, avec les mêmes précautions, soldats du gouverneur, cavalier arabe d’Aboughos dont lady Stanhope nous a fait un ami par un cadeau de cinq bourses qu’elle lui a fait délicatement en mon nom et par des rapports que je te dirai. Nous irons le soir camper et coucher à Saint-Sabba, vallée qui mène à la mer Morte. Dimanche, à la mer Morte et au Jourdain. Lundi, à Jéricho et coucher près de Jérusalem. Mardi ici. Mercredi à Hébron. Jeudi, à Hébron. Vendredi ici. Là nous trouverons de tes nouvelles qui décideront entre deux projets : le premier de revenir directement en huit jours à Beyrouth par Naplouse et la Samarie ; le second de retourner à Jaffa et d’aller faire un tour de six jours dans le grand désert d’Egypte, jusqu’à et Arish, puis de revenir par Jérusalem et Naplouse à Beyrouth, toujours sans entrer dans Jérusalem.

Mes compagnons sont bien affligés de la peste qui contrarie leur désir de voir des détails d’église dans la ville. Pour moi, à la dévotion locale près, cela m’est égal. Je vois aussi bien et mieux ce que j’avais avoir, l’ensemble du pays et des scènes de la nature et même la ville en masse. Je ne m’afflige que pour eux, mais je n’ai qu’à me louer de leur extrême sagesse et prudence. Nous n’avons pu lire vos propres lettres qu’après les avoir fumigées parce qu’elles avaient passé par Jérusalem. Les religieux sont intacts et renfermés ; il n’y a pas de peste ici, point hors de la ville, point même hors du couvent des Grecs. N’ayez pas la moindre inquiétude.

Ce que tu me dis de Capmas et de sa bonté ainsi que de tous nos bons voisins de Beirouth me fait plaisir : remercie-les en mon nom. Tes ennuis domestiques m’affligent, mais prends patience quelques jours et j’arrangerai tout cela. Je ne pense plus à l’Egypte dans l’état présent, à moins que Julia et toi vous ne fussiez cent fois bien sans moi pour deux mois. Encore je ne voudrais pas pour moi-même être si longtemps sans vous voir ; j’en éprouve trop le besoin. L’Egypte m’intéresserait peu après ce pays-ci que je vois comme personne ne l’a vu si bien et si loin. Cela suffira pour ce voyage.

Mille baisers à Julia et à toi.

Au couvent de Saint-Jean dans le Désert, près Jérusalem,

le mardi 23 soir [19].

Ce matin, ma chère Marianne, étant campés sous les murs de Jérusalem, de retour du Jourdain et de la mer Morte, nous avons reçu à la fois quatre de tes lettres jusqu’au 19 et celle de Cécile, etc. Tu m’as accusé injustement. J’ai écrit partout. Mais quelles postes ! Nous étions incertains si nous ferions encore une course de quelques jours à Hébron ; tes lettres me décident à revenir plus vite puisque, malgré les meilleures nouvelles de Julia, tu as tant de soucis et d’ennuis. J’en ai bien moi-même d’aller vite vous rejoindre et ne peux plus penser à l’Egypte. Ce serait trop long sans nouvelles de vous. N’y pensons plus. L’Egypte m’intéresse peu. J’aime mieux ce que je viens de faire, qui me suffit même à la rigueur pour mon objet poétique. J’ai visité toute la scène évangélique et celle de l’ancienne Loi. Quelques courses au Liban et à Balbeck et Damas suffiront pour le reste avec Constantinople comme scène de nature.

Je te renvoie donc l’exprès de Beirouth demain matin pour te dire que nous partirons jeudi soir ou vendredi matin 26 d’ici. Nous irons coucher à Rama et passer le 28 à Jaffa. Nous en repartirons le 29 et j’espère vers le 4 ou 5 être réuni à vous à Beirouth. Mais je t’écrirai du chemin une ou deux fois encore pour t’indiquer le jour précis.

Nous sommes enchantés de toutes nos courses faites avec beau temps et bonheur. Rien ne peut surpasser l’intérêt que ce pays inspire. Jérusalem, quoique avec un peu de peste encore, a été bien visitée par nous. Mais nous avions une vingtaine de gardes faisant d’avance écarter tout le monde des rues et vider les Saints-Lieux. Le gouverneur de Giaffa et celui de Jérusalem ont rivalisé d’empressement et d’obligeance. Aucun prince ne voyagerait plus comblé d’égards et de soins.

Nous ne sommes entrés qu’une matinée dans la ville. Nous n’y rentrons plus. Nous ne communiquons avec personne. Nous irons demain faire dire une messe et dévotions dans la grotte des Oliviers à Getsemani. Nous avons acheté des objets. Si tu reçois une caisse, n’ouvre pas et tiens-la dehors de la maison.

Ecris-moi à Caïpha et à Saïde encore.

Jaffa, 27 au soir [20].

Nous arrivons ici en bonne santé ; nous y restons la journée d’au jour d’hui pour nos visites, comptes, etc. Demain après la messe, nous repartirons pour la route de Beyrouth. J’espère en chemin trouver de vos bonnes nouvelles. Les nôtres sont toujours excellentes. J’ai renoncé aisément à l’Egypte et j’ai bien fait, car j’apprends que les quarantaines viennent d’y être portées à quarante-cinq jours.

Toujours à revoir et à embrasser vers le 6. Je désire, si vous allez bien, avoir un mot de toi à Saïde et donner une demi-journée à lady Stanhope en passant pour la remercier.

Nous avons passé une journée sainte et paisible à Jérusalem depuis mes lettres et uniquement prié pour vous, Julia, et nos amis de France et d’Europe.

Saïde, vendredi 2 novembre, soir.

Nous arrivons tous bien portans, nous avons les excellentes nouvelles de toi et de Julia par ta lettre du 27 et par M. Conti ; on m’assure que vous êtes à Antoura : si cela est vrai, ne te dérange pas, jouis du bon air. Nous irons te voir. Puisque vous n’êtes pas à Beyrouth et que tout va bien, je vais demain faire ma visite à lady Stanhope pour n’avoir pas à revenir et à perdre quatre jours plus tard. Ainsi nous n’arriverons à Beirouth que lundi vers onze heures ou plutôt dix heures du matin. Comme je crains l’émotion de Julia au moment de l’arrivée, si vous étiez ce jour-là lundi à Beyrouth, envoie-la promener chez M. Jorelle pour deux ou trois heures, et puis, en revenant, elle nous trouvera tout établis, et en attendant prépare-la tout le jour à nous revoir comme une chose toute naturelle. Adieu, je brûle d’envie de t’embrasser, mais ne perds pas pour cela de beaux jours à Antoura ! J’irai. J’amène des chevaux charmans. Mille baisers à vous et amitiés à Capmas.

Relisons maintenant, au second volume du Voyage en Orient, le « Voyage de Beyrouth à travers la Syrie et la Palestine à Jérusalem. » 8 Octobre, à trois heures de l’après-midi, départ de Beyrouth : Sidon, Tyr, la plaine d’Acre. Le 12, entrée en Terre Sainte. Lamartine s’attendait à trouver une terre nue, rocailleuse, stérile : il est agréablement surpris. Il admire cette « suavité grandiose » de la Judée qui le fait souvenir du Poussin et de Claude Lorrain. Le soir, arrivée au couvent des Pères latins de Nazareth. Le lendemain, visite à la maison de la Sainte Vierge. Le 14, vallée du Jourdain. Lamartine boit de l’eau du Jourdain, excellente, mais un peu chaude : il en emplit des bouteilles pour ses amis. Émotion profonde à voir le pays qui fut celui du Christ. « J’ai toujours aimé à parcourir la scène physique des lieux habités par les hommes que j’ai connus, admirés, aimés ou révérés. Le pays qu’un grand homme a habité et préféré pendant son passage sur la terre m’a toujours paru la plus sûre et la plus parlante relique de lui-même… Et c’est l’homme des hommes, l’homme divin, etc. » Le 15, Tibériade et retour à Nazareth. Le Mont Carmel, Caïpha. Réception chez les Malagamba : la beauté de mademoiselle fait sur Lamartine une vive impression. Repos au monastère du Mont-Carmel, et départ le 23 octobre, au lever du soleil. A Jaffa, où il est régalé de cavalcades et admirablement accueilli par le vice-consul Damiani, Lamartine apprend que la peste est à Jérusalem. Route par Rama. Rencontre d’Abougosh. Arrivée au couvent de Saint-Jean du Désert. Le 28, sous les murs de Jérusalem, journée passée à faire le tour de la ville. Le 29, entrée dans Jérusalem, promenade par les rues étroites et misérables, visite à l’église du Saint-Sépulcre, méditation au tombeau du Christ. Les jours suivans, vallée de Josaphat, Jéricho, rives du Jourdain, la Mer Morte qui n’a « rien de triste et de funèbre, » retour à Jérusalem. Le 3, Lamartine reçoit, sous les murs de Jérusalem, des lettres qui le rassurent sur la santé de sa fille, mais Julia ayant ajouté au bas de la lettre de sa mère qu’elle ne veut pas qu’il aille en Egypte, il modifie son itinéraire et se décide à revenir par la côte de Syrie. Le 4, il repart de Saint-Jean du Désert. Le 5, il retrouve à Beyrouth Julia « florissante de santé : » on l’a attendu pour la visite au monastère d’Antoura dans le Liban.

De ce rapprochement, une différence se dégage aussitôt : celle des dates. Toutes celles que Lamartine indique dans le Voyage sont fausses. Ce n’est pas le 8 octobre qu’il est parti de Beyrouth, mais le 2, au plus tard. Ce n’est pas le 28 qu’il était à Jérusalem, c’est le 18. Ces erreurs ne sont pas fortuites, — le voyageur ayant, pour vérifier les dates, les notes prises sur ses « albums, » et mieux encore les lettres adressées à sa femme : — elles sont volontaires. Lamartine a préféré distribuer le temps à son gré, d’après la matière dont il disposait. C’est un tort, à coup sûr. Avouerai-je que je ne le trouve pas extrêmement grave ? Il est vrai encore que certains épisodes, — d’ailleurs secondaires, — ne sont pas mentionnés dans nos lettres non plus que dans l’album Syrie-Galilée. Mais les traits essentiels concordent. L’itinéraire, les rencontres, les impressions sont sensiblement les mêmes. Au moins ne saurait-on reprocher à Lamartine, comme on l’a fait pour d’illustres voyageurs, qu’il ait décrit des pays où il n’était pas allé.


COMMENT FUT RÉDIGÉ LE VOYAGE EN ORIENT

C’est ici l’occasion d’examiner un curieux problème, celui de la rédaction du Voyage en Orient. Il a été soulevé cette année même par un érudit écrivain, M. Christian Maréchal, dans un livre auquel on ne peut reprocher que de porter un titre un peu ambitieux : Le Véritable voyage en Orient de Lamartine [21]. M. Maréchal s’est référé aux « albums » de voyage conservés à la Bibliothèque nationale, et sur lesquels Lamartine consignait à mesure ses impressions : il y a constaté de nombreuses différences avec le texte publié. Que faut-il donc penser de l’affirmation de Lamartine répétant à satiété qu’il donne au public ses notes elles-mêmes, sans les avoir revues ni corrigées ?

Il déclare dans l’Avertissement de son livre que ce sont des notes écrites au hasard de la route, « à midi… à l’ombre d’un palmier ou sous les ruines d’un monument du désert, plus souvent le soir sous notre tente battue du vent ou de la pluie… » On reconnaît la manière habituelle de Lamartine et l’attitude où il veut que le lecteur l’aperçoive. Il aime à associer son travail d’écrivain à la vie générale de la nature, à lui donner un cadre pittoresque. Il n’est pas le professionnel penché sur sa table, il est l’inspiré fixant sur le papier l’impression du moment, à la minute même où elle jaillit pour lui d’un beau spectacle, d’une grande émotion. Il a crayonné les Méditations sur la montagne à l’ombre d’un vieux chêne, les Harmonies sous les figuiers au bord de la mer de Livourne ; et de même pour ces notes de voyage. Il trouve, au surplus, que cette négligence a grand air. Il affecte d’être « détaché » de ses propres ouvrages, et vis-à-vis de ses plus intimes confidens. N’écrit-il pas à Virieu, le 8 avril 1835 : « J’ai paru avant-hier… Je le lis comme d’un autre, n’en ayant rien revu et pas corrigé une épreuve… » Or Lamartine, quoi qu’il en dise, avait revu ses notes : il les a « réunies, proportionnées, composées, corrigées. » Il a ajouté des scènes, des développemens, des digressions, refait des phrases… Et voilà donc, une fois de plus, Lamartine pris en flagrant délit d’un labeur sur lequel il s’est efforcé de donner le change à la postérité !

Ainsi présentée, la thèse est beaucoup trop absolue. Je suis d’avis, au contraire, qu’on peut, — en l’interprétant légèrement, — adopter la version de Lamartine sur la rédaction de son propre ouvrage. On en trouvera la preuve dans ces deux passages que j’emprunte à des lettres inédites et dont le rapprochement est significatif. Au mois de mai 1834, Lamartine écrivait à son beau-frère de Montherot : « Je rédige les Notes, impressions, et paysages d’une partie de mes voyages. Je vais achever ensuite le Journal du Curé ou du Vicaire de***. » Au même il écrit, le 3 avril 1835. « Gosselin m’imprime à Paris et on m’a vendu 12 000 exemplaires déjà à Bruxelles. J’ai vu une lettre où il est dit : Nous lisons ce premier volume de M. de Lamartine, nous le trouvons délicieux. Ce mot me fait un peu espérer. Cependant, sur mon honneur, je n’ai pas lu mon livre. Je crois qu’il n’y a que des mots et du vide et je frémis de le lire. Cela paraît ici dans quatre à cinq jours. » Ainsi, à la même personne, Lamartine écrit : je rédige mes notes et je n’ai pas lu mon livre. Il le pouvait sans aucune contradiction. Reportons-nous à l’album de la Bibliothèque nationale qui correspond à une partie du voyage à Jérusalem. C’est l’album 47 : entièrement écrit au crayon, il se termine par un croquis de Lamartine avec cette mention : « Jérusalem du haut de la montagne des Oliviers, 18 octobre matin 1832. » Les cinq premiers feuillets y sont complètement rédigés et à peu près conformes au texte publié. Il est vrai qu’au sixième feuillet la narration prend la forme de notes : « Arrêté là au bain minéral turc d’Emmaüs… Pris un bain. Dormi une heure. Remonté à cheval… » Mais ces notes reparaissent telles quelles dans le Voyage : Lamartine n’a pas pris la peine de les mettre en style courant. Aux feuillets suivans la rédaction reprend ; puis on ne trouve plus que des indications sommaires. Qu’est-ce à dire ? sinon que Lamartine s’est borné à recopier sa première rédaction en y apportant de légères retouches, et à remplir, d’après les indications prises sur place, les parties laissées en blanc. Ce sont donc bien les notes rédigées « à l’ombre d’un palmier ou sous les ruines d’un monument du désert. » Le manuscrit une fois envoyé à l’éditeur, il s’en est désintéressé : quand il reçoit ce livre « qu’il n’a pas lu, » il tremble en songeant à ce qu’il y va trouver.

Prenons-y bien garde ! Nous sommes en train de verser à fond dans un excès qui n’a pour lui que d’être au rebours de celui d’hier. Longtemps, et sur la foi de Lamartine, on a tenu chacune de ses œuvres pour improvisée. Puis on a constaté des retouches, on a retrouvé des variantes : j’en ai moi-même fourni pour les Harmonies et pour l’Ode au peuple. De là un revirement. Demain on fera passer Lamartine pour le plus laborieux des poètes et pour un prosateur patient. Quelle faute de mesure ! Dans le cas de sa relation de voyage, il est trop aisé de le voir, Lamartine s’est borné à une rédaction hâtive, recopiant pour les allonger des notes qui d’abord n’étaient pas destinées au public, mais d’où il avait réfléchi qu’on pouvait tirer de l’argent. Et c’est bien pourquoi le Voyage en Orient est, parmi les écrits de Lamartine, un des plus faibles…


LA MORT DE JULIA

A travers les lettres du voyageur, écrites pendant ce mois d’absence, une préoccupation se fait constamment jour, une inquiétude qui n’était que trop justifiée. Un souci le hante : celui de la santé de sa fille. Certes, il semble que ce fut une grave imprudence de l’emmener. Les avertissemens, depuis plus d’un an, s’étaient multipliés. D’une lettre inédite adressée de Dijon à Mme de Lamartine, au mois de janvier 1831, je détache ce passage si poignant : « Soigne bien toi et Julia. Décidément, pour son état tu la fais trop travailler, surtout de suite. Je te conjure de changer de conduite à cet égard. Nous nous en repentirions. Quand tout le physique d’une enfant travaille à la croissance et souffre autant, il ne faut pas y ajouter le travail de la tête. Laisse dire les sots et suis mon avis, je t’en supplie [22]. » Le 1er mars 1832, l’enfant est prise d’un crachement de sang, et on songe à remettre le voyage. Le 28 mai, comme on allait partir, elle « tombe malade, et à grand danger, d’un catarrhe aigu suffocant. » A Marseille, Lamartine s’aperçoit que les cabines de son brick sont « des trous sans lumière et sans air. Si j’eusse connu la construction des bâtimens de la Méditerranée, ma femme et Julia ne m’auraient pas accompagné. » En cours de route, il constate que l’air de la mer fatigue la malade.

Lors de son retour à Beyrouth, il avait retrouvé l’enfant bien portante : un mois plus tard, elle mourait dans les bras de ses parens. Voici, tracé de la main même du père dans une lettre destinée à la famille, le récit de cette agonie [23].

Il n’y avait qu’un mois à peine que j’étais de retour de Jérusalem ; je l’avais laissée souffrant toujours des suites des deux crises qu’elle avait eues à Milly et à Mâcon. Elles se ranimaient de temps en temps ; à force de soins, de lait d’ânesse, de dormir dans une étable à vaches que je lui avais fait construire, de promenades à cheval dans ce délicieux climat, nous les adoucissions, nous les éloignions. Elle était bien en apparence depuis un mois : fraîche, gaie, active, heureuse au-delà de ce que j’ai jamais vu de bonheur sur son visage… Au commencement des pluies, au premier sentiment de fraîcheur dans l’air, le rhume a reparu ; la fièvre qui ne cessait jamais au pouls a repris avec plus de vivacité : nous l’avons couchée et soignée, mais comme pour une bagatelle qui se serait dissipée en peu de jours. Nulle inquiétude pour le moment jusqu’au matin du jour fatal.

J’avais passé, les deux nuits précédentes, cinq à six heures auprès de son lit à lui raconter des histoires dont elle était insatiable et qui la calmaient et l’empêchaient de se plaindre ; elle dormit encore jusqu’à cinq heures du matin. L’accès de toux et d’étouffement la prit alors violemment, le redoublement fut long et terrible ; je commençai à frémir, je la magnétisai et elle s’endormit, encore jusqu’à midi. Je repris espoir. A midi, ma femme adjoignit à notre médecin ordinaire un médecin anglais fort distingué arrivé ici depuis peu, on lui donna le calomel pour déterminer une réaction sur les entrailles ; nous espérâmes jusqu’à six heures du soir elle nous souriait encore à chaque relâche du mal. J’avais sa tête dans mon bras et Marianne était à genoux devant elle. Bientôt l’embarras de respiration augmenta, quelques légères convulsions survinrent, elle resta les yeux fermés respirant à peine jusqu’à deux heures de la nuit où sa respiration, se raccourcissant toujours, cessa tout à fait !…

J’espère qu’elle n’a pas eu ou à peine quelques minutes dans la journée l’horreur de la mort ! Dieu les aura épargnées à cette angélique créature qui n’avait jamais eu une pensée, un souffle qui ne fût selon la perfection et qui était déjà si digne du ciel où elle nous attend et nous assiste de son amour. De nous alors et de nous depuis, il n’y a rien à vous dire. Vous jugez de l’état de sa mère ! Le mien est le plus douloureux que j’aie senti de ma vie : il n’y a plus ni avenir, ni goût de l’existence, ni espérance, ni désir de rien. Mais j’ai le cœur cicatrisé déjà de tant de blessures mortelles que je supporte cette dernière avec plus de stoïcisme. A quoi sert même de gémir ? Je me soumets par ma raison et par ma volonté à la raison suprême, à la volonté toujours juste, toujours bénissable de Dieu. Voilà tout ce que je puis faire. Marianne est admirable. Quand je pensais de loin à la possibilité d’un événement pareil, je pensais qu’elle en perdrait ou la raison ou la vie, elle n’en a perdu que son bonheur à jamais, elle vit de sa douleur et de son affection pour ses devoirs envers ceux qu’elle aime encore.

Vous me direz maintenant : Que ferez-vous ? Je n’en sais rien, tout m’est égal. Mon idée est de m’en aller vite par Constantinople et l’Allemagne et de mener Marianne passer six semaines à Turin pendant que j’irai, moi, emporter mes chères reliques, que j’ai fait embaumer, dans la chapelle de ma mère à Saint-Point et recevoir le premier contre-coup d’un si affreux retour dans nos maisons à jamais vides.

Après cela, je la reprendrai et la ramènerai à Mâcon pour passer quelque temps. Puis je ne sais où. Je quitterai ce pays-ci avec regret malgré ou à cause du souvenir que j’y ai plus présent de ces derniers mois de bonheur. Nous ne pouvons, à cause de la saison, de la mer et des neiges du Liban, partir d’ici avant le premier avril ; nous irons par terre par Damas et Alep à Antioche jusqu’au golfe d’Alexandrette où notre vaisseau nous prendra. Peut-être même irons-nous par terre jusqu’à Smyrne, à travers l’Asie Mineure. Cela dépend de la guerre et de la peste. Ibrahim-Pacha vient de battre une dernière fois la dernière armée du Grand Seigneur et de prendre le grand vizir, cent pièces de canon et des milliers d’hommes. Cela nous fait croire à la paix. Il n’y a plus de Turquie.


A ce langage d’une si émouvante simplicité et d’une si douloureuse précision, nous nous reprocherions de rien ajouter.

Quelques jours, plus tard, Lamartine recevait de lady Stanhope une lettre de condoléances où de folles imaginations se mêlent au sentiment de très réelle pitié que lui inspirent les fugitifs de Saint-Jean d’Acre venus lui demander asile.

Djoun, le 11 janvier 1833.

Monsieur,

Aussitôt que j’ai entendu de votre malheur je vous aurais écrit, si j’avais pensé que cela vous aurait été agréable ; mais la douleur prend tant de formes, que je craignais d’être indiscrète ! Une personne qui a vos connaissances et votre imagination, a dû épuiser toutes les idées, toutes les pensées pour y trouver de la consolation ; mais après tout il y a une seule sur laquelle on peut se reposer, c’est ce que tout qu’ordonne l’Être suprême, est pour notre bien ; la belle âme qu’il vient de congédier ne meurt pas ; peut-être animera-t-elle quelque charment fleure de printemps, ou quelqu’objet dans la belle nature qui attirera vos regards et votre admiration.

Je vous prie de faire agréer à Mme de la Martine l’expression de la plus vive, de la plus tendre simpathie. Ce n’est pas une qui n’a pas senti le malheur qui tâche lui porter quelque consolation. On ne peut pas être heureux dans ce monde que par comparaison ! Vous lui est préservé ! Qu’elle pense un moment à ces malheureux sortis du siège d’Acre. Quelques-uns qui ont perdu tout ceux qu’ils leur étaient cher et qui errent dans le monde sans parens, sans amis, et sans pain ; mon cœur est journellement navré par le sort de ces malheureux.

Hester Lucy Stanhope [24].


C’est ici une date importante dans la biographie psychologique de Lamartine. Son « stoïcisme » n’est pas de la résignation. Avec la violence de tempérament qu’on lui connaît, Lamartine n’acceptait pas la douleur : elle le révoltait par son injustice. Survenant si tôt après la mort de sa mère, la mort de son dernier enfant, qui désormais le laisse sans espoir de famille, acheva de dessécher son âme. J’ai toujours cru que le voyage en Orient avait eu sur sa pensée une influence considérable. M. Christian Maréchal a très judicieusement souligné dans la rédaction primitive du Voyage des traits de christianisme qui, dans l’édition, ont été remplacés par un pathos philosophique. Les lettres écrites d’Orient apportent un argument de plus en ce sens. Lamartine y parle encore un langage qui désormais ne sera plus le sien. Il était parti chrétien, il reviendra rationaliste. L’une des causes de ce grand changement est sans doute le spectacle de mœurs si différentes et de tant de religions mortes : son christianisme déjà fort entamé n’a pas résisté à ce voisinage. Mais l’occasion décisive a été le désespoir du père au lit d’agonie de sa fille. C’est la secousse des sanglots qui a fait crouler l’édifice, déjà miné chez lui, des vieilles croyances.


RENE DOUMIC.

  1. J’adresse mes très vifs remerciemens à M. Charles de Montherot, petit-neveu de Lamartine, qui m’a confié les lettres de Lamartine à sa femme conservées au château de Saint-Point ; — à Mme la baronne de Noirmont, fervente admiratrice du poète, qui m’a permis de puiser dans sa précieuse collection d’autographes lamartiniens ; — à Mlle Laure Le Tellier, petite-nièce de Félix Guillemardet, l’ami de Lamartine, qui a bien voulu extraire de ses papiers de famille et me communiquer l’admirable lettre sur la mort de Julia ; — à MM. Emile Ollivier et Robert Vallier qui, au nom de la Société propriétaire des œuvres de Lamartine, m’ont donné les autorisations nécessaires pour cette publication.
  2. Voyez, dans la Revue du 15 septembre 1907, notre article : Lamartine intime de 1820 à 1830.
  3. A Charles Nodier. — Communiquée par Mme la baronne de Noirmont.
  4. A Mme Eliza Birch de Lamartine, à Mâcon.
  5. A Mme de Lamartine Alphonse, à Mâcon.
  6. A M. Amédée de Parseval.
  7. A Mme de Lamartine, née Birch, à Mâcon.
  8. Le médecin de Lamartine, à Paris, celui-là même dont nous avons publié les lettres sur la maladie et la mort de Mme Charles.
  9. A Mme de Lamartine Alphonse, à Mâcon.
  10. Mme Alphonse de Lamartine, à Mâcon.
  11. A Mme de Lamartine, à Mâcon, 22 et 27 janvier 1831. — Cf. dans les Lettres à Lamartine une lettre de M. Lainé, du 27 janvier.
  12. A M. Aimé Martin, rue des Petits-Augustins, n° 15, faubourg Saint-Germain, à Paris. — (Communiquée par Mme la baronne de Noirmont.)
  13. Cette variante, la sixième ! a été définitivement adoptée.
  14. Les six derniers vers de cette strophe ont été modifiés de la façon suivante :

    Que le genre humain dise en bénissant tes pages :
    C’est ici que la France a de ses lois sauvages
    Ferma le livre ensanglanté ;
    C’est ici qu’un grand peuple au jour de la justice
    Dans la balance humaine, au lieu d’un vil supplice,
    Jeta sa magnanimité
  15. Philippe Descoux, La reine de Tadmor, lady Esther Stanhope, 1 vol. in-12 (Chamnal).
  16. Lamartine écrit à Virieu, le 6 septembre : « Maintenant, veux-tu savoir comment nous voyagerons dorénavant ? Le voici. Deux litières appelées tartarawar fermées, grillées, matelassées et couvertes, portées sur le dos de quatre mulets pour les femmes, etc. »
  17. A Mme de Lamartine à Beyrouth, recommandée aux soins de M. Malagamba agent de S. M. sarde à Caïpha.
  18. A Mme de Lamartine, à Beyrouth.
  19. Mme de Lamartine, à Beyrouth. — Recommandé aux bontés de M. Guys ou de M. Jorelle.
  20. Mme de Lamartine à Beyrouth. — Recommandé aux bontés de M. Guys.
  21. Christian Maréchal, Le Véritable voyage en Orient de Lamartine, 1 vol. in-8° (Bloud).
  22. A Mme de Lamartine, à Mâcon. — 17 janvier 1831.
  23. Communiquée par Mlle Laure Le Tellier. — La suscription manque.
  24. Cette lettre, entièrement de la main de lady Stanhope, fait, comme la précédente, partie des papiers de Saint-Point.