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Le 18 Fructidor - Fragment des Mémoires inédits de Barras

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Le 18 Fructidor - Fragment des Mémoires inédits de Barras
Revue des Deux Mondes4e période, tome 134 (p. 481-495).
Mémoires de Barras – Le 18 fructidor [1]


Un message d’intérêt particulier a été adopté par le Directoire, sur la proposition du ministère des finances. Carnot et Barthélémy refusent de le signer. Il paraît que c’est un parti pris, et que toutes les décisions du Directoire n’obtiendront plus désormais que la signature de trois membres. Nos deux collègues sont convenus de s’abstenir de voter : ils ne peuvent empêcher que trois soient la majorité, mais ils font un appel à l’extérieur.

Ces deux appelans s’imposent d’ailleurs une grande circonspection dans leurs discours et même leurs regards : ils ont pris le parti de la dissimulation pour soutenir leur gouvernement occulte. Les diatribes qu’ils suggèrent contre les trois directeurs sont d’ailleurs à l’ordre du jour au Corps législatif. Des agens circulent, répandant l’alarme contre les patriotes. On parle de transaction aux uns et de division aux autres. On ose dire à La Revellière qu’il sera proscrit par les Jacobins, à Rewbell qu’il éprouvera le même sort, à Barras qu’il se repentira du 9 Thermidor. Jamais les robespierristes ne lui pardonneront : on cherche à l’isoler de ses collègues ; on le leur présente comme un chef de parti dangereux ; on dit que le Triumvirat [2] travaille pour le duc d’Orléans ; on parle enfin, comme de chose toute naturelle, de l’assassinat des trois directeurs : les inspecteurs de la salle, des députés et même quelques généraux participent à de pareilles délibérations. On arme les jeunes gens, on les munit de signes de reconnaissance. Plusieurs émigrés quittent Paris, poltrons invétérés, accoutumés à fuir au moment de l’incendie qu’ils ont allumé. Les deux armées d’Italie et de Sambre-et-Meuse manifestent leur indignation contre les royalistes de l’intérieur. Celle du Rhin, quoique républicaine, n’a pas encore fait d’adresse ; elle reste contenue par la prudence de Moreau, en harmonie avec les chefs qui n : ont pas la même opinion, ou qui, politiquement parlant, n’en ont aucune. Les meneurs du Corps législatif sont heureusement divisés : les uns agissent par l’Angleterre, les autres par Blankenbourg ; Thibaudeau et Tronçon-Ducoudray font des rapports dirigés contre la majorité du Directoire, contre les armées d’Italie et de Sambre-et-Meuse et leurs généraux : une partie des meneurs voudrait encore attendre les futures élections pour se décider, les autres voudraient agir sur-le-champ ; les républicains se préparent de leur côté ; tout annonce un choc prochain.

Dans les cercles des prétendus honnêtes gens, on discute sans cérémonie chaque jour sur les moyens les plus simples d’assassiner un ou plusieurs des triumvirs. D’après le système de tout brouiller, qui est celui de Rovère et son talent particulier, il a, d’accord avec ses collègues et complices les inspecteurs de la salle, fait afficher une diatribe de la force armée de Paris contre les grenadiers de la garde du Corps législatif. C’était une heureuse idée pour commencer la guerre civile entre les militaires ; prévenue à temps, la police a fait arrêter l’afficheur.

Les royalistes s’organisent, ils éclatent en insolence ; les patriotes sont sages, mais résolus, avec la majorité du Directoire, à faire triompher la République, comme ils l’ont fait déjà, par tous les moyens de l’énergie.

Bonaparte, qui a eu fort peu besoin d’encouragemens pour l’intrigue, n’avait pas attendu le moment où nous sommes pour pratiquer ce principe, dont j’ai dû reconnaître le mérite chez Talleyrand, « qu’il faut faire marcher les femmes dans les circonstances importantes. » La femme qui avait servi si utilement son mari lorsqu’il ne l’était pas encore, après le 13 Vendémiaire, Joséphine, n’a pas cessé un moment depuis son mariage d’être utilisée par lui chaque fois qu’il l’a crue nécessaire à ses desseins. Elle a été toujours activement employée dans ses intrigues aux approches de la crise où nous nous trouvons amenés. C’est presque toujours par elle qu’il m’a fait écrire sur la question la plus grave, comme si la correspondance qu’une femme tenait en pareille circonstance n’était pas celle même de son mari. Pour se mettre davantage dans mon intimité et tenir plus sûrement ce que nous croirions devoir rester secret, Mme Bonaparte m’avait demandé de prendre un chiffre de correspondance : elle m’avait, avec sa manie familière, ajouté que ce chiffre convenu resterait à nous deux ; qu’il ne serait pas même vu de son mari ; qu’ainsi je pourrais me livrer à tous les épanchemens de mon cœur.

Dans ces momens où se préparait la guerre ouverte, mais où se faisait déjà la guerre occulte avec tous les moyens les plus actifs, lorsque chacun avait sa police et sa contre-police, il fallait bien que j’eusse la mienne, lorsque nous n’étions sûrs d’aucun de nos ministres. Sans que j’attache beaucoup d’importance à tout ce qui se fait ordinairement par voie de police ou se dit en son nom, je n’avais guère pu repousser les soins de quelques hommes qui se présentaient à moi avec tout l’extérieur du dévoûment, du patriotisme et les démonstrations les plus obséquieuses. Parmi ceux qui se faisaient fort de pouvoir nous tenir le plus au courant, parce qu’ils pénétraient partout, Fouché se trouvait en première ligne. Au nom même de tous les antécédens qui lui avaient été le plus reprochés dans la Révolution, il se présentait comme ayant la première initiation, celle qui nous procurerait les meilleurs renseignemens sur tous les partis que le Directoire avait intérêt à connaître et à surveiller. Je recevais donc tous les jours de Fouché des notes policielles.

Les inspecteurs de la salle ont depuis longtemps leur police, D’Ossonville en est le chef. Des cartes et des fusils sont distribués aux conjurés. Bretonnau, l’un des distributeurs, est arrêté. C’est sur Pichegru que comptent les factieux : un extrait de son discours est répandu avec profusion dans les départemens ; on l’avoue publiquement pour chef des conjurés. Carnot et Barthélémy votent contre toutes les mesures salutaires qu’arrête la majorité du Directoire : l’un et l’autre paraissent plus rassurés à mesure que la crise approche.

Le Directoire s’occupe de la destitution et du remplacement de plusieurs administrations. Ces mesures sont commandées par les événemens. Le ministre de la guerre veut ménager tous les partis : il a fait baptiser son enfant par Pichegru. Les provocations des royalistes se succèdent au Corps législatif. Marbol, aux Anciens, signale la contre-révolution des Cinq-Cents. Les républicains de cette Chambre ne craignant point d’apostropher les amis des prêtres et de la royauté, ceux-ci vocifèrent contre le Directoire. La résolution relative au Bas-Rhin est rejetée. Les chouans des Conseils continuant à se distribuer les rôles, quelques-uns d’eux s’étaient chargés d’amuser le Directoire. Le président Siméon, ou complice ou dupe, est dirigé à ce sujet vers moi ; je lui réponds : « Au lieu de personnalités, vous devriez rendre des lois sévères contre les émigrés, contre les prêtres et contre les royalistes ; vous devriez vous occuper des finances, du Code civil et d’autres lois urgentes : voilà le moyen de calmer les inquiétudes et d’avoir la paix à l’intérieur. » Le député Bailleul fait distribuer une déclaration à ses commettans : il est dénoncé. L’ordre du jour est adopté. Le parti contre-révolutionnaire du Corps législatif compte beaucoup sur Moreau. Un homme, à mon audience, s’est conduit de manière à faire croire qu’il avait des intentions perfides : il est envoyé au bureau central. Il paraît que les royalistes sont déterminés à attaquer le 18. Leurs partisans rentrent de toutes parts dans Paris.

Hoche est confirmé de nouveau dans le commandement de l’armée de Sambre-et-Meuse. Carnot voudrait que Moreau fût appelé près du Directoire ; nous ne le trouvons pas convenable. Il voit bien, dit-il, que nous avons « un parti pris ». Je réponds à Carnot nettement : « Oui : le parti est pris de sauver la République ; elle le sera malgré les projets criminels des valets de la royauté… »

Depuis quelque temps j’ai journellement des conférences avec des députés et des patriotes influons : je les mets en mouvement pour préparer le peuple au coup d’Etat indispensable que j’ai organisé. La Trésorerie entrave tous les services ; Rewbell demande que ses membres soient mandés au Directoire : Carnot et Barthélémy font la grimace, ils parlent de ma violence. Je leur dis : « Vous m’accusez de violence, et moi je m’accuse de faiblesse, de n’avoir pas réprimé plus tôt tout le mal que vous avez fait. Chargé par le peuple de défendre notre nouvelle organisation sociale, responsable du maintien de la République, non seulement envers la France, mais envers le genre humain que nous avons appelé à la liberté, j’aurais dû ne pas attendre si longtemps pour lui montrer ses ennemis dans les premières autorités de l’Etat ; le sang versé impunément depuis dix-huit mois l’a été par votre fait : nous aurions eu le retour de l’ordre si vous n’aviez pas paralysé les mesures répressives du Directoire. Le sang innocent retombera sur vous ! »

Le 17, je suis informé que le gouvernement va être attaqué. Je crois qu’il est temps de se mettre en mesure de prévenir 1 attaque. Je rends compte de l’état des choses à mes deux collègues. Je prépare les premiers ordres pour agir. Je mande Augereau, que j’avais vu tous les jours précédens et qui ne me paraissait pas sans quelque réflexion incertaine et timide sur les conséquences d’un acte politique aussi décisif. J’avais bien pensé à lui donner pour coopérateur Bernadotte, que Bonaparte n’avait pas envoyé à Paris dans une autre intention ; mais, ayant plusieurs fois tâté celui-ci dans les visites continuelles qu’il me faisait, je n’avais pu rien obtenir de lui que les protestations vagues d’un dévouement sans bornes et qui ne s’arrêtait à rien. Parmi tous les autres généraux qui m’obsédaient sans cesse et remplissaient mon antichambre, je reconnus enfin qu’Augereau était ce qu’il y avait de plus loyal, de plus définitif si l’on peut ainsi dire, en patriotisme et en dévouement. Lorsque je lui eus prononcé le mot « demain ». je vis en lui ce premier mouvement qui se fait remarquer chez les plus vaillans soldats le premier jour où ils entendent le bruit du canon. Celui d’une révolution politique était pour Augereau une première sensation dans cet ordre d’idées ; il avait fait héroïquement la guerre, et passé le pont d’Arcole, mais il n’avait pas été au feu de nos combats intérieurs, il ne s’était point aguerri au 10 Août, au 9 Thermidor, au 13 Vendémiaire, il fallait donc l’aguerrir en un instant.

Augereau me dit, avec une franchise qui n’était peut-être pas exempte de quelque incertitude politique, qu’il n’était pas tout à fait prêt : il manquait de voitures pour transporter les fusils de Vincennes à Paris ; il fait informer du retard de l’exécution Rewbell et La Revellière par Izard, son aide de camp. Rewbell, qui avait cru, d’après ma promesse, se réveiller pour apprendre une chose terminée, se met dans une grande colère : « Tout est perdu : je quitte Paris ; qu’on selle mes chevaux. » Izard, l’aide de camp d’Augereau, vient me rendre compte de cette sortie. Je cours chez Rewbell, qui était chez La Revellière, où je le trouve ; il était dans une agitation extrême et voulait toujours quitter Paris. Augereau, d’autre part, avait dit vouloir retourner en Italie. Rewbell nous parle avec autant de simplicité que d’émotion de songes qu’il a « us les nuits précédentes. Il s’attend à la mise hors la loi. Enfin la faiblesse de moyens et de volonté qu’Augereau laisse voir en ce moment fait croire à Rewbell que tout est perdu. La Revellière et moi, nous cherchons à le dissuader, à le rassurer ; il persiste dans son dessein de s’en aller, il sera à cheval sous une heure ; alors je lui réponds : « Où, iras-tu ? Sais-tu bien que les fuyards ne sont jamais reçus aux armées ? » Je le conjure de rappeler son courage : il n’y a de salut pour lui et pour nous qu’en exécutant le plan adopté contre les ennemis de la République. Je déclare à Rewbell que s’il se met en défection, il sera arrêté ; que je vais faire appel AU peuple ; qu’il s’ensuivra peut-être des événemens désastreux ; mais que je vaincrai sans lui et malgré lui : « Continue donc à vouloir partir, m’écriai-je. Trahis ton devoir et le peuple ; Rewbell, couvre-toi de déshonneur ! » La Revellière regarde Rewbell, et, se retournant vers moi : « Je sauverai avec toi la République, me dit-il, ou je partagerai ton sort : aucune lâcheté ne me sera jamais imputée. »

Après une conversation longue et même menaçante, Rewbell, convaincu de notre résolution, retrouve ses facultés et reprend : « Je ne vous quitterai pas. — Eh bien, dis-je, nous attaquerons demain : notre succès ne dépend point d’Augereau, c’est son nom seul qui me l’a fait adopter ; il marchera bon gré mal gré. » Rewbell fit l’aveu que ses idées avaient été obscurcies, qu’il était fatigué, mais qu’il irait avec nous. Je le reconduis chez lui et recommande à ses païens de ne pas le laisser seul, ni avec aucun étranger, de le tenir en famille : cela pourra rappeler son courage.

Les amis comme les parens de Rewbell, et Rewbell lui-même, m’ont déclaré que dans ce moment de crise il avait été réellement fou pendant l’espace de plusieurs heures. Ce n’est pas que Rewbell ne fût un homme de tête. il l’avait prouvé ; mais il y a des momens où la tête la plus forte est arrivée à un tel excès de tension qu’elle semble pour ainsi dire craquer comme une machine dont on a forcé les ressorts. Tous les rapports survenus dans le jour sont faits pour effrayer sur la force et la détermination de nos ennemis. Ils doivent agir dans la nuit, ce soir peut-être. « Eh bien, il ne peut plus y avoir de difficultés, il ne faut en attendre aucune : il faut marcher en avant sans plus regarder ni à droite ni à gauche, il faut vaincre ou mourir dans la nuit. Toutes mes dispositions sont faites. »

La séance du Directoire fut sérieuse ce jour-là. Le soir j envoyai chercher Augereau. Je lui dis : « C’est à minuit. » Je prends la plume et lui donne la désignation des postes et les ordres principaux. Je suis prévenu que les Conseils doivent le lendemain décréter leur permanence.

Je me rends avec Augereau chez mes deux collègues. Les ministres y sont mandés ; je leur montre les cartes données aux contre-révolutionnaires ; des fusils leur ont été distribués : il n’y a pas de temps à perdre ; il faut agir comme il a été convenu, pour délivrer la partie républicaine des Conseils. Merlin arrive en hâte et paraît fort inquiet. Mes deux collègues, après avoir exposé le danger imminent qui menace la patrie, prennent la résolution « que la force armée s’emparera des palais des Conseils. Il y sera établi une garde pour que personne ne puisse s’y introduire. Le commandant de la garde du Corps législatif sera sommé d’en livrer les portes et de se réunir aux troupes républicaines ; en cas de refus ou d’opposition quelconque, le général en chef est autorisé à employer les moyens de force mis à sa disposition. »

Après avoir tout prévu, tout aplani d’avance, je dis à Augereau : « Partez et soyez prêt pour minuit. Je serai à cheval près de vous. Le Pont-Neuf et le Pont-Royal doivent être occupés avec des canons ; la place de la Révolution et les Tuileries seront, cernées en même temps ; une demi-brigade, dont je disposerai suivant les circonstances, stationnera au Luxembourg. » Après avoir reçu l’ordre verbal des trois membres du Directoire de remplir sa haute mission, d’où dépend le salut de la République, Augereau se retire. Je laisse mes collègues entourés des ministres pour réunir sur divers points les militaires sans fonctions qui se sont rendus chez moi. Les personnes qui s’y trouvaient, entre autres les ambassadeurs Meyer et Staël, sont également consignées jusqu’à une heure après minuit, où les indiscrétions ne sont plus à craindre. Revenu près de mes collègues, nous arrêtons la rédaction d’une proclamation contre le retour de la royauté et de la Constitution de 93. Revellière et Rewbell veulent que pour tout tranquilliser on ajoute : « Et contre la famille du duc d’Orléans. » Cette famille, toujours poursuivie et toujours abandonnée par ceux qui auraient eu le devoir de la défendre, se trouve toujours comme une concession livrée par la faiblesse à la méchanceté. On a fait périr le père pour se défendre d’être son partisan ; on livre aujourd’hui les enfans par le même principe.

Mais nous ne sommes pas dans un moment où il soit possible de parler raison, et de soutenir des devoirs de justice, même avec ceux qui sont dans nos opinions ; les passions grondent et frémissent ; pour lutter contre celles qui nous attaquent, il faut ne point se séparer de celles de notre parti.

Nos proclamations sont également prêtes. Je rédige avec Scherer les divers ordres aux armées ; François de Neufchâteau montre un grand caractère. Minuit sonne : les colonnes s’ébranlent ; il est ordonné que Carnot et Barthélémy seront gardés à vue dans leurs appartemens. Le premier s’était échappé du Luxembourg. Le jour paraît : je fais tirer le canon d’alarme ; les grenadiers du Corps législatif s’embrassent et fraternisent avec les troupes de ligne.

Augereau avait bu quelque peu de vin de Champagne, pour se préparer, comme dans les jours de bataille : en apercevant Ramel, il lui arrache ses épaulettes et pousse la dureté jusqu’à lui en battre le visage ; puis il les remet à un aide de camp. Il faut bien que l’audace soit bonne en tout, car Marne ! , qui ne manquait pas de courage, est stupéfait, il n’ose faire un mouvement : il se regarde comme arrêté de plein droit, par la seule raison qu’il vient d’être outragé. Verdière, commandant de la place, est chargé de l’ordre d’arrêter les inspecteurs de la salle. Ils étaient réunis à leur salle, au deuxième pavillon, Marsan aujourd’hui. On monte, général, aide de camp, grenadiers, gendarmes, pour exécuter l’arrêté. Lorsque, ouvrant la porte, le général Verdière annonce. Tordre du Directoire en main, qu’il vient arrêter MM. les inspecteurs, voilà qu’un cri de tous poussé à la fois ne laisse plus entendre que ces mots : « Ton scélérat de Barras va périr, et toi aussi. » Ce cri retentissant est poussé plus haut que par tous par l’un des inspecteurs, Bourdon de l’Oise, homme roux, aussi violent que robuste. Il s’avance le poing sous le nez, menaçant le général Verdière qui essaye en vain de prononcer le premier mot de l’ordre du Directoire dont il est porteur. Il recule, toute sa suite militaire recule avec lui. Les inspecteurs les jettent jusqu’en bas de l’escalier, et voilà leur porte fermée et le général Verdière descendu avec les. siens. Que va-t-il devenir vis-à-vis d’Augereau et du Directoire qui lui ont donné leur confiance ? « Vaincre ou périr, mon général : il faut emporter la place et les hommes », dit. à Verdière son aide de camp, homme de tête et de cœur plus que son chef. A la voix de son aide de camp, Verdière remonte avec les siens. On frappe ; on est obligé d’enfoncer la porte, que les inspecteurs avaient barricadée. On arrive à eux, on leur porte la main au collet : une lutte s’engage, ils succombent au nombre, on les attache, et on les jette dans des fiacres pour les mener au Temple.

Parmi les inspecteurs était Pichegru, qui, d’abord ayant fait de la résistance, avait fini par reconnaître qu’elle était inutile, et se résignait. Au nombre des exécuteurs d’ordre se trouvait un général Pincot, général réformé, et qui, sans mission et comme amateur, avait de lui-même repris de l’activité pour cette journée. Apercevant Pichegru dont il était l’ennemi personnel, Pincot prend le fusil armé de sa baïonnette de l’un des soldats : il est au moment d’en percer Pichegru, lorsque celui-ci, saisissant l’arme et s’emparant de la baïonnette, la ploie en deux d’une main vigoureuse, ne pouvant la briser, et, après l’avoir mise hors de combat, la rend dédaigneusement au soldat à qui elle appartenait.

On se rend au Temple. Le greffier, voyant arriver cette suite de voitures si matinales, et qui amenaient des députés, c’est-à-dire autant d’hommes inviolables d’après la loi constitutionnelle, le greffier avait pris la fuite, et il ne se trouvait personne pour inscrire les arrivans au registre d’écrou. Ils étaient là dans la cour, attendant un greffier, lorsque, à son défaut, l’aide de camp de Verdière fut obligé de prendre la plume et de faire lui-même les écrous.

Pichegru en particulier témoigna à cet aide de camp combien il était touché de ses procédés honnêtes. Il le pria de recevoir en témoignage de souvenir ce qui lui restait : c’étaient les pistolets qu’il avait dans sa poche, et qu’on n’avait pas songé à lui retirer. C’étaient les pistolets d’honneur de la manu facture de Versailles. qu’il avait reçus du Directoire lui-même, en témoignage de sa belle conduite à la tête des armées de la République. Pichegru désira ensuite savoir le nom de ce général réformé qui avait tout à l’heure voulu le tuer ; en l’apprenant, il dit : « Je me rappelle : ah ! c’est celui que j’ai été dans le cas de mettre aux arrêts en Hollande pour d’assez vilaines choses. »

M. Thibaudeau, qui était venu de grand matin se réunir comme amateur aux inspecteurs de la salle, eut l’adresse de les quitter à temps et de se glisser, pour se sauver, dans les Tuileries, connue il s’était glissé pour venir. Les vipères savent glisser, parce qu’elles rampent toujours. Le fait raconté depuis par Thibaudeau lui-même est l’une des rares vérités qu’il ait dites dans ses Mémoires.

Mes appartemens renferment grand nombre de députés, de citoyens, de généraux, de militaires. Les opérations d’Augereau épouvantent les conspirateurs, ils se dispersent et se cachent ; les Tuileries et les salles d’assemblée du Corps législatif sont fermées : des gardes en défendent l’entrée. Le Conseil des Cinq-Cents s’assemble à l’Odéon, et le Conseil des Anciens à l’Ecole de santé : ils déclarent que les troupes et les républicains ont bien mérité de la patrie ; des lois populaires et de circonstance sont rendues ; les députés conjurés avec Pichegru, leur chef, sont arrêtés. La conspiration découverte est imprimée et affichée. Les collets noirs sont déchirés et leurs élégans porteurs sont dispersés ; pas une goutte de sang n’est versée dans cette mémorable journée qui sauve la patrie !

Dès le 19 fructidor on chercha à soulever le faubourg Saint-Antoine ; mais les bons citoyens qui l’habitent firent justice des intrigans qui voulaient les tromper et leur faire méconnaître le but patriotique de la journée du 18.

C’était bien assez d’avoir eu la douloureuse nécessité de faire un coup d’Etat, qui mutilait à la fois les deux premières autorités de la République, sans y joindre le malheur, et l’on pourrait dire le crime, de tirer un profit personnel de cette journée, et de ne pas en laisser tous les résultats à la République. Mais ce n’est pas ainsi que le vulgaire comprend les grands actes de la politique : il ne peut pas s’imaginer que l’on fasse une entreprise d’autorité sans augmenter la sienne et même sans s’emparer du pouvoir souverain. C’était la chose la plus simple et la plus convenable, selon beaucoup de gens : le conseil m’en était astucieusement donné par des courtisans qui ne croyaient pas me trouver sourd à leurs insinuations, et même par des républicains qui pouvaient penser qu’il n’y avait rien de plus naturel que de m’emparer de la dictature, et qu’elle pouvait être le salut de tous. C’est ainsi qu’Augereau, qui passait en ce moment pour le coryphée du patriotisme, ne croyait point manquer du tout à ses devoirs ni à sa position en me provoquant sur ce chapitre. Ce qu’il venait de me dire personnellement, il allait le déclamant et le proclamant partout : « Qu’est-ce donc que nous avons fait le 18 Fructidor si nous ne sommes pas plus avancés ? Qu’est-ce que Barras imagine ? Croit-il qu’il puisse rester encore avec ses quatre collègues ! Il faut qu’il reste seul, et qu’il habite seul au Luxembourg. »

Augereau ne tenait pas ces propos seulement à moi, ce qui aurait pu ressembler à une flatterie, il les répétait dans la cour même du Luxembourg, et il les criait sur les toits. Réal, de son côté, alors plein d’enthousiasme pour moi, disait qu’il n’y avait pas de révolution faite si l’on ne me mettait pas à la tête de tout, malgré moi ; que sans cela la révolution du 18 Fructidor n’en était pas une : qu’elle était manquée, privée de toute énergie, et il s’exprimait dans ce sens d’une manière moins décente que je ne le rapporte ; que la journée du 18 Fructidor enfin n’était pas du sexe viril ; quoique le mot roi fut alors aussi impossible à entendre qu’à prononcer, les républicains, tels qu’Augereau et même Réal, ne craignaient point de nie l’exprimer parlant à ma personne. Quant à moi, ma conscience me disait trop ce qu’il y avait à penser de tout cela, pour que j’y donnasse une sérieuse attention. C’est parce que j’étais franchement républicain, et pour ne pas cesser de l’être, que j’avais opéré d’une manière décisive au 18 Fructidor ; et je remerciai ces messieurs de tous leurs complimens.

Talleyrand était en première ligne de ceux qui avaient dû désirer le 18 Fructidor : il était nécessaire à sa position nouvelle et la consolidait. Talleyrand était aussi de ceux qui, pour se donner l’air de la plus grande coopération dans la victoire, poussaient le plus vivement au châtiment des vaincus. « Il ne fallait pas moins que de les tuer », disait-il, au moins pour rendre hommage au principe de Barère, qui n’est pas tout à fait une vérité, qu’il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. Sans me vouloir donner pour meilleur et plus humain qu’un autre, j’étais bien loin de penser qu’il n’y eût que les morts qui ne reviennent pas : je croyais au contraire que la mémoire des morts innocens peut revenir toujours contre les vivans. et qu’après tant de douloureuses expériences on pouvait regarder l’humanité même comme un bon calcul. Ainsi j’étais vraiment heureux de voir que l’adoucissement des passions eût permis radoucissement du triomphe ; que pas une goutte de sang n’eût coulé dans le 18 Fructidor, et que la mort restât absente au milieu des mesures de force qui avaient été indispensables. Lorsque je regardais comme une victoire remportée dans la victoire elle-même que nous eussions pu faire substituer la déportation aux exécutions atroces qui ensanglantèrent nos premières époques, pourquoi Talleyrand, que, dans ses relations avec des hommes éclairés et par ses opinions antérieures, on aurait pu croire incliné vers la modération, affectait-il d’y manquer aussi formellement, et prétendait-il prendre aussi le liant du pavé et de l’ascendant populaire ! J’aime à croire que ce n’est pas chez lui l’acte d’une méchanceté purement gratuite, et qu’en cela comme dans toutes les actions connues de sa vie il y avait encore un calcul d’intérêt, dont son opinion n’était que la révélation.

Carnot et Barthélémy condamnés à la déportation, nous avions à nous occuper de leur remplacement : nous poussions cette opération auprès du Corps législatif, où plusieurs aspirans se présentaient avec leurs titres divers. Or voici le rôle que Talleyrand croyait échu à son ambition, dans cette concurrence à la dépouille des Directeurs déportés.

Mme de Staël, en faisant Talleyrand ministre, avait cru remplir tous les vœux et les besoins de son ambition ; mais ce n’était plus maintenant assez pour lui d’être ministre : « On ne peut, disait-il. que proposer des choses qui ne sont pas toujours adoptées, ou en exécuter d’autres qui souvent vous déplaisent infiniment. On n’a pas comme ministre assez de pouvoir pour faire le bien. Pour cela il faudrait être au moins Directeur. » Le 18 Fructidor, en offrant deux places vacantes, avait donné à Talleyrand la velléité et même l’espérance d’être l’un des remplaçans. Il n’hésita même pas de s’en ouvrir à moi. et commençant par honorer sa franchise dans ce qu’il allait me confier : « Vous êtes, me dit-il, l’homme essentiel du Directoire, l’homme de la guerre pour remplacer Carnot ; vous êtes la tôle et le bras du Directoire. Si j’avais le bonheur de devenir votre collègue, moi, je me glorifierais de vous obéir en tout comme un enfant obéit à son père. »

L’illusion de ma paternité n’allait pas jusqu’à me faire croire que je trouvasse dans Talleyrand un fils fort tendre ni un homme bien capable pour remplir la place de Directeur. J’aurais voulu d’ailleurs le faire membre du Directoire, que je n’aurais pu en venir à bout. L’opinion de Rewbell sur Talleyrand avait été proclamée par lui si haut, si fréquemment, devant tant de témoins membres des Conseils, que Talleyrand, malgré toutes les intrigues de tous les sexes, qu’il avait encore employées dans cette circonstance, ne pouvait prévaloir contre la déconsidération publique, jointe à un sentiment de crainte universelle sur la perfidie de son caractère.

Merlin, ministre de la justice, et François d. e Neufchâteau, ministre de l’intérieur, n’ont pas de peine à prévaloir sur Talleyrand : ils sont nommés membres du Directoire, en remplacement de Carnot et de Barthélémy ; ils ne perdent pas de temps pour venir s’installer au palais directorial.

S’il est une victime que les auteurs forcés du 18 Fructidor doivent éprouver le regret d’avoir comprise dans leur coup d’Etat, c’est bien certainement Carnot, qui depuis la Révolution a rendu tant de services à son pays, et qui ne pouvait être au fond qu’un sincère ami de la liberté. Il a échappé heureusement à la déportation en s’esquivant par une sortie du Luxembourg. J’en fus pour mon compte tout à fait heureux et reconnaissant envers ceux qui ont pu coopérer à cette évasion. Si je n’en avais pas été le premier complice, m’était-il difficile de la prévenir, lorsque j’étais investi de tous les pouvoirs, et que tous les moyens de surveillance comme d’action avaient été mis à ma disposition par la dictature que mes deux collègues m’avaient conférée ? Cette dictature n’était-elle pas plus que sanctionnée par tous les militaires soumis à mes ordres, comme par la portion du Corps législatif qui marchait avec la majorité du Directoire ?

Carnot a été assez troublé de l’événement qui l’enveloppait, il a été assez agité depuis ce moment dans toute son existence, pour avoir pu croire qu’on ne l’avait pas respectée et que, comme ils l’ont dit, lui et d’autres, on avait voulu le tuer. Il est aisé de répondre d’une manière complète à cet égard. Si l’on avait eu une pareille intention, je le déclare à Carnot, il était plus facile de le faire que de le dire, dans la disposition d’esprit de tous les militaires et des hommes d’action qui se trouvaient à mes ordres et ne demandaient qu’un signe de ma volonté pour donner à leur exaspération les suites de la plus terrible vengeance. Le ressentiment de Carnot a pu égaler l’irritation qu’il portait au Directoire. Il est plus excusable dans cette seconde partie, qui tient à ses malheurs, qu’il ne le fut dans cette irritation perpétuelle dont il nous a renouvelé les scènes pendant dix-huit mois, scènes arrivées au point où Carnot appelant à lui tous les ennemis de notre patrie pour le soutenir, nous ne pouvions plus le séparer de ces ennemis, dans la nécessité où nous étions de sauver la patrie et nous-mêmes de leurs attaques communes. Il paraît, au surplus, que le caractère violent et inflexible de Carnot n’avait pas seulement été combattu par nous, il l’avait été dans sa famille même : il avait, avant le 18 Fructidor, rencontré de bienveillantes contradictions et de fraternelles remontrances dans quelques-uns de ses parens qui lui étaient dévoués de cœur autant qu’ils l’étaient d’opinion à la liberté. Nous trouvâmes l’expression de ces sentimens bien manifestes dans des lettres qui étaient adressées à Carnot au Directoire par l’un de ses frères, interceptées dans la bagarre de la journée du 18 Fructidor. Elles me furent apportées au Directoire : nous reconnûmes avec satisfaction le langage de senti mens purs qui auraient pu ramener Carnot en l’éclairant, si lus passions pouvaient jamais consentir à se laisser éclairer.

Il y a une histoire du Directoire anti-fructidorienne, et qu’on peut appeler au moins très fraternelle relativement à Carnot, puisqu’elle a été avouée par un frère de Carnot, le général du génie Carnot-Feulins. Elle aurait pu être faite par Carnot lui-même, à qui il est arrivé plus d’une fois de se livrer à la pseudonymie, puisque dans cette histoire même on voudrait, par double pseudonymie, donner à croire que même la réponse à Bailleul ne serait pas de Carnot. Entre autres suppositions avancées dans cette histoire, on trouve qu’un adjudant général « appelé Mucherez répandait publiquement, à la faveur du crédit dont il prétendait jouir auprès de Barras, qu’il appelait son ami et dont il faisait voir un diplôme signé de lui comme président d’une société particulière, que s’il n’avait pas été assez heureux pour porter les premiers coups à Carnot, il avait aidé au moins à creuser sa fosse ; que cet adjudant général mourut subitement à Troyes, où il était employé dans son grade, accusant son ami Barras de sa mort, bien digne récompense de pareils services. »

Il est possible qu’un mauvais sujet, comme il y en a tant dans les mouvemens révolutionnaires, qu’un énergumène n’étant pas plus démocrate qu’aristocrate, et voulant faire la cour au pouvoir triomphant, ait prétendu se donner l’honneur d’avoir contribué à débarrasser le Directoire de son adversaire le plus considérable par sa place et son opposition. On nous a même rapporté d’autres propos de ce genre, qui prouvent qu’il a existé de tous les temps des fanfarons de crimes, voulant tirer parti de ceux mêmes qu’ils n’avaient pas commis. Il est, par exemple, à la connaissance de plusieurs personnes existantes (notamment de M. Lemaire, doyen de la Faculté des lettres) qu’un général dès lors marquant dans la Révolution et dans la guerre, le général Loison, s’était vanté d’avoir été plus fossoyeur que Mucherez, d’avoir été véritablement l’assassin de Carnot ; il ajoutait même à sa vanterie des détails particuliers et hideux, par exemple que « lorsqu’on avait tué Carnot dans le Luxembourg, son corps avait répandu une quantité de sang énorme qui avait inondé la terre, et qu’il avait fallu couvrir et recouvrir, pour en dérober la trace. »

La première réponse à faire à ces propos contre Barras, c’est d’abord que Carnot n’avait nullement été assassiné ; qu’il survivait en bonne santé et sûreté dans les pays étrangers, où il faisait toutes preuves de sa survivance, en écrivant sa réponse à Bailleul et même l’histoire du Directoire, dont son frère Feulins, quelque bien instruit qu’il pût être, n’a été que collaborateur. Comment, dirons-nous avec calme, mais non sans reproches, comment celui qui se dit historien a-t-il la singularité de raconter, en haine de ses adversaires, des faits qu’il prouve lui-même être de pure invention, qui conséquemment ne peuvent retomber que sur les auteurs de l’invention ? Comment le stoïcien Carnot, amant de la vérité, a-t-il pu lui manquer aussi complètement, en proclamant qu’il la rétablissait ? O irritabilité même de l’honnête homme ! elle le porte à s’ignorer et à paraître ignorer les choses mêmes qu’il avance contre les autres, et qui se trouvent revenir contre lui-même par la seule lecture de ses assertions.

Quant à moi, qui crois, selon mes opinions et la nécessité de l’époque, n’avoir pu échapper au douloureux devoir de combattre et même de terrasser des adversaires que je pouvais estimer au fond, et que j’avais le désir d’aimer, tels que Carnot, je puis jurer que tout mon vœu et même mon effort n’ont pas été, dans le moment même de la plus grande exaspération, nu delà de nous débarrasser de la résistance qui entravait la marche du gouvernement et fomentait le ralliement de ses ennemis ; que nos adversaires eussent été, le 18 Fructidor, mis hors d’état de nuire par la destitution forcée ou par leur retraite volontaire des affaires, le but, selon moi, était atteint et complet.

Danton n’en avait pas eu d’autre lors des combats de la Montagne avec la Gironde, lorsqu’il ne soutint pas seulement, mais qu’il provoqua même l’élimination des Girondins hors de la Convention nationale ; mais il arriva ce qui surgit trop souvent dans les combats passionnés des révolutions, c’est que les vainqueurs ne sont pas eux-mêmes les maîtres du mouvement qu’ils ont lancé : ils le voient dépasser toutes les limites qu’ils croyaient avoir pu lui assigner ; ils voient ces mouvemens, pour ainsi dire, sauter par-dessus leurs têtes, et finir par abattre la leur, en ayant commencé par abattre celle des autres.

Danton, qui avait très franchement demandé l’élimination des Girondins pour que l’action du gouvernement, qui avait à repousser l’ennemi extérieur, ne fût pas entravée, n’avait point eu l’idée qu’il fût possible qu’aucune conséquence de la journée du 31 Mai allât au-delà de l’élimination. J’ai entendu raconter son désappointement et même sa douleur profonde lorsqu’il fut décidé que les vingt-deux Girondins appartenaient au Tribunal révolutionnaire, c’est-à-dire à l’échafaud.

Je retrouve cette manière de sentir et de juger dans la mienne même, pour ce qui est de mon fait dans la journée du 18 Fructidor. J’ai le droit de répéter que mon impression ne fut pas plus heureuse que ne l’a été celle de Danton après le 31 Mai, lorsque je vis le 18 Fructidor non seulement sanctionné, mais exagéré par les lois du 19. Ces souvenirs me sont encore assez pénibles pour que je croie nécessaire d’ajouter une page à toutes celles qui sont déjà écrites sur ces événemens ; ils sont assez tristes pour que ceux qui les ont retracés soient dispensés de l’exagération.

Je reconnais donc complètement, et sans restriction, que l’idée de l’élimination de Carnot et de Barthélémy fut tout à fait celle de Rewbell, de Revellière et de moi, qui crûmes ne pouvoir échapper à cette nécessité ; mais je jure en même temps, devant le ciel et la terre, que jamais l’idée de leur ravir l’existence n’a été celle d’aucun de nous : nous avons été nous-mêmes menacés dans notre existence, par ceux qui méditaient le même 18 Fructidor. Nous les avons seulement devancés, peut-être de quelques jours, peut-être de quelques heures, peut-être seulement de quelques minutes, parce que MM. les inspecteurs de la salle, rassemblés sans cesse depuis un mois pour délibérer, venaient de se réunir la nuit même pour agir, et qu’ils ont été tout au plus surpris. Non seulement nous n’avons pas voulu tuer Carnot, mais nous avons été heureux qu’il eût échappé à l’arrestation. J’affirme même lui en avoir laissé ou plutôt donné les moyens, en le faisant intimider pour le faire sortir. Je sus à l’instant même comment il était parti, où il était allé ; les personnes qu’il rencontra dans le Luxembourg, et qu’il croyait placées là pour l’arrêter, y étaient avec une destination contraire : la preuve en est dans le fait même de l’évasion de Carnot. La conduite que je tins en cette circonstance ne m’aurait pas été dictée par mon cœur, qu’elle l’aurait été par ma politique. L’époque ne comportait plus le régime de 1793. Oui, je le déclare, j’ai contribué à faire sauver Carnot, et, faut-il le dire, ce procédé, que je n’appellerai point générosité, est peut-être ce qu’il m’a le moins pardonné.

Au surplus, les amis de Carnot et ses parens, qui ne peuvent manquer d’être ses défenseurs, disent qu’il n’a point été surpris au 18 Fructidor ; qu’il ne tenait qu’à lui de devancer ses ennemis, mais qu’il ne l’avait pas voulu, par la raison qu’il avait le sentiment que « sa victoire personnelle eût été celle du parti royaliste qu’il combattait et qu’il abhorrait », et que le rétablissement d’un pouvoir destructeur de la République, dont il était l’un des fondateurs, ne pouvait manquer de s’ensuivre à cette époque.

Cette défense de Carnot peut être regardée comme la plus forte accusation, si l’on raisonne dans le sens de la République ; puisqu’il convient que le triomphe de son système amenait le renversement de l’ordre social qu’il était chargé de défendre.

  1. Ce fragment est extrait du tome III des Mémoires de Barras que M. George Duruy doit faire prochainement paraître à la librairie Hachette.
  2. Barras, Rewbell, La Revellière.