Le 18 mars. - Paris sous la commune

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LE 18 MARS




La sédition du 18 mars est pleine d’enseignemens cruels, mais salutaires, qu’il importe de recueillir. Elle a déchiré les derniers voiles sur l’état réel de la société française. Comme une maladie révèle le vice caché d’une constitution, cette crise manifeste un mal profond qui n’attendait que l’occasion d’éclater. Pour qui a suivi de près notre histoire morale depuis vingt ans et s’est rendu compte des passions qui couvaient dans les masses populaires, les derniers événemens n’ont rien d’inexplicable ; à plusieurs reprises déjà, le flot qui a failli nous engloutir était venu se heurter aux barrières légales qui le contenaient. Gardons-nous donc de ne voir qu’une surprise dans l’aventure du 18 mars. Ce mouvement de la populace parisienne fut déterminé par des causes plus éloignées qu’il faut démêler, par des élémens compliqués qu’il faut analyser, si nous ne voulons après la victoire laisser subsister les germes de l’insurrection.


I.[modifier]

Pour expliquer comment une population considérable a pu être entraînée à une révolte criminelle, l’équité commande de tenir compte des circonstances exceptionnelles où Paris avait été jeté depuis de longs mois. Que les malheurs et les crimes dont il vient d’être le théâtre ne nous fassent pas oublier son héroïsme pendant le siège. Il fut calme et fier devant la catastrophe de Sedan, alors que de toutes parts on doutait de sa résistance. Il fut résigné devant le froid et la faim, et montra une bonne humeur vaillante sous les obus du bombardement. Il brûlait de combattre, sauf la populace, déjà gangrenée par les mauvais clubs. Cette ardeur n’a pas été employée ; elle a été violemment refoulée par la nouvelle de la capitulation, qui fut une affreuse surprise pour tous ceux qui n’appliquaient pas aux événemens une réflexion sévère. Les chefs politiques et militaires qui, après avoir eu l’honneur de rendre la ville imprenable, avaient échoué dans la résistance, furent voués par les masses à l’exécration publique. On ne pouvait pourtant leur reprocher que de n’avoir pas eu dans le succès cette foi héroïquement aveugle qui accomplit l’impossible. Les armes tombaient des mains précisément le jour où une portion de la garde nationale avait déployé le plus grand courage à Montretout et à Buzenval. On sait que le peuple ne discute pas plus ses colères que ses terreurs ; souvent généreuses dans leur principe, elles deviennent promptement implacables et injustes. Il attribue volontiers l’insuccès à la trahison, et ne s’en tient jamais à une cause abstraite ; il lui faut un coupable à maudire, un bouc émissaire à immoler. C’est ainsi que l’ostracisme le plus inique procéda d’un patriotisme désespéré.

Les élections parisiennes pour l’assemblée nationale, qui trompèrent tout le monde, sauf le parti qui les dirigea, et qui était prêt depuis longtemps à tirer profit de nos calamités, furent une révélation des plus significatives, dont la portée ne fut pas entièrement comprise. L’assemblée nationale fut jugée par la population de Paris avec la même passion. L’assemblée, à ses débuts, ne pouvait pas dissiper les préventions qu’excitait sa composition ; elle contenait une droite inexpérimentée qui faisait irruption dans la vie politique avec tous ses préjugés. Comment s’en étonner ? Elle était sortie de l’urne comme la lave sort du volcan, à une heure de convulsion nationale ; elle était l’image fidèle d’un pays foulé par l’étranger, surmené à l’intérieur, jeté dans la crise la plus épouvantable après vingt ans d’un régime corrupteur. L’assemblée nationale de 1871 ressemblait à beaucoup d’égards à la législative de 1849 ; elle était née de deux colères. Il était impossible qu’il en fût autrement une fois que l’on admet le caractère sincèrement représentatif d’une assemblée.

Le traité de paix avec la Prusse, qu’il fallut bien signer la mort dans l’âme, mit le comble à l’exaspération de notre malheureuse ville. Couronnant les violences savamment calculées de l’invasion, il révélait le dessein arrêté de l’ennemi d’abaisser et d’appauvrir la France ; on y sentait à côté du glaive impitoyable du vainqueur la griffe de l’usurier ; il enlevait à la patrie une portion vivante d’elle-même, pendant qu’il la pressurait sans merci. Si un pareil traité indigne les hommes qui réfléchissent, que doit-il produire sur les âmes qui ne disputent rien à la passion du moment ? L’odieux traité n’est pas resté pour Paris à l’état de pure convention diplomatique réalisée loin de ses yeux. Non, il a pris corps devant lui, grâce à la stipulation qui a ouvert une porte de la ville à l’armée allemande. Ce que cette profanation de notre cité par un ennemi qui ne l’avait vaincue que par la faim a soulevé de fureurs dans tous les cœurs, nul ne peut le savoir, qui n’a subi cette épreuve. Qu’on nous permette un souvenir personnel. Le jeudi 2 mars, fuyant Paris pour aller constater les déprédations prussiennes dans une petite maison de campagne de la Celle-Saint-Cloud, nous croisâmes sur la route plusieurs des régimens qui avaient bivouaqué aux Champs-Élysées. Ils revenaient en chantant, couverts de rameaux de buis arrachés à nos taillis en guise de lauriers ; les musiques militaires jouaient leurs marches les plus triomphales. Un soleil magnifique éclairait ce cortège, et semblait railler notre opprobre. Par ce que j’ai éprouvé de douleur, de honte, de sourde colère, dans cette heure maudite, je comprends que la population parisienne ait été jetée hors d’elle-même, que son patriotisme ait été une proie facile à saisir par les démagogues, qui n’oublient jamais leur jeu. L’insurrection du 18 mars ne s’explique que par la démence d’un peuple ; on serait injuste en ne disant point que le grand agent provocateur de ce soulèvement insensé fut cette Prusse qui affecte de l’attribuer à notre caractère national. Tous les pharisiens de l’Europe qui nous jettent la pierre oublient que ces folies n’ont été rendues possibles que par l’excès de nos malheurs. Certes je n’irai pas chercher des excuses pour la bande cosmopolite qui a promené sur Paris ses torches incendiaires ; mais on ne doit pas confondre avec elle la masse égarée qu’elle a conduite à sa perte, surtout avant d’avoir eu le temps de la pervertir. Il y eut aussi les enrôlés de la faim, et ceux en trop grand nombre qu’on a traînés au combat la baïonnette dans les reins.

Notre intention n’est pas de faire l’histoire complète de l’insurrection du 18 mars ; nous voulons seulement saisir son vrai caractère en parlant surtout de ce que nous avons vu. On sait que, sur les sollicitations très vives, et qui n’étaient pas toutes désintéressées, de l’opinion publique, le gouvernement se résolut à faire enlever de force les canons que la garde nationale prétendait conserver à Montmartre sous prétexte qu’elle les avait fournis. À la première nouvelle de l’affaire, je me rendis sur le boulevard Pigalle. Le temps était pluvieux, et de ce gris sale que j’avais déjà remarqué le 2 décembre 1851. La gendarmerie se repliait tristement, ne pouvant lutter seule contre toute une population. La foule de Montmartre se ruait bruyante, joyeuse, sur le boulevard ; elle faisait une ovation à des soldats de la ligne qui revenaient la crosse en l’air, manifestant une joie hébétée. Le torrent fangeux de la sédition semblait rouler sous nos yeux les débris de nos défaites ; la révolte fraternisait avec la déroute. À la barrière Pigalle, une flaque de sang, marquait la place où un officier de chasseurs avait été mortellement frappé, des soldats rapportaient à moitié dépecé le cadavre d’un cheval de l’état-major pour en faire le festin de leur trahison, tandis que des mégères du quartier racontaient que l’on avait aux buttes Montmartre un otage dans la personne du général Lecomte. Telle fut la digne aurore d’une révolution de ruisseau ! Je parcours la ville avec l’espérance de voir se lever les bataillons qui, au 31 octobre et au 22 janvier, avaient fait leur devoir. Le rappel retentit en vain ; quelques hommes dévoués se rassemblent seuls. La grande cité est triste et lasse à mourir du siège et de sa douloureuse conclusion. Elle ne sent pas une direction ferme, elle flotte un moment indécise autant qu’inquiète. C’est ce moment qui l’a perdue. Revenu au boulevard Pigalle, j’entends une clameur furieuse ; j’aperçois un vieillard à cheveux blancs traîné par une escouade de gardes nationaux : un cri de mort l’accompagne, tandis qu’il disparaît du côté des buttes. C’est le général Clément Thomas que l’on va fusiller avec le général Lecomte. Il faut avoir vu grimacer ces figures repoussantes, portant la trace d’une double ivresse, pour connaître cette terrible colère d’une multitude qui n’est plus qu’un sauvage et brutal élément, sans réflexion, sans conscience et sans pitié. Les barricades se multiplient, et gagnent de proche en proche l’intérieur de la ville avec d’autant plus de facilité que personne ne les attaque. Le gouvernement s’est retiré sur Versailles pour préserver de la contagion ce qui lui reste de troupes.

Le soleil du 20 mars se lève splendide pour illuminer la prise de Paris par la démagogie. Le drapeau rouge flotte sur l’Hôtel de Ville ; la garde nationale occupe tous les postes, et défend les barricades. Elle imagine même d’imposer aux passans un droit de péage sous la forme d’un pavé à déposer sur la forteresse improvisée. On peut déjà s’apercevoir qu’elle compte plus d’un adhérent forcé ; sur un refus énergique de porter mon pavé à une barricade, un garde national de faction me dit : « Eh bien ! vous avez raison. » La prise de possession du pouvoir par l’insurrection fut officiellement signifiée par les affiches du comité central, qui invitait les électeurs à nommer la commune le mardi 22 mars. Si quelque chose pouvait étonner encore, on se fût récrié sur la diversité des signataires au bas d’affiches identiques ; les unes portaient la désignation du « comité de la garde nationale, » les autres étaient faites au nom de la « fédération républicaine, » dont on n’avait pas entendu parler. Il paraît qu’il y eut fusion entre les deux délégations, qui ne savaient pas elles-mêmes exactement ce qu’elles représentaient. On mit sur les affiches fédération républicaine de la garde nationale, et tout fut dit. Ce comité prétendait émaner des libres élections de la garde nationale. On n’a jamais su quand et comment ces élections s’étaient faites ; mais les pouvoirs révolutionnaires n’y regardent pas de si près : ils n’ont d’autre légitimité que celle de leur force de hasard, tant qu’elle dure.

Je passe rapidement sur les incidens bien connus qui ont précédé les élections du 27 mars. Tout le monde se rappelle la fusillade de la place Vendôme, parfaitement préméditée, comme le prouve l’article menaçant paru le matin même dans la Vraie République, l’essai avorté de la répression et les funestes tentatives de conciliation, qui n’ont eu d’autre résultat que d’amener une partie des amis de l’ordre aux urnes de la démagogie. À partir du dimanche 27 mars, la commune entre en scène ; c’est une nouvelle phase de l’insurrection bien autrement grave que la première.


II.[modifier]

Les mots, comme les livres, ont leur histoire ; celui de commune a changé entièrement de sens dans le cours de ces derniers mois. Pendant le siège, la commune, réclamée avec passion par le parti révolutionnaire, était tout autre chose pour lui que celle qui a été intronisée à l’Hôtel de Ville : c’était tout simplement la fameuse commune insurrectionnelle de 1793, qui faisait la loi à la convention, poussait aux mesures violentes, et jouait le rôle de pouvoir exécutif du club des jacobins ; elle était l’un des ressorts les plus énergiques de la centralisation dictatoriale qui prétendait sauver la république une et indivisible par une dictature sanglante. Les franchises municipales dont on a fait tant de bruit depuis lors n’avaient point de place sur son programme, puisqu’elle tirait sa force de la confusion de toutes les attributions, et qu’elle voulait être un corps politique pour la France entière, dictant ses volontés à la représentation nationale, et la forçant au besoin à se mutiler elle-même. C’est bien une commune semblable que réclamaient les clubs et les journaux extrêmes pendant le siège ; ils voulaient la faire nommer directement par le suffrage universel de Paris pour opposer un pouvoir élu au gouvernement improvisé du 4 septembre, amoindrir celui-ci et le dominer. L’assemblée populaire devait être chargée de la conduite de la guerre ; à elle de décréter la fameuse levée en masse, de remplacer les généraux, de frapper les absens, de rationner et réquisitionner sans merci les assiégés, d’écraser les anciens partis, de déclarer la lutte à outrance. C’est bien là ce que demandaient tous les jours les Blanqui et les Delescluze, ce qui faisait le fond de toutes les harangues de Belleville et de Montmartre, ce qui faillit réussir au 31 octobre. On ne soufflait pas un traître mot de la fédération républicaine et de la belle invention de Paris libre, c’est-à-dire isolé. On s’en tenait à la vieille théorie jacobine du salut public, et on comptait bien l’imposer à la province par des apôtres en écharpe rouge.

Après le 18 mars, tout change ; la commune n’est plus que la consécration de l’idée fédérative poussée à l’extrême. Contradiction étrange, les montagnards professent le girondisme, les unitaires farouches sont devenus séparatistes, et ne parlent plus que des franchises de Paris. Ce revirement est d’autant plus singulier que les chefs du mouvement ont cherché leur point d’appui dans un ordre d’idées ou de passions absolument contraires ; ils ont exploité avec une habileté perfide l’irritation de la grande ville contre ceux qui voulaient lui ravir sa couronne de capitale. Il faudrait pourtant choisir entre les prétentions : on ne peut vouloir tout ensemble être le cœur et la tête du pays, et se constituer en ville indépendante ! On a dit que cette belle invention de l’isolement absolu était due au citoyen Assi, qui a été le grand inspirateur du mouvement à ses débuts, et serait un partisan fanatique des républiques italiennes du moyen âge ; le livre où M. Edgar Quinet a retracé leur histoire aurait été sa principale lecture, et aurait fait de lui en plein xixe siècle une sorte de Florentin du xive. Il se peut que le rêve d’un maniaque acquière de l’importance dans des jours de délire universel ; mais l’explication n’est pas suffisante. Il est certain que, si le comité de la garde nationale avait réussi à renverser l’assemblée des représentans de la France, il eût fait une révolution sur l’ancien modèle : il eût dicté ses lois d’une frontière à l’autre, et se serait soucié fort peu des franchises municipales des départemens. Il a proclamé Paris libre à défaut de Paris dictateur ; ne pouvant user du télégraphe pour réformer le pays, il a fait de nécessité vertu, et a déclaré qu’il n’avait jamais songé à dépasser le mur d’enceinte. Il s’était rabattu un moment sur la fédération des villes, le meurtre abominable du préfet de Saint-Etienne, contre lequel il n’a pas protesté, lui ayant donné quelque espoir ; mais il s’est vu bientôt obligé d’y renoncer. Chaque défaite nouvelle ranimait son enthousiasme pour l’idée fédérative et les franchises municipales, qui signifiaient, selon lui, le droit pour le conseil élu de faire à Paris et de Paris absolument ce qu’il voulait. Forcé de reconnaître que la Salente qu’il comptait édifier à sa guise s’arrêtait aux fortifications, il déclara qu’il n’avait jamais eu d’autre pensée, et que c’était la plus belle chose du monde. C’est ainsi que la commune montagnarde des vieux jacobins s’est transformée sous l’influence des événemens, et a élevé son échec complet en France à la hauteur d’un principe. Nous verrons du reste tout ce que ce prétendu principe recouvre d’incohérence.

L’empire n’a jamais usé de procédés aussi scandaleux que ceux qui ont été employés dans le vote du 26 mars et dans la validation des élections. On ne peut pousser plus loin ce mépris de la légalité qui rend tous les attentats possibles. Tout d’abord la précipitation même du vote l’a rendu illusoire. C’est le samedi à midi que Paris apprit qu’il devait voter le lendemain matin ; nulle entente n’était possible sur les candidats, le temps manquait pour l’affichage des professions de foi. Ce n’était plus qu’une affreuse loterie, excepté pour les chefs du mouvement, qui avaient disposé les lots de manière à tirer à coup sûr. La candidature officielle s’est épanouie dans toute sa gloire par ce beau jour de dimanche. Les divers sous-comités avaient fait afficher leurs listes de candidats à la porte des mairies ; l’élection marchait à la baguette, sauf dans trois ou quatre sections. Le comité directeur, par une manœuvre indigne, fit placarder le jour même du vote la nouvelle, qu’il savait fausse depuis la veille, d’une insurrection triomphante à Lyon. Le nombre des votans fut plus grand qu’on ne l’eût imaginé : il s’éleva au chiffre de 125,000 ; les abstentions cependant furent en majorité malgré le compromis si déplorable de quelques maires et députés de Paris, secondés par plusieurs journaux, qui avaient poussé la population aux urnes, oubliant que toute conciliation aux dépens du droit est fatale. Sauf dans trois arrondissemens, le 2e, le 6e et le 9e, les modérés furent complètement battus. Il faut lire le rapport de la commission des élections à la commune pour se faire une idée de l’état mental du parti révolutionnaire. Le seul obstacle à la validité d’une élection communale était le fait d’appartenir à l’assemblée nationale de la France, tandis que l’étranger était admis sans difficulté par cette considération, que « le drapeau de la commune est celui de la république universelle. » La loi électorale de 1849, d’après laquelle les électeurs avaient été convoqués, fut abrogée après coup au profit de six candidats qui n’avaient pas obtenu le huitième des suffrages, et tous les six votèrent avec ensemble pour une résolution qui frappait de nullité tous les décrets ultérieurs : c’était pousser l’arbitraire jusqu’au ridicule.

Le corps communal ainsi confectionné présenta le plus bizarre amalgame. Le comité de la garde nationale lui avait fourni un contingent important ; c’était l’élément le plus socialiste, l’état-major de l’Internationale, parfaitement décidé à suivre ses visées particulières, et à faire ses expériences de médication sociale sur Paris, comme dans une clinique vaste et commode. À cette fraction appartenaient quelques hommes généreux qui s’étaient laissé prendre à l’espoir d’améliorer le sort de leurs frères, mais n’ont pas su décliner suffisamment la solidarité d’actes coupables qu’ils sont les premiers à condamner. Après les grévistes du comité venaient un certain nombre d’ouvriers influens dans leurs quartiers, des réputations d’atelier, puis les clubistes émérites qui avaient une vocation marquée pour la police. L’un d’eux, le trop fameux Rigault, d’après le récit de ses camarades d’études, se désennuyait au collège en faisant des listes de proscription.

L’installation de la commune eut lieu le 28 mars, avant même qu’elle eût rendu compte des élections. Dès le premier jour, on s’aperçut de ses luttes intestines. Le comité de la garde nationale ne s’était point effacé devant elle, comme il l’avait promis, et probablement parce qu’il l’avait promis. Assi le représentait au sein de la commune ; c’est ce qui lui attira sans doute le désagrément d’une incarcération de quelques jours. Dans la commune même, il y avait une droite et une gauche ; la droite se retira assez promptement, épouvantée d’une solidarité inacceptable pour des honnêtes gens. Non-seulement les membres élus dans les quartiers dissidens donnèrent leur démission ; mais bientôt MM. Ranc et Ulysse Parent, les fougueux de la veille, imitèrent MM. Desmarest et Leroy. Le parti franchement socialiste et dictatorial l’emportait de plus en plus, quitte à se diviser le lendemain ; il était facile d’en juger par les décrets qui pleuvaient comme grêle sur la malheureuse ville de Paris.

Le nouveau gouvernement s’était partagé en plusieurs commissions qui réglaient les finances, la guerre, la justice, les subsistances, le travail et les échanges, les services publics, l’enseignement, la sûreté générale, les affaires étrangères ; il s’était aussi donné une commission exécutive. Chacune de ces commissions, excepté la dernière, qui ne quittait pas l’Hôtel de Ville, avait son délégué au ministère correspondant. Toutes ensemble délibéraient sur la chose publique avec l’ordre et la bonne entente qui ont été révélés depuis lors par les procès-verbaux du Journal officiel. Toute cette organisation fut brisée par l’institution du comité de salut public, enlevée vers le commencement de mai par un coup de majorité qui annula la commune proprement dite. La dictature jacobine prenait ainsi sa revanche sur l’Internationale, pour s’effacer bientôt devant le comité central. Raoul Rigault, dans son vote motivé, a donné la vraie signification de cette révolution intérieure par ces mots : « je vote pour le comité de salut public, parce que j’espère qu’il sera en 1871 ce que l’on croit à tort qu’a été le comité de salut public de 1793. »

Les municipalités dépendaient directement de la commune, qui mettait à la tête de chacune d’elles l’un de ses membres. Celui-ci s’adjoignait une commission choisie à sa guise qui régentait souverainement le quartier à la place des maires élus par le suffrage universel. Comme ceux-ci émanaient d’une élection régulière, ils avaient pour la commune un caractère de légalité qu’elle ne pouvait tolérer sans se condamner elle-même : elle les avait tous révoqués. La préfecture de police, avec ou sans le concours de la commission de sûreté générale, a toujours formé une autorité à part, maîtresse de la liberté des citoyens, qu’elle pouvait violer à son gré par les mandats d’amener de ses commissaires. Chaque arrondissement possédait un comité de vigilance qui fonctionnait dans l’ombre, et devait servir avant toute chose à recevoir les délations. Les gardes nationaux estimaient que le plus beau droit du monde est celui de perquisitionner, parce que des perquisitions aux réquisitions il n’y a qu’un pas. On sait avec quelle aisance nos prétoriens des faubourgs arrêtaient ceux qui leur déplaisaient sur la voie publique.


III.[modifier]

À peine installée, la commune devint une véritable machine à décrets. Elle ne cessa d’assumer le rôle d’une assemblée législative. Jamais le papier n’a supporté de telles folies. Si la commune avait exécuté tout ce qu’elle votait, la désorganisation sociale eût été sans mesure. Il faut distinguer dans ses décrets ceux qui étaient les armes de la lutte à outrance et ceux qui étaient destinés à reconstituer la société sur « sa vraie base. » Ces derniers révèlent toute l’insanité de l’entreprise, car ils ont pour la plupart une portée si vaste, qu’ils dépassent non-seulement la compétence d’un conseil municipal quelconque, mais encore celle d’une assemblée nationale ; ils ne se contentent pas en effet de régler les intérêts généraux du pays, comme s’ils avaient force de loi de la Manche aux Pyrénées : ils portent encore atteinte sans sourciller à ces droits primordiaux devant lesquels l’état doit toujours s’arrêter, parce qu’ils constituent cette liberté individuelle qu’il a pour principale mission de protéger. Aussi plus la commune croyait avoir fait merveille par la grandeur des réformes qu’elle promulguait, plus elle rendait son œuvre absurde et contradictoire, plus elle lui enlevait le caractère communal, et s’enlevait à elle-même toute raison d’être. Tous ces socialistes réunis n’ont pas révélé une seule idée nouvelle ou pratique ; ils n’avaient pas même un mauvais système. Ils ne savaient qu’unir Babeuf à Chaumette, associer le communisme à l’impiété intolérante en essayant de ressusciter le terrorisme au profit de cette glorieuse fusion. Il n’était pas possible au socialisme populaire d’échouer plus tristement, de donner une plus piteuse idée de sa science économique, qui se réduit à s’emparer du bien d’autrui.

Il est assez difficile de distinguer entre les décrets réformateurs et les décrets terroristes, car la commune faisait toujours d’une pierre deux coups ; elle frappait tout ensemble un abus, ou ce qu’elle qualifiait de ce nom, et une classe d’individus dans lesquels elle voyait ses ennemis du moment. Ainsi tous les décrets concernant la propriété tombaient sur les propriétaires, et tendaient à les ruiner ; ils ne ménageaient aucune transition, n’assuraient aucune indemnité sérieuse, et se bornaient à les dépouiller. Nous rangeons dans cette catégorie le décret qui remettait aux locataires trois termes de loyer, celui qui abolissait l’intérêt des échéances, échelonnées sur trois ans, le décret qui confisquait au profit des associations ouvrières les usines dont les maîtres étaient absens, moyennant une promesse dérisoire d’indemnité, et enfin le décret qui supprimait les charges de notaire et d’huissier sans leur offrir aucune compensation. Le mont-de-piété fut aussi bien dépouillé que les grandes compagnies de chemin de fer, dont la redevance à l’état fut arbitrairement fixée. Le décret sur le travail de nuit des boulangers fut une immixtion des plus imprudentes dans l’industrie privée.

La religion était traitée de la même façon que la propriété. Pour bien montrer avec quel soin jaloux la commune se renfermait dans ses attributions urbaines, elle décréta la séparation de l’église et de l’état, comme si elle était la représentation de la France et l’état en personne, touchant ainsi de ses mains brutales à l’une des plus grandes réformes de l’avenir. Heureusement, pour qu’on ne se méprît pas sur son dessein, qu’on ne le confondît pas avec la noble aspiration de tous les vrais libéraux, elle prononçait dans le même décret la confiscation des biens du clergé. Rien de plus absurde et de plus inique qu’une pareille mesure. Depuis que le clergé a cessé d’être une corporation, ses propriétés sont soumises au droit commun. La mainmorte a disparu en 1790. Les législateurs de l’Hôtel de Ville ont voulu tout simplement servir les rancunes populaires, et se donner les coudées franches pour spolier à leur aise les maisons religieuses et les églises. On verra quel parti ils ont tiré de ce décret pour étouffer toute liberté de conscience et satisfaire leur haine la plus vivace.

Ils ne pouvaient oublier l’instruction publique. Leurs commissaires ne se contentèrent pas de décréter sans transition l’enseignement laïque dans les écoles communales, ils firent plus : ils imposèrent ce qu’ils appelaient la « méthode scientifique expérimentale » en intimant aux instituteurs l’ordre de l’appliquer à la morale. On sait ce que cela veut dire. Cette méthode, dite expérimentale, n’était pas autre chose que le positivisme. Il y avait donc une doctrine officielle, une irréligion d’état qu’ils prétendaient imposer aux familles dans l’école publique. Au reste, dans ses derniers jours, la commune dévoila sa vraie pensée ; elle décréta le 18 mai l’interdiction absolue de l’enseignement religieux dans toutes les écoles. Enfin elle voulut réformer l’enseignement supérieur à l’École de médecine. Profitant du départ des principaux professeurs, elle convoqua les étudians en assemblée générale pour constituer la faculté sur de nouvelles bases sous la présidence d’un nouveau doyen, M. Naquet ; mais celui-ci eut la pudeur de ne pas s’en mêler, et les étudians eurent le bon sens de refuser le mandat de la commune. Ils n’en furent pas moins favorisés de la munificence des souverains de l’Hôtel de Ville, qui, par un décret du 28 avril, dispensèrent du diplôme de docteur ceux qui avaient subi leurs examens antérieurs à la thèse.

La commune n’a pas attendu un seul jour pour abolir l’armée permanente : encore une question qui sans doute, selon elle, ne regardait point la représentation nationale, et que chaque municipalité a le droit de trancher à sa guise ! La garde nationale, composée de tous les hommes valides, devait remplacer l’armée. Les décrets rendus à ce sujet furent les plus tyranniques ; tout homme, marié ou non, de 19 à 40 ans était tenu de s’enrôler dans les bataillons de marche, sous peine d’être condamné comme déserteur. Le décret sur les réfractaires fut d’abord le fait de l’autorité militaire, qui le mettait sous la sauvegarde des citoyens, autorisés à réquisitionner les combattans dans les maisons particulières et sur la voie publique ; mais le 27 avril la commune elle-même le visa, et en confia l’exécution à des commissions municipales.

Après l’armée, ce fut le tour de la justice. Sur ce point, la commune s’est surpassée. Le décret sur les otages suffirait à son immortalité. Elle décida que les citoyens suspects de connivence avec Versailles seraient incarcérés, puis comparaîtraient devant un grand jury d’accusation recruté dans la garde nationale, c’est-à-dire dans une seule opinion. Ce jury, après des débats contradictoires et l’audition des témoins, devait déclarer si l’accusé était ou non coupable sans avoir le droit d’admettre des circonstances atténuantes. Dans le cas d’un verdict défavorable, l’accusé rentrerait en prison pour être fusillé à la première condamnation capitale prononcée par le gouvernement de Versailles contre un communeux quelconque. Le grand jury d’accusation parut bientôt insuffisant, et une cour martiale composée de cinq juges militaires fut instituée. En vingt-quatre heures, elle faisait l’instruction, l’interrogatoire public, et bâclait l’arrêt, exécutoire immédiatement, excepté pour la peine de mort, qui devait être confirmée par la commune. Celle-ci décida ultérieurement que tous les arrêts seraient révisés par elle. Le pouvoir politique se substituait ainsi à la cour de cassation. Les délits ou crimes militaires ne rentraient pas seuls dans la compétence de la cour martiale ; tout ce qui « intéressait le salut public » était de son ressort, et le premier article de la loi faisait appel à la dénonciation. Le tribunal révolutionnaire de 1793, du moins avant la loi de prairial 1794, était un modèle d’équité, comparé à cette épouvantable institution : il donnait à l’inculpé le temps de connaître les charges portées contre lui, et de choisir un défenseur ; l’accusé avait non pas seulement des juges, mais un jury.

J’ai assisté à l’une des plus mémorables séances de la cour martiale. Elle siégeait pendant la nuit dans le bâtiment affecté aux conseils de guerre, rue du Cherche-Midi. La salle était à peine éclairée, et des gardes nationaux, la baïonnette au bout du fusil, faisaient la police ; le public s’entassait dans le fond. Quelques dames, qui, à en juger par leur toilette, étaient plutôt les brodeuses que les tricoteuses de la commune, prenaient place sur des bancs réservés derrière des avocats en costume de ville, parmi lesquels j’ai reconnu des clubistes émérites. Le président de la cour avait une figure grêle et fine, mais éclairée par la passion concentrée d’un Saint-Just. Deux de ses collègues portaient l’écharpe rouge des membres de la commune ; ils n’en devaient pas moins, par un surcroît d’illégalité, délibérer comme tels sur la révision de leurs propres arrêts. Dans une première affaire, qui roula sur un vol d’effets militaires, on put déjà se rendre compte des garanties laissées aux accusés. Ils n’avaient communication de leur dossier qu’à l’audience ; ils devaient choisir leur avocat séance tenante, et avaient à peine le temps de lui dire un mot. Sur la déposition de l’un d’eux, un capitaine passa du banc des témoins sur celui des accusés, et en moins d’un quart d’heure il fut interrogé, défendu, jugé. Il y a mieux : le président déclara qu’il allait juger par contumace un citoyen absent, mis en accusation à son insu pour une parole prononcée en l’air à l’audience. Un défenseur d’office réclama, et invoqua les coutumes judiciaires. « Nous ne suivons pas de coutumes, » répondit le président. La seconde affaire était beaucoup plus grave : un bataillon entier avait refusé de marcher au feu sous prétexte que son colonel était pris d’ivresse. Celui-ci jurait ses grands dieux qu’il n’avait bu qu’un litre avec sa femme et un ami, que, si on l’avait vu titubant, c’était pour cause de rhumatismes. Les officiers qui étaient sous ses ordres donnèrent pourtant des détails précis sur son ébriété. Le président les prit à partie avec la dernière violence ; il plaida contre eux, les outragea, eux et leur bataillon, de manière à leur faire perdre tout sang-froid, et déclara leur lâcheté sans excuse dans une guerre « plus sublime que toutes celles du passé. » La cour leur infligea les peines les plus sévères, travaux forcés, dégradation, dissolution du bataillon. J’avais auprès de moi un membre de la commune qui levait les bras au ciel à chaque nouvelle incartade du président ; il se montrait indigné de cette justice à la vapeur, comme s’il n’avait pas lui-même contribué par son vote à chauffer la machine qui fonctionnait sous ses yeux. La commune décida le lendemain que tous les arrêts de la cour martiale seraient révisés par une commission prise dans son sein. Cette commission cassa l’arrêt dont il s’agit ; mais elle ne put couper court aux abus de cette justice expéditive, qui avait droit de vie et de mort sur ceux qu’elle traînait à ses bancs sans qu’ils eussent préparé leur défense.

De la presse, nous ne parlerons que pour mémoire. L’arrêt de mort lui fut promptement signifié ; les journaux furent supprimés à tort et à travers par le motif très simple, qu’en temps de guerre il est juste de tuer son ennemi de toutes les manières.

La commune n’a pas, comme l’empire, ajourné indéfiniment le couronnement de son édifice ; elle s’en est occupée longtemps avant d’avoir assis la base même du bâtiment. Sa fameuse déclaration au peuple français, insérée le jeudi 20 avril dans son journal officiel, est l’exposé solennel de ses principes. Il paraît que ce morceau original n’est pas même d’un de ses membres. Félix Pyat en fait remonter l’honneur à son collaborateur au Vengeur, Pierre Denys, qui s’était constitué le Montesquieu de l’Hôtel de Ville. Celui-là certes peut se vanter d’avoir produit un chef-d’œuvre de déraison politique sans pareil, car il aboutissait à créer en France autant d’états divers que de communes, et à produire la plus monstrueuse mosaïque qu’on puisse imaginer.

On le voit, rien n’échappait aux décrets de la commune. Religion, instruction publique, éducation, libertés individuelles, justice, suffrage universel, elle révisait tous les droits pour les violer tous ensemble dans la théorie et dans la pratique. La gloire nationale n’a pas trouvé plus de grâce devant elle, et les Prussiens eurent la satisfaction de voir tomber la colonne Vendôme. Ce fut le plus grand succès remporté par la horde cosmopolite de l’Hôtel de Ville, qui trouvait son plaisir à blesser au cœur la patrie française. Ce n’était pas du reste un motif pour ménager les institutions internationales les plus dignes de respect. La Société de secours aux victimes de la guerre en sait quelque chose. Fidèle à son noble programme, elle ramassait les blessés des deux camps, et couvrait toutes les souffrances de son pavillon vraiment sacré. Acceptée par l’Europe entière, représentant la philanthropie de toutes les nations, elle semblait devoir conserver ses immunités, même sous le régime du 18 mars. Il n’en fut rien. La commune chassa brutalement les femmes de cœur qui se dévouaient depuis tant de mois aux blessés ; elle fit main basse sur les fonds qui étaient dus à la générosité d’innombrables donateurs, elle perquisitionna chez les dames patronnesses de l’œuvre, et les força de fuir. Ne s’arrêtant pas devant l’admirable dévoûment du docteur Chenu, qui a été l’âme de cette sainte entreprise, elle le fit arrêter sans cause. A peine relâché, celui-ci reprit son poste, foulant aux pieds les plus légitimes susceptibilités pour ne songer qu’au bien des blessés. La croix de Genève fut remplacée par le drapeau rouge. Il n’est pas de tribu sauvage qui n’eût hésité devant un pareil attentat. Pourquoi s’en étonner ? Y a-t-il quelque chose de pire qu’un barbare corrompu lâché en pleine civilisation ? Après avoir pratiqué le vol à main armée, il restait à la commune à sanctionner l’assassinat, le meurtre par trahison. Il y fut pourvu par le décret qui décida que l’église Bréa serait abattue, et que le « citoyen Nourri, » déporté à la suite de l’exécution du traître Bréa, serait amnistié.

Il semble que la terreur aurait dû fonctionner tout de suite à Paris après le 18 mars. Néanmoins les décrets de nos dictateurs pendant les premières semaines firent plus de bruit que de mal. Il est certain qu’au début les mesures violentes rencontrèrent des obstacles dans les mœurs publiques, et que le terrorisme a d’abord fait l’effet d’un masque de théâtre destiné à épouvanter les naïfs. Il est un point pourtant sur lequel la commune se montra tout de suite résolue, c’est la persécution religieuse. Le clergé catholique fut frappé sans délai et sans hésitation. L’archevêque de Paris, le vénérable évêque de Sura, le curé de la Madeleine, furent brusquement saisis et incarcérés, on sait, hélas ! pour quelle destinée. La majorité des curés de Paris, un grand nombre de prêtres et de religieux subirent le même sort, et le frère Philippe, supérieur des frères de la doctrine chrétienne, n’y échappa que par une fuite précipitée. Ces arrestations n’ont jamais été motivées ; on n’a pas même essayé d’invoquer un complot contre l’état. Le clergé fut frappé comme clergé, parce qu’il représentait une religion exécrée.

Mais la commune en voulait moins encore au clergé qu’à ses richesses : aussi mit-elle la main sur tout ce qu’elle put trouver de valeurs dans les maisons religieuses et d’objets précieux dans le trésor des églises. Sous prétexte de faire la chasse aux fusils, elle confisqua les propriétés particulières sans aucune formalité, sans procès-verbaux réguliers ; c’était le pillage. La première église dont la commune se soit emparée pour en faire un club est celle de Saint-Nicolas-des-Champs. Je m’y trouvais le vendredi soir 28 avril ; on se serait cru au temps de la première commune révolutionnaire : c’était comme une vignette de 1793. L’église était éclairée comme pour une grande fête ; une foule immense inondait la nef centrale et les bas côtés, foule tapageuse, hurlante, qui saluait d’applaudissemens frénétiques chaque motion violente. Les femmes étaient en grand nombre, plusieurs avec leurs enfans dans les bras. Le bureau siégeait à l’autel, et le président agitait la sonnette de la messe. Les orateurs montent en chaire. L’un demande, à propos du décret sur le mont-de-piété, que l’on rende aux pauvres tous les dépôts sans exception, mais qu’on retienne tout aux riches. « Voilà qui est bien, s’écrie une citoyenne : c’est pour cela que j’aime la commune ! » L’autre lit la protestation d’un jeune prêtre de Nicolas-des-Champs contre l’odieuse profanation de l’église, et se livre aux plus furibondes invectives contre le clergé catholique, qu’il accuse de lâcheté, de mensonge, d’exploitation du peuple. L’enthousiasme de l’assemblée tient du délire. J’entends encore des dénonciations passionnées contre les fournisseurs de l’armée, et la foule de rugir : « À mort ! à mort ! » Chaque discours se termine par un cri formidable de « vive la commune ! » qui roule sous ses voûtes gothiques. C’est de cette façon que les communeux entendaient la séparation de l’église et de l’état.

Ils donnèrent une autre preuve touchante de leur respect des consciences en s’emparant de l’église de Sainte-Geneviève pour la dédier à la mémoire de Marat. À cette occasion fut célébrée une grande solennité démagogique. On abattit la croix qui surmontait le fronton pour hisser à sa place, au bruit du canon, le drapeau rouge pendant que les gardes nationaux de l’arrondissement défilaient triomphalement, musique en tête, devant le sinistre oripeau.

Le temps de ces tristes parodies devait bientôt passer ; deux jours après, le dimanche 3 avril, l’action militaire s’engageait de la façon la plus sérieuse. Il ne rentre pas dans mon plan de retracer les opérations de cette guerre impie. Les malheureux fédérés y ont parfois déployé un courage digne d’une meilleure cause. Constamment trompés par leurs chefs, qui ont porté le mensonge des bulletins jusqu’à la dernière impudence, ils ont toujours fini par crier à la trahison, parce qu’ils étaient toujours battus par l’armée, qui se reformait et se fortifiait chaque jour. Quand les hostilités eurent commencé par le meurtre d’un major parlementaire, ce fut le mensonge qui traîna la garde nationale à la folle entreprise sur Versailles. Il fallut le canon du Mont-Valérien pour lui apprendre que le fort ne lui appartenait pas. Elle revint furieuse, voulant massacrer plusieurs de ses officiers. Après le mensonge des bulletins, nous eûmes ce qu’on peut appeler le mensonge de la poudre, le fracas inutile de l’artillerie pour faire croire à une action considérable, comme dans la soirée du 8 avril.

Les premiers généraux nommés par la commune étaient aussi ridicules que ces ducs de la Cassonade et de la Marmelade qui égayèrent nos pères lors de la révolte de Saint-Domingue ; ils sortaient de la lie démagogique, et, comme le faubourien Rossignol, ils conduisaient leurs troupes à la défaite « majestueusement et en masse. » Dombrowski et La Cécilia montrèrent plus d’habileté et de courage. Cluseret déploya une activité infatigable qui mit un peu d’ordre dans ce chaos, mais sans en triompher. L’armée régulière marchait toujours en avant, et s’emparait de toutes les avancées. Cependant on ne peut méconnaître que la résistance des fédérés n’ait été souvent très énergique. Des hommes d’une héroïque bravoure servaient leur ignoble drapeau, égarés par l’ignorance et la passion ; c’était encore possible avant l’heure des grands crimes. Un malheureux blessé ne disait-il pas sur son lit d’ambulance : « Je serais un bien mauvais chrétien, si je n’avais pas confiance en Dieu après avoir perdu mon bras pour la république ! » Il ne comprenait pas qu’il l’avait perdu contre elle. Le mensonge était encore à l’œuvre aux avant-postes pour exagérer et multiplier les faits déplorables et cruels que la guerre civile ne manque jamais d’enfanter. À la fin d’avril, les forts du sud étaient fortement menacés ; Asnières était perdu et le château de Bécon pris. Déjà on se préparait à la lutte dans les rues. Un malheureux « guenillard rouge » dirigeait la commission des barricades. On a pu juger de son talent. Il organisait à ciel ouvert une nouvelle conspiration des poudres, car il parlait sans ambages de ses desseins sur les égouts. Chaque pas en avant de l’armée était marqué par une recrudescence de fureur démagogique et par de nouvelles accusations de trahison. Cluseret succomba bien vite sous cet esprit d’universelle défiance, et passa du ministère de la guerre à Mazas. Il fut remplacé par le colonel Rossel, qui devait s’user plus rapidement encore.

Plusieurs essais de transaction furent tentés des deux côtés. La « ligue républicaine, » d’ailleurs sans mandat, essaya de s’interposer ; mais elle rendit sa démarche inutile en mettant sur le même rang l’assemblée, qui représentait la France, et la commune insurrectionnelle, à laquelle elle faisait des concessions fort graves dans son programme. Les députés de Paris demeurés à Versailles étaient bien plus dans le vrai en soutenant le droit absolu de la représentation nationale, ce qui ne les empêchait pas d’exprimer la plus amère tristesse devant les déchiremens de la patrie. La commune ne voulait entendre parler d’aucune conciliation ; elle interdisait même les réunions publiques convoquées à cet effet. Elle vit pourtant de bon œil le grand meeting tenu le 30 avril dans la cour du Louvre par de prétendus représentans de la province. Elle était bien sûre que, sous la présidence de l’habile Millière, la délibération ne courrait pas le risque de tourner contre elle. En effet, le débat fut singulièrement abrégé. Millière, qui était l’un des plus venimeux démagogues que nous ayons entendus, s’écria : Montons au Capitole, en d’autres termes, à l’Hôtel de Ville. Les clairons, les tambours et les drapeaux rouges, par le plus grand des hasards, étaient tout préparés. C’est ainsi que sans discussion les citoyens des départemens furent entraînés aux pieds de la commune. Les francs-maçons donnèrent la même comédie quelques jours plus tard. Quiconque désirait sincèrement la conciliation aurait dû reconnaître que tout ce qui était admissible était accordé par le chef du pouvoir exécutif. Il ne s’est pas lassé de répondre aux diverses délégations qu’il voulait fermement le maintien de la république, que l’amnistie était assurée à tous ceux qui mettraient bas les armes, à l’exception des assassins des deux généraux, et que la paie des trente sous ne serait pas supprimée brusquement aux gardes nationaux nécessiteux. Ces déclarations ont été répétées avec une solennité nouvelle dans son admirable discours du 28 avril. Il ne pouvait aller plus loin.


IV.[modifier]

Nous serons brefs sur le dénoûment de l’horrible drame. Hélas ! n’est-il pas sous nos yeux dans ces ruines fumantes qui furent la gloire de notre malheureuse cité ? Après avoir longtemps tardé au gré de notre impatience, mais pas un jour de plus que ne le commandait la nécessité militaire, il s’est précipité au moment où la terreur allait passer des menaces aux actes. La proclamation de M. Thiers aux habitans de Paris sur l’imminence de l’attaque décisive inaugure le 9 mai la dernière période du règne de la commune. Le temps des pourparlers est passé ; le gouvernement interdit sévèrement l’espèce de congrès de conciliation auquel la ligue républicaine a convoqué à Bordeaux les membres récemment élus des municipalités de province. La commune de Paris a beau les convoquer au Luxembourg, elle ne fait par cette offre dérisoire que mettre en lumière le caractère équivoque de ces transactions qui commencent toutes par sacrifier le droit en établissant une parité absurde entre l’assemblée de la France et le pouvoir insurrectionnel de l’Hôtel de Ville. La réunion de quelques délégués provinciaux à Lyon n’eut aucune portée politique. La dislocation de la commune était de plus en plus évidente ; elle multipliait en vain les comités secrets, les comptes-rendus mutilés de ses séances la montraient s’agitant dans l’anarchie. On s’y battait à coups de motions ; les paroles violentes ne suffisaient plus. Nous savons de source certaine que les orateurs s’y menaçaient sans cesse du revolver. Ces emportemens révèlent par leur frénésie même l’impuissance croissante des prétendus chefs du mouvement : ils passaient au rôle de comparses. La dictature était ailleurs ; elle n’était même pas dans le comité de salut public, docile serviteur du comité central de la. garde nationale. Celui-ci réclamait la révolution du 18 mars comme son enfant légitime ; il en reprit la tutelle à l’heure du péril suprême. Toutes les réclamations vinrent échouer contre ce pouvoir secret, mais multiple, qui tenait les baïonnettes insurgées à sa disposition.

À la séance du 8 mai, la commune tente un effort désespéré. Jourde se plaint amèrement de ce que les ordonnancemens des dépenses de la guerre lui ont échappé. « Le gouvernement, s’écrie-t-il, doit-il s’appeler comité central au lieu de commune ? » Avrial se plaint d’avoir rencontré au département de l’artillerie un comité qu’il a eu mille peines à mettre à la porte. Je le crois bien ; il n’est pas facile au valet de congédier son maître. Le comité de salut public essaya de donner une espèce de satisfaction à la commune en décrétant le 9 mai que lui seul ferait à l’avenir les nominations aux emplois, et que le comité n’aurait que le droit de présentation ; mais la démission du colonel Rossel, le délégué provisoire à la guerre, remit le comité à flot. Rossel, après avoir cherché quelque temps son point d’appui dans la fédération de la garde nationale, à laquelle il sacrifiait complètement la commune, ne prenant pas la peine d’envoyer ses rapports à ses supérieurs, fut bientôt pris de dégoût. Sa lettre de démission du 10 mai, avec une amère ironie, qui est bien dégagée pour un fanatique, met à nu le ridicule chaos de toutes ces autorités non définies qui s’entre-croisaient, se contre-carraient, et ne savaient que délibérer sans jamais agir. Rossel commit la plus impardonnable des trahisons aux yeux de la commune ; il dit la vérité sur la situation militaire en annonçant que le drapeau tricolore flottait sur le fort d’Issy. Un moment incarcéré, il disparut, emportant avec lui le secret de ses desseins et celui plus impénétrable encore de sa mystérieuse personnalité.

La commune subit alors sa dernière transformation politique ; elle renouvela le comité de salut public, et lui confia la direction militaire. Delescluze fut nommé délégué civil à la guerre, et plaça un sous-délégué civil auprès de chacun des trois généraux qui se partagèrent le commandement des forces insurrectionnelles. Il fut le dictateur de l’agonie de la commune, car, malgré les réclamations réitérées de la minorité, le comité de salut public, dont il était l’âme, conservait le droit de former à son gré les diverses délégations, et de faire arrêter les membres du gouvernement, sauf ratification par l’assemblée. La minorité déclara qu’elle se retirait dans ses municipalités. Ces nouveaux girondins étaient pour la plupart en train de se rétracter, quand vint le coup de foudre. Les récalcitrans étaient voués à la proscription. Le comité central demeura le vrai maire du palais à l’Hôtel de Ville, et fit connaître par des affiches son accord profond avec le comité de salut public. Grande et bonne nouvelle en effet que cet embrassement de deux monstres : Paris allait apprendre ce qui devait en résulter d’horreurs et de crimes ! Le premier indice fut le décret du 17 mai, qui commanda la centralisation du pétrole au ministère de la guerre : il suffit à établir la préméditation de l’incendie de Paris, d’ailleurs confirmée par les ordres formels trouvés sur plus d’un cadavre.

Pendant ces intrigues et ces luttes intestines, l’armée de la France s’avançait comme une Némésis au pas lent et sûr. Déjà les batteries de brèche abattaient des pans entiers de muraille. Le comité de salut public, qui ne pouvait se prendre à ses criminels mensonges, se sentait déjà perdu, d’autant plus qu’il savait que les amis de l’ordre légal commençaient à se compter, qu’ils avaient leur signe de ralliement, et qu’ils avaient failli ouvrir une porte dans la nuit du 13 mai. Dès lors la commune recourut aux grands moyens. Elle fut servie à souhait par un épouvantable événement où Paris eut un avant-goût des spectacles qui l’attendaient la semaine suivante. Le mercredi 17 mai, vers six heures du soir, la cartoucherie de l’avenue Rapp faisait explosion. Du pont de l’Alma, on eût dit un Vésuve immense ouvrant soudain un cratère avec un retentissement qu’aucun tonnerre n’égale. Les gerbes enflammées venaient se confondre dans une nappe de fumée compacte qui s’étendait comme un linceul sur la cité, et d’où les projectiles meurtriers s’échappaient de toutes parts. Les femmes se jetaient la face contre terre en poussant des cris affreux. C’était une scène d’Herculanum. Sans tarder un instant, le comité de salut public profita de l’épouvante universelle, et attribua sans hésiter au gouvernement de Versailles un malheur que l’ivresse habituelle et la stupide négligence de ses subordonnés n’expliquaient que trop.

La dernière grande séance de la commune fut tenue le jour même. Se fondant sur des récits de massacres aux avant-postes qu’on se gardait bien de contrôler, la majorité décida que la loi sur les otages serait immédiatement mise à exécution. Les prêtres furent désignés comme devant être choisis les premiers. Depuis quelque temps, on faisait tout pour exaspérer contre eux la passion populaire. Des récits aussi ridicules qu’infâmes étaient mis en circulation sur leur compte, grâce aux anciennes sépultures trouvées dans les églises. Les clubs demandaient leurs têtes tous les soirs. Le comité de salut public multipliait les proclamations incendiaires tantôt dans une adresse aux villes de France, tantôt dans une philippique aux traîtres. Les municipalités renchérissaient, et les louves de la révolution annonçaient à leurs sœurs que l’arbre de la liberté avait besoin d’être arrosé de sang. Toute autre voix que celle de la démagogie enragée devait se taire ; les décrets de suppression frappaient non-seulement ce qui restait de journaux indépendans, mais encore le journal la Commune, qui avait protesté contre la loi des otages. Le comité de salut public allait plus loin : il interdisait toute publication de journaux pendant la guerre. Un décret du 16 mai rendait exigible une carte d’identité pour tous les citoyens, et conférait à chaque garde national le droit d’arrêter ceux qui n’en seraient pas pourvus.

Les actes répondaient aux décrets ; la loi sur les réfractaires était exécutée avec une rigueur implacable. Les jeunes hommes étaient arrêtés en pleine rue, dirigés sur les forts, ou incarcérés. Des quartiers entiers étaient occupés militairement pour cette chasse à l’homme. Tandis que, par l’ordre du comité de salut public, la pioche était mise à la chapelle expiatoire, qui a du reste peu souffert, grâce à la rapidité des événemens, la colonne Vendôme tombait le mardi 16 mai. Ceux qui ont assisté à cette scène ne l’oublieront pas. Une foule immense se presse dans les rues avoisinant le monument ; elle est visiblement partagée : les protestations deviennent plus énergiques à mesure que le canon de Versailles se rapproche. Il eût suffi d’un seul mouvement de ces masses frémissantes pour balayer la place de ces brigands cosmopolites qui, en face de l’étranger vainqueur, peut-être à sa solde, viennent insulter notre gloire nationale. Le soleil d’Austerlitz éclaire cette profanation de la grande armée. Un lit de fumier a été préparé pour recevoir la colonne, qui s’affaisse tout d’un coup comme le grand mât d’un navire en perdition. Le drapeau tricolore avait été attaché à son faîte pour partager l’outrage ; il est tombé au son de cette Marseillaise qui avait inspiré ses gloires, et à sa place flotte la loque ronge qui s’est toujours teinte dans le sang de la guerre civile. Un officier à cheval s’écrie : « Nous avons fait ce que les Prussiens eux-mêmes n’ont pu faire en 1815 ! » C’était bien le mot de la situation. Au même moment, on pillait et démolissait par l’ordre du comité de salut public la maison de M. Thiers ; cet illustre foyer où avait passé toute l’Europe intelligente tombait pierre par pierre. Les prétoriens avinés de la commune doublaient leurs gardes, car ils sentaient que ce spectacle pourrait bien faire déborder l’indignation.

Il en est un plus hideux encore que le comité de salut public a tenu à donner pendant les derniers jours de son pouvoir, c’est l’assassinat juridique des malheureux otages. J’ai été l’un des rares témoins de ce crime bien inutile, puisqu’on devait recourir à la voie abrégée du massacre. Le grand jury d’accusation ne s’est réuni que deux fois, le vendredi 19 mai et le samedi 20. J’ai assisté aux deux séances. On se souvient du dispositif de la loi, qui composait le jury de délégués de la garde nationale appelés à prononcer sur le sort de leurs ennemis politiques. La section à laquelle Raoul Rigault avait réservé son éloquence se tenait dans la nouvelle et magnifique salle des assises.

Au premier coup d’œil, on eût cru assister à une vraie solennité judiciaire. Les jurés étaient gravement assis au banc des conseillers ; par une inadvertance dont les ordonnateurs s’excusèrent avec confusion, l’image du Christ était à sa place. Le procureur de la commune apparut en grand costume. Seulement on avait quelque peine à comprendre que les accusés, braves soldats de l’ordre, ne fussent pas sur le siège des juges à la place des chenapans en uniforme qui se carraient dans leur rôle d’emprunt, sans se douter qu’ils allaient commettre un homicide. Je demande à mon voisin pourquoi les accusés sont privés de défenseurs. « À quoi bon ? répond-il, ce sont des gendarmes et des sergens de ville. — Alors à quoi bon cette parodie de jugement ? » Après que Rigault a fait son discours d’ouverture sur la justice révolutionnaire, l’interrogatoire commence : c’est le procureur qui le dirige en vomissant les invectives contre les malheureux accusés, leur coupant la parole, faisant tout pour les troubler et les épouvanter. Le président du jury et ses collègues poursuivent l’interrogatoire à tort et à travers, c’est-à-dire que chacun apporte son injure et sa pierre à cette lapidation d’un innocent. Le système de la prévention est d’une simplicité sans pareille. « Vous êtes gendarme ou sergent de ville, vous êtes donc une âme perverse, car vous appartenez à une soldatesque qui a servi la tyrannie et nous a bâtonnés nous-mêmes. » On accable le malheureux sous le dossier de la gendarmerie, interprété par le gibier ordinaire de nos prisons. Il est coupable de toutes les répressions remontant à trente années. S’il tâche d’expliquer son enrôlement par les nécessités du père de famille, s’il déclare n’avoir aucun goût à tirer sur le peuple, Rigault se drape dans son écharpe et le traite de lâche. « Nous autres républicains, s’écrie-t-il, nous acceptions comme un honneur l’accusation d’avoir fait feu sur nos ennemis. » Naturellement on attribue à l’accusé toutes les cruautés dont on charge calomnieusement l’armée de Versailles ; mais le chef-d’œuvre du genre, ce qui dépasse le tribunal de Fouquier-Tinville, c’est cette question posée à un gendarme : « qu’auriez-vous fait en décembre 1851 ? » ou cette autre : « auriez-vous tiré sur le peuple le 18 mars ? » Le procureur termine l’affaire par une harangue enragée qui n’est qu’un cri de fureur. Sauf de bien rares exceptions, la condamnation est certaine. L’attitude des accusés est en général digne et ferme. On demande à l’un d’eux s’il a quelque chose à dire pour sa défense. « Rien, répond-il, sinon qu’on se souvienne que j’ai une femme et des enfans. » L’humanité n’était pas plus écoutée que la justice ; l’auditoire, composé en grande partie de gardes nationaux, était aux anges en voyant condamner des gendarmes : c’était pour lui festin de roi.

Il s’attendait à un bien autre spectacle, la comparution à la barre de la commune de l’archevêque de Paris et des membres de son clergé qui partageaient sa prison. M. Edmond Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats, qui a déployé le plus généreux courage pour obtenir de défendre ces malheureuses en nobles victimes de la fureur démagogique, a bien voulu nous laisser profiter de ses notes sur ses démarches auprès de nos seigneurs et maîtres, et de sa visite à Mazas. M. Rousse a consacré ses premiers efforts à la défense de M. Chaudey. Voici le récit de sa visite au ministère de la justice ; laissons-le parler lui-même.

«… Comme j’ouvrais la porte de l’antichambre du ministère de la justice, deux hommes en sortaient, portant, accroché en travers d’un bâton, un seau rempli de vin. L’un d’eux me salua comme une connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu’il est à la chancellerie depuis sept ans, qu’il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d’attente est pleine de monde, je prie ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d’un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c’est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce pleine de si imposans souvenirs, une demi-douzaine d’individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, en bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des sceaux de la commune ; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il parut fort gêné, devint très pâle, et m’invita très poliment à m’asseoir, pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance. — Monsieur Protot, lui dis-je, vous pressentez sans doute l’objet de ma visite. Je viens vous parler de M. Chaudey ; il y a quelques mois (car les révolutions vont vite), vous avez été l’objet d’une perquisition, vous avez été sous le coup d’un mandat d’arrêt. Vous étiez avocat, le conseil de l’ordre a dû s’émouvoir ; il a nommé un rapporteur, M. Lacan, pour suivre cette affaire, et au besoin vous venir en aide. Aujourd’hui que vous êtes au pouvoir, et que vous faites arrêter un confrère, vous devez trouver naturel que le bâtonnier vienne vous demander quelques explications. — Mais, monsieur, ce n’est pas moi qui ai fait arrêter le citoyen Chaudey, c’est le délégué à la sûreté. — Ah ! j’en suis très heureux ; mais vous êtes délégué à la justice, vous êtes dans le cabinet du ministre de la justice ; vous devez, j’imagine, être consulté sur les arrestations et les conséquences qu’elles entraînent. — Oui, monsieur. Je ne connais pas bien l’affaire de M. Chaudey. Il paraît qu’il a fait partie de la manifestation des amis de l’ordre dans la rue de la Paix. — Ah ! eh bien ! cette fois du moins ce n’est pas lui qui a commandé le feu. C’est sur lui qu’on aurait tiré au contraire. — Oh ! non, ce sont eux qui ont tiré des coups de revolver. — Vous croyez cela ? — Oui, il y a des preuves. — Écoutez, monsieur Protot, ce n’est pas le moment de discuter cela. Je voudrais seulement savoir si vous comptez faire juger M. Chaudey, devant quelle juridiction, et comment je puis lui être utile. — Si M. Chaudey est coupable, le jury d’accusation le mettra en jugement. Vous avez dû voir le projet de décret que j’ai soumis hier à la commune. Je ne sais pas si elle l’adoptera. Il y a des garanties pour les accusés. — Je pense au moins, sans avoir lu votre projet, qu’il doit y avoir des garanties pour les accusés ! — Oh ! oui, il doit y en avoir, répéta M. Protot machinalement, fort mal à son aise et embarrassé de son personnage, il doit y en avoir. — Eh bien ! je voudrais voir M. Chaudey ; pouvez-vous m’en donner le moyen ? — Oui, je pourrai sans doute vous donner un permis, mais pas aujourd’hui, cela me créerait un conflit avec le délégué à la sûreté. Seulement, dans quelques jours, si vous voulez bien revenir, je vous donnerai une permission. — Soit, lui dis-je, je reviendrai. — Et comme je n’avais plus rien à faire dans cette caverne de justice où j’étouffais de colère, je me levai et sortis, reconduit jusqu’à moitié chemin par ce malheureux, plus empêtré devant moi dans les poches de sa vareuse que jamais chancelier de France ne le fut dans les plis de sa simarre. »

On sait ce qu’il advint du malheureux M. Chaudey, et avec quel horrible cynisme le meurtre fut consommé. Nous donnons sans commentaire le récit des démarches de M. Rousse en faveur des prêtres incarcérés.

« Je me dirigeai à tout hasard vers les dépendances de la cour d’assises par l’entrée des avocats, qu’un factionnaire me laissa franchir sans obstacle. Pas un huissier, pas un garçon, pas un bruit : une maison abandonnée. J’ouvre discrètement deux portes : personne. En passant devant la chambre du conseil, machinalement je tourne le bouton, et je pousse la porte. À ma grande surprise, je me trouve devant sept ou huit individus assis sans ordre autour de la salle et discutant. Un seul était debout devant la table ; c’était un petit homme d’une trentaine d’années, brun, portant toute sa barbe, à l’air actif et cassant, la boutonnière ornée d’un large ruban rouge frangé d’or. J’allais me retirer, lorsque l’individu lève la tête, et, m’interpellant du ton le plus brutal : — Qu’est-ce que c’est ? — À cet accueil insolite, au lieu de sortir, je fis un pas en avant, et fermant la porte : — On m’avait dit que je trouverais ici le procureur de la commune. — Ah ! et alors on vient comme ça vous causer ? — Oh ! permettez, repris-je avec sang-froid. Si je suis entré ici, c’est que je n’ai trouvé ni garçon, ni huissier. Je connais les usages du palais, je suis avocat et bâtonnier de l’ordre. — Cette réponse changea immédiatement la situation. — Que voulez-vous, citoyen ? — Parler au procureur de la commune. — Il est devant vous. — Et, s’excusant auprès des citoyens ses collègues, le farouche procureur me fit passer devant lui, et me fit entrer dans son cabinet. Il s’assit, et me dit : — Je vous demande pardon, citoyen, de vous avoir reçu ainsi ; mais chaque jour on vient ici me déranger pour des choses absolument inutiles. Croiriez-vous qu’il y a des gens qui viennent demander ici des passeports ? — Je lui exposai l’objet de ma visite. Il ne fit aucune objection, et se mit en devoir d’écrire la permission que je demandais. Pendant qu’il écrivait : — Pensez-vous, lui dis-je, que ces affaires soient portées bientôt devant le jury ? On m’avait dit qu’elles viendraient peut-être lundi. — Oh ! non, je ne les ferai venir que plus tard. Je ne désire pas qu’elles soient jugées à présent. Puisque nous sommes seuls, je vous dirai que nous avons commencé des négociations avec Versailles pour un échange de prisonniers, et j’espère que nous arriverons. — Mais, lui dis-je, cette négociation a été engagée depuis longtemps, et elle a échoué. — Oui, parce que c’a été mal mené, mais nous sommes sur un autre terrain. — Tant mieux, ce serait la solution la plus désirable. — Et, profitant de la familiarité avec laquelle ce haut fonctionnaire voulait bien me traiter : — Combien avez-vous fait arrêter de prêtres ? lui demandai-je. — Je ne sais pas, mais pas assez, répondit-il en hochant la tête. Je voulais en faire arrêter bien plus, si on ne m’avait empêché. — Ah ! alors ne causons pas de cela, nous ne serions pas longtemps d’accord. — Oh ! je sais bien, reprit-il avec un sourire de pitié bienveillante. — Mais, lui dis-je, il y a quelque chose qui m’effraie plus que votre jury, c’est la perspective d’un mouvement populaire contre les prêtres et d’un massacre comme ceux de 92. — Oh ! n’ayez pas peur de ce côté, nous sommes parfaitement les maîtres, et d’ailleurs vous connaissez Mazas : on n’y entre pas comme on veut. Les détenus y sont en sûreté, et c’est pour cela que j’ai refusé de les faire transférer à Pélagie. Pélagie, c’est une maison ouverte, et ce serait moins sûr. — Pendant que nous devisions, je cherchais le moyen de faire ajouter une permission aux deux autres, la permission de voir le père Caubert, jésuite, que depuis quinze jours je demandais inutilement à la préfecture de police. — Ah ! j’oubliais, j’ai là une lettre d’un autre détenu qui demande à me voir ; je vous serais obligé d’ajouter son nom aux deux autres : M. Caubert. — Est-ce que c’est un prêtre encore ? — Oui. — Le digne citoyen eut un moment d’hésitation ; mais il se décida bravement, ajouta le nom demandé, et me tendit le papier officiel presque aussi gracieusement que l’aurait pu faire un fonctionnaire de la réaction. — Alors, lui dis-je en sortant du cabinet avec lui, je puis compter que ces affaires ne viendront pas avant quelques jours ? — Non, je ne suis pas pressé,… à moins que les détenus ne demandent à être jugés. — Mais, ajoutai-je au moment de le quitter, ne craignez-vous pas d’avoir la main forcée par une interpellation de votre collègue Urbain à la commune ? — Le citoyen Rigault sourit alors de l’air d’un homme sûr de sa supériorité. — Urbain, me répondit-il avec une nuance de dédain, je ne crains pas du tout ses interpellations, je ne crains aucune interpellation. L’affaire ne viendra que quand vous me ferez signe. — Sur cette parole peu académique et toute parisienne ; je pris congé de mon redoutable interlocuteur, et je le remerciai en lui promettant de ne pas « lui faire signe » de sitôt.

« En sortant du palais, je remontai en voiture, et je me fis conduire à Mazas. Je demandai à voir l’archevêque dans sa cellule et non au parloir des avocats ; cela me fut accordé de bonne grâce. — Il est bien malade, me dit le gardien en chef. — En effet, en entrant dans la cellule du pauvre archevêque, je fus frappé de son air de souffrance et de son abattement. Grâce au médecin de la maison, on avait remplacé par un lit le hamac réglementaire des détenus. Il était couché tout habillé, les moustaches et la barbe longues, coiffé d’un bonnet noir, vêtu d’une soutanelle usée sous laquelle passait un bout de ceinture violette, les traits altérés, le teint très pâle. Au bruit que je fis en entrant, il tourna la tête. Sans me connaître, il devina qui j’étais, et me tendit la main avec un sourire doux et triste, d’une finesse pénétrante. — Vous êtes souffrant, monseigneur, et je vous dérange. Voulez-vous que je revienne un autre jour ? — Oh ! non. Que je vous remercie d’être venu ! Je suis malade, très malade. J’ai depuis longtemps une affection de cœur que le manque d’air et le régime de la prison ont aggravée. Je voudrais d’abord que vous pussiez faire retarder mon affaire, puisqu’ils veulent me juger. Je suis hors d’état d’aller devant leur tribunal. Si l’on veut me fusiller, qu’on me fusille ici… Je ne suis pas un héros, mais autant mourir ainsi qu’autrement. — Je me hâtai de l’interrompre. — Monseigneur, lui dis-je, nous n’en sommes pas là. — Et je lui rapportai, en insistant sur tout ce qui le pouvait rassurer, la conversation que j’avais eue avec Rigault. En causant ainsi, M. Darboy s’animait, s’égayait même peu à peu. Il développa en quelques mots des idées qu’il jugeait utiles à sa défense. — Je ne sais, me dit-il, d’où vient leur animosité contre moi. J’ai encouru, à cause de mes idées sur certains sujets, la défaveur de la cour de Rome. Lorsque en 1863 je fus appelé à l’archevêché de Paris, j’exposai à l’empereur mes idées sur la séparation de l’église et de l’état ; je le priai de s’occuper du clergé le moins possible, et depuis j’ai toujours évité de parler dans mes actes publics de l’empereur et de son gouvernement. Après mon arrestation, on m’a fait subir des interrogatoires ridicules. Ce Rigault ou Ferré m’a dit que j’avais accaparé les biens du peuple. — Quels biens ? lui ai-je dit. — Parbleu, les églises, les vases, les ornemens. — Mais, ai-je répondu, vous ne savez pas ce dont vous parlez : les vases, les ornemens, tout ce qui sert au culte appartient à des personnes qu’on appelle des fabriques, qui ont parfaitement le droit de les posséder, et, si vous vous en emparez, vous vous exposez à des peines écrites dans les lois. — L’archevêque me parla ensuite des visites qu’il avait reçues de M. Washburn, le ministre des États-Unis, et des négociations engagées pour obtenir un échange de prisonniers entre le gouvernement et la commune. Je lui rappelai alors l’allusion que Raoul Rigault avait faite à de nouvelles négociations. Il me dit qu’il en avait connaissance, et que M. Washburn y apportait un grand zèle. Il revint ensuite à sa défense, à la nécessité d’un sursis, à la composition du jury. Il parlait avec une grande douceur, une liberté d’esprit parfaite, quelquefois avec une ironie sans amertume. Il me dit que pendant longtemps on l’avait laissé se promener dans le préau, soit avec l’abbé Deguerry, soit avec le président Bonjean. — Le président, a-t-il ajouté, m’a proposé de me défendre ; mais je lui ai dit qu’il aurait assez à faire de se défendre lui-même. — L’archevêque me parla ensuite de sa sœur, qui a été arrêtée avec lui, puis relâchée il y a quinze jours. Je lui demandai si je pouvais lui rendre quelque service, s’il avait quelque lettre à transmettre, s’il avait besoin de quelque chose. — Rien, me dit-il, je n’ai besoin de rien, si ce n’est qu’on me laisse ici ; qu’on vienne m’y fusiller, si l’on veut, mais je ne pourrais pas aller là-bas. Le docteur a dû le leur dire. — Après une demi-heure de conversation, je lui tendis la main et pressai la sienne avec émotion. Plus d’une fois je sentais les larmes me gagner. Il me dit adieu avec effusion, me remerciant vivement de ma charité. Ma visite, l’assurance que je lui donnais que le jugement n’aurait pas lieu tout de suite, la promesse que je lui fis de venir le voir souvent, l’avaient évidemment remonté. Quand je me levai, il rejeta vivement la couverture de laine grossière qui l’enveloppait à moitié, descendit de son grabat sans que je pusse l’en empêcher, et, me serrant la main dans les siennes, il me reconduisit jusqu’à la porte. — Vous reviendrez bientôt, n’est-ce pas ? — Mardi, monseigneur, — et je sortis. Sa cellule porte le n° 62.

« Celle de M. Deguerry est près de là, à trois ou quatre numéros plus loin. Lorsque j’entrai, il était assis entre le lit et la table sur l’unique chaise de la cellule. Sur la table étaient quelques livres, des journaux et un petit crucifix en cuivre, comme ceux que portent les religieuses. Sans se lever, le pauvre curé me tendit les bras et m’embrassa longuement, puis il me força de prendre sa chaise. — Ah ! j’ai bien le temps d’y être, me dit-il. — Et il s’assit près de moi sur le pied de son lit. Je ne le trouvai pas changé, seulement il avait maigri. Sa barbe et ses moustaches blanches se détachaient sur son teint rouge et sur ses grands traits, qu’encadraient les restes de sa plantureuse chevelure. Avec son abondance ordinaire, le bon curé se mit à me raconter les propos burlesques que lui avaient tenus Rigault et Dacosta. « Qu’est-ce que c’est que ce métier que vous faites ? — Ce n’est pas un métier, c’est une vocation, un ministère moral que nous remplissons pour améliorer les âmes. — Ah ! des blagues, tout cela ! Enfin quel tas d’histoires faites-vous au peuple ? — Nous lui enseignons la religion de notre seigneur Jésus-Christ. — Il n’y a plus de seigneur, nous ne connaissons pas de seigneur. — Voici ce que disait au bon abbé le directeur de la prison dans un moment d’épanchement : — Moi aussi, j’ai des idées religieuses. J’ai voulu me faire frère morave. Après ça, j’ai eu l’idée de me faire chartreux ; mais j’aime mieux me faire mormon. »

« L’abbé Deguerry ajouta qu’il n’avait besoin de rien, que sa domestique lui faisait passer ce qu’il demandait. En effet, sur la table se trouvaient plusieurs oranges, du chocolat et quelques bouteilles. — Nous recevons des journaux, me dit-il. Ah ! je voudrais bien que vous m’apportiez la Grandeur et la Décadence des Romains de Montesquieu. — Bien volontiers, monsieur le curé, je vous l’apporterai mardi en revenant vous voir. — Vous pouvez revenir, n’est-ce pas ? — Assurément, tant que je voudrai. Ma permission n’est pas limitée. — Ah ! j’en suis bien heureux, bien heureux : que je vous remercie ! — Le digne homme en disant cela s’attendrissait, et les larmes le gagnèrent. Je m’étais levé. En faisant les deux ou trois pas qui nous séparaient de la porte, il me tenait la main. Arrivés au bout de la cellule : — Allons, me dit-il, cher ami, portez mes tendresses à votre mère. Vous lui direz que j’ai pleuré. — En effet, il m’embrassa en sanglotant. — Allons, allons, dit-il en sa remettant, à mardi… N’oubliez pas mon livre… »

M. Rousse devait défendre l’archevêque le vendredi suivant. Plusieurs de ses confrères et d’autres encore avaient vivement sollicité de lui l’honneur de concourir à la défense des otages. L’entrée des troupes de Versailles empêcha ce simulacre de jugement, mais non l’abominable massacre des prêtres prisonniers à Mazas et à La Roquette, et des dominicains d’Arcueil. Notre histoire n’a pas de page plus affreuse. Ce meurtre est une inconsolable douleur dans nos désastres.

Je ne pourrai rien ajouter à ce qui est maintenant connu du monde entier sur la grande et terrible semaine qui a vu notre délivrance. Nulle parole ne peut rendre ce que nous avons éprouvé de gratitude pour ces nobles soldats de la France, représentans d’une armée déjà régénérée, alors qu’ils plantaient sous nos yeux le drapeau de la patrie sur les barricades conquises par leur vaillance et l’habile direction de leurs officiers. Nulle opération militaire n’a été plus savamment menée que cette suite de mouvemens tournans qui ont enveloppé l’émeute de retranchemens en retranchemens ; mais ce qui s’exprime plus difficilement que notre reconnaissance, c’est notre horreur durant ces nuits où l’on croyait voir au travers des flammes de l’incendie colossal une ronde de démons promenant la destruction dans notre malheureuse cité, acharnés surtout à ce qui en faisait la parure et l’honneur. Ils ont brûlé le palais des rois, bien qu’ils y eussent donné des fêtes grossières en disant au peuple souverain : Tu es chez toi ! Ils n’ont pas épargné davantage le palais populaire qui fut le théâtre de leur orgie démagogique. Nulle maison particulière, pauvre ou riche, n’eût trouvé grâce devant leurs fureurs. Si les trésors de l’art et des lettres ont échappé, c’est malgré eux, car ils eussent brûlé, s’ils l’avaient pu, l’esprit humain lui-même. C’est par une distraction du crime que la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle s’élève du milieu des ruines fumantes comme une immortelle pensée du sein de la destruction matérielle. Il faudrait le pinceau de l’Apocalypse pour représenter de telles scènes, qui rappellent la chute des Ninive et des Babylone. La raison se trouble devant elles ; elles sont dans l’histoire ce que furent dans la nature les convulsions de la terre avant une nouvelle époque géologique. Nous savons maintenant ce que le socialisme porte dans ses flancs. On croit voir les géans du chaos moderne entasser les débris fumans les uns sur les autres. Il y a eu un moment où Paris semblait une ville maudite sous le dôme enflammé qui la couvrait, sous la menace de nouveaux crimes et de nouveaux malheurs, tandis que l’obus continuait à déchirer ses toits. Après ces nuits sinistres sont venus des jours plus tristes encore où, dans nos rues jonchées de cadavres, traversées par des milliers de prisonniers, un autre incendie s’est allumé dans les cœurs, celui de la terreur devenue furieuse, où la lie monte du cœur humain, où la lâcheté pousse à la cruauté, et, non contente de la justice implacable, réclame la vengeance sommaire. C’est l’heure sombre où tous les oiseaux de ténèbres maudissent la liberté ; mais c’est aussi l’heure grave, solennelle, vraiment décisive, où une nation, mise en face de tous les maux qui la dévorent, doit s’interroger, faire son examen de conscience, chercher la part de toutes les responsabilités dans une catastrophe qui n’accuse pas seulement ses fauteurs directs. L’antique sibylle que Rome ne voulut pas entendre vient à nous sous la forme de cette immense infortune. Elle nous présente son suprême avertissement ; c’est peut-être la dernière page du livre salutaire, c’est cette page que je voudrais faire lire à mon pays en dégageant la leçon qui ressort de ces événemens pour la démocratie moderne.

Edmond de Pressensé.