Le Bacon de M. de Remusat

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Le Bacon de M. de Remusat
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 10 (p. 714-717).

REVUE LITTERAIRE

BACON, SA VIE, SON TEMPS, SA PHILOSOPHIE ET SON INFLUENCE JUSQU’A NOS JOURS, par Charles de Rémusat [1]. — Le génie et l’influence de Bacon sont encore un problème. Pour beaucoup de critiques, et ils ne sont pas tous en Angleterre, Bacon est un génie créateur, un philosophe du premier ordre ; le vainqueur d’Aristote, l’égal de Descartes, le maître de Newton ; il est le prophète de l’esprit nouveau, l’inventeur de la vraie méthode, en un mot, le père de la philosophie moderne. D’autres ne veulent voir en lui qu’un écrivain ingénieux et brillant, un bel esprit très ambitieux et assez superficiel, dont la grandeur factice et la gloire usurpée sont l’ouvrage de Voltaire et de ses amis de l’Encyclopédie. Tout au plus resterait-il au chancelier trop préconisé l’honneur équivoque de marcher à la tête de cette armée de zélateurs de l’empirisme qui déploie ses phalanges à travers deux grands siècles, depuis l’auteur du Léviathan jusqu’aux disciples d’Auguste Comte et de Feuerbach. Chacun sait que cette dernière thèse est un des paradoxes posthumes de m’aventureux auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Le nouvel ouvrage de M. de Rémusat est-il une réponse au pamphlet de Joseph de Maistre ? Oui, si l’on veut ; mais, à notre avis, il a une portée plus haute et un prix tout autrement relevé. M. de Rémusat, au lieu de faire de la polémique, a fait de la critique et de l’histoire, et nous croyons que son livre restera, moins comme un plaidoyer que comme un jugement.

Pour juger Bacon, il ne s’agissait pas seulement d’écrire un chapitre de l’histoire de la philosophie moderne ; il fallait aller au fond d’un problème qui occupe et divise encore les premiers penseurs de notre temps, il fallait s’expliquer sur la nature et la portée de l’induction. Vieux problème, dira-t-on, question subtile, abstraite, bonne à amuser d’oisifs métaphysiciens. Que le problème soit vieux, c’est possible ; mais qu’il soit résolu, c’est ce que je conteste, et qu’il ait une grande importance, c’est ce que je soutiens expressément. Je n’en veux pour preuve que les grands travaux de logique expérimentale qui se sont faits en Angleterre depuis ces dernières années. Aucun homme instruit n’ignore ceux de sir William Hamilton, le dernier chef de la grande école écossaise ; il faut citer encore les remarquables écrits de l’archevêque Whately, ceux du savant professeur de Cambridge, M. Whewell, et les publications toutes récentes de ce hardi et vigoureux esprit, économiste et philosophe, M. Stuart Mill. Aussi bien il serait étrange que l’étude philosophique de la méthode inductive parût inutile à un siècle aussi épris que le nôtre des sciences d’observation. Quoi ! vous êtes rassasiés de métaphysique abstraite, vous ne voulez plus de systèmes à priori, vous prétendez tout fonder sur les faits et les expériences, et vous ne vous inquiéteriez pas de ce que vaut l’unique procédé qui puisse constituer des sciences expérimentales ? Vous réduisez la science à ce seul objet : induire, et vous voudriez ignorer ce que c’est que l’induction ? Au surplus, et pour ceux-là même qui ne croient pas que l’induction soit tout et que les idées pures ne soient rien, l’induction reste un des procédés dont l’analyse importe essentiellement à la science de la nature et à celle de l’esprit humain. C’est à ce point de vue que M. de Rémusat a considéré l’induction. Il n’a pas seulement indiqué d’une main sûre et d’un œil pénétrant les difficultés de la question ; il s’y est engagé, il y est descendu à une grande profondeur, et ses chapitres sur l’induction et la méthode inductive seront médités par les philosophes.

Un premier résultat de cette investigation approfondie, c’est de prouver que Bacon n’est jamais remonté aux principes de sa méthode. Il a célébré l’induction beaucoup plus qu’il ne l’a définie ; il a été plus attentif aux applications extérieures du procédé qu’à son mouvement interne et subjectif, et même en cherchant les lois de la nature, ou, comme il dit, les formes des choses naturelles, il n’a peut-être jamais su exactement ce qu’il voulait découvrir. « Oserons-nous dire, c’est M. de Rémusat qui parle, qu’il n’était pas dans son génie de chercher le principe d’aucune chose ? »

Ce que Bacon n’a pas fait, ce que plusieurs ont depuis essayé de faire sans réussir complètement, M. de Rémusat semble avoir eu peur de l’entreprendre. Il s’y résout pourtant et peut-être ne manque-t-il à la doctrine de ce rare esprit qu’un peu plus d’audace et de relief pour se montrer au grand jour dans toute sa justesse et toute sa vérité. Si j’ai bien compris l’auteur, car son pinceau discret procède par une suite de touches délicates plutôt que par un petit nombre de traits fortement dessinés, l’induction renferme deux sortes d’élémens, les uns fournis par l’expérience, les autres suggérés à priori. En d’autres termes, les phénomènes de ce vaste univers sont liés par deux sortes de rapports : les uns, accidentels et fortuits, qui tiennent à la diversité et à l’inextricable complication des causes ; les autres, essentiels, qui dérivent de la nature absolue des êtres. Ceux-là seuls sont stables et universels ; les saisir, voilà l’objet de la science. Or nous n’avons pour cela que deux moyens, nécessairement bornés et imparfaits : l’expérience et l’induction, de sorte que l’objet suprême où la science aspire reste toujours au-dessus d’elle comme une sorte d’idéal. Ce n’est pas que cet idéal nous soit absolument inaccessible, mais l’expérience et l’induction ne peuvent que s’en approcher toujours, sans être jamais assurées de l’atteindre dans son dernier fond. Ainsi l’esprit de l’homme, éclairé d’un rayon de la raison éternelle, cherche dans le développement des êtres les idées du créateur, et à mesure qu’il en saisit quelques caractères, il essaie d’écrire un livre dont chaque découverte accroît et rectifie les pages, mais qui ne sera jamais ni entièrement fini, ni même parfaitement corrigé.

Cet hiatus nécessaire et infranchissable entre ce que la raison pressent et ce que l’induction affirme, mais ce que Dieu seul sait et comprend, loin de condamner les méthodes à l’impuissance, en prouvera nécessité. Il ne faut pas se lasser de perfectionner l’art d’observer, l’art d’expérimenter, l’art d’induire, l’art de calculer, en un mot cet art merveilleux et compliqué d’interpréter la nature, qu’ont pratiqué Galilée et Kepler, Descartes et Newton, et dont Bacon, le premier, a essayé la théorie.

Quelle a été au juste l’influence de cet essai de théorie et de cette prédication éloquente ? Voilà une question que M. de Rémusat était plus que personne en mesure d’approfondir. On a pu contester avec vraisemblance l’influence réelle de Bacon ; on a dit que ses écrits, ayant à peine franchi le détroit avant Voltaire, n’avaient pu agir sur la France, ni sur l’Allemagne, ni sur l’Italie, que même en Angleterre les trois personnages qu’on prétend rattacher au célèbre chancelier, Hobbes, Locke et Newton, l’avaient désavoué ou peu suivi. C’est ici que trouvent à s’exercer l’érudition exacte et ingénieuse, la critique fine et pénétrante de M. de Rémusat. Sans contester tous ces faits, il explique les uns et réduit les autres à leur juste valeur. Il est très vrai que l’auteur du De Cive, quoique ami, disciple et secrétaire de Bacon, a très peu cité son maître ; mais cette ingratitude ne prouve rien. D’ailleurs Hobbes est avant tout un raisonneur, un esprit mathématique, un homme qui veut réduire la science des corps politiques, comme celle des corps naturels, à un calcul, à une computation. C’est se placer à l’antipode de l’esprit des méthodes inductives. Locke est un esprit plus observateur, et il tient beaucoup de Bacon, plus qu’il ne le croit et surtout plus qu’il ne le dit ; mais, tout occupé de l’esprit humain et de l’origine des idées, il paraît très loin de cette philosophie de la nature dont Bacon est le promoteur enthousiaste et comme le prophète inspiré. On peut, au premier abord, trouver assez étrange que Newton ait paru se renfermer, à l’égard de Bacon, dans le silence dédaigneux dont parle sir David Brewster, surtout quand on relit ces fameuses Regulae Philosophandi qui semblent calquées sur le Novum Organum ; mais d’abord Newton est un personnage solitaire et superbe, et puis un de ses contemporains et de ses émules, Huyghens, nous donne le mot de son silence dans ce mémorable passage où, tout en rendant justice à Bacon, il signale en deux traits les côtés faibles de ce brillant génie : « Bacon, dit-il, manquait d’invention et de mathématiques. » Certes voilà deux grands défauts, mais il n’en est pas moins vrai que l’influence de Bacon sur le mouvement des sciences en Angleterre est incontestable. C’est Bacon qui, dans son Institut de Salomon, a tracé le modèle de la Société Royale de Londres, et les trois hommes qui ont commencé la gloire de cette illustre société, Wallis, Hooke et Robert Boyle, ont reconnu en elle une fille du grand chancelier. « Notre grand Verulam, Verulam, le profond naturaliste, — our great Verulam, that profound naturalist, lord Verulam, » tel est le propre langage de Boyle, que sir David Brewster veut vainement rendre complice du silence de Newton. Et maintenant, si vous passez d’Angleterre en France, en Allemagne et en Italie, si vous songez que Descartes, si superbe, lui aussi, et si discret, déclare à Mersenne qu’après ce que Verulamius a écrit sur la méthode expérimentale, il n’a plus rien à dire, que Leibnitz le loue d’avoir, comme autrefois Socrate, rappelé la philosophie sur la terre, que Vico, dans la Scienza nuova, salue le grand philosophe politique Bacon de Verulam pour avoir enseigné aux Anglais la méthode et l’usage de l’induction ; si vous ajoutez à ces trois incomparables témoignages que les Essais de Bacon, imités de Montaigne et traduits dès 1619, l’avaient rendu presque populaire en France, à ce point que Balzac, Costar et Voiture lisent et vantent le De Augmentis, jusque-là même que l’Académie française, dans son jugement sur Corneille, s’appuie de l’autorité de Bacon, qu’elle appelle un des plus grands esprits du siècle ; si vous rassemblez tous ces faits et beaucoup d’autres recueillis par M. de Rémusat, vous reconnaîtrez là tous les signes d’une grande, universelle et heureuse influence.

Il ne peut donc pas être question de nier le génie et l’influence de Bacon, d’immoler Bacon à Descartes, et l’Angleterre à la France ; il s’agit de mettre chaque nom et chaque chose à sa place. Il y a divers degrés dans la gloire, comme il y a diverses places dans la maison du Seigneur. Laissons à lord Campbell le soin de juger son prédécesseur comme jurisconsulte et chancelier. Fions-nous à M. Macaulay, quand il nous assure que Bacon est un des écrivains classiques de son pays, un des pères de la grande prose anglaise, comme son contemporain Shakspeare est le père de la grande poésie ; mais à négliger dans l’œuvre de Bacon les Essais et le De Fontibus juris, pour ne considérer que le De Augmentis et le Novum Organum, nous croyons pouvoir dire avec M. de Rémusat que Bacon est un de ces grands esprits à qui il a manqué quelque chose pour être tout à fait de grands philosophes, ce qui n’empêche pas qu’au-dessous des génies créateurs, au-dessous des Descartes, des Newton, des Leibnitz, il ne lui reste une place haute et belle encore parmi les initiateurs de la pensée moderne et les maîtres immortels de l’esprit humain.


EMILE SAISSET.


LA POESIE ALLEMANDE EN ALSACE.

L’Alsace est une des provinces les plus intéressantes de la France ; allemande par les habitudes de l’esprit, elle est profondément française par le cœur : c’est là son originalité et sa mission. Si l’Alsace ne restait pas fidèle à la culture intellectuelle des peuples germaniques, si elle n’en conservait pas du moins la meilleure part, je crois qu’elle manquerait à sa tache ; elle y manquerait surtout, si elle n’était pas attachée de cœur à sa nouvelle patrie. Sur ces deux points, l’Alsace a rempli son devoir. Il y a longtemps que ses fils ne forment plus chez nous une race à part ; ils ont été si bien mêlés depuis deux siècles à tous les événemens de notre histoire, ils se sont associés si vaillamment à nos victoires ou à nos désastres, que leur sang ne se distingue plus du nôtre ; le pays de Kléber est certainement une des provinces les plus patriotiques de la France. Quant à ces communications intellectuelles que l’Alsace doit établir entre l’Allemagne et nous, il y a là, depuis 89 surtout, une tradition qui se développe de jour en jour. Lorsque Goethe passait à Strasbourg de si fécondes années, lorsqu’à l’ombre de la vieille cathédrale et sous l’influence de Herder son génie s’éveillait tout à coup, Strasbourg, quoique très attachée à la France, était un foyer d’études toutes germaniques. On pensait, on parlait, on écrivait en allemand ; c’est en allemand que Goethe rédigeait sa thèse de docteur sur les rapports de l’état et de l’église, et la soutenait devant la faculté de droit. Consultez au contraire les écrivains de l’Alsace au XIXe siècle ; presque tous, nourris des travaux scientifiques de l’Allemagne, destinent leurs écrits à la France. C’est pour la France que M. Willm a publié son Histoire de la philosophie allemande, M. Bergmann ses recherches sur les poèmes islandais, M. Louis Spach ses études archéologiques et littéraires sur l’ancienne Alsace, M. Charles Schmidt, sur les mystiques allemands du XIVe siècle, ses biographies, son mémoire de Gerson, de Gérard Roussel, de Jean Sturm, et ce beau livre couronné par l’Académie française, où il décrit la transformation de la société antique sous l’influence des idées chrétiennes. Je ne cite pas tous les noms, l’Alsace est riche en hommes d’étude ; rappelons au moins à l’honneur de Strasbourg que deux jurisconsultes y ont traduit pour la France le grand ouvrage de Zachariae sur le code civil, et qu’un chimiste illustre, récemment arraché à ses travaux par une mort prématurée, le traducteur de Liebig, le continuateur

  1. 1 vol. in 8°, chez Didier, quai des Augustins, 35.