Le Baromètre de Martin-Martin/3

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Le Baromètre de Martin-Martin
La Revue blancheTome XX (p. 450-455).
LE BAROMÈTRE DE MARTIN-MARTIN

Monsieur le Préfet

De « la Localité ».

M. le Préfet Benoîton.

M. le Préfet est parti pour Paris, hier soir, par l’express de 10 h. 40.

Un de nos amis, qui s’occupe de statistique à ses moments perdus, veut bien nous communiquer la curieuse information suivante : depuis onze mois que nous avons la bonne fortune d’être administrés par M. Jambey du Carnage, c’est la vingt-troisième fois que la Localité a mission de faire connaître à ses lecteurs le départ de M. le Préfet par l’express de 10 h. 40.

Il va sans dire que, personnellement, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que M. le Préfet aille prendre l’air du boulevard, et la présence de sa redingote et de son haut-de-forme dans les rues de La Marche, ne saurait manquer à notre bonheur.

Nous ne pouvons cependant nous empêcher de trouver étrange la façon d’administrer de ce surprenant fonctionnaire, et tout en comprenant fort bien que la besogne qu’il fait ici n’ait rien de particulièrement attachant, nous nous demandons si l’État, avec l’argent des contribuables, paie aussi grassement Messieurs les Préfets, uniquement pour qu’ils se promènent en chemin de fer, où ils ont d’ailleurs le transport gratuit.

Il nous semblait que la place d’un administrateur soucieux de ses devoirs et de sa dignité, était dans son cabinet, comme le pilote à son gouvernail, contrôlant avec un soin constant et jaloux la gestion des finances départementales, stimulant ses agents, conseillant ses chefs de service, sage économe des deniers dont il a la charge, gardien scrupuleux et éclairé de la légalité.

Il paraît que nous nous trompons. Ce « tuteur des communes », comme la loi l’appelle, est un tuteur complaisant, qui n’aime pas ennuyer ses pupilles, et se plaît à les surveiller de loin ; M. le Préfet n’est là que pour présider aux tripotages et aux gaspillages électoraux ; la comédie finie, bonsoir ! Les maires peuvent venir du fond du département, faire des lieues et des lieues en patache ou en carriole, pour heurter l’huis préfectoral : — Monsieur le Préfet est parti à Paris par l’express de 10 h. 40 !

Au reste, et bien que nous n’ayons pas l’honneur de ses confidences, nous croyons savoir que le voyage actuel de Monsieur le Préfet n’est pas un simple voyage d’agrément. Il n’y a pas besoin, en effet, d’être grand clerc pour s’apercevoir que M. Jambey du Carnage a hâte de quitter le Plateau-Central, où, s’étant fait l’homme-lige de Martin-Martin, il se trouve compromis à fond dans une politique, dont, à l’heure présente, les instants sont comptés. M. Jambey a suffisamment de flair pour sentir que le torchon brûle, et il ne veut pas être pris sans vert.

Les ministères passent, comme le vent d’automne,

Emportant à la fois
Les préfets dans l’espace,
Et les feuilles des bois…

En allant solliciter prestement son changement auprès de Waldeck-Rousseau, M. le Préfet montre que la prévoyance est une qualité de son caractère, sinon de son administration.

Pour nous, qui ne voulons pas la mort du pécheur, nous ne demandons pas mieux qu’on exauce les désirs de M. Jambey du Carnage, — bien au contraire ! On peut même lui donner de l’avancement, il le mérite, il a fait un assez vilain métier pour cela ! Qu’on le nomme donc n’importe où, qu’on le nomme préfet de police ! — Mais, pour Dieu ! qu’on en débarrasse notre pauvre département !

Hier, pour la vingt-troisième fois, Monsieur le Préfet a quitté La Marche par l’express de 10 h. 40 : puisse cette fois être la bonne !

Juvénal.


Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central,
74, boulevard de Latour-Maubourg, Paris.
Mon cher ami,

Le bruit court à La Marche, avec persistance, que Jambey du Carnage va être changé ; tu as même dû voir dans le canard de Caille une note tendancieuse à ce sujet. (Et, à ce propos, pour ta gouverne, c’est bien Toupin qui signe Juvénal, je suis très exactement renseigné.) J’ignore ce qu’il y a de fondé là-dedans, mais je tiens à t’avertir que tous nos amis considéreraient comme désastreux le départ du préfet dans les circonstances actuelles.

Je t’accorde volontiers que Jambey n’est pas un aigle, et qu’il y a peut-être des préfets plus éloquents, ou plus forts en droit administratif. Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort, assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.

Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se compromettre ; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose : sans compter qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement, il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à l’empêcher de tenir.

Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de tout embrouiller et de laisser échapper le plus important ; tandis qu’en s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. À la session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du Conseil Général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans : tout a marché admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste ; au lieu qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte, aurait réussi à tout flanquer à bas.

Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune, et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal qu’un préfet se montre, autrement qu’en locati, dans un bon landau avec de bons chevaux qui lui appartiennent ; et il n’y aura pas un maire socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.

Avec cela, Madame du Carnage est une maîtresse de maison, exceptionnelle, qui aime à recevoir, et qui reçoit admirablement A-t-on assez daubé sur ces pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qui sont restés ici, prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un verre d’eau dans les salons de la Préfecture ! Assurément Bavolet avait d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde, à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Madame Piédegorge, la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et concluait : — Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la République ! — Et il est certain qu’elle avait raison, Madame Piédegorge, et qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.

Mais il y a plus : voici que certaines familles de la haute ville, et du faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture, gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons-le mot, pour le chic de la Préfète,commencent à faire des avances ; il se trouve précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié à la famille de Madame du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à l’heure actuelle, que d’avoir son importance ; la Préfète, qui est une femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement : en sorte que, le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est considérable.

C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement que le Préfet, — et aussi la Préfète, — auront tous les délégués dans la main, et qu’avec un tel appoint, le docteur Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée. Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose, les groupes formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le candidat nécessaire, mais qui, — nous ne nous faisons pas d’illusions,n’est-ce pas ? — est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le carreau.

Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le Plateau-Central ; son départ compromettrait le succès des élections de janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un échec personnel,puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois par conséquent y tenir, et le retenir. C’est donc à toi d’agir au ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey lui-même si, comme la Localité l’insinue, il est exact qu’il soit en train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme : en somme, le Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que d’aller ailleurs risquer de se casser le cou ; et puis quoi ? La Marche est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris seulement et les trains sont commodes ; tu pourrais peut-être lui faire promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le camp immédiatement !…

Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton.
J. Carbonel.


Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche
(Plateau-Certral).
Ma chère amie,

Quelle sale boîte que ce Ministère ! J’espérais voir Waldeck ce matin, j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente le peuple souverain ; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le ministre, ni déjeuné.

J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain ; juste retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je fais, quelquefois, faire antichambre : il est vrai que, ceux-là, je ne les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a diverti mon impatience : dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon d’attente du ministère de l’Intérieur,un solliciteur comme moi était installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui imposait le bon vouloir du ministre, — je n’invente pas, ce ne serait pas drôle, — il copiait de la musique ! Ne trouvez-vous pas, chère amie, qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, fort impressionnantes ? Très certainement cet homme était là hier, et je l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse ; car sans doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein : cet homme est un symbole, et c’est un sage ; en somme, je ferais tout aussi bien de copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de votre oncle Gourdey : il est évident qu’en ce moment les sénateurs peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos sandales sur La Marche, ses pompes, et ses habitants ; mais sait-on jamais de quoi il retourne avec ce vieux ramolli ?…

Maintenant,il y a quelque chose d’admirable ; j’ai vu au Cabinet, où j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem, m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement ; d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois !), avait eu une façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement que j’inspire aux populations républicaines, … Ces gens-là sont étonnants ! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme ; je me donne un mal de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros égoïste ! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants à tous les députés que j’aurai fait élire ! Heureusement que si Gourdey se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien ; il n’a aucune espèce d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que d’écouter les petites histoires de ce fantoche.

Ah ! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple ! Destrem me racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, mais tous en sont capables), venant demander la tête de son préfet : — Nommez-le à une trésorerie générale, c’est ce que je souhaite : comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois, il aura passé aux assises !… — Douce confiance, charmant pays, joli métier !

Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes ; j’ai rencontré avant hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur vénérable en sortait enthousiasmé : — Vous verrez, dans le fond, il y en a de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux !… —

Hier soir, je voulais aller à Tristan et Yseult. mais je n’ai pu avoir de place ; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit Destrem ; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles, tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants…

Tendresses.

P.-J. du C.

Du « Petit Tambour » :

Coupons immédiatement les ailes au nouveau canard échappé de la volière de la rue Piquebœuf : jamais, à aucun moment, il n’a été question de déplacer notre honorable préfet, pas plus que ce haut fonctionnaire n’a eu l’intention de demander son changement.

Nous comprenons fort bien que le maintien du statu quo gêne certains calculs, et que certaines personnes, promptes à prendre leurs désirs pour des réalités, aient eu intérêt à répandre un bruit dénué de toute consistance.

Mais les jésuites de la Localité doivent décidément en faire leur deuil ; M. Jambey du Carnage, solidement attaché à ce département où il a su conquérir de si vives sympathies, restera à la tête du Plateau-Central, pour continuer, avec l’appui de tous les honnêtes gens, son œuvre d’assainissement républicain.

P. c. c.
Franc-Nohain