Le Baromètre de Martin-Martin/5

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Le Baromètre de Martin-Martin
La Revue blancheTome XX (p. 616-621).
LE BAROMÈTRE DE MARTIN-MARTIN

L’Enterrement de la petite Moulineau


À Monsieur Martin-Martin, député du Plateau-Central,
au Palais-Bourbon. Paris,
Monsieur le député,

Sera-t-il permis à un humble desservant d’oser prétendre détourner à son profit l’attention d’un législateur, et vous enlever un instant à vos graves et multiples travaux ? Mais je m’enhardis en songeant qu’au milieu des études et des occupations les plus sérieuses que vous avez assumées pour le bien et la grandeur de notre cher pays, vous condescendez à garder une oreille bienveillante et attentive aux affaires de ce Plateau-Central que vous représentez avec une si parfaite dignité et un éclat auquel, je puis bien le dire, vos prédécesseurs étaient si éloignés d’atteindre.

Peut-être n’ignorez-vous point que la cure de Monistrol, qui compte parmi les plus importantes de votre arrondissement, est vacante par suite du décès du vénérable et regretté archiprêtre, monsieur le curé Grubillot. Lors d’un voyage récent que je fis à la Marche et où j’eus l’honneur de m’entretenir avec M. le Chef du Cabinet de M. le Préfet, ce haut fonctionnaire avait bien voulu me laisser entendre que l’Administration verrait d’un œil favorable ma venue dans cette paroisse, que M. le Préfet avait l’intention de s’en entretenir avec Monseigneur, et qu’en un mot j’étais, si je puis m’exprimer sur moi-même en ces termes, j’étais persona grata à la Préfecture.

Malheureusement, je ne pouvais guère me faire d’illusions sur le sort que ma pauvre candidature rencontrerait à l’Évêché, non pas, certes, que j’aie la coupable témérité d’incriminer Monseigneur, mais je sais trop qu’à ses côtés, dans la personne de M. le vicaire général Foing, tous les prêtres indépendants et d’idées libérales ont un adversaire intraitable et souvent écouté.

Je ne suis pas un ambitieux, Monsieur le député, et si j’avais pu souhaiter, un moment, remplacer M. l’archiprêtre Grubillot, c’était, j’ose le dire, dans l’unique espoir d’apporter dans cette paroisse de Monistrol, encore en proie aux passions de certains dévots exaltés, cet esprit d’apaisement et de tolérance qui doit être, selon moi, celui du prêtre dans son église : ainsi ai-je agi dans ma modeste cure du Trou-Madame, où je me réjouis d’avoir peut-être contribué à faire reporter sur votre nom, lors des élections dernières, les trente-cinq voix qui d’habitude allaient à M. le baron Lambusquet.

Or il me revient qu’à la suite d’intrigues, auxquelles M. le vicaire général Foing ne semble pas être demeuré étranger, Monseigneur aurait nommé, et présenterait à l’agrément de l’Administration, M. l’abbé Barigoule, actuellement desservant à Fraizes. Il répugne à mon caractère, comme à la robe que je porte, d’avoir à dénoncer certaines manœuvres honteuses et la bassesse de certains calculs, mais, pour le bien d’une commune à laquelle vous vous intéressez, je crois de mon devoir de vous avertir. Il ne m’appartient pas de juger M. l’abbé Barigoule, que d’aucuns cependant représentent comme un prêtre sectaire, un intrigant, et un brouillon. Mais ce que je dois vous faire connaître, ce sont les dessous ténébreux de sa nomination. Vous savez qu’en commençant l’édification d’une église sous le vocable du bienheureux Saint-Trophime, M. le curé Grubillot avait compromis à ce point les finances de la fabrique de Monistrol, que l’église reste inachevée, ses fondations à peine sorties, et que la fabrique, sans un sou vaillant, plaide avec l’entrepreneur, et a déjà perdu un premier procès. C’est pour tirer la fabrique de ce mauvais pas, que l’on a songé à M. Barigoule ; M. Barigoule a en effet, — et tout le monde à Monistrol chuchote par quels moyens, — réussi à capter la confiance de la dame Berlain, la propriétaire du beau domaine des Mauminettes, chez qui descendait le baron, quand il venait à Monistrol en tournée électorale ; et alors on escompte, et l’abbé Barigoule a donné à entendre, que, s’il est nommé à la cure vacante, la dame Berlain fera don, des soixante mille francs qui sont nécessaires pour sauver la fabrique.

Je ne doute pas qu’il suffira de vous avoir signalé un pareil état de choses pour que votre haute intervention, tant auprès de M. le Préfet du département qu’auprès de M. le directeur des cultes, empêche l’agrément d’une nomination dont les effets présenteraient tous les caractères d’un scandale public. Peut-être dépendrait-il alors de votre influence que l’Administration, en opposant mon nom à celui de l’abbé Barigoule, en en faisant même au besoin une question de principes, parvînt à triompher, auprès de Monseigneur, de l’hostilité de M. le vicaire général Foing ? Mais croyez qu’en ce moment j’écarte loin de moi toute idée d’un bénéfice personnel, dans une circonstance où je n’ai en vue que la bonne renommée de l’Eglise à laquelle j’appartiens, et qui doit réprouver ces compromissions ; en vue aussi des dangers que de semblables sectaires menacent de faire courir aux institutions établies, auxquelles je m’honore de me proclamer fervemment et respectueusement attaché.

Veuillez agréer, Monsieur le député, l’hommage de votre dévoué serviteur,

Jolly, curé


Monsieur Jambey du Carnage, Préfet, La Marche.

Ci-joint une lettre que je reçois au sujet de la cure de Monistrol. Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ? Et qu’est ce que ce curé qui m’écrit ? Il m’a tout l’air d’un garçon assez débrouillard, mais je me défie des prêtres si malins, et surtout si dévoués : les abbés sont dévoués quand ils veulent être curés, les curés quand ils veulent être évêques, et les seuls évêques républicains sont ceux qui prétendent à l’archevêché ; d’ailleurs vous connaissez, mes sentiments là-dessus ; agréez qui vous voudrez à Monistrol, je m’en désintéresse ; la seule chose à laquelle je tienne, et vous le savez aussi bien que moi, c’est que le curé ne nous embête pas et ne se mêle que de ce qui le regarde ; après cela, qu’il ait ses opinions, et qu’il ne vote pas pour moi, ça m’est égal ; mais qu’il dise sa messe, qu’il reste dans son église, et qu’il nous fiche la paix.

Sentiments dévoués,

Martin-Martin


RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
préfecture du plateau-central
Cabinet du Préfet.


À Monsieur Martin-Martin, député
Monsieur le député,

Comme suite à la demande de renseignements que vous aviez bien voulu m’adresser concernant M. l’abbé Jolly, je m’empresse de vous faire connaître que ce desservant a eu son traitement suspendu en 1895 à la suite de paroles violentes prononcées en chaire contre Monsieur le Président de la République Félix Faure.

Déplacé et envoyé dans la paroisse du Trou-Madame, cet ecclésiastique paraît s’être amendé, et, lors des dernières élections législatives, il a voté, à bulletin ouvert, pour le candidat républicain.

Veuillez agréer, Monsieur le député, l’assurance de ma considération la plus distinguée,

Le Préfet du Plateau-Central,
Jambey du Carnage

P. S. Cet abbé Jolly vient assez souvent à la Préfecture demander des secours pour aller aux eaux ; comme il est le cousin du secrétaire de l’Évêque, le grand rival de l’abbé Foing, il peut quelquefois renseigner d’une façon assez précise mon chef de cabinet sur ce qui se passe à l’Évêché : mais il n’est pas intéressant.

Ce qu’il vous a écrit de la nomination de Barigoule est exact ; mais il ignore que cela a été combiné par moi, d’accord avec l’évêque. L’abbé Barigoule est un garçon très intelligent, et qui ne nous créera aucun ennui ; sa nomination me permet d’obtenir, — donnant, donnant, puisque nous ne pouvons rien traiter autrement avec l’Évêché, — le déplacement du curé de Cantelles ; enfin il est entendu que si la fabrique a les soixante mille francs, les délégués sénatoriaux de Monistrol, qui sont fabriciens, voteront pour notre candidat.

Croyez, mon cher député, à mes meilleurs sentiments,

Jambey
Extrait du Journal Officiel (Chambre des députés, Compte-rendu in extenso des débats. Séance du 7 décembre).
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M. Tourgnol…… les jésuites de toute robe, de tout calibre, et de tout poil ! (Violentes protestations au centre ; ricanements sur les bancs de droite.)

M. Martin-Martin essaie de prononcer quelques paroles qui se perdent dans le tumulte.

M. Coutant. M… !

M. le Président. Le parti-pris est évident !

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De « La Localité » :

l’écœurement

Nous recevons la lettre suivante :

Monsieur le Rédacteur,

Une surexcitation facile à comprendre agite en ce moment notre population de Chaumettes ; voici les faits : l’instituteur Moulineau, qui vient de perdre une petite fille de deux ans et demi, a annoncé publiquement qu’il voulait un enterrement civil. Assurément toutes les opinions sont libres, même les moins respectables ; mais il y a cependant des limites où le scandale ne devrait pas être permis. On frémit en effet en pensant que c’est à de semblables hommes, aveuglés par l’esprit de parti, caudataires et prisonniers de la franc-maçonnerie, ce sont eux à qui nous devons confier le soin de former le cœur et l’âme de nos enfants. On frémit en songeant aux générations qu’un semblable enseignement nous prépare, et l’on ne peut s’empêcher de relever dans les annales de la criminalité, depuis que Dieu est banni de l’école, la précocité de jour en jour plus effroyable dont font preuve les plus récentes recrues de l’armée du vice. Mais en ce moment, ce que nous voulons simplement constater, c’est que l’instituteur Moulineau est la créature de Martin-Martin, et que l’enterrement civil de la petite Moulineau prend une signification toute particulière, au lendemain du jour où, dans la discussion du budget des cultes, Martin-Martin s’est affirmé avec l’attitude violente dont le Journal Officiel nous apportait hier les lamentables échos. À coup sûr, nous serions les premiers à déplorer qu’un enterrement, quel qu’il soit, pût servir de prétexte à des manifestations toujours regrettables ; mais j’ai cru devoir vous signaler ce qui se passait, pour que les responsabilités, le cas échéant, soient bien établies, et que les honnêtes gens de tous les partis voient et sachent de quel côté est venue la provocation.

Un père de famille

Du « Petit Tambour » :

touchante manifestation

On nous écrit de Chaumettes :

Monsieur le Rédacteur,

L’enterrement de mademoiselle Moulineau, la charmante enfant de notre pauvre ami, le distingué instituteur de Chaumettes, a eu lieu ce matin au milieu d’un concours considérable, d’une foule respectueuse et recueillie venue pour témoigner de sa sympathie à la douleur de M. Moulineau, et aussi à la fermeté et à la dignité de sa conduite dans cette douloureuse circonstance. Disons tout de suite que, contrairement aux bruits qui avaient été répandus, nulle note discordante n’est venue troubler cette manifestation à la fois imposante et touchante, et qu’en dépit des provocations souterraines de certaines personnalités dont il serait aisé de soulever le masque, les sectaires les plus intransigeants ont eu la sagesse ou la pudeur de ne pas bouger.

Au cimetière, un éloquent discours a été prononcé par M. Bedos, conseiller municipal à Marseille, et ami personnel de M. Moulineau. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire cette superbe improvisation, où, dans un langage élevé et vibrant d’émotion, M. Bedos a montré la marche ascendante de l’esprit humain, se dégageant progressivement de toute mainmise, de toute superstition mesquine et avilissante, pour affirmer un Idéal supérieur que réalisera l’Individu parfait et tel que l’aura conçu et formé la Société égalitaire.

L’assistance s’est retirée profondément impressionnée.

Un habitant

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
commissariat spécial
des chemins de fer
          

Le Commissaire spécial de La Marche,
à Monsieur le Préfet du Plateau-Central.

Conformément aux instructions que vous m’aviez données, je me suis rendu hier à Chaumettes, où certaines manifestations paraissaient à craindre, à l’occasion des obsèques de l’enfant Moulineau, fille de l’instituteur. J’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’il ne s’est produit aucun incident de nature à motiver mon intervention. Dans le cortège, assez peu nombreux, j’ai relevé la présence de tous les fonctionnaires de Chaumettes, à l’exception du receveur d’enregistrement et du conducteur des ponts et chaussées. Sur la place de l’église, où le convoi était forcé de passer, un groupe formé de MM. Coulon, l’ancien adjoint au maire, Tardieu, notaire, et Boulet, maréchal-ferrant, ont affecté de ne pas se découvrir devant le cercueil ; je dois dire que cette attitude est généralement blâmée.

Au cimetière, un conseiller municipal de Marseille, M. Bedos, camarade d’enfance de M. Moulineau, et qui était de passage pour son commerce, a prononcé un discours, où je ne vois rien de particulier à signaler ; j’ajouterai que cette allocution, bien quelle ne m’ait point paru dépourvue de qualités littéraires et même oratoires, n’a pas semblé produire un grand effet. Un incident plutôt comique a marqué la fin de la cérémonie ; quand M. Bedos a eu terminé de parler, un vieillard s’est approché, qui paraissait extrêmement ému, mais légèrement pris de boisson ; il avait l’air de vouloir, à son tour, prononcer quelques mots ; mais tout à coup, il s’est borné à jeter violemment dans la tombe ouverte son chapeau qu’il tenait à la maim, et en s’écriant : — N… de D… ! — puis s’est retiré en sanglotant. Ce vieillard serait un nommé Gourd, receveur buraliste, père de Mme Moulineau, et qui adorait sa petite fille et filleule, la petite Moulineau. En résumé les cléricaux en ont été pour leurs menaces, qui n’ont atteint personne, et j’estime même qu’il sera inutile de déplacer l’instituteur Moulineau, ainsi que vous en aviez bien voulu examiner l’éventualité, avant les vacances de Pâques.

Le Commissaire Spécial,
Laflize.

P. c. c.
Franc-Nohain