Le Bec en l’air/Contre les chiens

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CONTRE LES CHIENS [1]


— Moi qui adore la plupart des bêtes, j’ai toujours professé une ardente répulsion pour le chien, que je considère comme l’animal le plus abject de la création.

Le chien est le type de l’animal larbin, sans fierté, sans dignité, sans personnalité.

… Une dame pleurarde et sentimenteuse interrompit ma diatribe :

— Oh ! le bon regard humide des bons toutous ! larmoya la personne. Comme ça vous console de la méchanceté des hommes !

Il n’en fallut pas plus pour me mettre hors de moi.

Les bons toutous ! Ah ! ils sont chouettes, les bons toutous !

Le chien est aimant et fidèle, dit-on, mais quel mérite à s’attacher au premier venu uniquement parce qu’il s’intitule votre maître, beau ou laid, drôle ou rasant, bon ou mauvais ?

On a vu des chiens, dit-on encore, se faire tuer en défendant leur maître contre un bandit.

Parfaitement, mais le même chien aurait pu être aussi bien tué en attaquant l’honnête homme pour le compte du bandit, si ce bandit avait été son maître et si l’honnête homme avait détenu l’indispensable revolver.

Le chien est un pitre qui fait le jacque pendant des heures, pour avoir du susucre.

C’est un lâche qui étranglerait un bébé sur le moindre signe de sa fripouille de patron.

Dans tout chien, il y a un fauve, mais un fauve idiot qui, sans l’excusable besoin d’une proie personnelle, fait du mal pour la quelconque lubie d’un tiers.

Le chien est lécheur : il lèche tout.

Il lèche la main qui lui donne un morceau de pain.

Il lèche la botte qui vient de lui défoncer trois côtes.

Il lèche bien d’autres choses, le cochon !

Et bien d’autres choses encore, le salaud !

Le chien a un instinct épatant, mais une âme de boue.

Ah ! quelle différence avec le chat, avec l’admirable chat !

Je sais par cœur tous les vers que les poètes ont faits sur les chats, les vers de Gautier, de Baudelaire, de Rollinat, et même tout le délicieux volume que leur consacra notre bon Raoul Gineste.

Ah ! les chats ! j’aime leur allure harmonieuse, forte, câline et souple.

J’aime leurs attitudes de mystère et de fierté.

Essayez de les frapper, ceux-là, même en jouant, et vous verrez quels crocs surgis et quelles griffes !

Ah ! les chats ! En voilà qui en remontreraient à Maurice Barrès pour l’individualisme et la culture du Moi !

… Mais non, il est généralement convenu que le chien est un bon toutou, et le chat, à peu d’exceptions près, une sale bête !

· · · · · · · · · · · · · · ·

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, mon excellent ami le vicomte A. Bry d’Abbatut se refusait farouchement à partager mon horreur du chien.

Le chien, disait-il, avait du bon, beaucoup de bon.

Pour sa part, il était heureux de posséder Médor, un excellent terre-neuve qui avait vu naître son enfant, le petit Henri, et pour lequel Henri, Médor se serait fait hacher menu.

— Quand Médor est auprès d’Henri, je suis tranquille, aussi tranquille que si j’avais Henri dans mes bras.

Or, savez-vous ce qui arriva, la semaine dernière, dans la vaste propriété que possède mon ami le vicomte A. Bry d’Abbatut sur la côte d’azur ?

Non.

Eh bien, je vais vous le dire.

On avait donné au jeune Henri (trois ans et demi), déjà très assoiffé de sport, une petite voiture et un petit harnachement, le tout destiné à son véhiculage par l’excellent Médor.

Médor fut enchanté de cette combinaison.

Peu de chevaux, et non des moindres, se seraient aussi correctement comportés.

Oui, mais un jour que Médor trimballait Henri dans sa petite voiture, sur un chemin longeant une rivière, il arriva qu’un jeune ramoneur piémontais eut l’idée de faire une pleine eau dans la dite rivière.

Le terre-neuve, n’écoutant que son atavique instinct, ne balança pas une seconde.

Il se jeta à l’eau, lui, son attelage et le jeune Henri.

Et cet imbécile de chien, pour sauver un Savoyard [2] qu’il n’avait jamais vu de sa vie et qui, d’ailleurs, ne courait aucun danger, n’hésitait pas à noyer l’enfant confié à sa garde !

· · · · · · · · · · · · · · ·

Autre histoire pour corroborer mon dire :

Un monsieur marié se promenant un matin avec son chien (une bête fort intelligente à laquelle il tenait comme à ses prunelles), rencontra une jeune femme très séduisante et d’abord facile.

Si facile, que cinq minutes après la rencontre, le monsieur marié et la drôlesse se préparaient à entrer dans le domicile d’icelle.

Tom avait suivi le couple luxurieux.

Mais la dame refusa l’entrée de ses appartements au toutou.

— Qu’à cela ne tienne ! fit le monsieur.

Et d’un grand coup de pied dans le derrière, il intima au chien l’ordre de regagner sa demeure.

Tom s’éloigna.

· · · · · · · · · · · · · · ·
(Passage interdit par la censure.)
· · · · · · · · · · · · · · ·

Une demi-heure s’était à peine écoulée, que retentissait un léger grattement contre l’huis de la courtisane.

— Laisse-le tout de même entrer ! implora le monsieur.

Et il ouvrit la porte lui-même.

C’était, en effet, le bon Tom qui se trouvait là, le bon Totom, mais pas seul.

Le bon Tom était flanqué de la femme du mari adultère et de M. le commissaire de police du quartier.

Tenace à son vieux renom de fidélité, Tom éprouvait la plus âpre horreur pour toute espèce de trahison, même la conjugale.

Et il venait de mettre en pratique ses principes héréditaires !

— Mais, pourra-t-on objecter, par quel ingénieux procédé Tom avait-il pu décider l’homme de police à se déranger ?

Sans doute, il avait pris comme interprète son propre collègue… le chien du commissaire.

Ce qui prouve, une fois de plus, qu’on n’est trahi que par les chiens !

  1. Il n’est, bien entendu, nullement question dans cette diatribe des chiens de nos lecteurs.
  2. J’ai dit plus haut que le ramoneur était Piémontais. La voilà bien, l’unité italienne !