Le Bec en l’air/Ilotes modernes

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ILOTES MODERNES


Tous les bons citoyens qui ont le souci de relever, au physique et au moral, la race de France, applaudiront, comme moi, à l’énergique campagne qu’on commence à mener dans l’Université contre les abus des spiritueux de toute sorte.

Dans les écoles normales, où se forment nos futurs instituteurs, ont lieu des conférences démontrant les dangers de l’alcool et les moyens d’enrayer les déplorables habitudes d’intempérance qui s’infiltrent chaque jour, de plus en plus avant, dans nos mœurs.

À partir de l’année prochaine, l’éducation anti-alcoolique aura pénétré dans tous les lycées, collèges, écoles, etc., etc., de France.

Bravo ! Monsieur Combes, bravo !

Mais ce n’est pas tout que la conférence ; le livre doit aussi prêter son concours à cette œuvre moralisatrice.

Un De pochardis illustribus, paraît-il, est sous presse.

Les jeunes gens indignés y liront la vie des célèbres poivrots qui déshonorèrent l’humanité, depuis Noé jusqu’à…

(Chut, ne nous brouillons pas avec une nation amie, ou réputée telle !)

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Il ne faudrait pas, pourtant, que MM. les Universitaires, instigateurs de ce mouvement, s’imaginassent l’avoir inventé de toutes pièces.

Avant eux, bien avant eux, les instituteurs lacédémoniens, mettant la pratique au-dessus de la théorie, avaient coutume d’enivrer devant leurs élèves plusieurs ilotes (et non pas pilotes, comme on l’écrit parfois à tort.)

Ce spectacle dégoûtait tellement les jeunes Lacédémoniens que, plutôt que d’accepter la moindre consommation, ils préféraient se faire dévorer la poitrine par des renards en bas âge.

Un tel résultat ne vous semble-t-il pas bien fait pour encourager la pratique de cette leçon de choses renouvelée des Grecs ?

Oui, n’est-ce pas ?

Mais, il n’y a plus d’ilotes, dites-vous ?

Tous gens libres, alors ?

Vous n’êtes pas difficiles, vous, si vous considérez la société moderne comme dénuée d’esclaves.

Vous avez lu ça dans le si subtil et tant personnel Paul Leroy-Beaulieu, un jeune économiste de beaucoup d’avenir.

… Revenons à notre sujet.

Mettons, il n’y a plus d’ilotes !

Mais il existe toute une classe de citoyens gémissant dans la détresse. Je veux parler des professeurs que l’Université chassa de son sein pour cause d’ivrognerie.

Tous les pédagogues se trouvant dans ce cas éprouvent d’extrêmes difficultés à trouver une autre place, soit dans la diplomatie, soit dans les conseils d’administration des Compagnies de chemins de fer.

Ne voilà-t-il pas une situation toute faite pour eux, ces bons types de vieux poivrots !

On ferait, du même coup, en les saoulant devant la studieuse jeunesse, deux bonnes œuvres.

On moraliserait les adolescents tout en flattant les goûts de braves individus des plus intéressants, en somme.