Le Bec en l’air/Infâme calomnie

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INFÂME CALOMNIE


La première chose que je lus, aujourd’hui, en me réveillant, fut un article publié par un grand journal du matin et signé du nom de Graindorge (pseudonyme, m’a-t-on affirmé, de notre grand dramaturge national Alfred Capus).

Cet article n’était autre qu’un dialogue entre M. Bertillon et sa bonne, dialogue roulant sur la pantelante question de la dépopulation en France.

Cette conversation entre sa servante et le chef du service anthropométrique avait-elle eu lieu réellement, ou bien si elle n’était que le fruit de l’imagination de M. Graindorge ?

Voilà ce que je résolus sur le champ d’élucider.

Car les journaux les plus graves se sont mis, depuis quelques temps, à publier des badinages écrits parfois sur un ton sérieux auquel le lecteur bénévole — tel moi — se laisse prendre.

D’après l’article en question, la bonne de M. Bertillon, jeune fille fort dévouée à son maître, se serait décidée, de concert avec un aimable soldat, son cousin, à faire œuvre de chair dans le but de relever un tantinet (on fait ce qu’on peut) la courbe de la natalité française.

… Une heure ne s’était point écoulée et je sonnais à la grille de l’élégante villa qu’occupe à Auteuil l’infatigable mensurateur.

Une jeune servante, accorte à souhait, vint à la porte.

Tout d’abord (et peut-être parce qu’elle n’avait pas encore ouvert la bouche), je ne remarquai pas que la gentille bonne était lotie d’un fort accent alsacien.

Ce n’est qu’après.

— M. Bertillon ? fis-je d’une voix insinuante.

— Il n’est pas ici, monsieur, il est à son affaire d’entrecôte aux pommes et de riz.

Je crus comprendre, comme aurait pu le faire n’importe quel Français adulte, que cette affaire d’entrecôte aux pommes et de riz cachait que M. Bertillon prenait sa matutinale pâture.

— Comment ! m’effarai-je un peu, M. Bertillon déjeune si tôt !

— Je ne vous dis pas que M. Bertillon déjeune, je vous dis qu’il est à son affaire d’entrecôte aux pommes et de riz !

— J’entends bien, mais…

Je n’achevai pas : j’avais compris !

La jeune enfant des chères provinces perdues voulait dire anthropométrie !

Brave fille, va !

Alors, n’ayant pas M. Bertillon sous la main, ce fut elle que j’interviewai.

La petite bonne lut attentivement l’article de M. Graindorge, que je lui tendis.

Elle entra dans une vive colère et s’exprima, sur notre confrère, avec une trivialité peu commune et un rare bonheur d’invectives. Cela, bien entendu, tempéré par la douce musique de sa prononciation alsacienne.

L’accent de la sincérité brochait sur le tout.

M. Bertillon, que je rencontrai lui-même peu après, m’affirma qu’il ne fallait voir en l’article de M. Graindorge qu’une aimable facétie, une galéjade, comme dit Auguste Marin.

Il ajouta même, sur le compte de sa jolie petite bonne, une réflexion personnelle non dénuée de piquant mais impossible à insérer dans un ouvrage qui se respecte.

C’est dommage !