Le Bec en l’air/L’École Scarron

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L’École Scarron

L’ÉCOLE SCARRON


Tous les économistes s’inquiètent, à bon droit, du sombre état où patauge l’agriculture française.

Le blé récolté chez nous ne peut soutenir la concurrence des blés de Russie, d’Amérique et d’Australie.

Les fermiers, ne gagnant plus d’argent, se voient dans l’impossibilité de payer leurs propriétaires. Ces derniers donnent impitoyablement congé à leurs fermiers et ne trouvent plus à louer leurs terres.

Dans beaucoup de districts, les champs, n’étant pas cultivés, tendent à se transformer en forêts vierges, ou tout au moins demi-vierges.

Ah ! tout cela n’est pas gai !

Les publications spéciales, journaux, revues, brochures, s’évertuent à chercher la cause du mal et à trouver le remède qu’il serait urgent de lui appliquer.

Paul Leroy-Beaulieu, un garçon remarquablement intelligent, est d’avis qu’on mette un gros impôt sur les produits agricoles étrangers.

Les campagnards français pourraient alors augmenter leurs prix de vente et, d’après le savant économiste, leurs bénéfices s’accroîtraient d’autant.

Le pain à vingt sous la livre, voilà l’idéal de P. L.-B. !

Quelques théoriciens ont attribué la crise à d’autres causes et proposent de sagaces réformes. Tous ces gens sont plus bêtes les uns que les autres. Le malaise dont souffre notre culture nationale ne date pas d’aujourd’hui. Déjà, Louis XIV[1], inquiet de la mauvaise tournure que prenaient les choses paysannes, avait, à cet égard, exigé des tuyaux de son vieux Sully, en qui il avait toute confiance, et Sully lui avait répondu, en imitant l’accent de Dupuis :

— Sire, l’agriculture manque de bras. Voilà de quoi elle manque, l’agriculture !

Je ne suis pas de ceux qui trouvent ce mot de Sully Prud’homme.

Au contraire, on ne saurait mieux mettre le doigt sur la plaie.

L’agriculture manque de bras.

Elle ne manque que de ça, mais elle en manque bien.

C’est pénétré de cette vérité qu’un groupe important de philanthropes vient de fonder l’École Scarron. L’École Scarron, comme l’indique son nom, est instituée pour recevoir les jeunes culs-de-jatte français et leur fournir une instruction agronomique conforme aux vieilles traditions aussi bien qu’aux progrès les plus récents de la science moderne. L’agriculture manque de bras, mais elle ne manque pas de jambes. Les culs-de-jatte suffiront donc amplement, et sans déchet regrettable, au relèvement de l’agriculture en France. Messieurs les fondateurs de l’École Scarron m’ont prié de faire part de leur entreprise à ma nombreuse clientèle. Voilà qui est fait. Ajoutons que l’envoi du moindre cul-de-jatte sera accueilli avec reconnaissance.

  1. Ou peut-être Henri IV. La prochaine fois que j’irai à la

    Bibliothèque nationale, je m’en informerai.