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Le Berger et César

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LE BERGER ET CÉSAR[1].

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes
Panaque sylvanum que senem nymphasque sorores.

Virgile. Georg. liv. 11.

Le vent qui vient de Rome, en se jouant, caresse
Aux bords du Rubicon, les flexibles roseaux,
Et le saule argenté dont le sommet s’abaisse
Comme pour se mirer dans le cristal des eaux ;
Avec un doux murmure, il fait sur son passage
Onduler mollement l’herbe verte des prés,
Et frissonner le tremble au mobile feuillage ;
Il soulève parfois les longs cheveux dorés
Du pâtre adolescent, qui, couché sur la rive,
Enfle ses chalumeaux aux rustiques accents,
Et ne demande rien que sa chanson naïve
Pour charmer son repos et ses jeux innocents.


Le vent qui vient de Rome en frémissant augmente ;
Plus saccadé, plus vif, il courbe les roseaux ;
Son souffle est maintenant une voix gémissante ;
Il ride et rembrunit la surface des eaux ;
Il hérisse en passant la sauvage crinière
D’un cheval aux flancs noirs, monté par un guerrier,
Par un guerrier romain, qui sombre et solitaire,
Sur la rive longtemps arrête son coursier.

Mais, ô jeune berger, quelle est cette folie
D’interrompre soudain ta rustique chanson,
Pour couvrir d’un regard de terreur ou d’envie
Ce romain à l’œil d’aigle, au large et vaste front ?
Sans doute, comme Mars, en agitant ses armes,
Il soulève d’un mot mille peuples divers ;
Un de ses pas suffit pour livrer aux alarmes
Le monde et la cité reine de l’univers ;
Il est plus grand qu’un roi, plus qu’un consul de Rome ;
Le nom qu’il doit un jour léguer à l’avenir,
Aux peuples suffira pour faire un dieu de l’homme
Que d’un pouvoir sans borne ils voudront revêtir ;
Mais, de ce Mars romain observe le teint pâle ;
Vois ce front déjà nu, sillonné par les ans,
Sur lequel est empreinte une marque fatale
Annonçant, je ne sais, quels destins menaçants ;
Puis, dans l’humble ruisseau qui près de toi murmure,
Regarde ton visage et ton corps vigoureux ;
Regarde cette forme à la fois mâle et pure,
Et cesse d’accuser ta fortune et les Dieux :

Songe que tu seras jeune et robuste encore,
Que la vie à longs flots coulera dans ton sein,
Que tu t’éveilleras aux rayons de l’aurore,
Joyeux comme l’oiseau messager du matin,
Quand la tombe sur lui sera déjà fermée,
L’écrasant de son poids comme un autre mortel ;
Et ne dis pas, enfant, qu’au moins sa renommée,
Luira dans l’avenir comme un phare éternel ;
Ah ! sans doute, il aura d’illustres funérailles,
Et les peuples, pareils à des gladiateurs,
Pour honorer sa mort livreront des batailles
Où les vaincus seront plus grands que les vainqueurs ;
Tandis que le silence et l’oubli sur ta cendre
Règneront à jamais, et que l’oiseau des champs
Et le maigre grillon se feront seuls entendre
Autour de ton sépulcre, insensible à leurs chants ;
Mais élève tes yeux, mesure l’étendue
De ce ciel si profond, de ce monde sans fin,
Où la vue étonnée erre comme perdue ;
Et songe que la voix de tout le genre humain,
Acclamant ou pleurant le héros qu’il adore,
N’est pas plus, au milieu de cette immensité,
Que celle du pinson et du grillon sonore
Sur le tombeau d’un pâtre, en un beau jour d’été.

Reprends, jeune berger, ta douce insouciance,
Reprends tes chalumeaux et ta simple chanson ;
Laisse, laisse passer, dans ton indifférence,
Ce romain à l’œil d’aigle, au large et vaste front,

Sinistre précurseur d’une farouche armée
Qui va porter au loin la guerre et le trépas ;
Et, quand du toit voisin montera la fumée
Annonçant les apprêts de ton simple repas,
Quand l’ombre des grands monts descendra dans la plaine ;
Rassemble tes brebis, et regagne à pas lents,
Sans ennui, sans regret, le rustique domaine
Où tes pères sont nés, où naîtront tes enfants.

H. Gomont.

  1. Il y a quelques années, M. Gérôme exposa un tableau représentant César au moment de passer le Rubicon. Le futur Dictateur est à cheval et immobile. Un jeune pâtre, assis sur la rive, le regarde avec une curiosité inquiète. La brise soufflant du point vers lequel César va se diriger, courbe les herbes du fleuve et semble vouloir faire rétrograder le général rebelle.