Le Berger extravagant/Livre 13

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Quand la nappe fut levee, le juge demeura assis pres de la table, et quelques autres s’assirent à costé de luy. Pour Clarimond il se tint debout, et Carmelin ayant faict faire silence, comme s’il eust esté l’huissier du barreau, ce docte advocat commença de parler ainsi. S’il n’estoit demeuré au monde qu’une memoire confuse de tant de livres fabuleux que l’antiquité a produits, et que l’on en vist seulement les tiltres quelque part, je n’aurois pas sujet de me fascher contre une chose qui n’auroit aporté du dommage que dans son siecle, et qui ne seroit pas venu perdre encore cettuy-cy : mais maintenant que je considere que les plus absurdes resveries du monde ont vescu d’avantage que ceux qui les tenoient pour des articles de foy, et ont esté portees jusques à nous, encore que nostre religion les condamne, je ne me puis empescher de parler et de monstrer le peu de raison que l’on a de tenir tant d’impertinences pour des oracles. Le mal nous doit presser infiniment, car non seulement l’on estime ces vieilles follies, mais encore tous les jours il se trouve des hommes qui en veulent faire de nouvelles à leur imitation. Voila pourquoy n’ayant point d’autre soin que de servir au public, et principalement à quelques particuliers, qui se plaisent à lire et à composer de semblables ouvrages, j’ay entrepris de leur remonstrer combien ils perdent de temps, et quelles impertinences se treuvent dans les romans et dans la poësie. Qui voudroit parler de tous les poëtes antiens ne verroit d’aujourd’huy la fin de son discours ; il faut que je m’attaque seulement aux principaux de la bande, et que je fasse venir le premier Homere qui est appellé prince des poëtes grecs. Il ne faut que lire son iliade et son odyssee pour trouver toutes les sottises qui se peuvent imaginer ramassees ensemble. Je ne veux point alleguer contre luy qu’il a renversé toute l’histoire, et qu’au lieu que l’on tient que les troyens vainquirent les grecs, il a feint que les grecs vainquirent les troyens pour honorer sa patrie. Il y a tant de choses à dire contre luy que cela doit estre oublié. Que l’on lise tous ses ouvrages, et l’on y trouverra moins d’invention que dans ceux de nos vieux chevaliers de la table ronde. Tout le sujet de l’iliade est en bref que Briseis ayant esté ostee à Achile, il se tint solitaire dans son vaisseau, sans vouloir plus aller aux combats, pendant lequel temps les troyens firent

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plusieurs sorties sur les grecs, où les grecs ayant en fin du pire, ils eurent recours à ce fils de Pelee, qui ne voulut point prendre les armes jusques à tant que son amy Patrocle fust mort. Apres il vainquit Hector en un combat de seul à seul, et ayant attaché son corps au bout de son char le traisna par tout le camp. Bien que ce nom de l’iliade semble promettre un entier recit du siege d’Ilium qui est une forteresse que l’on prend pour toute la ville, Homere n’en met ny le commencement ny la fin, et si d’autres poëtes ne l’avoient dit l’on n’en sçauroit aucune chose. C’estoit avoir bien peu d’esprit que de ne mettre pas la cause ni le progrez de tant de mouvements. Cela luy eust cousté fort peu. Il ne faloit que le faire reciter par quelque antien capitaine à quelque nouveau venu ; au lieu qu’à peine sçavons nous ce qui a esté faict en un mois ou deux de guerre, nous eussions sceu ce qui avoit esté faict en dix annees et au delà, car il dit que le siege de Troye dura autant, ce qui empesche bien nostre esprit à sçavoir comme les uns et les autres avoient pu tenir bon si long temps, et qu’elles belles avantures ils avoient euës. Il vaudroit mieux qu’Homere se fust amusé à parler de cela pour nous donner un ouvrage parfaict, que d’avoir entrepris aussi celuy de l’odyssee. Mais ce n’est icy rien encore, car l’on peut dire qu’il est mort sur ses desseins, ou que l’on a perdu une partie de ce qu’il avoit faict. Il faut se contenter si ce qu’il nous a laissé a quelque chose de loüable. Au lieu de faire passer dans l’olympe la guerre que ses dieux imaginaires veulent mener l’un contre l’autre, il les faict venir combattre parmy les hommes. Il leur fait dire des injures l’un à l’autre, et leur fait faire des impertinences si grandes que je ne sçay comment les grecs qui les adoroient les ont pû souffrir. Comme si les grecs et les troyens estoient les seuls hommes qui fussent au monde, il ne faict les dieux attentifs qu’à ceux là. Ils ne parlent jamais des autres qui pouvoient estre en grande quantité parmy toute la terre, et desquels ils estoient aussi bien obligez d’avoir du soin. Ils ne songent qu’à faire battre ces deux peuples, et s’assemblent à tous coups pour cet effect, et bien qu’il y en ayt autant pour un party que pour l’autre, ils n’ont pas assez d’esprit pour accorder ce differend et empescher la ruine des plus signalez heros qui fussent dans les troupes. Pensez vous que c’est un bel exemple pour les hommes de voir que Jupiter et Junon se querelloient à toute heure, bien que ce fust le frere et la seur, et le mary et la femme. Que c’est un beau conte que celuy que faict Jupiter à cette deesse, lors que pour la menacer, il luy demande si elle ne se souvient pas du temps qu’estant fasché contre elle, il l’avoit attachee en l’air luy pendant deux enclumes aux pieds ? Ne la faisoit il pas beau voir en cet estat, et cette invention n’estoit elle pas digne d’un dieu ? C’estoit le moyen de faire alonger sa femme d’une toise. Elle estoit aussi

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fort bonne yvrogne sse ; quand elle estoit faschee, Vulcan n’avoit qu’a luy presenter à boire pour l’apaiser, et elle sçavoit bien faire endormir son mary pour aller tandis executer tous ses desseins, car bien qu’il fust roy des dieux et des hommes, il ne sçavoit pas ce qui se passoit au monde lors qu’il dormoit. Quant aux embellissemens qui sont dans cette iliade, vous trouverez qu’ils sont tous d’une mesme sorte, et qu’Homere n’a point d’autres figures poëtiques que des similitudes, tellement qu’il ne sçauroit parler du moindre combat qui se fasse en l’armee sans en mettre quelqu’une : mais ce qui est fort ridicule, c’est qu’elles sont toutes d’une mesme façon. Vous verrez par tout qu’un homme qui tombe blessé à mort, est comparé à un arbre abatu par le vent ou par un coup de coignee : et ce qui est encore une chose fort ennuyeuse, c’est que presque à chaque page vous trouverez que quelque heros se jette de fureur sur ses ennemys, et qu’il est tousjours comparé à quelque beste farouche qui se jette sur un troupeau de moutons, où à quelque oyseau de proye qui fait la guerre aux autres, et qui mange les petits. Si de semblables comparaisons ne se trouvent dans le livre plus de quatre cent fois de bon compte, je veux que l’on ne me tienne jamais pour veritable. Outre cela il y en à d’autres qui ne sont pas si frequentes, mais aussi sont elles les plus impertinentes du monde. Les grecs marchans en champ de bataille sont comparez à des gruës qui volent par troupes, et en un autre endroict faisant beaucoup de bruit au tour de Sarpedon qui venoit d’estre mis à mort, ils sont comparez aux mousches qui bourdonnent autour des terrines pleines de laict et des eclisses à fromage. Un peu apres il y à la plus vilaine et la plus salle comparaison qui se puisse dire. Ceux qui tiroient les uns contre les autres à qui auroit le corps de Patrocle, sont comparez aux valets d’un courroyeur qui enyvrent de graisse une peau de bœuf pour la rendre souple, et tirent d’un costé et d’autre avec les ongles pour l’estendre en rondeur. Pource qui est du langage d’Homere, il faut juger qu’il n’est pas d’un grec fort pur et fort elegant, car s’il y à eu sept citez qui ont disputé à qui seroit celle que l’on tiendroit pour la sienne, c’est qu’il s’est servy de beaucoup de dialectes differens, tellement que l’on n’a pû juger de quel païs il estoit ; et je vous laisse à penser quelle grace cela auroit si un de nos poëtes pour accommoder ses rimes et ses cadences, mesloit parmy les mots françois, des mots gascons, picards, champenois, et normans. Cependant ce prince des poëtes grecs qui à fait une semblable chose, ne laisse pas d’estre estimé par tout, et l’on me representera que de tres-celebres autheurs croyent avoir beaucoup orné leurs discours lors qu’ils se sont servis de quelqu’un des siens, et si l’on leur demande pourquoy ils le loüent, ils diront que c’est pource qu’il est remply de sentences : mais quelles sentences sont

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ce à vostre avis ? C’est comme par exemple qu’il n’est pas raisonnable qu’un prince qui à la charge des autres s’amuse à dormir où à ne rien faire ; que Jupiter fait aysement connoistre sa puissance aux mortels faisant regner celuy qui luy plaist, et que c’est beaucoup d’honneur aux hommes de mourir pour leur p aïs ; y a-t’il quelque paysan qui n’en puisse dire autant ? Tout homme qui sçait parler le peut bien faire, car la raison nous dicte cela mot pour mot, sans chercher du secours dans la philosophie, et sans orner son langage par les fleurs de rhetorique. Il y en a assez qui se servent d’exemples tirez d’Homere pour des discours moraux et politiques, comme de dire qu’Agamennon souhaitoit d’avoir dix Nestors, que Diomede souhaittoit un compagnon pour accomplir son entreprise, et autres choses pareilles. Ils apliquent cela diversement à leurs sujets : mais qu’est-ce que cela peut faire à sa recommendation ? Y a-t’il là quelque chose de si esmerveillable ? Les moindres choses du monde peuvent estre ainsi apropriees. L’on me remonstrera que quand Homere ne seroit pas estimé pour le langage, il le devroit estre tousjours pour les preceptes excellens qu’il donne aux gens de guerre, et que les lacedomiens qui ne s’adonnoient qu’aux armes disoient que c’estoit leur vray poëte, mais qu’Hesiode qui ne traittoit que de choses champestres n’estoit que le poëte des ilotes leurs esclaves. Les pedans ne manqueront pas aussi de me representer ce qu’ils font retentir si haut dedans leur chaire, et que l’on treuve escrit dans tant de livres, que s’estant trouvé un coffre fort riche parmy les meubles de Darius, Alexandre ne trouva rien de plus digne d’y estre enfermé que son iliade d’Homere qu’il avoit tousjours sous le chevet de son lict : mais quand cela seroit vray, je diray que le livre n’en est pas meilleur et que ce prince s’en contentoit à faute d’autre : car y a-t’il aparence que luy qui estoit si grand capitaine fist estime des discours de guerre qui avoient esté escrits par un homme qui jamais n’y avoit esté, et qui parle des armes avec tant d’impertinence, qu’un petit escolier qui voudroit faire un roman en ce temps cy, ne commettroit pas tant de fautes de jugement. En sçauroit on voir de plus grandes que de faire compter de longues histoires à ses heros sur leurs genealogies, ou de leur faire tenir d’autres discours au milieu de leurs combats, lors qu’ils ne pouvoient pas seulement avoir d’haleine pour respirer, et que les autres qui estoient dans la meslee ne leur donnoient pas ce loisir ? N’est-ce pas encore une impertinence de faire qu’Helenus voyant que les troyens avoient du pire avertit Hector d’aller encharger à Hecuba de faire des prieres à la deesse Minerve ? Que n’y alloit il luy mesme, luy qui estoit prophete ? Estoit-ce la raison que ce grand capitaine quittast ses soldats pour aller faire un message qu’un simple goujat eust pû faire ? Et cependant Hector est si badin

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qu’il retourne à Troye où il s’amuse encore long-temps à parler à sa femme et à voir joüer son fils tandis que les grecs font beaucoup de carnage. Alexandre estoit trop grand d’esprit et de courage pour trouver cecy à propos, et je ne me sçaurois imaginer qu’il ayt pensé estre moins fortuné qu’Achile pour n’avoir pas une telle voix qui chantast ses loüanges, veu qu’il sçavoit bien que si ses conquestes eussent esté descrites fabuleusement comme le siege de Troye, l’on n’en eust pas crû la moindre partie... que s’il fit bastir une ville à l’honneur d’Homere, il n’y a pas tant de gloire à cela que l’on pense, puisqu’il en fit aussi bastir une à l’honneur de son cheval. Ce poëte n’a rien où les grands se puissent plaire. Il faict faire des actions indignes aux heros. Ils tournent la broche, ils font boüillir la marmite, et ils sont si gourmands que pour les faire souvenir de leur devoir, il faut que leurs capitaines leur remonstrent que les meilleurs morceaux leur sont tousjours donnez aux banquets, et que l’on leur presente tousjours leur tasse toute pleine. L’on void ainsi que le bon Homere n’a gardé aucune bien-seance, et si nous voulons passer dans l’odyssee, nous trouverons que lors qu’Ulysse voulut sortir de l’isle, où le retenoit Calipso, cette nymphe luy fit edifier son navire, comme si elle qui estoit si puissante n’eust pas sçeu trouver quelqu’un qui eust pris cette peine au lieu de son amant. Mais il est vray qu’il n’estoit pas seulement charpentier, il estoit aussi menuisier, car il avoit faict en sa maison un beau lict de bois qu’il avoit taillé au ciseau, comme il en faict le recit à sa femme apres son retour. Cette odyssee n’est pleine que de sottises, et cét Ulysse dont les travaux y sont descrits, est un homme si niais qu’oyant chanter à un poëte les combats de Troye au recit desquels il se devoit plaire, puisqu’il y avoit beaucoup de part, il ne se sçauroit jamais tenir de pleurer, et neantmoins son hoste Alcinous est si fort satisfaict de sa personne, quoy que l’on l’ayt trouvé nû comme un ver sur le bord d’une riviere, que dés le premier jour il luy demande s’il veut estre son gendre : mais il est vray qu’il fait la proposition fort plaisamment, et qu’il monstre qu’il ne desire pas beaucoup que l’affaire se fasse : car il luy dit en mesme temps que s’il est ainsi qu’il ne veulle pas demeurer d’avantage, il luy donnera un vaisseau pour s’en aller. Il y à de grandes bassesses par tout ce livre, il n’a rien de noble ny de genereux. Cet Ulysse fait de sots contes avecque son porcher ; il va demander l’aumosne chez sa femme, et se bat contre un maistre gueux. Un des poursuivans de Penelope disant qu’il luy veut donner sa portion aussi bien que les autres, luy jette un pied de bœuf à la teste, et si ce bon-homme vient à raconter quelque chose, il pleure encore abondamment. Voila pourquoy il cesse de parler afin, ce dit-il, que l’on ne pense pas que ce soit le vin qui le fasse pleurer. Je ne sçay que cette Pallas qui estoit

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tousjours à ses costez ne se monstroit tout d’un coup si puissante qu’elle le remist dans ses possessions sans endurer qu’il fist tant de niaiseries. A entendre tout cela l’on void bien qu’Homere qui en à esté l’autheur, n’estoit qu’un vieilleur qui demandoit son pain de porte en porte, et qui vouloit descrire une partie de sa gueuserie sous le nom d’un prince. Que si vous croyez que je passe sous silence de belles inventions qui sont dans son odyssee, voyons un peu si elles meritent que l’on en parle. Ulysse se trouva en Sicile où Polypheme mangea six de ses compagnons. Il luy dit qu’il s’apelloit personne, tellement que luy ayant crevé l’oeil, lors que Polypheme eut fait ses cris, et que les autres cyclopes accourans, luy eurent demandé qui c’estoit qui luy avoit fait ce mal, il ne leur sçeut respondre autre chose, sinon que c’estoit personne, dequoy ils se prirent à rire croyant qu’il se fust aveuglé luy mesme. Voyla un conte si sot et si impertinent que les villageois se trouvent bien capables d’en forger de pareils, et je vous asseure que les vieilles servantes de ce pais en font quelquefois un à l’imitation de cettuy-cy lequel est beaucoup plus ingenieux. Pource qui est de la magicienne Circé au palais de laquelle Ulysse arrive, je ne sçay comment il y à eu des hommes si hebetez que de nous vouloir faire accroire que cette fable estoit belle, pource que par les grecs changez en pourceaux elle signifioit les voluptueux, et par Ulysse qui se deffendoit de ce charme elle signifioit un homme vertueux et sage : mais il y à bien icy un secret auquel jamais aucun autheur n’a songé ; Homere dit qu’Ulisse coucha un an durant avec Circé, est-ce là le beau tesmoignage de continence que les faiseurs de mythologie y trouvent ? Ceux qui n’avoient fait que boire d’un agreable poison estoient ils plus blasmables que celui qui commettoit adultere avec une sorciere ? Le poëte voulant apres avoir occasion de faire que les ombres des morts joüent leur roolle, fait dire à Circé qu’il faut qu’Ulysse aille aux enfers parler au devin Tiresias pour sçavoir de qu’elle sorte il se conserveroit en allant en son païs, comme si elle qui estoit fille du soleil et sçavante magicienne, n’eust pas peû le servir en cela elle mesme. D’ailleurs il se faict icy une grande impertinence : car sans toutes ces ceremonies ce pauvre sot s’en fust retourné aussi facilement à Itaque, comme il traversoit une mer spatieuse qui le menoit en la contree des cimmeriens, chemin affreux et solitaire par où il devoit aller aux enfers. Il y à ainsi une infinité de choses inutiles dans l’odyssee, de mesme que dans l’iliade où Achille est averty de sa mort par son cheval, ce qui se pouvoit executer autrement, et sans faire parler une beste. Quand à la rencontre des sireines, cet Ulysse qui estoit reputé si sage avoit il besoin d’estre lié pour s’abstenir d’aller devers elles ? Pource qui est du principal sujet de l’histoire qui parle des jeunes amans de Penelope qui la poursuivoient avec

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tant d’ardeur, je trouve que cela est fort impertinent, car ayant desja un fils fort grand lors qu’il s’en alla à la guerre et vingt ans s’estant passez depuis, elle devoit avoir pour le moins quarante ans, tellement qu’elle ne pouvoit pas donner tant de passion qu’Homere nous veut faire accroire. L’on peut dire presque la mesme chose d’Helene. Apres dix ans qu’il y avoit qu’elle estoit dans une ville pleine de desolation, sa beauté pouvoit estre beaucoup diminuee, et il n’y avoit pas tant de sujet de se donner de la peine pour la posseder. Maintenant que je vous ay dit tout ce qui se peut reprendre dans ce poëte, il est temps que je parle de Virgile, qui à la verité est plus poly, comme ayant conversé parmy les grands, mais il n’est pas moins exempt de censure. Je ne touche point à ses eclogues, ny à ses georgiques, car ce n’est pas là qu’il s’est le plus monstré poëte, et qu’il à fait des contes fabuleux ; c’est à l’eneide qu’il faut aller tout d’un coup, et pour vous monstrer qu’elle ne merite pas la reputation que l’on luy à donnee ; outre que chacun sçait que la chaste Didon y est calomniee à tort, et qu’il y a une grande faute à la chronologie, pource qu’Enee ne pouvoit aller à Cartage qui ne fut bastie que plus de deux cens ans apres la prise de Troye, je vous declare que dans cette piece il n’y a aucune invention qui puisse ravir l’esprit. Enee estant agité sur les eaux, Junon promet une femme à Eole pourveu qu’il fasse sa volonté de mesme qu’elle en promet une au sommeil dedans l’iliade. Enee raconte à Didon la prise de Troye, et l’on void le stratageme du cheval de bois qui est une finesse fort grossiere, mais elle est pardonnee à cet autheur, puisqu’il l’a prise d’Homere qui en parle dans son odyssee. Il dit apres sa navigation, et comment il evita les gouffres de Scylle et de Carybde de mesme que fit Ulysse. Si ce grec alla aux enfers, ce troyen y voulut aller aussi, et je ne sçay comment ils ne s’y rencontrerent point. Les jeux de prix qui se font pour l’anniversaire d’Anchise, sont les mesmes qui se firent aux funerailles de Patrocle. Juturne donne assistance à Turnus dedans les combats, et Venus à Enee, car les dieux ne sont pas moins interessez en toutes ces affaires cy qu’ ils l’estoient à la guerre de Troye. Pour une plus grande imitation de mesme que Thetis donne un bouclier à son fils forgé des mains de Vulcan, Venus en donne un au sien. Je ne vous ay pas tantost parlé de ce bouclier encore que ce soit une des plus grandes impertinences qu’Homere ayt jamais faictes, parce que je me proposois de n’en parler qu’avec celuy d’Enee, afin de les conferer ensemble. Le ciel se voyoit en ce bouclier du fils de Thetis, avecque tous les signes qui y font leur cours. Vulcan y avoit gravé deux citez differentes, en l’une desquelles on ne voyoit que festins, danses, et mariages, et dans l’assemblee du peuple il y avoit deux advocats qui plaidoient devant les juges ; l’un disoit qu’il avoit satisfaict à sa

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debte, l’autre protestoit qu’il n’en avoit rien receu, en fin ils s’accordoient à vuider leur differend par arbitres, et le peuple crioit qu’il estoit d’avis qu’ils en fissent ainsi. L’autre cité estoit toute en armes pour les diverses factions des habitans ; les uns se mirent en embuscade aupres d’un fleuve où les trouppeaux venoient s’abreuver, ce dit Homere, et comme deux pasteurs s’approchoient en joüant du flageolet ils se jetterent sur eux, et les ayant tuez emmenerent leurs bœufs et leurs moutons. Ce tumulte entendu les autres montent à cheval, et viennent combattre les ennemys. Vulcan fit encore sur ce bouclier, une moisson et une vandange avec quelques autres jolivetez dont je ne parle point : mais ne voila t’il pas une graveure bien descrite. Cela ressemble plustost à une vraye histoire qu’à une peinture, et de la sorte comme Homere le dit, il faut croire que tous les personnages dont il parle marchoient dedans ce bouclier, se battoient l’un contre l’autre, et parloient si haut que l’on les pouvoit entendre. Il n’y a pas moins de faute de jugement dans le bouclier d’Enee. Virgile nous veut faire acroire que Vulcan y avoit enfermé toute la destinee de l’empire romain, et voicy comme il nous la represente. Il dit que l’on y voyoit la louve qui allaittoit les deux jumeaux, et Rome un peu plus loin où les sabines estoient ravies ; l’on y voyoit aussi la guerre qui se faisoit entre les deux peuples, et puis leur accord devant l’autel de Jupiter ; Porsenna y assiegeoit la ville ; Cocles y faisoit rompre un pont dessous luy ; Cloelia y traversoit le Tybre à cheval ; Manlius y tenoit fort dans le Capitole ; les oyes resveilloient les sentinelles qui dormoient. Le poëte descrit cela tout de mesme que si toutes ces choses estoient arrivees en un mesme jour. Je voudrois bien sçavoir de quelle sorte cela pouvoit estre depeint en un mesme lieu. Car l’antienne Rome que Romulus avoit fondee n’estoit pas faicte comme elle estoit du temps des gaulois, et puis le moyen de representer une ville, tantost pleine de resjoüyssance, tantost de guerre, tantost assiegee par les etrusques, et tantost par les gaulois. Toutes ses diverses faces ne se peuvent depeindre ; et Virgile parle de tant de particularitez que pour les faire reconnoistre aussi naivement comme il raconte, il eust fallu necessairement qu’il y eust eu plus de cinquante separations au bouclier, comme de divers tableaux afin d’y representer les estats differens de la ville de Rome ; et quelques autres affaires qui se passoient plus loin : mais Virgile ne songeoit pas à observer cét ordre. Voila comme il a bien rencontré en imitant son predecesseur, et si l’on veut faire une recherche exacte, l’on trouvera qu’en beaucoup d’autres lieux il est digne de censure. Il dit que Vulcan forgeoit un foudre qui estoit composé de trois rayons de pluye, de trois rayons de nuee humide, de trois rayons de feu, et de trois rayons de vent austral : n’est-ce

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pas une grande sottise de dire qu’un forgeron travaille en des ouvrages composez de choses humides ? L’on ne luy sçauroit pardonner cecy si l’on ne me respond qu’il se conforme aux autres poetes qui parlent si diversement de Vulcan, que les dieux n’ont rien qu’il n’ayt fait de ses mains. Il fait des armes, il fait des joyaux enrichis de pierreries, il fait des chariots, et il bastit des maisons, si bien qu’à ce compte l’on ne sçauroit jamais descouvrir s’il est armurier, orfevre, charpentier, ou masson ? C’est ainsi que Virgile manque à distinguer les choses, et je ne sçay quel âge pouvoit avoir Ascagne au temps que son pere alla en Italie, car encore que ce poëte en parle d’ordinaire comme d’un enfant à porter sur le bras, il luy attribuë incontinent autant de force et de valeur qu’à son pere. Outre cela, il nous en donne bien à garder quand il parle du rameau d’or, apres lequel il fait tant suer ceux qui expliquent les fables ; il dit que ce rameau estoit semblable au guy qui croist sur les chesnes ; il est donc bien besoin de se mettre en peine pour sçavoir ce que c’estoit, puisqu’il faut croire que c’estoit du guy mesme infailliblement. Je veux mettre Ovide en suite de ce poëte puisqu’il estoit de ce temps, et je ne parleray que de son livre de metamorphoses, qui est son principal ouvrage. Il n’a faict en cela que fagotter ensemble toutes les fables que ceux qui l’avoient precedé avoient inventees, et s’il y a mis quelque chose qui n’estoit point encore escrit, ce sont des contes que les fileuses de Rome luy avoient apris. J’employe contre les diverses divinitez dont il à parlé, le traicté que j’ay faict du banquet des dieux, lequel je croy que mon juge à leu, et plusieurs de cette compagnie aussi, et pource qui est de ses diverses transformations je les ay desja renduës assez ridicules par les discours que j’en ay tenus de fois à autre en tant de lieux qu’il n’y à personne icy qui les ignore. Toutefois je diray encore que bien que la metamorphose ne soit qu’une extravagance, si est-ce qu’elle est moins blasmable lors qu’il semble que l’on en donne une pertinente raison, comme de dire cet amant à esté metamorphosé en une horloge de sable, pource qu’il faloit qu’il n’eust point de repos aussi bien apres sa mort que durant sa vie : mais lors que l’on fait changer un homme en un je ne sçay quel arbre, et que l’on n’en fait point naistre une occasion qui aproche de la vray semblance, c’est lors que l’on est digne d’estre mesprisé. Cependant vous verrez qu’Ovide manque en cecy presque par tout, et pour dire ses sottises il faudroit raporter son livre tout entier. Je ne me veux amuser qu’a ce qui semble estre plus grave et plus remply de philosophie. Je vien à la metempsycose dont il à voulu parler. Il met que Pythagore disoit qu’il avoit esté autrefois Euphorbe, et qu’il avoit reconnu au temple de Junon le bouclier dont il se servoit à la guerre de Troye : mais comment

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est-ce que l’on à peu souffrir cette impertinence sans se rire de luy ? Je ne luy voudrois pas reprocher que la transmigration des ames d’un corps à un autre est une fauls eté ; nous permettons ces opinions aux poëtes payens, mais c’est à la charge qu’ils donneront quelque couleur à leurs mensonges sans qu’il s’y trouve des contrarietez. Or il s’en void icy une manifeste, et non seulement dans Ovide, mais dans tous ceux qui disent la mesme chose : car ils asseurent que le dieu Mercure voulant que les ames qui sont aux enfers aillent prendre de nouveaux corps, il les fait boire au fleuve de l’oubly afin qu’ayant perdu la memoire des maux qu’elles ont desja eus une autrefois au monde, elles ne fassent pas de difficulté d’y retourner. L’on connoist par là que Pythagore ne se pouvoit pas souvenir des personnages qu’il avoit desja joüez, et quand il l’eust pu faire je luy eusse bien voulu demander pourquoy les autres n’eussent pas eu un mesme privilege. Je ne doute point que la principale loüange que l’on donne à Ovide, ne soit d’avoir attaché ensemble tant de diverses narrations : mais en despit de tous les pedans à qui j’ay ouy dire cela dés l’enfance, je soustien que cet assemblage est ce qu’il y à de plus impertinent en ce poëte. Quiconque veut remplir un livre de divers contes doit s’establir un ordre qu’il suive tousjours, comme par exemple il doit suivre la chronologie, ou bien traiter de chaque chose suivant les sujets qu’il distribuë à chaque livre ; mais Ovide n’a rien fait de semblable. Ses contes ne naissent point insensiblement dans ses metamorphoses ; ils y sont clouez par force, et l’on void bien qu’il s’esgare plustost que d’aller de droict fil, si bien qu’il n’y à memoire si heureuse qui en lisant son livre ne perde aussi tost le souvenir du sujet qui à fait naistre le discours où il sera occupé. Quelque metamorphose estant arrivée, il se trouve quelque homme qui raconte une chose aussi merveilleuse, et apres sa narration l’autheur en met une autre de son mouvement propre, et puis il luy semble qu’il luy vient à propos de parler de ce qui s’est passé en tout le païs sur lequel il est tombé ; en fin sa suite est si mauvaise que je ne sçaurois lire son ouvrage sans avoir pitié de luy et de tant d’aveuglez qui l’estiment. Il y à eu encore quelques poëtes latins de son siecle, mais ils ne sont pas renommez où bien ils n’ont fait que des odes et des epigrammes qui n’aportent pas beaucoup de prejudice. Je veux venir aux poëtes italiens. Il y à l’Arioste qui à fait un roman remply d’inventions absurdes. Sa fable est à l’imitation de celles des chevaliers errans, et neantmoins l’on y trouve aussi beaucoup de choses prises des metamorphoses d’Ovide. Le cheval volant d’Astolphe est le Pegase de Persee, et tous ces deux guerriers donnent du secours à une fille exposee à un monstre. Chacun trouvera facilement d’autres raports. Au reste l’ordre est si mauvais qu’il y à cinquante contes entassez les

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uns sur les autres. L’autheur les fait à sept où huict fois, et vous lairra deux chevaliers l’espee haute prests à se fraper pour aller voir ce que fait un autre, et puis il revient à eux pour leur faire donner deux ou trois coups d’espee, et puis il les quite encore. Voila comme il nous fait languir apres des sotises, et ses chevaliers se transportent aussi viste d’un pais à l’autre que si tous leurs chevaux avoient des aisles. Quant au Tasse nous luy sommes redevables aussi bien qu’à l’Arioste d’avoir fait une fable de nostre histoire. Ce dernier le fait avec impertinence, car bien qu’il soit obligé de parler en chrestien dans sa Hierusalem assiegee, il ne laisse pas de parler aussi souvent en payen, et de mettre en jeu les antiennes divinite z. Il y en a beaucoup qui ont ainsi meslé les choses avec fort peu de jugement, mais je tien qu’il les faut condamner tous à la fois. Pour venir à nostre temps je vous parleray du plus celebre poëte qui ayt jamais esté en France. Chacun peut bien croire que c’est Ronsard, et quelque bonne opinion que l’on ayt de ses œuvres je ne me puis empescher de les attaquer. Que l’on voye ses sonnets, ses poëmes, et ses elegies, tout est plein d’absurditez antiques, et quant à ses hymnes où l’on croid qu’il à fort bien reussi, prenez celles des quatres saisons de l’annee que l’on estime le plus, pource qu’il y à des fables de son invention. Le pere et la mere qu’il donne dans l’une à l’hiver ne luy sont pas donnez dans l’autre, et ainsi fait il changer de parens à toutes les quatre saisons pour les accommoder à ses desseins. Pour sa franciade, il y a presque à dire les mesmes choses contre elle que contre les autres poësies que nous avons desja nommees, car si Virgile a imité Homere, Ronsard a imité Homere et Virgile tout ensemble, mais d’une imitation si vile et si basse qu’elle ne luy est point pardonnable. Si Pallas cache Ulysse d’une nuë, quand il va treuver le roy Alcinous, et si Venus cache de mesme Enee quand il va trouver Didon, il a falu que Ronsard ayt dit aussi que cette deesse fit la mesme faveur à Francus quand il alla vers le roy Dicee, bien qu’il ne dise point quel besoin il estoit de cacher ainsi cét heros. Ce Francus avoit souffert un naufrage sur la mer comme Enee, et ses bonnes hostesses deviennent aussi amoureuses de luy. Il les mesprise toutes deux bien qu’il leur fasse bon visage pource qu’il songe tousjours aux destins qui l’avertissent qu’il doit fonder une nouvelle Troye. C’est tout ce que faict Enee, et ce qui est une chose bien plus ridicule pour imiter les sottises d’Homere, Ronsard ne feroit pas faire trois pas à son heros que ce ne fust, par le commandement d’un dieu. Tantost Mercure se deguise, tantost Venus ; il les void tantost en dormant, tantost en veillant, et puis tantost il a des augures et des avertissemens dans lesquels est contenu tout ce qui luy arrivera, si bien que lors que cela luy arrive, cela est repeté encore une fois, et encore

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une autre fois s’il le raconte à quelqu’un, ce qui est tellement ennuyeux que l’on ne le peut lire qu’avec peine. Ne void on pas que c’est tousjours la mesme invention, qui se met à faute d’autre, et outre cela n’estoit ce pas une impertinence mesme parmy des payens de croire que les dieux allassent si promptement d’un costé et d’autre pour le secours d’un mortel ? Tous ces poetes cy ne font point faire de priere à ceux qu’ils ont entrepris d’honorer, qu’ils ne mettent que tout aussi tost l’on entendit un tonnerre à main gauche pour tesmoigner que Jupiter les exauçoit. Le tonnerre ne leur coustoit guere en ce temps là, en quelque saison que ce fust. Ronsard a voulu faire aussi des comparaisons et des descriptions comme ceux qu’il prenoit pour patron, mais bien que ce soit ce que plusieurs ont estimé le plus, c’est pour moy ce que j’estime le moins. Il s’amusera à descrire particulierement le bruit que faict une cognee en frappant contre un arbre, le grand nombre des planches que l’on sioit pour bastir des navires, combien de clouds l’on y mettoit, et la peine qu’il y avoit a faire entrer ces grands vaisseaux dans la mer. Cela est bien mechanique, et j’aymerois bien mieux qu’il se fust amusé à descrire les diverses passions des hommes, et d’autres choses d’importance. Il y eust eu davantage à profiter pour les lecteurs. Je ne vous dy point s’il a de mauvaises rimes ; il en est si grand observateur que l’on ne sçauroit juger si le fils d’Hector s’appelloit Francion ou Francus, car pour venir à la rime de vaincus il met quelquefois Francus, et pour venir à celle de nation il met quelquefois Francion. Je ne vous diray pas non plus si ses vers sont mal tournez et s’il y a des fautes à la syntaxe, je suis un si doux ennemy que je ne le veux pas poursuivre avec tant de rigueur. Parlons seulement encore du dessein que Francus ou Francion a eu de sçavoir les choses à venir, non pas en allant aux enfers, mais en faisant evoquer les ombres par la magicienne Hyante. Elle luy fait venir tous les roys de France ses successeurs, et c’estoit par là que Ronsard avoit trouvé l’invention d’inserer toute nostre histoire dans sa franciade, elle fait desja un gros livre, et neantmoins il ne parle que de la premiere race, tellement qu’il eust falu encore pour le moins deux livres pour celle de Pepin et de Capet. C’eust esté une longueur fort ennuyeuse, et une inegalité fort remarquable, et puis pourquoy estoit il obligé de mesler nostre histoire parmy ses fables ? Puisque tant d’autheurs en ont traicté elle nous est assez connuë, et c’eust esté assez de dire qu’Hyante conta au fils d’Hector quelques actions de Pharamond, de Clodion, de Meroüee, et des autres rois. Ne se monstre t’il pas plustost historien que poëte ? Que si l’on me represente que cette magicienne avoit bien le pouvoir de dire mot à mot les choses à venir, et que par consequent il les luy faut faire raconter ; ne puis-je pas respondre qu’il n’y a point de

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vray semblance qu’une personne possedee de fureur divine comme cette magicienne estoit, peust parler en termes aussi clairs, et avec une aussi bonne suitte que si elle eust parlé d’une chose passee dont ell’eut sçeu l’histoire par cœur. Les plus grandes et les plus croyables propheties qui ayent jamais esté n’ont jamais eu cét ordre, et l’on y trouve tousjours de l’obscurité, afin que ceux qui les sçavent ne se meconnoissent point, et confessent qu’ils auront tousjours affaire de Dieu, soit pour expliquer ce qu’ils n’entendent qu’à moytié, soit pour leur ayder à faire reüssir ce qu’il leur a revelé. Apres tout cela je ne puis comprendre comme il se peut faire qu’Hyante qui est payenne parle de Jesus Christ, de l’eglise, du baptesme, et du me spris des idoles comme si elle estoit desja chrestienne, et puis je m’estonne comment Francus à qui elle parle admirant cette nouveauté, ne luy demande point ce qu’elle veut dire. Si Ronsard eust obtenu les pensions qu’il desiroit il eust encor’fait de belles choses. Il nous eust tant obligé que de faire venir le fils d’Hector jusques sur le bord de la Seine pour y bastir la ville de Paris en souvenance de son oncle. C’est une belle imagination de croire qu’il eust voulu donner à sa ville le nom d’un homme qui estoit cause de la ruine de toute leur patrie et de toute leur famille ; il luy eust bien plustost donné le nom d’Hector. Ronsard n’avoit guere affaire de vouloir apuyer par sa poësie la ridicule opinion de quelques sots chronologistes qui veulent que les françois descendent de ce Francus, bien que ce nom soit plustost allemand que phrygien, et que l’on ne soit pas asseuré s’il y a eu seulement un Hector, et si Troye a esté prise. Depuis ce poëte il y en a eu une infinité en France de toute sorte de façons, mais puisqu’ils n’ont fait que de petits ouvrages, et que sans inventer aucune fable, ils ont mis en usage les fables antiennes, je me sers contre eux des raisons que j’ay alleguees pour faire mespriser toutes ces fictions ; comme par exemple qu’il faut laisser les antiens resver à leur mode, et que si nous voulions resver à la nostre, et nous accommoder à nostre temps, comme ils se sont accommodez au leur, il faudroit faire aller les dieux en carrosse ou en litiere, au lieu de leur donner un char, et qu’il faudroit feindre que Cupidon nous blesse le cœur d’un coup d’escopette, au lieu de dire qu’il nous blesse d’un coup de fleche, et cecy ne luy conviendroit pas mal : car puisqu’il nous brusle le sein, il est bien plus vray semblable que nous sommes frapez d’une boule enflammee que d’un traict dont la pointe ne seroit que de fer ou de quelque autre metal. C’est ainsi que les nouveaux poëtes pourroient raccommoder les vieilles poësies, contre lesquelles je veux dire encore en bref, que je n’y trouve point de reigle certaine, et que je ne sçay comment les dieux peuvent estre immortels, puisqu’il y en à qui sont sujets à la vieillesse. Je m’estonne aussi pourquoy Apollon

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est encore jeune, veu que Saturne est bien vieilly, et pource que j’ay entendu parler de dieux, et de demy dieux, j’ay bien de la peine à m’imaginer, comment l’on peut estre dieu à moitié. Les divers signes que les poëtes ont placez dans le ciel me mettent pareillement en resverie : mon desir seroit de sçavoir s’ils croyent qu’il n’y ayt point eu d’estoilles au firmament auparavant les metamorphoses qu’ils racontent. Que si quelqu’un me remonstre que j’espluche la poësie de trop pres, et que j’ay tort de la vouloir rendre ridicule, pource que ses fables sont autant de mysteres, et qu’il n’y a rien qui n’ayt un sens caché, je respondray que l’on treuve tout ce que l’on veut par allegorie dans quelque narration que ce soit, et qu’à un mesme suje ct un esprit inventif peut donner dix mille explications : mais que ce n’est pas à dire que le poete ayt songé à cacher de si belles veritez dessous ses fables ; aussi quand j’avoürois que les poëtes auroient songé à couvrir quelques secrets, je nierois qu’il y en ayt aucun qui y ayt bien reüssy. Leurs fictions sont trop entremeslees pour y trouver quelque chose de certain. L’on donnera une mythologie au commencement d’une fable, à cause que l’on donne tel visage que l’on veut à une chose du premier coup, mais le reste ne se rencontrera pas, ou bien l’on y remarquera une grande contrainte. Quand Homere dit que Jupiter embrasse Junon, et que le printemps renouvelloit sous eux, ceux qui se meslent de l’expliquer, disent que Jupiter est le ciel et Junon l’air, et que lors que l’air est eschauffé par la chaleur du ciel, les herbes sont produites sur la terre comme les enfans de ce mariage. Voila une explication qui est facile à donner, mais comment est-ce que l’on la poursuivra ? Pourquoy est-ce que l’air veut tant de mal aux troyens ? Pourquoy est-ce que Neptune qui est la mer est aussi leur ennemy ? Est-ce à cause que Laomedon ne l’a pas payé de la peine qu’il a prise à bastir leurs murailles avec Apollon, qui est le soleil. Quelle extravagance est ce là de dire que la mer et le soleil ont basty les murailles d’une ville ? Mais voyons si Virgile rencontre mieux. Enee est fils d’Anchise et de Venus ; ce seroit une grande vilennie si l’on prenoit cela au pied de la lettre. Il faudroit croire qu’une deesse se seroit abandonnee à un mortel ; mais je permets au mythologiste de dire que l’on a reputé plusieurs mortels enfans de dieux ou de deesses, non pas qu’ils en eussent esté engendrez charnellement, mais pour faire entendre qu’ils estoient addonnez aux choses qui sont sous le pouvoir de ces divinitez. Ainsi les vaillans ont esté estimez enfans de Mars, les bons musiciens enfans d’Apollon et des muses, et les bons yvrongnes enfans de Bacchus ; l’on dit de mesme qu’Enee estoit fils de Venus, pource qu’il estoit addonné à l’amour. Voila qui va fort bien pour le commencement, car cette deesse fait aborder

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Enee à Car thage où elle le fait joüir de Didon, et puis apres elle luy promet un autre royaume et une autre femme : mais quand elle se trouve dans les combats pour le secourir, et qu’elle faict d’autres actions qui ne concernent point l’amour, quelle explication est-ce que l’on y peut donner, veu que Venus à esté tousjours prise pour le plaisir que l’on gouste dans la joüissance amoureuse ? Ainsi tout le sens qui est donné aux fables soit par les physiciens soit par les philosophes moraux est fort sujet à clocher, si ce n’est qu’ils prennent les ouvrages par pieces selon leur fantaisie : mais quand ils le feroient si bien que cela pust servir à quelque chose, l’extravagance des poëtes ne seroit pas justifiee. Il suffit de ce que j’ay dit pour faire connoistre l’absurdité de ces explications, et c’est une reigle qui peut enseigner à treuver toutes les autres. Il est temps que je parle des poëtes que nous avons aujourd’huy, lesquels n’inventent point de fables de verité, pource qu’ils ne sçauroient faire que des sonnets, et de petites chansonnettes. Il ne faut rien dire contre eux que ce que je dy une fois, lors que l’on me vid soustenir que leurs charmes, leurs attraits, et leurs destins, estoient les plus beaux ornemens de leurs ouvrages avec quelques antitheses et quelques hyperboles. Or je vous asseure que maintenant ils sont au bout de leur finesse, et qu’ils ne sçauroient plus rien escrire qui ne soit pris de leurs compagnons. Ils deguisent seulement les choses, et nous donnent ceste imagination quand nous les voyons faire, que leur poësie est comme un vieux haut dechausse que les fripiers ont tant retourné et regratté de fois que l’on ne sçait plus de quel biais le mettre. Les uns diront que les yeux de leur maistresse sont des flambeaux qui éclairent à leur mort, et les autres que ce sont des soleils qui leur donnent le jour et la vie. Il se trouve souvent de petites contradictions dedans leurs pointes qu’ils accommodent de toutes façons pour venir à leur sujet. L’on void bien que tout cela n’est qu’une pure sottise, et que c’est un mestier qui n’est propre qu’aux fayneans de mesme que l’amour. Nous avons encore maintenant une autre genre de livres contre lequel je me suis deliberé de parler. Ces livres s’apellent des romans, et c’est proprement une poësie en prose. Il y en à d’une infinité de façons. Les premiers qui ont esté veus en France ne sont remplis que de chevaleries, mais ce sont des monstres que je ne veux pas combattre ; l’on les à desja vaincus, et je suis bien asseuré que personne de cette compagnie ne les estime. Au lieu de leurs enchantemens, il y à des livres où l’on treuve des choses qui passent pour vray semblables, et celuy à mon avis sur lequel se sont formez tous les autres, est le roman d’Heliodore. Cette fable faite en forme d’histoire n’est pas exempte des resveries des anciens poëtes ; tous ceux qu’elle introduit sont ordinairement avertis en songeant de ce qu’ils doivent

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faire, comme s’il n’y avoit qu’à siffler pour avoir de beaux songes. Ce Gnemon dont Heliodore parle est à mon avis un impertinent homme. Il veut tousjours se representer les choses que Calasiris luy conte comme si elles estoient presentes, et n’estant pas content d’avoir dit que les ceremonies d’un anniversaire ne sont pas passees pour luy, et qu’il faut que ce bon vieillard les luy fasse voir, il l’importune encore apres de luy dire qui fut le vainqueur à la course, pource qu’il craint autant pour Theagene que ceux qui estoient presens. Cette finesse est repetee trop de fois pour sembler agreable, et afin que nous ayons des imaginations pareilles à celles de Gnemon, nous dirons qu’il nous donne a utant de peine à l’ouyr comme au prestre Calasiris. Aussi estoit ce un homme fort mesprisable que ce jeune grec ; bien qu’Heliodore le fasse fils d’un areopagite, il nous fait croire qu’il avoit l’esprit bien foible. Il tremble de peur à tous coups, il n’a non plus de courage qu’une femme : mais de verité il ne le faloit pas faire de beaucoup plus vaillant que Theagene qui est le principal de l’histoire. Cettuy-cy ne fait des actions guere genereuses, et je ne trouve pas beaucoup à propos dans son histoire le siege de la ville de Syené, ny le combat des perses contre les aethiopiens, puisqu’il n’a aucune part en ces grandes affaires, et qu’il n’est qu’un pauvre esclave lié de chaisnes ; au lieu qu’il estoit facile à l’autheur de l’employer aux plus beaux exploicts de guerre pour nous donner un vray contentement. Heliodore a aussi oublié de rendre son histoire parfaicte. Il devoit parler des parens de Theagene aussi bien que de ceux de Chariclee. Le roy d’Aethiopie donne sa fille en mariage à un inconnu qui ne reçoit point de nouvelles de son païs. Cette histoire merite bien d’estre accompagnee de celle des amours de Daphnis et de Cloé. L’autheur faict ces jeunes gens si sots et si avisez tout ensemble, qu’il n’y a rien de vray semblable, mais ce qui me met en colere principalement, c’est que je croy que ce livre a donné sujet à plusieurs d’en vouloir aussi faire d’autres de bergeries, et je vous asseure qu’ils l’ont si bien imité qu’ils font tous que leurs bergers ne connoissoient ny leur pere ny leur mere ainsi que Daphnis et Cloé, et qu’estans petits enfans ils avoient esté emportez avec leur berceau par quelque desbordement de riviere, tellement qu’ils avoient esté trouvez par quelque homme qui les avoit faict eslever. Regardez si Baptiste Guarini dans son berger fidelle n’est pas si sot qu’il use de la mesme invention, et si une infinité d’autres ne le font pas encore, comme si cela estoit de l’essence de la bergerie d’avoir esté perdu en enfance. Les espagnols ont eu des bergeries auparavant nous ; Montemajor leur a donné sa Diane où je ne trouve aucun ordre. Qui plus est je n’y voy que des fables et des enchantemens de Felicia. Cette sorciere avoit une chambre où

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Orphee estoit demeuré enchanté, quoy que les poëtes disent qu’il fut desmembré par les bacchantes de Thebes. Il joüoit de sa lire, et en chantant il aprenoit aux bergers qui estoient les statues des dames qui se voyoient autour de luy. C’estoient des princesses d’Espagne dont l’autheur pouvoit bien sçavoir toute la vie, et voila une belle finesse dont quantité d’autheurs se servent faisant raconter par prophetie ce qui est de leur temps. Ils devinent les choses quand elles sont venuës. Il est vray que le premier de nos bergers françois qui est Ollenix Du Montsacré n’a rien de semblable en ses bergeries de Julliette : mais il vaudroit bien mieux qu’il eust imité cela que d’avoir fait encore pis. Il divise son livre par journees, et fait venir des bergers dedans des prez et des boccages sans qu’il nous parle du lieu où ils se retirent ny de la façon qu’ils vivent. Il y a force satyres qui dressent des embusches aux bergeres : mais encore luy pardonnera t’on cela, puisque l’on peut dire qu’il veut parler comme les poëtes, qui font rencontrer aussi facilement de ces dieux champestres dedans les bois comme des sangliers ou des cerfs. Il faut prendre garde seulement à ce qu’il fait faire à ceux dont il descrit les amours. Ses bergeres sont les plus effrontees du monde, elles descouvrent non seulement leur passion aux bergers sans modestie : mais elles courent apres eux par monts et par vaux et les veulent prendre à force. Leurs discours et leurs vers sont si abominables, que des que j’en ay leu un fueillet, c’est assez pour me mettre en mauvaise humeur quinze jours si je ne pren vistement quelque antidote. Il n’y a point là d’autres avantures sinon que les bergers et les bergeres se fuyent ou se cherchent, mais en recompense s’estant tous assemblez en un lieu, il y a quelqu’un qui conte une histoire chaque jour. Bien que ce soient souvent des bergeres qui facent cet office, elles citent bravement les autheurs grecs et latins (comme s’il estoit à croire que des personnes rustiques, et encore des femmes eussent tant leu) et qui plus est elles donnent tousjours de beaux exemples des philosophes et des autres hommes illustres. L’autheur ne considerant pas non plus qu’il les faict payennes, leur faict parler de plusieurs personnages de la bible, comme par exemple il y en a une qui dit que de mesme que Tobie aveugle et destitué de tous biens, fut par le moyen de l’ange plus heureux que jamais ; ainsi ce pauvre amant dont elle parle, obtint de la felicité par le moyen de son page que Dieu suscita pour le secourir. Il est vray qu’Ollenix observe fort aussi la chronologie. Bien qu’il semble par toute sorte de raisons, que ses bergeries soient des choses aussi antiennes que la naissance de Jupiter puisque l’on ne vit plus en Arcadie de la sorte comme il dit, les belles histoires que ses bergeres racontent sont neantmoins faictes de ce temps, l’une à Venise, l’autre à Florence, et l’autre à Barcelonne,

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et il y en a mesme une si recente qu’elle est ar rivee pendant le regne du grand roy françois. La bergere qui parle dit aussi les loüanges de ce prince comme si elle l’avoit connu, ce qui est une impertinence : car quand l’autheur ne se tromperoit point icy au temps, il se tromperoit tousjours en ce que des personnes sauvages comme celles qu’il introduit, ne pouvoient pas sçavoir tant de nouvelles particulieres de la France dont elles estoient trop esloignees. Apres des fautes de jugement si insignes, et apres avoir prophané des passages de l’escriture saincte, comme il à fait en les alleguant mal à propos, je croy mon juge, que si cet autheur estoit encore au monde l’on luy feroit grace de ne l’envoyer qu’aux galeres pour avoir si mal employé son temps. L’Angleterre n’a pas manqué d’avoir aussi son Arcadie, laquelle ne nous à esté monstree que depuis peu par la traduction qui en à esté faite. Je ne trouve point d’ordre là dedans, et il y à beaucoup de choses qui ne me peuvent satisfaire. Tout au commencement il y à des plaintes du berger Strephon et du berger Claius sur le depart d’Uranie sans dire qui elle est, ny en quel lieu elle est allee. Or il faut qu’un autheur ne commence son livre qu’en parlant des personnes principales de son histoire, et dont il veut faire valoir les actions par dessus les autres, mais pourtant cettuy-cy ne parle non plus apres de ces deux bergers que s’il ne les avoit point nommez, et quoy qu’il les fasse venir joüer des jeux devant le roy Basilius, je tien cela comme si ce n’estoit rien, puisque l’on ne void point la fin de leurs avantures, et que ces vers où ils parlent de leurs amours sont si obscurs que l’on les prend pour des oracles d’une sybille. Il est vray que Sidney estant mort jeune, à pu laisser son ouvrage imparfait : mais il ne faut pas que nous patissions de cette infortune, et que l’on nous force à tenir une chose pour parfaite, à cause que l’on la pouvoit rendre telle. Il n’y à rien qui m’empesche de parler maintenant de l’Astree que je mets apres l’Arcadie, pource que c’est une piece plus nouvelle, encore que nous n’ayons pas veu l’autre si tost. La derniere fois que l’autheur de l’Astree vint à Paris, je l’allay visiter avec quelques uns de ma connoissance, et je trouvay de vray que ce que l’on m’avoit dit de sa vertu et de son esprit estoit au dessous de ce que je remarquois en luy : mais se peut il pas bien faire que les personnes les plus excellentes, laissent partir des ouvrages de leurs mains où l’on trouve dequoy reprendre ? Si je me voulois exercer icy pense-t’on que je demeurasse muet ? Trouve t’on à propos que ce livre s’apelle l’astree, veu que dans tous les volumes l’on parle plus de Diane, de Galathee, de Silvie et des autres que de cette bergere. Si Hylas par le tout à bon lors qu’il donne des preuves de sa plus grande inconstance, ne faut-il pas confesser qu’il est foû au souverain degré, et que par consequent l’on ne le mesprise pas tant comme l’on devroit ?

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Que si l’on me veut faire croire qu’il n’est pas foû, et qu’il est seulement de bonne humeur, je respondray que c’est une faute de ne nous en avoir point lasché quelque parole parmy des grands discours, et de ne nous avoir point osté les scrupules que nous donnent les inegalitez de son esprit. Pour Silvandre je mets en doute si les raisons de sa philosophie sont tousjours bonnes, et s’il n’a point quelquefois de la plus fine resverie de Platon. Toutes les histoires qui se racontent apartiennent à des personnes estrangeres : mais elles viennent toutes en forests par une mesme invention ; c’est tousjours un oracle qui les y envoye. Il y à aussi en de certains endroits des discours fort longs, et je voudrois que l’autheur ne les eust point faits et qu’il se fust plustost amusé à nous achever tout l’ouvrage. C’eust esté alors que nous en eussions donné un plus solide jugement. Mais je puis asseurer encore de ce que nous voyons à cette heure, qu’il n’y à guere d’aparence d’avoir dit qu’il y avoit en forests des bergers si civilisez du temps de Merouee, veu que les histoires nous aprennent que tous les gaulois estoient encore en ce temps là fort sauvages. Neantmoins ce livre s’est acquis tant de vogue que j’ay ouy dire plusieurs fois à Lysis et à ses compagnons que c’estoit le breviaire des amoureux. Il s’est fait d’autres romans qui ne parlent point de bergers, mais de princes et de gentils-hommes. Nous avons l’argenis qui est un livre, auquel je ne suis pas prest d’accorder la reputation que plusieurs luy ont voulu donner. Vous voyez au commencement que l’univers n’avoit point encore adoré Rome, et que l’ocean n’avoit pas encore cedé au Tybre, lors que sur la coste de Sicile où le fleuve Gelas entre dans la mer un navire estranger vint prendre port d’où sortit un jeune chevalier merveilleusement beau. Qui est-ce qui ne connoist que voila une remarque trop generale pour une chose trop particuliere ? S’il estoit question de la conqueste de l’une des quatre parties du monde, où d’un changement universel de religion et de coustumes qui seroit arrivé par toute la terre, il ne seroit pas possible mauvais de monstrer ainsi le temps : mais puisqu’il ne s’agist que du moment auquel un navire aborda en Sicile, il ne faloit que dire quelle heure il estoit, s’il faisoit jour où s’il faisoit nuict, si l’on estoit en hiver où en esté ; où bien tout au plus il estoit permis de parler de l’estat ou se trouvoient les affaires de cette isle. En effect chacun m’avoüra que si l’autheur avoit dit que Meleandre regnoit en Sicile et que Lycogene qui avoit pris les armes contre luy estoit sur le poinct de faire la paix lors qu’un tel vaisseau arriva au port, ce seroit une chose beaucoup plus judicieuse. Quand l’on manque ainsi dés le premier mot, je ne sçay ce que l’on peut attendre en suite ? Vous voyez d’abord qu’une dame trouva deux chevaliers si aymables qu’elle fit vœu de les faire peindre, et bien qu’elle

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n’accomplist son vœu que long-temps apres, l’autheur se destourne de sa narration pour dire des vers qu’elle fit mettre au bas du tableau. C’est troubler son ordre pour nous aprendre une chose qui n’estoit pas beaucoup necessaire. Vous voyez de mesme par tout le livre force vers qui interrompent l’histoire, et je n’en sçay point qui ne soient mis mal à propos, excepté quelques hymnes qui se chantent à l’honneur des dieux. Pour les diverses avantures qui se treuvent là dedans, elles n’ont rien de si merveilleux que l’on n’en voye de semblables dans tous les livres d’amour. Un jeune prince est nourry avec des personnes de basse condition, de peur que l’on ne le fasse mourir. Des voleurs l’emmeinent et le vendent à un roy qui le cherit comme s’il estoit son fils. Ce roy perdant une bataille le jeune prince est pris et mené en sa patrie où sa mere le rachete. Quelque temps apres avoir esté reconnu pource qu’il est, la renommee de la beauté d’Argenis le rend amoureux. Il va en Sicile et se deguise en fille pour demeurer avec elle. Des traistres voulans tuer le roy Meleandre, il le deffend, puis il s’evade apres s’estre faict connoistre à sa maistresse. Il revient à quelque temps de là sous un habit d’homme, et acquiert les bonnes graces de Meleandre et d’Argenis, mais en fin ses ennemys le forcent à quiter la Sicile. Il est porté par deux fois en Mauritanie, et à la seconde il donne un grand secours à la royne de ce pays. Elle le renvoye avec Arcombrote qui est reconnu pour fils de Meleandre, si bien que perdant les pretentions qu’il avoit d’espouser Argenis il les cede à Poliarque. Voyla un sommaire de toute l’histoire dans laquelle je ne trouve rien qui nous doive ravir. Au contraire il m’est avis qu’elle nous doit estre desagreable, puisque les coustumes des païs n’y sont point observees, et que l’on ne se gouverna jamais en Sicile comme vous aprenez là. Ceux qui font les subtils nous disent qu’il y à une clef de l’Argenis, mais j’ay bien peur neantmoins que la serrure ne soit meslee, et qu’ils ne puissent ouvrir ce cabinet où ils promettent de nous faire voir tant de raretez. Ils veulent que Meleandre soit le roy Henry Troisiesme, que Poliarque soit Henry Le Grand, et qu’Argenis soit la France : mais quand l’autheur auroit entendu cecy, quel moyen y a t’il de raporter toute nostre histoire à ces diverses avantures de roman ? Vous voyez seulement que les discours d’estat se raportent à nostre façon de regir, et quand il est parlé des hyperefaniens, chacun connoist que ce sont les huguenots, qu’Usinalca est Calvinus, et qu’Aquilius est l’empereur : mais l’on ne passe guere plus avant, et au bout de là quand nous sçaurions toutes ces explications, nous n’aurions apris que des choses qui nous sont fort communes. Pourquoy est-ce que nous aymerons mieux la verité cachee dessous ce voile que quand elle est à descouvert ? Il y en aura qui

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viendront m’avertir que je ne doy pas parler de ce livre comme d’un roman vulgaire, et qu’il est remply de maximes d’estat qui l’eslevent au dessus des autres : mais lisez quelque livre qui ne traite que de science politique, vous y en trouverez cent fois d’avantage. Que si l’on a commencé d’estimer cettuy cy d’abord, c’est à cause que dans les autres romans l’on n’a pas accoustumé de trouver ces choses là en si grande quantité, et que les autheurs ne s’amusent qu’à descrire des passions amoureuses. Outre cela quelque autre discours que ce soit, seroit souvent aussi à propos que ceux que vous treuvez dans l’Argenis ; et je voudrois que l’autheur se fust plustost mis à parler des choses necessaires. Quand Arcombrote trouva Poliarque chez sa mere, ces deux amans devinrent furieux à leur premiere entreveuë. Ils fremissoient de colere, et se regardoient depuis les pieds jusqu’à la teste comme deux hommes qui sont sur le poinct de se battre. Tout cela est bon, mais je voudrois bien sçavoir s’ils parlerent, et ce qu’ils dirent estant en presence d’Hyanisbé qui les obligeoit à se tenir quelque discours. Deux paroles m’eussent contenté : mais c’estoit le plus difficile de toute la piece. Les autheurs se voyant en de semblables endroits, les passent legerement, et j’ay remarqué dans des livres fort signalez, que lors qu’il est besoin de tenir un discours sur un suject fort pointilleux, il y a seulement que un tel dit de tres-belles paroles à sa maistresse, et nous voila fort satisfaits : mais quand l’on tombe sur un sujet ayse, l’on treuve les discours tout de leur long. En ce qui est de l’Argenis, si l’on estime son langage latin, je vay bien au contraire, car il y a une infinité de nouveaux mots qui n’eurent jamais cours à Rome, de sorte que si Saluste revenoit au monde, à peine les pourroit il entendre. L’on peut bien adjouster quelques mots à une langue qui vit encore, pource que l’usage les peut naturaliser à la longue, mais il faut laisser une langue morte toute telle que nous la trouvons dans les monumens de l’antiquité, et c’est un sacrilege que d’y toucher. Je veux maintenant vous faire voir ce que c’est que l’histoire de Lysandre. Je vous proteste que ce livre est sans invention. L’autheur ayant ouy dire que les beaux romans doivent avoir des avantures pleines de merveille, n’a point d’autre secret pour nous ravir en admiration que de faire force rencontres inopinees dont il remplit tout son livre, ce qui est une chose fort plate et fort ennuyeuse. Lysandre venant de chez Caliste donne secours à son pere contre des voleurs à la forest de Fontainebleau ; le lendemain il sert de second à Clairange contre Lidian frere de sa maistresse. Cleandre quite sa femme pour aller en Hollande avec tous ces braves avanturiers. Lysandre y secourut encore le mary et le frere de sa Caliste. Ils revinrent tous en chevaliers estrangers pour deffier les françois, et la jouste estant cessee ils

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osterent leurs heaumes, et se f irent reconnoistre. Lysandre estant en Bourgongne est consolé durant sa maladie par un capucin qu’il reconnoist pour Clairange, et estant allé en habit de pelerin à Montserrat il y trouve Cleandre et ses gens habillez en esclaves, pource qu’ils avoient esté pris d’un corsaire à la coste de Gennes en revenant d’Italie. Le sermon estant commencé ils trouvent que le predicateur estoit Lidian qu’un desespoir amoureux avoit porté dans la devotion aussi bien que son rival Clairange. Ils le remeinent à Paris, et ils se font reconnoistre en ces divers habits les uns apres les autres. Apres la mort de Cleandre beaucoup d’autres rencontres s’estant passees, Lysandre alla en un tournoy de la grande Bretagne où il se battit contre Lidian, et en fin il le reconnut et Alcidon et Beronte aussi qui s’y trouverent. Cependant Lucidan ayant demandé au roy qu’il luy permist de se battre contre Lysandre qui avoit tué son oncle, Adraste son pere se presente au lieu de son fils, aussi faict Dorilas pere de Canliste, et Caliste mesme deguisee en homme. L’amazone Hypolite y vient aussi : mais le combat est arresté par la venuë de Lydian, d’Alcidon, et de Beronte qui avoient esté separez de Lysandre par une tempeste. En fin sans vous aller dire tout ce livre par cœur, vous voyez par ces exemples que ce ne sont rien que des rencontres et des reconnoissances. Les uns se separent, les autres reviennent, et puis ils se retrouvent tousjours à poinct nommé ; si bien que l’autheur faict de ses personnages comme un bastelleux de ses marionnettes lesquelles il faict entrer et sortir de leur petit theatre comme il luy plaist. Voila toute la finesse qui se trouve là dedans. Dailleurs vous y trouvez bien des choses qui ne sont pas dans la vray semblance. Qui croira que Lysandre ayant blessé Cloridan d’un coup de lance, un sien parent et quelques amys vinrent pour l’assassiner chez Cleandre ? Comment est-ce qu’ils avoient pû entrer en cette maison tout armez, et quelle rage les pouvoit porter à faire ce coup, puisque Cloridan asseura qu’il ne sçavoit rien de leur entreprise ? Neantmoins à quelque temps de là l’autheur ne sçachant qu’elle invention prendre pour faire battre son Lysandre, luy fait envoyer un cartel par ce Cloridan. Quant à l’operateur qui pensoit les pourpoints au lieu du corps, je permets cette magie à un roman : mais pour l’esprit qui aparoist à Cleandre, et le prie de faire ensevelir son corps qui est au fonds d’un puis, il me semble que c’est un conte à l’imitation de celuy d’Athenodore, encore n’est-il pas si bon, car quelques payens croyoient que ceux qui n’estoient point ensevelis ne pouvoient aller aux champs Elisees, mais pource qui est des chrestiens s’ils sont soigneux d’estre mis en terre saincte, ce n’est que par une coustume devotieuse, et ceux qui ne le peuvent estre, ne sont pas estimez plus malheureux pour cela, de telle sorte qu’il n’est pas croyable

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qu’une ame ayt ces considera tions en l’autre monde, et qu’elle trouble son repos pour venir prier un homme d’ensevelir le corps où elle a habité ! Au reste cet esprit fait de plaisans complimens : il demande à Cleandre s’il veut mander quelque chose au païs où il va. En ce qui est de la promesse qu’il luy fait de le venir avertir de sa mort trois jours auparavant qu’il meure, c’est à sçavoir si Dieu permet que nous ayons de semblables avertissemens. Je croy pour moy qu’il n’y à que les saincts qui reçoivent cette grace. Neantmoins cet esprit vint un matin avertir Cleandre de sa mort, et ce fut d’une plaisante façon. L’on croid que les esprits vont tout d’un coup où ils veulent, et qu’ils nous trouveroient aussi bien au fonds d’une cave qu’au haut d’une tour. Ils n’ont que faire d’escalier pour monter n’y pour descendre, ny de porte ny de fenestre pour entrer : mais cettuy-cy heurta à la porte du chasteau de Cleandre jusqu’à tant que ce gentil homme vint luy ouvrir luy mesme, et c’estoit qu’il estoit si discret qu’il ne le vouloit pas prendre en sursaut. Ce n’est pas une chose moins difficile, à croire que de voir qu’un jeune gentil-homme françois comme Lydian est devenu en peu de temps fort bon predicateur espagnol. L’autheur ne se souvenant plus qu’il avoit entrepris une histoire, se laisse apres tomber dans des fables à la mode d’Amadis. Il fait prendre les armes à Caliste, il fait battre Hypolite contre Lysandre, comme si la delicatesse des femmes pouvoit souffrir ce travail. Lysandre va de Roüen à Paris tout armé, comme si c’estoit la coustume de la France d’aller ainsi en temps de paix, et si nous estions encore au temps des chevaliers errans. Le roy Henry Le Grand voulant rendre aussi la justice par la voye des armes permet à l’accusateur de Caliste de se battre en camp clos contre celuy qui la voudra deffendre. Elle est mise cependant sur un eschaffaut tendu de noir, selon l’antienne usage ; il y a aussi d’autres choses fort estranges, comme quand Ypolite et sa Damoiselle Erisile gardent des armes au camp des Tournelles. Il ne faloit pas mettre des avantures si aysees à reconoistre pour des mensonges, car elles sont si extraordinaires que si elles estoient arrivees il y auroit plusieurs personnes qui vivent encore qui l’auroient veu, et l’on en trouveroit quelque chose dans l’histoire du roy deffunct. Pour conclusion à la nopce de Caliste une nymphe emplit la salle de tenebres, et fit naistre apres une obelisque dont il sortit tant d’eau que chacun pensa estre noyé ; en fin l’eau s’estant retiree l’on lût les propheties qui s’y trouvoient escrites. L’autheur ne nous dit point si cela se faisoit par artifice ou par un vray enchantement, car il ne le sçavoit pas luy-mesme, et son dessein estoit seulement de continuer son stile de chevalerie. Voila ce que c’est que le livre de Lysandre, et si vous pensez qu’il doive estre estimé pour son langage, je vous apren qu’il y a force phrases gascones, et que

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les periodes sont quelquefois si longues et si fort bouleversees que l’on a de la peine à y trouver du sens. Je ne croy pas que les avantures de Polyxene soient capables de soustenir la cause de tous les autres romans de ce siecle. C’est un livre mal commencé et mal poursuivy. L’autheur ne dit presque rien de soy, c’est Polyxene ou Cloriman qui parlent tousjours. Outre cela tous les succez sont si communs qu’ils ne meritoient pas d’estre racontez. Nous avons beaucoup de livres dont je ne parle point : car ceux là ayans les deffaux que j’ay desja blasmez en d’autres, je les ay assez accusez. Ceux qui les ont leus sçavent bien que l’on n’y trouve rien que des redittes et beaucoup de desordre. Dailleurs il y a presque dans tous une faute de jugement insuportable. L’autheur raconte qu’un tel a raconté son histoire, et cettuy-cy raconte qu’un autre luy a raconté la sienne comme il s’ensuit, et ce dernier raporte encore la narration d’un autre, tellement que l’on se perd là dedans, et que l’on ne sçait plus qui c’est qui parle. L’on peut dire que c’est l’autheur et trois où quatre autres personnages tout ensemble. Il feroit beau voir un homme qui parleroit à nous trois heures durant de la mesme sorte qu’un autre lui auroit parlé. Les auditeurs ne se tromperoient ils pas souvent croyant que ce seroit luy mesme qui parleroit ? Il y à encore une grande sottise dont presque toutes les avantures sont composees ; c’est que pour faire descouvrir quelque secret, vous trouvez tousjours quelqu’un qui parle trop haut et qui sans y penser aprend ses conceptions à ses ennemys qui sont cachez pres de luy. Ces autheurs ne songent pas que l’on ne void plus guere de ces fous là qui estans tous seuls se plaignent à haute voix, et font le recit de leurs infortunes. Apres tant d’impertinences que j’ay trouvees dans les romans et dans la poësie, vous voyez mon juge, que ce n’est pas sans sujet que je les mesprise, et je vous diray bien que quand il y auroit un de ces ouvrages qui seroit exempt de toutes les fautes que j’ay remarquees, je ne le priserois pas tant que le moindre recit veritable qui se puisse trouver au monde. Vous aprenez dans une histoire des choses que vous pouvez alleguer pour des authoritez, mais dans un roman il n’y à aucun fruict à recueillir. Au contraire la pluspart des esprits s’y perdent comme j’en donneray bien des tesmoignages sans sortir de cette compagnie. Il y à des jeunes gens qui les ayant leus, et voyant que tout arrive à souhait aux avanturiers dont ils traitent, ont desir de mener une semblable vie, et quitent par ce moyen la vacation qui leur estoit propre. D’ailleurs tous les hommes ont beaucoup de sujet de former des plaintes contre de tels livres, veu qu’il n’y à si petite bourgeoise à Paris ni autrepart qui ne les veuille avoir, et qui en ayant leu trois ou quatre pages ne s’imagine estre capable de nous faire la leçon. C’est cette lecture qui leur aprend à toutes à devenir si coquettes, et qui nous oste

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le moyen de faire l’amour avec innocence. Si vous considerez toutes ces choses, mon juge, vous ordonnerez que personne de cette compagnie n’estime plus desormais tant de livres dommageables, afin de tirer petit à petit de ses erreurs le reste du peuple françois. Clarimond ayant icy terminé son playdoyer il n’y avoit quasi personne qui ne fust de son avis tant il avoit dit de bonnes raisons : mais Anselme se tournant vers Musardan luy demanda ce qu’il avoit à dire contre luy. L’on s’atendoit qu’il feroit quelque belle oraison pleine de fleurs de rhetorique, lors qu’il commença ainsi de parler ; ma foy, messieurs ce gentil-homme à dit la verité en beaucoup d’endroits. Je ne fay pas plus d’estime que luy de plusieurs livres qu’il à nommez : mais si j’ay l’honneur de vous voir à Paris dans quelque temps, je vous monstreray un livre que je compose lequel vaudra mieux que tout cela. Personne ne put endurer l’impertinence de cet homme. L’on souffroit bien que Clarimond parlast contre les romans, pource qu’il avoit bon esprit et qu’il s’apuyoit sur de fortes raisons, mais pour ce marault là qui blasmoit ce qu’il n’estoit pas capable d’entendre, il meritoit d’estre berné. Outre cela l’on songeoit qu’il avoit tort de parler contre des choses qu’il avoit promis de soustenir : mais il ne pouvoit pas s’acquiter de sa promesse quand il l’eust voulu faire, d’autant qu’il n’avoit pas leu tous les livres que Clarimond avoit mis sur les rangs, et qu’il n’estoit pas assez ingenieux pour les deffendre. L’on fit donc une grande huee sur cet ignorant escrivain, et Lysis ayant fait cesser le bruit luy fit des reprimendes de ce qu’il laissoit sa cause à l’abandon. Il luy asseura aussi qu’il ne travailleroit pas à son histoire, comme il avoit eu dessein de luy proposer. Voyant que l’on se mocquoit de luy ouvertement il ne respondit que par des branlemens de teste, et se retira derriere les autres. Clarimond ne cessoit de dire à Anselme, mon juge, prononcez en ma faveur s’il vous plaist : Musardan à de semblables conclusions que les miennes, et personne ne s’opose à moy. Philiris qui faisoit profession des lettres aussi bien que Clarimond s’estoit deliberé de luy contredire par aemulation. Il sçavoit bien que Musardan ne diroit rien à propos, et son dessein avoit tousjours esté de se joindre à luy. Trouvant donc l’occasion de parler il se leva pour suplier Anselme de luy donner audiance, et de luy permettre de respondre aux calomnies de Clarimond. Le juge luy accorda tout ce qu’il voulut, et chacun s’estant apresté à jouyr d’un nouveau contentement, il parla de cette sorte. Je ne sçay à quoy a pensé Clarimond, tres-docte et tres-equitable juge, je ne sçay quelle humeur l’a porté à nous faire une telle harangue que la sienne, et s’il pretend acquerir de la gloire en s’esloignant du sens commun : mais soit qu’il ayt parlé tout à bon ou contre son opinion propre, si est-ce qu’il est besoin de luy repartir et

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de ne pas souffrir que ce qu’il a dit soit pris pour la verité par ceux qui l’ont entendu. Dailleurs puisque vous avez esté choisi pour juger qui auroit de meilleures raisons sur la matiere qui se presente, je ne me puis empescher de parler pour ne pas laisser perdre la meilleure cause du monde à faute d’estre deffenduë. Clarimond à tasché de monstrer que dans toutes les poësies et dans tous les romans l’on ne trouve rien qui ne soit digne de censure : mais ô dieux ! Ne craint il point que tant d’excellens hommes qu’il attaque ne soient forcez de quiter les douceurs des champs Elysees pour venir icy se monstrer cruels à punir sa mesdisance, ou tout au moins pour m’encourager à prendre leur protection ? Je croy facilement cette derniere chose, et je m’asseure que je ne manqueray pas de dire tout ce qui sera à propos pour mon sujet, puisque ces excellens genies me le souffleront tousjours aux oreilles. Ha ! Divin Homere, qui eust jamais pensé qu’il eust esté besoin de chercher des raisons pour te deffendre en une si bonne compagnie que celle-cy ? Il le faut pourtant, et puisque l’on se mocque de ton iliade pource qu’elle ne contient que les combats qui ont esté donnez pendant la solitude d’Achile, avec la mort de Patrocle et d’Hector, il suffit de respondre que ce n’estoit pas ton dessein d’en mettre d’avantage, et que comme tu dis au commencement tu n’as entrepris que d’escrire le courroux du fils de Pelee. Le reste de l’histoire estoit assez connu parmy les grecs sans que tu prisses la peine d’en parler, et pour ce nom de l’iliade que l’on condamne, il n’est point mal à propos, puisque les combats que l’on y treuve se font durant le siege d’Iliun. Quand à ce qui est des dieux que le poëte rend si vigilans pour cette guerre, comme si les grecs et les troyens estoient les seuls hommes du monde, il ne s’en faut pas estonner, car de verité ils valoient mieux pour lors que tout le reste de la terre, et il estoit besoin d’espreuver les forces de l’Europe contre celles de l’Asie. Au reste bien que l’iliade ne parle que du soin que les dieux avoient de ces peuples, ce n’est pas qu’ils eussent oublié les autres, ny qu’Homere les eust oubliez aussi, mais c’est que l’on ne pouvoit pas parler d’eux sans s’esgarer de son sujet. Que si ceux que ces differentes divinitez affectionnent le plus ne sont pas tousjours garantis du malheur, il ne s’en faut pas estonner, puisqu’elles estoient divisees et qu’une puissance s’oposoit à l’autre. Quant à leurs fascheuses querelles, il les faut pardonner aux fables. Je vien aux comparaisons, que Clarimond trouve si mauvaises, pour ce que la pluspart sont prises de la chasse. A quoy est-ce que les combats sont mieux comparez qu’à cét exercice qui est un apprentissage de la guerre ? Que si Homere tasche souvent de rendre ses guerriers semblables à quelques animaux furieux, cela ne doit il pas causer plus de merveille, puisqu’il diversifie tellement les accidens des comparaisons, qu’elles

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semblent toutes differe ntes, bien qu’il ne parle que d’une seule beste ? Comme par exemple il se sert plusieurs fois de la comparaison du lyon ; et s’il faict combattre un grand heros contre un chetif soldat, il dit que c’est comme un lyon contre une brebis ; que s’il vient quelque brave capitaine au secours, il dit que c’est comme un bon pasteur qui veut deffendre son troupeau, ou si quelque heros s’oppose à un autre heros, il dit que c’est un lyon contre un autre lyon. C’est ainsi qu’il s’y comporte, et j’y treuve veritablement une grace nompareille : car pour les mesmes hommes il se sert tousjours de mesmes comparaisons, ce qui est bien plus raisonnable que de les voir tantost soleils, tantost arbres, et tantost fleuves. L’on ne peut avoir la nature de tant de diverses choses tout ensemble. Pour les autres comparaisons elles ne sont pas si salles ny si basses que l’on s’imagine. Le langage est aussi mesprisé par Clarimond qui dit qu’Homere ne parloit pas bon grec puisque tant de pays disputoient à qui l’auroit pour enfant : mais qu’il sçache que l’on a dict qu’aussi n’estoit il pas d’aucune province de la terre, et que sa patrie estoit le ciel. S’il use de plusieurs dialectes ou de quelques mots qui ne sont pas connus des autheurs vulgaires, c’est que la poësie estant le langage des dieux, elle se forme un stile particulier qui n’est pas commun aux hommes. Je ne veux point d’autre tesmoignage de l’excellence de ses discours sinon que l’on y trouve de tous costez des preceptes qui servent à tout le monde. Ses sentences ne sont point basses comme l’on vous a dit, mon juge, elles ne se peuvent autrement concevoir, et si vous n’y avez point trouvé cette majesté que l’on y recherche, il s’en faut prendre à Clarimond, qui par sa traduction françoise leur oste les beautez qu’elles ont en leur propre langage. Les plus sçavans philosophes les ont esté chercher pour apuyer leur doctrine, et les peintres, les armuriers et toutes les personnes mechaniques ont tant deferé à ce grand poëte, qu’ils ont avoüé qu’il leur avoit apris leur art. Aussi est-il apellé maistre de toutes les sciences, et quelqu’un l’a peint autrefois vomissant, et tous les autres poëtes au dessous de luy pour faire leur proffit de ce qu’il rejettoit. Pour les gens de guerre ce sont ceux qu’il instruit davantage, et l’on aprend dans son livre avec quel courage l’on doit assaillir ses ennemys, comment les soldats doivent obeyr, et le chef doit commander, et de quelle eloquence masle un capitaine se doit servir pour animer ses troupes. Quand aux discours que les heros se tiennent au milieu d’un combat, ils ne sont pas tant hors de raison. Ils pouvoient s’estre escartez de la presse cessant de combattre à cause de leur lassitude, et en se reposant ils se faisoient connoistre l’un à l’autre. Ce n’est point une feinte que l’estime qu’Alexandre et tant d’autres ont fait d’Homere ; tous les historiens s’y accordent, et jamais personne ne s’est figuré que ce

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grand poëte ayt fait quelques choses contre la bien seance. Ny en son temps ny en celuy d’Achille le luxe et l’orgueil ne regnoient pas comme à cette heure, si bien que les heros ne desdaignoient pas d’aprester ce qu’ils devoient manger eux mesmes, et si l’on leur parle des bons morceaux que l’on leur presente aux festins, c’est pour monstrer l’honneur que l’on leur faict jusques par ces moindres particularitez que la coustume avoit possible alors rendu les plus grandes. Que si Ulysse bastit un vaisseau, la necessité le contraint à une chose qui n’est pas deshonneste à un homme de guerre, et ce n’estoit qu’une petite barque où il n’avoit pas tant de peine qu’il fust besoin de charpentiers pour luy aider, et qu’il falust que la solitude de sa nymphe fust troublee par la veuë de tant d’hommes. Que s’il parle aussi à Penelope d’un lict qui estoit de sa façon, il pouvoit en avoir fait quelque chose par passe-temps, comme les princes ont des recreations diverses. Enfin les saisons et les lieux peuvent avoir rendu des choses loüables, lesquelles sont maintenant ridicules. Pour ce qui est de la bassesse de courage que mon ennemy reproche à Ulysse, je soustien qu’il en parle avecque faulseté. Si ce grand heros pleuroit au recit de la guerre de Troye, ce n’estoit pas pour ses travaux, c’estoit pour ceux de ses amys, et possible pleuroit il d’amour, ce qui est une chose permise aux plus genereux. Il regrettoit l’absence de sa chere femme ; aussi Alcinous reconnut-il sa condition par sa contenance majestueuse, quoy qu’il eust esté trouvé tout nud, et l’offre qu’il luy faisoit de luy donner sa fille s’il la desiroit, est un vray tesmoignage de l’honneur qu’il luy portoit. Si cet Ulysse est mal traité par les amans de Penelopé, la faute leur en doit estre imputee, et en tout cas l’on ne s’en doit prendre qu’à son deguisement qui veritablement estoit necessaire, pource qu’il ne pouvoit rentrer dans sa maison que par finesse, ses amitiez antiennes ayant esté fort divisees. Pallas voulut bien qu’il eust tant d’afflictions, sans le secourir du premier coup comme elle pouvoit faire, d’autant que la divinité nous monstre tousjours qu’elle ne nous ayde point si nous ne nous aydons pareillement, et qu’elle permet que les bons souffrent pour leur faire apres obtenir des joyes plus grandes que n’a esté leur tristesse. Je n’accorderay pas à Clarimond qu’Homere fust un pauvre mendiant qui gagnast sa vie à chanter aux portes : je sçay bien que plusieurs ont esté de cette opinion, à cause qu’il estoit aveuglé et que de tels chantres le sont d’ordinaire : mais il n’est pas croyable qu’un gueux ayt pû concevoir de si rares choses. Ou est-ce qu’il eust apris l’art de la guerre, et les conseils des grands capitaines ? Ces choses sont elles revelees à des personnes si basses ? S’il est vray qu’un tel musicien ayt esté chanter l’iliade et l’odyssee par toute la Grece, je croyray qu’il n’avoit pas composé ces incomparables ouvrages, mais qu’il se les approprioit ayant trouvé secrettement les memoires

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de l’autheur qui estoit qu elque grand personnage du siecle. Clarimond voulant ravaller l’odyssee nous veut faire accroire que ce sont des contes rustiques : mais il ne faict pas esclatter les belles choses qui s’y trouvent ; n’est-ce pas une chose bien agreable que la courtoisie de Polypheme qui promet à Ulysse qu’il le mangera le dernier, pource qu’il luy a donné de bon vin ? Peut on mieux representer l’humeur d’un barbare ? Pour le nom de personne qu’Ulysse prit, la finesse en fut si bonne que tous les autres cyclopes ne se misrent point à le chercher pour le punir du mal qu’il avoit faict à leur compagnon, à cause qu’ils crûrent que personne ne luy avoit crevé l’oeil, et qu’il se l’estoit crevé luy mesme. Quand une action seroit petite en soy, l’on ne laisse pas de l’estimer comme grande lors qu’il en procede de grands effects. La metamorphose des compagnons d’Ulysse vient apres cecy, et Clarimond se mocque de cet heros qui resista bien aux charmes qui avoient faict changer de forme aux autres, et qui se laissa neantmoins tellement emporter aux caresses de la magicienne, qu’il coucha librement avec elle : mais je trouveray bien icy une mythologie qui monstrera qu’il n’y a point de contradiction, et qu’Homere ne faict pas Ulysse continent et luxurieux tout ensemble. Circé fille du soleil signifie l’influence celeste qui portoit les grecs aux voluptez ; ils se laisserent dompter facilement, mais Ulysse forçant toute sorte d’inclinations ne fut pas charmé par le mesme breuvage, c’est à dire qu’il ne suivit pas les mesmes vices. Circé luy donna place dans son lict comme estant esprise de son amour ; cela veut monstrer qu’un homme sage comme il estoit, donne plustost la loy à l’influence celeste que de la recevoir d’elle, et que lors qu’il connoist qu’elle ne luy conseille que des choses vertueuses il ne la fuyt point, mais se joint à elle par un heureux mariage, pour faire tout reüssir à sa gloire. Voila comme l’on peut contenter ceux qui s’imaginent qu’il y a des absurditez dans les fables. En ce qui est de la rencontre des syreines, l’on la prend de mesme pour exemple en de si beaux sujets, et l’on y treuve de si excellentes mythologies, que chacun sçayt que c’est une chose qui se deffend de soy mesme. Quand au voyage qu’Ulysse faict aux enfers il n’est point inutile puisque Circé vouloit qu’il y allast pour voir les merveilleuses choses qu’il y trouva, afin qu’il fust excité à bien vivre par les exemples de la recompense des bons et de la punition des mauvais. Aussi n’y a t’il rien dans les œuvres d’Homere qui ne serve, et si dans l’iliade le cheval d’Achille prophetise, c’est pour nous monstrer que la divinité se veut quelquefois servir des animaux irraisonnables pour nous avertir de nostre devoir. Il n’y a plus autre chose à dire sur ce sujet, sinon que quand Penelope eust esté aussi vieille que dit Clarimond, il se pouvoit bien faire qu’il y eust beaucoup

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de jeunes hommes qui la recherchassent, puisqu’ils ne venoient chez elle que pour manger son bien. Et pour ce qui est d’Helene, quand sa beauté eust perdu son éclat, Menelaus ne laissoit pas de chercher avec autant de soin les moyens de la ravoir, que si elle eust encore esté belle, et s’il en eust esté merveilleusement amoureux, pource que luy et tous les grecs estoient obstinez à l’entreprise, et s’ils eussent quité Troye sans rien faire, il y eust eu de la honte pour eux. En suite de la censure d’Homere Virgile, et je ne m’estonne plus s’il reprend la poësie en general puisqu’il s’attaque à ce poete cy. Il le blasme d’avoir fait aller Enee à Carthage, et c’est de cela que les romains luy donnoient le plus de loüange. Ils trouvoient que son artifice estoit merveilleux d’avoir pris de si haut le motif de la guerre qui estoit entre Carthage et Rome, lors qu’elles disputoient toutes deux à qui auroit l’empire du monde. La ville de Carthage, et Junon qui la soustenoit garderent une hayne immortelle à son avis contre la race de cet Enee qui avoit quité Didon, et delà vinrent les guerres que la nation punique eut contre la latine. Il est vray que ce ne sont que des fictions de poëte, mais elles ne laissent pas de contenter l’esprit. Pour ce qui est des lieux où Virgile à imité Homere, je trouve qu’il ne pouvoit rien faire de mieux. Ayant à descrire ce qui s’estoit passé apres la guerre de Troye en la personne d’un des plus illustres heros qui y fussent, il faloit qu’il se conformast au stile de celuy qui avoit commencé d’escrire sur ce sujet. Clarimond à parlé en cet endroict du bouclier d’Achille à propos de celuy d’Enee, car l’agitation d’esprit où le desir de mesdire l’avoit mis, à esté cause que perdant son ordre, il à confondu beaucoup de choses. Il blasme Homere d’avoir descrit ce qui estoit gravé en ce bouclier de telle sorte qu’il semble que ce soit une histoire veritable qu’il raconte : mais ne reconnoist il point que si le poëte parle du playdoyer de deux advocats, et du combat de deux factions contraires, comme si l’on eust entendu le bruit des uns et des autres, et si l’on les eust veu marcher pour aller faire les actions necessaires, c’est qu’il veut dire que l’ouvrage estoit si parfaict qu’à la seule contenance des personnages que l’on y voyoit, l’on devinoit qu’ils pouvoient dire telles et telles choses, et par ce qu’ils faisoient alors l’on jugeoit ce qu’ils avoient faict desja, et ce qu’ils feroient apres. A ce compte là Homere a plustost faict icy un miracle qu’une faute de jugement, et quant à Virgile au bouclier d’Enee, il n’est point digne d’estre repris pour y avoir faict graver les plus remarquables choses qui devoient arriver à Rome. Il se peut faire qu’elles estoient distinguees par compartimens comme Clarimond le souhaite : mais quand elles ne l’eussent point esté, et qu’il n’y eust eu qu’une ville de Rome sur le bouclier, et qu’en un endroict l’on eust veu le pont rompu sous

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Horatius Cocles, et en un autre le Capitole assiegé, et un peu plus loin quelque autre chose, bien que ce fussent des avantures qui y devoient arriver en divers temps, si est-ce que j’en trouve l’invention plus belle : car cecy estant une maniere de prophetie, il faloit que les choses y fussent broüillees pour garder la coustume des divinitez qui meslent tousjours de l’obscurité dans leurs oracles. Clarimond tombe de ce sujet en des reprehensions frivoles, et se fasche pource que Virgile à dict que Vulcan forge un foudre à Jupiter composé de rayons de pluye et de rayons de feu ; il ne croid pas que les forgerons puissent travailler en des choses humides : mais ne voit il pas qu’il y a un sens caché là dessous, et que Vulcan signifie cét air subtil q ui se change en feu dans la haute region, et qui rompant avec un grand effort les obstacles dont il est entouré, faict un bruit que l’on apelle le tonnerre, faisant tomber au mesme temps de la pluye des nuages humides qu’il a crevez. Les physiciens cachent ainsi leurs secrets dessous ces fables, et si Vulcan est de tous mestiers chez les dieux, c’est pour monstrer que les operations de la nature et de l’art ne se font guere sans feu, soit un feu corporel, soit un feu spirituel que l’on prend pour l’action vehemente, ou pour la diligence des ouvriers. Clarimond s’amuse encore à de petites particularitez, comme de rechercher au vray quel âge avoit Ascagne, et si c’estoit un rameau d’or que treuva Enee. Il s’attache par trop aux mots en cecy, et je croy qu’il ne merite pas de responce. Il ne songe pas à la belle diction de Virgile, et à la douceur de ses vers, qui est si grande qu’un homme qui ne scait point de latin la peut reconnoistre. Il a commencé apres à parler d’Ovide, et l’a blasmé si injustement, qu’il ne rencontrera jamais personne qui soit de son avis. Il ne trouve pas bon que ce poëte ayt parlé de tant de differentes divinitez, comme s’il luy eust esté possible de parler d’autre chose en un temps où il avoit esté nourry parmy l’idolatrie. Pource qui est de ses transformations, elles ne sont pas si extravagantes qu’il a tasché de les faire : mais il les faudroit reciter toutes pour le monstrer ; il ne parle quant à luy que de l’opinion que Pythagore avoit de la metempsycose. Si ce philosophe n’avoit jamais esté euphorbe, la faute en estoit à luy qui l’avoit publié, non pas à ceux qui l’ont escrit depuis : toutesfois si l’on veut soustenir qu’il pouvoit dire vray, il est aysé de le faire, encore que l’on tienne que Mercure faisoit prendre de l’eau d’oubliance aux ames qu’il vouloit remener dans de nouveaux corps : car l’on peut feindre que Pythagore avoit eu luy seul ce privilege de n’en point boire, afin de pouvoir aprendre aux autres hommes qu’il estoit desja venu par plusieurs fois au monde, et qu’il en estoit ainsi d’eux tous, qui passoient quelque fois dans les corps des bestes, tellement qu’ils se devoient abstenir de manger de toutes les choses qui

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avoient une ame. Clarimond voulant ruiner Ovide tout à faict, n’a point faict difficulté de dire qu’il a mis toutes ses narrations sans aucun ordre. Il devroit considerer qu’Ovide est un poëte et non pas un historien, et que s’il gardoit cét ordre que les historiens n’osent outrepasser, ses metamorphoses ne seroient pas de la moitié si agreables. La poësie est un art plein de fureur qui cherche ses ornemens dedans le meslange, et c’est pour ce sujet qu’Arioste qui ne vouloit pas nous ennuyer entre mesle ses narrations. Le Tasse n’est point aussi blasmable pour avoir parlé des antiennes divinitez dans ses descriptions ; ce ne seroit pas estre poëte, qui n’useroit de figures poëtiques. Je passe ainsi tous ces poëtes que l’on peut deffendre par un seul mot, et maintenant je vien à Ronsard auquel Clarimond à pris aussi la hardiesse de s’attaquer et de luy reprocher une infinité de choses qu’il à mises touchant les antiennes divinitez, et le dessein qu’il à eu d’imiter Homere et Virgile. Je ne sçaurois m’amuser a refuter ses impertinentes raisons, car mesmes elles ont esté si foibles que je n’en ay tenu compte, et ne leur ay laissé faire aucune impression sur mon esprit. Il me souvient seulement qu’il a blasmé les presages, et quelques autres superstitions sans lesquelles l’on ne peut parler avecque naïveté des choses antiques. Il rejette aussi les descriptions qui rendent Ronsard fort estimable, car les discours d’un poëte ne doivent pas estre si severes que ceux d’un philosophe stoique, et bien souvent pour resjouyr les lecteurs il faut qu’il se plaise à descrire le bruit que fait la roüe d’un chariot quand il est trop chargé, où les crys de quelques oyseaux de proye qui se battent. Quant à la douceur des vers de Ronsard, elle ne pouvoit pas estre plus grande pour son temps. Chacun confesse que l’on luy doit l’honneur de nous avoir ouvert le chemin pour cultiver le langage françois. Ce que nostre adverse partie trouve encore a redire dans la franciade, c’est que toute nostre histoire y devoit estre inseree : mais ne void on pas que Ronsard avoit commencé de l’escrire d’un stile poëtique, de sorte qu’il n’y eust point eu d’inegalité dans la piece, quand elle eust esté achevee ? Que si Clarimond se plaint de ce qu’Hyante recitoit les choses avec autant d’ordre que si elle eust leu dans quelque livre une histoire desja avenuë, et s’il croid qu’elle avoit des termes trop clairs pour une devineresse qui estoit en fureur, je ne luy passeray pas condemnation, encore que j’aye tantost dit que les propheties doivent estre obscures : car je soustien que les siennes l’estoient autant comme elles le devoient estre, et je pren ma raison de ce que Clarimond à dit luy mesme. Il à dit qu’elle parloit quelquefois des mysteres de la religion chrestienne, et bien que nous autres qui les entendons, trouvions que ce soit une chose fort claire, Francus ne pouvoit rien ouyr de plus obscur. Que si Clarimond demande pourquoy il ne taschoit

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point de sçavoir ce que c’estoit, et comment Hyante en parloit aussi veu qu’elle estoit payenne, je luy respon que Francus laissoit passer cela comme une chose inconnuë qui ne le touchoit point, et que pour Hyante l’esprit qui la faisoit parler la possedoit tellement, qu’elle ne sçavoit pas seulement ce qu’elle disoit. Je ne doute point que Ronsard ne nous eust donné de semblables satisfactions s’il eust continué son ouvrage. Pour ce qui est du dessein qu’il avoit de faire venir Francus en Gaule pour y bastir une ville, il est fort mal seant de le blasmer en cela, puisqu’estant poëte il luy estoit permis de feindre tout ce qu’il voudroit, et qu’encore sa fiction n’estoit elle pas si fort eloignee de la verité qu’elle n’eust pour garends la pluspa rt de nos historiens. Apres la censure de Ronsard à qui tant de poetes de son temps ont cedé, Clarimond n’avoit garde de faillir à les mespriser tous, et neantmoins il n’a osé esplucher leurs ouvrages de peur de se donner trop de peine, car il faut croire qu’il en à beaucoup à chercher des raisons si esloignees du sens commun. Il les condamne donc tous generalement, pource qu’ils ont parlé des fables antiennes. Il ne faut pas que l’on croye à son avis qu’il se puisse donner une bonne mythologie, et nous en avons une si grande quantité de tres-excellentes, que je ne sçay comment il est si effronté que de parler de la sorte. Je passe toutes ses preuves sous silence comme estans de nulle valeur. Je sçay bien que mon juge a leu assez de livres pour sçavoir le contraire de ce qu’il allegue. Mais j’ay bien suject de me fascher contre un homme qui n’estime pas seulement les poësies que l’on fait aujourd’huy. Est il possible que tant d’esprits polys qui sont à la cour, n’ayent rien faict encore qui le contente. Leurs douces chansons ne sont elles point capables de le charmer et de le faire changer d’opinion ? Il a faict icy la seconde partie de sa harangue, et s’est jetté dessus les livres qu’il appelle des romans. Il a indignement traicté l’histoire aethiopique, et ne trouvant rien en cette piece qui meritast d’estre repris, il s’est amusé à de petites formalitez. Il ne treuve pas bon que les payens prennent garde à leurs songes, eux qui sont pleins de superstition. Il veut faire passer pour une sottise la naive impatience que souffre Gnemon pour sçavoir la fin d’une histoire, et ne considerant pas que le monde est remply de coüards et de hardis, il est fasché de quoy l’autheur a fait ce jeune homme timide. Bien que Theagene se soit monstré genereux en toutes les actions qui se sont presentees, il ne luy semble pas qu’il l’ayt esté encore assez. Il nous veut aussi persuader que les amours de Daphnis et de Cloé sont impertinentes, bien qu’elles soyent pleines d’une naifveté incomparable. C’est par là qu’il a commencé à se mettre sur les bergeries, contre lesquelles il n’a rien à dire, sinon que tous les livres qui traitent de cette matiere, s’imitent les uns les autres. Cela est fort peu de chose pourveu qu’ils soient bons,

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et ce qu’il a allegué contre la Diane de Monte-Major, n’est guere de plus grand poix. Quand l’ordre y seroit troublé elle ne paroistroit pas moins agreable, et pour les fables et les enchantemens qui s’y trouvent tout cela est permis. Pour les bergeries de Juliette d’autant que je croy que c’est le premier livre que l’on a composé en France sur ce sujet, je suis obligé de le deffendre soigneusement. L’heureuse condition de berger à laquelle le ciel m’a appellé, m’y oblige. Je dy donc pour respondre à ce qu’a dit Clarimond de l’ouvrage d’Ollenix du Mont-Sacré, que si cet autheur ne parle point de la demeure de ses bergers et d’autres petites particularitez, c’est qu’elles sont inutiles. Que s’il faict que les filles prient les hommes d’amour, c’est qu’il veut representer que l’on vivoit au lieu où elles estoient comme en l’age d’or, pendant lequel les loix de l’honneur n’estoient pas inventees. Que si en racontant des histoires elles citent des autheurs prophanes et sacrez, et parlent mesme des choses arrivees de nostre temps, c’est que tout cela n’estant que feinte, et chacun sçachant bien que c’est l’autheur qui parle par tout, il a pris la licence de faire les choses autant à la mode de ce siecle que des siecles passez, afin de donner plus de plaisir aux lecteurs. Il ne faut donc pas l’injurier pour cela avec tant de scandale, et quant à l’Arcadie de Sidney, apres avoir passé la mer pour nous venir voir, je suis marry que Clarimond la reçoive avec un si mauvais compliment. S’il n’entend rien aux amours de Strephon et de Clajus, il faut qu’il s’en prenne à luy, non pas à l’autheur qui a rendu son livre l’un des plus beaux du monde. Il y a des discours d’amour et des discours d’estat si excellens et si delectables, que je ne me lasserois jamais de les lire. Je vous dirois beaucoup de choses à sa loüange, si je n’avois haste de parler de l’Astree que Clarimond a mis apres ; et veritablement je luy sçay bon gré de reconnoistre le merite de l’autheur : mais il a tort de s’imaginer que ce livre ne soit pas en sa perfection. Si au lieu du tiltre d’Astree, il portoit celuy de Galathee ou de Diane il feroit une mesme plainte que maintenant ; il demanderoit pourquoy l’on luy auroit donné plustost ce tiltre là qu’un autre : mais ne considere t’il pas que le livre est commencé par les amours d’Astree et de Celadon, et que la pluspart des autres histoires n’en sont que des circonstances, tellement que le dessein est merveilleusement bien pris. Au reste j’apren à Clarimond qu’Hylas peut estre inconstant sans estre insensé comme il pense, et qu’il se trouve aujourd’huy assez d’hommes qui le sont davantage que luy. Quand à Silvandre si sa philosophie est platonique elle en est de beaucoup meilleure, puisque ce philosophe nous a apris à faire l’amour divinement. Que si l’on allegue qu’au temps de Merouee et de Chilperic il n’y avoit point de bergers en forests qui pussent estre si doctes et si courtois que ceux cy, c’est une grande sottise

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que de parler de la sorte. Ne sçait on pas que dedans les livres l’on rend tousjours les choses plus parfaites qu’elles ne sont, et cet incomparable esprit qui à composé l’Astree, n’a-t’il pas fait assez connoistre qu’il ne raconte pas les histoires de quelques personnes rustiques, mais de plusieurs personnes qualifiees dont il deguise les noms et la condition ? Clarimond se met en colere à cause qu’il n’a pas achevé son livre ; ô quelle injustice ! ô quelle imprudence ! Ne veut-il point prendre le ciel à partie ? Nous n’estions pas dignes d’avoir plus long temps parmy nous cet homme merveilleux que la mort nous a osté : mais j’espere que quelque docte plume nous donnera ce contentement d’achever ses desseins suivant les fidelles mem oires qu’il en a laissez. Quand cela ne seroit point je dy encore que bien que la conclusion manque à cet ouvrage l’on ne se peut abstenir de l’estimer parfait. Quiconque l’ignore n’a qu’à le lire : il sera soudain ravy d’admiration, il trouvera dequoy mespriser toutes les objections de nostre adversaire, il sera touché en la plus sensible partie de son ame, et s’il ne pleure quelquefois d’aise et quelquefois de tristesse selon les sujets, je confesseray aux envieux et aux mesdisans qu’ils auront cause gagnee. Je diray la mesme chose de l’histoire d’Argenis qui ne peut desplaire qu’à des hommes qui n’ont point de raison. Clarimond blasme l’autheur à tort d’avoir dit en quel estat estoient les affaires du monde quand un vaisseau aborda en Sicile, d’autant que cela ne se rapporte pas seulement à ce vaisseau, et qu’il n’est pas question de cette seule chose, mais de toutes les autres choses qui sont dans le corps du livre, lesquelles concernent les affaires de la Sicile, de la Gaule, de la Sardeigne, de la Mauritanie, et de plusieurs autres contrees, tellement qu’il n’y à point d’inegalité dans ces raports et que l’on ne mesle point les choses grandes avec les petites. Pource qui est des vers qui sont mis d’un costé et d’autre, puisqu’ils sont tres excellens, ô injuste Clarimond, vous plaindrez vous de celuy qui nous les a donnez pour nous esgayer l’esprit apres l’avoir retenu sur quelque matiere plus serieuse ? Vous faites bien de dire que les vrayes coustumes de la Sicile ne sont pas observees dans cette histoire, chacun le confesse avec vous, puisque l’autheur n’a eu desir que de representer divers accidens qui sont arrivez en France. Que si vous ne prisez pas son intention, à cause qu’il traitte ces choses avec un peu d’obscurité, ne jugez vous pas qu’il à esté obligé de se gouverner ainsi, d’autant que c’est une chose fort perilleuse de parler à descouvert des affaires des grands ? Quant aux discours d’estat qui sont mis par tout si a propos, c’est une malice bien noire que de blasmer une chose si parfaite. Pource qui est de l’entreveuë de Poliarque et d’Arcombrote, il est croyable qu’ils ne parlerent que par ces actions furieuses que descrit Barclay, et qu’Hyamsbé les separa incontinent. Clarimond fait encore beaucoup de

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bruit pour le langage de ce livre. Il croit qu’il y a quelques nouveaux mots : mais s’il y prend garde il n’y en a point qui ne derivent des autres mots latins qui sont de racines qui peuvent pousser encore. Il n’a pas esté moins injuste quand il a parlé contre le Lysandre. Il a fait de longues narrations des divers succez de toute l’histoire pour faire voir que ce ne sont que des rencontres : mais que veut il de plus merveilleux pour une histoire de nostre temps ? Nous n’avons plus de ces ceremonies antiennes et de ces triomphes qui avoient un apareil si superbe ; nous ne pouvons pas descrire des guerres ny des combats merveilleux sans estre accusez de fausseté. Nous sommes reduits à ne parler que de choses communes. Clarimond treuve mauvais aussi que Lysandre soit assassiné par les amis de Cloridan qui ne trempoit point en cette entreprise comme il le declara au roy ; ne se peut il pas faire qu’ils luy portoient assez d’affection pour se mettre en semblable peine pour luy, et puis d’un autre costé ne peut on pas croire mesme qu’il s’estoit entendu avec eux, mais qu’il l’avoit nié pour se conserver les bonnes graces de son prince ? Le cartel qu’il envoya depuis à Lysandre tesmoigne assez son indignation, et c’est ce qui justifie D’Audiguier que Clarimond accuse de ne sçavoir plus contre qui faire battre ce gentil-homme, puisque Cloridan pouvoit bien trouver un sujet de le faire apeller ayant receu de luy un coup de lance à la veuë de toute la cour. Pour le conte de l’esprit je ne veux pas soustenir qu’il soit veritable ; il faudroit faire icy le theologien, afin de mettre en question si les ames des trespassez peuvent revenir ; il suffit que je vous die que D’Audiguier faisant un roman à nostre mode, ne le pouvoit mieux orner qu’en y mettant des choses semblables à cela, au lieu des aparitions des dieux des payens qui se treuvent dans les romans à l’antique ; et puis il n’est pas tousjours necessaire que l’on mette des choses veritables dedans ces histoires là, il en faut seulement mettre de celles que la pluspart du monde tient pour telles ; or il n’y a rien si clair que plusieurs asseurent que l’on peut parler à des esprits et qu’ils en ont mesme veu autresfois. Clarimond ne trouve point aussi vray semblable que Lydian puisse prescher, comme s’il sçavoit de quel esprit ce gentil-homme estoit pourveu. Il ne veut pas que Caliste prenne les armes, pource qu’elle est trop delicate, et qu’elle n’entend pas le mestier de la guerre : mais D’Audiguier ne rend il pas cette chose aysee à croire, puis qu’il dit qu’elle ne se vouloit battre que pour mourir ? Dailleurs Ypolite et Erifile avoient depuis long-temps faict l’exercice des chevaliers, et ce n’estoit point une chose estrange de voir des gens armez au tour de Paris, puisque l’autheur a voulu feindre que l’on se battoit souvent au camp des Tournelles. Tout ce qu’il a mis en suitte se rapporte fort à l’humeur guerriere du roy Henry

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Le Grand, et bien que cela n’ayt point esté, c’est assez de faire voir que cela pouvoit estre. L’admirable avanture de la nymphe n’est pas à reprendre non plus, car dans les histoires recentes vous voyez que des magiciens de ce temps-cy ont faict de semblables choses. Pource qui est des fautes du langage, si quelque article est oublié un autheur n’est pas responsable des fautes de l’impression, et si l’on treuve quelques phrases gascones dans Lysandre, il faut avoir de bons yeux. En effect Clarimond ressemble à ce malicieux peintre qui representoit plustost les pieds du paon que sa belle queuë ; il ne dit que ce qui luy deplaist : mais il ne parle pas des choses qu’il ne sçauroit desapreuver. Que ne songe-t’il à ces duels qui sont si bien descrits ? Que ne prend il garde à ces responces naives de Lidian à celuy qui luy remonstroit les grandeurs du monde pour luy faire quiter sa petite cellule de capucin ? N’a t’il point remarqué de quelle sorte Lysandre par une mauvaise humeur de Caliste est esloigné de son mariage lors que tous leurs parens y consentoient ? C’est là et en beaucoup d’autres lieux qu’il se trouve des discours si charmans que bien que l’on en desire vistement sçavoir la fin, l’on voudroit neantmoins que le livre ne finist jamais. Quant aux avantures de Polyxene, s’il ne s’y faict que des narrations, le livre ne laisse pas d’estre agreable. Puisque les romans sont faits principalement pour donner de la recreation, il faut bien qu’il y en ayt de toutes sortes. Pour ce qui est de tous les romans en general, Clarimond n’en a rien dit autre chose que ce qu’il avoit desja dit plusieurs fois. Il s’imagine que tous les autheurs se desrobent les uns les autres, comme mesme il a esté si injuste que de dire qu’il n’y a point d’avantures dans l’Argenis qui ne soient communes à tous les autres romans : mais il ne les considere pas bien. S’il y a une guerre dans un livre, un ravissement de fille, et la mort de quelque roy, et que dans un autre il se treuve les mesmes accidens, est-ce à dire que les livres soient semblables ? Nullement, car à ce compte là l’histoire romaine ne seroit autre chose que l’histoire grecque, pource que dans l’une et dans l’autre il se treuve des guerres, des ravissemens de fille, et des trespas de prince ; les circonstances mettent assez de difference dans les choses. Les guerres se font pour plusieurs occasions ; les filles sont ravies par divers moyens, et les princes ne sont pas sujets à un seul genre de mort ; tellement que vous trouvez tousjours de la varieté dans nos livres, et si vous ne vous en contentez, c’est souhaiter en vain que Dieu fasse un autre monde et une autre nature : car tant que nous serons ce que nous sommes, toutes nos histoires ne pourront estre composees que de proces, que de guerres, que de trespas, et de mariages. Que si mon adversaire treuve mauvais que dans un roman un homme raconte une histoire en mesmes termes qu’un autre la luy a racontee, il ne considere

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pas que c’est toute la grace d’un livre, et que s’il n’y comprend rien, c’est faute de bonne attention. L’on void qu’il ne sçait que dire contre nous, et qu’il ne fait que suivre les fantaisies de sa mauvaise humeur, puisque pour conclusion il n’a sçeu nous reprocher autre chose que les plaintes qui se font à haute voix ; c’est une chose si naturelle que les diverses passions ne le sont pas d’avantage. Je vous conjure donc, mon juge, de n’avoir point d’egard à ses foibles raisons par lesquelles il vous veut remonstrer que les meilleurs romans du monde ne valent rien. L’on sçait bien qu’estans faits à plaisir, et ne gardans pas les fascheuses loix de l’histoire, l’on y peut mettre tout ce que l’on veut, tellement que l’on y void tou s les exemples de vertu que l’on se peut imaginer. C’est là que l’on peut trouver du plaisir et du proffit tout ensemble, et que les femmes mesmes aprennent de la civilité et de la courtoisie. Ces choses estant si vrayes, mon juge, qu’il ne s’est jusques icy trouvé personne que Clarimond qui en ayt douté, je vous prie encore de conserver aux romans le credit qu’ils se sont acquis dans le monde, et d’attribuer principalement à ceux que j’ay nommez les honneurs qu’ils meritent. Apres que Philiris eut parlé de la sorte, les esprits des auditeurs qui avoient esté gagnez par Clarimond se tournerent tout d’un coup en la faveur de celuy qui avoit harangué le dernier. Il est vray que quand ils se ressouvenoient de toutes les raisons que Clarimond avoit alleguees contre les romans, ils se remettoient encore de son costé, tellement qu’ils estoient tousjours dans l’incertitude, et eussent bien voulu qu’Anselme eust vistement donné son jugement : mais comme l’on s’attendoit qu’il l’allast prononcer, Amarylle se leva, et demanda à estre receuë partie intervenante en la cause dont il s’agissoit devant luy. Il luy fut permis de dire tout ce qu’elle voudroit, et cette belle dame parla ainsi. Bien que je sois la moindre de toutes celles de nostre sexe qui se trouvent en ce lieu, sage et equitable juge, si est-ce que je ne veux pas laisser de parler en une affaire qui nous importe, puisque les autres ne s’y presentent pas. Je ne sçaurois souffrir que Clarimond blasme les romans jusques à ce poinct, que si l’on le croyoit l’on les jetteroit tous au feu. Que sera ce si l’on en deffend la lecture à toute sorte de personnes ? Nous autres femmes qui n’allons point au college, et qui n’avons point de precepteurs comme les hommes pour nous aprendre les diverses choses qui se passent au monde, c’est seulement dans les romans que nous avons le moyen de nous rendre sçavantes. Si l’on nous les oste l’on nous rendra toutes stupides et toutes sauvages : car nos esprits n’estans pas propres aux livres de philosophie n’y aux autres ouvrages serieux, ce n’est pas la que nous pouvons aprendre ny la vertu ny l’eloquence. Qui plus est l’on nous fera un grand tort, pource que nos amans et nos marys ne s’adonnant plus aussi à cette agreable lecture, mettront en oubly toutes les gentillesses de l’amour, tellement que nous ne serons plus servies avecque passion, et que nous n’aurons plus d’avantures qui donnent matiere d’escrire aux autheurs du siecle. Songez à cela nostre juge, et vous representez que si vous condamnez les romans vous ne ferez pas seulement tort à toutes les femmes, mais aussi à tous les hommes qui ne les trouveront plus aymables comme autrefois. Qu’une consideration si puissante vous oblige à nous rendre la justice. Amarylle ayant dit cela fit une profonde reverence à Anselme, et chacun fit estat de la gentillesse dont elle s’estoit avisee sans en avertir personne auparavant. Anselme luy fit un petit signe de la teste avec un sousris, comme pour luy tesmoigner qu’il estoit fort satisfait de sa conclusion ; puis il prononça ces paroles. Ayant ouy les raisons que Clarimond à alleguees contre les ouvrages poëtiques et les romans les plus signalez qui soyent au monde, et ayant aussi presté l’oreille à ce que Philiris luy à respondu pour soustenir l’honneur de ces livres differens, et ensemble la plainte d’Amarille qui est intervenuë pour les dames à ce que la lecture des romans ne soit point deffendue ; apres avoir tout meurement examiné, nous ordonnons que puisque tous ces ouvrages fabuleux ne sont faits que pour donner du plaisir, et que le dessein des escrivains reussit assez bien quand ils peuvent recreer les lecteurs, il sera tousjours permis au peuple de chercher son contentement dans tous les livres où il le pourra treuver ; et d’autant que Clarimond à blasmé des livres qui ne meritent pas de l’estre tant, et que Philiris en a loüé aussi qui ne sont pas dignes de ses loüanges, les bons esprits aviseront par cy apres à juger sans passion des divers ouvrages qui se presenteront. Anselme ayant ainsi prononcé son jugement chacun en fut resjouy : neantmoins il y en avoit beaucoup qui eussent voulu sçavoir particulierement ce que l’on devoit croire de tous les livres que l’on avoit nommez. Ils n’estoient pas en termes d’en aprendre pour lors d’avantage, car les affections estoient trop divisees pour en resoudre, et si l’un loüoit un livre l’autre le blasmoit. Anselme leur remonstra encore qu’il n’y avoit rien en cela contre la raison, et que les romans estant des choses qui ne servoient que pour le plaisir, comme il avoit dit par sa sentence, l’on ne se devoit point estonner si les uns estoient estimez, et si les autres ne l’estoient point, pource que ce n’estoit pas comme les choses necessaires qui doivent estre generalement aprouvees.