Le Berger extravagant/Livre 2

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LE
SECOND LIVRE
DV BERGER
EXTRAVAGANT.



LYsis fut quelque temps à fueilleter les liures qu’Anſelme luy auoit baillez, mais en fin s’imaginant qu’il n’y auoit point de penſees qui valluſſent les ſiennes, il ne ſe voulut plus laiſſer entretenir que par elles, & s’en alla promener dans le iardin parmy ses reſueries. Auſſi n’auoit-il rien treuué que des liures qui ne luy plaiſoient pas, comme Senecque, Plutarque, Du Vair, Montagne et Charon, qui ne parlent point en roman. Il asseuroit que tout cela ne valoit rien, et qu’il n’y avoit que le seul Plutarque qu’il aymoit un peu, à cause qu’il disoit que Romulus avoit esté berger en sa jeunesse. Apres avoir esté dans le jardin pour le moins deux heures il luy prit envie de sortir, encore qu’Anselme l’eust prié de n’en rien faire. Il trouva une petite porte dont la serrure n’estoit gueres bonne, si bien qu’il l’ouvrit aisement avec un cousteau. Il se vit dans une petite ruë, où il n’eut pas fait vingt pas qu’il aperçeut cette tant belle Charite, source de ses desirs, qui s’en revenoit toute seule d’une maison où Angelique l’avoit onvoyee faire quelque message. Bien que cette rencontre luy donnast de l’emotion, il ne se monstra pas timide, et voulut aller au devant d’elle, plustost que de l’atendre afin de l’acoster. Mais tout aussi tost un gros pitault qui se tenoit sous une porte comme en embuscade, se vint jetter sur elle, en luy disant, ha ! Je te tien Catherine, il faut que tu me payes le baiser que tu me dois d’hier au soir, quand nous joüames au gaige touché. Lysis la voyant tombee entre les mains d’une personne si indigne d’elle, courut le plus fort qu’il luy fut possible pour la deffendre, mais auparavant qu’il fust aupres d’elle, elle avoit desja esté baisee plus de dix fois, malgré qu’elle en eust, ce qui le mit en telle fureur qu’ayant levé un baston qu’il tenoit,

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il le deschargea sur les oreilles du paysan en s’escriant ; comment vilain satyre, qui vous a fait si hardy de prophaner le corail de cette belle bouche ? Allez faire l’amour aux chevres, puant bouquin. Le pitault se sentant fraper laissa aller Charite, et se jettant au collet de Lysis, il luy prit son baston, dont il luy mesura les costes de telle sorte, qu’il crut que le plus seur estoit de mettre son salut en la vistesse de ses jambes, mais l’autre l’ayant poursuivy le vint joindre, et le jetta à terre, où il luy donna trois ou quatre coups de pieds. Il l’eust bien battu davantage s’il n’eust aperceu Anselme qui venoit avecque deux laquais apres luy, ce qui luy donna une telle crainte, qu’il prit la fuite. Lysis s’estant relevé vid Anselme, et en marchant aussi doucement que s’il eust eu tous les os rompus, il luy alla dire ; ha que n’estes vous venu plustost ? Vous m’eussiez deffendu contre un dieu chevre-pied qui m’a pensé tuer. Il a voulu forcer Charite, et j’ay esté pour la tirer de ses mains, mais plutost de ses pattes. à la verité elle s’est evadee pendant nostre combat, mais aussi j’ay bien eu de bons coups, et ne l’ay rachetee qu’aux despens de mes costez. Qu’eusse-je fait moy seul contre luy ? Ces faunes sont bien plus forts que les hommes. Ils ont bien de l’avantage en toutes choses, et quand vos gens courroient apres cettuy-là, ils ne le ratraperoient pas. Il va aussi viste que ces chevaux que l’on disoit que le vent boree avoit engendrez. Je suis marry de cette mauvaise avanture, dit Anselme, mais la faute vient de vous : vous ne deviez pas sortir, je vous l’avois bien dit. C’est que l’on ne sçait pas icy ce que c’est que de bergers de vostre sorte. Vous avez veu que tantost j’avois mesme bien de la peine à vous deffendre. Que si desormais nous sortons ensemble, nous n’irons plus qu’acompagnez. Je n’avois pas tantost mes gens pource que je ne fay pas difficulté de me promener icy tout seul, comme à Paris, où l’on va avec plus de gravité, mais je voy bien qu’il fait bon avoir tousjours de la suitte. Au reste, dites moy, pourquoy croyez vous que ce soit un satyre, que celuy contre qui vous vous estes battu ? Je l’ay entreveu, et il me semble que c’est un paysan aussi bien fait qu’il y en ait en ce pays cy. Il a un pourpoint et des chausses, et ne sçavez vous pas que les satyres vont tous nus ? Ha ! Que vous estes deceu, reprit Lysis, n’avez vous pas bien veu que c’estoit un satyre deguisé ? Il avoit pris un habit de paysan, afin d’entrer librement dedans ce bourg, pour enlever ma Charite. Pour moy j’ay bien remarqué qu’il avoit les pieds tout tortus, et son pourpoint estant deboutonné, et sa chemise ouverte, j’ay veu que sa poitrine estoit toute veluë, et quand tout cela ne seroit point, la laideur de son visage le rendoit assez reconnoissable. Bien donc, repartit Anselme, je vous acorde que c’est un satyre, vous l’avez mieux senty

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que moy. Voyons seulement si vous estes si fort blessé. A yant dit cela il le remena à la maison, et ce berger s’estant bien estendu et bien frotté, connut que son mal n’estoit pas si grand qu’il avoit jugé, et quand l’on luy demandoit quel costé luy faisoit de la douleur, il monstroit l’espaule droite, et comme l’on luy asseuroit que l’on n’y voyoit point de meurtrisseure, il disoit, je pense que c’est donc l’autre. Pour le guerir entierement de son mal imaginaire, Anselme le fit frotter par tout d’un certain unguent qui ne faisoit ny bien ny mal, et cependant en attendant le souper, il s’alla enfermer dans son cabinet, où il acheva le portraict de Charite, auquel il avoit travaillé dès le grand matin. Dés qu’il eut fait il s’en revint vers Lysis, et en soupant avecque luy, il luy dit, qu’il avoit acomply son ouvrage. Cela luy donna tant d’impatience, qu’il falut que son hoste fist son repas plus court de la moictié qu’il n’avoit accoustumé, afin de luy monstrer une si excellente piece. Le cabinet estant ouvert Lysis y entra avec autant de respect, que si c’eust esté un temple, et Anselme luy monstrant la planche de cuivre, sur laquelle il avoit travaillé, nostre passionné amant la regarda long temps, avec une attention extréme, mais s’escriant enfin avec une façon estonnee, il dit, je ne compren point cecy, Anselme, vous me donnez un tableau pour l’autre. Vous vous abusez, luy respondit-il, ne vous suffit-il pas de cette chandelle que nous avons ? Voulez vous que je vous en fasse encore aporter quatre, afin que vous vous connoissiez mieux à juger de ce portraict ? Estes vous si aveugle que vous ne remarquiez pas que voyla le visage de Charite, et que du Moustier mesme ne le pourroit pas mieux tirer ? Mais comment entendez vous cecy, reprit Lysis, je voy là des chaisnes, des soleils, et des fleurs. Ce n’est pas un visage. Je m’en vay vous faire tout remarquer avec un seul mot, dit Anselme, ne voyez vous pas bien que j’ay fait tout ce que vous m’avez recommandé, et que j’ay representé tous les traits de la beauté de Charite, de la mesme sorte que vous me les avez exprimez. Alors Lysis reconnoissant l’artifice de ce bon peintre, commença de remarquer par ordre toutes les parties de ce portraict qui l’avoient estonné, lors que de prim’abord il les avoit regardees en confusion. Anselme avoit fait un petit tour de malice ingenieuse, et suivant ce que le berger luy avoit dit de la beauté de sa maistresse, imitant les extravagantes descriptions des poëtes, il avoit depeint un visage qui au lieu d’estre de couleur de chair, avoit un teint blanc comme neige. Il y avoit deux branches de corail à l’ouverture de la bouche, et à chaque jouë un lys et une rose croisez l’un sur l’autre. En la place où devoient estre les yeux on n’y voyoit ny blanc ny prunelle. Il y avoit deux soleils qui jettoient des rayons parmy lesquels on remarquoit

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quelques flames et quelques dards. Les sourcils estoient noirs comme ebeyne, et estoient faits en forme de deux arcs où le peintre n’avoit pas mesme oublié de mettre des poignees par le milieu, afin que l’on les reconnust mieux. Au dessus estoit le front uny comme une glace, au haut duquel un petit amour estoit assis dedans un trosne ; et pour embellissement de l’ouvrage les cheveux flottoient à l’entour de tout cecy, en differentes sortes. Quelques-uns estoient faits comme des chaisnes d’or ; d’autres comme des filets et des reseaux, et la pluspart pendoient comme des lignes, avecque l’hameçon au bout, fourny d’apast pour attirer la proye. Il y avoit quantité de cœurs qui estoient pris à l’ amorce, et entre autres un plus gros que ses compagnons, qui alloit justement au dessous de la jouë gauche, tellement qu’il sembloit qu’il servist de pendant d’oreille à cette rare beauté. Voyla mon cœur, s’escria Lysis en le voyant, je le reconnoy, ha ! Qu’il est judicieusement placé en cét endroit ! Estant si proche de l’oreille de Charite, il luy contera incessamment mes peines. Ne me suis-je pas bien douté que vous trouveriez mon ouvrage excellent ? Reprit Anselme, je puis bien dire sans vanité que mon invention est nompareille. Jamais personne ne s’estoit encore avisé de peindre ainsi les beautez des visages par figure poëtique. Cecy se doit appeller un portraict fait par metaphore. Que je vous embrasse, mon doux amy, dit Lysis, apres avoir un peu medité à par soy, il faut que j’avouë que vous avez donné une preuve incomparable de vostre esprit. Il ne se pouvoit peindre que par metaphore, ce beau visage de Charite. Nous avions desja bien dit que ces traits ne pouvoient pas estre representez au naturel ! Ha peintre plus excellent qu’Apelle, Zeuxis, Protogene, et Parrhasius, je ne tien plus ce visage pour un monstre comme je faisois tantost, je le tien pour une chose fort raisonnable, et fort pleine d’artifice. Le contentement de Lysis se monstra par une infinité de semblables paroles, et il resolut de garder toute sa vie ce beau portraict. Anselme le mit dans une boëte, de peur qu’il ne fust gasté, mais ce ne fust pas sans recevoir beaucoup de remercimens de la peine qu’il avoit prise. Comme il avoit beaucoup de considerations sur l’invention qu’il avoit trouvee, il dit à Lysis que de mesme qu’il avoit peint metaphoriquement le visage de la belle Charite, ainsi l’on pourroit peindre celuy de quelque laide fille. Que l’on luy feroit une perruque de serpens comme à Megere, ou si l’on luy faisoit des cheveux, ils seroient gros et herissez comme une hure de sanglier, et ils n’enchaisneroient rien que des poux et des lentes ; que ses yeux seroient comme deux pruneaux lavez, qu’autour il y auroit de la glux ou les mouches seroient atrapees en volant, et que la bouche ressembleroit

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aux fermoirs d’une escarcelle, et tout le teint seroit en forme de cuir de botte plissé, et ainsi du reste, comme les bons esprits se pourroient aviser. Lysis crut que cela seroit fort gentil, et neantmoins il ne l’aprouva que par un petit sousris, par ce qu’il estoit si ravy d’avoir le portraict de Charite, qu’il ne songeoit à autre chose. Quand l’heure de se coucher fut venuë, l’on luy donna une petite chambre pour luy seul, car il le voulut ainsi. Il s’y enferma, et se mit au lict, mais il ne dormit pas de long-temps. Il avoit une grosse chandelle qu’il avoit laissé allumee, afin de s’amuser à considerer son tableau, et à peine s’imagineroit-on combien de loüanges il donna encore au peintre, dont l’invention luy sembloit toute divine. Il songeoi t en soy-mesme que comme l’on avoit appellé la poësie une peinture parlante, on avoit aussi appellé la peinture une poësie muette, et il luy estoit avis qu’en ce qu’il voyoit, la peinture et la poësie se rencontroient et parloient mesmes toutes deux en termes clairs et intelligibles aux bons esprits. Anselme ayant sçeu qu’il n’esteignoit point sa chandelle, en estoit en grand soucy, car il avoit peur qu’il ne mist le feu quelque part. Mais il n’estoit pas si fou que cela, bien qu’il le fust beaucoup, et hormis l’extravagance qu’il faisoit paroistre, en s’imaginant que toutes les fables poëtiques estoient des choses veritables, et qu’il falloit vivre de la sorte, que les heros des romans, il se faisoit paroistre assez raisonnable, et avoit assez de jugement de reste pour sçavoir ce qui luy pouvoit nuire ou profiter. Toutesfois les gens de la maison eurent charge de prendre garde à ce qui arriveroit, et enfin sa lumiere estant faillie, chacun dormit en repos, et luy aussi. Le matin venu il se leva et alla voir son hoste qui commençoit de s’habiller. Anselme l’entretenoit de quelques propos à bastons rompus, sur les divers effets de l’amour, lors qu’il vid entrer dans sa cour un gentilhomme de ses amis appellé Montenor. Il s’en alla vistement le recevoir, et fut à luy comme il descendoit encore de cheval. Il le fit entrer dans la salle, luy témoignant la joye qu’il ressentoit de ce qu’il avoit pris la peine de venir chez luy. Montenor luy dit qu’il estoit party de bonne heure de Paris, pour deux raisons ; l’une pour venir à la fraischeur, et l’autre qui estoit la plus puissante pour avoir plustost le moyen de le treuver, ce qui estoit une chose pour laquelle il avoit eu de l’impatience. Sur ces entrefaites Lysis voulant sçavoir qui estoit arrivé de nouveau, entra au lieu où ils estoient, et salüa la compagnie fort courtoisement. Montenor fut bien estonné de sa façon et de son habit, mais il n’osa pas parler de luy à Anselme, à cause qu’il estoit trop proche, et qui plus est il alloit entrer en un discours si important qu’il ne le pouvoit quiter.

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Anselme luy a voit dit qu’il reconnoissoit bien qu’outre le desir de le voir, il y avoit quelque particuliere occasion qui l’avoit poussé à venir chez luy, tellement qu’il fut contraint de luy descouvrir en ces termes ce qu’il avoit sur le cœur. Il faut que je vous confesse, luy dit-il, que je vien icy en partie à cause d’une personne affligee dont il faut avoir de la compassion, ou ne la pas ouyr plaindre. Pour ne vous faire point languir en atente, c’est de Genevre que je parle. Jettez les yeux sur la violence de l’affection qu’elle a tousjours euë pour vous, et vous jugerez que ne pouvant rien produire qui ne luy soit semblable, les ennuis qu’elle luy cause pour se voir abandonnee, doivent estre extrémes. L’on dit qu’en amour la separation des corps n’est point veritablement absence, veu qu’à toute heure l’on se visite de pensee, mais que si un amant s’absente en effect, c’est lors que ses volontez et ses inclinations s’eloignent de l’object où elles se devoient attacher. Genevre esprouve bien cecy, et encore que vous ne soyez aujourd’huy qu’à trois lieuës d’elle, elle a plus à souffrir que quand vous estiez autrefois en Touraine ou en Bretagne : car alors elle estoit asseuree que si la nuict elle songeoit à vous en dormant, vous ne songiez pas moins à elle, et qu’ainsi il sembloit que vos esprits destachez du corps, fissent chacun la moictié du chemin pour s’aller entrevoir. Mais maintenant qu’elle sçait que vous l’avez oubliee, qui la veut consoler la desespere, et elle a tant de maux que pour aprendre à mourir, il ne faut qu’en souffrir de semblables. Cela m’a si fort touché que je luy ay promis de vous venir representer une partie de ses douleurs, afin de vous attirer à l’aller voir, pour entendre le reste de sa bouche. Je ne doute plus des artifices de Genevre, dit Anselme, il faut bien qu’ils soient grands, puis qu’ils vous ont aussi pû vaincre. Toutesfois je suis marry qu’elle ait employé une personne si sage que vous en une si sotte affaire. Je ne plaindray point ma peine pourveu que je flechisse vostre courage, reprit Montenor, mais quoy, voulez vous dire que Genevre ne vous peut accuser d’infidelité, et que ce que vous engagez ailleurs, ne fut jamais à elle ? Si je ne sçavois que ce qu’elle regrette a esté sien autrefois, et qu’elle à droit de le redemander, je ne serois pas si mal apris que de vous venir parler d’une chose qui seroit aussi honteuse pour elle que pour moy. Je sçay bien que si je disois que je n’ay jamais aymé Genevre, dit Anselme, les pierres mesme de sa maison me convaincroient de mensonge, et qu’il ne seroit pas de besoin qu’elles parlassent pour reciter les choses qu’elles m’ont ouy dire, veu que l’on y trouvera encore en beaucoup de lieux des chiffres que j’y ay tracez durant ma resverie amoureuse. Les lettres et les chansons que le cabinet de Charite garde, seroient aussi de suffisans tesmoins contre moy.

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Mais, monsieur, qu’est-ce que vous voudriez inferer par là. Pource que j’ay esté long-temps exposé aux flots d’une mer orageuse, faut-il que j’y retourne encore, et que j’y demeure jusques à ce que le naufrage s’en ensuive ? Ne me parlez plus de l’amour de ces filles qui sont si volages, qu’une seule d’entre elles ne sçauroit demeurer constante, si ce n’est au desir de changer à toute heure. Il ne se faut pas si fort engager en les aymant, que l’on ne conserve la meilleure partie de sa liberté, pour servir d’antidote au mal que leur legereté nous peut donner. Il semble à vous ouyr parler, dit Montenor, que vous soyez tout metamorphosé, et que vous ne soyez plus des sujets de la deesse de Cypre comme autref ois, car ce sont deux choses incompatibles que la franchise et l’amour. Il faut qu’il soit maistre absolu par tout où il est ; la raison luy cede, la volonté luy obeyt, les inclinations se changent pour luy, et l’on ne le sçauroit servir à moictié. Mais encore que ce dieu ait ce pouvoir il ne faut pas tascher de le fuyr : l’on sçait bien que si l’amour est un venin, c’est un venin savoureux ; si c’est un ennuy, il est desirable, si c’est une mort, elle est pacifique, et si c’est une prison, elle ne manque que de liberté, et la misere ny regne pas comme dans les autres. Une personne qui n’ayme rien à l’âge ou vous estes, est comme une mer morte, où si un vaisseau ne peut faire naufrage, aussi ne peut il atteindre au port, et si vous ne pouvez rien perdre à n’aymer point, aussi ne pouvez vous acquerir de bonne fortune. Vous voyant un esprit si beau comme vous avez, sans le vouloir enflamer d’amour, je m’imaginerois treuver un flambeau de tresbelle cire, mais n’avoir point de feu pour l’allumer, tellement qu’à faute de cela l’on demeureroit en tenebres. Tout cecy seroit bon, repartit Anselme, si je n’avois point esprouvé que l’amour n’est qu’un mal fardé des couleurs du bien. Les peines sont bien plus asseurees que les plaisirs, pour celuy qui vit sous sa conduite, et bien qu’il y en ait plusieurs qui se plaisent à gouster de ses fruicts, c’est une viande dont il ne faut guere taster pour la treuver bonne. Il y a une sentence aussi veritable que vieille, qui dit qu’il ny a que deux jours heureux en mariage, le jour des nopces et celuy de la mort de la femme ; or il faut croire que depuis que cecy a esté prononcé les choses se sont plustost renduës pires que meilleures, et je ne voudrois pas mesme asseurer que le jour que l’on se marie fust agreable. En effect la femme est un danger domestique, et sous une beauté humaine, elle cache souvent une beste farouche, tellement que quelques sages ont douté s’ils la devoient mettre entre les hommes et les brutes. Mais tu ne dis pas aussi (s’escria alors Lysis, se mettant de la partie) que quelques autres philosophes plus doctes que les tiens, ont crû qu’il la falloit mettre entre les hommes et les anges,

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comme participant de l’une et de l’autre nature. Hé ! Qui eust pensé que tu eusses esté ennemy de la chose la plus aymable qui soit au monde ? Ha mon hoste, que tu m’as bien abusé par faux semblant ! Que tu n’és guere propre à faire profession de bergerie comme tu avois deliberé avecque moy ! Ou est-ce que tu as jamais veu des bergers qui blasphemassent contre l’amour et les femmes ? Ha sauvage ! Ha mysogame ! Ha insensible ! Voudrois-tu que le genre humain perist, et qu’il n’y eust plus personne icy bas pour faire des offrandes et des sacrifices aux immortels ? Ou bien si tu as envie que l’on produise des enfans, veux-tu que ce ne soit qu’en jettant des pierres par dessus sa t este comme faisoient Deucalion et Pyrrha, sans s’accoupler ? Si tu és d’une telle humeur, je te quitte, ç’a mon bagage, je ne veux plus demeurer avec une personne maudite des hommes et des Dieux. Lysis tenoit ce discours avec beaucoup de tesmoignages de colere, et Anselme connoissant qu’il avoit quelque raison de le blasmer de ce qu’il avoit dit, reprit ainsi la parole. Ne vous faschez point, mon cher amy, sçachez que je ne blasme pas toutes les femmes. Ce n’est qu’avec cette genevre dont nous parlons que je craindrois que le mariage me fust nuisible. Mais c’est le contraire de ce que je dy, repartit Montenor, vous estes obligé d’aymer Genevre, et de fuyr les autres. Respondez la dessus, mon amy, dit Lysis à Anselme, ce chevalier semble avoir raison. Vous ne serez jamais digne d’entrer au temple d’Astree, si vous n’avez gardé la fidelité à vostre maistresse. J’ay long-temps escouté vostre dispute, mais je n’y entendray rien si vous ne m’aprenez vostre histoire, et ne me contez chacun vos raisons. Regardez, ne voulez vous pas suivre les loix pastorales, et prendre un berger pour arbitre de vostre differend sans aller despencer vostre argent avec les praticiens de ce pays ? Ainsi Silvandre jugea le procez intervenu entre Laonice et Tyrcis, et Leonide celuy de Celidee, de Thamyre et de Calidon, et celuy d’Adraste et de Doris ; et Diane celuy de Phillis et de Silvandre. C’a tousjours esté la coustume de prendre le juge que l’oracle a esleu, ou le premier que l’on a rencontré à propos, à fin que les querelles ne durent gueres entre les bergers qui doivent vivre en toute tranquilité ! N’est-ce pas donc bien avisé de me prendre pour decider vostre affaire ? Ne suis-je pas juge competant en cette partie ? Je ne vous recuse pas (dit Anselme en riant de cette belle invention) et il ne tiendra qu’à monsieur que vous ne faciez cét office. Pour moy, respondit Montenor, je croy que celle pour qui je parle à si bonne cause, que je ne fein point de m’en rapporter à qui que ce soit. Voyla qui va bien, reprit Lysis, mais le pis que j’y voye, c’est que

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nous ne sommes pas icy au milieu des champs, et il semble qu’il y faille estre, car tous les procez qui sont dans l’astree y ont esté jugez. Voulez vous que nous y allions ; il se peut faire que les sentences ne sont pas valables, si le juge qui les donne n’est assis sur une pierre à l’ombre de quelque orme. Ne sortons point d’icy, mon juge, dit Anselme, mettez vous dans cette chaire au devant de la table. Vous voyez qu’à la cheminee qui sera derriere vous, il y a un tableau où est representé un paysage, vous serez à l’ombre des arbres qui y sont ; cela ne suffit il pas ? Je pense qu’Anselme à raison, repliqua Lysis, et il faut croire mesme que nostre siege de justice est par tout ou nous nous trouvons, puis que nous n’en avons p oint d’arresté. En disant cecy il s’assit au lieu que l’on luy avoit monstré, et posant ses mains sur les bras de la chaire se tint en une gravité de magistrat. Anselme remonstra à Montenor, que puis qu’il s’estoit declaré advocat de sa partie, il devoit agir pour elle, et parler le premier devant le juge pour faire sa demande et sa plainte. Luy qui ne sçavoit encore si Lysis estoit fou, ou s’il faisoit le plaisant, ne laissa pas de se resoudre à parler, pour ce qu’aussi bien falloit il qu’il taschast de persuader à Anselme qu’il ne devoit pas quitter l’amour de Genevre. Estant donc alors tout debout à un costé de la table, tandis que sa partie estoit de mesme à l’autre, il commença ainsi sa harangue. Si j’avois à parler devant des barbares, je craindrois que la justice ne me fust point gardee, mais puis que celuy mesme de qui je me plains à tousjours tesmoigné qu’il n’avoit point un cœur farouche, je me dois asseurer qu’il se condamnera soy-mesme, quand je luy auray desduit mes raisons. C’est à vous que j’ay affaire Anselme, je vien icy vous sommer d’accomplir les promesses que vous avez faites à Genevre de l’aymer tousjours. Autrefois un mesme flambeau avoit allumé vos cœurs, et vous disiez que vos jours estoient filez par un mesme fuseau, et qu’une seule ame guidoit vos souhaits et vos pensees. En cecy je ne veux d’autre tesmoin que vous, contre vous mesme, et nous en sommes desja tombez d’accord. Mais dites moy seulement, puis que vous l’avez autrefois jugé digne de vostre affection, pourquoy ne l’est-elle pas encore ? Est ce que sa beauté est diminuee ? Chacun sçait qu’elle va tousjours en augmentant, et que si l’on l’estimoit au temps que vous en devinstes passionné, on l’admire aujourd’huy. Si Genevre parle, elle charme nos oreilles par la douceur de sa voix, si elle se taist, elle se fait admirer par sa gravité, si elle rit elle a je ne sçay quel atraict qui toucheroit les plus sauvages esprits, si elle marche elle a une majesté qui nous estonne, si l’on est avec elle, l’on se croid aussi heureux que si l’on estoit avecque Diane, Venus, les Graces et tant d’autres deesses,

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que l’antiq uité a adorees, et si elle s’en va, elle emporte avec elle le cœur et les yeux de l’assistance. Tous ceux qui la connoissent le confesseront, mais quand cela ne seroit point, et que ses attraits ne seroient plus ce qu’ils ont esté, devriez vous cesser de l’aymer puis que vos sermens vous y obligent ? Si elle avoit failly de sa part, cela seroit suffisant pour vous desgager, mais il n’y a rien à dire contre elle : maintenant elle vous rapelle encore avec la mesme affection quelle vous a tousjours monstree, et le premier moment que vous serez avec elle, luy fera oublier toutes vos fautes. Que l’on prenne garde s’il s’est veu jamais une semblable bonté, et si une telle maistresse n’est pas bien digne d’estre eternellement aymee. Montenor n’en dist pas davantage, si bien qu’il finist lors que Lysis croyoit qu’il ne fust encore qu’au commencement de sa harangue. Aussi n’entendoit il rien à cette façon de plaider que l’on luy vouloit faire observer, n’ayant jamais guere leu les livres de bergeries, ausquels il ne songeoit seulement pas. Toutefois le juge avec un petit sousris, dit, vrayment il a bien harangué, encore qu’il ait esté succinct : les plus prolixes advocats ne sont pas les meilleurs ; et vous Anselme, que direz vous contre luy ? Là, commencez, et je vous jure par l’espee et les balances de la deesse Themis (chose qu’à la verité je devois avoir faite auparavant que de vous avoir ouys ny l’un ny l’autre) que je vous rendray justice en cecy de la mesme sorte que je voudrois que l’on me la rendist en pareil cas, et que je vous mesureray de la mesme mesure que je voudrois estre mesuré. Anselme luy ayant dit qu’il n’en doutoit point, commença à tousser et à cracher un bon coup pour se preparer à plaider sa cause, qu’il avoit envie de faire longue, tant pour se donner plus de plaisir de son juge, que pour monstrer en effect à Montenor que ce n’estoit point à tort qu’il avoit cessé d’aimer Genevre. Or ce fut ainsi qu’il parla. Je ne m’ayderay point d’une longue preface pour captiver vostre bien veillance, mon juge, je ne vous veux pas jetter de la poussiere aux yeux, comme dit le proverbe, de peur que vous ne voyez la verité, car il m’importe qu’elle vous soit connuë, et c’est elle qui parlera pour moy. Pour respondre donc à l’advocat de mon adverse partie qui me demande premierement, si je croy que la beauté de Genevre soit diminuee, je dy que c’est une chose inutile, helas à qui le demande t’il ? Je ne l’ay tousjours trouvee que trop belle ! Et je ne nie point qu’elle n’ait encore maintenant en son visage autant d’atraicts que jamais elle eust, mais qu’elle en ait de semblables en son humeur et en son esprit, c’est ce que je n’avouë pas. Quant à la fidelité que l’on dit qu’elle m’a gardee, je donneray des preuves qui tesmoigneront le contraire, et pour esclarcir tout cecy à mon juge, et

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à vous mesme, Montenor, qui avez pris la charge de parler contre moy, je m’en vay raconter sommairement l’histoire de mes amours, laquelle ne vous à pas esté naïfvement raportee par Genevre : car si vous en aviez sçeu quelque chose, jamais vous n’eussiez voulu plaider pour une fille qui a si peu de raison en ce qu’elle me demande. Apres le decez de mon pere et de ma mere, me donnant la liberté de voir toute sorte de compagnies, je m’acquis entre autres la connoissance de Lerante, qui est un garçon de moyenne condition, mais d’excellent esprit. Il me mena un jour chez le pere de Genevre, avec lequel il avoit affaire, et ce fut autant comme s’il eust mené une victime à l’autel pour estre immolee. Je n’eus pas si tost veu cette fille que je bruslay pour elle d’un desir insensé, et n’eus point de bien jusqu’à tant que j’y eus retourné pour luy offrir la proye qu’elle s’estoit acquise. Le pere et la mere qui sont de fines gens, reconnurent aussi tost à quel dessein je venois chez eux, et me firent si bon accueil que cela servit à m’atirer davantage. Ils voyoient que depuis peu j’estois pourveu d’un office de thresorier ; d’ailleurs ils sçavoient bien que mon pere m’avoit laissé quelque peu de biens, et pour eux ils n’en avoient gueres, et le mary n’estoit qu’un des moindres officiers de chez le roy, tellement que ce leur eust esté un grand avantage, si j’eusse espousé leur fille. Je pense qu’ils n’avoient pas oublié à luy recommander de me faire bon visage, et de faire devant moy la sage et la modeste : aussi n’y manquoit-elle pas, et je vous jure que comme elle estoit encore fort jeune et fort simple, je prenois un plaisir extréme à l’ouyr parler innocemment d’amour. Je ne vous diray pas combien j’ay passé doucement d’apresdisnees et de soirees avec elle, ny combien je luy ay donné de serenades, et envoyé de lettres et de vers : il suffit que je vous aprenne que je ne vivois plus que pour elle, et qu’elle ne vivoit plus que pour moy, et qu’aimant mieux le contentement que les richesses, je me disposois à l’espouser dés que j’aurois peu le faire trouver agreable à mes parens. Toutefois dés ce temps là, je remarquois bien quelques artifices en sa mere et en elle, mais la passion m’aveuglant je trouvois tout supportable. Quand j’estois en leur maison et qu’il venoit quelqu’un pour les voir, fust-il de grande qualité, comme elles en hantoient plusieurs, elles faisoient dire qu’elles n’y estoient pas, et avoient assez de peine à me faire valoir la courtoisie qu’elles me faisoient. Mais à quoy songeoy-je alors de leur adjouster foy, veu que Perside mere de Genevre estant aussi subtile que l’on le peut estre, me faisoit renvoyer de la mesme façon, quand je venois pour les voir, lors qu’un autre les entretenoit ; et c’est qu’elle gardoit cette maxime, afin que chacun ne sçeust pas si elles avoient

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de la familiarité avec tout le monde, et que l’on les jugeast fort particulieres. Or il arrivoit bien souvent que l’on me disoit ainsi, qu’elles n’y estoient pas, et je me doute que c’estoit principalement, lors que Genevre n’estoit pas habillee à l’avantage ; car quand elle pouvoit estre avertie du jour que je la devois aller voir, je remarquois qu’elle employoit de longues matinees à se coiffer seulement. Tout cela n’estoit rien encore de verité, et bien que je me souvienne de quelques petites choses qui se passoient alors, je les tairay comme n’estans pas capables de la faire mespriser. Mais ayant esté environ une annee absent d’elle, pour aller exercer ma charge, quand je fus de retour je trouvay que sa premiere innoc ence estoit changee en la plus grande affeterie du monde, et qu’elle meritoit d’estre appellee reyne des coquettes. Sa mere l’avoit menee chez de grandes dames, qui l’estimoient à cause de sa beauté, tellement qu’elle se vouloit gouverner comme celles qui estoient plus qu’elle ne pouvoit estre, et à tous coups elle me faisoit paroistre une vanité insupportable. Jamais elle n’entendoit passer de carrosse qu’elle ne commandast à sa servante de regarder par la fenestre si ce n’estoit point quelque seigneur de sa connoissance qui passoit, et quelquefois elle luy disoit. Voyez si ce n’est point Lysandre ou Poliarque, encore que ce ne fust qu’une pauvre villageoise, qui ne connoissoit ny l’un ny l’autre. Hé quoy, luy dis-je une fois sur ce suject, vous apercevez vous quand Lysandre passe au marcher de ses chevaux, ou au roulement de son carrosse ? Ce n’est pas cela, me dit-elle, c’est que je suis asseuree qu’il ne manque point à passer tous les jours à une certaine heure par icy devant ; et notez qu’elle disoit cecy en se mordant les lévres, comme pour me donner quelque chose à songer, et me faire acroire que ce seigneur passoit par là pour la voir. Elle s’imaginoit ainsi que tous ceux qui l’avoient veuë une fois mouroient d’amour pour elle, et elle se plaisoit tant a estre regardee, qu’un soir estant dans une rue ou il y a tousjours beaucoup de monde, je la vy passer dans un carrosse, à la portiere duquel elle estoit avec une bougie allumee à la main. Il n’y avoit bal ny collation où elle ne fust toute des premieres, et elle dansa mesme un ballet avec des hommes ramassez, ce qui ne fut treuvé guere honneste par les personnes sages. Je la treuvay une fois en une grande compagnie où nous estions six qui l’aymions tous, et taschions d’en recevoir chacun quelque faveur ; et cependant elle estoit si subtile qu’elle nous obligeoit tous ensemble. Car elle estoit assise sur les genoux de l’un, et marchoit sur le pied d’un autre : il y avoit un gentil homme de qui elle tenoit la main, et un autre tout aupres à qui elle parloit : cela n’empeschoit pas qu’elle n’ouyst chanter encore un amant qui avoit la voix fort

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belle, et qu’elle ne jet tast par fois des oeillades à son voisin. Ainsi chacun pensoit estre plus favorisé que ses rivaux, mais elle ne sçavoit elle mesme ce qui luy devoit plaire. Au lieu qu’autrefois elle alloit à la messe à toutes heures, elle n’y alloit plus qu’il ne fust pres de midy, à cause que c’est l’heure que la noblesse y va, et quand elle estoit dans l’eglise, encore qu’elle vist une messe toute preste à estre commencee, elle ne laissoit pas de se promener par tout, comme si elle en eust cherché une ; et si elle voyoit une troupe de courtisans qui devisoient ensemble, elle alloit passer au milieu d’eux, afin qu’ils la regardassent. Aussi ne manquoit-elle pas à son dessein, car il n’y avoit personne qui ne jettast les yeux sur elle, mais ce n’estoit que pour se mocquer de sa sottise. L’un luy donnoit un traict en passant, aussi faisoit l’autre, et j’ay apris qu’un gentil homme de bon esprit, la voyant ainsi fureter par tout, luy dit, mademoiselle, ne cherchez plus tant, j’ay ce que vous demandez. On dit que cette picquante raillerie ne la fit pas seulement rougir, tant elle avoit d’asseurance, mais plustost d’effronterie. Ce qui faisoit encore rire le monde davantage, estoit sa façon de marcher, car elle alloit avec un certain bransle qu’elle donnoit à tout son corps, comme une marionnette, et elle panchoit negligemment la teste d’un costé et d’autre, avec tan de mesure et de compas qu’il sembloit qu’elle eust apris ceste methode par tablature. Pour ce qui estoit de ses habits, il y avoit tant à reformer qu’elle meritoit que l’on fist un edict pour elle toute seule, et bien que quand elle sortoit elle fust si brave que l’on y trouvoit fort à redire, elle ne s’en contentoit pas, et lors qu’elle ne sortoit point, elle avoit des habits encore plus beaux, lesquels elle n’osoit pas monstrer dans la ruë. Son langage estoit aussi fort extraordinaire afin qu’il n’y eust rien en elle qui ne ressentist l’artifice. Lors qu’elle parloit, elle taschoit de begayer par mignardise, et d’un vice de langue elle en vouloit faire une grace ; quand à ses discours ils n’estoient remplis que de petites sottises de cour, et elle ne voyoit pas deux fois une personne qu’elle ne luy donnast un nom d’alliance, et qu’elle n’en prist un reciproque, sans songer qu’elle s’adressoit le plus souvent à des gens infames. Je voyois bien toutes ces choses, mais je pense que j’estois ensorcelé, car je les excusois plustost que de les condamner, et je respondois à tous ceux qui me parloient des affeteries de Genevre, qu’il estoit impossible de treuver une beauté si accomplie de nature qu’elle n’eust point de besoin de recourir à l’art. Je ne perdois pas mesme l’envie de l’espouser, et attribuant toutes ses mauvaises actions à une jeunesse mal conduite, j’esperois de luy donner quelque jour de meilleurs preceptes que sa mere. Mais que j’estois insensé de croire qu’une femme puisse quitter la

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liberté pour entrer au servage ! Qui la veut retenir, il la doit lascher, et qui luy veut faire desirer une chose, il doit faire semblant de la craindre. Genevre en eust esté ainsi, et je rends graces à ses desdains et à ses refroidissemens qui lors que j’estois le plus enchanté, m’inciterent à chercher le mespris pour mon remede, plustost que la jouyssance. Cette coquette ne songeoit plus à moy comme autrefois, se promettant une meilleure fortune, de sorte qu’à fin de la treuver plus facilement, elle faisoit bon accueil à tout le monde. Quand la foire Sainct Germain fut venue, elle ne manqua pas un jour à y aller ; elle estoit assise sur le contoir d’une boutique afin de se faire mieux voir, comme si elle eust esté là à l’estallage pour estre venduë. C’eust esté peu de chose si elle n’eust fait qu’obliger tous ceux qui passoient de sa connoissance à luy payer des confitures, mais elle les contraignoit encore de luy acheter quelque diamant ou quelque piece d’orfeverie, si bien que si elle faisoit tous les ans ainsi, cela luy seroit d’un grand revenu. En ce temps là elle avoit acquis une grande reputation pour sa beauté, et je pense que quand il venoit des estrangers à Paris, dés qu’ils en avoient ouy parler, ils l’alloient voir à l’eglise, et aux autres lieux, comme l’on va voir une singularité de la ville. Ceux qui avoient quelque procez d’importance taschoient de la connoistre, et la prioient de parler pour eux aux conseillers, car l’ on croyoit que sa beauté estoit capable de corrompre les meilleurs juges. Passe pour cecy, n’estoit qu’elle le faisoit pour y profiter, et que cela luy donnoit la frequentation de beaucoup de gens qui ne la courtisoient que pour la tromper. J’avois un regret extréme de voir cela, encore que j’eusse tout suject de la hayr, et je predisois facilement sa ruine : car je sçavois bien qu’il n’y a point de si mauvaise garde de la pudicité d’une fille que la pauvreté, et que le peu de moyens, la beauté, et la chasteté ne se trouvent guere ensemble. Qui plus est Genevre attiroit les moins hardis à luy demander les choses qui doivent estre refusees, et ses habits ses actions et ses paroles sembloient la prostituer à tout le monde. Comme je remarquay cela, je ne laissay pas de la voir tousjours de fois à autre ; je ne diminuay que petit à petit mes tesmoignages d’affection, pour imiter la mer qui se retire si lentement des rivages que l’on ne l’aperçoit point, mais il y avoit cette difference, que je ne voulois point avoir de reflux. Ainsi je m’esloignay insensiblement de son amour, afin qu’elle laissast eschaper ce que je luy ostois, sans sçavoir comment elle l’avoit perdu, comme si c’eust esté un ombre qui se fust evanouy. Que si j’avois encore quelque reste d’affection pour elle, c’estoit en consideration de la premiere, et pource que l’on sembleroit incivil, si l’on faisoit une estable d’un lieu dont l’on auroit autrefois fait son temple.

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Mais j’eus beau desirer qu’il ne luy avinst que du bon-heur, il ne laissa pas de luy arriver une infortune qu’une fille de sa sorte devoit le plus craindre. Elle n’alloit jamais avecque sa mere, pour ce que cette femme estoit si sotte qu’elle faisoit encore la belle, et par une maxime de coquette ne la vouloit pas mener en sa compagnie, de peur que l’on ne connust qu’elle estoit fort vieille, luy voyant une fille si grande. Genevre estant donc à une nopce où elle n’avoit qu’une servante avecque soy, un jeune homme qui l’avoit mené danser par plusieurs fois se tint tousjours aupres d’elle, et s’offrit à l’accompagner en s’en retournant, par ce que personne ne la venoit requerir. Il estoit desja dix heures et l’on parloit de mener coucher la mar iee, lors que de certains baladins inconnus soufflerent tous les flambeaux, et firent un desordre nompareil. Parmy ce tumulte l’on dit que l’espousee fut ravie, par un de ses premiers amans, et pour Genevre il y eut Gismond qui l’emmena, et la mit dans un carrosse qui l’attendoit en la ruë. Cependant celuy qui avoit tousjours caqueté avec elle, parla bien haut dans la salle, et se fit remarquer par la servante, qui ne sçavoit où estoit sa maistresse. Comme elle le luy eut demandé, il luy respondit qu’elle estoit avec luy, et qu’elle le suivist. La servante croyant cela, alla apres luy, taschant tousjours de le reconnoistre parmy l’obscurité, et lors qu’ils furent en la ruë où il ne faisoit guere plus clair que sur les montees de la maison dont ils estoient sortis, elle luy vid mener une damoiselle quelle prit pour sa maistresse, tellement qu’elle les suivit tousjours. Elle ne reconnut la tromperie que quand celle-cy commença de parler, et ce fut alors que cette pauvre fille bien estonnee, se fascha contre cet homme, et s’en retourna à la maison où la nopce s’estoit faite, pour y chercher Genevre. Apres l’avoir demandee en vain à tous ceux qu’elle rencontra, elle s’en retourna dire les nouvelles de cette perte au pere et à la mere, mais je ne sçay pas si leur fascherie fut grande, et s’ils ne s’asseuroient point que leur fille ne pouvoit estre qu’en bon lieu. Gismond ayant la proye qu’il desiroit, commanda au cocher de faire aller le carrosse le plus viste qu’il pourroit, de sorte qu’en peu d’heure ils furent à une lieuë de Paris, ou il se trouva un gentil-homme qui estoit amoureux de Genevre, lequel revenoit des champs. Ayant entendu parler sa maistresse, il met la main à l’espee, fait arrester le cocher, et tire une estocade dans le bras gauche de Gismond qui estoit à la portiere. Gismond tira alors un pistolet qu’il avoit, mais le coup ne porta pas, et le cheval de l’autre espouvanté, emporta son maistre à travers champ. Tandis le cocher foüetta ses chevaux, et s’esloignant de ce lieu evita toute mauvaise avanture. Il fut en peu de temps en une maison de son maistre à trois lieues de Paris. La

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playe de Gis mond y fut pensee, mais ce fut avec fort peu de soin, car il luy prit une fievre si violente que dix jours apres il mourut. Ceux qui se meslent de dire la verité sans dissimulation, asseurent que sa vie ne fut accourcie, que pour ce qu’il estoit impatient en ses amours, et que sans songer à sa playe il voulut jouyr du butin qu’il avoit pris, à quoy il s’eschauffa tellement, qu’il ne put vivre davantage. Cecy estant vray-semblable, penseriez vous, Montenor, que je voulusse espouser Genevre, encore qu’elle soit revenuë chez son pere, et qu’elle face tousjours la fille de bien ? Je ne croy pas qu’il en soit de méme des femmes que du soleil, qui pour estre commun n’en est pas moins beau ; et si je me marie j’en prendray une qui non seulement ne sera point blasmee, mais qui ne sera pas mesme soupçonnee. J’ay treuvé maintenant une maistresse qui n’a rien d’affecté que le desdain de l’affetterie ; laissez la moy servir, et ne me parlez plus de cette Genevre, qui seroit tousjours mieux connuë que moy, quand je serois l’homme le plus renommé du monde. Anselme ayant finy là, Montenor qui ne pouvoit souffrir tout ce qu’il disoit de son ancienne maistresse, luy repliqua aussi tost ainsi. Je ne m’estonne point de tout ce que vous avez dit, Anselme, car l’on tient pour certain qu’il n’y a point de hayne si violente, que celle qui succede à l’amitié, mais je ne puis comprendre, pourquoy c’est qu’il se treuve en vous un tel changement. Vous reprenez Genevre d’avoir eu beaucoup de petites affetteries, mais l’on sçait bien que depuis qu’elle est sortie d’entre les mains de Gismond, elle n’a plus gardé que celles qui la peuvent rendre agreable. Pour ce qui est de sa chasteté, il n’y a point de doute qu’elle est aussi entiere que jamais. Chacun sçait bien que Gismond qui estoit un vieil garçon fort riche, l’emmena par force hors du lieu où elle estoit, à l’ayde de ses amis qui s’estoient desguisez. Quand il la tint chez luy, je croy bien qu’il donna quelque attaque à sa pudicité, mais pour vous dire comme il n’y gaigna rien, c’est que l’on vous monstrera le testament qu’il a fait un jour auparavant sa mort, par lequel il laisse tous ses biens meubles à Genevre, se repentant du tort qu’il luy a fait, et le voulant reparer, et precisément, dit-il, pource qu’ayant tasché de la corrompre la tenant chez soy, elle a resisté à ses efforts, et s’est monstree si pudique, qu’elle merite bien une reconnoissance honorable. Puis que l’on l’emmenoit par force, dit Anselme, que ne crioit-elle au secours parmy tant de monde, et quand elle estoit dans un carrosse tout ouvert, que ne s’efforçoit-elle de se jetter dehors ? Lors qu’elle a esté chez Gismond, où à t’on veu qu’elle ait tasché de faire sçavoir de ses nouvelles à ses parens pour la venir requerir, ou à moy-mesme qui l’eusse assistee plus librement que pas un autre ? Vous voudriez que je crusse aussi qu’elle ne s’est pas laissé vaincre par son doux ennemy, et vous m’amenez son testament pour preuve, mais, ô dieu ! L’on void bien qu’il y a de la fraude, et il n’y a point d’aparence que Gismond qui estoit un vieux ruffien, qui avoit destiné son bien à estre la proye des personnes impudiques, ait choisi cette fille-cy pour son heritiere, à cause qu’elle s’est monstree chaste. Estoit-ce donc la premiere ou il eust treuvé cette vertu, et n’y avoit-il point de chasteté entre ses sœurs et ses cousines ? Qu’elle merveille ! Il n’y a que celuy qui là priee d’amour qui l’apelle pudique, et tous les autres l’estiment impudique. Il faut croire que c’est elle qui a fait dire cecy à ce pauvre homme lors qu’il estoit à l’article de la mort. Enfin je ne veux point avoir le reste des autres, et acheter un arbre dont l’on a desja cueilly les plus beaux fruicts. C’est estre injuste de s’imaginer plustost le mal que le bien, aux choses incertaines, reprit Montenor, et si comme j’ay pû connoistre par vostre discours, vous avez soupçonné Genevre d’impudicité, à cause qu’elle parloit librement à toute sorte de personnes ; considerez que vous luy en avez donné du suject, et que lors que vous estiez esloigné d’elle, il falloit bien qu’elle se divertist parmy d’autres connoissances. Mais revenez à elle, quittant les soupçons et la jalousie. Il sembloit qu’Anselme eust encore quelque chose à dire contre cecy, et Montenor eust aussi long-temps soustenu sa cause, si Lysis ne leur eust commandé à tous deux de conclurre, pource qu’il vouloit prononcer son jugement. Anselme se preparoit à l’ouyr, et avoit fait taire son adverse partie, mais le juge sortant de sa chaire, s’enfuit avec une vistesse incroyable, leur disant, atendez moy, me voyla de retour : et il s’en alla ainsi jusqu’en sa chambre où il prit sa houlette qu’il y avoit laissee, et s’en estant revenu s’assist en sa chaire, puis il dit, j’avois oublié le plus necessaire, qui est ce baston pastoral, sans lequel ma sentence eust esté reprise de nullité. Maintenant que je l’ay en main, je m’en vay donner mon jugement sur le different des parties. Montenor ne sçavoit desquelles il en estoit de voir tout cecy : car pendant que Lysis avoit esté à sa chambre, Anselme n’avoit cessé de rire si fort, qu’il ne luy avoit pû dire quel personnage estoit ce berger : mais pour alors il falloit avoir une façon plus serieuse, à cause de la presence du juge, qui ayant pris un maintien majestueux et un geste grave, prononça sa sentence de cette sorte. Comme differend est intervenu en la cour de ceans, entre la belle Genevre demanderesse d’une part, et le gentil Anselme deffendeur d’autre, ladite demanderesse a remonstré ou son advocat pour elle, que dés l’annee dés grands neiges, ledit Anselme ayans pris du feu dans ses beaux

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yeux, pour se munir contre l’hyver, luy auroit baillé son cœur en eschange, lequel depuis il luy a osté, et ensemble toutes les affections de son ame, en possession desquelles elle estoit entree ayant acquis dessus son hypotecque. C’est pourquoy elle a conclud à restitution, et en tous despens dommages et interests. Surquoy ledit deffendeur a allegué que pour les coquetteries de la demanderesse, et ses mespris frequents, il l’auroit quittee, et principalement pource qu’elle s’estoit laissé ravir par un nommé Gismond, qui à ce que l’on disoit avoit jouy d’elle. à quoy Montenor advocat de Genevre, a repliqué que toutes les petites actions de sa partie n’avoient rien que de la grace, et que pour le ravissement de Gismond, elle n’y avoit point presté consentement, et avoit mesme resisté à ses efforts. Toutes ces choses eloquemment debattuës, et meurement considerees, et le testament du deffunct Gismond par lequel Genevre est declaree chaste, tenu pour veu ; nous de nostre plein pouvoir à nous concedé par Cupidon, roy des hommes et des dieux, avons delivré et delivrons le cœur, l’ame, et les affections du deffendeur, de la puissance de la demanderesse, luy permettant de se pourvoir où bon luy semblera, et sans prejudice de la reputation de ladite Genevre, à laquelle nous enjoignons seulement d’avoir tousjours quelqu’un avec elle pour tesmoin de sa pudicité quand elle s’enfuira avec des hommes. Despens reservez, et pour cause. Fait au parlement d’amour, l’an premier du second âge d’or, et le troisiesme jour que nous avons pris l’habit de berger. Lysis n’eut pas si tost prononcé son jugement qu’Anselme luy faisant une grande reverence, luy dist un grand mercy fort long, dequoy le berger s’offençant, luy repartit : ce n’est pas moy qu’il faut remercier, rendez grace à la justice. Quoy pensez vous que je vous aye fait faveur ? Ces propos arresterent Anselme, et changeant de discours, il dit à Lysis. Mais nostre juge, il me semble que vous avez fait vostre jugement trop ample, le dattant mesme en vostre prononciation, ce que l’on n’a pas accoustumé de faire ; outre cela vous avez erré en ce que vous n’en avez rien fait escrire. Comment est-ce que je m’en pourray servir contre ma partie ? Qui est-ce qui en a la minutte ? Certes vous avez raison, dit Lysis, vous avez un laquais qui escrit bien, que ne le faites-vous venir icy pour estre mon greffier ? Toutesfois, attendez, il m’est avis que les bergers de Lignon n’ont jamais de greffier pour escrire leurs jugemens, et je m’en vay vous en dire la cause. Ils vivent si innocemment que comme ils ne passent point de contracts chez les notaires pour s’obliger à faire ce qu’ils promettent ; aussi ne font-ils point de registre des sentences qu’ils donnent, à cause que ceux qui sont condamnez sont de si bonne conscience qu’ils se souviennent aussi bien que leurs parties de ce qui a esté dit contre eux, et l’executent sans contrainte. Il faut vivre comme eux, et se contenter de graver en sa memoire le jugement que j’ay baillé. Anselme confessa que cela estoit bien dit, et asseura que tousjours Lysis auroit-il de l’avantage sur Sylvandre, et les autres, veu que son jugement estoit mieux fait que les leurs, où ils monstroient qu’ils n’entendoient pas les loix et la pratique si bien que luy, qui avoit esté destiné à estre de robbe longue, et avoit fueilleté les pandectes de Justinian. Apres cela il s’en alla vers Montenor, et luy dit qu’il falloit suivre ce qui avoit esté ordonné sans en appeller, et ce gentilhomme remarquant à toutes ses gausseries, qu’il tenoit fort Genevre dedans le mespris, vid bien qu’il avoit engagé son cœur ailleurs. Il luy demanda qui estoit sa nouvelle maistresse : il luy dit franchement que c’estoit Angelique fille d’un partisan, qui estoit mort depuis peu de temps. Montenor qui la connoissoit, et sçavoit bien qu’elle estoit fort belle et fort riche, ne le voulut pas divertir de sa recherche, et luy dit, sçachez que comme Genevre pleuroit vostre perte, elle l’a reparee par l’acquisition d’un aussi fidelle amant, lequel il faudra qu’elle espouse maintenant quelle ne doit plus esperer en vous. Il faut que je m’en retourne vistement à Paris, pour l’y disposer, car je m’asseure qu’elle conte toutes les heures qu’il y a que je suis party, et celles que je puis mettre à revenir, tant elle a haste de sçavoir ce que j’auray fait envers vous. Anselme respondit là dessus qu’il seroit fort aise que Genevre trouvast quelque bone fortune, et que ce qu’il avoit dit contre elle n’estoit en partie que pour se mieux justifier de la faute que l’on luy imputoit de l’avoir laissee. En suitte de ce propos il tira à part Montenor, et luy aprit qui estoit ce juge de robbe courte, qui les avoit mis d’acord. Il luy donna encore le plaisir de l’entendre deviser quelque temps, car il ne le voulut pas laisser en aller qu’ils n’eussent disné ensemble. Cela fait Montenor s’en retourna à Paris, où il parla à Genevre, qui ce resolut aussi tost de prendre pour mary celuy que l’on luy vouloit donner. Lysis passa cette journee dans la maison avec Anselme, et ce fut à son grand regret : car il avoit une extréme envie qu’il le menast chez Angelique où Charite demeuroit, mais il n’avoit pas en la fantaisie d’y aller, et tout ce que le berger put obtenir de luy, fut qu’ils iroient seulement passer le soir pardevant sa porte. Anselme voulut bien faire cecy songeant que ce seroit autant de promenade, et comme ils estoient dans la ruë, Lysis va dire, ha dieu ! Que cette heure est propice pour aller chatoüiller l’oreille d’une maistresse, par le son d’un luth, qui crie misericorde pour celuy qui le touche ! Sçachez vous joüer du luth ? Berger, dit Anselme ; non pas, respondit Lysis, mais pour la guytarre je la touche de telle sorte, qu’il n’y a magie si forte que le son que je luy fay produire, lors que je chante avec cela quelque air amoureusement doux. Hé bien, puis que vous chantez, c’est assez, reprit Anselme, la voix est un instrument qui se porte tousjours par tout. Venez chanter devant la fenestre de vostre bergere. Cela seroit bien à propos, dit Lysis, si j’avois un air qui fust tout prest pour cette occasion, mais je n’ay pas songé cette apresdinee à en faire un ; outre cela, j’ay laissé à Paris mon dictionnaire de rithmes françoises, et mon recueil d’epithetes, sans lesquel je ne puis composer de vers. Et quand j’y songe celuy qui depuis peu à voulu mettre en vogue dans la France, ces vers libres à la mode des italiens, à eu tres-bonne raison, car il n’y a rien si aysé que d’en faire, et quand l’on en est pressé, l’on les à bien tost expediez : on en fait de grands et de petits, de masculins et de feminins, tantost avec des rithmes plattes, tantost avec des rithmes croisees, tout comme ils viennent à la bouche, sans songer à faire des stances ny des odes. Neantmoins je n’oserois m’en mesler qu’il n’y en ait encore beaucoup d’autres qui m’ayent frayé le chemin : car j’ay ouy dire qu’il y a cette heure à Paris de certaines gens qui se font apeller les beaux esprits du siecle, qui me siffleroient comme si je leur amenois quelque nouveauté qui fust hors de propos. Ils me mettroient aussi tost au rang de ceux qui ont voulu faire des vers mesurez à la mode latine ; il les faut craindre, car les choses ne sont bien ou mal faites, qu’autant qu’il leur plaist, et tout depend de leur aprobation ou de leur censure. Anselme trouva toutes ses considerations fort bonnes, mais il luy remonstra qu’encore qu’il n’eust point fait de vers tout expres, pour chanter devant la fenestre de Charite, il ne laisseroit pas d’y aller, s’il consideroit que beaucoup de braves gens donnoient des serenades tous les jours avec des chansons communes, et que cela n’importoit pas, pourveu qu’elles fussent bien chantees. Lysis avoit tant d’envie d’aller resveiller sa maistresse par la douceur de sa voix, qu’il crut cecy facilement, et ayant un peu resvé, dit joyeusement à Anselme ; j’ay treuvé ce qu’il me faut ; n’avez vous pas ouy parler d’un air qui commence ainsi ? Charite de qui le bel oeil, roy des cœurs sçait punir l’orgueil, de ceux qui luy font resistance ; c’est ce que je dois chanter : je croy que cecy est fait tout expres pour moy, et que c’est un poëte qui a presagé, qu’une Charite me devoit ranger sous ses loix. Comme il achevoit cecy Anselme l’advertit qu’ils estoient devant la maison de Charite, et luy asseura qu’il avoit eu un si bon avis et si soudain touchant la chanson qu’il devoit dire, qu’il croyoit que c’estoit une inspiration divine, de sorte qu’il luy conseilloit de ne point

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songer a en choisir une autre. Il luy monstra alors l’endroit duquel il pouvoit estre entendu de sa maistresse, et Lysis ayant toussé plusieurs fois pour jetter dehors toutes les flegmes qui eussent bouché le passage de sa voix, commença de chanter son air si melodieusement, que sa musique estoit à peu pres agreable comme le bruit que fait la rouë d’un chariot mal gressée. Anselme s’avisa cependant de prendre ses mules, et de les mettre entre ses doigts, et en faisant claquer les sumelles l’une contre l’autre, il en joüa comme avec des cliquettes, afin de tenir sa partie avec Lysis, mais le berger ne trouvant pas cela bon, le pria de luy laisser encore chanter tout seul le second couplet et le troisiesme, et qu’apres il feroit ce qu’il voudroit. Il n’eut pas si tost recommencé qu’il y eut un paysan à qui cette musique enragee rompoit les oreilles, qui se mit à sa fenestre, et jetta trois ou quatre pierres vers le musicien. Voyez vous, dit Anselme à Lysis, que vostre musique est aussi puissante que celle d’Orphee, et qu’elle attire desja les pierres. Cela ne veut rien dire, repartit le berger, retirons nous d’icy : il n’y fait pas bon. Ces pierres-cy ne sont pas respectueuses comme celles qui suivoient Orphee, lesquelles n’aprochoient de luy que de vingt pas, de peur de l’accabler, et estoient balancees en l’air. à la fin nous pourrions bien sentir leur pesanteur. Aussi tost qu’il eut dit cela ils se retirerent, car encore qu’Anselme eust bien pû faire arrester le paysan, il ne le voulut pas, craignant que quelqu’un ne connust qu’il estoit là. Lysis en s’en retournant luy tint beaucoup de discours sur la discourtoisie et la sauvage humeur des habitans du bourg qui ne vouloient pas permettre aux amans d’aller en serenade, et il parla aussi beaucoup de sa voix, disant qu’elle ne luy sembloit pas bonne alors, et que s’il n’eut point esté enrheumé comme il estoit, il eut bien mieux chanté. Dés qu’ils furent au logis ils se coucherent et dormirent tous deux assez bien, jusqu’au jour suivant, que Lysis voulut passer en solitude dedans sa chambre, pour escrire une lettre à Charite. Cependant Anselme alla visiter Leonor mere d’Angelique, chez qui demeuroit la nompareille maistresse de nostre berger. Il luy raconta les traicts excellens que faisoit son hoste, et de quelle plaisante follie il estoit possedé, ce qui luy donna tant de desir de le voir qu’il luy promit de l’amener chez elle, le plustost qu’il pourroit. Il n’oublia pas à luy dire qu’il estoit passionnement espris de la beauté de sa fille de chambre, et que les discours qu’il faisoit sur son amour, valoient mieux que les plus excellentes comedies du monde. Quand Anselme fut de retour il demanda à ce berger s’il avoit achevé sa lettre. Il respondit qu’il n’avoit plus que trois mots à y escrire, et il ne voulut point

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souper qu’il ne l’eust faite, et mise au net dans du papier doré, et cachetee de cire d’Espagne avec de la soye rouge. Pendant le soupé Anselme luy dit, qu’il avoit esté chez Charite, et luy fit acroire qu’il luy avoit parlé de luy, et qu’elle le remercioit du secours qu’il luy avoit donné contre le satyre. Il se sentit bien glorieux de cecy, et demanda à son cher hoste, s’il ne luy feroit pas bien la faveur de bailler sa lettre à sa maistresse. Anselme luy dit qu’il le feroit volontiers, mais qu’il desiroit fort qu’il luy aprist ce que contenoit cette belle missive. Je l’ay oublié, dit Lysis, si elle estoit bruslee ou perduë, et qu’il m’en falust faire une autre, je n’y mettrois pas un mot de semblable. Monstrez moy le broüillon, puis que vous ne la voulez pas decacheter, dit Anselme. Je l’ay deschiré en plus de mille morceaux, respondit Lysis, et afin de ne vous rien dissimuler, je vous apren que quand je l’aurois vous ne le verriez pas, car il n’est pas juste que vous voyez la vraye peinture de mes affections auparavant celle qui les a causees. En estes-vous là logé ? Reprit Anselme, voyla un beau caprice qui vous prend : je vous traitteray à la pareille, et je vous jure que vous pourrez bien aller chercher qui porte vostre lettre : ce ne sera pas moy. Possible que puis que vous ne me la voulez pas monstrer, il y a quelque chose à mon desavantage. J’ay bien leu l’histoire de plusieurs hommes qui porterent leur mort dans une lettre, et furent envoyez au supplice aussi tost qu’elle fut mise entre les mains de celuy à qui elle s’adressoit. Ce n’est point cela, foy de berger, reprit Lysis, et je vous diray je ne me soucie pas beaucoup que vous portiez ma lettre : je ne voudrois pas mesme que l’amour fust mon messager, n’estoit qu’il est aveugle, et qu’il ne sçauroit lire mes secrets. Or sçachez que je luy donnerois bien, ce paquet, et qu’il le porteroit fort seurement, encore qu’il n’ait ny pochette ny gibbeciere, car il le cacheroit entre les ondes de sa chevelure : neantmoins je ne me veux pas fier en luy, car prenez le cas qu’il ne sçache pas le chemin de la chambre de Charite, ne voyant goute comme il fait, il luy faudroit avoir quelque autre petit garçon pour guide, ainsi que les vielleux, et par avanture cetuy-cy prendroit Angelique pour Charite, et une autre que ma maistresse feroit trophee de mes escrits. Vous offencez Cupidon de croire cecy, dit Anselme, car bien qu’il n’ait point d’yeux, il connoist tout à l’heure ceux à qui il a affaire. Il a le nez meilleur qu’aucun chien de France, il fleurera tant qu’il sçaura où est vostre maistresse. Il a l’oreille aussi bonne qu’un chat qui guette une souris, de sorte qu’il la reconnoistra bien tost à sa parole, et davantage il a l’attouchement si certain qu’il ne prendra point un autre pour elle. Mais quand tout cela ne seroit point, auroit-il si peu d’esprit qu’il ne pust trouver un lieu où il loge d’ordinaire, n’ayant

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point de plus belle retraitte que les yeux de Charite ? Quand il ne la chercheroit point, n’iroit-il pas tousjours à elle par accoustumance ? Je croy bien vos raisons, dit Lysis, mais de peur que ce petit dieu qui est fort querelleux, ne se fasche contre moy, je ne luy parleray point de porter ma lettre. Il me respondroit que je serois bien mal avisé de le prendre pour mon lacquais. Ce n’est pas comme vous, qui vous offrez à me faire cette faveur, car entre nous autres hommes qui nous pouvons rendre le change, c’est un office d’amy et non pas de valet. Tout cecy consideré j’ay trouvé une invention pour me passer de vous et de luy, mais n’en parlons plus ; il n’est pas temps encore que je l’execute. Ainsi Anselme ne put voir la lettre du berger, et deux heures s’estans passees, tant à contester sur cecy que sur autre chose, Lysis luy demanda congé de sortir, et le pria de luy prester un de ses laquais pour l’acompagner. Anselme le fit, encore qu’il feignist d’estre en colere contre luy, et le berger ayant tiré à part ce garçon luy promist une grande recompense s’il le vouloit assister en ses affaires. Il se monstra prest à luy obeyr en toutes choses, et suivant son commandement il prit l’eschelle du grenier au foin, et la porta apres luy. Anselme les voyant sortir ainsi, leur demanda s’ils vouloient aller escheller les cieux, et prendre la lune d’assaut, mais Lysis luy dit seulement qu’il se retirast, et qu’il se teust, et qu’il auroit bien tost des nouvelles de son entreprise. Anselme l’ayant donc laissé partir sans autre discours, fut quelque temps à attendre son retour, mais voyant qu’il mettoit beaucoup à revenir, et qu’il estoit desja fort tard, il s’en alla coucher. Cependant Lysis estant arrivé devant la maison de Charite, regarda s’il verroit de la chandelle allumee en la chambre ou Anselme luy avoit dit qu’elle couchoit. Il y en vid encore, ce qu’il ne desiroit pas, mais incontinent elle fut esteinte, tellement qu’il jugea que tout le monde estoit couché là dedans, et que l’heure estoit fort propice à son dessein. Il fit poser l’eschelle contre la muraille, et commandant à Gringalet laquais d’Anselme, de la tenir par embas, il monta d’eschellon en eschellon la lettre en main, afin de l’aller poser dessus la fenestre de sa maistresse, mais estant tout au haut, ce fut tout ce qu’il put faire que d’atteindre au dessous du rebord, si bien qu’il commença à se soustenir sur le bout des pieds, et à allonger si fort le bras qu’il se desmettoit quasi les jointures comme s’il eust esté à la gesne. Tandis qu’il s’eslevoit ainsi, il y eut quelque chat qui vint à gratter contre les volets, ce qui luy fit une telle peur, qu’il se retira vistement, et pensa tomber à terre. Ayant esté quelque peu à attendre ce qui arriveroit, il songea qu’il valloit mieux donner sa lettre au laquais pour la mettre sur cette fenestre. Il descendit donc et luy en parla,

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mais s’estant mesurez ensemble, il se trouva de deux doigts plus petit que luy, et qui plus est il luy vid des bras fort courts, ce qui ne le rendoit pas propre à son entreprise. Cela est cause qu’il remonte ne cherchant du secours qu’en soy-mesme, et reprenant courage il se met aussi haut qu’il avoit desja esté. Ayant entendu le mesme bruit qu’auparavant, il croit qu’il y a là quelqu’un qui le veut surprendre, tellement qu’il descend de trois eschellons, puis n’oyant plus rien il remonte, encore et le bruit recommençant, il redescend. Tantost il allongeoit le bras de toute sa force, et tantost il le retiroit. Bien souvent il se haussoit tout à fait ; et aussi tost il s’abaissoit, et je pense qu’il ressembloit à ces pieds de cha pon, dont les enfans allongent et accourcissent les griffes comme ils veulent en tirant les nerfs par embas. ô combien de pistoles donneroient les curieux pour voir de si agreables postures ! Mais elles n’avoient point d’autre tesmoin que les estoilles, et un miserable laquais qui ne sçavoit pas connoistre son bonheur. Lysis s’estant donc retiré et aproché par plusieurs fois de la fenestre, fit tant qu’à la fin il mit la lettre dessus, et estant descendu incontinent, il commanda à Gringalet qu’il reprist l’eschelle, et qu’il s’en revinst avec luy chez Anselme. Il ne luy dit rien d’avantage : c’estoit tout ce qu’il pouvoit faire de fournir aux diverses imaginations qui le possedoient sur l’estonnement qu’auroit sa maistresse trouvant sa lettre le lendemain au matin dessus sa fenestre. Il disoit en soy-mesme, qu’elle croiroit que ce seroit quelque oyseau qui l’y auroit aportee avec son bec, ou plustost l’amour qui vole aussi bien que les oyseaux. Avec cette mediation il arriva en la maison d’Anselme, et sçachant qu’il estoit couché il voulut bien employer son temps. Il acheta du jardinier sept ou huict bouquets à demy fanez où il y avoit des oeillets, de la gyrofflee, du soucy, et quelques autres fleurs, et il les attacha tous ensemble à une longue fiscelle, puis il resortit avec le laquais, luy faisant prendre l’eschelle qui l’importunoit tant, que s’il n’eust craint de desobeyr à son maistre qui luy avoit enchargé de faire tout ce que Lysis luy diroit, il luy eust dit qu’il la portast luy mesme. Le berger se rendant familier avec luy afin qu’il l’assistast librement luy demanda ; n’as tu jamais veu les sonnets de Ronsard. Non, respondit le laquais, mais j’ay bien veu des sonnettes aux jambes des pantalons, et au collier des petits chiens. Ce n’est pas cela, repliqua Lysis, je te parle d’un livre de vers ; mais je voy bien que tu ne l’as pas leu, puis que tu en parles avec tant d’ignorance. Apren donc que le poëte en quelques lieux dit qu’il entoure la porte de sa dame de festons et de guirlandes de fleurs. Je le veux imiter ; car il entendoit l’art d’aimer aussi bien que berger qui vive. Et à quoy servira cela, repartit

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Gringalet, ne vaudroit-il pas bien mieux garder ces bouquets pour demain ? Je les porterois à vostre maistresse dans nostre bassin d’argent avec la serviette sur l’espaule, comme les valets de feste font icy, et paravanture cracheroit-elle dans le bassin quelque teston pour le vin des compagnons. Ce que tu dis est assez bon, reprit Lysis, excepté que je n’entendrois pas que ma maistresse se mist en frais, et puis il me semble que tu és si impudent de croire que j’irois boire avec toy de l’argent qu’elle auroit baillé. Or imagine toy autre chose, et croy qu’il n’y a rien de pareil à ce que je veux faire, car demain au matin si elle veut dés bouquets, il ne luy en faudra point porter ; elle n’aura qu’à en destacher de sa porte

et puis de luy en envoyer, c’est chose trop vulgaire 
il faut ramener la mode des anciens poëtes, qui attachoient des fleurs aux portiques dés palais de leurs dames, pour les faire ressouvenir que leurs beautez estoient semblables aux roses, et que voyans qu’elles estoient de peu de duree, elles en devoient faire leur profit, lors qu’elles en avoient le temps. Outre cela considere que quand il est feste dans un temple, on entoure ainsi la porte de festons de fleurs, et que l’on fait la mesme chose, dessus les portes des villes ou quelque prince fait son entree. Or il n’y a personne sur la terre à qui l’on doive tant d’honneur qu’à Charite, et il y a tousjours feste et solemnité au lieu ou elle demeure, veu qu’incessamment on l’y va adorer avec toute sorte de ceremonies et de sacrifices. S’il est feste à sa parroisse, dit le laquais, que ne carrillonnez vous à son clocher ? Tes discours sont insolens et insupportables, repartit Lysis, mais je ne t’en oserois punir ; car il y a autant d’ignorance que de meschanceté en ton fait. Je m’estonne comme ayant un si brave maistre que tu as, tu n’és plus expert au doux mestier d’Apollon. Que n’apren tu ce que c’est que des muses ? Si je ne sçay que c’est que de muse, reprit le laquais, au moins sçay-je bien que c’est que de museaux, de musette, et de museliere ? Est ce de cela que vous voulez parler ? Ha ! Infame, s’escria Lysis, les dieux ne t’ont-ils donné la langue que pour blasphemer contre eux ? T’ay-toy desormais, car ton silence vaudra mieux que tes meilleurs discours. Depuis cela Lysis ne dit plus rien à Gringalet, de peur de le faire parler, et ce laquais estonné de ses reprimendes n’osoit aussi ouvrir la bouche, encore qu’il crust n’avoir rien dit de mal à propos. Quand ils furent devant la porte de la maison de Charite, l’eschelle fut plantee à costé, et le berger alla attacher un bout de sa fiscelle à un clou qu’il avoit remarqué là, mais il fut bien empesché apres, car il ne sçavoit où atacher l’autre. Il n’avoit ny clou ny marteau, et cependant son dessein luy plaisoit de telle sorte, qu’il le vouloit executer quoy qu’il en pust avenir. Enfin il s’avise

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qu’il seroit bon d’atacher sa fisc elle au barreau de fer d’une petite fenestre qui estoit à l’autre costé, ce qu’il fit promptement y ayant encore porté son eschelle. Bien que ces festons fussent tout de travers et qu’il semblast que l’on les eust mis comme par despit, il ne laissa pas de croire qu’ils avoient fort bonne grace, et que c’estoit une grande decoration pour la maison de Charite. Ayant accomply ce rare ouvrage il s’en vint mettre devant la porte, et ayant posé un genoüil en terre, baisa le loquet par plusieurs fois, l’appellant tres-heureux d’estre souvent touché des belles mains de sa maistresse, lors qu’elle heurtoit à la porte ; pour la serrure il n’eut garde de la baiser, car au contraire il luy dit des injures, à cause qu’elle enfermoit un thresor pour lequel il souspiroit, et luy empeschoit d’en aller jouyr, mais aussi tost changeant de fantaisie, il luy demanda pardon de l’avoir offencee, et luy asseura qu’il luy estoit obligé pource qu’elle gardoit que ses rivaux n’allassent violer Charite. Comme il estoit en ceste action, la servante de cuisine de Leonor qui avoit sa chambre au dessus de la porte, eut envie de pisser, et n’ayant point d’urinal, elle se servit d’une fiole à large goulet, qui estoit dessus sa fenestre, et l’ayant toute emplie, elle la vuida dans la rue, avançant seulement le bras sans regarder s’il y avoit quelqu’un au dessous, car elle estoit à demy endormie. Lysis se sentant arrouser de cette eau, leva la teste en haut et aperceut la main et la fiole autant que l’heure luy pu permettre. Il crut que c’estoit sa maistresse qui l’ayant descouvert jettoit de l’eau d’ange sur luy pour le favoriser, tellement que pour la remercier, il dit, ha ma belle ! Quel doux presage ! Ne me jettez vous pas de l’eau pour signifier que vous desirez esteindre mes feux ? Mais quoy, mon soleil, abaissez vous vostre qualité, et voulez vous devenir aurore, puis que vous me jettez cette rousee ? Il ne proferoit cecy guere haut, craignant que les voysins ne l’entendissent, de sorte que la servante ne l’ouyt pas seulement, et parce qu’elle ne s’estoit pas vuidé toute la vessie, elle pissa encore quelques goutes dedans la fiole, et versa tout dessus son nez lors qu’il regardoit en haut, ce qui luy fit secoüer la teste comme un barbet qui sort de la riviere, et neantmoins il ne laissa pas de dire, ha Charite ! Je voy bien que tes faveurs ne vont jamais seules. Mais la servante ne prenant point garde à luy, ferma sa fenestre pour s’en retourner coucher, tellement qu’estant privé du bon-heur d’entretenir sa maistresse comme il esperoit, il ne sçavoit que devenir, et comme Gringalet luy eust conseillé de s’en aller, il luy dit qu’il n’en feroit rien, et qu’il avoit des inquietudes bien grandes, dont il vouloit estre delivré auparavant, à sçavoir si la fenestre par où l’on venoit de jetter de l’eau, et celle où il avoit mis sa lettre estoient d’une mesme chambre,

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et si ce papier estoit en lieu ou il peust estre aperceu de sa maistresse. Gringalet dit qu’il n’en doutoit point, mais Lysis luy remonstra que sa satisfaction n’estoit pas encore entiere, et qu’il vouloit monter à la fenestre qui estoit au dessus de la porte pour tascher de voir Charite dans sa chambre et parler à elle, et que pour se monstrer vray amant, il faloit estre importun jusques là. Le laquais qui ne sçavoit qui estoit Charite, laquelle il ne connoissoit point sous autre nom que celuy de Catherine, ne le divertist point de son dessein, et posa l’eschelle où il voulut. Lysis monte et trouvant que cette fenestre est bien plus basse que l’autre, il en est fort resjouy, et se resout de baiser l’apuy avant toute chose, à cause que sa maistresse s’y est quelquefois acoudee. Mais au mesme instant Gringalet oyant venir du monde de loin, quite l’eschelle qu’il tenoit par le bas, et s’enfuyt craignant d’estre surpris en une action qui ne pouvoit sembler autre que mauvaise. Pour Lysis, son transport amoureux l’empescha de songer à cecy, et se precipitant pour baiser les pierres que Charite avoit touchees, il mit sa teste dans une escuelle pleine de sang qu’un barbier avoit posé là, apres avoir saigné le matin la servante de cuisine. Il se barbouilla le nez, et renversa tout dessus soy, ce qui l’estonna de telle sorte, qu’en se remuant de violence il fit glisser l’eschelle qui n’estoit plus tenuë de personne et alla à terre avec elle. Il se releva le mieux qu’il put, mais comme il appelloit Gringalet à basse voix, voyla quatre hommes qui passent qui ayans ouy le bruit de sa cheute luy demandent ce que c’est, et ayant aperceu son eschelle le prennent pour un voleur qui alloit escalader les maisons, joint qu’il refusoit de leur respondre. Pour l’escuelle qui estoit tombee à terre, ils ne la virent point ny les bouquets qu’il avoit atachez non plus, car ils ne songerent qu’à le tenir ferme et le mener jusqu’à leur demeure qui n’estoit pas esloignée, pour s’asseurer de sa personne et sçavoir qui il estoit. Lysis se laisse traisner paisiblement voyant que sa resistance est vaine, et il ne croit rien autre chose sinon que ce sont des pyrates qui le veulent enlever, comme ont esté plusieurs amans dont il est parlé dans l’histoire. Ne croyez pas avoir ravy Lysis, leur dit-il pour toute deffence : vous n’avez que la moictié de luy mesme. Il faudroit avoir aussi Charite pour l’avoir tout entier, et estant luy seul il ne vous sçauroit servir à aucune chose. Ceux qui le menoient estoient des marchans de Paris qui venoient de la taverne, et n’entendoient rien à tout cecy ; ils luy respondirent seulement qu’il faudroit bien qu’il dist pour quel suject il alloit planter des eschelles contre les murailles des maisons. Quand à luy il ne prenoit pas garde non plus à ce qu’ils vouloient dire, et tombant dans son extravagance, il s’imaginoit tousjours qu’ils le

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ravissoient pour sa beauté, et qu’ils le voulo ient mener à quelque princesse barbare qui estoit amoureuse de luy. Comme il en vouloit parler ils arriverent à la maison du principal de la troupe qui avoit amené les autres de Paris, pour se resjouyr avec luy. Ils n’eurent pas si tost heurté qu’une servante leur vint ouvrir, leur apportant de la chandelle, et ils virent à la clarté que l’homme qu’ils amenoient avoit le visage et l’habit tout ensanglantez, ce qui les fit escrier tous d’une voix, ha ! Le meschant ! Ha le meurtrier ! Il ne se contente pas d’oster les biens, il oste encore la vie. Mais où est son espee ? Là t’il jettee par le souspirail d’une cave, ou s’il là laissee dans la playe de celuy qu’il a fait mourir ? Dy nous, si c’ est dans la ruë que tu as commis homicide, ou dans quelque maison dont tu sortois ? Lysis assailly de toutes leurs demandes, commença de reconnoistre ce qu’on luy vouloit dire, et s’estant regardé par tout s’estonna fort de voir son habit si gasté. Si vous voyez du sang sur moy, leur respondit-il, c’est du mien propre, et il faut que je me sois blessé en tombant au lieu où vous venez de me treuver. Helas ! Ce n’est pas moy qui fais des homicides, au contraire l’on en commet tous les jours dessus ma personne, et l’amour m’a desja osté plus de mille fois la vie. Que si vous vous estonnez de m’avoir trouvé avec une eschelle, sçachez que je la portois pour aller rendre mes devoirs à une beauté qui est si merveilleuse que si le ciel en avoit une pareille, il viendroit des geans qui mettroient encore Osse sur Pelion pour l’escalader. Ce discours si extravagant fit connoistre à ces bourgeois que cét homme cy avoit la teste fort mal faite, et trouvant en luy plus de simplicité que de malice ils s’en voulurent donner du passe-temps, et luy demanderent ce qu’il leur bailleroit s’ils luy rendoient la liberté. Il dit qu’il n’avoit point d’argent, et que quand il en eust eu, il ne leur en eust pas donné, veu qu’il n’estoit pas leur prisonnier de guerre pour estre obligé à leur payer une rançon. Comme ils en estoient là dessus un de la troupe considerant son habit extraordinaire, s’avisa qu’il avoit ouy dire qu’Anselme avoit avec luy un homme fait comme celuy là, et aussi tost en ayant parlé aux autres, ils crurent tous que leur prisonnier apartenoit à ce galand homme qui estoit fort de leurs amis, mais estant trop tard pour le luy remener, ils le voulurent retenir pour cette nuict. L’on luy donna son lict à part où il se coucha plustost pour resver que pour dormir, mais les autres qui estoient las d’avoir fait la débauche n’en firent pas de mesme. Le matin Lysis s’estant levé se promena dedans sa chambre, et la maistresse du logis qui ne l’avoit point encore veu, parce qu’elle estoit desja couchee quand il estoit arrivé le soir, s’en vint le visiter ayant charge de luy asseurer

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qu’on ne luy vouloit point donner la liberté. Belle geoliere de ma prison, luy dit il, en la salüant, c’est à vous que je demande la franchise : vous estes obligee de me la rendre suivant la reigle de toute bonne histoire. Ou voyez vous aucun heros de roman prisonnier qui ne recouvre sa liberté, par le moyen de quelque dame qui le visite en sa captivité ? Le panfile de Lope de Vega est delivré par Fleride, et Clyante dans la polixene de Moliere est delivré par Elismene, et Arsace delivre Theagenes dans Heliodore. Imitez ces dames pour ne point troubler cét ordre et si vous ne pouvez faire cela par amour, faites le par compassion. La bourgeoise qui avoit l’esprit grossier entendoit si peu les paroles de Lysis, qu’elle crut qu’il la prioit de son des honneur, de sorte qu’elle s’enfuit toute en colere, et alla conjurer son mary de ne plus garder une personne si insensee. Il la voulut contenter, et s’en alla voir Anselme, à l’instant mesme qu’il vouloit battre Gringalet, à cause qu’il avoit abandonné le berger. Anselme ayant apris de ses nouvelles, l’alla treuver, et le remena chez luy avec beaucoup de joye. Lysis estant dedans sa maison, luy conta toutes ses avantures. Il ne vouloit pas faire oster les tasches de son habit, par ce que ne s’estant point treuvé blessé, il ne s’imaginoit plus que ce fust là de son sang. Il se souvenoit à peu pres de l’escuelle qu’il avoit renversee, et croyoit que c’estoit Charite que l’on avoit saignee au bras, tellement qu’il se figuroit qu’il n’y auroit que de l’honneur à porter de ses marques dessus soy. Toutefois Anselme luy ayant remonstré qu’il ne falloit pas que son affection eust des enseignes si publiques, il se despoüilla et se mit bravement au lict, cependant qu’une servante prit son habit pour le savonner, et il dit qu’il n’y avoit point de honte à cela, encore qu’il fust jour, veu que l’on pouvoit bien asseurer qu’il estoit malade, puis qu’il estoit amoureux, la santé ne logeant guere avec l’amour. Anselme l’ayant quité, un laquais de Leonor entra dans la maison, et luy vint dire que sa maistresse le supplioit bien fort de la venir voir tout à l’heure. Cette dame qui se tenoit fort sur sa gravité, n’avoit pas accoustumé de le traiter si familierement, si bien qu’il s’estonnoit de ce message, et en estoit neantmoins fort aise, à cause de l’affection qu’il portoit à Angelique. Il partit aussi tost sans prendre congé de Lysis, et estant chez Leonor, elle luy dit qu’elle avoit trouvé sur sa fenestre une lettre qu’elle luy vouloit communiquer, pource qu’elle croyoit qu’elle venoit du berger qu’il avoit chez luy, et que l’on avoit aussi trouvé au matin autour de sa porte force bouquets, et une eschelle dedans la ruë, de laquelle il y avoit aparence que ce bel amant s’estoit servy à tout son dessein. Anselme luy dit qu’elle avoit fort bien jugé, et luy fit le recit de toute l’avanture

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de Lysis ; auquel il ne restoit plus rien que de se pendre à la porte de sa maistresse, comme fit Iphis à celle d’Anaxarete, apres y avoir aussi ataché force chapeaux de fleurs, suivant l’ancienne mode. Leonor avoit desja leu la lettre du berger ; elle la monstra à Anselme, qui y treuva ces mots. à la plus aymable et la mieux aymee bergere de la rive de Seine. l’amour ayant pris vos beautez pour armes, avoit dés long temps assiegé ma liberté, qui s’estoit retiree dans le fort de ma raison, lors que sans se servir d’escalade, il est volé dedans mes yeux, et est entré par là jusques dans mon ame comme un voleur entre dans une maison par les fenestres. Les maux qu’il m’a fait souffrir sont fort violens, mais enfin estant adoucy, il m’a juré que vous y pourriez donner du remede, et qu’il ne tenoit à autre chose qu’à vous en escrire. Voyant alors que j’estois un escrivain fort mal fourny des outils de mon mestier, il a tiré une plume de son aisle, et me la taillee avec la pointe de son dard ; il m’a donné du papier qui a esté fait avec ses vieux bandeaux, par un papetier celeste. Il a pris des charbons de mon cœur qui est à moictié bruslé, et les ayant escachez il les a destrempez avec mes larmes, et m’en a fait de l’ancre. C’est avec cecy que j’ay escrit, et pour seicher les lettres il a jetté dessus des cendres qu’il a prises au mesme lieu que les charbons qui sont desja à demy consommez. Quand ma lettre a esté escrite il a coupé un petit bout de la corde de son arc dont il la liee, et il m’a donné de la cire de son flambeau pour la cacheter. Considerez, belle bergere, si m’ayant assisté si favorablement, il fera plus de difficulté de me donner toutes ses flesches pour vous blesser, et vous rendre malade de la mesme maladie de celuy qui se dit vostre esclave, Lysis. Anselme prit bien du plaisir à voir cette lettre qui estoit composee à la mode de la plus part de celles que plusieurs ignorans font aujourd’huy, lesquels s’excusent seulement de ce qu’ils n’ont point escrit il y a long-temps, ou de ce qu’ils ont pris la hardiesse d’escrire, et ainsi employent toute leur lettre à dire qu’ils vous en escrivent une, et ne vous mandent presque autre chose. On adjoustoit encore à cecy une plaisante consideration c’estoit que Lysis par une faute de jugement mettoit que l’amour avoit jetté des cendres sur son escriture pour la seicher, et cela ne se pouvoit faire qu’elle ne fust achevee, et puis il disoit que ce mesme dieu luy avoit aussi donné de la corde de son arc, et de la cire de son flambeau avec quoy il l’avoit fermee, mais comment est-ce qu’il eust pû y escrire tout cecy, si elle eust esté desja close. Cela faisoit bien rire Leonor qui ne se pouvoit lasser de l’entendre ; elle dit à Anselme que tout resolument elle vouloit

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jouyr de la conversation de son gentil berger, comme il luy avoit d esja promis. Anselme luy dit en s’en allant, que sans faillir il le luy ameneroit le soir, et de fait que quand ses habits furent bien lavez et bien frottez et seichez, tellement qu’on n’y voyoit plus de tache, il se vestit et ayant soupé avec grande allegresse, s’en alla avec son cher hoste en la maison tant desiree. Ils ne trouverent en la salle que Leonor, à laquelle Lysis fit un compliment tiré d’un des plus celebres romans de ce siecle, et si elle luy eust respondu de mesme qu’il y avoit dans son livre, il luy aprestoit desja la replique qui suivoit. Mais voyant entrer Angelique et Charite il perdit un peu son caquet, et commença de trembler comme s’il eust eu la fiévre. Toutefois ayant tiré à part Anselme il eut bien la hardiesse de luy dire, remarquez vous de quelle sorte ces deux beautez entrent icy ? Angelique va devant et Charite apres. Un lourdaut penseroit que c’est à cause qu’Angelique est la maistresse et Charite est la servante, mais bannissons cette opinion ; c’est qu’Angelique sert d’aurore à Charite, qui est un soleil, et elle annonce tousjours sa venuë. Anselme luy eust reparty quelque chose pour conserver la gloire d’Angelique si Leonor ne l’eust appellé au méme instant pour sçavoir ce que luy disoit le berger. Craignant qu’elle ne s’offençast du mespris qu’il avoit fait de sa fille, il luy fit accroire qu’il luy disoit que le temps qui ravit toute chose adjoustoit tousjours quelque nouvelle grace à sa maistresse. Leonor luy demanda à l’oreille s’il trouveroit bon qu’elle dist à Lysis qu’elle n’entendoit pas qu’il vinst la nuict escheller ses murailles et que cela estoit scandaleux, mais il ne le treuva pas à propos, par ce qu’il ne faloit pas traiter si rigoureusement pour la premiere fois un esprit si extravagant, si l’on vouloit tirer du plaisir de luy. Il arriva alors quatre damoiselles de ses voisines et deux jeunes hommes qui disoient qu’il falloit danser aux chansons. Aussi tost Lysis craignant qu’un autre que luy ne prist Charite, luy alla demander la main avec une reverence à triple estage ; mais il ne fut pas si tost dans la danse, qu’Angelique luy dit qu’il faloit qu’il chantast, et qu’un berger comme luy devoit sçavoir bien des chansons. Aprenez le nombre des estoilles, dit Lysis, contez les coquilles de la mer, les espics de la beausse, les pommes de Normandie, les fromages de Hollande, et les raisins de Bourgongne, et vous sçaurez le nombre de mes chansons ; mais il faudroit que j’eusse icy mon repertoire que mon cousin Adrian m’a pris ; je n’en diray aujourd’huy que quelque commune. Il y eut alors une damoiselle de la troupe qui commença de chanter, ne se pouvant tenir à rien faire, et quand elle eut finy on fit acroire à Lysis qu’il estoit sous la poutre, et que c’estoit à luy à dire sa chanson. Il se mit à dire, bergere voicy la saison, que l’herbe est

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reverdie , et il regardoit tousjours Charit e du coin de l’oeil pour luy monstrer qu’il parloit à elle. Sa façon de danser estoit fort agreable, car outre qu’il faisoit des pas hors de cadance, il se balançoit d’un costé et d’autre, comme s’il eust eu les hanches desmises. Cependant la compagnie qui connoissoit son humeur, ne laissoit pas de confesser qu’elle estoit fort honoree de l’avoir, mais pour ne le point fatiguer, il n’y eut plus que les damoiselles qui chanterent depuis. L’heure de se retirer venuë la danse cessa, et par ce qu’il ne faisoit plus guere clair sur la montee, un laquais vint avec de la chandelle allumee pour reconduire le monde, mais le vent la souffla à moictié chemin, si bien que Lysis voyant que les dames estoient toutes esperduës dedans un lieu obscur comme celuy là, s’avisa de crier en cette necessité. Page aproche-toy de Charite, et touche son cœur de roche avec un fer ; il en sortira du feu comme du caillou d’un fuzil. Vous avez raison Lysis, repartit Anselme, mais pour faire ainsi sortir des estincelles de son cœur, il faudroit que ce fust le fer des dards de vos yeux qui le touchast, et que la mesche de vostre amour, et l’allumette de vostre desir fussent toutes prestes pour servir à allumer nostre chandelle. Y a t’il tant d’affaire ? Reprit Lysis, voicy une autre invention plus prompte. Page, va tout d’un train allumer ta chandelle aux yeux de Charite : elle y a tousjours des flammes, mais garde que le suif ne s’y fonde entierement. Comme il achevoit ces mots, Charite arriva avec la chandelle quelle venoit de rallumer dans la cuisine. Ha ! L’amour soit loüé, continua-t’il, vous voyez le pouvoir du feu de la plus rare beauté de l’univers. Et bien que chacun se mist à rire de son imagination extravagante, jamais il ne voulut croire autre chose, sinon que la chandelle avoit esté rallumee aux yeux de Charite, et lors qu’Anselme y voulut contredire estant dans sa maison, il luy allegua pour une raison fort pertinente que l’on trouvoit chez tous les poëtes que Cupidon allumoit tousjours son flambeau aux yeux de sa mere et des autres belles, et que ce n’estoit pas d’aujourd’huy que les beautez avoient des flammes. Pour ne vous rien celer, luy dit Anselme, je vous asseure que je n’ay jamais veu de feu au visage de Charite, que quand elle avoit une certaine galle à la jouë que l’on appelloit du feu gregeois ; et pour vous tirer d’erreur, ne considerez vous pas que quand la chandelle s’est soufflee, nous n’eussions pas esté sans clarté, comme nous estions, si cette belle en avoit dans ses yeux, veu qu’elle estoit au mesme lieu ou nous demeurions en obscurité ? Vous n’estes pas bon philosophe, repartit Lysis, sçachez que le feu qui est aux yeux de Charite, est comme le feu elementaire, que nous ne pouvons voir, encore que nous soyons bien asseurez qu’il est entre l’air et le ciel de la lune. Que si ce beau

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feu de ma maistresse nous est invisible, c’est qu’il est si pur et si subtil que nos yeux ne le peuvent apercevoir, et si l’on void sa flamme tout à plein, lors qu’il a allumé une chandelle ou un morceau de bois, c’est le meslange des vapeurs de la matiere qui luy donne une couleur. Bien que Lysis taschast ainsi de faire paroistre qu’il estoit fort bon physicien, si est-ce que le jour suivant Anselme ne laissa pas de contester encore la dessus pour se donner carriere, mais le berger eut la prudence de se taire, afin que n’estant point irrité contre luy, il le remenast librement au lieu où son cœur estoit en prison. Un peu apres disné se promenans ensemble derriere le clos de Leonor, ils treuveren t la porte de derriere ouverte. Anselme entra et ayant esté fort avant il s’en vint dire à Lysis qu’il avoit veu Charite qui dormoit sous un berceau du jardin. C’estoit que sa maistresse estant allé faire quelque visite elle avoit pris le temps de se promener, et s’estant là reposee s’estoit endormie insensiblement. Lysis se voulant prevaloir de cette occasion fit signe à Anselme qu’il se tinst à la porte, cependant qu’il iroit la voir, mais il ne laissa pas de le suivre pour remarquer ce qu’il feroit. Le berger avoit si peur de faire du bruit qu’il alloit aussi doucement que s’il eust esté sur des espines, et comme il fut au berceau qu’Anselme luy avoit enseigné, il aperceut Charite couchee sur un siege de gazons tapissé d’herbe. Elle avoit le visage tourné vers le ciel, et la bouche ouverte, tellement que le soleil luisant dessus comme il faisoit, on eust bien dit quelle heure il estoit si l’on eust regardé à ses dens larges et disposees avecque mesure, sur lesquelles finissoit l’ombre de son nez, qui estoit si mince qu’il sembloit estre là planté comme l’esguille du quadran. Le berger ravy d’admiration de la voir estoit jaloux de toute chose. Il estoit fasché de treuver que son corps faisoit un ombre, et il eust bien voulu estre là sans luy. Aux rayons du soleil qui passoient au travers des arbres, il voyoit des atomes qui alloient pirouettant ; il s’en faschoit et taschoit de les chasser avec son chapeau, croyant qu’ils s’entrebattoient à qui iroit le premier baiser Charite. Considerant aussi que les fueillages n’estoient point assez espais pour deffendre sa maistresse des regards du soleil, il se mit au devant d’elle pour empescher qu’il ne la vist d’avantage. Ce qui luy desplaisoit le plus estoit qu’il entendoit tousjours quelque petit bruit, et qu’il avoit peur que cela ne la reveillast, et que s’en allant elle ne luy ostast le moyen de la voir à son aise. Que ce vent est importun ! Disoit-il tout bas, il ne se contente pas de luy souffler au nez, il murmure encore entre ses fueilles. Il m’est avis que les rouës du char du soleil s’entendent d’icy, et je pense mesme que les arbres font du bruit en croissant et les fruicts en meurissant,

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mais sur tout je hay ces mouches qui viennent bourdonner icy allentour ; elles veullent aller succer les roses des jouës de Charite, comme celles de Leucippe et d’Eudoxe, et cependant elles la picqueront. Si j’en puis tenir une, elle payera pour les autres. J’en feray un sacrifice à ma deité, je l’immoleray devant elle. En achevant cecy il se mit en plus de postures differentes pour prendre des mouches, que ne fit jamais l’empereur Domitian. Il se haussoit, il s’abaissoit, il sautoit en l’air, il ouvroit sa main droicte et la refermoit aussi tost, sans prendre autre chose que du vent ; et outre cela il faisoit de telles grimasses qu’il n’y a point de masque de ballet qui en ayt de si plaisantes. Comme il vid q u’il n’en pouvoit attraper aucune, il se contenta de les chasser avec son chapeau, et se mit aupres de Charite, pour les empescher d’aprocher d’elle. Toutefois il y en eut une si hardie que lors qu’il se fut un peu destourné, elle se planta dessus le nez de la belle, où elle se tenoit avec beaucoup de gravité. Vrayment dit Lysis, tu fais là de la presidente, et tu prophanes ce beau trosne, mais ce plaisir te coustera cher. En disant cecy à basse voix, il avance sa main tout doucement, et la pousse enfin de toute sa force contre le nez de Charite, qui se resveille en sursaut, et croiant qu’il la frapee tout expres, luy dit, que vous estes un rude joüeur ! Je me sentiray long-temps de ce coup là. Ne pouviez vous m’esveiller plus doucement ? Lors qu’elle disoit cecy Anselme qui avoit tout veu s’estant caché derriere des arbres, s’en vint l’apaiser, luy remonstrant que Lysis avoit voulu l’obliger, en prenant une mouche qui luy alloit picquer le nez ; et Lysis dit que c’estoit la verité, et que le plus grand malheur estoit qu’il n’avoit sceu attraper ceste meschante beste pour la punir du mal dont elle venoit d’estre cause. Anselme demanda apres à Charite s’il y avoit quelqu’un au logis. Elle luy respondit que tout le monde estoit sorty, mais que Leonor et Angelique reviendroient bien tost, tellement qu’il dit qu’il faloit entrer dans la maison pour les attendre. Charite y estant se mit à coudre en linge, afin de reparer le temps qu’elle avoit perdu, et Lysis luy voyant moüiller son fil avec ses lévres pour le faire passer plus aysement par le trou de l’aiguille, alla le tirer de ses mains, et le sucça long temps, disant qu’il vouloit tascher d’attiedir ses ardeurs par cette charmante humidité, qui valoit bien une rosee de l’aurore, et comme Charite luy ostoit ce fil s’estonnant de sa sottise, il luy dit, he ! Ma belle, comment ne baiseroy-je point ce qui a touché à vostre bouche, veu que toute la nuict, je n’ay fait autre chose que baiser ma main, pource qu’elle toucha hier à la vostre, quand nous dansions ; et avant hier je fy bien plus. Il en demeura là, car ce qu’il vouloit dire estoit si particulier qu’il le faloit taire. Il vouloit parler de la porte qu’il avoit baisee,

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et en suitte de cela il eust falu toucher que lque chose de sa lettre, dont il n’estoit pas d’avis de rien dire à Charite devant Anselme. Toutefois il estoit bien en peine de voir qu’elle ne faisoit point paroistre qu’elle l’eust veuë et qu’elle sceust au vray son affection, mais il s’alla imaginer que c’estoit qu’elle vouloit tesmoigner sa modestie, qui se rendoit bien digne d’estre admiree. Il reprit son premier discours, et par une boutade qui apartenoit bien à son humeur, s’en vint dire que desormais il ne baiseroit plus sa main, qu’auparavant Charite ne luy eust pardonné plus solemnellement qu’elle n’avoit fait le coup qu’elle luy avoit baillé ; et tout à l’instant, il s’alla mettre un genoüil en terre devant sa maistresse, attendant ce qu’elle ordonneroit. Mais elle qui n’estoit pas accoustumee à voir des hommes habillez comme luy, ne le prenoit que pour un sauteur de la foire Sainct Germain, et ne sçavoit que respondre à ses discours extraordinaires, toutefois il prenoit son silence pour un consentement. Il arriva alors qu’en cousant elle se picqua un doigt avec son esguille, et Lysis voyant sortir le sang s’escria ainsi. Tel est le nectar qui coule des playes que recoivent les dieux. Il sortit de pareil sang de la main de Venus quand Diomede la blessa à la guerre de Troye ; et elle saigna encore de mesme lors qu’en voulant cueillir des roses les espines la picquerent ; que si les roses qui estoient blanches ne se fussent alors metamorphosees en rouges, et que cela fust encore à faire, ce seroit du sang de Charite que l’on atendroit ce miracle : mais au lieu de cela il nous produira quelque nouvelle fleur, aussi bien que celuy d’Ajax et de Narcisse. En disant cecy il prit de petites rogneures de toille dans le panier de Charite, dont il essuya ce sang qui couloit le long de sa main, et puis il serra tout dedans sa pochette avec encore quelque autre linge. Il croyoit que sa fortune estoit bien aussi grande d’avoir cecy, comme d’avoir des taches que l’on avoit ostees de son habit, et neantmoins il ne s’en contenta pas. Ayant trouvé un ploton de laine rouge que sa maistresse employoit quelquefois à de la tapisserie, il en tira cinq ou six esguillées, et s’en fit un bracelet. Charite à qui cela ne plaisoit point, luy dit qu’il avoit tort de gaster ainsi sa laine, tellement qu’il luy fit cette belle plainte. Comment, rigoureuse, refusez vous cette chetive faveur à celuy qui souffre tant de supplices en vous aymant ? N’avez-vous pas veu que l’on donne des colliers aux chiens des grands princes où leurs armes sont atachees, afin qu’en quelque lieu qu’ils aillent, l’on dise aussi tost, ils sont à un tel ? Ne sçavez vous pas aussi que l’on trouva une fois un cerf dans une forest avec un collier d’or, où certaines lettres estoient gravees, lesquelles faisoient paroistre qu’il avoit apartenu il y avoit plus de cinquante millions d’annees à Alexandre Le Grand ?

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De mesme il faut que j’aye necessairement quelque bracelet auquel on puisse juger dés que l’on me verra, que je suis non pas vostre cerf des bois, car je serois mangé des chiens comme Acteon, mais vostre cerf et esclave d’amour. Quoy doutez vous que je ne vous apartienne ? Sçachez que vous estes ma deesse, et que vous avez la gloire de vous pouvoir appeller la reyne de mon ame, la princesse de mon cœur, la doüairiere de mes desirs, la duchesse de mes pensees, la marquise de mes volontez, la contesse de mes conceptions, la baronne de mes actions, et la vidame de mes paroles. Je ne vous veux plus escrire de lettres que toutes ces qualitez ne soient au dessus. Cependant qu’il disoit cecy le doigt de Charite saignoit tousjours, à quoy Ans elme ayant pris garde, il dit au berger qu’il avoit grand tort de s’amuser à tant de cageolleries inutiles, et ne point songer à remedier à la playe de sa maistresse. Il souhaitta d’estre aussi sçavant que Machaon ou qu’Esculape pour la penser, et sortit incontinent de la salle pour chercher des toilles d’araignees en quelque endroit mal nettoyé. Il supplioit Pallas de luy en faire treuver bien tost, à cause qu’il croyoit qu’elle avoit puissance sur cét insecte, qui avoit esté autrefois une tapissiere qu’elle avoit ainsi metamorphosee. Mais Leonor et Angelique arrivans alors, il cessa de chercher, parce que mesme Charite avoit estanché son sang. Leonor ayant mis Anselme sur un discours de mesnage, vint à parler de quelques jeunes entes de son jardin, lesquelles avoient fort rapporté, et les luy voulut monstrer. Lysis les suivit par complaisance, encore qu’il luy fust fort fascheux de s’esloigner de Charite. Quand il fut revenu il la trouva dedans la cour, assise sur une pierre, et laissant toute autre compagnie, il s’alla mettre un genoüil en terre aupres d’elle pour l’entretenir. Cependant Gringalet qui estoit entré là, se delibera de se venger de luy, pource qu’il avoit esté cause que son maistre l’avoit voulu battre, et qu’il ne luy avoit rien donné de tout ce qu’il luy avoit promis pour l’avoir assisté en son entreprise amoureuse. C’estoit un garçon qui employoit tout l’argent qu’il pouvoit avoir à des malices. Il avoit tousjours des lunettes et des cousteaux où il y avoit des picquans, afin de tromper ses camarades. Il avoit alors un des meilleurs miroüers ardens qui se pust trouver. Bien que son maistre le luy vist tenir, il ne luy en dit mot. Il fit donc rencontrer les rayons du soleil au milieu, et fit aller la reflexion sur le chapeau de Lysis, qui n’estant que de paille, fut incontinent allumé. Il estoit bruslé à moictié qu’il ne le sentoit pas, tant il estoit transporté d’amour, mais enfin ses cheveux commenceans à rostir, il se leva de grande furie, et mettant les mains dessus il frotta long temps auparavant que de s’aviser de se descouvrir. Enfin ayant jetté le chapeau à

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terre, et le voyant brusler encore, il dit cecy avec un grand estonnement. ô merveille ! Charite alloit reduire tout mon corps en cendres, si je ne me fusse retiré : mais pourquoy merveille, puis que l’on sçait bien qu’elle peut enflammer toute chose, et que je ne devois pas m’aprocher si pres d’elle comme j’ay fait, si je ne voulois estre bruslé ? Ne te l’avois-je pas bien dict, Anselme, quand tu contestois là dessus ? Ha ! Incredule ! C’est pour toy que s’est fait ce miracle, et si pour te punir tu n’as pas esté bruslé toy-mesme, c’est que tu n’és pas digne d’estre consommé par de si beaux feux. A t’on jamais ouy reciter une plus plaisante saillie que celle-cy Leonor, Angelique et Anselme n’en pouvoient rire, tant ils estoient occupez à l’admirer, et pour tesmoigner à Lysis qu’ils croyoient ce qu’il disoit, ils allerent prendre son chapeau, le regarderent par tout avec divers gestes, et dirent qu’ils s’esbahissoient veritablement du pouvoir de Charite. Comment, mamie, luy dit Leonor, voulez vous donc brusler tous ceux qui vous ayment ? Je vous prie, allez dans la cuisine vistement, et vous mettez la teste en un seau d’eau, pour esteindre le feu de vos yeux qui pourroit brusler nostre maison. Charite s’en alla alors de devant eux, encore qu’elle ne pust rien comprendre à tout ce que l’on luy vouloit dire, mais ayant regardé dans son panier, et y trouvant quelque linge de manque, elle s’en vint le demander à Lysis. Vous m’arracheriez plustost les yeux que les faveurs que j’ay de vous, luy dit-il, je les garderay toute ma vie. Elle n’en eut pour lors autre chose ; mais bien long-temps apres comme il pensoit s’en aller avec Anselme, elle s’en vint crier à Angelique, mademoiselle, s’il vous plaist de le retenir : il m’a desrobé un bas de collet ; qu’il ne sorte point qu’il ne me l’ait rendu. Ha berger ! Luy dit Angelique, vous avez tort de desrober ainsi les filles en une maison où l’on vous fait si bon accueil. Chere nymphe, respondit Lysis, je ne suis larron que des cœurs et des volontez : pour le linge que demande Charite, l’amour me l’a baillé justement ; si je le rendois, il en rougiroit de colere, et ne me voudroit plus connoistre pour un de ses favoris. Charite qui ne se payoit point de tout cecy, le tira par des chausses tant qu’elle put, et une autre servante luy aydant il fut contraint d’entrer dans la cuisine, où celle-cy qui estoit la mesme qui l’avoit arousé d’eau d’ange, luy dit qu’il ne faloit pas qu’il pensast rien emporter de chez eux, et comme il lui eust reparty qu’il n’avoit rien pris que des faveurs qui luy estoient deuës, elle dit qu’il faloit donc qu’il en donnast reciproquement à Charite, et que l’on ne voyoit jamais qu’un serviteur emportast rien de sa maistresse, s’il ne luy laissoit aussi quelque chose en eschange. Il arriva pendant ce tumulte qu’un soulier de Lysis se desnoüa ; cette servante qui estoit une grosse bouffonne,

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le tira tout à fait hors de son pied, et dit, voicy la faveur qui demeurera à Cha rite de la part de son serviteur ; qu’il s’en aille maintenant à la bonne heure, nous ne luy demandons plus rien. Elle quitta alors Lysis qui se resjouyt d’estre sorty de ses mains à si bon marché, et ayant pris congé de la compagnie, s’en retourna avec Anselme d’une fort plaisante façon. N’ayant qu’un soulier, il n’alloit qu’à cloche-pied, de peur de gaster sa chausse, et se soustenoit sur un baston, que luy avoit presté Gringalet. Avecque cela son chapeau à moictié bruslé qu’il avoit repris, le rendoit de si bonne mine, qu’il sembloit que ce fust quelque pauvre estropié qui se sauvast d’une bataille. Aussi disoit-il, que comme les guerriers ayans esté à quelque escarmouche gardent soigneusement leur cuirasse et leur casque, s’il y a quelque coup qui les ait endommagez, afin de tesmoigner à l’avenir qu’ils ont esté des plus avant dans la meslee ; ainsi vouloit il garder son chapeau bruslé, en memoire du danger qu’il avoit couru aupres de Charite, et que possible l’atacheroit-il en trophee à la voûte du temple de l’amour. Anselme luy dit avec une façon serieuse qu’il aprouvoit ce dessein : mais il faut croire qu’il rioit bien sous le masque d’une telle extravagance, car il avoit bien veu comme son laquais avoit bruslé ce chapeau avec son miroüer ardant, et l’avoit souffert tout expres. Pour Gringalet qui alloit derriere avec son compagnon, il ne se pouvoit tenir de rire, et faisoit plus de grimasses que le singe d’un basteleux. Quand ils furent en leur maison Anselme donna un chapeau gris à Lysis, et d’autres souliers aussi, et le berger repassant en sa memoire tout ce qui luy estoit arrivé cette apresdinee, jura que jamais dans aucun livre il n’avoit veu que pas un amant eust eu en si peu de temps de si rares avantures. Il tira de sa poche le linge où estoit le sang de Charite, et l’ayant baisé par plusieurs fois, et son bracelet de laine aussi, il tint toutes ses peines pour bien employees, et la perte de son soulier, ny la brusleure de son chapeau, ne le fascherent point. Pour le bracelet il fit vœu de le porter eternellement au bras, et pour le linge il le serra avec les autres joyaux qu’il avoit desja eus de sa maistresse. Pendant le soupé il ne parla d’autre chose que de l’ardeur des rayons qui sortoient des yeux de Charite, et toute la nuict il ne fit que resver là dessus, si bien que sur le poinct du jour les fortes impressions qu’il avoit de cecy luy firent songer en dormant que l’amour l’avoit mis sur un bucher, ou il brusloit depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la teste. S’estant resveillé comme il estoit en cette peine il ne quita pas l’opinion qu’il avoit d’estre dans un feu, et s’estant jetté à bas du lict, il sortit de sa chambre sans avoir autre chose sur le dos que sa chemise, et descendit les

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montees, criant tant qu’il pouv oit, ha ! Je brusle ; ha ! Rigoureuse Charite, que vos flammes ne sont elles plus tiedes ? Et il s’en alla ainsi jusqu’à une fontaine qui estoit au milieu du jardin, et se jetta dedans, pensant esteindre son feu. Le bassin estoit creux de quatre pieds, et il y avoit assez d’eau pour le noyer s’il y fust demeuré long temps, mais Dieu qui ayde tousjours aux innocens et aux fous, permit que le jardinier fust desja à son ouvrage. Ayant ouy ses cris et le bruit qu’il avoit fait en se plongeant dans cette fontaine il vint voir ce qu’il avoit. Il le trouva comme il grenouilloit dedans l’eau, et le retira apres luy avoir permis de se laver et de se rafraischir à son gré. Sans cela nous ne serions pas en peine de faire son histoire plus longue, et ce seroit icy que sa vie et ses avantures eussent finy. Lors qu’il fut hors de l’eau il revint un peu à soy, et ne s’imagina plus de sentir aucune chaleur. Toutefois il ne s’en retourna à la maison qu’en tremblant, et ne se voulut pas recoucher, croyant que son lict produisoit des flammes. Anselme se leva pour sçavoir à quel suject il avoit tant fait de bruit, et en ayant apris l’histoire de sa propre bouche et de celle du jardinier, il luy fit changer de chemise, et le fit habiller, afin qu’il vinst promener avec luy pour se divertir. Jamais Anselme ne fut plus empesché : il crut qu’il avoit pris une charge plus grande qu’il ne se l’estoit imaginee, et que s’il arrivoit faute de Lysis, l’on le luy demanderoit meilleur qu’il n’estoit, tellement qu’il ne sçavoit s’il le devoit renvoyer à son cousin. En se pourmenant il voulut espreuver s’il n’y avoit pas moyen de mettre son esprit en repos. Aprenez moy une chose, luy dit-il, pourquoy craignez vous tant le feu de l’amour ? Que ne faites vous mettre un bon seau d’eau pres de vostre lict, quand vous vous couchez, afin de l’esteindre s’il s’allume vivement ? Ha ! Mon amy, reprit Lysis, mon feu est un feu gregeois ; il est composé de soulphre vif, de chaux vive, de naphte et de camphre ; il brusle dans les eaux : que s’il vient de s’esteindre dans ta fontaine, ce n’a esté que par bon-heur. Mais pensez que les froidures de l’esprit y pourroient quelque chose, dit Anselme, que ne vous en munissez vous ? Helas ! Respondit Lysis avec un soupir, il y a long-temps que mon cœur n’a plus de glace, et qu’il n’a que des flammes au lieu. Les eaux artificielles n’esteindront elles pas bien un feu d’artifice ? Pleurez tant que le vostre soit esteint. Mes larmes coulent au dehors, repartit Lysis, et mon brasier est au dedans, dequoy servent elles ? Il semble qu’il vaille mieux ne les jetter point, afin que demeurant dedans moy, elles amortissent les efforts interieurs de mon amour. Toutefois à n’en point mentir, quand je pleure je sens quelque rafraischissement, et je suis bien aise que l’on m’en ait fait resouvenir.

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Voyla qui va bien, dit Anselme, jettez donc force larmes quand vous serez devant Charite, dont les regards sont si dommageables, qu’hier elle vous pensa tout brusler, et qu’aujourd’huy vous vous en sentez encore. Mais quand j’y songe d’où vient qu’elle a tant de flammes, veu qu’elle a aussi tant de froideurs, au moins pour tous les autres amans, si ce n’est pour vous ? Le feu est dans ses yeux, et la glace dans son cœur, respondit Lysis, il y a bien loin de l’un à l’autre, tellement qu’ils conservent chacun leur puissance. Vous avez raison, reprit Anselme, mais n’a-t’elle pas de la neige sur son col, et sur son sein, et sur son visage mesme ? Cecy ne doit-il pas moderer l’ardeur des flambeaux de ses yeux ? Il y a en cela un miracle, respondit Lysis, et pourtant n’est-il pas nouveau, car j’ay leu qu’il y a au monde de certaines montagnes couvertes de neiges, du sommet desquelles il sort des flammes. Je veux bien cela, dit Anselme, mais tousjours faut il que vous m’accordiez que la neige qui est autour des flammes de Charite rabat merveilleusement ses coups, de sorte qu’elle ne vous peut brusler que de pres, comme elle fit hier, et non pas envoyer son feu depuis sa maison jusqu’icy. Que si vous avez senty quelque ardeur, ç’à esté par imagination, et le subtil Morphee vous a seduit. Je le croy presque, dit Lysis, car ce trompeur se change en feu et en riviere, comme il luy plaist. Lysis en demeura sur cette croyance, se laissant ainsi persuader par les anthitheses, et les autres pointes de la poësie, comme s’il eust esté en sa puissance de faire qu’il y eust du feu, de la glace, de la neige, et beaucoup d’autres choses estranges en sa maistresse, selon qu’il luy sembloit bon de les dire. Il luy estoit avis qu’il n’y avoit qu’à se les imaginer pour les rendre veritables. Je ne sçay si les poëtes ont une croyance aussi legere, mais au moins ont ils de semblables pensees, et ils bastissent leurs desseins sur de pareils fondemens. Ils cherchent force contradictions pour faire leurs pointes, et ils donneront un sein d’yvoire que les flesches ne peuvent entamer, à la mesme maistresse à laquelle ils en ont donné un de neige qui se peut penetrer facilement. On seroit long-temps à remarquer toutes leurs absurditez : il suffit de sçavoir que Lysis qui estoit un de leurs principaux disciples, se laissoit manier à leur gré. Anselme fut fort resjouy de voir son esprit si docile, et l’entretint tousjours depuis en une asseurance bien ferme, luy remonstrant qu’il ne faloit pas craindre que Charite le voulust brusler, veu que l’on ne voyoit point de divinitez si peu soucieuses de leur honneur que de brusler leur temple. Ce fut cette opinion qui luy rendit l’ame, s’il faut dire ainsi, et son hoste voulant quelque

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temps apres aller voir Leonor luy tout seul, ne feignit point de le laisser à sa maison. Aussi ne fut-il guere dehors, et estant revenu il s’en vint luy dire qu’il y avoit bien des nouvelles, et que Leonor qui estoit une femme qui bastissoit un dessein en un moment, s’en retournoit à Paris avec sa fille Angelique. Tu ne sçais pas donner de la gravité ny de la grace aux choses, luy dit Lysis, veu que cette Angelique est ta maistresse, comme j’ay remarqué facilement, devrois-tu parler d’elle sans periphrase ? Dy que Leonor qui est reyne du merite, s’en retourne dans la reyne des villes avecque sa fille, qui est la reyne de ton ame. Dy que cette Angelique de nom et d’effect apreste ses ai sles pour s’envoler, c’est à dire qu’elle fait son pacquet ou qu’elle ploye ses chemises pour s’en aller. Pourquoy feray-je acroire qu’elle vole, repartit Anselme, puis qu’elle s’en va en carrosse, et que Charite est aussi de sa compagnie ? Quoy elle s’en va aussi la belle des belles ? S’escria Lysis, helas ! Je pense donc bien que leur carrosse n’ira guere viste, car il sera fort chargé. Charite emportera mon cœur qui est si gros d’ennuis et d’inquietudes, que le fardeau n’en peut estre leger. Mais quoy ce depart se fait donc sans que je luy dise adieu, et que je la baise. Ha ! Belle occasion, que je ne pourray de long-temps recouvrer ! Il faudra que je me perde pour t’avoir perdu en perdant Charite, qui me fait perdre toutes choses en sa perte. Les plaintes du berger eussent esté fort longues si Anselme ne l’eust consolé, luy promettant que dans trois jours ils s’en retourneroient à Paris, pour voir leurs maistresses. Lysis estoit fort content de cecy, toutesfois il avoit bien du soin lors qu’il consideroit qu’il luy faloit aller dans une ville qui ne luy plaisoit pas, et quiter les champs et la condition de berger. Afin que rien ne luy tourmentast l’esprit, son bon amy luy asseura encore qu’ils avoient assez d’eloquence pour persuader à Charite de s’en aller avec eux en Forests, comme ils avoient desja proposé. Lysis dit qu’il s’estoit tousjours entretenu dans ceste esperance, et que s’il n’en avoit pas parlé, c’estoit qu’il n’en avoit pas encore treuvé d’occasion. Toutefois il devint bien melancolique, et quoy qu’Anselme luy voulust faire voir bonne compagnie, il ayma mieux se tenir à la maison où il s’amusa tout le long du jour à lire la traduction des metamorphoses d’Ovide, que l’on luy avoit fait prester. Il passa de la mesme façon les deux jours suivans sans parler à son hoste qu’au repas, car Anselme alloit se divertir d’un costé et d’autre, et s’il ne le faisoit point voir à ses amis, c’estoit qu’il ne trouvoit point son humeur agreable en l’absence de Charite. Toutefois Lysis se voulut resjouyr

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un soir, et s’avisa de retourner au lie u où il y avoit quelque temps qu’il avoit quy une si folastre echo. Il se delibera de l’interroger pour se divertir, et luy demanda fort haut par trois ou quatre fois si elle estoit là, et comment elle se portoit, mais elle n’avoit garde de parler, car Anselme n’y estoit pas pour respondre au lieu d’elle. Le berger s’estonnant de ce silence s’en retourna fort triste, et dit à Anselme en soupant qu’il croyoit que cette nymphe estoit morte. Vous vous abusez grandement, respondit Anselme, elle est de nature immortelle. L’echo qui vous a respondu autresfois, est un des membres de cette musicienne dont je vous parlay ; or il est metamorphosé en une voix subtile, qui peut aller d’un costé à l’autre. Sçachez que des hier me doutant bien que vous seriez fort aise d’avoir un semblable oracle au païs ou nous irons, je l’ay voulu prendre pour l’y transporter, et jamais vous ne vous aviseriez de la finesse dont je me suis servy. Je mesuray l’endroit où c’estoit que pouvoit respondre cette voix, et y ayant fait tendre une grande toille, je m’esloignay de cinquante pas, et l’ayant appellee la laissay respondre quelque temps, puis en tirant une corde que je tenois j’abattis tout soudain ma toille au dessous de laquelle je la pris comme une perdrix sous une tirasse. Elle est maintenant enfermee dedans une boëte où je la lairray jusques à ce que nous soyons dans quelque cabinet qui serve à chanter la musique, ou dans quelque beau jardin qui soit propre à estre son sejour. Tu me racontes des merveilles, dit Lysis, comment est-ce que tu m’as tenu cela caché jusqu’à cette heure ? Je ne sçay encore comment je vous l’ay descouvert si tost, reprit Anselme, car vous estes fort curieux, vous voudrez voir ma petite nymphe, et cependant j’ay peur que si j’ouvrois sa loge, elle ne s’envolast bien loin d’icy, maintenant qu’elle n’est pas encore aprivoisee avec nous. C’est pourquoy il ne faut pas que vous voyez seulement sa boëtte, et n’en parlons plus de crainte que le desir de la voir ne croisse en nous petit à petit. Je le veux bien, dit Lysis, mais dy moy un peu si tu ne la vois point, comment luy donnes-tu à manger. Je voudrois bien que tu me l’aprisses, et que tu ne me celasses pas non plus si elle couste beaucoup à nourrir. Elle ne me fait aucune despence, repartit Anselme, je chante seulement quelquefois pres de sa petite loge, ou bien je frape d’un cousteau contre une assiette, et elle se nourrit de ce son qui luy est facile à entendre. Tu és aussi ingenieux que Dedale, et aussi subtil qu’Ulysse, dit Lysis, je me rememore que le prince ithaquois avoit enfermé les vents dans une outre, et les

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portoit ainsi dans sa nef. Ton invention vaut bien la sienne, c’est ce que jamais on n’a veu dans aucun livre que les echos se pussent transporter. Lysis ayant dit cecy, se proposa de n’en plus parler, craignant de perdre le plaisir qu’il esperoit. Le terme du depart escheu, Anselme luy dit que puis qu’ils vouloient retourner à la ville, il faloit necessairement qu’il quitast son habit champestre, autrement que l’on le suivroit comme un homme du nouveau monde. Du commencement Lysis n’y vouloit pas consentir, mais enfin voyant qu’Anselme le menaçoit de ne tenir plus de conte de luy, il reprit ses premiers habits que l’on avoit esté qu erir chez le paysan où il s’estoit logé, quand il s’estoit fait berger. Le manteau estoit de drap d’Espagne minime, et doublé d’un tabis moucheté, de la mesme couleur, et le pourpoint et le haut de chausse estoient de semblable estoffe. Neantmoins il ne se trouvoit point si brave avec ce vestement qu’avec l’autre, et n’eust pas apaisé le regret qu’il avoit de l’abandonner, si Anselme ne luy eust remonstré que l’on ne laisse pas d’estre d’une profession, encore que l’on en laisse quelquefois l’habit, que le soldat n’est pas tenu d’avoir tousjours sa cuirasse sur le dos, et que les roys ne sont pas diminuez de qualité quand ils n’ont plus leur manteau royal. L’habit de berger avec tout le reste de l’equipage fut serré au fons du carrosse d’Anselme, et apres qu’ils eurent bien disné ils se mirent dedans pour s’en aller à Paris. La maison d’Anselme estoit au marais du temple, et estoit des plus belles du quartier. Lysis s’y ennuya pourtant, et ne cessa de tesmoigner à toute heure le desir qu’il avoit d’aller voir Charite. Le lendemain Anselme le voulant contenter luy dit qu’il alloit sçavoir s’il y auroit moyen de la visiter, mais dés qu’il fut revenu il s’en vint dire. Ha ! Lysis, vous vous estonnerez des nouvelles que je vous aporte : elles sont mauvaises, et si elles ne laissent pas d’estre bonnes. Charite n’est plus à Paris, mais elle n’en est sortie que pour aller en Forests. Ha ! Que vous dites bien, s’escria Lysis, car si je suis fasché de son depart, il faut que d’un autre costé je sois bien aise de ce qu’elle va en un lieu où je l’ay tant souhaitee. Mais aprenez moy, si Leonor et Angelique vont avec elle, et comment cecy se fait. Elles y vont, respondit Anselme, tellement que pour m’aprocher de l’object que j’adore, il faudra bien que je fasse le voyage avecque vous. Sçachez que Leonor lassee du monde apres la perte de son mary, veut ainsi aller vivre dans ce païs remply de bergers où elle s’entretiendra avec Tircis, qui regrette encore la mort de sa Cleon. ô que c’est bien avisé à elle, dit Lysis, je m’asseure qu’elle a leu la vie du bon

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Roy Basilius, et qu’elle le veut imiter. Il quita ses grandeurs, et s’en vint demeurer avec ses filles parmy les bergers d’Arcadie, qui le resjouyssoient de leurs eglogues. Elle prendra ainsi du plaisir à entendre nos chansons rustiques. Il faudra que vous vous rendiez poëte et musicien aussi bien comme moy. Lysis tesmoigna son contentement par beaucoup d’autres paroles, et s’il parloit par vous à Anselme, c’estoit qu’il s’imaginoit qu’il ne se faloit pas tousjours rendre si familier avec tout le monde, et principalement dans la ville où l’on ne vivoit pas à la mode des bergers. Anselme luy promit que dans peu de jours ils iroient treuver leurs maistresses. Leonor n’estoit point allee en Forests comme il disoit, c’estoit une chose qu’il controuvoit pour v ivre en paix avec Lysis ; elle estoit allee en Brie voir une sienne sœur appellee Floride, mariee à Oronte gentilhomme du païs. Il luy prit envie d’y aller, et de mener le berger avec luy estant resolu de se loger en une petite ville proche du chasteau d’Oronte, pour ne le point incommoder. Or il avoit assez de puissance sur l’esprit de Lysis pour luy faire acroire que la Brie estoit le Forests. En cinq ou six jours toutes les affaires qui le retenoient à Paris furent expediees, et il se pouvoit employer à poursuivre ses amours et à se donner du plaisir avec son berger extravagant. Ils allerent voir ensemble Adrian pour prendre congé de luy. Il fut fort aise de treuver que son cousin estoit habillé à l’ordinaire, et habillé à l’ordinaire, & s’imaginant qu’il auoit alors le cerueau fort bien tymbré, il luy fourra dans la main quelques piſtolles pour employer à la deſpence de ſon voyage. Le lendemain comme Anſelme vouloit partir, il luy ſuruint encore vne affaire fort importante, de ſorte qu’il falut remettre la partie à deux ou trois iours de là.