Le Berger extravagant/Livre 5

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Quand le jour commença de paroistre le desolé berger ne voyant qu’une lumiere blaffarde, s’imagina qu’il n’y auroit plus que l’aurore qui éclaireroit le monde depuis le matin jusqu’au soir, à cause de la tristesse que le ciel recevoit de son infortune. Cela ne fit qu’acroistre son tourment, et il se vouloit plaindre d’une voix si haute que Charite le pust entendre de sa maison, encore qu’elle fust à une bonne lieuë de là. Clarimond qui avoit acoustumé de se promener un peu dés qu’il estoit levé, ouyt ses cris comme il estoit assez proche de ce lieu, et ayant treuvé en mesme temps Carmelin qui s’en alloit le voir, il aprit de luy le desespoir de son maistre. Aussi tost ils allerent à luy, et Clarimond luy demanda d’abord. Voulez vous estre tousjours là ? Berger, dequoy vivrez vous ? Helas ! Repartit Lysis, demandez moy plustost dequoy je mourray, et je vous respondray que je mourray d’amour. Je n’ay plus aucun espoir en Charite ; elle m’abhorre, et ne veut plus ouyr parler de moy. Clarimond demanda alors à Carmelin si c’estoit tout à bon que Charite estoit si rigoureuse. Si vous l’eussiez veuë quand j’ay parlé à elle, respondit Carmelin, vous l’eussiez prise pour une tygresse habillee en femme : mais il faut confesser aussi que c’estoit la plus belle tygresse que jamais l’on ayt veuë. Elle avoit des yeux si ardens que comme j’ay ouy dire à mon maistre et à d’autres amoureux, il sembloit qu’ils fussent en feu, et de vray je m’imaginois qu’ils jettassent des petards et des fusees, comme les deesses du feu de la Sainct Jean. Ne voyla t’il pas ce que je croyois ? Dit Lysis, c’estoit la colere qui la possedoit à l’accoustumee. Il y a long-temps qu’elle me menace de me consumer. Mais, ô dieux ! Vous en avez ordonné autrement, et vos revelations m’ont apris cette nuict que vous desiriez me ranger au nombre des metamorphoses, pour estre adjouste à celles d’Ovide. Cecy n’est pas un mensonge, Clarimond, vous avez tousjours veu que lors que le ciel ne sçait plus ce qu’il doit faire d’un homme, et qu’il a pitié de son tourment, il le change en quelque nouvelle forme. Je le croy ainsi, dit Clarimond, et puis que cela est, nous verrons toutes choses venir à bien ; faites en sorte que d’amant desesperé que vous estes, vous soyez changé en un homme libre et content, afin que vous mesprisiez vostre ingrate bergere. Ce sera une belle metamorphose. Vous ne comprenés pas ce mystere, reprit Lysis, au lieu d’estre changé en une chose contraire, on est tousjours changé en une chose qui convient à nostre humeur. Comme par exemple un larron sera metamorphosé en oyseau de proye, un trompeur en un renard, et un homme docile en un mouton. Maintenant que je suis sur le point de perdre ma premiere forme, il faut de verité que je me mette en quelque belle humeur, afin de n’estre point metamorphosé en un animal desagreable. Toutefois j’ay un beau secret pour me faire estimer, c’est que je ne veux point avoir une forme qu’une autre ayt desja euë, et mon desir est d’avoir une metamorphose dont jamais l’on n’ayt ouy parler. Carmelin avoit desja connu que son maistre estoit fort insensé, mais il ne croyoit pas encore qu’il le fust tant que de s’imaginer des choses si extravagantes. Neantmoins voyant que Clarimond entendoit tout avec une façon serieuse, et se souvenant d’avoir ouy parler des metamorphoses anciennes, son bel esprit ne sçavoit plus ce qu’il en devoit juger. Lysis ayant alors mis fin à ses sanglots et à ses souspirs, se sousleva un peu, et fit asseoir Clarimond pres de luy. Or ça, luy dit-il, prenons le cas que les dieux me laissent le choix de la forme que je doy prendre, laquelle me conseillera-t’on de choisir ? Il ne couste rien à faire de beaux souhaits, ny a s’entretenir avec de douces imaginations. Pour moy, dit Clarimond, je souhaitterois de devenir un petit barbet, si j’estois que de vous : Charite vous baiseroit, vous tonderoit, vous donneroit à manger de sa propre main, et vous coucheroit avec elle. Songez un peu quel contentement vous auriez. Cela est bien à propos, dit Lysis, mais j’ay veu un chien chez elle avec qui les chats qui sont pour le moins sept ou huict, ne se pouvoient accorder, et luy donnoient force coups de griffe. Cela me desplairoit fort s’ils me venoient esgratigner ainsi. Soyez donc metamorphosé en puce, reprit Clarimond, vous sauterez d’un coste et d’autre. Vous irez dans le sein de vostre bergere, et de là un peu plus bas. Je vous laisse le reste à juger. Mais si Charite me surprend, dit le berger, ne me croquera t’elle pas sur l’ongle, et où ira le pauvre Lysis ? Je ne veux point tout cela. Je croy qu’il n’y a rien de meilleur que d’estre

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une chose sans vie. On vous l aisse là ; on ne vous fait rien ; vous durez tant que vous pouvez. Je ne parle pas des plantes, car elles vivent, je parle des meubles et des choses necessaires, comme vous pourriez dire un miroir, et cette forme me seroit fort propre : car j’ay desja le portraict de Charite peint dedans mon cœur. Je representerois son visage autant present qu’absent : mais aussi je ne recevrois point d’autre image, et en vain les autres s’y viendroient mirer. Or quand on est ainsi changé en un meuble, on n’est pas pourtant insensible, et l’ame se retire en quelque coin. Mon maistre, sans vous faire tort, dit Carmelin, j’ay d’aussi belles inventions que vous sur ce suject. Changez vous en chemise, vous toucherez à la chair delicate de vostre Charite, ou bien en collet, vous toucherez à ses tetons, et elle vous savonnera de ses mains. Il me semble que vous en auriez bon besoin, car vous vous estes fort sally à coucher cette nuict sur la terre. Mais pour le mieux changez vous en cousteau ; je feray le mercier ; je vous iray vendre à elle, et puis elle vous mettra dans sa guayne, et vous portera tousjours pendu à son demyceint à costé de son pucelage. Ce sera une belle metamorphose. Tu ne parles plus en docte, Carmelin, repartit Lysis, je pense que la fascherie que tu as de me voir affligé te fait perdre l’esprit. Tes deux premiers changemens ne me semblent pas assez glorieux pour moy, et pour le dernier il est tres-impertinent, et tres-dommageable. Ne voy tu pas que si j’estois cousteau, il se pourroit faire que quelquefois je couperois les doigts de ma Charite, ce qui me donneroit bien du regret. Ne te mesle plus de cecy. Va toute à cette heure à la maison querir mon troupeau, mais plustost le tien, pour le mener aux champs. Carmelin fut contraint d’obeyr au commandement de son maistre. Il ne fut pas si tost party qu’Hircan qui alloit tout seul à pied par promenade pour voir son amy Clarimond, arriva en ce lieu là. Lors que Clarimond l’eut aperceu il ne dit mot, pource qu’il ne vouloit pas interrompre les discours de Lysis, et outre cela il voyoit que l’autre luy faisoit signe. Hircan allant tout doucement par derriere le berger pour luy faire peur, luy voulut faire tourner son chapeau, mais il luy donna une telle secousse, qu’il l’envoya contre les branches d’un saule qui estoit tout contre où il s’arresta. Lysis s’estant retourné vers Hircan, ne le salüa que par maniere d’acquit, à cause qu’il n’avoit pas envie de rire ; il voulut ravoir son chapeau, encore qu’il se fust imaginé d’estre sur le point de n’en avoir plus affaire. De mauvaise fortune Clarimond et Hircan n’avoient point de baston pour luy servir à l’abattre, et Carmelin avoit emporté sa houlette pour mener le troupeau. Le saule estoit fort haut, neantmoins il y monta bien en mettant son pied sur des ouvertures que la pourriture y

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avoit faites : mais comme il allongeoit le bras pour atte indre à son chapeau il glissa tout d’un coup, et tomba dedans le creux de l’arbre que la vieillesse avoit si bien rongé, qu’il y avoit place pour un homme. On ne luy voyoit plus que la teste et les bras qu’il estendit d’un costé et d’autre pour empoigner deux grosses branches, et estant en cette posture il commença à s’escrier ainsi. Il n’y faut plus songer, Clarimond ; la chose est faite ; en vain vous delibererez de quelle sorte je seray metamorphosé. Mon destin a voulu que je fusse changé en arbre. Ha dieu, je sens mes jambes qui s’allongent, et se changeant en racine, se prennent dedans la terre. Mes bras sont maintenant des branches, et mes doigts des rameaux. Je voy desja les fueilles qui en sortent. Mes os et ma chair se changent en bois, et ma peau se durcit et se change en escorce. ô anciens amans qui avez esté metamorphosez, je seray desormais de vostre nombre, et ma memoire vivra eternellement avec la vostre, dedans les ouvrages des poëtes. ô vous mes chers amis qui estes icy, recevez mes derniers adieux ; je ne suis plus au rang des hommes. Hircan et Clarimond furent si estonnez de l’entendre parler ainsi, qu’ils ne sçavoient ce qu’ils devoient dire d’une telle extravagance. Enfin Clarimond s’aprocha de l’arbre, et dit à Lysis. Sortez de là, berger, voulez vous que je vous ayde. Quand vous serez dehors vous verrez que vous estes encore ce que vous avez tousjours esté. Le ciel m’empesche de partir d’icy, repartit Lysis, et voyla mesme l’escorce qui monte petit à petit, et s’en va me couvrir la bouche de telle sorte que je ne pourray plus parler. Clarimond voyant cette folie s’imagina qu’Hircan en estoit la cause, et que Lysis le prenant pour un magicien, croyoit qu’il l’avoit lié dedans cét arbre. Il le supplia donc tout bas de se retirer, et lors qu’il se fut esloigné, il fit tout ce qui luy fut possible pour persuader au berger qu’il devoit sortir du lieu où il estoit : mais il n’y pût rien gagner, car il ne luy respondoit plus que par les soupirs, et n’ocupoit son esprit qu’à des resveries qui devoient estre les plus grandes du monde. Clarimond ayant esté pour le moins une heure à tascher de tirer son esprit de son extravagance, s’en retourna chez luy où il trouva Hircan, qui entretenoit sa mere, et ayans desjeuné ensemble ils monterent à cheval et s’en allerent voir Montenor et Anselme, pour leur conter l’estrange avanture du berger. Cependant Carmelin qui avoit esté querir son troupeau, commençoit à faire son aprentissage de bergerie, et voulant revoir son maistre, tira vers l’endroit où il l’avoit laissé : il fut bien estonné de le voir dans un saule, et luy ayant demandé ce qu’il faisoit là, le berger luy respondit, que malgré toutes les propositions qu’ils avoient faites, les

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dieux l’av oient changé en arbre. Ha ! Mon maistre, dit Carmelin, vous vous abusez ; vous avez le visage aussi beau que vous eustes jamais. Sortez seulement, et vous verrez que vous estes encore un homme. Voyla vostre chapeau qui est là haut entre ces branches. Je m’en vay l’abattre d’un coup de houlette : ne voulez vous pas que je vous le donne sur vostre teste ? Vous la morfondez fort. Helas ! Ce que tu prens pour une teste humaine, est le gros bout de ma tyge. On n’a pas accoustumé de la couvrir ny avec un chapeau, ny avec un bonnet de nuict, car cela l’empescheroit de croistre. Il faut maintenant que je sois à l’air. Pourquoy ne croyez vous plus avoir de teste ? Reprit Carmelin, ne voy je pas vos cheveux qui sont frisez comme la laine d’un de nos moutons. Tu te trompes, mon amy, repartit Lysis, ce ne sont plus des cheveux, ce n’est rien que de la mousse. Nonobstant cette resverie que Carmelin ne pouvoit comprendre, il ne laissa pas d’abattre le chapeau, et se haussant le mit sur la teste de son maistre : mais Lysis la secoüa si fort qu’il le fit tomber. Vous estes bien opiniastre, dit Carmelin, que ne mettez vous ce chapeau, encore que vous soyez un arbre ? Vous avez bien vostre pourpoint et vostre haut de chausse, comme je pense. Ha ! Mon amy, respondit Lysis, si lors que j’ay esté metamorphosé j’eusse eu ce chapeau il me seroit demeuré, et je ne voudrois pas que l’on me l’ostast à cette heure, mais je ne l’avois pas, tellement qu’il ne me convient plus. J’enten donc que vous le mettiez, par ce que vous estes encore un homme aussi bien proportionné qu’il y en ayt entre cy et Paris, repliqua Carmelin, et je ne vous le donne pas comme à un arbre, car de vray si vous l’estiez il ne vous en faudroit point ny d’habit non plus, et pour vous prouver comme vous estes encore Lysis, je ne vous veux amener autre raison sinon que vous estes encore habillé en berger, et que si vous estes arbre, vous devriez donc quiter tout vostre habit. Ha ! Que tes raisons sont absurdes, dit Lysis, je voy bien que tu ne parles que pour ton interest. Tu voudrois bien me pouvoir oster mon habit de berger, afin de l’aller vendre à la friperie de Paris, et de profiter de mes despoüilles, mais croy que tu ne l’auras jamais. Il s’est fait une partie de moy-mesme, et ce n’est plus maintenant qu’une escorce espaisse qui est au dessus de ma peau qui est comme une autre escorce plus deliee couverte de cét autre, ainsi que tu en vois d’ordinaire aux arbres. Sur de semblables peaux, les anciens escrivoient autrefois auparavant l’usage du papier. Toutefois je ne dy pas cecy, afin que tu me viennes escorcher pour faire des lettres à ta maistresse. Je suis un arbre sacré auquel il n’est pas permis de toucher, si ce n’est aux dieux et à Charite, et c’est principalement au service de cette belle que je suis voüé. Qu’elle vienne graver ses chiffres dessus

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mon tronc ; je le souffriray sans gemissement. Je n’enten point tout cecy, reprit Carmelin, quand vous seriez changé comme vous dites, il me seroit impossible de croire que vos habits le fussent aussi : car qu’est-ce qu’ils ont à desmesler avec vos amours ? Ont ils receu quelque mauvais accueil d’une bergere ? Tu n’entens pas les secrets divins, dit Lysis, si tu avois leu Ovide qui est le plus grand theologien des poëtes, tu sçaurois que les habits sont tousjours metamorphosez, aussi bien comme le corps, et lors qu’il fait changer un homme en fleur, en fontaine, ou en oyseau, il ne le fait point despoüiller auparavant. Quand mesme Atlas fut changé en une montagne, sa grande robbe qui avoit des plis, fit force cavern es et force pointes pierreuses. Ly les bons autheurs, et puis tu ne m’importuneras plus de tant de sottes demandes. Je croy presque tout cecy, dit Carmelin, mais ce qui me fasche et qui me fait tant parler, est que me voila descheu de toutes les esperances que vous m’aviez donnees. Je ne jouyray point avec vous des plaisirs que vous m’aviez promis. C’est ce qui me fera long-temps souspirer de douleur. La dessus Carmelin fit beaucoup de plaintes qui estoient fort naïfves, car c’estoit un personnage qui avoit l’esprit fait d’une telle sorte qu’il sembloit n’estre venu au monde que pour faire rire les autres, et horsmis dix ou douze sentences de lieux communs qu’il avoit aprises comme un oyseau en cage, il ne sçavoit rien que des plaisanteries rustiques où il avoit assez de naturel. Il dit tout plein de choses qui devoient esmouvoir son maistre, mais l’amour luy avoit si fort troublé la cervelle, qu’il ne prenoit goust à rien qu’à ses imaginations. Deux ou trois heures se passerent en leur entretien, et en fin voicy arriver Anselme, Montenor et Clarimond qui s’estoient depeschez de disner pour venir voir Lysis. Pour Hircan on l’avoit prié de s’en retourner chez luy, de peur que sa presence ne fist de la peine à ce pauvre berger. Estant là ils luy remonstrerent, que c’estoit estre hypocondriaque de s’imaginer comme il faisoit, qu’il avoit esté changé en arbre, veu qu’il estoit aussi bien homme qu’eux. Comme ils virent qu’il percistoit en son opinion, ils commanderent à leurs laquais d’aporter des selles, et estans montez dessus ils s’efforcerent de le tirer hors du saule, puis qu’il n’en vouloit pas sortir de bon gré. Il se tint alors aux branches plus ferme qu’auparavant, et s’escria si haut, que Musidore qui estoit avec Carmelin, commença d’abboyer apres ceux qui le tiroient. Ha ! Fidelle chien, dit Lysis, tu as le sentiment si bon, qu’encore que je ne sois plus homme, tu me reconnois bien. Prenez exemple à luy, vous qui avez esté autrefois mes amis. Ayez autant de pitié de moy comme il en a. Voulez vous estre moins remplys de compassion

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qu’une beste ? Ne me persecutez plus. Apres cette plainte il fit des cris plus hauts que les premiers, et se tint tousjours si fort à l’arbre, que l’on vid bien que l’on luy arracheroit plustost les bras que de l’oster de là, car il estoit entré en une furie qui le rendoit extremement fort. Ses bons amis ne luy voulurent donc plus faire de mal, et le laisserent pour songer à quelque meilleure invention, qui le pust faire sortir de son arbre. Ils envoyerent querir un fagot, et y misrent le feu proche du saule, comme s’ils l’eussent voulu brusler. Cela ne servit qu’à faire redoubler les plaintes du berger, qui crioit comme s’il eust desja senty la flame, et il ne s’imagina jamais qu’il luy fust possible de s’en aller. Comme l’on vid que la fumee l’aveugloit, l’on fit tout esteindre, et Clarimond ayant apellé un buscheron luy dit qu’il coupast le saule, puis que Lysis n’en vouloit pas sortir. Au premier coup de coignee le berger fit un cry que je croy que l’on pouvoit entendre de trois lieuës à la ronde, et il parla ainsi apres. Ha ! Impie, que fay-tu ? Je suis un arbre consacré à Diane. Jamais le fer ne m’avoit entamé. J’estois aussi vierge que ma deesse. Ne crain-tu point que le foudre ne t’acable ? Laisse vivre un pauvre berger sous cette escorce. Il ne te fait point icy de mal. Alors Clarimond s’avisa de luy dire, berger, ne vous souvenés vous plus de ce que vous m’avez dit tantost ? Vous m’avez asseuré que l’escorce alloit monter au dessus de vostre bouche, et que vous ne parleriez plus, et cependant on n’entend autre chose que vous. Si vous estes un arbre, vous ne devez pas parler, les autres qui sont icy alentour ne parlent pas. Ne voy-tu pas bien aussi que je suis un arbre extraordinaire ? Repartit Lysis ; je ne suis pas pareil à mes voisins ; je suis prophete comme les arbres de la forest de Dodonne, et c’est pour cela que les dieux m’ont conservé l’usage de la voix. Interroge moy sur quelque point, je te respondray pertinemment. Desormais ce lieu sera plus frequenté que le temple d’Apollon et je rendray des oracles à tout le monde ? Quant à moy je ne vous demande qu’une chose, mon maistre, dit carmelin, pour le reste je ne me soucie point de vous le faire deviner. Puis que vous sçavez l’avenir, aprenez moy seulement, si vous serez encore long-temps monsieur l’arbre : je pense que toute la compagnie a autant de desir que moy de le sçavoir. Je seray arbre tant qu’il plaira aux dieux, respondit Lysis, et si tu t’imagines que je ne te satisfay pas comme il faut, apren ce secret particulier, que tous ceux qui se meslent de deviner, sçavent tousjours tout, excepté ce qui leur doit avenir ; et cecy ne doit pas sembler estrange : car le destin l’a ordonné de la sorte, afin d’avoir tousjours quelque chose au dessus d’eux, pour rabaisser la presomption qui pourroit naistre en leur esprit.

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Anselme voyant que Lysis demeuroit tousjours en son erreur, en estoit fort fasché : car il eust bien voulu le voir en ses gayes pensees pour le remener chez Oronte. Leonor estoit une femme si particuliere qu’il ne parloit pas à elle toutes les fois qu’il desiroit, ny a sa fille non plus. Les extravagances de Lysis qui plaisoient à ces dames, luy avoient beaucoup servy, pour treuver l’occasion de les entretenir : tellement qu’il faisoit tout ce qu’il pouvoit pour luy remonstrer qu’il luy faloit vivre tousjours comme auparavant. Que voulez vous faire dans cét arbre, luy dit-il, qui est ce qui vous viendra aporter à manger si loin ? Croyez vous que je vueille prendre cette peine ? Helas ! Les arbres ne mangent point, respondit Lysis, au contraire ils donnent la pluspart à manger aux hommes. Ne te mets plus en soucy de moy, je te prie. Quand tu me penses obliger, tu me desobliges. J’ay esté assez fasché contre toy, de ce que tu m’avois dit que c’estoit icy le Forests, mais maintenant j’excuse cela, et je croy que tout s’est fait par une fatalité expresse. Toutes ces paroles ne vous nourrissent point, dit Carmelin, pensez vous vivre de l’air, et humer le vent qui passe ? Je croy que vous n’avez pas mangé depuis avant-hier : car hier vous ne pristes qu’un morceau de pain dans vostre pannetiere, qui estoit tout ce qui pouvoit suffire à vostre chien. Qu’on ne m’en parle point, à ventre creux, cervelle creuse. L’on s’estonna de ce que disoit Carmelin, et Clarimond ayant pitié du berger, qui avoit esté si long-temps à jeun, envoya querir un morceau de pain et de viande en sa maison. Sa mere qui estoit fort charitable, ayant ouy parler de la folie de Lysis, s’en vint là pour le faire manger : mais toutes ses remonstrances furent inutiles. C’estoit un plaisir d’entendre les raisons que le berger luy alleguoit, pour luy prouver qu’il estoit un arbre. Anselme et Montenor ne se pouvoient empescher d’en rire, ce qui la fascha si fort qu’elle fut contrainte de leur remonstrer, qu’il faloit plustost avoir compassion de ce pauvre homme que de s’en moquer. Pour l’appaiser un peu ils tascherent aussi a faire manger Lysis, et venant à la violence, puis que la douceur n’y servoit de rien, ils luy firent desserrer les dents avec un baston, et luy misrent quelque peu de viande dans la bouche : mais il leur cracha tout au nez. Clarimond qui avoit l’esprit fort subtil, luy dit alors, monsieur le saule, au moins si vous ne voulez manger, ne voulez-vous pas boire ? J’ay fait aporter un excellent breuvage. Il vaut bien du nectar de la premiere cuvee. Les arbres ne mangent ny ne boivent, vous dy-je, respondit Lysis, ne vous sçaurois-je mettre cela en la teste ? Que vous estes abusé, repliqua Clarimond, comment est-ce que les plantes pourroient croistre si on ne les arrousoit ? Je veux bien que vous m’arrousiez, dit le saule, mais il

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faut que ce soit par le pied, et outre cela vous n’y devez employer que de l’eau claire. Du vin y sera bien meilleur, reprit Clarimond, c’est un secret que tous les jardiniers ne sçavent pas, et si je veux vous le jetter par en haut, pour vous humecter d’avantage. Ne sçavez vous pas que la pluye tombe tout à plomb sur la teste des arbres ? Clarimond ayant dit cecy voulut se servir de l’occasion, estant bien croyant d’avoir desja gagné sur Lysis de le pouvoir faire boire. Il monta dessus une selle, et luy mit en la bouche un entonnoir qu’il avoit envoyé querir, puis Champagne versa pour le moins trois demy-setiers de vin dedans. Le Saule fut fort content d’avoir avallé cecy, et dit à Clarimond. Il faut que je t’a vouë, cher amy, que tu sçais fort bien cultiver les plantes. Ma moüelle est toute humectee de la liqueur que tu viens de me donner, et ma seve qui est l’humeur radicale des arbres, en a repris sa vigueur. Je vous le disois bien, respondit Clarimond, je m’en vay vous faire encore taster d’un autre breuvage qui est bien plus nutritif. En suite de ce discours, il commanda tout bas à Champaigne, d’aller voir chez luy, s’il n’y auroit point quelque boüillon. Ce laquais revint incontinent avec un potage à la citrouille, que l’on avoit fait pour les chartiers. L’on le versa encore par l’entonnoir, et quand les soupes ne pouvoient entrer, l’on les poussoit avec un petit baston, comme si l’on eust chargé une canonniere. Le Saule avaloit tout cecy paisiblement : car encore qu’il crust que les arbres ne devoient pas manger, son ventre ne laissoit pas d’estre affamé, et n’ayant que faire de sa follie estoit bien aise que l’on luy donnast à repaistre. Apres que tout fut passé, et que l’on luy eust osté l’entonnoir de la bouche, il jetta trois ou quatre grands souspirs, comme n’en pouvant plus, apres avoir eu le passage de la respiration si long-temps bouché. Enfin il dit ces paroles à Clarimond. Ce second arrousement n’est pas si liquide que le premier, et neantmoins je te confesse qu’il n’en est pas pire. Vous voyla bien pour jusqu’à demain, dit Clarimond, mais je prie les dieux, que vous puissiez bien-tost vivre d’une autre façon avec les hommes. Ayant dit cecy, il considera que pour obtenir quelque chose sur l’esprit de Lysis, il faloit y aller par la douceur et par l’artifice, comme il avoit fait, et afin de ne le plus irriter, il fut d’avis de se retirer avec les autres. Ils souperent chez luy, et cependant Carmelin que l’on avoit laissé seul avec son maistre, voyant que la nuict s’aprochoit, luy demanda s’il ne vouloit pas se venir coucher dans une maison, veu que la nuict passee il n’avoit eu guere de repos, et avoit couché dans les champs. Et où as-tu veu que l’on apreste des licts à des arbres ? Respondit le berger Saule ; il me feroit beau voir couché entre deux draps

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avec mes racines terreuses, mon escorce couverte de mousse, et mes branches fueillues. Mais quand je voudrois me coucher, croy-tu que je le pusse faire ? Ne faut-il pas que je me tienne tousjours droit ? Puis que vous desirez que je m’imagine que vous estes un arbre, reprit Carmelin, je le veux bien aussi : mais dites moy que n’aviez vous égard à vous rendre un arbre plus beau, et plus utile que vous n’estes ? Vous estes au nombre de ces miserables saux qui ne servent qu’à faire des cerceaux et des perches. Il vaudroit bien mieux estre quelque bon poirier. Quand on vous eust coupé on eust fait de vostre bois de belles chaires, sur lesquelles les roys et les presidens se fussent assis, et puis vous eussiez raporté de bonnes poires que j’eusse portees à cette maistresse. Tu ne fais qu’enfiler des impertinences, Carmelin, repartit Lysis, car premierement tu corromps mon nom, et au lieu de dire que je suis au nombre des saules, tu dis que je suis au nombre des sots ; passe pour cecy, tu suis la prononciation du vulgaire qui apelle ainsi les arbres qui sont de mon espece. Mais tu me mesprises sottement, de ce que je ne puis servir à rien : car c’est mon bonheur que cela, et quand mon bois seroit le plus beau du monde, il ne le faudroit pas couper, d’autant que ce seroit mutiler mes membres, et faire un meurtre tres-grand. Quiconque me touchera, meritera le gibet autant que s’il avoit massacré le vray berger Lysis. Quand au fruict que tu souhaites de me voir porter pour donner à manger à Charite, c’est un tesmoignage de ton peu d’esprit : car si cette belle me hait ; elle ne voudroit pas manger ce qui proviendroit de moy, et outre cela j’aurois ce malheur que d’autres en pourroient taster aussi bien qu’elle, ce qui me seroit fort ennuyeux. Voy-tu, Carmelin, tout le bien que j’espere, est que ma bergere pourra venir un jour en ce lieu avec ses compagnes, et qu’elles danseront alentour de moy, pauvre et desolé saule, disant chacun leur chanson. Je leur respondray premierement par le murmure de mes fueilles, et apres j’abaisseray mes branches jusqu’à terre, pour faire la reverence à Charite, puis je luy feray une plainte si triste, qu’elle sera touchee de pitié. Croyez-vous qu’elle vous prenne pour un arbre ? Dit Carmelin, car je vous asseure que ces messieurs qui viennent de partir d’icy, et qui sont fort vos amis, s’en moquent tout à fait, et vous l’avez bien aperceu. Pour moy je leur ay ouy dire que vous vous imaginiez estre encore au temps des payens, qui tenoient pour article de leur foy toutes vos metaphorimoses, (je ne sçay comment vous apellez ces engins là) et que c’est de là que vient tout vostre mal. Recules toy ou te tays, repartit Lysis, car je ployeray une de mes maistresses branches, et t’en deschargeray un si terrible coup sur ton eschine, que je t’envoyray en l’autre monde. Ny toy ny ceux

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dont tu parles, n’entendent point les mysteres sacrez. Viença, escoute moy, puis que tu te rends paisible : le bras des dieux est il racourcy depuis le temps de ces anciens grecs qui ont escrit d’eux tant de rares choses ? Si autrefois on a veu des hommes changez en arbres, pourquoy n’en peut-on pas voir encore maintenant ? N’y a t’il que les autheurs du temps passé qui en ayent veu et qui en ayent parlé ? Que l’on lise l’Endymion qui a esté composé depuis peu, et l’on verra qu’Hermodan qui avoit l’honneur d’estre berger comme moy, fut metamorphosé en olivier sauvage, comme la bergere Diophanie sa maistresse avoit esté changee en myrthe. J’ay leu leur histoire qui est loüee et aprouvee de tout le monde, amene-là pour authorité quand l’on te parlera de moy. Lors que le Saule parloit ainsi, le ciel s’obscurcissoit de toutes pars, tant à cause que le soleil avoit passé à l’autre hemisphere, que pource qu’il s’amassoit beaucoup de nuages de tous costez. Carmelin voyant cecy donna le bonsoir à son maistre, pour remener son troupeau à l’estable. Musidore le suivit librement : car il estoit de si bonne amitié qu’il estoit à qui plus luy donnoit, et depuis que Lysis avoit cessé de luy donner du pain, il s’estoit rangé vers son valet qui le nourrissoit. Le berger Carmelin ne fut pas si tost chez son hoste, qu’il vint une grosse pluye qui luy fit bien craindre pour son maistre. Toutefois il ne le pouvoit plaindre lors qu’il consideroit, qu’il n’avoit point de mal dont il ne fust cause. L’arbre où estoit Lysis avoit des branches si écartees qu’il n’y estoit point à couvert. L’eau qui perçoit son habit leger se fit bien tost sentir, quoy qu’il se fust imaginé estre dessous une escorce. Il n’y eust resverie qui tinst ; il falut qu’il quitast les branches où il s’estoit si long-temps attaché, et puis il se mit tout en un monceau le plus bas qu’il luy fut possible. Il disoit en soy-mesme parmy ses fantaisies d’hypocondriaque, que de vray un arrousement pareil à celuy qu’il avoit eu l’apresdinee, n’estoit point à rejetter, mais que pour celuy d’alors, il ne luy plaisoit point, et que l’excez ne faisoit que nuire. Il craignoit que son bois ne pourist s’il pleuvoit long-temps de la sorte, et il se persuadoit que de beaux arbres comme luy, ne devoient pas estre laissez à l’abandon emmy les champs, et qu’au moins si l’on ne les pouvoit transporter pour les mettre en une maison en temps d’orage, il leur faloit faire un estuy. Là dessus il regrettoit de n’estre point un des arbres du jardin de quelque grand seigneur qui fist couvrir tout son parc d’un pavillon d’ardoise, et y fist faire des fenestres avec des chassis de verre. Cette mode là luy eust semblé belle pour la commodité des arbres comme luy. Or il estoit nuë teste, ce qui estoit de pis, et bien que son esprit fust fort troublé, il ne laissoit pas de songer

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à son chapeau que Carmelin avoit emporté, voyant qu’il ne le vouloit pas mettre ; il luy eust bien alors servy. Enfin le ciel ayant pitié de ce pauvre fou cessa de luy verser tant d’eau sur la teste. Les nuages furent dissipez, et il eut tout loisir de seicher ses habits pas sa chaleur naturelle. Cependant Montenor Anselme et Clarimond ayant fait venir Carmelin vers eux, aprirent comme il estoit demeuré là et se resolurent de l’y laisser pour voir ce qui en aviendroit, et s’il auroit la patience d’y estre toute la nuict. Ils coucherent au chasteau où ils estoient, et pour Carmelin il voulut aller chez son hoste. Ce bon paysan s’estonnant de le voir revenir sans Lysis de mesme que la nuict passee, luy demanda où il estoit. Il luy dit qu’il estoit changé en arbre, ou qu’il s’imaginoit de l’estre, ce qui l’estonna merveilleusement. Il s’enquit encore pour quel suject c’estoit qu’ils vouloient garder des moutons. Carmelin respondit que pour cela il n’y avoit point de mal : mais que si l’on en vouloit parler à son maistre, il en rendroit bien meilleure raison que luy. Bertrand n’en pouvant tirer d’autre satisfaction, toute sa famille se coucha en paix, et l’aprentif berger aussi. Pour le moins trois heures apres, comme le temps se mettoit au beau, la lune commença de paroistre en son plein, et Lysis la considerant la salüa de ces paroles. Tu sois la bien-venuë, belle Diane au front d’argent, où est-ce que tu cours si viste ? Quelque nouvelle amour t’espoinçonne-t’elle ? Il m’est avis que dedans ce calme, j’enten d’icy claquer le foüet dont tu chasses vivement tes chevaux : tu voudrois quasi leur faire prendre la poste. Arreste toy à remarquer la fortune qui est arrivee à un miserable pasteur. Comme le berger achevoit ces paroles, il vid sortir trois nymphes d’entre les arbres d’un boccage prochain, car si elle n’estoient de cette qualité, au moins les prenoit il pour telles. Celle qui alloit la premiere estoit vestuë de gaze d’argent, et les deux autres de futaine blanche. S’estans aprochees petit à petit la plus aparente dit à ses compagnes, belles hamadryades, faites moy une faveur. Aprenez moy une chose que je desire sçavoir certainement. Dites moy s’il est vray que le berger Lysis a esté le jour passé metamorphosé en arbre. Il n’est rien de plus certain, respondit l’une, et nous sommes toutes tres heureuses de l’avoir pour frere. C’estoit le phoenix des amans, la gloire de son siecle, et l’object des vœux de toutes les bergeres. La solitude du lieu, les paroles des nymphes, et l’éclat que rendoient leurs habits à la clarté de la lune, ravissoient le berger d’admiration ; il estoit aussi bien enchanté par les yeux que par les oreilles. Ce fut bien autre chose lors que la plus aparente eust continué ainsi. N’y a t’il point moyen que je sçache en quel lieu

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est cét heureux a rbre, qui augmente le nombre de ceux de nostre contree ? Nous voicy tout contre, respondit l’autre, ne voyez vous pas desja ce saule qui à mon avis n’a pas accoustumé d’estre en cette place ? Y voulez-vous aller ? Sinope. Nous parlerons à nostre frere. Nous sçaurons de ses nouvelles. Il nous contera comment il se porte depuis qu’il a changé de nature. La curiosité en est loüable, dit la premiere nymphe, allons, possible ne sera-t’il pas fasché de me voir. Lysis ayant ouy nommer Synope fut fort estonné, et sa parole luy fit bien tost connoistre que c’estoit la nayade du magicien Hircan. à l’instant les nymphes s’aprocherent, et l’une des hamadryades luy dit, he ! Nostre cher frere, que faites vous là tout solitaire ? Ne voulez vous pas jouyr des douceurs de cette saison ? Sortez de là, et vous venez esbatre avec nous. Qui que vous soyez, belles nymphes, respondit le berger Saule, pardonnez-moy si je vous refuse d’aller quant et vous : car le sort à fait pour moy des ordonnances qui m’empeschent de partir d’icy. Vous vous moquez, reprit l’hamadryade, j’ay esté bergere aussi bien comme vous avez esté berger, et je suis maintenant metamorphosee en arbre comme vous, mais je ne me tien que le jour sous mon escorce. Il faut que nous nous resjouyssions les nuicts. Je ne croiray jamais cela, dit Lysis, si vous ne m’en amenez une authorité. Nous n’en manquons point, dit Synope, n’avez vous pas veu dans l’ode que Philippe Desportes a faite sur les plaisirs de la vie rustique, que quand le soleil a fait place à la lune, les nymphes s’assemblent au fons des bois, et dansent, sautent, et se donnent la cotte verte ? C’est un poëte de reputation, ne le voulez vous pas croire ? Ouy bien, dit Lysis, mais il ne parle que des nymphes : il ne parle pas des demy dieux. Il sont sousentendus, reprit Synope, car voudriez vous que nous dançassions toutes seules ? Il faut bien que nous ayons du sexe masculin. à faute de vous et de vos semblables, nous serions forcees de mettre les satyres en nostre compagnie ; et puis que feriez vous là tout sauvage ? Pour le jour vous n’osez pas sortir à la verité craignant que vostre divinité ne soit veuë des hommes : mais la nuict que tout le monde dort il vous faut prendre vostre temps pour vous recreer, et fouler avec nous l’herbe et les soucys sous les pieds. Il y a des bocages icy proche où se treuvent presque tousjours des dryades, des hamadryades, des nayades, et des napees, c’est là qu’il faut que vous veniez avec les autres. Lysis ayant ouy cecy s’imagina que ce que la nymphe disoit estoit veritable, et comme il n’y a rien qui face plustost trouver la raison aux foux que la douleur, l’incommodité qu’il sentoit d’avoir esté si long-temps dans le creux de son arbre, luy fit croire

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qu’il seroit fort à propos d’ensortir pour un peu. Il employa toute sa force à se guinder en haut, et fit tant qu’il se tira de captivité et sauta en terre. Mes cheres sœurs, dit-il alors aux nymphes, si je faux que les dieux me le pardonnent, car ce sont vos persuasions qui m’ont porté dans le crime. Ne craignez rien, luy dit Synope, je vous respon que vous n’aurez que du contentement avec nous. Mais, mes sœurs, dit elle aux autres, irons nous chercher des cabinets secrets loin des embusches des satyres ? Il n’y en a point que je sçache en cette contree, respondit une hamadryade, et puis nous avons Lysis pour nostre deffence. Allons sans crainte jusqu’au petit pré qui est proche d’icy. Ces paroles achevees elles se misrent toutes trois à marcher, et Lysis alla apres avec beaucoup de peine, car il avoit les jambes tout engourdies de les avoir euës enfermees : mais comme ils furent au pré il se reposa sur l’herbe, et les nymphes aussi. Il faisoit des remercimens à Synope, de la souvenance qu’elle avoit euë de luy, lors qu’il entendit une certaine harmonie, qui luy fit dresser les oreilles comme à un chat qui entend le cry d’une souris. C’estoit un luth qui s’acordoit assez mal avec un violon, mais un peu apres le violon cessa de joüer, et l’on n’entendit plus que le luth qui s’acordoit avec une voix, qui veritablement estoit excellente. Elle chantoit un air qui avoit esté fait pour des nayades au dernier balet du roy. Lysis oyant cecy fut curieux de s’enquerir qui s’estoit qui faisoit cette musique. Vous verrez que c’est le dieu de la riviere de Morin, luy dit Synope. Il faut que ce soit luy qui touche le luth : il en joüe parfaitement bien ; quant à celle qui chante, c’est la nymphe d’une fontaine qui est icy proche, que l’on apelle Lucide, et pour le violon, c’est un demy dieu forestier, qui depuis peu de berger qu’il estoit, a esté comme vous changé en arbre. L’assemblee sera bonne cette nuict, je m’en doute bien. Nous aurons beaucoup de contentement. Synope achevoit ces paroles comme les trois personnes dont elle parloit arriverent, et luy firent connoistre qu’elle ne s’estoit point abusee. Le dieu Morin avoit une barbe qui luy pendoit jusqu’à la ceinture, et des cheveux qui luy flottoient sur les espaules, avec une couronne de roseaux qui luy couvroit toute la teste. Il avoit une chemisette et des chausses à la marine de toille blanche, comme ces mariniers qui tirent l’anguille à Paris le jour de leur feste. Pour le joüeur de violon, il estoit habillé de gris à la rustique, et quant à la nymphe de la fontaine Lucide, elle estoit vestuë de toille d’argent comme Synope. Ces deux nayades s’embrasserent, et se baiserent à la rencontre ; puis Synope se tournant vers Morin, luy dit, hé bien, mon pere, voyla un temps qui nous invite à danser, tant il est serain et tranquile. Il est vray

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qu’il a tantost pleu un peu, mais pour nous autres divinitez des eaux, nous ne nous en affligeons pas : nos canaux en sont davantage remplis. Aussi tost le dieu de riviere commença de ronfler comme un pourceau, et Lysis s’en estonnant tira Synope par la manche, et luy demanda tout bas en quel langage c’estoit que parloit ce dieu. C’est en langage de riviere, luy respondit Synope, il n’y a que les poissons qui l’entendent, et nous autres nayades. Voyla grand’pitié, dit Lysis, qu’un dieu qui est si grand n’ait sçeu encore aprendre à parler françois. Dequoy vous estonnez vous ? Reprit Synope, il faut qu’il suyve son destin, et encore y a t’il des dieux qui participans au naturel de leurs hostes sont aussi muets que des carpes. Cettuy-cy mesme ne fait pas quelquefois grand bruit pour imiter ses eaux qui vont lentement, et semblent dormir comme celles d’un estang, et pourtant il s’entend fort bien à joüer des instrumens de musique et à dancer. Tandis que cette nymphe disoit cecy, le dieu de riviere, s’amusoit à regarder des hamadryades de tous costez, comme s’il ne les eust jamais veuës : mais Synope s’en alla soudain luy dire, à quoy songez vous, mon pere, que vous ne regardez pas un nouveau demy dieu, qui est parmy nous ? Voyla celuy qui fut autrefois le berger Lysis. C’estoit l’honneur de vostre rive. Il est maintenant saule, et vous le devez bien aimer puis que l’on ne void que de tels arbres dessus vos bords. Le dieu de riviere fit un signe de la teste, et s’en alla embrasser Lysis pour le salüer, mais il le pressa si fort que Lysis s’escria, ha ! Dieu muet, exprimes-tu par tes bras ce que ta langue ne peut dire ? Laisse moy : tu me feras crever, tu escaches tout mon bois, le veus-tu rendre aussi menu que de la siure d’aix ? En disant cecy il fit un effort si grand qu’il se tira des mains de ce dieu, et alla dire à Synope qu’il aymoit mieux perdre l’amitié de tout le monde, que de rencontrer beaucoup de telles salutations. Toutefois lors que Synope l’eust adverty qu’il faloit excuser la rudesse que ce dieu avoit en ses acolades, et qu’au reste il estoit fort agreable, il fut tout apaisé, et les hamadryades ayant dit qu’il faloit passer le temps à danser, il fut prest à estre de la partie avec les autres. Toute la compagnie se tenant en rond la nymphe Lucide dit une chanson, et apres les hamadryades dirent chacun’la leur. Quand ce fust à Synope elle chanta une chanson à baiser, et se trouvant pres de Lysis elle luy dit, gentil Saule, entrez en danse, faites le pot à deux anses, prenez celle qui belle vous semble ; et baisez aux yeux, la nymphe que vous aymez le mieux. Il entra au milieu de la troupe, et s’estant carré des mieux, il dit, il n’importe par où je baise celle que je choisiray : le poëte qui a fait la chanson n’a parlé des yeux, que pour venir à sa rime. Apres il s’en alla faire la reverence

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à une hamadryade, et la baisa d’un grand courage, et notez qu’il fit une finesse d’amoureux fort excellente. Il ferma les yeux en cette action, afin de se tromper soy mesme, et de s’imaginer qu’il baisoit Charite. Mais il crut qu’il avoit esté plus trompé qu’il ne pensoit, car cette nymphe avoit la chair si rude qu’elle luy avoit presque escorché les levres, au lieu qu’à son avis sa maistresse avoit un teint fort delicat. En se remettant à sa place il dit tout bas à Synope ; je ne retourne plus baiser ces hamadryades, il n’y a guere de plaisir. On connoist bien qu’elles sont nymphes des bois : elles ont la peau rude comme une escorce. Synope se sousrit de l’entendre, et ayant chanté pour soy-mesme, elle s’en alla luy donner un baiser qui luy sembla fort savoüreux. Ha ! Dit-il en soy-mesme, que ces nymphes des eaux sont molles et doüillettes, au prix de ces raboteuses hamadryades. Je puis avoüer que ce dernier baiser m’a guery du mal que m’avoit fait l’autre. Il trouvoit qu’il y avoit bien du plaisir à se joüer ainsi innocemment, et toutefois il s’estonnoit comment des nymphes de reputation et des hamadryades de haute fustaye, s’amusoient à dire des chansons de chambrieres de village. Il n’y eut que la musicienne Lucide qui en dit une autre à baiser fort bien composee, et qui luy plust fort. à celle-cy voulant taster de toute sorte de viande, il alla baiser la nymphe qui chantoit, et y gousta un plaisir sans comparaison plus grand qu’à baiser Synope, parce qu’il luy sembloit qu’elle avoit encore le teint plus delié, et qu’elle estoit plus belle. Cela le mit si bien en humeur qu’il eust voulu ne faire autre chose toute sa vie : mais une hamadryade commença incontinent une autre chanson qui estoit fort bouffonne, et où l’on le fit tant sauter, qu’il en estoit tout lassé. Si Morin ne chantoit point, au moins cabriolloit-il au lieu avec une estrange disposition. Enfin chacun n’en pouvant plus, ils se coucherent tous sur l’herbe, où Lysis ayant repris haleine quelque temps, adressa ainsi sa parole à toute la troupe. Grandes divinitez de cette contree, puis que le destin m’oblige à demeurer parmy vous. Je serois bien aise d’avoir l’honneur de vous connoistre particulierement, afin que toutes les fois que je vous verray je ne manque point à vous rendre les courtoisies qui vous sont deuës. C’est pourquoy maintenant que nous sommes de loisir, aprenez moy si quelquefois vous avez esté autres que vous n’estes, et quel a esté le suject de vos metamorphoses. Divin Saule, dit Synope, vostre demande est si juste qu’il n’y a personne icy qui n’y vueille satisfaire. Le dieu Morin mesme seroit fort aise de pouvoir parler intelligiblement pour vous raconter luy mesme sa fortune. On le peut connoistre par le branlement de sa teste, et le murmure qui luy sort de la gorge, pour tesmoigner

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son consentement. à son deffaut, je m’en vay vous aprendre ce que vous desirez sçavoir de luy. Bien long-temps auparavant que Pharamond fust roy des françois, la Brie avoit un roy qui par le nombre de ses vertus egaloit celuy de ses sujects. Il s’apelloit Brisefer, et son fils s’apelloit Morin, qui est cét honneste dieu que vous voyez. Or il passa par icy la petite niepce d’une fee qui à sa naissance avoit eu deux dons, à sçavoir celuy de la beauté, et celuy de la metamorphose. C’est que pour ensorceler un homme elle n’avoit qu’à luy monstrer son visage naturel, et qu’apres cela elle prenoit telle forme qu’elle vouloit, comme si son corps eust esté de terre molle. Elle alloit errant par le monde pour faire emplette de cœurs, et tous ceux qu’elle pouvoit gagner par ses oeillades, elle les mettoit dans un grand tablier à bourse qu’elle avoit. Morin n’eut pas si tost veu Marne (ainsi s’apelloit cette nymphe) qu’il jetta pour elle des souspirs qui eussent esté capables de faire aller un navire, et pour tesmoignage de son amour il luy fit don de son cœur par un contract passé pardevant les notaires du royaume de Cupidon. Elle attacha ce gros cœur à une chaisne de son demy ceint, et s’en servit depuis de ploton, ce qui luy faisoit beaucoup de mal, car sans cesse elle y fouroit des espingles. Son nouvel amant trouva ce martyre suportable, pourveu quelle agreast ses services. Mais comme il luy en parloit estant un jour à costé d’elle, il sembloit que ce fust la guaisne de quelque cousteau qui fust pendu à sa ceinture, tant il estoit petit au prix d’elle : car si vous ne le sçavez, elle estoit d’une stature de geant. Toutefois elle n’en estoit pas moins à priser, parce que si une chose est belle, bonne et agreable, on n’est que d’autant plus aise lors qu’elle est grande, et il n’y a homme si sot qu’il n’ayme mieux un gros chapon qu’un petit. Aussi pouvez-vous croire que si elle avoit de grosses jouës, et de gros tetons, elle n’en avoit que d’autant plus de lys, de roses, et d’oeillets ; et si ses yeux estoient aussi larges qu’un bouclier, cela estoit commode à ses amans qui s’y miroient tout à leur aise. Ce seroit en vain que la mesdisance tascheroit d’obscurcir sa gloire : elle n’avoit point de deffaut que sa cruauté. à n’en point mentir elle estoit un peu tachee de ce vice, et comme elle ne faisoit jamais boüillir sa marmite qu’au feu des affections qu’elle avoit allumees, aussi ne lavoit elle ses mains que des pleurs de ses amans. Vous eussiez veu tous les matins à sa porte sa fille de chambre qui tenoit un grand auge où ces pauvres miserables alloient verser leurs larmes, afin de faire provision de cette eau, et quelquefois l’inhumaine alloit mettre ses meurtrieres mains au dessous. Morin estoit tout des premiers à luy rendre ce devoir, et neantmoins elle ne faisoit non plus d’estat de luy que des neiges

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de l’annee passee. Il se resolut donc de tirer par la force ce que la douceur ne luy donnoit point, et estant fort puissant dans le royaume de son pere, il fit mettre quantité de soldats aux environs de la maison de Marne, lesquels firent tant de tranchees et de pallissades, qu’il luy sembloit qu’elle ne pust s’en aller que par son congé. Il entra dans la cour de la nymphe où elle se promenoit toute seule, mais comme il la vouloit embrasser, il fut tout estonné qu’elle disparut : il la chercha par tout, et ne vid rien qu’une grande place carree qui avoit tousjours esté couverte de terre seiche, laquelle estoit toute tapissee d’herbe. Cela luy fit imaginer que c’estoit la belle Marne qui s’estoit metamorphosee ainsi, et voulant jouyr d’elle de quelque façon que ce fust, il s’en alla dans la maison chercher quelque faucille pour couper cette herbe. Comme il s’en revenoit en tenant une dans sa main, la place devint seiche comme auparavant, et il ne trouva plus qu’un mouton dans la cour. Ha ! Dit il, c’est ce mouton qui a mangé mon herbe : qu’il est glorieux d’avoir ma maistresse dans son ventre ! Doy-je l’adorer ou le punir ? En attendant que j’en resoudray, je m’en vay revoir mes soldats. Il n’eut pas si tost le dos tourné pour s’en aller qu’il pensa qu’il ne faloit point pardonner à ce mouton : mais comme il s’en retournoit à luy, il vid un loup au lieu, tellement qu’il fut fort fasché, croyant que cét animal avoit devoré l’autre. Or c’estoit Marne qui pour eviter les dangers dont il la menaçoit s’estoit changee d’herbe en mouton, et de mouton en loup. Il en eut enfin quelque soupçon, et la voulant surprendre, il aprivoisa cette beste, luy presentant de la viande, et fit tant qu’il luy mit une chaisne au col, et l’atacha dans une estable. Il croyoit bien tenir ce qu’il desiroit, et qu’il jouyroit de sa maistresse malgré qu’elle en eust, mais le feu prit à tout le bastiment, qui fut en un instant bruslé. Il eut beau faire jetter de l’eau dessus, la flamme ne s’esteignit point ; elle duroit mesme sans avoir aucune matiere, et l’on ne voyoit plus de loup. Morin considerant cecy ne trouva point de meilleure invention que de vestir une robbe d’alun de plume, qui venoit d’un sacrificateur de ses ayeux, avec laquelle il pouvoit demeurer au milieu des flammes sans se brusler, et embrasser ainsi sa maistresse : mais comme il s’en alloit accomplir son dessein, il ne trouva qu’une grande riviere. Helas ! S’escria t’il, cette eau a esteint mon aymable feu ; et apres il se jetta dedans à corps perdu : mais voyant qu’il n’y recevoit point de plaisir, et qu’il couroit fortune de s’y noyer pour ce qu’il ne nageoit guere bien, il en ressortit incontinent, et se contenta de prendre son luth, et de joüer des airs plaintifs dessus la rive. L’eau couloit perpetuellement et s’en alloit rendre dans la Seine : car deslors les dieux irritez contre Marne qui

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avoit mespri sé un si loyal amant, la voyant changee en riviere, ordonnerent qu’elle demeureroit tousjours telle, et arresterent là ses metamorphoses. Morin estant averty de l’ordonnance des dieux, par un de leurs prestres, eut l’ame saisie de tant d’ennuy, et de desespoir, qu’il se coucha tout de son long à terre, et commença à se distiller en pleurs. Il jettoit des larmes en si grande abondance qu’il s’en fit une petite riviere. Les dieux ayans compassion de luy, luy donnerent un pareil sort qu’à sa maistresse, tellement qu’au lieu que les autres dieux de fleuve ont une cruche sous leur bras d’où sort leur eau, il faisoit fort beau voir comme la sienne ne sortoit que de ses yeux. Ayant jetté toute son humeur pour fournir au reservoir de sa source, il eut la liberté de s’esgayer dedans son canal qui deslors alla se rendre dans celuy de Marne, afin que s’ils ont esté separez durant qu’ils estoient de condition mortelle, au moins soient-ils joints maintenant qu’ils sont affranchis du trespas. Neantmoins ce brave Morin, ayant aujourd’huy oublié tous les soucis passez, prend autant de plaisir avec nous comme avec Marne, et s’il n’a plus l’usage de la voix, il repare cette perte par la melodie de son luth qu’il a tousjours gardé. Comme Synope achevoit cecy le dieu de riviere grommela deux ou trois fois, tellement qu’elle dit à Lysis : voyez comme il aprouve ce que j’ay dit par ce murmure. Maintenant que j’ay raconté son histoire, puis que je suis en train il faut que je vous aprenne la mienne, que je n’ay pas treuvé l’occasion de vous dire quand vous m’avez veuë chez Hircan. Elle ne sera pas si longue qu’elle vous puisse ennuyer. Donnez luy telle estenduë que vous voudrez, repartit Lysis, mes oreilles sont attachees à vostre bouche, avec autant de douceur et de delectation, que si c’estoit Orphee qui repetast les mesmes airs qu’il disoit sur sa lyre, quand il atira apres soy les arbres mes ayeux. Sçachez donc Lysis, reprit Synope, que je suis fille d’un duc de Bourgongne, qui ne me promettoit pas moins que de me faire espouser un roy de France, et que pour tout cela je ne me voulus pas sousmettre au joug du mariage, qui ne me plaisoit pas. J’avois l’esprit adonné à la chasse, et l’on me trouvoit ordinairement parmy les bois, tantost avec un espieu, et tantost avec un arc et des flesches. Diane ayant ouy parler de moy me fit inviter à estre du chœur de ses nymphes, et me prenant en affection, me donna un des plus beaux offices que l’on pust avoir pres de sa personne, qui estoit de bailler du pain à ses chiens. Je juray solemnellement la main dessus son autel, que je garderois ma chasteté toute ma vie, mais j’eus bien de la peine à m’empescher de violer ce serment : car j’estois recherchee avec passion par un comte de Champagne qui estant venu en la cour de mon pere, me donnoit tant d’assauts,

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qu’il estoit quasi quelquefois sur la contrescarpe de mon honneur. Il protestoit que je l’avois mis en telle servitude qu’il adoroit tout ce qui m’apartenoit et se confessoit mesme esclave des puces de mes levriers. Il souffroit pour moy tant d’ennuys qu’il aprit l’arithmetique tout exprez pour me les pouvoir nombrer, et jouant un soir avec moy au piquet, il prit les jettons et m’en fit le compte, qui revenoit presque à trois cens mille, six cens vingt six et demy, sans faire mise ny recepte des petits soucis et des menuës pensees. Cette invention estoit belle, et si les amans de ce siecle l’avoient, il n’y en auroit guere qui ne donnassent facilement le crochet à leurs maistre sses, pour les faire tomber à l’envers. Neantmoins me ressouvenant tout à coup de mon vœu, je demeuray plus ferme qu’une tour, et portay mon amant à un tel desespoir qu’il juroit qu’il se fust precipité du haut d’une montagne, s’il en eust trouvé une assez haute à son gré. Son recours fut apres de m’escrire, et il m’envoya tant de lettres qu’il fit encherir le papier dans le pays, et que les praticiens formerent une plainte contre luy. Je me souciois si peu de toutes ses missives qu’elles ne me servoient qu’à devider du fil, ou a empaqueter quelque morceau de sanglier dont j’envoyois faire present à quelque voisine, quand j’estois revenuë de la chasse. Diane estant avertie de sa poursuite continuelle m’avoit fait baigner dans une sienne fontaine qui a cette proprieté de rendre les personnes toutes de glaces, quand l’on s’y lave par trois fois : de sorte qu’estant munie de froideur ses souspirs ne me pouvoient eschauffer. Mais pour donner remede à cela, il s’avisa d’aller en un temple de l’amour qui estoit proche de chez luy. Les prestres du lieu avoient en leur garde un certain feu qui estoit si puissant que rien ne luy pouvoit resister. Ce devot pelerin fit tant de prieres à la divinité du lieu, qu’il merita d’obtenir un petit rayon de flamme qu’il enferma dans un vase de diamant. Il s’en vint me revoir avec ce thresor, et me trouvant dans un bois toute lassee de la chasse, et assise sur un tas de fagots, il jetta son feu dessus, croyant qu’il m’eschaufferoit malgré moy ; et de verité l’ardeur ne fut que trop violente, car je commençay à fondre, et comme j’avois esté de glace auparavant, je fus convertie en eau, et j’arousay tous les champs d’alentour. Les dieux touchez de mon desastre, ordonnerent alors que je serois tousjours fontaine comme je suis encore. Or maintenant que je suis une nymphe immortelle, je suis dispensee du vœu que j’avois fait estant fille mortelle, et je ne garde point ma chasteté si je ne veux : tellement que le magicien Hircan estant amoureux de moy, je me suis laissé toucher par ses charmes, pour aller demeurer quelque temps avec luy en tout bien et en tout honneur. Mais l’ayant quitté aujourd’ huy

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pour estre libre, desormais je me pourray marier à Lysis, moyenant qu’il y consente, et quoy que mes eaux soient fort loin de ce païs, je les ameneray en ce lieu pour aller arroser la racine de son bel arbre. Synope se teut icy, comme si la honte et l’amour eussent servy d’obstacle à sa voix. Chacun admira les discours qu’elle avoit tenus, mais il ne s’en faloit pas estonner, car elle les avoit composez à la façon de quelques fables qu’elle avoit leuës. Lysis estoit ravy de l’entendre, et trouvoit tout agreable, hors-mis le mariage dont elle luy avoit parlé, pour ce qu’ayant baisé Lucide la derniere, ce baiser luy estoit demeuré sur les levres, et luy avoit fait oublier le sien. Il y avoit je ne sçay quoy qui faisoit qu’il n’affectionnoit pas tant Synope que cette Lucide, vers laquelle il tournoit tousjours les yeux. Aussi parla-t’il bien tost à elle laissant l’autre, et il la pria instamment de luy conter son histoire. Puis que vous desirez sçavoir ma fortune, dit Lucide, aprenez que je suis fille d’un seigneur de ce païs-cy, et que dés l’âge de quinze ans je devins amoureuse d’un gentil homme suivant, qu’il avoit. Il estoit si beau que jamais il n’avoit veu son pareil que dans un miroir. Il estoit aussi bien frisé qu’un barbet de Holande, et son visage estoit aussi vermeil qu’une rose de Provins. Il avoit si bonne grace à tout ce qu’il faisoit, que s’il joüoit du luth, je le prenois pour un Apollon le jeune, et s’il tiroit de l’ arc, je le prenois pour un Cupidon l’aisné, parce que desja la barbe luy estoit venuë. Ses divers attraits me charmerent tellement qu’un jour estans tous deux proche d’une table fort chargee de poussiere, j’escrivis dessus avec le doigt, que Lucide alloit mourir pour luy. Mais le galand n’en tint conte, et m’ayant juré qu’il ne me pouvoit aimer, il me donna tant d’ennuy que j’en devins malade au lict. La fiévre d’amour me prit avec une telle violence, que je ne faisois autre chose que boire nuict et jour ; si bien que mon mal se tourna en hydropisie, et je devins grosse comme un muy. Tous les medecins du païs qui me visiterent y perdirent leur latin : mais comme ils m’avoient abandonnee, il y eut un sçavant operateur qui me fit avaller une merveilleuse poudre. Elle me fit tant pisser qu’il sortit de mon corps de larges ruisseaux, et ce fut alors qu’il prit fantaisie aux dieux de me metamorphoser tout à fait en fontaine. Je pisse encore de fois à autre dans le reservoir de ma source, afin qu’elle ne tarisse point, et je pisseray ainsi jusqu’à la fin du monde, sans que je me puisse jamais vuider. Je ne trouve point de difficulté à cette metamorphose-cy, dit Lysis, car vostre corps est demeuré en son estre, en ce qui est de sa forme, et non pas en ce qui est de sa nature qui est devenuë immortelle : et pour ce qui est de vostre urine elle à seulement esté changee en eau de fontaine. Mais quand je considere l’avanture

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de Synope, elle me semble plus malaisee à enten dre : car elle dit qu’ayant esté de glace, le feu l’a toute fonduë ; si cela est, comment est-ce qu’elle a encore un corps ? Nous voyons neantmoins que cela s’est fait, et les dieux luy en ayans caché le secret, de mesme qu’ils ne font point connoistre aux enfans par quel moyen ils ont esté formez dans le ventre de leur mere, la pauvre nymphe ne nous en a rien apris : mais je m’en vay luy expliquer cecy. C’est que les dieux ayans metamorphosé un corps humain en fontaine, logent son ame dedans un autre corps qui est composé de vapeurs aquatiques. Jamais les poëtes ny ceux qui les ont commentez ne se sont imaginé cela, bien qu’ils donnent des corps aux deitez des eaux ; ce qui a esté cause qu’ils nous ont laissé beaucoup d’ambiguitez. Aussi me puis-je vanter que mon esprit a de si doctes meditations, que si un dieu descendoit en terre maintenant, je le voudrois colleter pour la beauté des pensees. Que je vous suis obligee d’une si belle instruction, dit Synope, en recompense il faut qu’au moins si vous ne voyez ma demeure, vous voyez celle de ma sœur Lucide. Ce sera quand il vous plaira, repartit Lysis. Allons y des maintenant, dit Lucide, il y fait fort bon, je m’en vay vous y conduire. Quand elle eut dit cecy chacun se leva, et apres avoir traversé quelques prairies et quelques boccages, cette belle compagnie arriva pres d’un ruisseau qui couloit entre deux valons. Le dieu de riviere et les nymphes qui avoient troussé leurs juppes, se mirent librement dans l’eau, où ils estoient jusqu’à my jambe, et Lysis fut obligé d’en faire autant. Il se plaignoit quelquefois de marcher ainsi, mais Lucide qui le menoit excusoit son peu de courage, disant que luy qui n’estoit pas dieu de fontaine n’estoit pas accoustumé à se promener dans l’eau comme les autres, et pour le consoler elle luy asseuroit tousjours, qu’il n’y avoit plus guere loin jusqu’à sa grotte. Enfin ils arriverent à une haute butte pierreuse, où estoit la source de la fontaine. La terre estoit creusee en beaucoup d’endroits, tellement que Lucide fit acroire facilement à Lysis, que c’estoit là sa demeure. Elle leva un peu alors sa juppe plus haut qu’auparavant, et pissa si fort qu’il l’entendit bien. Ha ! Belle nymphe aquatique, s’escria-t’il, arrestez vous je vous prie. Je voy bien des preuves de ce que vous m’avez dit ; il est vray que ce ruisseau ne provient que de ce que vous pissez : mais si vous ne fermez vostre robinet, j’ay peur que vous ne faciez icy un deluge. Gardez vous en bien : car encore que je sois arbre, et que j’aille tousjours au dessus de l’eau, si je n’estois noyé, au moins mon bois seroit-il tout pourry. Le dieu Morin oyant ce discours le treuva si agreable qu’il ne se put tenir d’en faire un grand éclat de risee, tellement

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que Lysis en estant fort estonné, dit, il commence à rire à la bonne mode : il y a esperance qu’il pourra aussi aprendre à parler françois. Lucide ayant cessé de pisser, respondit qu’elle ne doutoit point que l’on ne luy pust enseigner toute sorte de bonnes choses ; mais que pour lors, il faloit aller faire collation dans sa grotte. Chacun sortit donc de l’eau, et le joüeur de violon et les hamadryades s’en allerent sans dire mot, si loin que l’on ne les vid plus. Synope s’assist pres de Morin, et Lucide pres de Lysis. Ces deux nymphes ne se soucioient point de s’estre moüillé les jambes, parce qu’il ne faisoit pas froid ; elles n’en estoient que d’autant plus gaillardes. Morin faisoit paroistre qu’il avoit beaucoup d’affection pour Synope, et luy ayant manié le sein, il la baisoit et l’embrassoit souvent. Il se mettoit aussi quelquefois en des postures si lascives, que Lysis ne sç avoit ce qu’il en devoit dire. Neantmoins il jugea enfin que c’estoit la coustume des deitez des eaux : mais il eust bien voulu sçavoir si c’estoit aussi celle des deitez boccageres. Lucide luy prenant une de ses mains, la serroit avecque les siennes, et la portoit quelquefois à sa bouche : mais il n’osoit rien entreprendre de luy mesme outre cela, tant il estoit honteux, encore que la tentation fust fort puissante. Il luy vint bien à point que Morin toucha quelques airs sur son luth avec lesquels Lucide accorda sa voix, car encore qu’il eust bien voulu l’entretenir, il ne sçavoit par quel bout commencer. Les hamadryades et le violon revindrent avec des bouteilles et des paniers, ce qui fit cesser la musique ; ils aportoient du pain et force tranches de pasté, et de jambon de Mayence, avec de bon vin, et quelques boistes de confitures. Morin et Synope ayans commencé de manger, Lucide dit à Lysis, et vous, demy-dieu champestre, ne voulez vous pas faire comme les autres ? Quoy, ce que je vous fay servir, n’est-il pas assez exquis ? Me voulez vous desdaigner ainsi ? Non, je vous jure, respondit Lysis, mais vous sçavez qu’entre nous autres arbres, nous ne mangeons point, nous ne faisons que boire. Nous ne sommes pas comme vous autres fontaines qui beuvez et mangez tout ce qu’on vous jette : nous ne pouvons pas ainsi tout engloutir. Non pas vos arbres mesme, dit Synope, mais vous qui estes les ames de vos arbres, vous avez pouvoir de taster de tout. Je ne le croiray jamais, reprit Lysis, je m’en vay vous en donner un exemple, dit Synope, voyla vostre compagnon de fortune qui s’en va manger comme un loup. En disant cela elle donna dequoy bien faire au violon, qui avalla tout avec un grand appetit, ce qui estonna fort Lysis, de sorte qu’ayant veu aussi manger les hamadryades, il voulut esprouver s’il en pourroit faire de mesme. Il n’eut pas si tost avallé un morceau de pasté, qu’il y treuva

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du goust, et il n’y eut plus apres que pour luy à remuer les machoires. L’apetit luy vint en mangeant, et il sembloit qu’il n’y eust pas trop pour luy de tout ce que l’on avoit aporté. Une hamadryade luy ayant versé du vin pur, il vid que Synope et Lucide ne le beuvoient pas ainsi, et qu’elles y faisoient mettre force eau. Je m’estonne pourquoy vous faites cela, leur dit-il, qu’est-il besoin de mesler de l’eau au vin que vous beuvez, veu que vous estes desja toutes d’eau, et que cette liqueur perd assez de sa force quand elle est dans vostre corps ? Ce n’est que par coustume ce que nous en faisons, respondit Synope, nous voulons observer une ancienne ceremonie. Je me doute de ce que c’est, reprit Lysis, vous faites cecy en souve nance de la nourriture de Bacchus qui ayant esté eslevé parmy les nymphes des fontaines, veut que l’on mette quelquefois de l’eau parmy sa liqueur. Lors qu’il disoit cecy le joüeur de violon ayant assez mangé, commença de resjouyr la compagnie par le son de son instrument, tellement que Lysis se souvenant de luy, le pria de leur donner un divertissement plus solide, et de conter en bref pour quel suject il avoit esté metamorphosé en arbre, et quelle vie il avoit menee auparavant. Dés ma petite jeunesse j’ay gardé les moutons, luy respondit il, et ayant quelques commencemens sur le violon, je me rendis enfin parmy mon loisir un des meilleurs joüeurs de la terre : de sorte que Pan ne composoit aucun air que je ne joüasse aussi tost avecque cent fois plus de grace qu’il ne faisoit dessus sa chalemie. J’avois un beau violon de cypres qui est cettuy-cy que je tien encore. Il me le demanda en don pour une houlette, croyant que quand il l’auroit, il auroit aussi toute ma science, et qu’elle dependoit de cét instrument. Je le renvoyay tout à plat, tout dieu qu’il estoit, ce qui le mit si fort en colere, qu’il me metamorphosa en cyprez, ordonnant que par punition on couperoit de mon bois, pour faire des violons et des rebecs, qui vaudroient mieux que celuy que je luy avois refusé. Tellement donc que vous sortez de vostre escorce quand vous voulez, ainsi que l’ame de son corps, dit Lysis, c’est ainsi que j’en fay, et je n’ay plus qu’à sçavoir l’histoire de nos deux hamadryades. Je la sçay aussi bien comme elles, dit Synope, je vous la vay dire. Elles ont esté toutes deux apotiquaresses ; elles sçavoient parfaitement bien confire de toute sorte de fruicts : mais l’une ayant refusé de confire des abricots, et l’autre des serises pour une nymphe de Diane qui estoit malade, cette deesse les metamorphosa toutes deux en arbre par vengeance. L’une a esté changee en abricotier, l’autre en serisier, et cecy est une chose bien miraculeuse, car elles ne raportent pas des fruicts tous cruds comme les autres ; elles les raportent tous confits. Ceux que vous mangez

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maintenant sont des leurs, ne sont-ils pas bons, à vostre avis ? Ils sont tres excellens, respondit Lysis, mais elles en mangent aussi ce me semble. Je treuve cela barbare : c’est comme si un homme se mangeoit les mains et les bras. Le treuvez vous estrange ? Reprit Synope, cela est beau de ne vivre que de sa substance propre, et c’est ainsi que nous autres nayades nous beuvons souvent de nostre eau pour la rejetter apres. Quoy que vous disiez, reprit Lysis, si tout estoit bien ordonné, il faudroit qu’une nymphe abricotiere mangeast des serises, et une nymphe serisee des abricots, afin qu’elles s’aydassent mutuellement sans pecher contre nature, et sans devorer leurs propres membres. Pour vous qui beuvez de vostre eau, ce n’est pas de mesme : il n’y a pas grand mal. J’ay bien veu des hommes qui beuvoient de leur pissast. L’on avisera donc a publier des ordonnances sur cecy, dit Synope, mais en attendant ne m’avoürez vous pas qu’estant avec nous, vous estes plus heureux que vous ne pensiez ? Il faut maintenant oublier cette Charite. Vous n’estes plus de sa condition, il faut aymer une deité comme vous. Lysis ne respondit mot, car il luy estoit avis que l’on luy vouloit persuader qu’il luy faloit aymer une des hamadryades, à cause que sa nature estoit semblable à la leur, et il les treuvoit fort desagreables. Mais songeant à la fin que celle qui luy portoit la parole, vouloit plustost parler d’elle, il s’imagina qu’il luy estoit bien aussi permis d’aymer une nayade, et il tourna ses affections vers Lucide. Il avoit en sa conscience un certain remords qui luy disoit qu’il faloit servir Charite autant en qualité d’arbre que d’homme : neantmoins il treuvoit de nouveaux charmes qui luy faisoient oublier le passé. Lucide recommençoit ses caresses, et une fois ayant baisé sa main, elle la laissa eschapper si justement quelle tomba dessus son sein qui estoit tout descouvert. Lysis l’y arresta quelque temps et perdit sa raison parmy ces delices incomparables dont il n’avoit pas accoustumé de joüyr. Il avoit tousjours esté un de ces amoureux trancis et respectueux qui n’oseroient toucher les filles. Il ne se pouvoit autrement qu’à ces premieres aproches, il ne s’imaginast avoir esté transporté dans les Champs Elysees. Synope luy fit bien du tort lors qu’elle parla de s’en aller : il crut qu’elle estoit jalouse de son bien. Toutefois considerant que le jour estoit prest à venir, il fut content de se retirer, et marcha encore dedans les eaux, avec les autres deitez qui le voulurent reconduire. Quand elles furent prez de son arbre, Synope luy asseura qu’il faloit qu’il dist avant que deux jours se passassent, laquelle il vouloit pour maistresse d’elle ou de Lucide, et qu’elles ne pouvoient plus languir en attente. Il luy promit qu’il y aviseroit, et aussi tost il se voulut aller renfermer sous son escorce. Attendez, luy dit Lucide, nous vous donnerons un chapeau, vous n’en avez point, et personne de nous n’a eu l’esprit jusqu’à cette heure d’y prendre garde. Si vous demeuriez tousjours nu’teste vous gagneriez quelque rheume. Je suis exempt de ce mal, belle nymphe, respondit Lysis, une teste de bois comme est la mienne, n’est pas si tost offencee qu’une de chair et d’os, comme est celle d’un homme. Il est bien vray que pour avoir meilleure mine, il ne seroit pas mal seant d’avoir un chapeau ; mais quoy, je n’avois pas le mien quand je fus metamorphosé. Il fut exempt du changement ; si bien qu’il ne m’est pas propre, ny aucun autre non plus. J’enten bien vostre langage, dit Synope, vous ne voulez pas avoir un chapeau de castor ny de feutre, mais pour un de bois, vous le souffririez bien. Cela seroit conforme à vostre nature. Il est vray, dit Lysis, et mon chapeau eust esté de cette matiere s’il eust esté metamorphosé avec moy. Vous en aurez un tout maintenant, comme il vous le faut, repartit Synope ; et en disant cela elle prit des mains d’une hamadryade un gobelet de bois de la Chine, où ils avoient beu à la collation, pour estre servis avec une extravagance plus divine et plus poëtique, et elle le mit sur la teste du berger. Cette calotte de bois se treuva si petite qu’il n’y avoit que le bout de sa teste qui y pust entrer, tellement qu’il la rejetta comme ne luy estant pas propre, si Synope ne l’eslargissoit. La faute ne vient pas du bonnet, dit Synope, elle vient de vostre teste, elle est trop grosse : il la faut amenuiser. Vous vous trompez, repartit Lysis ; ne considerez vous pas que si ce chapeau estoit plus large, il me serviroit facilement ? Et ne voyez vous pas aussi, reprit Synope, que si vostre teste estoit plus menuë, elle y entreroit sans peine ? Ils furent long temps à contester sur cette belle difficulté, et enfin Lucide s’avisa de dire qu’il faloit faire ce qui estoit de plus aisé, et que la calotte ne se pouvant eslargir, il faloit chercher une serpe, et charpenter tout à l’entour la teste de Lysis. Cela ne se doit point faire, luy dit il, je souffrirois trop de mal. Il vaut mieux avoir la teste nuë. Vous voyez, dit Synope, que l’on coupe bien tous les jours le bois de ce jeune cyprez qui est avec nous afin d’en faire des violons ; il n’en fait point plus maigre chere. Le corps des arbres n’a-t’il pas des superfluitez aussi bien que celuy des hommes ? Prenez que l’on vous rogne les ongles, ou que l’on vous coupe le poil, comme si vous estiez encore berger. Je croy que si l’on vous ostoit seulement une fueille, vous vous imagineriez estre à la gesne. Quand je n’en aurois point de mal, dit Lysis, il me faut laisser entier, car je suis un arbre sacré. Comme il disoit cela le dieu Morin foüilla dans un panier où il y avoit quelques restes de la collation, et y ayant trouvé une boiste fort creuse, ou il y avoit encore un peu de cotignac, il la presenta à Synope, en luy parlant par signes. Voicy ce qu’il me faut, dit-elle, et mettant cette calotte à Lysis, sans contester davantage, elle se trouva toute propre. Le fons estoit si bien poissé qu’elle tint à ses cheveux : il ne luy faloit point de bride. Quand il fut ainsi armé toute la compagnie luy ayant promis de le venir retreuver la nuict suivante, prit congé de luy, et s’en alla se mettre dans un carrosse qui estoit à cent pas de là, pour s’en retourner chez Hircan, qui estoit celuy qui avoit joüé le personnage du dieu de la riviere de Morin. Lucide estoit une galante veufve de ses voisines, le violon estoit son valet de chambre, et les hamadryades estoient des servantes. Il s’estoit deguisé avec tous ces gens cy pour tromper Lysis, s’imaginant qu’il y auroit autant de plaisir avec luy qu’au plus superbe balet du monde, et si l’on avoit fait acroire qu’il estoit muet, c’estoit de peur qu’il ne fust reconnu à sa parole. Or il n’avoit pas oublié à faire la leçon à toute sa troupe, afin que personne ne manquast à parler en termes poëtiques, et romanesques. Dés qu’ils furent en son chasteau ils se coucherent pour se reposer apres le divertissement qu’ils s’estoient donné, et cependant Lysis quoy qu’abusé, fut aussi satisfait qu’eux, croyant avoir veu en effet des divinitez qu’il n’avoit veuës auparavant que dans les imaginations que luy avoient donné ses livres, ce qui le rendit plus fou qu’il n’avoit jamais esté. Il fit tant qu’il rentra dans son arbre : mais il n’y fut pas si tost qu’il eut force tranchees dans le ventre, à cause qu’il s’estoit morfondu d’avoir esté long temps à la pluye et au vent. Il se sousleva un peu, et ayant destaché l’esguillette de son haut de chausse, s’assist sur une branche de saule où il fut quelque temps à se descharger du fardeau qui l’importunoit, puis il se remit comme il avoit esté devant, et voyant paroistre l’aurore s’entretint d’une infinité de pensees fantastiques. Carmelin qui avoit passé la nuict à bien dormir se leva alors, et estant sorty avec son troupeau s’en vint voir en quelle humeur estoit son maistre. Hé bien, luy dit-il, estes vous tousjours saule, comme vous estiez hier ? Je ne le fus jamais, respondit Lysis, encore que par mesgarde il y ait eu quelques nymphes qui m’ont apellé ainsi. Je suis bien un arbre à la verité, mais ce n’est pas un arbre commun. Les dieux n’ont pas tenu si peu de conte de moy, que de vouloir faire de mon corps une metamorphose vulgaire. Ne sçais tu pas que ceux dont les poëtes parlent, sont tousjours changez en des arbres qui n’ont point encore esté veus au monde, et qu’ils sont le principe de leur estre ? Je suis un nouvel arbre adjousté à la nature, et si tu demandes mon nom, c’est Lysis. Tous les arbres qui sont dans Ovide portent le nom des personnes dont ils viennent. Voyla une chose dont je me suis avisé

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tout maintenant. Mais tous ces nouveaux arbres dont vous parlez, reprit Carmelin, ne se sont-ils pas apres rendus communs ? Tres-asseurement, respondit Lysis ; Myrrha ayant esté changée en un arbre de son nom, on en a veu apres en Arabie grande quantité de pareils. Et bien cette Myrrha est elle dedans tous ces arbres ? Dit Carmelin. Tu subtilises fort, respondit Lysis, apren qu’elle n’est que dans le premier, et que les autres sont nez de ses rejettons ou de sa semence, et ne sont que ses enfans. Ainsi donc vous pourrez avoir quelque jour une belle lignee, s’il plaist à Dieu, reprit Carmelin, je suis content pour ce point : mais dites moy est-ce une agreable chose d’estre ce que vous estes ? Ha ! Carmelin, s’e scria Lysis, que tu me mets sur un beau suject. Helas ! Je n’eusse jamais pensé qu’il y eust eu tant de plaisir à estre arbre, comme il y en a. Tu és si brave homme que je te diray librement une chose d’importance, quand je devrois estre puny pour avoir divulgué le secret des divinitez. Apren, mon amy, que la vie des plus puissans monarques, est ennuyeuse au prix de la nostre ; Diane n’a pas si tost monstré sa face d’argent, que les demy dieux et les nymphes des boccages avec les divinitez aquatiques, s’assemblent dedans des prez, où l’on prend toute sorte de recreations. Le dieu Morin mesme me fit hier cét honneur de me venir treuver avecque cyprez, et Lucide, Synope, et deux hamadryades me rendirent ce mesme devoir. Nous avons dansé, nous avons chanté, nous avons folastré, et les herbes de ces prairies portent encore les marques de nos pas. Lucide qui est une nymphe de fontaine, nous a menez dans son ruisseau. Nous avons marché au travers de ses eaux sans nous moüiller à mon avis, et elles se sont ecartees pour nous donner passage, nous faisant une voûte de cristal, au dessous de laquelle on se promenoit tout à laise. Enfin nous sommes parvenus à sa grotte qui est enrichie de plus de branches de corail, de pierres rustiques, de nacre de perles, et de coquilles, qu’il n’y en a en toutes celles de Sainct Germain En Laye. C’est là qu’elle nous a fait une collation superbe ou j’ay apris que les arbres mangent, et ne sont pas privez de tous les contentemens du monde : mais tout cela n’est rien au prix du plaisir de se voir avec des nymphes si belles comme estoit nostre hostesse, devant laquelle Diane estoit si honteuse de paroistre, qu’elle se cachoit le plus souvent avec le voile d’un nuage. Helas ! Diray-je le reste ? Est-il permis de publier de muettes caresses, dont l’on me favorisoit mesme sans m’en parler ? Ouy, je te lés puis dire, pourveu que tu t’aproches pres de moy, et que ce zephire qui vole icy alentour ne l’entende point. Il est si babillard que dés qu’il sçait quelque nouvelle, il la va conter par tout, et la souffle aux oreilles de ceux qui passent.

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Carmelin s’estant alors aproché, son maistre continua de parler, et luy aprit que son secret estoit qu’il avoit baisé sa nymphe, et qu’il luy avoit touché le sein. En bonne foy, mon maistre, dit Carmelin, obligez moy à tout ce que vous voudrez, pourveu que vous ne me forciez point de croire ce que vous me racontez. Je ne suis que d’autant plus joyeux de t’entendre dire cecy, repartit Lysis, puis que tu ne me veux pas croire, je connoy que ma felicité est si grande qu’elle est incroyable, et si desormais je tasche à te preuver mon dire, ce ne sera que pour monstrer qu’il n’aura pas tenu à moy que tu ne m’ayes crû. Pendant que Lysis disoit cecy, Carmelin ne faisoit que fleurer, et enfin ayant regardé le saule, il vid qu’une jaune et liquide matiere couloit depuis le haut jusqu’en bas. Ha ! Mon maistre, s’escria t’il en se retirant, qu’avez vous fait là ? Que vous estes salle ! S’il vient icy des honnestes gens vous voir, que diront-ils ? Il se gasteront tout comme j’ay fait. Ayant dit cela il osta un peu d’ordure qui estoit sur son habit, et ayant pris une pierre aiguë, il racla celle qui estoit sur l’escorce du saule. Recueille, cher Carmelin, dit Lysis, recueille, recueille, sois bon mesnager : ce sont des premiers fruicts de l’arbre Lysis. C’est une gomme pretieuse qu’il jette : la France s’en va devenir aussi heureuse que l’Arabie. Je produis une drogue aussi excellente que les pleurs de la mere d’Adonis, ou ceux des sœurs de Phaeton. Amasse, amasse, et porte tout à quelque pharmacopole. C’est belle fiente humaine qui puisse estre au nez de nos mal-veillans, dit Carmelin, me voulez vous faire devenir fou aujourd’huy ? Ha ! Que tu és desja bien insensé, dit Lysis, tu laisses perdre une liqueur que tu vendrois plus cher que l’encens, l’ambre, ny la myrrhe. Est ce que tu n’as point de bassin ? Ne voy-tu pas cette boiste que j’ay sur la teste ? Tasche de l’avoir pour mettre ta drogue. Je l’ay desja bien veuë, reprit Carmelin, à quoy vous sert-elle donc ? On me la mise au lieu de chapeau, respondit Lysis, mais je croirois bien qu’estant de bois comme elle est, elle s’est maintenant incorporee avec ma teste. Quelle le soit ou non, repliqua Carmelin, je ne m’en informe pas. ô mal-avisé que tu es ! Dit Lysis, mets-tu donc ainsi tout dans l’indiference ? Quelque jour que mon bois commencera encore à suer et à pleurer ouvrant toutes ses pores, il pourra passer par icy des pasteurs qui ne seront pas si dedaigneux que toy, qui meprises autant les richesses que je t’offre, que si tu estois un disciple de Diogene ou d’Epictete. Ils ne s’estimeront que trop heureux de pouvoir recueillir mon ambre jaune. Je leur permets bien de le prendre, dit Carmelin, mais c’est à condition qu’ils en tasteront. Pour cettuy-cy que j’ay osté, je ne sçay que vous ne le donnez à ces belles dames qui vous viennent visiter. Ha ! Mon

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amy, dit Lysis, nous ne nous voyons point le jour : nous ne paroissons que la nuict. Si est ce que je voy bien vostre visage et une partie de vostre poictrine, repartit Carmelin. Ce que tu vois maintenant, reprit Lysis, c’est un corps et une teste de bois. Vostre visage est donc peint de couleur de chair, dit Carmelin, et si vous estes un homme de bois, à quoy pensez vous estre propre desormais, sinon à servir de faquin en la grande escurie du roy. Comme ils disoient cela, Anselme se treuva derriere eux, et commença de crier. Une teste de bois peut aussi servir à faire une marotte. Ne te moques point de moy, je te prie, dit Lysis, sçache que si mon bois devoit estre coupé, ce ne seroit que pour faire des statuës de dieux. Pardonnez à mon premier mouvement qui m’a fait dire une petite raillerie, repartit Anselme, je vous honore tousjours extrémement, et je ne vien icy que pour m’informer de vostre disposition. Mon maistre se porte des mieux, dit alors Carmelin, il boit et mange comme un homme. Est-il vray incomparable Saule, dit Anselme ; on ne m’apelle pas ainsi, repartit Lysis. Comment donc ? Luy demanda Anselme. On m’apelle Lysis, luy respondit-il. Anselme crut alors que puis qu’il mangeoit librement, et qu’il vouloit estre apellé Lysis, il estoit rentré en son bon sens, et ne s’imaginoit plus d’estre arbre, ce qui estoit la folie de sa folie ; je veux dire que c’en estoit une seconde adjoustee à la premiere, qui estoit de s’estre fait berger. Mais comme il luy eut demandé s’il vouloit venir desjeuner chez Clarimond, il respondit que les deitez champestres ne mangeoient point le jour, et qu’il se reservoit pour la nuict, durant laquelle il devoit faire festin avec des gens de sa sorte, non pas avec des mortels. Anselme fut bien fasché de se voir si loin de son conte et de le treuver tousjours en erreur. S’aprochant donc de luy, il fit tant qu’il luy raconta comment il avoit passé sa derniere nuict, qui luy donnoit esperance d’en passer bien d’autres joyeusement, et sur tout il declara qui c’estoit qui luy avoit mis sur la teste sa belle boiste platte, qui sembloit estre un de ces rondeaux dorez, que portent les saincts de village. Anselme ayant ouy en bref toutes ces choses, se douta bien que c’estoit Hircan qui l’avoit voulu tromper ; il s’en retourna tout aussi tost en aprendre l’histoire à Clarimond, et à Montenor, et des qu’ils eurent desjeuné, ils s’en allerent voir ce faux dieu de riviere, qui leur donna bien du plaisir en leur aprenant toutes les particularitez de son avanture nocturne. Ils eussent esté fort aises de jouyr une fois seulement d’un bon heur pareil au sien, et faisant partie pour aller voir Lysis la nuict avec les autres deitez, ils resolurent de ne le point voir de tout le jour, de peur qu’il ne leur prist envie de luy persuader qu’il n’estoit point un arbre, et que le

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luy ayant fait croire, ils ne perdissent le contentement qu’ils esperoient. Il est bien vray qu’Anselme l’ayant pris en sa charge des mains de son parent, estoit obligé d’essayer de le guerir de sa folie : aussi avoit il envie de le faire : mais ce n’estoit que le plus tard qu’il pourroit, et s’il pretendoit de le faire sortir de son saule, pour le mener de tous costez, et avoir le moyen de voir plus souvent Angelique, ce ne devoit estre qu’apres avoir pris son plaisir de luy. Hircan estant de son avis ils firent complot ensemble de tascher à faire devenir Lysis homme, par une seconde metamorphose, apres qu’ils se seroient bien resjouys avec luy : car ils craignoient qu’il ne luy arrivast du mal tout à bon, s’ il ne faisoit plus sa demeure que dans un saule. Lysis estoit tousjours cependant avec Carmelin qui luy faisoit force belles objections pour luy monstrer qu’il n’estoit point arbre, mais voyant qu’il n’y gagnoit rien, il le quitta là pour aller querir son disné qu’il avoit oublié. Ceux qui ont veu que Lysis sembloit estre fort sage en quelques autres choses et parloit tousjours tres-elegamment, s’estonneront possible comment il se pouvoit faire, que nonobstant cela il fust si hypocondriaque, de s’imaginer d’estre arbre : mais il faut qu’ils croyent qu’il n’y a point icy de contradiction ny de difficulté, et que ce berger voyant que tout le monde se moquoit de son opinion, ne laissoit pas d’y demeurer, et eust esté bien fasché d’en estre sorty, tant il avoit de desir qu’elle fust veritable pour causer plus d’admiration aux autres. Comme il estoit parmy ses réveries deux hommes à cheval passerent par un chemin assez proche de son arbre. Ils aperceurent sa teste avec la boëtte dessus, et ne pouvans bien descouvrir ce que c’estoit que cette figure grotesque, ils eurent la curiosité d’aller jusques à luy. Hé ! Que faites vous là ? Mon amy, luy dit l’un : servez vous d’espouvantail aux oyseaux ? Il me semble qu’il n’en est point de besoin ; il n’y a point de cheneviere icy contre. N’est-ce point plustost que vous estes à la chasse ? Luy dit l’autre, et que vous avez tendu des filets quelque part. N’avez vous pas mis aussi des gluaux sur vostre teste ? Voyla la glux qui vous tombe le long des cheveux ; elle est bien mal placee pour atraper quelquechose. Il disoit cela à cause du cotignac qui estoit coulé sur la teste de Lysis et ce demy dieu champestre respondit aussi tost, ne vous informez point de ce qui me concerne, ô hommes prophanes, retirez vous d’icy, et n’en aprochez que de cent pas, de peur que vous ne violiez un lieu sacré. Le dernier qui avoit parlé connoissant par ce discours que Lysis n’estoit guere sage, se contenta de donner un coup de baguette sur sa toque de bois, et le mesprisant, continua son chemin avec son compagnon. Le coup

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qu’il luy donna fit pancher la boiste jusques sur son nez, tellement qu’il ne voyoit plus goute, et que cela l’importunoit fort, parce que les mouches venans manger du cotignac, luy picquoient aussi le visage. Or il avoit ses deux bras estendus pour tenir les branches du saule à l’accoustumee, et il ne les osoit quiter, croyant qu’il faloit tousjours estre en ceste posture, pour faire paroistre qu’il estoit arbre, et que s’il se fust servy de ses mains, et que quelque survenant l’eust aperceu, il eust crû qu’il derogeoit à sa qualité. Il secoüa donc seulement la teste, et en trois coups il jetta la boiste à bas, sans estre fasché de la perdre, d’autant qu’elle commençoit à luy desplaire. Carmelin revint un peu apres en faisant paistre son troupeau, et se repaissant soy-mesme avec un gros morceau de pain et de lard. J’ay oublié à dire tantost une chose à Anselme, luy dit Lysis, je le devois prier de m’envoyer ma guytarre pour me resjouyr icy dans ma solitude, et principalement pour faire la musique les nuicts avec les autres divinitez. Pourquoy cela ne me seroit-il pas permis ? J’ay veu un cyprez qui jouë fort bien du violon. Nous avons icy les mesmes sciences que nous avions en nostre vie humaine, et nos exercices sont pareils. Je vous dy encore un coup, respondit Carmelin, que je ne croiray point qu’un cyprez jouë du violon que je ne le voye. Il y a un remede à tout cecy, repliqua Lysis, fais toy arbre, et tu verras toutes les merveilles de nos semblables. Pleust à Dieu que tu le voulusses estre, et que tu fusses planté à costé de moy, afin de nous desennuyer tousjours par de beaux entretiens. Il y en a assez d’autres alentour de moy, mais ils ne parlent point, et s’il y a des demy dieux, ou des demy deesses sous leurs escorces, il faut qu’ils soient de bien mauvaise humeur. Si l’on pouvoit estre arbre pour un jour seulement, reprit Carmelin, il n’en faut point mentir, je serois bien aise de l’estre, tant j’ay d’envie de sçavoir si tout ce que vous m’avez raconté est vray. Mais comment pourrois je faire pour estre de vostre qualité ? Il en faudroit parler aux dieux, repartit Lysis, et en attendant estre amoureux de quelque ingrate maistresse. Tout cela est trop long, dit Carmelin, je suis impatient. Je suis donc d’avis, reprit Lysis, que tu fasses faire un grand trou en terre, et que tu te foures là jusqu’au ventre ; il se peut faire que tes jambes germeront, et se prendront à la terre comme des racines, et puis quelqu’un de tes meilleurs amis te viendra bien arroser pour te faire fleurir. Allez chercher d’autres gens que moy, qui suivent vostre conseil, dit Carmelin, je ne veux pas pourrir tout en vie, pensez vous qu’il me feroit beau voir planté là pour reverdir ; on viendroit de cinquante lieuës à la ronde pour me considerer. J’aymerois mieux à tout hazard m’enfermer comme vous dans le creux d’un saule. Ne t’ay-je pas desja dit que je n’estois

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point dans un saule ? S’escria Lysis, ou te vais-tu forger ces chimeres ? Je n’en parleray plus, dit Carmelin : aprenez moy seulement si je pourray voir les esbatemens que vous avez la nuict, sans estre du rang des arbres. Je n’en sçay rien, repartit Lysis, car les divinitez ont des corps si subtils que les hommes ne les sçauroient remarquer : toutefois l’espreuve ne t’en coustera rien. Le maistre et le valet eurent plusieurs autres entretiens sur ce sujet, et Carmelin se proposa enfin de participer aux avantures de Lysis, s’il estoit possible. La danse, et les baisers dont il luy avoit parlé luy chatoüilloient tellement l’esprit, qu’il avoit grand desir d’estre d’une compagnie où l’on passoit si bien le temps. Mais sur tout il estoit fort charmé par la collation dont il voyoit des preuves qui luy faisoient quasi croire tout le reste. Il avoit rencontré à ses pieds la boiste de cotignac qui estoit des relicas du banquet, et bien qu’elle fust toute terreuse, il ne laissoit pas de manger tout ce qu’il y avoit dedans, et de lescher encore le bois avec sa langue. Estant attiré par ces douceurs, il s’en retourna de bonne heure chez son hoste pour mettre ses moutons à l’estable, et ayant dit que l’on ne l’attendit point à coucher, il s’en revint voir son maistre. Ils parlerent ensemble des delices futures, et Lysis disoit à Carmelin entre autres choses, que s’il le pouvoit faire enregistrer en la confrairie des deitez champestres, il sçavoit une hamadryade qui estoit bien son cas pour estre sa femme, et que si elle n’avoit le teint delicat au moins avoit elle un corps robuste et gaillard. Cela ne me viendra pas mal, dit Carmelin, car je n’ayme point ces femmes qui font tant les poupees : mais je veux qu’elle m’aporte un bon doüaire. C’est à sçavoir si ces nymphes ont quelque chose en mariage, repartit Lysis, nous en deviserons plus amplement, quand ce sera au fait et au prendre. Il y avoit long-temps que la nuict estoit venuë lors que Carmelin s’estant couché au pied de l’arbre se laissa abbattre par le sommeil, quoy que les discours de son maistre fussent fort charmans. ô que les belles avantures de Lysis se passoient en un lieu bien peu favorable pour sa gloire, et pour le profit du peuple. Il estoit en un païs si desert, que de tout le jour il n’y avoit que deux hommes qui l’avoient veu, et à ce soir cy il n’y eut personne qui ouyst les agreables discours qu’il tenoit avec Carmelin. ô que si tant de belles choses se fussent passees à une lieuë de Paris, comme à Charenton ou à Gentilly, il y eust bien eu du monde qui fust venu visiter de si rares personnages. Mais il suffisoit que nostre brave noblesse qui estoit aux environs, en eust la connoissance pour le raconter apres à ses amis. L’heure de la mascarade venuë, Lucide qui avoit tousjours esté chez Hircan, s’habilla comme la nuict precedente, et Synope,

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le cyprez, et les hamadryades aussi. Pour Anselme, Montenor, et Clarimond, on les fit habiller en dieux de riviere, de mesme qu’Hircan, afin qu’ils ne parlassent point, et qu’ils ne fussent point reconnus. Toute cette troupe de divinitez faites à la haste, monta en carrosse, et ne descendit point qu’à un demy quart de lieuë de l’endroit où estoit le saule incomparable. Le cyprez joüa du violon, et l’on le suivit en dansant. Lysis qui n’avoit garde de dormir, entendit bien tost cette harmonie, et cria vistement à Carmelin. Esveille toy paresseux, esveille toy : voyla nos nymphes qui arrivent. Prepare ton eloquence, afin que quand elles t’interrogeront, si elles te prennent pour un homme, au moins que ce ne soit pas pour un homme vulgaire. Remets en ta memoire ces lieux communs avec lesquels on a syringué de la doctrine en ton esprit, sans que tu ayes jamais estudié sur aucun ancien autheur. Carmelin fut esveillé par ces paroles qu’il entendit à demy, et son maistre apercevant desja la troupe divine, sortit allaigrement de son arbre pour se monstrer diligent à l’aller recevoir. Lucide luy venant la premiere à la rencontre, il luy fit une humble reverence, et la nymphe luy rendant le change, luy demanda comment il s’estoit porté, depuis la derniere veuë. J’ay tousjours esté fort gay, respondit Lysis, et je m’asseure que mes branchages ont esté bien verdissans, car je vivois en esperance de vous revoir bien tost, et puis il y a une bonne nouvelle, c’est que je me suis avisé que je ne suis pas saule, mais que je suis l’arbre Lysis, dont jamais l’on n’avoit ouy parler, et j’ay connu qu’il sort de moy une certaine drogue plus precieuse que l’ambre. Puis que chacun aporte icy de ses fruicts, et que vos hamadryades nous aportent de leurs serises et de leurs abricots, je suis marry que je ne vous ay aporté de ce que mon escorce jette. Vous l’eussiez fait seicher au soleil pour en faire des colliers et des bracelets. Les deitez prirent bien du plaisir à entendre son imagination, mais elles en eussent bien ry davantage, si elles eussent sçeu de quel ambre il parloit. Carmelin qui estoit alors bien estonné de voir tant de personnes inconnuës, avoit tant de peur qu’il n’osoit s’éloigner de luy, tellement que Synope l’ayant aperceu, dit à Lysis, qui est-ce que vous avez là derriere vous ? Cher frere. Qui seroit-ce ? Respondit Lysis, ne voyez vous pas que c’est mon ombre, et que la lune luit fort maintenant ? Nullement, dit Synope, je sens icy la chair fraische. Nous sommes trahies. Voila un mortel, fuyons mes compagnes. En disant ces paroles elle s’enfuit, et toute la troupe la suivit incontinent : de sorte que Lysis se mit à courir apres, leur disant le plus haut qu’il lui estoit possible : où courés vous ? Cheres divinitez, arrestez vos pas ; ce n’est qu’un miserable berger que vous fuyez. Si vous ne

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demeurez ici, il aura sujet de croire, et tous les autres hommes pareillement, que vous les redoutez, puis que vous n’osez paroistre devant eux. Tous ceux qui fuyoyent s’arresterent à ces mots, et s’estans assemblez dans une prairie, ils firent semblant de s’estre asseuré le courage, et demanderent à Lysis qui estoit donc celuy qui l’accompagnoit. C’est le berger Carmelin, leur respondit-il lors que j’estois homme il estoit mon compagnon de fortune ; quand ce ne seroit qu’à cause de cela, vous le devez cherir : mais il a en outre de belles perfections. Ne feignez point de vous monstrer à luy. Junon, Venus et Pallas se monstrerent bien à Paris qui estoit un petit desbauché qui ne le valoit pas. Cet homme icy est un berger qui a l’honneur en recommendation, et pour vous dire le secret, il a desiré voir nos plaisirs nocturnes. Cette curiosité part d’un bon esprit qui ne doit pas estre frustré de son attente. Il faut exaucer ceux qui nous invoquent. Nous le recevrons en nostre compagnie pourveu qu’il soit fidelle, dit Sinope. Il le sera foy d’arbre gommeux, repartit Lysis : mais dites moy, je voy là trois divinitez que je ne connoy point. Ce sont des dieux de riviere qui sont venus avec Morin, reprit Synope, ils habitent tantost dans la Seine, et tantost dans la Marne. Lysis les salua aussi tost, et ils le vindrent embrasser un peu plus doucement que leur compagnon n’avoit fait la nuict precedente. Lucide dit alors qu’elle vouloit mener la compagnie en un lieu fort delicieux, et ayant marché la premiere, elle ne s’arresta point qu’à un quart de lieu de là. Carmelin alloit avec les autres, non sans un grand respect, et il tenoit tousjours son maistre par la jaquette de peur de l’abandonner. Comme ils furent en un pré tout quarré et si bien environné d’arbres, que c’estoit une forme de salle, le cyprés joüa des courantes, et les dieux de riviere menerent danser les nymphes. Lysis admira leur belle disposition : mais Lucide luy dit, qu’ils avoient apris à sauter avecque leurs carpes. N’y ayant point d’honneur à gagner apres eux en ce mestier là, il ne voulut danser qu’aux chansons. Carmelin fut aussi de la danse, et l’on s’y remua d’une telle sorte que l’ on lui faisoit bien trouver ses jambes. Cet exercice ayant lassé chacun, ils se coucherent tous sur l’herbe, et Lysis s’informa des avantures des nouveaux dieux de riviere. Synope lui dit qu’ils n’avoyent jamais esté hommes, et qu’il n’y avoit point eu de metamorphose en eux, mais qu’ils estoient des enfans des autres, et que toutefois ils ne parloient point. à l’instant on voulut jouër à des petits jeux ausquels ils ne furent guere propres, pource qu’il n’y en avoit point où il ne falust tousjours dire quelque mot. Ils se retirerent donc de ce divertissement, et s’amuserent à ouïr l’harmonie du luth de Morin. Carmelin qui joüoit avec les autres en estoit fort ennuyé, et il lui tardoit tant que l’on apportast la collation,

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qu’il ne fa isoit autre chose que dire à son maistre, et cette consolation quand viendra-t’elle ? Lysis importuné de cela, le voulut employer à quelque belle occupation pour luy divertir l’esprit, et ayant fait cesser le jeu du corbillon auquel on s’amusoit, il dit aux nymphes, mes belles, vous allez avoir une satisfaction incomparable de mon gentil berger ; et puis se tournant vers Carmelin il lui dit, fais une harangue au genre demonstratif à la loüange de ces nayades et de ces hamadryades, et de ces dieux aquatiques. Vous m’excuserez s’il vous plaist nostre maistre, respondit Carmelin, mes escrits ne parlent point de ces gens là. Que dis-tu ? Ignorant, s’escria Lysis, me veux tu faire recevoir un affront, ne respondant point à l’esperance que j’ ay donnée de toi ? Faut-il que mes rameaux qui ont accoustumé d’estre tousjours verds en rougissent de honte ? Viença, poursuivit-il, luy parlant à l’oreille, ne sçais tu rien où il soit parlé de quelques beautez ou des effets de l’amour ? Il le faut dire premierement à ces nymphes, et de là tu songeras à faire le panegyrique de ces dieux. Je sçay bien discourir sur la beauté, repartit Carmelin, laissez-moi faire. Que ne me parlez vous comme il faut du premier coup ? Je n’enten pas la moitié de vos noms barbares, vous ne me parlez que latin. En trois de vos mots, il y en a tousjours quatre qu’on ne peut comprendre. Carmelin ayant dit cecy, s’alla mettre un genouil en terre devant les nymphes, et leur tint ce discours. Cachez-moy vos beaux yeux, belles dames, ils me font mourir ; non ne les cachez pas, ils me donnent la vie. Si faites, car ils m’ont ravi le cœur : mais non, car si l’on me les ravissoit, on me raviroit aussi l’ame. Voila ce qui est au premier chapitre de mon recueil, et il y a au second. ô beaux yeux, vous n’estes point des yeux, mais des soleils. Soleils non, mais des dieux : mais comment estes vous dieux, puisque vous me faites mourir ? Ha ! Je voy que vous estes des yeux en essence, des soleils en beauté, et des dieux en pouvoir, qui n’estes descendus en terre que pour me faire souffrir. Je voudrois bien en sçavoir d’avantage, pour dire encore à ces hommes à la grande barbe : mais je croy qu’il n’y a point de livre qui parle d’eux, et puis il se peut faire qu’ils sont aussi bien sourds que muets. Retire toy de là, si tu veux tenir des discours si impertinens, s’escria Lysis, il est bien besoin que tu nous parles de ton recueil. Faloit-il aussi que tu fusses si peu respectueux que de parler à des deesses comme si tu estois amoureux d’elles ? Pourquoy ne le seroit-il pas ? Repartit Lucide, on ne le desdaignera point : nous luy donnons pour maistresse la plus grande des hamadryades. Je vous en rends grace pour lui, dit Lysis, il taschera de meriter cette faveur ; tenez le pour excusé, s’il vous semble qu’il ait fait quelque sottise : car la splendeur de vos beaux visages l’esbloüit tellement, qu’il en est tout hors de soi-mesme.

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Lucide regardant alors Lysis, s’avisa qu’il n’avoit plus ce beau bonnet que l’on lui avoit baillé. Elle lui en demanda le sujet, et lui dit qu’il estoit fort peu soigneux de sa santé. J’ay desja dit que j’avois le corps impassible, repartit Lysis, et au reste j’ay negligé vostre beau couvercle, parce que j’ay songé qu’en tous les tableaux des dieux je n’en ay jamais veu pas un qui eust un chapeau, si ce n’est Mercure qui en porte un pour marque de sa dignité : et quant aux heros et aux hommes illustres, je les ay aussi tousjours veus nue teste, excepté quelques uns à qui l’on donne un casque, mais cela ne veut rien dire, ils n’en portoient qu’aux combats. Ces considerations eussent long temps duré, si Syno pe ne fust venu dire que c’estoit assez devisé, et qu’il faloit faire collation. Carmelin lui donna mille loüanges en soi-mesme pour son profitable avis, et les hamadryades tirerent de leurs paniers force bonnes choses qu’elles avoient aportées, et les estallerent sur l’herbe verte qui servoit de nappe. Le dieu Morin s’approcha de Synope, et sans que Lysis s’en aperceust lui dit quelque chose à l’oreille. Au mesme instant Carmelin receut des mains de son maistre une aisle de poulet d’Inde froid qu’il deschiroit desja avec ses doigts, sçachant que les mains ont esté faites devant les cousteaux : mais comme il en pensoit porter un morceau à sa bouche, Sinope luy retint le bras. Tout beau, berger, luy dit-elle, il ne vous est pas encore permis de manger avec nous. Il faut que nous vous lavions auparavant dans l’une de nos fontaines. à quoy songe Lysis de vous donner vostre portion ? Il nous alloit bien mettre en peine. Il nous eut falu aller vers le dieu Pan, pour le prier de nous purifier. J’ignorois cette ceremonie, dit Lysis, vous me pardonnerez si j’ay failly : je n’ay jamais leu ce que vous dites dans aucun poëte. Toutefois il le faut bien croire, et il n’y aura point de danger de bien baigner Carmelin ; cela ne nuira point à sa santé. Carmelin songeoit qu’il seroit fort aise d’estre lavé par de si belles dames, mais il eust voulu que c’eust esté tout à l’heure, afin de pouvoir collationner avec les autres, et il ne voyoit point que l’on se depeschast pour ce faire. L’on luy avoit osté la viande qu’il tenoit, et l’on ne cessoit de manger d’un tel apetit, que tout devoit estre bien tost expedié, ce qui luy faisoit bien mal au cœur. Le repas des divinitez finy, Synope treuva qu’il estoit temps de l’aller baigner, et fit mettre tous les autres en train : mais il respondit tout en colere, que cela estoit inutile, puis qu’il n’y avoit plus rien à manger. Synope luy repartit que ce seroit autant de fait pour une autre nuict qu’il les viendroit voir ; et puis Lysis s’en vint luy dire tout bas qu’il allast où l’on le vouloit mener, et que ce seroit un moyen de voir les grottes des nayades où il avoit tant desiré d’aller. Carmelin le croyant chemina librement avec ces belles deitez : mais

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comme il fut au ruisseau de la fontaine de Lucide, Synope dit à Lysis, vous n’avez que faire d’assister à nos mysteres, et puis il est temps de vous en retourner ; voyla Morin et deux autres dieux de riviere qui nous veulent quiter, allez vous en avec eux. Lysis qui avoit grand desir de voir leurs ceremonies pour estre des initiés en la science divine, estoit fort fasché de les quiter. Neantmoins il falut qu’il s’en allast avec Morin et les deux autres dieux qui estoient Anselme et Clarimond. Cependant Synope, Lucide, Montenor, les hamadryades, et le cyprez, prirent Carmelin par les pieds et par la teste, et le plongerent dans l’eau tout habillé, en un certain endroit qui estoit assez creux. Il ne treuvoit pas tant de plaisir à cela comme il s’en estoit imaginé : mais ce fut bien pis, lors que le cyprez luy dit qu’il faloit qu’il se mist tout nud. Quand il eut osté son pourpoint et son haut de chausse on l’atacha par les bras à un saule qui estoit sur le rivage, comme si cela eust esté de la ceremonie. L’on lui retroussa sa chemise, et l’on lui donna tant le foüet avec des branches d’ozier, qu’il ne cessoit de crier misericorde, et disoit des injures à toute la compagnie : mais Lucide lui aprit que l’eau n’estoit pas capable de le nettoyer, et qu’il avoit un mauvais sang qu’il faloit faire sortir de son corps à coups de foüet, pour le rendre si pur, qu’il fust digne de converser avec les deitez. Toute cette troupe luy ayant bien fait du mal, s’en retourna au rendez-vous le laissant là attaché. Lysis estant desja arrivé vers le lieu où estoit son arbre prit congé des deitez aquatiques, qui luy dirent adieu par signes des mains et par reverences. Comme ils l’eurent quité il fut estonné merveilleusement, car il ne trouvoit plus son sejour, bien que l’aurore parust, et qu’il fist assez clair. Hircan voulant esprouver s’il y avoit moyen de luy oster sa fantaisie, avoit mis ordre que pendant son absence, l’on coupast son saule jusqu’à la racine, et que l’on l’emportast dans une charrette. Outre cela l’on avoit si bien couvert le lieu de terre qu’il ne paroissoit point qu’il y en eust jamais eu un. Lysis cherche par tout, et son cerveau creux à bien dequoy resver en cét accident. Toutefois quoy qu’il ne vist plus son bois, il s’imaginoit encore estre arbre, et oyant venir quelqu’un il se planta à peu pres sur la place où avoit esté le saule, et pour ne rien faire devant les hommes qui contrevinst à sa nature, il haussa les bras et escarquilla les doigts, comme si c’eussent esté des branches. Hircan luy aparut alors avec le mesme habit noir qu’il avoit quand il le delivra du peril où il estoit chez Oronte. ô arbre, luy dit ce magicien, je veux que desormais tu sois homme. Il n’est pas en ton pouvoir de le faire, repartit Lysis : ce sont les grands dieux qui m’ont metamorphosé.

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Les plus grands dieux sont de petits nains en puissance aupres de moy, reprit Hircan, et je te vay monstrer la force de mes charmes. En disant cela il fit un cercle autour de luy, avec une baguette qu’il avoit en main, et puis il leut force mots barbares dans un gros livre qu’il tenoit. Je voy bien qu’il faut que je redouble mes enchantemens, dit-il apres à Lysis, car tu és si opiniastre que tu y resistes. Que veux-tu faire, luy respondit il ; desires tu me priver de tout bien ? Laisses moy en paix. Tu ne connois pas ce qui t’est propre, repartit Hircan : tout à cette heure il faut que tu sois homme, malgré le ciel, la terre ; et les enfers ; et puis que tu ne veux pas sortir de ton esc orce, pour venir à moy, je m’en vay faire abattre ton bois par les vents. Tu seras privé de ta demeure, et tu verras comme je puis commander à toutes les puissances du monde. ô vous roys de l’air et balais de la terre (continua-t’il en renforçant sa voix) vents qui soufflez l’un d’un costé, et l’autre d’un autre, à sçavoir du septentrion et du midy. ô vous Boree, et Auster, je vous conjure par les pantouffles du destin, les vieilles gregues de Saturne, et la chaire percee de Proserpine, et par tout ce qui est encore de plus venerable et de plus auguste dans le monde, que vous ayez à souffler contre cét arbre, et à me l’abattre de telle sorte, qu’il en perde sa vigueur, et que je luy puisse faire changer de forme. Dés que le magicien eut proferé ces paroles, voyla deux drosles vestus de plume qui arrivent. Il ne leur eut pas si tost dit, ô vents, faites vostre charge, qu’ils commencerent à souffler l’un d’un costé et l’autre d’un autre contre Lysis avec des soufflets qu’ils tenoient. Ils avoient des joües enluminees qu’il sembloit qu’ils enflassent en mesme temps pour souffler aussi de leurs bouches à reposees. Leur action avoit tant d’effect sur l’imagination de Lysis, qu’il croyoit qu’ils luy fissent de la violence, et comme s’il eust esté fort esbranlé tantost il se panchoit d’un costé, et tantost de l’autre, et tenoit ses pieds attachez à la terre le plus ferme qu’il luy estoit possible. Enfin apres avoir bien resisté, le vent du septentrion souffla avec une telle vehemence, qu’il s’imagina qu’il luy faloit ceder, de sorte qu’en estant tout espouvanté, il se laissa choir à terre. Aussi tost les vents s’enfuyrent, mais plustost s’envolerent, et le magicien ayant fait une invocation à toutes les puissances de l’univers, alla verser l’eau d’une phiole qu’il tenoit sur la teste de Lysis, et puis il luy jetta de la poussiere. ô arbre (dit-il en mesme instant) je veux que mes charmes surmontent le pouvoir des dieux, et je te rends dés maintenant la forme, et la nature d’homme, qu’ils t’avoient ostee. Leve toy, je te le commande. Lysis se leva soudain : mais comme

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il pensoit parler au magicien il s’en alla si viste, qu’il ne remarqua point de quel costé il avoit tourné, et puis il se treuva si estonné qu’il ne pouvoit le suivre. Hircan estant arrivé au lieu où toute sa compagnie l’attendoit dans son carrosse, y monta aussi, et s’en retourna chez luy. C’estoit Anselme et Clarimond qui s’estoient desguisez pour faire les vents : mais bien qu’ils eussent eu beaucoup de plaisir à voir les postures de Lysis, ils regrettoient de n’avoir pu voir aussi celles de Carmelin, lors qu’on l’avoit tant foüetté. Synope et Lucide en firent un long recit qui fut fort agreable, et quo y que chacun eust veillé si long-temps, personne ne voulut aller dormir : on aymoit mieux retourner vers Lysis pour sçavoir en quel humeur il pouvoit estre. Les fantaisies qui luy avoient troublé le cerveau estoient alors dissipees, et s’estant regardé de tous costez, il crut que veritablement il estoit homme, de sorte qu’il s’en retourna chez son hoste, où ayant treuvé son chapeau et sa houlette, il s’en equipa comme il avoit tousjours esté, et ayant apellé son chien, qui dormoit sous une porte, il luy fit beaucoup de feste. Il fit sortir son troupeau de sa bergerie, et le mena paistre aux champs, se croyant obligé de reprendre son premier exercice.