Le Bohême (Guillemot)/01

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A. Le Chevalier (p. 7-16).

LE BOHÊME




INTRODUCTION.




LE BOHÊME D’AUTREFOIS.



Bohême est un mot vieilli que nous eussions voulu éviter ; non point précisément parce qu’il a vieilli, mais parce qu’il ne s’applique plus qu’imparfaitement au groupe de Parisiens dont nous entreprenons de décrire les mœurs et d’esquisser les silhouettes.

Bohême est un mot du vocabulaire courant de 1840, Dans le langage d’alors, — il est synonyme d’artiste ou d’étudiant, viveur, joyeux, insouciant du lendemain, paresseux et tapageur.

Mürger a dit le dernier mot sur cette bohème des étudiants et des artistes. Il l’a montrée sous des couleurs riantes. Il lui a donné de l’esprit et du cœur, voire du caractère. Il l’a faite sympathique.

Sympathique elle nous apparaît en effet. Honnête au fond et le cœur sur la main, comme on dit.

Ses vices vus de loin et à travers le prisme du conteur sont des vices aimables. Sa paresse est insouciance. Ses petites indélicatesses (il en commet parfois !) sont farces pures.

LE BOHÊME D’AUTREFOIS


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La Grisette allait au béret le plus éclatant (p. 12)

Le Bohême de 1840 se moque de ses créanciers, tire des carottes à son paternel, et nous prenons parti pour lui contre le paternel et contre les créanciers.

Il est si jeune ! Il faut bien jeter sa gourme ! Ce bohême-là, le bohème de la légende pourrions-nous dire, est mort et bien mort. — A-t-il existé réellement ? J’ai entendu affirmer que non. — Quoi qu’il en soit, dans tout Paris, à l’heure qu’il est, vous n’en trouveriez pas un seul exemplaire qu’on pût certifier conforme.

Tous les ans, au commencement de l’année scolaire, la province nous envoie des jeunes gens qui, par souvenir de ce qu’ils ont lu ou entendu raconter (on a toujours un oncle ou un cousin qui vous dit : De mon temps, nous faisions ceci, nous faisions cela ! ) tentent de ressusciter l’étudiant chevelu, débraillé, culotteur de pipes, du gouvernement de juillet. Mais le milieu ambiant n’est plus favorable à l’épanouissement de cette sorte de fantaisistes.

Les petits gandins, qui, autrefois, eussent à peine osé montrer leurs gants gris-perle et leur raie sur le milieu de la tête, ont envahi le pays latin, et l’on cause du prochain steeple-chase jusque dans la cour de l’école de droit.

Le Bohême, à son tour, est isolé, mal vu… Autrefois, la grisette allait au béret le plus éclatant, au gilet le plus extravagant de coupe et de couleurs, aux plus longs cheveux, au plus criard, au plus dégingandé, au plus pittoresque ; aujourd’hui l’espèce qui l’a remplacée va au mieux mis — au plus sérieux.

Et ce n’est pas seulement la femme qu’il faut accuser de ce revirement ; tous, nous en sommes venus à mesurer la valeur d’un homme à la quantité d’or qu’il a dans son porte-monnaie.

On n’a plus d’indulgence pour les besogneux !…

« Pauvreté n’est pas vice,  » disait-on autrefois ; nous avons ajouté à ce vieux dicton l’appendice peu charitable : « mais c’est un grand défaut. »

Nous ne rions plus, sous aucun prétexte, de l’homme qui tire le diable par la queue.

Le créancier ne se laisse plus attendrir par un bon mot.

Le fournisseur est sur la défensive…

Toutes ces choses, et d’autres encore, ont désarçonné le Bohême. Sa verve s’est éteinte ; son esprit s’est envolé. Il était brillant, il est piteux.

Le Bohême de Mürger n’est plus.

Mais nous avons cru devoir retenir l’étiquette, — comme, en vue de la clientèle, on conserve une vieille enseigne bien connue.

Le lecteur, nous l’espérons, viendra à l’enseigne « Le Bohème », Peut-être eût-il hésité à venir à l’enseigne « Les Irréguliers », qu’un instant nous avons songé à accrocher au-dessus de notre petit livre.

Irréguliers, cela disait pourtant assez bien la chose. C’est en effet la bande innombrable des irréguliers que nous allons faire défiler sous vos yeux.

Tous ceux dont l’existence est un problème, réfractaires à toute discipline sociale, parasites vivant sur la société, poseront successivement devant nous.

Tout ce qui vit d’expédients, du haut en bas de l’échelle, — j’entends d’expédients qui ne tombent pas sous le coup de la police correctionnelle, — rentre dans notre programme.

Quelle liste, si nous pouvions les citer tous individuellement ! Et pensez-vous que vingt volumes comme celui-ci suffiraient à la besogne !…

Aussi procéderons-nous par groupes, par types et par séries… Ce qui nous permettra de tout dire à peu près, sans oublier ni froisser personne.