Le Bois dormant

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Poésies complètesLibrairie Plon (p. 61-186).



LE BOIS DORMANT


À la mémoire de ma mère
Ch. L. G.


À Anatole Le Braz.


 
Vois. Un ciel cuivré d’automne
Et, sous ce ciel presque roux,
Un bois léthargique et doux,
Des fleurs, et la mer bretonne.

Les fleurs vont mourir ; le bois
Est gardé par une fée.
Mais une plainte étouffée
Déchire l’ombre parfois :


La mer ! Sous sa rauque haleine,
Le bois chante sourdement.
— Mon cœur est ce Bois dormant :
Écoute chanter sa peine.


RONDES ET CHANSONS


À Anatole France.


CHANSON PAIMPOLAISE


À Maurice Barrès.


Les marins ont dit aux oiseaux de mer :
« Nous allons bientôt partir pour l’Islande,
Quand le vent du Nord sera moins amer
Et quand le printemps fleurira la lande. »

Et les bons oiseaux leur ont répondu :
« Voici les muguets et les violettes.
Les vents sont plus doux ; la brume a fondu :
Partez, ô marins, sur vos goélettes.


« Vos femmes ici prieront à genoux.
Elles vous seront constamment fidèles.
Nous voudrions bien partir avec vous,
S’il ne valait mieux rester auprès d’elles.
 
« Nous leur parlerons de votre retour ;
Nous dirons les gains d’une pêche heureuse,
Et comment la nuit, et comment le jour,
Comment votre cœur bat sous la vareuse.
 
« Et nous les ferons renaître à l’espoir,
Tandis que, les yeux tournés vers le pôle.
Elles s’en viendront, au tomber du soir.
Pleurer deux à deux sur les bancs du môle. »


ROMANCE SANS PAROLES


Fraîche et rieuse et virginale,
Vous m’apparûtes à Coatmer,
Blanche dans la pourpre automnale
Du soleil couchant sur la mer.

Et la mer chantait à voix tendre
Et, des terrasses du ciel gris,
Le soir penchait ses yeux de cendre
Sur les palus endoloris.

 
Et je crois que nous n’échangeâmes
Ni baiser vain, ni vain serment.
Le soir descendait en nos âmes,
Et nous pleurâmes seulement.


NOVEMBRE


À Daniel de Venancourt.


Je suis revenu seul par Landrellec. Voici
Qu’au soir tombant l’ajonc s’est encore épaissi
Et qu’à force d’errer dans le vent et la brume,
Si tard, sous ce ciel bas fouetté d’une âpre écume,
Et d’entendre à mes pieds sur le varech amer
Toujours, toujours ce râle obsédant de la mer,
Et de voir, quand mes yeux retournaient vers la côte,
Des peurs sourdes crisper la lande épaisse et haute
Et la brume flotter partout comme un linceul,
J’ai senti que mon mal n’était pas à moi seul
Et que la lande avec ses peurs crépusculaires.
Et qu’avec ses sanglots profonds et ses colères

La mer, et que la nuit et la brume et le vent,
Tout cela s’agitait, souffrait, était vivant,
Et roulait, sous la nue immobile et sans flamme,
Une peine pareille à la vôtre, mon âme.


LE PASSANT


À Jean Psichari.


L’amour ne chante pas ; il ne sourit jamais,
Ni le matin, quand l’aube argente les sommets,
Ni quand l’ombre, le soir, s’épanche des collines,
Ni quand le rouge été flamboie à son midi
Et du brouillard qui dort dans l’éther attiédi
Perce et dissipe au loin les pâles mousselines.

L’amour ne chante pas ; l’amour ne sourit pas.
Il vient comme un voleur de nuit, à petits pas,

Retenant son haleine et se cachant des mères.
Il connaît que nul cœur n’est ferme en son dessein
Et qu’on ne dort jamais qu’une fois sur le sein
Vêtu par nos désirs de grâces éphémères.

L’amour ne chante pas, ne sourit pas. Ses yeux,
Brûlés de trop de pleurs, sont lourds de trop d’adieux
Pour croire qu’ici-bas quelque chose persiste.
Nul ne sait quand il vient, ni comment, ni pourquoi,
Et les cœurs ingénus qu’emplit son vague effroi
L’attendent qu’il est loin déjà, le Passant triste !


ÉVOCATION


Pour évoquer les jours défunts
Il m’a suffi de quelques roses :
J’ai respiré dans leurs parfums
Tes lèvres closes.

Je sais des jasmins d’occident
Aussi veloutés que ta gorge ;
Tes cheveux blonds sont cependant
Moins blonds que l’orge.


Les violiers ont pris tes yeux ;
Ton rire a passé dans la brise,
Ton joli rire insoucieux
Qu’un sanglot brise ;

Et les immortelles de mer,
Qui s’ouvrent dans les dunes blanches,
Ont la senteur de miel amer
Qu’avaient tes hanches…

Et c’est toi toute, gorge et front.
Vieillis, pâlis, languis, qu’importe ?
L’aube a des lys qui me rendront
Ta beauté morte.


RONDES


À Frédéric Plessis.


I


 
Tes pieds sont las de leurs courses.
Voici le temps des regrets.
L’automne a troublé les sources
Et dévêtu les forêts.
 
Toutes les fleurs que tu cueilles
Meurent dans tes doigts perclus.
Comme elles tombent, les feuilles,
Au bois où tu n’iras plus !


L’automne, hélas ! c’est l’automne.
Songe aux longs soirs attristants.
Là-bas, en terre bretonne,
Les glas tintent tout le temps.

Ils tintent pour l’agonie
Des fleurs que tu préférais.
Ah ! ta moisson est finie !
Voici le temps des regrets…


II


Couche-toi devant ta porte.
Voici le temps des adieux.
Ecoute au ras de l’eau morte
Siffler les tristes courlieux.
 
Ils traînent leurs ailes brunes
Et leur long corps efflanqué
Sur la torpeur des lagunes
Entre Perros et Saint-Ké.


Mais demain, ce soir peut-être,
Tous ces longs corps amaigris,
Tu les verras disparaître
Un par un dans le ciel gris.

O l’amère parabole !
Éteignez-vous, pauvres yeux !
Les courlis gagnent le pôle :
Voici le temps des adieux…


PAPILLONS DE MER


À Pierre Laurent.


 
On les voit s’en venir en bandes,
À la prime aube, tout le long,
Le long des palus et des landes,
 
Glissant de-ci, de-là, selon
Leur humeur folâtre et changeante.
Et tout bleus dans le matin blond.


Ô les dunes que l’aube argente !
Les genêts fleuris qu’un par un
Frôle leur aile diligente !
 
Et, là-bas, couchés dans l’embrun,
Sous leur fourrure d’algues lisses,
Les lourds rochers de granit brun !
 
C’est l’heure pleine de délices,
L’heure où s’épanche en larmes d’or
La rosée au fond des calices ;

Et c’est l’heure, plus douce encor,
Où le premier flot monte et lèche
Vos pieds blancs, grèves de l’Armor.
 
La brise du large est si fraîche !
Il fait si doux, si bon, là-bas
Où les courlis sont à la pêche !
 
Et voilà, sans autres débats,
Nos lutins partis en maraude
Du côté d’Erech ou de Batz.

 
Longtemps sur la mer d’émeraude,
Ainsi que des bleuets ailés,
Leur vol incertain tremble et rôde.

Mais ceux qu’une lame a frôlés
Sentent bientôt l’éclaboussure
Alourdir leurs corps fuselés.

Même au temps où juillet azure
Ses remous et ses tourbillons,
La mer est changeante et peu sûre.

Déserteurs des calmes sillons,
Vous êtes pareils à mes rêves.
Papillons bleus, ô papillons !

Luise quelque aube aux clartés brèves
Penchant ses yeux meurtris et doux
Sur le glauque miroir des grèves,

C’est assez pour eux et pour vous :
Leur cavalcade trébuchante
Coupe l’infini de bonds fous.


Ils vont ! Ils vont ! La vague chante
Sous leur essor aventureux…
Papillons de la mer méchante,

j’ai peur pour vous, j’ai peur pour eux !


LA COMPLAINTE DE L’ÂME BRETONNE[1]


À Henry Mauger.


 
Sur la lande et dans les taillis,
Cueillez l’ajonc et la bruyère,
Doux compagnons à l’âme fière,
Ô jeunes gens de mon pays !

*
* *

Quand du sein de la mer profonde,
Comme un alcyon dans son nid,

L’Âme Bretonne vint au monde
Dans son dur berceau de granit,
C’était un soir, un soir d’automne,
Sous un ciel bas, cerclé de fer,
Et sur la pauvre Âme Bretonne
Pleurait le soir, chantait la mer.
 
Fut-ce mégarde chez les fées
Ou qu’au baptême on ne pria,
Blanches et de rayons coiffées,
Urgande ni Titania ?
Il n’en vint, dit-on, qu’une seule,
Aux airs bourrus de sauvageon,
Qui froissait dans ses mains d’aïeule
Des fleurs de bruyère et d’ajonc.

Misère (ainsi s’appelait-elle)
Allait nu-tête et pieds déchaux ;
Mais ce n’est pas sous la dentelle
Que battent les cœurs les plus chauds
Et, se penchant sur la pauvrette.
Qui grelottait, blême et sans voix,
Vivement à sa collerette
Elle piqua la fleur des bois.


La fleur embaumait comme l’ambre,
— L’ambre, le musc ou le benjoin, —
Si bien qu’au mitan de novembre
On aurait dit le mois de juin.
Mais tout là-bas, sur la mer grande,
Le vent guettait comme un voleur,
Et Misère, de sa guirlande,
Détacha la seconde fleur.

Et depuis lors nulle menace
N’a prévalu contre l’enfant :
L’ajonc, c’est la Force tenace
Qui se bande et tient tête au vent ;
Et la bruyère, dont s’embaume
Le pur cristal des nuits d’été,
C’est le mystique et tiède arôme
De la divine Charité…

*
* *

Doux compagnons à l’âme fière.
Debout au seuil des temps nouveaux,
Dans vos pensers, dans vos travaux,
Mêlez l’ajonc à la bruyère.


NOËL DE MENDIANTS[2]


À Léon Durocher.


Salut et joie à ceux d’ici !
Congédiez votre souci,
Maîtres, serviteurs et servantes.
Femmes, c’est assez de travaux ;
Pendez au mur les écheveaux
De laine et de chanvre nouveaux ;
Arrêtez-vous, ô mains savantes.

Jésus est né ! Jésus est né !
Ô jour à jamais fortuné !
Chrétiens, en ce jour délectable,
Est-il quelqu’un, prince ou manant,
Qui ne tressaille en apprenant
Que l’Homme-Dieu, minuit sonnant,
Est descendu dans une étable ?

Nous sommes pauvres comme lui ;
Mais sur nous son étoile a lui,
Si douce qu’il n’en faut plus d’autres.
Nos houseaux sont tout décousus.
Ah ! que de maux nous avons eus !
Mais c’est parmi nous que Jésus
Élira demain ses apôtres.

Chrétiens de l’Arvor, bonnes gens,
Il faut aider les indigents.
Nous ne demandons pas grand’chose :
Un peu de viande, un peu de pain,
Trois noyaux avec un pépin
Et, pour fleurir notre aubépin.
Un bout de ruban vert ou rose.

Jésus en échange, chrétiens.
Vous accordera pour soutiens

Trois garçons à mine prospère ;
L’un sera pape et l’autre roi,
Et quant au troisième, je croi
Qu’à défaut de galons d’orfroi
Il aura les yeux de son père.


SUR UN LIVRE BRETON


À Henry Eon.


 
Tel que ces fines cassolettes
Des bazars de Smyrne et d’Oran,
Où court en minces bandelettes
Une sourate du Coran :

Du sachet vidé sur la flamme
Montent des parfums floconneux,
Subtils et pervers comme l’âme
Du vieux pays qui dort en eux.


Tel, en sa grisante fragrance,
Votre livre, ami, m’a rendu
Groix, Trégastel, la molle Rance
Et les joncs roses du Pouldu.
 
La mer s’éveille au long des cales.
Voici Saint-Pol, Vannes, Tréguier,
Les pâles villes monacales ;
Roscoff assis sous son figuier ;

Et Morlaix, la vive artisane ;
Guingamp, qui, fidèle à son duc,
Montre maint coup de pertuisane
Aux trous de son manteau caduc ;

Penmarc’h, désolé par Brumaire ;
Auray la sainte ; Erg au flot blanc,
Et Lannion, qui fut ma mère
Et que mon cœur nomme en tremblant…
 
Ô genêts d’or de Lannostizes !
Les sources sanglotent. Là-bas,
J’entends frémir sur les cytises
Les abeilles du Bourg-de-Batz.

 
Et c’est ton âme triste et douce,
Toute ton âme, ô mon pays,
Qui pleure ainsi parmi la mousse
Et chante ainsi dans les taillis.


DÉDICACE


À l’auteur du Livre de la Payse,
André Theuriet, en lui adressant
la Payse.


Maître très cher, s’il vous plaît,
Écoutez ma patenôtre.
Voici ma « Payse » : elle est
Bien peu digne de la vôtre.

Celle que chantaient vos vers
Eut les forêts pour marraines
Et gardait dans ses yeux verts
La fraîcheur des eaux lorraines.


Ce qu’en elle nous aimons,
C’est la sœur et c’est l’amie :
Au milieu des goémons
La mienne s´est endormie.
 
Je me suis longtemps penché
Sur son tragique visage :
L’aile noire du péché
L’avait frôlée au passage.

Et mes yeux, mes tristes yeux,
Retrouvaient dans sa prunelle
La muette horreur des lieux
Que baigne une ombre éternelle.

C’est une âme d’occident,
Farouche, intraitable et prompte.
Considérez cependant
Qu’elle est morte de sa honte.
 
Elle est morte au temps d’avril…
Vous oublierez tout le reste,
Maître aimé chantre viril
De la forte vie agreste,


Et vos doigts levés feront,
Quand tout espoir l’abandonne,
Indulgemment, sur son front,
Le doux signe qui pardonne.


À LA VALLÉE-AUX-LOUPS[3]


Pour Louis Tiercelin.


Vallée-aux-Loups, frais ermitage
Qu’élut un jour Chateaubriand,
Son grand cœur est resté l’otage
De ton décor simple et riant.

Sous les tulles des soirs d’octobre,
Par les clairs matins orangés,
Il aimait pour leur charme sobre
Ces ciels imprécis et légers,


Ces pelouses, ces bois, la sente
Qui verdit sous leur frondaison,
Et Paris, cuve éblouissante,
Fumant au loin sur l’horizon.
 
C’était de toutes ses demeures,
Celle qu’il préférait, le nid
Qui se ferma pour quelques heures
Sur son vol ivre d’infini.
 
L’aigle avait replié son aile :
Un chaste amour avait soudain,
Dans l’âpre et rigide prunelle,
Fondu la glace du dédain.
 
À Combourg, sur les landes rases,
Plane encor son génie amer,
Et le lamento de ses phrases
Roule parmi le vent de mer.
 
Il ne fut ici que tendresse :
Le granit s’était animé.
Et, sur son antique détresse.
Tout un printemps avait germé.

*
* *

 
Vallée-aux-Loups, frais ermitage
Qu’élut un jour Chateaubriand,
Son grand cœur est resté l’otage
De ton décor simple et riant.
 
Et c’est pourquoi nos mains pieuses,
Tressant des fleurs pour ton fronton,
Mêlent ces tendres scabieuses
Au symbolique gui breton.


LE BANDEAU NOIR


À Camille Vergniol.


C’est un pays battu des vents, mordu des lames,
Où des vols d’échassiers tournent dans le ciel gris,
Cependant que, la gaffe au poing, guettant le bris,
Droites sur l’horizon, veillent d’étranges femmes.

Le soir tombe : on entend un bruit lointain de rames.
Des christs hâves dans l’ombre ouvrent leurs yeux meurtris ;
Et voici qu’autour d’eux, sur les joncs défleuris,
S’abat en gémissant le morne essaim des Âmes.


C’est Penmarc’h. Aux fils d’or de leur bonnet collant
Les fermières d’Argoll ont pris plus d’un galant ;
Tréguier vante à bon droit sa coiffe épiscopale ;
 
Le lin vierge sied seul aux filles du Moustoir :
Là-bas, où le Goayen élargit son flot pâle,
Les guetteuses de bris ceignent un bandeau noir.


RECLUSE


Hélas ! Pourquoi nos cœurs se sont-ils détrompés ?
Vos cheveux blonds, voilà qu’on vous les a coupés ;
Votre bouche est pareille aux roses défleuries,
Et vos yeux, vos yeux froids comme des pierreries,
Vous ne les levez plus de votre chapelet.
Dans le cloître lointain où Dieu vous appelait,
Sous la lampe du chœur, pâle et mystique étoile,
Vous avez prononcé les vœux et pris le voile ;
Christ vous est apparu dans sa gloire d’Époux,
Et le terrestre rêve est achevé pour vous.


Adieu ! Ce triste cloître aux verrières disjointes,
Avec ses buis fanés pendant au bout des pointes,
Ses dalles, ses murs blancs et son austérité,
Il vaut le monde, il vaut le monde en vérité !
Mais moi, mes pieds meurtris n’ont pu trouver leur route.
Hélas ! à tant errer leur force s’en va toute.
Ô silence du cloître ! Ô repos ! Ô douceur !
Tendez-moi votre main, secourez-moi, ma sœur !
À matines, quand l’aube argente les verrières,
Que mon nom quelquefois passe dans vos prières :
Si nul être vivant n’y doit être nommé,
Dites-le comme on dit le nom d’un mort aimé ;
Si la règle veut plus encor, docile au blâme,
Priez Dieu seulement pour le salut d’une âme
Et, sans la désigner autrement à Celui
Qui voit tout, en cette âme où nul rayon n’a lui,
Ravivez, sous l’ardeur de vos saintes pensées,
Le lys éblouissant des croyances passées !


LES VIOLIERS


Ne retire pas ta douce main frêle ;
Laisse sur mes doigts tes doigts familiers :
On entend là-bas une tourterelle
Gémir sourdement dans les violiers.
 
Si près de la mer que l’embrun les couvre
Et fane à demi leurs yeux violets,
Les fragiles fleurs consolaient à Douvre
Un royal enfant captif des Anglais.


Et, plus tard encor, je sais un jeune homme,
Venu fier et triste au val d’Arguenon,
Dont le cœur se prit à leur tiède arôme
Et qui soupirait en disant leur nom.

Ainsi qu’à Guérin et qu’au prince Charle,
Dame qui te plais sous ce ciel brumeux,
Leur calice amer te sourit, te parle
Et de son odeur t’enivre comme eux.
  
C’est qu’un soir d’été, sur ces mêmes grèves,
Des touffes d’argent du mol arbrisseau
Se leva pour toi le plus doux des rêves
Et que notre amour les eut pour berceau.

Et peut-être bien que les tourterelles
Ont su le secret des fragiles fleurs :
Un peu de ton âme est resté sur elles
Et dans leur calice un peu de tes pleurs.


PRINTEMPS DE BRETAGNE[4]


À Armand Dayot.


Une aube de douceur s’éveille sur la lande :
Le printemps de Bretagne a fleuri les talus.
Les cloches de Ker-Is l’ont dit jusqu’en Islande
Aux pâles « En-Allés » qui ne reviendront plus.
 
Nous aussi qui vivons et qui mourrons loin d’elle,
Loin de la douce fée aux cheveux de genêt,
Que notre cœur au moins lui demeure fidèle :
Renaissons avec elle à l’heure où tout renaît.


Ô printemps de Bretagne, enchantement du monde !
Sourire virginal de la terre et des eaux !
C’est comme un miel épars dans la lumière blonde :
Viviane éveillée a repris ses fuseaux.

File, file l’argent des aubes aprilines !
File pour les landiers ta quenouille d’or fin !
De tes rubis, Charmeuse, habille les collines ;
Ne fais qu’une émeraude avec la mer sans fin.

C’est assez qu’un reflet pris à tes doigts de flamme,
Une lueur ravie à ton ciel enchanté,
Descende jusqu’à nous pour rattacher notre âme
A l’âme du pays qu’a fleuri ta beauté !


TRIPTYQUE


À Rémy Saint-Maurice.


I
SUR LA ROUTE DE L’ÎLE-GRANDE


Octobre est venu :
Une route droite,
Qui file et miroite
Sur un plateau nu ;

De grises nuées,
Vers Crec’h-Daniel,
Traînant dans le ciel,
Comme exténuées ;

 
À l’angle d’un champ
Un mouton qui broute ;
Au bord de la route
Un chaume penchant.

Jusqu’à l’Île-Grande,
Pas d’autre maison :
Pour tout horizon
La lande, la lande…


II
L’ARRHÉE PARLE


Ces croupes que fouaille
Un vent forcené,
Ce sont les Méné
De la Cornouaille.

Clameurs, bonds d’effroi.
Tout en eux m’agrée :
Car je suis l’Arrhée,
Leur pâtre et leur roi.


Sur leur maigre échine,
D’Evran au Relecq,
Le vent ronfle avec
Un bruit de machine.
 
J’emplis mes poumons
De sa rauque haleine
Et pais dans la plaine
Mon troupeau de monts.


III
LE CALVAIRE


Las d’errer sans guide,
Depuis le Roudou,
Dans ce matin d’août
Brumeux et languide,
 
Nous nous allongeons
Au pied d’un Christ hâve,
Pointant, morne épave.
D’une mer d’ajoncs.


Mais cette marée
De genêt roussi
Soudain nous transit
D’une horreur sacrée.
 
Et, brusque ferveur,
La croix de détresse
À nos yeux se dresse
Comme un mât sauveur !


COUCHANT MYSTIQUE


À Jean Ajalbert.


 
On entendait chanter d’invisibles psallettes.
La mer montait. Des feux luisaient sur les coteaux.
À l’horizon, baigné de vapeurs violettes,
Le soir d’automne ouvrait ses yeux sacerdotaux.

Et raidis par l’extase à l’avant des bateaux,
Lougres au vol oblique et fines goélettes,
Les hommes d’Enez-Veur regardaient sur Men-Thos
Flamboyer dans le ciel d’étranges bandelettes.


Leurs bordages craquaient ; leurs filets étaient vides ;
Et, ployés tout le jour au bord des eaux livides,
Ils n’en avaient levé que de vains goémons.
 
Mais le soir frémissait sur leurs têtes heureuses.
Ils regardaient le ciel, la lumière et les monts
Et, sans parler, joignaient les mains sur leurs vareuses.


LITS-CLOS


À une Parisienne.


Vous m’avez montré dans votre antichambre,
Luxueux fouillis d’objets d’entrepôt,
Un grand lit de Scaër aux tons de vieil ambre,
Mué par votre art en porte-chapeau.
 
Mais les lits sculptés de Basse-Bretagne,
Même les lits-clos du temps d’Henri deux,
Dans ces nids de soie où l’ennui les gagne
Sentent comme un deuil flotter autour d’eux.


Ils n’étaient pas faits pour ces belles choses :
Un fruste artisan, dans leur bois grossier,
Tourna des fuseaux, évida des roses
Et grava son nom sur le banc-dossier.

C’était quelque pâtre, un marin peut-être,
Bloqué par l’hiver sous son toit de glui ;
L’outil, dans son poing, mordait en plein hêtre,
Et sa mère-grand filait près de lui.
 
Et, tandis qu’aux doigts de la bonne femme
S’étirait la laine ou le fil écru,
Un rêve, il est vrai, chantait dans son âme,
Mais non pas celui que vous avez cru.
 
Ni rêve d’argent, ni rêve de gloire.
D’autres, l’œil en feu, s’en allaient cueillir,
Guidés par Coulomb aux rives de Loire,
Le vert plant qui garde un nom de vieillir ;
 
Ou bien se louant pour un vil salaire
Chez quelque huchier du pays gallot,
Pliaient au canon d’un strict formulaire
Leur art ingénu, mystique ou falot.


Lui rêvait d’offrir à sa fiancée,
Pour le jour prochain qui les unirait,
Ce meuble fleuri comme sa pensée,
Comme elle accueillant, profond et discret.
 
Il l’imaginait dressé près de l’âtre,
Sous ses beaux draps blancs, rugueux et cossus,
Avec son buis vert et ses saints de plâtre,
Madame la Vierge et Monsieur Jésus.

Et de frais rideaux de souple percale
Coulaient de sa frise en plis onduleux :
C’était l’abri sûr et la bonne escale,
Le nid tiède où chante un chœur d’oiseaux bleus.
 
Ils y goûteraient une paix profonde
Dans le cadre ouvré des panneaux à jour.
Tous deux seraient là comme au bout du monde,
Isolés, perdus dans leur grand amour.
 
Quand les ajoncs d’or font craquer leurs cosses,
La graine autour d’eux s’éparpille au vent ;
Ainsi jailliraient de ses flancs précoces
Les blonds héritiers dont ils vont rêvant :

 
Rudes fillots, certe, et tous de même aune,
À qui sourirait, fleur de la Duché,
Dans son justin bleu soutaché de jaune,
Quelque jeune sœur en béguin ruché.
 
Chaque an sonnerait un nouveau baptême.
Ô muids ! Ô boudins ! Ô guadiguennous ! [5]
Mais c’est toi, bon lit, qu’après Dieu lui-même
Béniraient d’abord les heureux époux.

N’est-ce pas chez toi qu’ils ont par avance
Savouré le miel des premiers baisers,
Et n’as-tu pas vu leur double jouvence
Du même rayon dorer tes vieux ais ?

Lit de leurs vingt ans, couche parfumée,
Tu verrais aussi leur déclin pareil,
Et c’est dans ta crypte à tout bruit fermée
Qu’ils s’endormiraient du dernier sommeil.
 
Mais d’autres viendraient après eux, puis d’autres,
Surgeons vigoureux du vieux tronc penchant.
Pâtres sur leurs glés, marins sur leurs cotres.
Aucun d’eux tailleur, commis ou marchand.

 
La foi leur serait un sûr viatique,
Et l’on entendrait ainsi qu’un essaim,
Dans les longues nuits de l’hiver celtique,
Leur peuple futur frémir en ton sein.
 
Toi près du foyer, comme un patriarche,
Tu verrais passer ces fils d’un moment :
De tes flancs brunis, profonds comme l’arche,
Ils ruisselleraient éternellement.
 
Telle était, du moins, ta ferme espérance,
Et féal aux tiens, les jugeant féaux,
Tu ne pensais pas qu’aux bourgeois de France
Ils te céderaient pour quelques réaux [6].
 
C’est fait. Nos lits-clos de Scaër et de Vanne
S’en sont allés tous du pays breton :
Bétail douloureux, morne caravane,
Vers quel abattoir les conduisait-on ?

 
Hélas ! Plût à Dieu qu’une main grossière,
Jonchant de leurs blocs le pavé voisin,
Les eût d’un seul coup réduits en poussière !
L’abattoir vaut mieux que le magasin.

Il leur a fallu prendre une autre forme.
De lourds brocanteurs sans style et sans goût
Les ont rapiécés de mélèze ou d’orme
Et d’un brou menteur ont enduit le tout.

Mais, ô vieux débris, j’entends comme un râle
Dans le craquement de vos ais disjoints :
Pieux confidents de l’âme ancestrale,
Nous perdons en vous ses derniers témoins.


AR ROC’H-ALLAZ


À Jean Le Fustec.


    Près des Vieux-Étangs il y a une roche bleue, — Une roche bleue et ronde appelée la Pierre de l’Hélas.
    Et, sur cette roche-là, qui se repose un moment — En reste pour toute sa vie déjoyeux et languissant.
    Maintes fois j’ai vu voler vers l’étang, — J’ai vu maintes fois s’en venir une jeune tourterelle :



    Toute frisquette, dans sa robe d’argent clair, quand elle arrivait ; — Pleine de mélancolie, hélas ! quand elle s’en retournait.
    Sur la pierre de la Destinée elle s’était posée un moment, — Et depuis le deuil assombrissait ses prunelles.
    Cette pierre-là, pour mon malheur, avant de connaître son influence, — J’ai dans ma jeunesse reposé sur sa face…
    Et voilà, mon cher Jean, voilà comment — La joie a déserté mon âme jour et nuit.


PETITS POÈMES


À José-Maria de Heredia.


LES TROIS MATELOTS DE GROIX


À Charles Maurras.


 
C’étaient trois matelots de Groix.
Ils étaient partis tous les trois
Pêcher la sole :
Les pauvres garçons n’avaient pas
Plus de sextant que de compas
Et de boussole.

— Ah ! disait l’un, voici l’hiver !
Les hirondelles ont ouvert
Leurs ailes souples,

Et bientôt, dans le ciel changeant,
On verra les pluviers d’argent
Filer par couples.

— L’hiver ! dit l’autre, hélas à nous !
Si je vous montrais mes genoux,
C’est une plaie.
Mon pauvre corps est tout perclus,
Et du coup je ne pourrai plus
Tenir la baie.

Et le troisième repartit :
— Notre navire est bien petit,
Ô bonne Vierge,
Mais à votre église d’Auray,
Sitôt débarqué, je ferai
Cadeau d’un cierge.

Ainsi causaient parmi les flots,
Debout au vent, les matelots,
Quand une lame
Emporta le premier des trois.
Il fit le signe de la croix
Et rendit l’âme.


L’autre, en tombant du haut du mât,
Fut, avant qu’il se ranimât,
Happé dans l’ombre
Par un poulpe aux yeux de velours,
Qui tendait au ras des flots lourds
Ses bras sans nombre.
 
Il a suffi d’un humble ave
Pour que le cadet fût sauvé
Du flot barbare,
Et ce matin les bons courants
L’ont ramené chez ses parents
Dans sa gabare.


NOTRE-DAME DE PENMARC’H[7]


À Edmond Haraucourt.


Chaque année, à Noël, on prétend que la Vierge
Mystérieusement quitte son beau ciel d’or,
Et, pour rendre visite aux chrétiens de l’Arvor,
Troque son manteau bleu contre un surcot de serge.
 
Au velours élimé de son étroit justin
Nul diamant n’accroche une lueur soudaine.
Elle est vêtue ainsi qu’une humble Bigoudenne ;
La fatigue et le hâle ont défleuri son teint.


Mais l’accent de sa voix a des douceurs étranges :
Ceux qui l’ont entendu meurent de son regret.
Notre ciel était sombre et, dès qu’elle paraît,
Une allégresse emplit les sentiers et les granges.

Jésus, entre ses bras, repose. On croirait voir,
Avec son devantier d’étoffe rude et terne,
Quelque petit enfant de Penmarc’h ou d’Audierne,
Sans le feu sombre et doux qui couve en son œil noir.
 
Une aube évangélique au loin fleurit l’espace
Et, ployant le genou devant ces pèlerins,
Les hommes de l’Arvor, laboureurs et marins,
Sentent confusément que c’est leur Dieu qui passe.


MARIVÔNE


À Gabriel Vicaire.


I


 
C’est Marivône Le Guînver,
Avec ses coiffes de batiste,
C’est Marivône Le Guînver
Qui passe sa vie à rêver.

Marivônic, Dieu vous assiste
Dans l’avenir et le présent !
Marivônic, Dieu vous assiste
Votre regard paraît si triste !



Marivônic s’en va disant
Aux bateliers de la prairie,
Marivônic s’en va disant :
« N’est-ce pas l’heure du jusant ?
 
« Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,
Dans le chenal de Kerenor,
Et n’a-t-on pas vu, je vous prie,
Le vaisseau de sa seigneurie,
 
« Le beau vaisseau d’ivoire et d’or,
Avec des mâts en palissandre,
Le beau vaisseau d’ivoire et d’or
De monseigneur Hadanic-Vor ? »


II


Hélas ! le soir tombe et mêle sa cendre
Aux brouillards légers qui montent des eaux,
Et les bateliers n’ont rien vu descendre
Sur le chenal bleu bordé de roseaux.


Mais Marivônic espère quand même.
En vain le temps passe, elle attend toujours,
Et, pour faire honneur à celui qu’elle aime
On ne la voit plus qu’en riches atours.

Regardez ! Sa coiffe est toute en batiste.
Ah ! qu’elle est jolie avec son justin
Où de fins galons, couleur d’améthyste,
Courent sur la laine et sur le satin !…

Et l’année ainsi va chassant l’année.
Marivône est vieille et marche à pas lents,
Et rien n’a changé dans sa destinée,
Sinon qu’aujourd’hui ses cheveux sont blancs.



III


 
Et la voilà vieille, vieille,
Au point qu’elle n’a, dit-on,
Sa pareille
Dans aucun bourg du canton.


Ses beaux yeux n’ont plus de flamme ;
Elle tremble au moindre vent ;
Mais son âme
Est aussi jeune qu’avant,

Et sous son hoqueton jaune,
Malgré l’âge et le besoin,
Marivône
Est toujours mise avec soin.

Songez donc, si tout à l’heure
L’impatient jouvenceau
Qu’elle pleure
Débarquait de son vaisseau
 
Et s’en venait d’un air tendre,
Avec deux ménétriers.
Pour lui tendre
L’anneau blanc des mariés !


IV


Or, un jour de printemps que la brise était douce,
Le beau vaisseau parut au détour du chenal,
Le jusant vers la mer l’entraînait sans secousse
Et ses hunes baignaient dans le vent matinal.

Mais à mesure aussi qu’il approchait des berges
On voyait que ses mâts étaient tendus de deuil.
Ses sabords restaient clos et quatre rangs de cierges
Flambaient sur le tillac autour d’un grand cercueil.
 
Et dans ce grand cercueil, large assez pour deux places,
Sur des coussins d’argent, de perle et de velours,
Pâle comme les lys tombés de ses mains lasses,
Le prince Hadanic-Vor reposait pour toujours.

Marivône en silence attendait sur la grève,
Ses yeux gris avivés d’on ne sait quel éclat,
Car elle discernait maintenant qu’aucun rêve
N’a d’accomplissement sinon dans l’Au-Delà.

 
Elle portait toujours son vieux hoqueton jaune
Et, quand le noir vaisseau l’eut prise sur son bord,
À pas menus, les paumes jointes, Marivône
Alla s’agenouiller devant le prince mort.

Elle pria longtemps en fervente chrétienne,
Puis, disposant la couche où dormait son amant,
Elle étendit sa tête au chevet de la sienne,
Fit un signe de croix et mourut doucement.


LE SERMENT D’HOEL IV


À Yves Berthou.


 
Comme je n’ai pu vous celer
Le vieux péché qui me harcèle,
Ô mon âme, vous faites celle
Qui ne veut pas se consoler.
 
Et vous dites : « La bête immonde
Va revenir dans un moment
Et gâtera tout le froment
Que nous gardions pour l’autre monde.


« C’est la bête de saint Stefan,
Moitié lionne et moitié femme,
Et qui gonfle sa croupe infâme
Sous la grâce d’un sein d’enfant.
 
« Effroi des pâles cénobites,
Elle entre en eux ses crocs de fer,
Et les sept flammes de l’enfer
Tremblent au creux de ses orbites. »

Ô mon âme, me direz-vous
Si c’est par dégoût, crainte ou leurre,
Que vous n’osâtes tout à l’heure
Nommer le monstre horrible et doux ?
 
Son nom, ma chère âme, est Luxure.
Vous le connaissez bien pourtant ;
Mais je veux faire sur l’instant
Un grand serment qui vous rassure :
 
Moi, Hoël IV, prince-abbé
D’Eussa, de Sizun, de Molène,
Seigneur du bois et de la plaine,
Official de Pont-Labbé.


Je jure par le saint rosaire
Et, s’il est besoin, par la croix
Du Christ Jésus, en qui je crois
Et qui porta notre misère,

De ne laisser à mon péché
Aucun repos, aucune trêve,
Tant qu’avec la crosse ou le glaive
Je ne l’aie en terre couché.

Et quand la bête sera morte,
Lui rendant affronts pour affronts,
Alors, mon âme, nous pourrons
Clouer sa guenille à ma porte.
 
Et libres de tout souci vain,
Dans le pur enclos de délices,
Avec des mains fraîches et lisses,
Nous peignerons l’Agneau Divin.


NOËL À BORD

(RÉCIT DU CAPITAINE)
À Gustave Larroumel.


Nous avions relâché la veille à Ploumanac’h.
Aucun de nous n’avait consulté l’almanach
Et nous ne savions pas que Noël était proche.
Il ventait doux. Le ciel était comme un jardin,
Tant il y fleurissait d’étoiles, quand soudain
La Jeanne-Estève alla donner contre une roche.
 
Mais, au lieu de s’ouvrir en deux, notre bateau
Demeura là comme pressé dans un étau,
Sans pouvoir avancer ni reculer d’un pouce.

La brume à ce moment couvrit tout. Il semblait
Que nous étions cernés dans une mer de lait,
D’où montait une plainte douce…

Une plainte confuse et vague, un chant lointain
Qui tremblait sur la mer du côté de Plestin,
Comme exhalé de mille bouches clandestines.
Il approchait avec la brume et le jusant,
Si bien qu’on y pouvait distinguer à présent
Des mots bretons, mêlés de syllabes latines.


Pour être franc, je n’étais pas très rassuré :
Le vieil Eno criait déjà Miserere
Et jurait de ne plus s’attarder aux auberges.
Stanis, pauvre innocent, riait d’un rire amer,
Et soudain le brouillard disparut, et la mer
Fut pleine de clartés de cierges.
 
Il en naissait, il en surgissait de partout !
Comme on voit sur les blés les abeilles en août,
Leurs feux pâles dansaient à la pointe des lames.
Ils rayaient l’ombre avec des vols brusques d’oiseaux.
Et, tandis que leurs bonds se croisaient sur les eaux,
On entendait grossir la prière des Âmes.


Car c’étaient des noyés qui s’en venaient ainsi
Vers la ville à qui Dieu dénia sa merci,
Ker-Is, dont bruissaient les cloches sous-marines.
Trente évêques les précédaient en chapes d’or,
Chantant l’Ecce Deus et le Confiteor,
Les mains en croix sur leurs poitrines.
 
Ils passèrent si près du bord qu’en nous penchant
Nous aurions pu saisir chaque mot de leur chant.
Hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules,
Les noyés se serraient derrière eux, en troupeau,
Et les frocs goémoneux qui claquaient sur leur peau
Avaient trempé sept ans dans l’écume des houles.
 
Ils levaient tristement sur nous leurs yeux sans fond,
Leurs yeux troubles, pareils à la neige qui fond,
Et passaient, marmonnant d’étranges litanies.
Ils disaient : « Bienheureux, quand le Sauveur est né,
Ceux à qui, sur le gouffre amer, fut épargné
L’effroi des lentes agonies !

« Voici la radieuse et liliale nuit !
Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit,
C’est pour vous que l’on a dressé la sainte table

Et que luit sur l’autel le mystique ostensoir.
Venez, accourez tous par les chemins du soir
Vers le royal Jésus couché dans son étable.

« Il est là. Ses beaux yeux, sous ses cheveux bouclés,
Sont comme des bleuets éclos parmi les blés.
Entre ses frêles bras pourrait tenir le monde.
Ô vivants fortunés qu’une étoile conduit,
Voici la radieuse et liliale nuit,
La nuit en miracles féconde !

« Mais nous qui n’avons plus que nos yeux pour pleurer,
Nous qu’une fois tous les sept ans on voit errer
Sur l’abîme, perdant notre âme goutte à goutte,
Nos prières ne montent pas jusqu’à Jésus,
Et maudits sont les flancs dont nous sommes issus,
Parce qu’aucune main ne nous versa l’absoute… »
 
Ils disaient, et nos cœurs s’emplissaient de remords.
Ah ! la dure leçon que nous donnaient les morts !
C’était l’heure bénie où la terre bretonne,
Riant comme une aïeule à l’Enfant nouveau-né,
N’est que chansons, de Plouézec à Locminé.
Job murmura : « Dieu nous pardonne !


« Dieu nous pardonne ! Un voile était sur notre esprit.
Quand l’univers entier dans l’attente du Christ
Haletait, comme un corps épuisé par les fièvres,
Oh ! l’oubli révoltant ! seuls parmi les humains.
Nous n’avons pas baissé la tête, joint les mains.
Ingrats ! Aucun de nous n’a desserré les lèvres !
 
« Eno, Stanis, et vous, capitaine, jurons
De faire un grand pavois avec nos avirons
Et d’entendre la messe à la prochaine escale.
Nous hisserons l’Enfant Jésus sur le pavois
Et nous ferons le tour de l’église trois fois
Et trois fois le tour de la cale… »

Et brusquement tout disparut. L’aube avait lui.
Le vieil Eno frottait ses yeux et, près de lui,
Mes autres matelots semblaient sortir d’un rêve…
À trois heures de là nous entrions au port.
Le vent est sud-sud-est et je signe au rapport :
Pierre Mainguy, patron du sloop la Jeanne-Estève.


LE CŒUR EN DÉRIVE


À François Gélard.


 
Salaün chantait sous les deux dolents :
— Las de son stérile et morne veuvage,
Mon cœur est parti sur la mer sauvage
Avec les pluviers et les goélands.

« Prends garde ! » disaient les pluviers agiles.
Et les goélands disaient à leur tour :
« Prends garde ! La mer est comme l’amour :
N’y hasarde pas tes ailes fragiles. »



Mais, insoucieux du gouffre béant,
Mon cœur est parti vers l’Île du Rêve.
Des filles rôdaient, pieds nus, sur la grève,
Fanant les prés roux du glauque océan.

La jupe roulée autour de leurs hanches,
L’œil hardi, le pas scandé d’un refrain,
On voyait glisser dans l’herbier marin
L’éclair sinueux de leurs formes blanches.

Et, sous leurs cheveux lissés en bandeau,
Ce pas cadencé des blanches faneuses
Avivait encor leurs chairs lumineuses
Qui transparaissaient dans les flaques d’eau.

Elles étaient trois, diverses par l’âge :
Guyonne au col souple, Hervine aux cils d’or,
Et celle qui semble un lys du Trégor,
Jossé, la plus jeune et la plus volage.


Hervine, Guyonne et Jossé, — mon cœur
Savoura longtemps leur grâce divine :
Guyonne est si svelte et si blonde Hervine !
Mais ce fut le lys qui resta vainqueur.



Ah ! qu’avez-vous fait, troupe puérile,
Du fol oisillon qui venait vers vous ?
Ce cœur ingénu, ce cœur simple et doux.
Qu’allait-il, hélas ! chercher dans votre île ?

Des dragueurs passaient avec leurs chaluts.
J’ai dit aux dragueurs : « Le vent d’hiver gronde.
Que rapportez-vous de la mer profonde ?
— Rien qu’un pauvre cœur qui ne battra plus.
 
« Un pauvre cœur d’homme, un cœur en dérive.
Rencontré là-bas, devers Ouessant :
Les flots avaient l’air de rouler du sang ;
Des filles riaient, pieds nus, sur la rive.

 
« Et ce sang coulait du cœur transpercé
Et, tout en coulant de la plaie ouverte,
Ses rouges lacis traçaient sur l’eau verte
Le nom de la blanche et froide Jossé… »



Dans les landiers gris, le long du rivage,
Salaün chantait sous les cieux dolents :
— Avec les pluviers et les goélands,
Mon cœur est parti sur la mer sauvage…


LES SEPT INNOCENTS DE PLEUMEUR


À Émile Blémont.


Assis au bord de la grand’route,
Les septs innocents de Pleumeur
Ne savent pas qu’on les écoute.
 
Dans leurs prunelles convulsées
Un restant de jour tremble et meurt,
Et l’ombre tisse leurs pensées.


Pieds nus, sans chausses et sans linge,
Les septs innocents de Pleumeur
Causent, en jupes de berlinge.
 
Et le loriot, dans les chênes,
Et l’Océan, dont la rumeur
Gronde autour des îles prochaines,

S’arrêtent pour tâcher d’entendre
Les sept innocents de Pleumeur
Qui causent à voix lente et tendre,

Lente et tendre et confuse ensemble,
Comme au fond du soir endormeur
Les soupirs de l’aulne ou du tremble.
 
Mais ce qu’égrènent dans l’espace
Les sept innocents de Pleumeur
Reste ignoré du vent qui passe.

Et vainement l’homme se penche
La mer étouffe sa clameur.
L’oiseau se tapit sur la branche :


Aucun d’eux n’a compris en somme
Les sept innocents de Pleumeur,
Ni l’oiseau, ni la mer, ni l’homme,

Sauf un obscur et doux rimeur.


ÉPILOGUE


À Ludovic Halévy


PRIÈRE À VIVIANE


 
Quand tu m’es apparue au seuil de mon enfance,
Avec tes cheveux d’or et ton geste ingénu,
Déesse, il m’eût semblé que c’était une offense
D’effleurer du regard le bout de ton pied nu.
 
Mais ta voix m’appelait et ta voix est si douce
Qu’elle apaisa ma crainte et que je te suivis.
Ô les âpres sentiers qui couraient dans la brousse !
Ô les longs plateaux noirs que nous avons gravis !

Je ne voyais que toi, Déesse. Enfin les astres,
Levant leurs pâles feux dans le soir attardé,
Eclairèrent au loin un pays de désastres
Qui sonnait sous nos pas comme un tombeau vidé.
 
Un grand lac noir dormait au milieu des tourbières,
Et dans l’ombre, partout où j’enfonçais mes doigts,
C’étaient de lourds granits semblables à des bières
Et des troncs d’arbres morts taillés comme des croix.
 
Le sol était jonché de corolles flétries :
Leur âme frêle agonisait sur les coteaux,
Tandis qu’au ras des joncs glissaient dans les prairies
Les tristes oiseaux blancs des ciels occidentaux.

Alors, comme en pleurant je te cherchais dans l’ombre,
Une voix grave et tendre et pareille à ta voix,
Avec des mots soumis aux volontés du nombre,
Agita les rochers, les marais et les bois.

Elle disait : — Pourquoi ces pleurs ? Pourquoi ces transes ?
Doux ami, j’étais là ; je n’avais pas bougé.
Ne laisse plus tes yeux se prendre aux apparences :
C’est mon front seulement dont la forme a changé.


J’étais là. Cette eau noire et ces tristes ravines,
Et les bois et les monts et le ciel inclément,
Et les pâles regards des étoiles divines,
C’est moi toujours, c’est moi quand même, ô mon amant !
 
Tes yeux ne sont pas faits à ma nouvelle image,
Tu ne vois que les deuils dont est chargé mon front,
Mais un temps doit venir où tu rendras hommage
ÀA la pure beauté qu’ils te révéleront.
 
— Est-ce vrai ? m’écriai-je. Ô déesse, déesse,
Mais quel philtre secret aurait changé soudain
Le cristal de tes yeux en un lac de tristesse
Et les lys de ta joue en un morne jardin ?
 
Et comment ton beau front, élargissant sa courbe,
Eût-il d’un pôle à l’autre empli le vaste ciel ?
Comment ces bois, ces monts, ces rocs, cette âpre tourbe
Auraient-ils pu germer de tes hanches de miel ?…

J’attendis ; mais la voix ne devait plus reprendre :
Des cloches dans la brume égrenaient leurs glas sourds ;
Seules, dans l’infini noyé d’un flot de cendre.
Les sept lampes des sœurs d’Hyas brillaient toujours.


Hélas ! J’ai trop dormi sous ces tristes étoiles !
J’ai trop aimé ce ciel traversé de longs glas !
Depuis que ton beau front m’est apparu sans voiles,
Toujours le même rêve habite mes yeux las.

Les pleurs ont tant meurtri mes paupières brûlantes !
J’ai tant levé vers toi mes bras appesantis !
Tant de nuits ont passé, solitaires et lentes,
Depuis l’aube lointaine où nous sommes partis !

Souviens-toi ! La campagne était pleine de brousses…
Ah ! si c’est toi vraiment dont les mains m’ont guidé,
Donne-moi de mourir en touchant tes mains douces,
Les douces mains par qui mon cœur est possédé.
 
Et si j’ai pris pour toi quelque forme éphémère,
Je ne sais quel vain songe élevé sous mes pas,
Donne-moi de mourir en gardant ma chimère
Et de t’aimer encor, quand tu ne serais pas !…

L’ÎLE DES SEPT-SOMMEILS


PIÈCE LYRIQUE EN UN ACTE


À Emile Pouvillon.


PERSONNAGES




LA FÉE URGANDE.
LE LUTIN GWION.
L’ENCHANTEUR MYRDHYNN.
Dragueurs et Sirènes.


L’ÎLE DES SEPT-SOMMEILS




L’île de Sein, — Énez-Sun, l’île des Sept-Sommeils, — aux premiers temps de la légende celtique. Une dune roussie. L’ajonc ; la mer ; les brisants. Par l’étroite chaussée marine, une petite vieille, tassée, flétrie, se traîne. Le soir tombe : elle atteint la dune, s’arrête et embrasse désespérément le sinistre paysage.




SCÈNE PREMIÈRE


URGANDE, seule.
,


URGANDE

 
Ici la terre meurt ; ici finit ma route.
Celui que je cherchais, je ne l’ai pas trouvé.

Myrdhynn, ma force s’en va toute :
N’accable pas un cœur déjà tant éprouvé !
Hélas ! Je pèse moins dans tes mains redoutables
Qu’au vent des nuits d’hiver la paille des étables
Ou l’humble grain de sénevé.
Je t’appartiens. Je suis la cendre au creux de l’urne ;
Je suis l’agneau, toi le lion.
Ô Ténébreux, ô Taciturne,
Tu m’as prise sans bruit comme un voleur nocturne,
Tandis que je dormais dans les bras de Gwion.
Nos destins sont pareils ; pareils furent nos crimes :
Perdus au fond de notre amour,
Ni lui, ni moi nous n’entendîmes
L’appel magique de tes rimes,
Tintant sur la forêt dans le déclin du jour
Fatal oubli dont nous portons la peine !
Bondissant du sombre ravin.
Tu parais et, foulant notre lit de verveine,
Tu m’arraches des bras qui me pressaient en vain,
Pour me jeter, pleurante et nue et qui frissonne,
Sur une route morne où ne passait personne.
« Va-t’en devant toi, va, me dis-tu. Marche ainsi
Mille ans ! Cherche partout, dans le vent et la brume,
Dans le labeur et le souci,
Celui dont le regret vainement te consume
Et que j’exile aussi.

Tu ne le trouveras qu’en ta millième année,
Quand la fleur de tes seins sera toute fanée
Et que, pareils aux tambourins
Fendant leur peau parcheminée,
Tes séniles appas danseront sur tes reins ! »
Et j’allai. Forme vide, argile pantelante,
Ton souffle me chassait sur la route dolente :
La route ne menait nulle part. Et la nuit
Tombait. Partout le deuil et l’horreur ; aucun bruit
Que celui de mes pas heurtant le grès sonore.
Et la nuit refermait ses yeux noirs, et l’aurore
Levait au bord du ciel ses prunelles d’or fin,
Et je marchais toujours sur la route sans fin !
Oh ! l’angoisse d’errer ainsi, seule, perdue
Irrémissiblement dans la morne étendue,
Vouée au silence éternel,
Sans une âme compatissante
Qui consente
À rafraîchir vos yeux d’un regard fraternel !
Mais maintenant voilà que ma force défaille.
Autour de moi rien que les flots,
Et l’âpre bise qui les fouaille
Mêle ses sifflements à leurs rauques sanglots.
Où suis-je ? La nuit vient. Je ne vois plus ma route.
Prends pitié de mon mal, Myrdhynn : ne frappe plus
Celle dont tout espoir a coulé goutte à goutte

Et qu’un cœur moins cruel aurait peut-être absoute,
Avant que les mille ans ne fussent révolus !…

(Elle tombe évanouie. L’ombre s’épaissit autour d’elle et Gwion, qui vient à pas lents sur la grève, passe à côté de son amie sans la voir. Reclus tout le jour dans la grotte de Minconoc, il est sorti de sa retraite au brun de nuit. Le gracieux lutin est méconnaissable : ses tempes ont blanchi et la douleur a creusé des ornières rougeâtres dans ses joues.)




SCENE II


URGANDE, toujours immobile, GWION


GWION

Encor cette entremetteuse de mensonges !
Elle approche à pas étouffés : c’est la Nuit.
Dame d’erreur, garde pour d’autres tes songes.
Je sais trop le réveil qui les suit !…
 
(Un silence. Gwion se tourne vers la mer.)
Oh ! quelle tristesse indéfinissable !
Les flots sont partis avec le jusant.
Sous son pâle et doux suaire de sable,
Oh ! comme la grève est triste à présent !…

(Il appelle.)
Urgande ! Urgande !…
Rien. La grève est muette et muette la lande…
(Il retombe dans sa rêverie.)
Hélas ! au temps lointain du stellaire pourpris,
Avant que tu m’eusses pris,
Myrdhynn, empereur des charmes,
Duc des magiciens, prince des nécromans,
Au barbare réseau de tes enchantements,
Mes yeux ignoraient les larmes.
J’étais heureux dans le céleste chœur.
Ceint de verveine et de lavande,
Mon jeune front riait sous sa double guirlande.
J’étais heureux : Urgande habitait dans mon cœur,
Et mon cœur habitait Urgande…
Renaîtrez-vous, beaux matins de jadis ?
Quand se clora ma longue épreuve ?
Île des Sept-Sommeils, rochers sept fois maudits,
Où m’enchaîna le dur geôlier des sept bardits,
N’est-il donc rien qui vous émeuve ?
Suis-je votre captif jusqu’à la fin des temps ?
Ne reverrai-je plus, au détour de la sente.
Fleurir la rose éblouissante,
Se lever dans ma nuit l’étoile que j’attends ?
Urgande, chère fée, ô moitié de mon âme,
Que ne suis-je le vent rapide ou bien la flamme

Ou l’écume qui vole ou le brin de gazon ?
Que n’ai-je seulement vos ailes diaprées,
Halbrans, que traque vers nos prées
Des fonds brumeux de l’horizon,
Tel un chasseur que sa poursuite enivre,
L’Hiver casqué de neige et cuirassé de givre ?
Or, devant que Myrdhynn ne m’eût pris dans ses rets,
J’étais pareil à vous, oiseaux légers. J’errais,
Si rapide que l’œil avait peine à me suivre,
Sur la face des eaux, à la cime des bois.
Des rivières d’azur filaient entre mes doigts ;
Et mon âme multiple, abondante et joyeuse,
Nageant sur les couleurs, les parfums et les chants,
S’éparpillait dans les arômes de l’yeuse
Et dans l’or des soleils couchants…

(La mer commence à monter. Les barques accostent. Dans le lointain, des dragueurs de sable passent en chantant.)

CHŒUR DES DRAGUEURS


Sur le banc, dans la brise fraîche.
Nous avons dragué tant de sable roux
Qu’on en ferait bien avec une bêche
Un mulon plus haut que la flèche
De Saint-Gwénolé, terreur des garous !

Soudain la mer s’est apaisée.
On entend au loin siffler les halbrans.
Est-ce avril qui naît parmi la rosée ?
La dune est comme une épousée
Avec ses bouquets de joncs odorants…

(Les voix s’éloignent. Gwion, aux derniers mots, s’est redressé. Stupéfait, il regarde autour de lui : une floraison merveilleuse vient d’éclore sur la dune et qui, dans sa houle odorante, lui dérobe la fée endormie.)


GWION

C’est vrai. Qu’arrive-t-il et par quelle merveille
Tout un printemps se lève à l’appel de mes yeux ?
Ô spectacle prestigieux !
Rêvé-je ou si je veille ?

(Tonnerre, éclairs. Myrdhynn, dans un buisson de feux, surgit à la corne d’un rocher.)


SCENE III


URGANDE, toujours immobile, GWION

L’ENCHANTEUR MYRDHYNN


MYRDHYNN

Triste Gwion, prête l’oreille :
Mon cœur enfin s’est adouci,

Gwion, ta bien-aimée est de retour ici.
Votre peine fût pareille ;
Que votre heur le soit aussi !
Dès que l’orbe de la lune
Aura touché l’horizon,
Secouant sa pâmoison,
Ici même, sur la dune,
Urgande renaîtra dans sa jeune saison.
C’était pour reposer sa tête endolorie
Que la dune, ce soir, s’était toute fleurie.
Éveille-la, Gwion ; puis partez tous les deux.
Partez, fuyez, âmes légères,
Couple charmant et hasardeux.
Reprenez vos ébats au milieu des fougères.
Partez, retenez seulement
De vos épreuves passagères
Qu’il vous faut obéir à mon commandement
Et qu’on n’offense pas Myrdhynn impunément !

(L’apparition s’évanouit. Une lune rose s’éveille sur la mer. Et voici que, de sa couche parfumée, Urgande — une Urgande nouvelle, délicieusement jeune et jolie, — s’étire doucement, lentement. Gwion, qui ne peut croire à son bonheur, hésite à la reconnaître. Et, tout à coup, on le voit qui s’élance.)


 

SCÈNE IV


URGANDE, GWION


GWION, poussant un cri.

Urgande !

URGANDE, se dressant tout à fait.

Gwion !

GWION

Urgande,
C’était toi !

URGANDE

C’est toi, Gwion !
 

GWION

Comme un ramier, sur la lande,
J’errais plein d’affliction…

URGANDE

Sur les flots de la mer grande,
Je voguais, triste alcyon…


GWION

Urgande !

URGANDE

Gwion !

GWION

Urgande,
C’était toi !

URGANDE

C’est toi, Gwion !

GWION

Comment n’ai-je pas vu que c’était toi ? La lune
Se levait…

URGANDE

L’ombre encor me cachait à demi.
Doux ami ;
Ne te reproche aucune faute, aucune.

GWION

Quel devait être ton effroi,
Livrée ainsi aux vents sauvages !
La mort habite ces rivages…

URGANDE

Gwion, je pensais à toi !…


La nuit était douce
Comme au temps d’avril :
Des flots de béryl
Chantaient sur la mousse.
 
Et je sommeillais,
Mollement couchée
Sur une jonchée
De lys et d’oeillets ;

Quand, durant mon rêve,
(Troublant souvenir !)
Je te vis venir,
Gwion, sur la grève.
 

GWION

Chère fée, ô mon Urgande,
Je mourrai, si je te perds.
C’est toi ! Ce sont tes yeux pers,
C’est ta bouche de légende.

Et c’est ton rire auroral.
Ce sont tes mains : je les touche.
Ce sont tes yeux ; c’est ta bouche ;
C’est toi, coupe d’amour, Urgande, pur graal !…



URGANDE

Voix qui réconforte,
Chère, ô chère voix !
Sans elle, je crois
Que je serais morte.

GWION

Rien ne m’était plus.
J’errais, le front hâve,
Pareil à l’épave
Que pousse le flux.

URGANDE

Étreintes liantes,
Baisers, mon souci,
Je tendais ainsi
Mes mains suppliantes !

QWION

J’appelais sans fin :
Urgande ! criais-je.
Ô cher cou de neige !

Ô beaux yeux d’or fin !

URGANDE

Va ! Ne pensons plus à ces choses :
Mes maux sont terminés ; tes chagrins sont finis,
Puisque nous sommes réunis.
Soûlas d’aimer ! Douceur des ceintures décloses !
C’est la nuit des métamorphoses :
Il pleut des corolles de roses ;
La mer est lisse comme un pré,
Et là-bas, où sont les carènes,
On entend chanter les Sirènes,
Blanches parmi le flot pourpré.
L’une dérive la gabare ;
L’autre lève aux plats-bords son jeune front barbare
Et, riant à l’homme de barre,
La plus belle des trois se suspend au beaupré.
Glitonéa, Tironée, Oronoles
Sont leurs noms. Quand l’ivoire épand leurs crins soyeux,
Une avalanche d’or croule sur leurs épaules ;
Leurs seins blancs sont taillés dans la neige des pôles ;
La langueur des nuits d’août se pâme dans leurs yeux.
Matelots, matelots, suivez ces amoureuses
Sous les porches d’argent de la glauque cité.
Croisez vos bras sur vos vareuses,
Et laissez-les guider vos paresses heureuses
Au pays de la Mort et de la Volupté.

Bien d’autres avant vous ont tenté l’aventure ;
Un vent mystérieux chantait dans leur mâture ;
Les cloches de la mer tintaient si doucement
Que, pour mieux écouter leur magique langage,
Les hommes se couchaient le long du bastingage
Et qu’ils pensaient ouïr des voix de diamant.
Écoutez-les aussi, ces cloches de promesses.
Leur carillon léger sonne d’étranges messes,
Telles qu’aucun de vous jamais n’en entendit.
Ahès est là, près de l’évêque qui les dit.
Et tout à coup, selon le rite guibélique,
Elle arque son corps immortel
Et, dans la monstrueuse et sombre basilique,
On voit s’ouvrir le lotus symbolique,
Et c’est Ahès le ciboire et l’autel !…
Nous cependant, couchés sur le sable des grèves,
Nous n’imiterons pas le farouche pluvier
Et nous suivrons, d’un œil ami, sans l’envier,
L’appareillage de vos rêves.
L’hiver chasse l’oiseau : plus fidèles que lui,
Jamais nous ne fuirons cette île hospitalière,
Et nos coeurs accouplés, demain comme aujourd’hui,
Ne voudront plus d’autre volière.
C’est ici leur dernier retrait,
La rive douce et familière.
Le nid caché, le nid secret.

Où s’abriteront sous les branches
Leurs deux tendresses toutes blanches,
Le double amour dont chacun d’eux mourait.
Ah ! Gwion, ne dis pas qu’il faut partir. Chère âme,
Ce soir d’hiver est doux comme un épithalame.
Où pourrions-nous trouver un tel apaisement ?
Quels bords seraient plus sûrs sous un ciel plus clément ?

GWION

Fuyons-les cependant, fuyons-les, mon Urgande.
Tu n’as pas vu l’ajonc, tu n’as pas vu la lande
Se convulser au vent de mer.
C’est de leurs fruits malsains que cette île est prodigue ;
Mais elle accorde à peine au soc qui la fatigue
Un peu de seigle ou d’orge amer.
Fuyons-les ! L’heure presse et la route est ouverte.
Vois ! la douce Phœbé qui rit dans la nuit verte
Fait jusqu’au bord de tes pieds blancs
Couler un pan léger de sa traîne fleurie,
Et c’est comme un chemin semé de pierrerie
Qui s’ouvre à nos rêves tremblants.

URGANDE

Mon Gwion, je suis si lasse !
Comment prendre un tel chemin ?
Restons à la même place,
Gwion, ta main dans ma main.

 
Sur ces lys, l’âme légère,
Nous dormirons jusqu’au jour
La lune est une étrangère
Qui se rit de notre amour.

GWION

Non, regarde-la mieux. Comme sa pâle flamme
Doucement jusqu’à nous glisse de lame en lame !
Comme son disque est lent à quitter l’horizon !
Regarde encore. Vois si je n’ai pas raison,
Si l’oblique reflet qui tremble derrière elle,
On ne le prendrait pas pour quelque passerelle
Que des chaînes d’argent suspendraient dans la nuit.
La mer ne fut jamais si calme ! Pas un bruit,
Rien, tout s’est tu : l’appel des halbrans, le chant vague
Des bateliers de Sein qui déchargeaient leur drague,
Pleine du sable roux qu’on pêche sur le Banc,
Et qui s’en sont allés avec le soir tombant.
Partons aussi. Fuyons n’importe où ! C’est si triste,
Sein ! Vienne l’hiver, pas une fleur qui résiste,
Ni l’œillet sur les caps, ni la rose au jardin :
Toutes, l’hiver venu, s’étiolent soudain,
Et, sur l’horizon gris taché d’un soleil trouble,
Avec le jour qui meurt et le vent qui redouble,
C’est comme une montée éperdue, un flux noir
De landes, des bonds tels aux quatre coins du soir

Qu’on dirait, sous l’horreur de ces couchants funèbres,
L’échevèlement fou d’une mer de ténèbres !…

URGANDE

Gwion, Gwion, se pourrait-il ?
L’ancienne souffrance t’égare :
Où trouver un air plus subtil ?
La dune est comme un grand courtil
Sous le printemps qui la bigarre.

GWION

Viens, te dis-je. Là-bas, où mènent ces clartés,
Il est d’autres printemps suivis de longs étés,
Des jours d’or, une paix lumineuse et chantante.
Tu le connais : c’est le pays de notre attente,
Le lilial Éden où luit, fête des yeux,
Hel, le très beau, le pur et le victorieux !
Ô chers rayons, route d’amour surnaturelle,
Étends-toi sous nos pas, magique passerelle !
Et vous, fleurs du pourpris que nos vœux ont élu,
Soleil, clarté parfaite, œil du jour absolu,
Splendeur, et vous, miroir des eaux, mers odorantes,
Beau ciel pareil aux yeux des vierges ignorantes,
Bois sacrés, frondaisons pacifiques, et vous,
Vers qui monte au matin l’hymne fidèle et doux
Des fiancés et des époux.

Temples de l’indulgent Amour, demeures saintes,
Parvis de cinname arrosés,
Stèles de candeur toutes ceintes,
Où sur la bouche d’or des molles hyacinthes
Palpitent nuit et jour d’invisibles baisers,
Salut, temples, forêts, soleil, mers lumineuses !
Salut, pourpris d’enchantement,
Fleurs que les lèvres de l’amant,
Dans la douceur du clos dormant,
Cueillaient aux lèvres des faneuses !…

URGANDE, doucement ironique.

Volage ami, cœur vagabond,

Je sais ! Je sais ! Mais à quoi bon
Changer le cadre du poème ?
Ce que nous avons ici même,
Pourquoi l’aller chercher ailleurs
Et se peut-il d’Édens meilleurs
Que le nid tout fait où l’on s’aime ?
Foin de ces amours de gala !
Il y faut trop de remuages ;
Quitte la lune : laisse-la
Garder son troupeau de nuages.
Nous n’avons cure de ses soins :
Gwion, pour s’aimer sans témoins,

Crois-tu qu’on s’en doive aimer moins ?

 

GWION

Urgande, par pitié, cesse ces railleries !
Il n’est que temps. Déjà les métairies
S’éveillent… Le coq chante… Écoute !… Cependant
La lune qui décroît va quitter l’Occident,
Et, si nous refusons de partir avec elle,
Tout chemin nous sera fermé !

URGANDE

Que nous importe, ô mon aimé ?

GWION

Mais c’est le clos d’antan, le pourpris embaumé,
Et le val et la source et les champs d’asphodèle,
C’est tout l’Éden que nous perdons, chère infidèle.
Si l’aube nous retrouve ici !…

URGANDE

Maigre souci !

GWION

Quoi ! Tu renoncerais à la blanche demeure,
À l’étang qui s’endort parmi les nénuphars ?
Tu leur préférerais ce ciel, ces flots blafards ?

URGANDE

Hormis l’amour, tout n’est que leurre.

GWION

Ah ! pour la préférer aux rivages vermeils,
Aux flots bleus que le vol des palombes effleure,
Ah ! tu ne connais pas l’île des Sept-Sommeils !
Tu ne peux pas savoir quelle race l’habite,
Le feu sombre qui couve au creux de son orbite,
Son rire épais, ses travaux sans loyer,
Et la Misère, éternelle Cassandre,
Accroupie en robe de cendre
Sur les dalles de son foyer !

URGANDE

Je connais tout cela, Gwion, et d’autres choses
Encor. Mais que veux-tu ? Je suis lasse des roses,
Des jours d’or, des flots bleus, des pourpris irisés,
Et je n’aspire plus, Gwion, qu’à tes baisers.
Tu me les donneras ici. Quoi ! Tu t’effraies
De me savoir parmi ces bonnes gens en braies,
Ces îliens aux cous renflés, au sang fougueux,
Toujours à labourer quelque océan, ces gueux
Qui s’en iraient jusqu’en enfer d’une bordée !
Moi, je les aime d’être ainsi. J’ai comme idée

Qu’ils nous accueilleraient fort bien, ces bonnes gens.
Nous leur serions des dieux très doux, très indulgents,
De petits dieux, d’aspect nullement redoutable.
Puis ils nous donneraient les miettes de leur table,
Un peu de lait, du miel, et c’est assez pour nous.
Songe donc : tu n’atteindrais pas à leurs genoux !
Ils ne te craindraient pas, Gwion, tout au contraire.
C’est charmant : tu serais comme leur petit frère,
Et moi comme leur sœur un peu tendrette encor.
Et le voilà, l’Éden ! Les voilà, les jours d’or !
C’est cela le bonheur, Gwion : lorsque tout change,
Ne point changer, rester ici dans quelque grange
Bien close, où le vent d’ouest ne pénétrerait point,
Seuls à s’aimer, parmi la bonne odeur du foin,
Au matin s’éveiller avec les bartavelles,
Courir dans le gazon, baller dans les javelles,
Aller, venir, trotter, la bride sur le cou,
Du platier de Vaskern aux brisants d’Ifliskou,
Et, pour faire la nique aux faneuses du Lenne,
Glisser dans leur fichu des fleurs de marjolaine !
Ah ! les lutins que nous serions, si tu voulais !
Comme notre grenier vaudrait tous les palais !
Quoi ! Tu boudes encore ? Est-ce que d’aventure,
Gwion, tu jugerais trop noire ma peinture.
Ou si c’est mon babil d’oiseau qui t’étourdit ?
Et pourtant, bien-aimé, je ne t’ai pas tout dit.

Pardonne-moi. Durant cet exode farouche,
Où je cherchais partout tes yeux, partout ta bouche,
J’ai vu tant de misère, hélas ! sur mon chemin,
Que j’ai pris en pitié le pauvre genre humain.
Réellement, il m’a poussé comme une autre âme.
La charité rentre à présent dans mon programme
Et je veux, s’il te plaît, le tenir jusqu’au bout.
Donc, mon aimé, faisons nos paquets et debout !
Dans la ferme discrète où seront nos pénates,
Si les poulains trop vifs ont embrouillé leurs nattes,
Si le bœuf a rompu sa longe ou le bélier
Ses entraves, j’entends que d’un doigt familier
Et prompt l’un de nous deux répare le dommage.
L’agréable métier, Gwion ! Point de chômage !
Toujours quelque service à rendre ! Quant à moi,
Je sais par le menu déjà tout mon emploi :
Traire le lait, rouir le chanvre aux grandes pluies,
Souffler le feu, couper le pain, tendre les buies,
Vanner l’orge, garder la ruche des frelons,
Brasser la pâte et l’étaler sur les poêlons
D’une éclisse savante et sûre en sa prestesse…
Vois-tu d’ici l’étonnement de notre hôtesse,
Qui se frotte les yeux et croit rêver encor
Et se signe trois fois comme à confiteor,
En trouvant au matin sa tâche à moitié faite !
Tous les jours désormais lui seront jours de fête.

Son linge séchera tout seul sur les buissons.
Plus de soucis ! Enfin son homme et ses garçons,
Le ventre creux, ne crieront plus après la soupe,
Quand ils débarqueront le soir de leur chaloupe !
Un bon feu pétillant d’ajonc les attendra,
Et, sous l’intimité de leur unique drap
D’étoupe, bien rangés le long de la venelle,
Les lits-clos ouvriront leur crypte maternelle
Et se feront plus doux, plus chauds et plus discrets.
Quel coup du ciel ! Voilà nos gens tout guillerets.
Pas un, ma foi, qui s’attendît à la prébende !
Mais les plus fortunés peut-être de la bande,
Les plus heureux, Gwion, ce sera nous encor.
Eh ! oui, l’on peut trouver à redire au décor :
Une ferme, une grange, un courtil, ce n’est guère
Et nous avions jadis un cadre moins vulgaire.
Mais le bonheur n’est pas hors de nous, mon aimé :
Il est en nous. Ton cœur s’est trop vite alarmé ;
Tu ne te sens pas fait pour jouer les apôtres ;
Tu ne sais pas comme il est doux d’aider les autres
Et, dans ton égoïsme innocent, tu ne vois
Que mes yeux et n’entends au monde que ma voix.
Il est des yeux meurtris comme des ciels d’orage ;
D’autres si transparents qu’on dirait un vitrage
Et qu’on aperçoit l’âme en se penchant sur eux.
Retiens pieusement leur secret douloureux :

Pour t’être pénétré du deuil qui s’y révèle,
Tu trouveras aux miens une douceur nouvelle.
Il est des voix, écho d’un si morne tourment,
Qu’on les prendrait de loin pour un vagissement
Et qu’elles n’osent pas se détacher des lèvres.
Recueille-les. Entends ce que disent leurs fièvres,
Les âtres morts, l’exil, la souffrance et la faim ;
Connais toutes ces voix grelottantes, afin
De mieux apprécier le cristal de la mienne.
Or, c’est cela, Gwion, la charité chrétienne
Et, quoiqu’un peu païens de tournure et d’esprit.
Nous la pratiquerons ainsi qu’il est écrit…

QWION

Nous devenir chrétiens, Urgande !
Nous, les lutins subtils, fantasques et moqueurs,
Céder au vent de propagande
Qui dessèche partout les cœurs !…

URGANDE

Innocence ! Candeur ! Simplesse !
Eh ! l’on en prend et l’on en laisse,
Gwion. Puis, entre nous, ta crainte est sans objet
Jésus n’est pas un ogre, ami, comme Saturne.
Ceux qui te l’ont dépeint renfrogné, taciturne,
Cuvant au fond du ciel le sang qui le gorgeait,

T’ont menti. C’était bon pour les dieux de la fable,
Cette attitude. Lui, c’est un être ineffable,
Qui ne sait que des mots de pardon et d’amour,
Le plus charmant, le plus exquis de tous les êtres.
Accueillant aux petits, dur seulement aux maîtres.
Une âme blanche, avec l’immense azur autour !…

GWION

Je veux te croire, Urgande, et cependant j’ai peine
A dire oui. L’effroi m’étreint. Nouveau venu,
J’hésite sur le seuil et, la main sur le pêne,
Je n’ose ouvrir par peur de l’inconnu…
Que faire ?

URGANDE

M’obéir, Gwion.
 

GWION

Chère amoureuse.
Du moins si j’étais sûr que tu serais heureuse,
Si, par quelque présage inouï, j’apprenais…

(Un couple d’oiseaux traverse en ce moment le ciel et vient s’abattre auprès d’eux. Gwion ne les remarque pas, mais Urgande tressaille et saisit Gwion par la main.)


URGANDE

Vois donc, ami, dans les genêts

Ces deux blancheurs surnaturelles :
Roucoulements, douces querelles,
Baisers de-ci, baisers de-là.
Ne sont-ce point deux tourterelles ?

GWION, s’approchant pour écarter les branches.

Oui. L’on croirait vraiment qu’il a neigé sur elles.
 

URGANDE, s’approchant à son tour.

Eh bien ! mais le présage attendu, le voilà !
Regarde encor… Plus près !… De leur bec adorable.
Elles tressent un nid, ce me semble…

GWION

En effet !…
 

URGANDE

Un nid, Gwion ! Ah ! c’est parfait !
L’augure jusqu’au bout s’est montré favorable
Et tu n’as plus qu’à t’incliner.
 

GWION, qui se résigne.

Ainsi fais-je sans chicaner,
Mon Urgande. Les Sorts sont pour toi. Je l’avoue.
Et donc, quand il est temps, retournons notre proue.

Rentrons au port. Faisons comme ces beaux oiseaux
De lumière : dans les genêts et les roseaux,
Bâtissons notre nid de branchage flexible ;
Comme eux, sans regretter un ciel inaccessible,
Laissons s’épanouir nos deux cœurs triomphants.
 

URGANDE

Et, comme eux, mon amour, ayons beaucoup d’enfants !


  1. Vers écrits pour la Fête de charité des élèves du lycée de Brest.
  2. D’après divers noëls populaires bretons recueillis par La Villemarqué, N. Quellien, etc., et en usage principalement chez les petits quêteurs ambulants de la « part à Dieu ». V. l’Âme bretonne.
  3. Vers dits à la Vallée-aux-Loups, pour le cinquantenaire de Chateaubriand.
  4. Pièce dite au premier dîner des Bretons de Paris.
  5. Entremets breton fait de sang de porc aux pruneaux.
  6. Les Bretons, on le sait, dans l’usage courant, comptent encore par réaux, appellation qu’ils ont empruntée à leur long commerce avec l’Espagne.
  7. Sur un tableau de Lévy-Dhurmer.