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Le Bossu/I/I/2

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Le Bossu — 1re partie
A. Dürr (p. 27-47).


II

— Cocardasse et Passepoil. —


L’un enfourchait un vieux cheval de labour à longs crins mal peignés, à jambes cagneuses et poilues ; l’autre était assis sur un âne, à la manière des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi.

Le premier se portait fièrement, malgré l’humilité de sa monture, dont la tête triste pendait entre les deux jambes. Il avait un pourpoint de buffle, lacé, à plastron taillé en cœur, des chausses de tiretaine piquées et de ces belles bottes en entonnoir si fort à la mode sous Louis XIII. Il avait, en outre, un feutre rodomont et une énorme rapière.

C’était maître Cocardasse junior, natif de Toulouse, ancien maître en fait d’armes de la ville de Paris, présentement établi à Tarbes, où il faisait maigre chère.

Le second était d’apparence timide et modeste. Son costume eût pu convenir à un clerc râpé : un long pourpoint noir, coupé droit comme une soutanelle, couvrait ses chausses noires que l’usage avait rendues luisantes. Il était coiffé d’un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et, pour chaussure, malgré la chaleur accablante, il avait de bons brodequins fourrés.

À la différence de maître Cocardasse junior, qui jouissait d’une riche chevelure crépue, noire comme une toison de nègre et largement ébouriffée, son compagnon collait à ses tempes quelques mèches d’un blond déteint. Même contraste entre les deux terribles crocs qui servaient de moustaches au maître d’armes et les trois poils blanchâtres hérissés sous le long nez du prévôt.

Car c’était un prévôt ce paisible voyageur, et nous vous certifions qu’à l’occasion, il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne.

Il se nommait Amable Passepoil. Sa patrie était Villedieu, en basse Normandie, cité qui le dispute au fameux cru de Condé-sur-Noireau pour la production des bons drilles.

Ses amis l’appelaient volontiers frère Passepoil, soit à cause de sa tournure cléricale, soit parce qu’il avait été valet de barbier et rat d’officine chimique avant de ceindre l’épée.

Il était laid de toutes pièces, malgré l’éclair sentimental qui s’allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier. Au contraire, Cocardasse junior pouvait passer par tous pays pour un très-beau coquin.

Ils allaient tous deux cahin-caha sous le soleil du Midi. Chaque caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et tous les vingt-cinq pas le roussin de Passepoil avait des caprices.

— Eh donc ! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon, voilà deux heures que nous apercevons ce diable de château sur sa montagne maudite… Il me semble qu’il marche aussi vite que nous.

Passepoil répondit, chantant du nez selon la gamme normande :

— Patience ! patience ! nous arriverons toujours assez tôt pour ce que nous avons à faire là-bas…

— Capédébiou ! frère Passepoil, fit le Gascon avec un gros soupir, si nous avions eu un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu choisir notre besogne…

— Tu as raison, ami Cocardasse, répliqua le Normand ; mais nos passions nous ont perdus.

— Le jeu, caramba ! le vin…

— Et les femmes ! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel.

Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du val de Louron. Le Hachaz, qui soutenait comme un immense piédestal les constructions massives du château de Caylus, se dressait en face d’eux.

Il n’y avait point de remparts de ce côté. On découvrait l’antique édifice, de la base au faîte, et certes, pour les amateurs de grandioses aspects, c’eût été ici une halte obligée.

Le château de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir s’était perdu.

Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on pouvait reconnaître les traces de constructions païennes. La robuste main des soldats de Rome avait dû passer par là. Mais ce n’étaient que des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des xe et xie siècles. Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes. Les fenêtres, toujours placées au-dessus d’une meurtrière, étaient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures. Le seul luxe que se fût permis l’architecte consistait en une sorte de mosaïque. Les pierres, taillées et disposées avec symétrie, étaient séparées par des briques saillantes.

C’était le premier plan, et cette ordonnance austère restait en harmonie avec la nudité du Hachaz. Mais derrière la ligne droite de ce vieux corps de logis qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montrait en amphithéâtre. Le donjon, haute tour octogone, terminée par une galerie byzantine à arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable à un géant debout parmi les nains.

Dans le pays, on disait que le château était bien plus ancien que les Caylus eux-mêmes.

À droite et à gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se creusaient. C’étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles, afin de contenir l’eau qui les emplissait.

Au-delà des douves du nord, les dernières maisons du hameau de Tarrides se montraient parmi les hêtres. En dedans, on voyait la flèche de la chapelle, bâtie au commencement du xiiie siècle, dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants de leurs quintefeuilles de granit.

Le château de Caylus était la merveille des vallées pyrénéennes.

Mais Cocardasse junior et frère Passepoil n’avaient point le goût des beaux-arts. Ils continuèrent leur route, et le regard qu’ils jetèrent à la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route à parcourir.

Ils allaient au château de Caylus, et, bien que, à vol d’oiseau, une demi-lieue à peine les en séparât encore, la nécessité où ils étaient de tourner le Hachaz les menaçait d’une bonne heure de marche.

Ce Cocardasse devait être un joyeux compagnon quand sa bourse était ronde ; frère Passepoil lui-même avait sur sa figure naïvement futée tous les indices d’une bonne humeur habituelle ; mais, aujourd’hui, ils étaient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela.

Estomac vide, gousset plat, perspective d’une besogne probablement dangereuse.

On peut refuser semblable besogne quand on a du pain sur la planche ; malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaient tout dévoré.

Aussi Cocardasse disait :

— Capédébiou ! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre.

— Je renonce pour jamais à l’amour ! ajoutait le sensible Passepoil.

Et tous deux bâtissaient de beaux rêves bien vertueux sur leurs futures économies.

— J’achèterai un équipage complet ! s’écriait Cocardasse avec enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit Parisien.

— Moi de même, appuyait Passepoil : soldat valet du major chirurgien.

— Ne ferai-je pas un beau chasseur du roi ?

— Le régiment où je prendrais du service serait sûr au moins d’être saigné proprement !

Et tous deux reprenaient :

— Nous verrions le petit Parisien… Nous lui épargnerions bien quelque horion de temps en temps.

— Il m’appellerait encore son vieux Cocardasse !

— Il se moquerait de frère Passepoil, comme autrefois…

— Tron de l’air ! s’écria le Gascon en donnant un grand coup de poing à son bidet, qui n’en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour des gens d’épée, mon bon ; mais à tout péché miséricorde ! Je sens qu’avec le petit Parisien je m’amenderais.

Passepoil secoua la tête tristement.

— Qui sait s’il voudra nous reconnaître ? demanda-t-il en jetant un regard découragé sur son accoutrement.

— Eh ! mon bon, fit Cocardasse, c’est un cœur que ce garçon-là !

— Quelle garde ! soupira Passepoil, et quelle vitesse !

— Quelle tenue sous les armes ! et quelle rondeur !

— Te souviens-tu de son coupé de revers en retraite ?

— Te rappelles-tu ses trois coups droits annoncés dans l’assaut chez Dalapalme ?

— Un cœur !

— Un vrai cœur ! Heureux au jeu, toujours, capédébiou ! et qui savait boire !

— Et qui tournait la tête des femmes !

À chaque réplique ils s’échauffaient. Ils s’arrêtèrent d’un commun accord pour échanger une poignée de main.

Leur émotion était sincère et profonde.

— Morbioux ! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s’il veut, le petit Parisien, n’est-ce pas, mon bon ?

— Et nous ferons de lui un grand seigneur ! acheva Passepoil ; comme ça, l’argent du Peyrolles ne nous portera pas male-chance !

C’était donc M. de Peyrolles, l’homme de confiance de Philippe de Gonzague, qui faisait voyager ainsi maître Cocardasse et frère Passepoil.

Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M. de Gonzague, son patron. Avant d’enseigner aux hobereaux de Tarbes ce noble et digne art de l’escrime italienne, ils avaient tenu salle d’armes à Paris, rue Croix-des-Petits-Champs, à deux pas du Louvre.

Et, sans le trouble que les passions apportaient dans leurs affaires, peut-être qu’ils eussent fait fortune, car la cour tout entière venait chez eux.

C’étaient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment de presse, quelque terrible fredaine. Ils jouaient si bien de l’épée ! Soyons cléments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef sous la porte un beau jour, ils avaient quitté Paris comme si le feu eût été à leurs chausses.

Il est certain qu’à Paris, en ce temps-là, les maîtres en fait d’armes se frottaient aux plus grands seigneurs. Ils savaient souvent le dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-mêmes.

C’étaient de vivantes gazettes. Jugez si Passepoil, qui, en outre, avait été barbier, devait en connaître de belles !

En cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de leur science.

Passepoil avait dit, en partant de Tarbes :

— C’est une affaire où il y a des millions… Nevers est la première lame du monde après le petit Parisien… S’il s’agit de Nevers, il faut qu’on soit généreux.

Et Cocardasse n’avait pu qu’approuver chaudement un discours si sage.

Il était deux heures après midi quand ils arrivèrent au hameau de Tarrides, et le premier paysan qu’ils rencontrèrent leur indiqua l’auberge de la Pomme-d’Adam.

À leur entrée, la petite salle basse de l’auberge était déjà presque pleine. Une jeune fille, ayant la jupe éclatante et le corsage lacé des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs, gobelets d’étain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que peuvent réclamer six vaillants hommes après une longue traite accomplie sous le soleil des vallées pyrénéennes.

À la muraille pendaient six fortes rapières avec leur attirail.

Il n’y avait pas là une seule tête qui ne portât le mot spadassin écrit en lisibles caractères.

C’étaient toutes figures bronzées, tous regards impudents, toutes effrontées moustaches. Un honnête bourgeois, entrant par hasard en ce lieu, serait tombé de son haut, rien qu’à voir ces profils de bravaches.

Ils étaient trois à la première table, auprès de la porte : trois Espagnols, on pouvait le juger à la mine. À la table suivante, il y avait un Italien balafré du front au menton, et, vis-à-vis de lui un coquin sinistre, dont l’accent dénonçait l’origine allemande.

Une troisième table était occupée par une manière de rustre à longue chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne.

Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pépé, dit el Matador, tous trois escrimidores, l’un de Murcie, l’autre de Séville, le troisième de Pampelune.

L’Italien était un bravo de Spolète ; il s’appelait Giuseppe Faënza.

L’Allemand se nommait Staupitz ; le bas Breton, Joël de Jugan.

C’était M. de Peyrolles qui avait rassemblé toutes ces lames : il s’y connaissait.

Quand maître Cocardasse et frère Passepoil franchirent le seuil du cabaret de la Pomme-d’Adam, après avoir mis leurs pauvres montures à l’étable, ils firent tous deux un mouvement en arrière à la vue de cette respectable compagnie.

La salle basse n’était éclairée que par une seule fenêtre, et dans ce demi-jour la fumée des pipes mettait un nuage. Nos deux amis ne virent d’abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils, et les rapières pendues à la muraille.

Mais six voix enrouées crièrent à la fois :

— Maître Cocardasse !

— Frère Passepoil !

Non sans accompagnement de jurons assortis : juron des États du saint-père, juron des bords du Rhin, juron de Quimper-Corentin, jurons de Murcie, de Navarre et d’Andalousie.

Cocardasse mit sa main en visière au-dessus de ses yeux.

— A pa pur ! s’écria-t-il, todos camaradas !…

— Tous des anciens ! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un peu tremblante.

Ce Passepoil était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave. La chair de poule lui venait pour un rien, mais il se battait mieux qu’un diable.

Il y eut des poignées de main échangées, de bonnes poignées de main qui broient les phalanges ; il y eut grande dépense d’accolades : les pourpoints de buffle se frottèrent les uns contre les autres ; le vieux drap, le velours pelé entrèrent en communication. On eût trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du linge blanc.

De nos jours, les maîtres d’armes, ou, pour parler leur langue, MM. les professeurs d’escrime sont de sages industriels, bons époux, bons pères, exerçant honnêtement leur état.

Au xviie siècle, un virtuose d’estoc et de taille était une manière de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable obligé de faire pis que pendre pour boire son soûl de mauvais vin à la gargote. Il n’y avait pas de milieu.

Nos camarades du cabaret de la Pomme-d’Adam avaient eu peut être leurs bons jours ; mais le soleil de la prospérité s’était éclipsé pour eux tous. Ils étaient manifestement battus par le même orage.

Avant l’arrivée de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes, distincts, n’avaient point lié familiarité. Le Breton ne connaissait personne, l’Allemand ne frayait qu’avec le Spolétan, et les trois Espagnols se tenaient fièrement à leur écot. Mais Paris était déjà un centre pour les beaux-arts. Des gens comme Cocardasse junior et Amable Passepoil, qui avaient tenu table ouverte dans la rue Croix-des-Petits-Champs, au revers du Palais-Royal, devaient connaître tous les fendants de l’Europe.

Ils servirent de trait d’union entre les trois groupes, si bien faits pour s’apprécier et s’entendre. La glace fut rompue, les tables se rapprochèrent, les brocs se mêlèrent, et les présentations eurent lieu dans les formes.

On connut les titres de chacun. C’était à faire dresser les cheveux !

Ces six rapières accrochées à la muraille avaient taillé plus de chair chrétienne que les glaives réunis de tous les bourreaux de France et de Navarre.

Le Quimpérois, s’il eût été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques à sa ceinture ; le Spolétan pouvait voir vingt et quelques spectres dans ses rêves ; l’Allemand avait massacré deux gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave : il cherchait un burgrave.

Et ce n’était rien auprès des trois Espagnols, qui se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes.

Pépé le tueur (el Matador) ne parlait jamais que d’embrocher trois hommes à la fois.

Nous ne saurons rien dire de plus flatteur à la louange de notre Gascon et de notre Normand : ils jouissaient de la considération générale dans ce conseil de tranche-montagnes.

Quand on eut bu la première tournée de brocs et que le brouhaha des vanteries se fut un peu apaisé, Cocardasse dit :

— Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires.

On appela la fille d’auberge, tremblante au milieu de ces cannibales, et on lui demanda d’apporter d’autre vin.

C’était une grosse brune un peu louche, Passepoil avait déjà dirigé vers elle l’artillerie de ses regards amoureux ; il voulut la suivre pour lui parler, sous prétexte d’avoir du vin plus frais ; mais Cocardasse le saisit au collet.

— Tu as promis de maîtriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec dignité.

Frère Passepoil se rassit en poussant un gros soupir.

Dès que le vin fut apporté, on renvoya la maritorne avec ordre de ne plus revenir.

— Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas, frère Passepoil et moi, à rencontrer ici une si chère compagnie… loin des villes, loin des centres populeux où généralement vous exercez vos talents…

— Oïmé ! interrompit le spadassin de Spolète ; connais-tu des villes où il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, caro mio !

Et tous secouèrent la tête en hommes qui pensent que leur vertu n’est point suffisamment récompensée.

Puis Saldagne demanda :

— Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu ?

Le Gascon ouvrait la bouche pour répondre, lorsque le pied de frère Passepoil s’appuya sur sa botte.

Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communauté, avait l’habitude de suivre les conseils de son prévôt, qui était un Normand prudent et sage.

— Je sais, répliqua-t-il, qu’on nous a convoqués…

— C’est moi, interrompit Staupitz.

— Et que, pour les cas ordinaires, acheva le Gascon, frère Passepoil et moi, nous suffisons pour un coup de main.

Carajo ! s’écria le Tueur, quand je suis là, d’habitude, on n’en appelle pas d’autre !

Chacun varia ce thème suivant son éloquence ou son degré de vanité ; puis Cocardasse conclut :

— Allons-nous donc avoir affaire à une armée ?

— Nous allons avoir affaire, répondit Staupitz, à un seul cavalier.

Staupitz était attaché à la personne de M. de Peyrolles, l’homme de confiance du prince Philippe de Gonzague.

Un bruyant éclat de rire accueillit cette déclaration.

Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres ; mais le pied du Normand était toujours sur la botte du Gascon.

Cela voulait dire : « Laisse-moi mener cela. »

Passepoil demanda candidement :

— Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit hommes ?

Dont chacun, sandiéou ! vaut une demi-douzaine de bons drilles, ajouta Cocardasse.

Staupitz répondit :

— C’est le duc Philippe de Nevers.

— Mais on le dit mourant ! se récria Saldagne.

— Poussif ! ajouta Pinto.

— Surmené, cassé, pulmonaire ! achevèrent les autres.

Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien.

Celui-ci secoua la tête lentement, puis il repoussa son verre. Le Gascon l’imita.

Leur gravité soudaine ne put manquer d’exciter l’attention générale.

— Qu’avez-vous ? qu’avez-vous donc ? demanda-t-on de toutes parts.

On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence.

— Ah çà ! que diable signifie cela ? s’écria Saldagne ébahi.

— On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d’abandonner la partie ?

— Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas beaucoup.

Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix.

— Nous avons vu Philippe de Nevers à Paris, reprit doucement frère Passepoil, il venait à notre salle… c’est un mourant qui vous taillera des croupières !

— À nous ! se récria le chœur.

Et toutes les épaules de se hausser avec dédain.

— Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que vous n’avez jamais entendu parler de la botte de Nevers.

On ouvrit les yeux et les oreilles.

— La botte du vieux maître Dalapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honoré.

— Fadaises que ces bottes secrètes ! s’écria le Tueur.

— Bon pied, bon œil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des bottes secrètes comme du déluge !

— A pa pur ! fit Cocardasse junior avec fierté ; je pense avoir bon pied, bon œil et bonne garde, mes mignons…

— Moi aussi, appuya Passepoil.

— Aussi bon pied, aussi bon œil, aussi bonne garde que pas un de vous.

— À preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous sommes prêts à en faire l’essai, si vous voulez.

— Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me paraît pas une fadaise… J’ai été touché dans ma propre académie… Eh donc !

— Moi de même.

— Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de suite…

— Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front !

— Trois fois, sans pouvoir trouver l’épée à la parade !

Les six spadassins écoutaient maintenant attentifs.

Personne ne riait plus.

— Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n’est pas une botte secrète, c’est un charme.

Le bas Breton mit sa main dans sa poche, où il devait bien avoir un bout de chapelet.

— On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit Cocardasse avec plus de solennité. Vous parliez d’armée… j’aimerais mieux une armée… Il n’y a, croyez-moi, qu’un seul homme au monde capable de tenir tête à Philippe de Nevers, l’épée à la main.

— Et cet homme ? firent six voix en même temps.

— C’est le petit Parisien, répondit Cocardasse.

— Ah ! celui-là, s’écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c’est le diable !

— Le petit Parisien ? répétait-on à la ronde.

— Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres… Il s’appelle le chevalier de Lagardère !

Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet, car il se fit parmi eux un grand silence.

— Je ne l’ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne.

— Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon ; il n’aime pas les gens de ta tournure.

— C’est lui qu’on appelle le beau Lagardère ? demanda Pinto.

— C’est lui, ajouta Faënza en baissant la voix, qui tua les trois prévôts Flamands sous les murs de Senlis ?

— C’est lui, voulut dire Joël de Jugan, qui…

Mais Cocardasse l’interrompit en prononçant avec emphase ces seuls mots :

— Il n’y a pas deux Lagardère !