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Le Bossu/I/I/5

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Le Bossu — 1re partie
A. Dürr (p. 89-109).


V

— La botte de Nevers. —


C’était Lagardère, le beau Lagardère, le casseur de têtes, le bourreau des cœurs.

Il y avait là seize épées de prévôts d’armes qui n’osaient pas seulement sortir du fourreau, seize spadassins contre un jeune homme de dix-huit ans qui souriait, les bras croisés sur sa poitrine.

Mais c’était Lagardère !

Cocardasse avait raison, Passepoil aussi ; tous deux restaient au-dessous du vrai. Ils avaient eu beau vanter leur idole, ils n’en avaient pas assez dit.

C’était la jeunesse radieuse, forte, gaie, franche, communicative, vaillante, la jeunesse qui attire et qui séduit, la jeunesse que regrettent les victorieux, la jeunesse que ne peuvent racheter ni la fortune conquise, ni le génie planant sur le vulgaire agenouillé, la jeunesse en sa fière et divine fleur, avec l’or de sa chevelure bouclée, avec le sourire épanoui de ses lèvres, avec l’éclair vainqueur de ses yeux !

On dit souvent : « Tout le monde est jeune une fois en sa vie. À quoi bon chanter si haut cette gloire qui ne manque à personne ? »

En avez-vous vu des jeunes hommes ? Et si vous en avez vu, combien ? Moi, je connais des enfants de vingt ans et des vieillards de dix-huit.

Les jeunes hommes, je les cherche.

J’entends ceux-là qui savent en même temps qu’ils peuvent, faisant mentir le plus vrai de tous les proverbes, ceux-là qui portent, comme les orangers bénis des pays du soleil, le fruit à côté de la fleur !

Ceux-là qui ont tout à foison, l’honneur, le cœur, la sève, la folie, et qui s’en vont, brillants et chauds comme un rayon, épandant à pleines mains l’inépuisable trésor de leur vie !

Ils n’ont qu’un jour, hélas ! souvent, car le contact de la foule est comme l’eau qui éteint toute flamme.

Bien souvent aussi toute cette splendide richesse se prodigue en vain, et ce front, que Dieu avait marqué au signe héroïque, ne ceint que la couronne de l’orgie.

Bien souvent ! c’est la loi. L’humanité a sur son grand livre, comme l’usurier du coin, sa colonne des profits et pertes.

Henri de Lagardère était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne. Ce n’était pas un hercule ; mais ses membres avaient cette vigueur souple et gracieuse du type parisien, aussi éloigné de la lourde musculation du Nord que de la maigreur pointue de ces adolescents de nos places publiques, immortalisés par le vaudeville banal.

Il avait les cheveux blonds, légèrement bouclés, plantés haut et découvrant un front qui respirait l’intelligence et la noblesse. Ses sourcils étaient noirs, ainsi que sa fine moustache, retroussée au-dessus de la lèvre.

Rien de plus cavalier que cette opposition, surtout quand des yeux bruns et rieurs éclairent la pâleur un peu trop mate de ces visages.

La coupe de sa figure, régulière mais allongée, la ligne aquiline des sourcils, le dessin ferme du nez et de la bouche, donnaient de la noblesse à ces joyeusetés de l’expression générale. Le sourire du gai vivant n’effaçait point la fierté du porteur d’épée.

Mais ce qui ne se peut peindre à la plume, c’est l’attrait, la grâce, la juvénile gaillardise de cet ensemble ; c’est aussi la mobilité de cette physionomie fine et changeante, qui pouvait languir aux heures d’amour, comme un doux visage de femme ; qui pouvait, aux heures de combat, suer la terreur comme la tête de Méduse.

Ceux-là seuls l’avaient bien vu qu’il avait tués ; celles-là seules qu’il avait aimées.

Il portait l’élégant costume des chevau-légers du roi, un peu débraillé, un peu fané, mais relevé par un riche manteau de velours, jeté négligemment sur son épaule. Une écharpe de soie rouge à franges d’or indiquait le rang qu’il occupait parmi les aventuriers.

C’est à peine si la rude exécution qu’il venait de faire avait amené un peu de sang à ses joues.

— Vous n’avez pas de honte ! dit-il avec mépris : maltraiter un enfant !

— Capitaine ! voulut répliquer Carrigue en se remettant sur ses jambes.

— Tais-toi… Qui sont ces bravaches ?

Cocardasse et Passepoil étaient auprès de lui, le chapeau à la main.

— Eh ! fit-il en se déridant, mes deux protecteurs ! Que diable faites-vous si loin de la rue Croix-des-Petits-Champs ?

Il leur tendit la main, mais d’un air de prince qui donne le revers de ses doigts à baiser.

Maître Cocardasse et frère Passepoil touchèrent cette main avec dévotion. Il faut dire que cette main s’était bien souvent ouverte pour eux pleine de pièces d’or.

Les protecteurs n’avaient point à se plaindre du protégé.

— Et les autres ? reprit Henri ; j’ai vu cela quelque part ; où donc, toi ?

Il s’adressait à Staupitz.

— À Cologne, répliqua l’Allemand tout confus.

— C’est juste, tu me touchas une fois.

— Sur douze ! murmura l’Allemand avec humilité.

— Ah ! ah ! continua Lagardère en regardant Saldagne et Pinto, mes deux champions de Madrid… bonnes gardes !

— Ah ! Excellence ! firent à la fois les deux Espagnols, c’était une gageure… Nous n’avons point coutume de nous mettre deux contre un…

— Comment ! comment ! deux contre un ? s’écria le Gascon.

— Ils disaient, ajouta Passepoil, qu’ils ne vous connaissaient pas.

— Et celui-ci, reprit Cocardasse montrant Pépé le Tueur, faisait des vœux pour se trouver en face de vous.

Pépé fit ce qu’il put pour soutenir le regard de Lagardère.

Lagardère répéta seulement :

— Celui-ci ?

Et Pépé baissa la tête en grondant.

— Quant à ces deux braves, reprit Lagardère en désignant Pinto et Saldagne, je ne portais en Espagne que mon nom d’Henri…

— Messieurs, s’interrompit-il faisant du doigt le geste de porter une botte, je vois que nous nous sommes déjà rencontrés plus ou moins, car voici un honnête gaillard à qui j’ai fêlé le crâne une fois avec l’arme de son pays.

Joël de Jugan se frotta la tempe.

— La marque y est, murmura-t-il ; vous maniez le bâton comme un dieu, c’est certain.

— Vous n’avez eu de bonheur avec moi ni les uns ni les autres, mes camarades, reprit Lagardère ; mais vous étiez occupés ici à une besogne plus facile… Approche ici, enfant !

Berrichon obéit.

Cocardasse et Carrigue prirent à la fois la parole, afin d’expliquer pourquoi ils voulaient fouiller le page.

Lagardère leur imposa silence.

— Que viens-tu faire ici ? demanda-t-il à l’enfant.

— Vous êtes bon, vous, et je ne vous mentirai pas, répondit Berrichon. Je viens porter une lettre.

— À qui ?

Berrichon hésita, et son regard glissa encore vers la fenêtre basse.

— À vous, répondit-il pourtant.

— Donne.

L’enfant lui tendit un pli qu’il tira de son sein. Puis, se haussant vivement jusqu’à son oreille :

— J’ai une autre lettre à porter.

— À qui ?

— À une dame.

Lagardère lui jeta sa bourse.

— Va, petit ! dit-il, personne ne t’inquiétera.

L’enfant partit en courant, et disparut bientôt derrière le coude de la douve.

Dès que le page eut disparu, Lagardère ouvrit sa lettre.

— Au large ! commanda-t-il en se voyant entouré de trop près par les volontaires et les prévôts ; j’aime dépouiller seul ma correspondance.

Tout le monde s’écarta vivement.

— Bravo ! s’écria Lagardère après avoir lu les premières lignes ; voilà ce que j’appelle un heureux message ! C’est justement ce que je venais chercher ici. Par le ciel ! ce Nevers est un galant seigneur !

— Nevers ! répétèrent les estafiers étonnés.

— Qu’est-ce donc ? demandèrent Cocardasse et Passepoil.

Lagardère se dirigea vers la table.

— À boire d’abord ! dit-il ; j’ai le cœur content. Je veux vous raconter l’histoire. Assieds-toi là, maître Cocardasse… Ici, frère Passepoil… vous autres où vous voudrez.

Le Gascon et le Normand, fiers d’une distinction pareille, prirent place aux côtés de leur héros.

Henri de Lagardère but une rasade, et reprit :

— Il faut vous dire que je suis exilé : je quitte la France…

— Exilé, vous ? interrompit Cocardasse.

— Nous le verrons pendu ! soupira Passepoil.

— Et pourquoi exilé ?

Par bonheur, cette dernière question couvrit l’expression tendre mais irrévérencieuse d’Amable Passepoil.

Lagardère ne souffrait point ces familiarités.

— Connaissez-vous ce grand diable de Bélissen ? demanda-t-il.

— Le baron de Bélissen ?

— Bélissen le bretteur ?

— Bélissen le défunt, rectifia le jeune chevau-léger.

— Il est mort ? demandèrent plusieurs voix.

— Je l’ai tué… Le roi m’avait fait noble, vous savez, pour que je pusse entrer dans sa compagnie… J’avais promis de me comporter prudemment ; pendant six mois, j’ai été sage comme une image. On m’avait presque oublié ; mais, un soir, ce Bélissen voulut jouer au croquemitaine avec un pauvre petit cadet de province qui n’avait pas seulement un poil de barbe au menton.

— Toujours la même histoire, dit Passepoil : un vrai chevalier errant !

— La paix, mon bon ! ordonna Cocardasse.

— Je m’approchai de Bélissen, poursuivit Lagardère, et, comme j’avais promis à Sa Majesté, quand elle daigna me créer chevalier, de ne plus lancer de paroles injurieuses à personne, je me bornai à tirer les oreilles du baron comme on fait aux enfants méchants dans les écoles. Cela ne lui plut point.

— Je crois bien ! fit-on à la ronde.

— Il me le dit trop haut, poursuivit Lagardère, et je lui donnai, derrière l’Arsenal, ce qu’il avait mérité depuis longtemps… un coup droit sur dégagement… à fond !

— Ah ! petit ! s’écria Passepoil oubliant que les temps étaient changés, comme tu allonges bien ce damné coup-là !

Lagardère se mit à rire. Puis il frappa la table violemment de son gobelet d’étain.

Passepoil se crut perdu.

— Voilà la justice ! s’écria le chevau-léger, qui ne songeait déjà plus à lui ; on me devait la prime, puisque j’avais abattu une tête de loup… Eh bien, non… on m’exile !

Toute l’honorable assistance convint à l’unanimité que c’était là un abus.

Cocardasse jura capédébiou que les arts n’étaient point suffisamment protégés. Lagardère reprit :

— En fin de compte, j’obéis aux ordres de la cour. Je pars… L’univers est grand, et je fais serment de trouver quelque part à bien vivre… Mais, avant de passer la frontière, j’ai une fantaisie à satisfaire… deux fantaisies : un duel et une escapade galante. C’est ainsi que je veux faire mes adieux au beau pays de France !

On se rapprocha curieusement.

— Contez-nous cela, monsieur le chevalier, dit Cocardasse.

— Dites-moi, mes vaillants, demanda Lagardère au lieu de répondre, avez-vous ouï parler, par hasard, de la botte secrète de M. de Nevers ?

— Parbleu ! fit-on autour de la table.

— Elle était sur le tapis encore tout à l’heure, ajouta Passepoil.

— Et qu’en disiez-vous, s’il vous plaît ?

— Les avis étaient partagés… Les uns disaient : « Fadaise !… » les autres prétendaient que le vieux maître Delapalme avait vendu au duc un coup… ou une série de coups… au moyen desquels le duc était parfaitement sûr de toucher un homme, n’importe lequel, au milieu du front, entre les deux yeux.

Lagardère était pensif. Il demanda encore :

— Que pensez-vous des bottes secrètes en général, vous qui êtes tous experts et prévôts d’armes ?

L’avis unanime fut que les bottes secrètes étaient des attrape-nigauds, et que tout coup à fond pouvait être évité à l’aide des parades connues.

— C’était mon opinion, dit Lagardère, avant d’avoir eu l’honneur de faire la partie de M. de Nevers.

— Et maintenant ?… interrogea-t-on de toutes parts, car chacun était fortement intéressé : dans quelques heures, cette fameuse botte de Nevers allait peut-être coucher deux ou trois morts sur le carreau.

— Maintenant, repartit Henri de Lagardère, c’est différent. Figurez-vous que cette botte maudite a été longtemps ma bête noire. Sur ma parole, elle m’empêchait de dormir ! Convenez que ce Nevers fait aussi par trop parler de lui… À toute heure, partout, depuis son retour d’Italie, j’entendais radoter autour de moi « Nevers, Nevers, Nevers ! Nevers est le plus beau ! Nevers est le plus brave ! »

— Après un autre que nous connaissons bien, interrompit frère Passepoil.

Cette fois, il eût l’approbation pleine et entière de Cocardasse junior.

— Nevers par-ci, Nevers par-là ! continua Lagardère. Les chevaux de Nevers, les armes de Nevers, les domaines de Nevers !… ses bons mots, son bonheur au jeu, la liste de ses maîtresses… et sa botte secrète par-dessus le marché !… diable d’enfer ! cela me rompait la tête… Un soir, mon hôtesse me servit des côtelettes à la Nevers… je lançai le plat par la fenêtre et je me sauvai sans souper… Sur la porte, je me heurtai contre mon cordonnier, qui m’apportait des bottes à la dernière mode, des bottes à la Nevers… je rossai mon bottier ; cela me coûta dix louis que je lui jetai au visage… Le drôle me dit : « M. de Nevers me battit une fois, mais il me donna cent pistoles !… »

— C’était trop ! prononça gravement Cocardasse.

Passepoil suait à grosses gouttes, tant il ressentait vivement les contrariétés de son cher petit Parisien.

— Voyez-vous, continua Lagardère, je sentis que la folie me prenait… Il fallait mettre un terme à cela !… Je montai à cheval et je m’en allai attendre Nevers à la sortie du Louvre… Quand il passa, je l’appelai par son nom.

« — Qu’est-ce ? me demanda-t-il.

« — Monsieur le duc, répondis-je, j’ai grande confiance en votre courtoisie… Je viens vous demander de m’enseigner votre botte secrète, au clair de la lune.

« Il me regarda. Je pense qu’il me prit pour un échappé des Petites-Maisons.

« — Qui êtes-vous ? me demanda-t-il pourtant.

« — Le chevalier Henri de Lagardère, répondis-je, par la munificence du roi… chevau-léger du corps… ancien cornette de la Ferté, ancien enseigne de Conti, ancien capitaine au régiment de Navarre… toujours cassé pour cause de cervelle absente…

« — Ah ! m’interrompit-il en descendant de cheval, vous êtes le beau Lagardère ? On me parle souvent de vous, et cela m’ennuie.

« Nous allions côte à côte vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.

« — Si vous ne me trouviez point trop petit gentilhomme, commençai-je, pour vous mesurer avec moi…

« Il fut charmant, charmant ! Je dois lui rendre cette justice.

« Au lieu de me répondre, il me planta sa rapière entre les deux sourcils, si roide et si net, que je serais encore là-bas, sans un saut de trois toises que fort à propos je fis.

« — Voilà ma botte, me dit-il.

« Ma foi ! je le remerciai de bon cœur ; c’était bien le moins.

« — Encore une petite leçon, demandai-je, si ce n’est pas abuser.

« — À votre service.

« Malepeste ! cette fois il me fit une piqûre au front. J’étais touché, moi… moi, Lagardère !

Les maîtres d’armes échangèrent des œillades inquiètes. La botte de Nevers prenait en vérité d’effrayantes proportions.

— Vous n’y aviez vu que du feu ? insinua timidement Cocardasse.

— J’avais vu la feinte, pardieu ! s’écria Lagardère, mais je n’étais pas arrivé à la parade. Cet homme est vite comme la foudre.

— Et la fin de l’aventure ?

— Est-ce que le guet peut jamais laisser en repos les gens paisibles ?… Le guet arriva… Nous nous séparâmes bons amis avec promesse de revanche.

— Mais sandiéou ! dit Cocardasse, qui suivait sa piste, il vous tiendra toujours par cette botte.

— Allons donc ! fit Lagardère.

— Vous avez le secret ?

— Parbleu !… je l’ai étudiée dans le silence du cabinet.

— Eh bien ?

— C’est un enfantillage !

Les prévôts respirèrent. Cocardasse se leva.

— Monsieur le chevalier, dit-il, si vous avez quelque bon souvenir des pauvres leçons que je vous ai données avec tant de plaisir, vous ne repousserez pas ma requête… Eh donc !

Instinctivement, Lagardère mit la main au gousset.

Frère Passepoil eut un geste plein de dignité.

— Ce n’est pas cela que maître Cocardasse vous demande, dit-il.

— Parle, fit Lagardère ; je me souviens. Que veux-tu ?

— Je veux, répliqua Cocardasse, que vous m’enseigniez la botte de Nevers.

Lagardère se leva aussitôt.

— C’est trop juste, dit-il, mon vieux Cocardasse. Cela concerne ton état.

Ils se mirent en garde. Les volontaires et les prévôts firent cercle. Ces derniers surtout ne regardaient pas à demi.

— Tubleu ! fit Lagardère en tâtant le fer du prévôt, comme tu es devenu mou !… Voyons, engage en tierce… coup droit retenu ! pare… coup droit, remets à fond… pare prime et riposte… marche… prime encore sur ma riposte… passe sous l’épée, et aux yeux !

Il joignit le geste à la parole.

— Tron de l’air ! fit Cocardasse en sautant de côté ; j’ai vu un million de chandelles ! Et la parade ? reprit-il en se mettant en garde de nouveau.

— Oui, oui, la parade ? firent les spadassins avidement.

— Simple comme bonjour ! repartit Lagardère. Y es-tu ?… Tierce… à temps, sur la remise… prime deux fois… évite… arrête dans les armes, le tour est fait !

Il rengaina. Ce fut frère Passepoil qui remercia avec effusion.

— Avez-vous saisi, vous autres ? fit Cocardasse en s’essuyant le front. Capédébiou ! quel enfant !

Les prévôts firent un signe de tête affirmatif, et Cocardasse revint s’asseoir en disant :

— Ça pourra servir !

— Ça va servir tout de suite, répliqua Lagardère en se versant à boire.

Tous relevèrent les yeux sur lui.

Il but son verre à petites gorgées, puis il déplia lentement la lettre que le page lui avait remise.

— Ne vous ai-je pas dit, reprit-il, que M. de Nevers m’avait promis ma revanche ?

— Oui ; mais…

— Il fallait bien terminer cette aventure avant de partir pour l’exil… J’ai écrit à M. de Nevers, que je savais à son château du Béarn… Cette lettre est la réponse de M. de Nevers.

Un murmure d’étonnement s’éleva du groupe des estafiers.

— Il est toujours charmant, poursuivit Lagardère, charmant ! Quand je me serai battu mon content avec ce parfait gentilhomme, je suis capable de l’aimer comme un frère. Il accepte tout ce que je lui propose : l’heure du rendez-vous, le lieu.

— Et quelle est l’heure ? demanda Cocardasse avec trouble.

— La tombée de la nuit.

— Ce soir ?

— Ce soir.

— Et le lieu ?

— Les fossés du château de Caylus.

Il y eut un silence. Passepoil avait mis un doigt sur sa bouche. Les estafiers tâchaient de garder bonne contenance.

— Pourquoi choisir ce lieu ? fit cependant Cocardasse.

— Autre histoire ! dit Lagardère en riant, seconde fantaisie !… Je me suis laissé dire, depuis que j’ai l’honneur de commander ces braves, pour tuer un peu le temps avant mon départ, je me suis laissé dire que le vieux marquis de Caylus était le plus fin geôlier de l’univers !… Il faut bien qu’il ait quelques talents pour avoir mérité ce beau nom de Caylus-Verrous !… Or, le mois passé, aux fêtes de Tarbes, j’ai entrevu sa fille Aurore… Sur ma parole, elle est adorablement belle !… Après avoir causé avec M. de Nevers, je veux consoler un peu cette charmante recluse.

— Avez-vous donc la clef de la prison, capitaine ? demanda Carrigue en montrant le château.

— J’ai pris d’assaut bien d’autres forteresses ! repartit le Parisien. J’entrerai par la porte, par la fenêtre, par la cheminée… enfin, je ne sais pas… mais j’entrerai !

Il y avait déjà du temps que le soleil avait disparu derrière les futaies d’Ens. La nuit venait. Deux ou trois lueurs se montrèrent aux fenêtres inférieures du château.

Une forme glissa rapidement dans l’ombre des douves. C’était Berrichon, le petit page, qui sans doute avait fait sa commission. En prenant à toute course le sentier qui conduisait à la forêt, il envoya de loin un grand merci à Lagardère, son sauveur.

— Eh bien, s’écria celui-ci, pourquoi ne riez-vous plus, mes drôles ? Ne trouvez-vous point l’aventure gaillarde ?

— Si fait, répondit frère Passepoil, trop gaillarde !

— Je voudrais savoir, dit Cocardasse gravement, si vous avez parlé de mademoiselle de Caylus dans votre lettre à Nevers.

— Parbleu ! je lui explique mon affaire en grand. Il fallait bien donner un prétexte à ce lointain rendez-vous.

Les estafiers échangèrent un regard.

— Ah çà ! qu’avez-vous donc ? demanda brusquement le Parisien.

— Nous réfléchissons, répondit Passepoil ; nous sommes heureux de nous trouver là pour vous rendre service.

— C’est la vérité, capédébiou ! ajouta Cocardasse, nous allons vous donner un bon coup d’épaule.

Lagardère éclata de rire, tant l’idée lui sembla bouffonne.

— Vous ne rirez plus, monsieur le chevalier, prononça le Gascon avec emphase, quand je vous aurai appris certaine nouvelle…

— Voyons ta nouvelle ?

— Nevers ne viendra pas seul au rendez-vous.

— Fi donc ! pourquoi cela ?

— Parce que, après ce que vous lui avez écrit, il ne s’agit plus entre vous d’une partie de plaisir… l’un de vous deux doit mourir ce soir… Nevers est l’époux de mademoiselle de Caylus.

Cocardasse junior se trompait en pensant que Lagardère ne rirait plus. Le fou se tint les côtes.

— Bravo ! s’écria-t-il, un mariage secret ! un roman espagnol ! Pardieu ! voilà qui me comble, et je n’espérais pas si bien pour ma dernière aventure !