Le Bossu/II/I/1

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Le Bossu — 4e partie
A. Dürr (pp. 181-203).


LE PALAIS-ROYAL.




I

— Sous la tente. —


Les pierres aussi ont leurs destinées. Les murailles vivent longtemps et voient les générations passer ; elles savent bien des histoires. Ce serait un curieux travail que la monographie d’un de ces cubes taillés dans le liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grès. Que de drames alentour : comédies et tragédies ! Que de grandes et que de petites choses ! combien de rires ! combien de pleurs !

Ce fut la tragédie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, immense homme d’État, lamentable poëte, acheta du sieur Dufresne l’ancien hôtel de Rambouillet, au marquis d’Estrées le grand hôtel de Mercœur. Sur l’emplacement de ces deux demeures seigneuriales, il donna l’ordre à l’architecte Lemercier de lui bâtir une maison, digne de sa haute fortune. — Quatre autres fiefs furent acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dégager la façade où étaient les armoiries des Du Plessis, surmontées du chapeau de cardinal, on fit emplette de Sillery, en même temps qu’on ouvrait une grande rue pour permettre au carrosse de son Éminence d’arriver sans encombre à ses fermes de la Grange-Batelière.

La rue devait garder le nom de Richelieu ; la ferme, sur les terrains de laquelle s’élève maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa longtemps l’arrière-façade de l’Opéra ; le palais seul n’eut point de mémoire.

Tout battant neuf, il échangea son titre de Cardinal pour un titre plus élevé encore. Richelieu dormait à peine dans la tombe, que sa maison s’appelait déjà le Palais-Royal.

Il aimait le théâtre, ce terrible prêtre ! on pourrait presque dire qu’il bâtit son palais pour y mettre des théâtres. Il en fit trois, bien qu’à la rigueur, il n’en fallût qu’un pour représenter sa chère tragédie de Mirame, fille idolâtrée de sa propre muse.

Elle était en vérité trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette main qui trancha la tête du connétable de Montmorency. Mirame fut représentée devant trois mille fils et filles des croisés qui eurent bien le cœur d’applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double de madrigaux tombèrent le lendemain en pluie fade sur la ville, célébrant les gloires du redoutable poëte, — puis, tout ce lâche bruit se tut. — On parla tout bas d’un jeune homme qui faisait aussi des tragédies, qui n’était pas cardinal et qui s’appelait Corneille.

Un théâtre de deux cents spectateurs, un théâtre de cinq cents, un théâtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas à moins. Tout en suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber systématiquement les têtes effrontées qui dépassaient le niveau, il s’occupait de ses décors et de ses costumes comme un excellent directeur qu’il était. — On dit qu’il inventa la mer agitée qui fait vivre maintenant dans le premier dessous tant de pères de famille, les nuages de gaze, les rampes mobiles et les praticables. — Il imagina lui-même le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils d’Éole, dans la pièce de Desmarets.

On ajoute qu’il tenait bien plus à ces divers petits talents, y compris celui de danseur, qu’à sa gloire politique : c’est la règle.

Néron ne fut point immortel, malgré ses succès de joueur de flûte. Richelieu mourut. Anne d’Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragédies, écouta plus d’une fois, riant sous cape et tremblant à la fois, les grands cris du peuple ameuté sous ses fenêtres.

Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard à Philippe d’Orléans, régent de France. C’était l’aile orientale, ayant retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.

Il était là au printemps de l’année 1640, quand les frondeurs pénétrèrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mêmes qu’on ne leur avait point enlevé le jeune roi. Un tableau de la galerie du Palais-Royal représente ce fait et montre Anne d’Autriche, soulevant, en présence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.

À ce sujet, on rapporte un mot de l’un des petits-neveux du régent, le roi des Français Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est un monument sceptique, charmant, froid, sans préjugés, un esprit fort en pierre de taille qui se planta sur l’oreille la cocarde de Camille Desmoulins, mais qui caressa les cosaques : ce mot va bien aussi à la race de l’élève de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu le temps et l’or de l’État à faire orgie.

Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s’étonnait de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, se prit à sourire, et répondit :

— Il y en a, mais on ne les voit pas.

Ce fut au mois de février 1672 que Monsieur, frère du roi, tige de la maison d’Orléans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le vingt et un de ce mois, lui en constitua la propriété en apanage. Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans, y tint une cour brillante.

Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur régent, y épousa, vers la fin de l’année 1692, mademoiselle de Blois, la dernière des filles naturelles du roi et de madame de Montespan.

Sous la Régence, il ne s’agissait plus de tragédie. L’ombre triste de Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le duc d’Orléans faisait, dit Saint-Simon, « en des compagnies fort étranges ; » mais ses théâtres servirent, car la mode était aux filles d’Opéra.

La belle duchesse de Berry, fille du régent, toujours entre deux vins et le nez barbouillé de tabac d’Espagne, faisait partie de l’étrange compagnie où n’entraient, ajoute le même Saint-Simon, « que des dames de moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur débauche… On buvait beaucoup et du meilleur… On disait des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait du bruit et qu’on était bien ivre, on allait se coucher… »

Mais Saint-Simon n’aimait pas le régent. Si l’histoire ne peut cacher entièrement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous montre-t-elle les grandes qualités que ses excès ne parvinrent pas à étouffer.

Ses vices étaient à son infâme précepteur : ce qu’il avait de vertu lui appartenait, d’autant mieux qu’on avait fait plus d’efforts pour la tuer en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n’eurent point de revers sanglant. Il fut humain ; il fut bon. Peut-être eût-il été grand sans les exemples et les conseils qui empoisonnèrent sa jeunesse.

Le jardin du Palais-Royal était alors beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. Il touchait d’un côté aux maisons de la rue de Richelieu, de l’autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond, du côté de la Rotonde, il allait jusqu’à la rue Neuve-des-Petits-Champs. Ce fut longtemps après seulement, sous le règne de Louis XVI que Louis-Philippe-Joseph, duc d’Orléans, bâtit ce qu’on appelle les galeries de pierre, pour isoler le jardin et l’embellir.

Au temps où se passe notre histoire, d’énormes charmilles, toutes taillées en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et les parterres. La belle allée de marronniers d’Inde, plantée par le cardinal de Richelieu, était dans toute sa vigueur. L’arbre de Cracovie, dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce siècle.

Deux autres avenues d’ormes, taillés en boule, allaient dans le sens de la largeur. Au centre était une demi-lune avec bassin d’eau jaillissante. À droite et à gauche, en revenant vers le palais, on trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entourés de massifs d’arbrisseaux. Derrière le bassin se trouvait le quinconce des tilleuls, entre les deux grandes pelouses.

L’aile orientale du palais, plus considérable que celle où fut construit, plus tard, le Théâtre-Français sur l’emplacement de la célèbre galerie de Mansard, se terminait par un pignon à fronton, qui portait cinq fenêtres de façade sur le jardin. Ces fenêtres regardaient le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du régent était là.

Le Grand-Théâtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le temps du cardinal, servait aux représentations de l’Opéra. Le palais proprement dit, outre les salons d’apparat, contenait les appartements d’Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse palatine, duchesse douairière d’Orléans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse d’Orléans, femme du régent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses, à l’exception de la duchesse de Berry et de l’abbesse de Chelles, habitaient l’aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu.

L’Opéra, situé de l’autre côté, occupait une partie de l’emplacement actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses derrières sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom galant de Cour-aux-Ris, séparait l’entrée particulière de ces dames des appartements du régent.

Elles jouissaient, à titre de tolérance, du jardin du palais.

Celui-ci n’était point ouvert au public, comme de nos jours ; mais il était facile d’en obtenir l’entrée. En outre, presque toutes les maisons des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs avaient des balcons, des terrasses régnantes, des portes basses et même des perrons qui donnaient accès dans les massifs. Les habitants de ces maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu’ils firent plus tard un procès à Louis-Philippe-Joseph d’Orléans lorsque ce prince voulut enclore le Palais-Royal.

Tous les auteurs contemporains s’accordent à dire que le jardin du palais était un séjour délicieux, et certes, sous ce rapport, nous avons beaucoup à regretter. Rien de moins délicieux que le promenoir carré, envahi par les bonnes d’enfants, et où s’alignent maintenant les deux allées d’ormes malades. Il faut croire que la construction des galeries, en interceptant l’air, nuit à la végétation ; notre Palais-Royal est une très belle cour : ce n’est plus un jardin.

Cette nuit-là, c’était un enchantement, un paradis, un palais de fées. Le régent, qui n’avait pas beaucoup de goût à la représentation, sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l’argent de la fête : mais qu’importait cela ! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis, qu’il ne faut voir que le résultat.

Si Law payait les violons en son propre honneur, c’était un homme qui entendait bien la publicité, voilà tout. Il eût mérité de vivre de nos jours d’habileté, où tel écrivain s’est fait une renommée en achetant tous les exemplaires des quatorze premières éditions de son livre, si bien que la quinzième a fini par se vendre ou à peu près, — où tel dentiste, pour gagner vingt mille francs, dépense dix mille écus en annonces, — où tel directeur de théâtre met chaque soir trois ou quatre cents humbles amis dans sa salle pour prouver à deux cent cinquante spectateurs vrais que l’enthousiasme n’est pas mort en France.

Ce n’est pas seulement à titre d’inventeur de l’agio que ce bon M. Law peut être regardé comme le véritable précurseur de la banque contemporaine.

Cette fête était pour lui ; cette fête avait pour but de glorifier son système et aussi sa personne. Pour que la poudre qu’on jette aille bien dans les yeux éblouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law avait senti le besoin d’un piédestal d’où il pût mieux jeter sa poudre. On devait cuire une nouvelle fournée d’actions le lendemain.

Comme l’argent ne lui coûtait rien, il fit sa fête splendide.

Nous ne parlerons point des salons du Palais, décorés pour cette circonstance avec un luxe inouï. La fête était surtout dans le jardin, malgré la saison avancée. Le jardin était entièrement tendu et couvert. La décoration générale représentait un campement de colons dans la Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d’or. Toutes les serres de Paris avaient été mises à contribution pour composer des massifs d’arbustes exotiques : on ne voyait partout que fleurs tropicales et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient à profusion aux arbres et aux colonnes étaient des lanternes indiennes ; on se le disait ; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetées çà et là, semblaient trop jolies.

Mais les amis de M. Law allaient répétant :

— Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancés !

Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain que tout était d’un rococo délicieux. Il y avait des lointains ménagés, des forêts sur toile, des rochers de carton à l’aspect terrible, des cascades qui écumaient comme si l’on eût mis du savon dans leur eau.

Le bassin central était surmonté de la statue allégorique du Mississipi, qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une urne d’où l’eau s’échappait : derrière le dieu, dans le bassin même, on avait placé une machine ayant mission de figurer une de ces chaussées que construisent les castors dans les cours d’eau de l’Amérique septentrionale.

M. de Buffon n’avait pas encore fait l’histoire de ces intéressants animaux, ingénieux, méthodiques et rangés comme des élèves de l’école Polytechnique.

Nous avons placé ce détail de la chaussée des castors, parce qu’il dit tout et vaut à lui seul la description la plus étendue.

C’était autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle, mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents sujets étaient engagés.

Les compagnons de plaisir du régent, le marquis de Cossé, le duc de Brissac, la Fare, le poëte, madame de Tencin, madame de Royan et la duchesse de Berry s’étaient bien un peu moqués autour de tout cela, mais pas tant que le régent lui-même.

Il n’y avait guère qu’un homme pour surpasser le régent dans ses railleries, c’était ce bon M. Law.

Les salons étaient déjà encombrés, et Brissac avait ouvert le bal par ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins, et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages. Malgré les piquets de gardes françaises (déguisés en Indiens d’opéra) posés à toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins, plus d’un intrus était parvenu à se glisser. On voyait çà et là des dominos dont l’apparence n’était rien moins que catholique.

C’était un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris de s’amuser quand même.

Cependant, les rois de la fête n’avaient point fait encore leur entrée. On n’avait vu ni le régent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On attendait.

Dans un wigwam en velours nacarat, orné de crépines d’or, où les sachems du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait réuni plusieurs tables. Ce wigwam était situé non loin du rond-point de Diane, sous les fenêtres mêmes du cabinet du régent. Il contenait nombreuse compagnie.

Autour d’une table de marbre, recouverte d’une natte, un lansquenet turbulent se faisait. L’or roulait à grosses poignées ; on criait, on riait. — Non loin de là un groupe de vieux gentils-hommes causaient discrètement auprès d’une table de reversi.

À la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit marquis, Navailles, Gironne, Nocé, Taranne, Albret et d’autres, — M. de Peyrolles était là et gagnait.

C’était une habitude qu’il avait. On la lui connaissait. Ses mains étaient généralement surveillées. — Du reste, sous la régence, tromper au jeu n’était pas péché mortel.

On n’entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant de l’un à l’autre : cent louis ! cinquante ! deux cents ! — quelques jurons de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants.

Toutes les figures, bien entendu, étaient découvertes autour de la table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup de dominos allaient causant. Des laquais en livrée de fantaisie et pour la plupart masqués, pour ne pas dénoncer l’incognito de leurs maîtres, se tenaient de l’autre côté du petit perron du régent.

— Gagnez-vous, Chaverny ? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa tête encapuchonnée à l’ouverture de la tente.

Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table.

— Cidalise ! s’écria Gironne ; à notre secours, nymphe des forêts vierges !

Un autre domino parut derrière le premier.

— Qui parle de vierges ? demanda le second domino.

— Ce n’est pas une personnalité, Desbois, ma mignonne, lui fut-il répondu ; il s’agit de forêts.

— À la bonne heure ! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra.

Cidalise donna sa bourse à Gironne.

Un des vieux gentilshommes assis à la table de reversi fit un geste de dégoût.

— De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il à son voisin, cela se faisait autrement.

— Tout est gâté, monsieur de la Hunaudaye, répondit le voisin, tout est perverti !

— Rapetissé, monsieur de Barbanchois !

— Abâtardi, monsieur de la Hunaudaye !

— Travesti !

— Galvaudé !

— Sali !

Et tous deux en chœur, avec un grand soupir :

— Où allons-nous, baron, où allons-nous ?

M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d’agate qui décoraient l’antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye :

— Qui sont ces gens, monsieur le baron ?

— Monsieur le baron, je vous le demande ?

— Tiens-tu, Taranne ? criait en ce moment Montaubert ; cinquante !

— Taranne ! grommela M. de Barbanchois, ce n’est pas un homme, c’est une rue !

— Tiens-tu, Albret ?…

— Cela s’appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mère de Henri le Grand… Où pêchent-ils leurs noms ?

— Où Bichon, l’épagneul de madame la baronne a-t-il pêché le sien ? répliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatière.

Cidalise qui passait y fourra effrontément ses deux doigts. M. le baron resta bouche béante.

— Il est bon, dit la fille d’Opéra.

— Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n’aime point mêler… veuillez accepter la boîte.

Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la boîte et toucha d’un geste caressant le vieux menton du gentilhomme indigné. Puis elle fit une pirouette et s’éloigna.

— Où allons-nous ! grommela M. de la Hunaudaye.

— Où allons-nous ! répéta M. de Barbanchois qui suffoquait ; que dirait le feu roi, s’il voyait de pareilles choses ?

Au lansquenet :

— Perdu ! Chaverny ! Encore perdu !

— C’est égal… j’ai la terre de ***. Je tiens tout !

— Son père était un digne soldat ! dit le baron de Barbanchois ; à qui appartient-il ?

— À monsieur le prince de Gonzague.

— Dieu nous garde des Italiens !

— Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron ?… Un comte de Horn roué en Grève pour assassinat !

— Un parent de Son Altesse !… Où allons-nous !

— Je vous dis, monsieur le baron, qu’on finira par s’égorger en plein midi dans les rues !

— Eh ! monsieur le baron ! c’est déjà commencé… N’avez-vous point lu les nouvelles ?… Hier, une femme assassinée près du Temple… la Louvet, une agioteuse…

— Ce matin, un commis du trésor de la guerre, le sieur Sandrier, retiré de la Seine au pont Notre-Dame…

— Pour avoir parlé trop haut de cet Écossais maudit…, prononça tout bas M. de Barbanchois.

— Chut !… fit M. de la Hunaudaye, c’est le onzième depuis huit jours !…

— Oriol !… Oriol à la rescousse ! crièrent en ce moment les joueurs.

Le gros petit traitant parut à l’entrée de la tente. Il avait le masque et son costume d’une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal un haut succès de rire.

— C’est étonnant, dit-il, tout le monde me reconnaît !

— Il n’y a pas deux Oriol ! s’écria Navailles.

— Ces dames trouvent que c’est assez d’un ! fit Nocé.

— Jaloux ! s’écria-t-on de toutes parts en riant.

Oriol demanda :

— Messieurs, n’avez-vous point vu Nivelle ?

— Dire que ce pauvre ami, déclama Gironne, sollicite en vain, depuis huit mois, la place de financier bafoué et dévoué auprès de notre chère Nivelle !

— Jaloux ! dit-on encore.

— As-tu vu d’Hozier, Oriol ?

— As-tu tes parchemins ?

— Oriol, sais-tu le nom de l’aïeul que tu vas envoyer aux croisades ?

Et les rires d’éclater.

M. de Barbanchois joignait les mains ; M. de la Hunaudaye disait :

— Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes choses !

— Où allons-nous, seigneur ! où allons-nous !…

— Peyrolles !… dit le petit traitant qui s’approcha de la table ; je vous fais les cinquante louis, puisque c’est vous… Mais relevez vos manchettes.

— Plaît-il ! fit le factotum de M. de Gonzague ; je ne plaisante qu’avec mes égaux, mon petit monsieur !

Chaverny regarda les laquais derrière le perron du régent.

— Parbleu ! murmura-t-il, ces coquins ont l’air de s’ennuyer là-bas… va les chercher, Taranne, pour que cet honnête M. de Peyrolles ait un peu avec qui se gaudir !

Le factotum n’entendit point cette fois. Il ne se fâchait qu’à bonnes enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d’Oriol.

— Et du papier ! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier !

— On nous paye nos pensions en papier, baron !

— Et nos fermages… que représentent ces chiffons !

— L’argent s’en va !

— L’or aussi… Voulez-vous que je vous dise, baron ? nous marchons à une catastrophe !

— Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la main de Barbanchois, nous y marchons !… c’est l’avis de madame la baronne !

Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croisés, la voix d’Oriol s’éleva de nouveau :

— Connaissez-vous la nouvelle ? demanda-t-il, la grande nouvelle ?

— Non… voyons la grande nouvelle !

— Je vous la donne en mille  !… mais vous ne devineriez pas !…

— M. Law s’est fait catholique ?

— Madame de Berry boit de l’eau ?

— M. du Maine a fait demander une invitation au régent ?

Et cent autres impossibilités.

— Vous n’y êtes pas, vous n’y êtes pas, très chers !… Vous n’y serez jamais !… Madame la princesse de Gonzague… la veuve inconsolable de M. de Nevers… Artémise, vouée au deuil éternel…

À ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux gentilshommes avaient dressé l’oreille.

— Eh bien ! eh bien ! fit-on autour de la table de lansquenet.

— Eh bien ! reprit Oriol, Artémise a fini de boire la cendre du mausolée !… Madame la princesse de Gonzague est au bal !

On se récria. C’était chose impossible.

— Je l’ai vue ! affirma le petit traitant, de mes yeux vue !… assise auprès de la princesse Palatine… Mais j’ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore.

— Quoi donc ? demanda-t-on de toutes parts.

Oriol se rengorgea ; il tenait le dé.

— J’ai vu, reprit-il pourtant, et je n’avais pas la berlue… et j’étais bien éveillé… j’ai vu M. le prince de Gonzague refusé à la porte du régent.

On fit silence. Cela intéressait tout le monde. Tout ce qui entourait cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.

— Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? demanda Peyrolles, les affaires de l’État…

— À cette heure, Son Altesse ne s’occupe point des affaires de l’État.

— Cependant, si un ambassadeur…

— Son Altesse n’était point avec un ambassadeur !

— Si quelque caprice nouveau…

— Son Altesse n’était pas avec une dame.

C’était Oriol qui faisait ces réponses nettes et catégoriques. La curiosité générale grandissait.

— Mais avec qui donc était Son Altesse ?

— On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague lui-même s’en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.

— Et que lui répondaient les valets ? interrogea Navailles.

— Mystère, messieurs, mystère !… M. le régent est triste depuis certaine missive qu’il reçut d’Espagne… M. le régent a donné ordre aujourd’hui d’introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un personnage qu’aucun de ses valets ordinaires n’a vu… sauf Blondeau, qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de la tête aux pieds… un bossu.

— Un bossu ! répéta-t-on à la ronde ; — il en pleut des bossus !…

— Son Altesse s’est enfermée avec lui… et la Fare… et Brissac… et la duchesse de Chalais elle-même ont trouvé porte close !.

Il y eut un silence. Par l’ouverture de la tente, on pouvait apercevoir les fenêtres éclairées du cabinet de Son Altesse. — Oriol regarda de ce côté par hasard.

— Tenez ! tenez ! s’écria-t-il en étendant la main, — ils sont encore ensemble !

Tous les yeux se tournèrent à la fois vers les fenêtres du pavillon. — Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d’Orléans se détachait ; il marchait. — Une autre ombre indécise, placée du côté de la lumière semblait l’accompagner.

Ce fut l’affaire d’un instant : les deux ombres avaient dépassé la fenêtre.

Quand elles revinrent, elles avaient changé de place en tournant. La silhouette du régent était vague, tandis que celle de son mystérieux compagnon se dessinait avec netteté sur le rideau, — quelque chose de difforme : une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui gesticulaient avec vivacité…