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Le Bossu/II/I/9

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Le Bossu — 4e partie
A. Dürr (p. 145-166).


IX

— Où finit la fête. —


C’était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore elle-même, beau comme elle était belle.

Et si vous l’aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l’ardeur pudique de son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein palpitant, le sourire ému aux lèvres ! si vous l’aviez vue ! L’amour chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en une seule, marier étroitement deux âmes, l’amour, ce cantique sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l’enivrante manne qu’apporte la rosée du ciel ; l’amour sait embellir la laideur elle-même, l’amour met à la beauté une auréole divine !

Lagardère pressa contre son cœur sa fiancée frémissante.

Il y eut un long silence ; leurs lèvres ne se touchaient point.

— Merci ! merci ! murmura-t-il.

Leurs yeux se parlaient.

— Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore… avec moi… as-tu toujours été heureuse ?

— Oui…, bien heureuse, répondit la jeune fille…

— Et pourtant, Aurore,… aujourd’hui, tu as pleuré !

— Vous savez cela, Henri ?

— Je sais tout ce qui te regarde… Pourquoi pleurais-tu ?

— Pourquoi pleurent les jeunes filles ? dit Aurore voulant éluder la question.

— Tu n’es pas comme les autres, toi… Quand tu pleures… Je t’en prie, pourquoi pleurais-tu ?

— De votre absence, Henri… Je vous vois bien rarement… Et aussi de cette pensée…

Elle hésita ; son regard se détourna.

— Quelle pensée ? demanda Lagardère.

— Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La pensée qu’il y a des femmes bien belles dans ce Paris… que toutes les femmes doivent avoir envie de vous plaire… et que peut-être…

— Peut-être… ? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.

— Que peut-être vous aimez une autre que moi.

Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.

— Dieu me donnerait-il donc cette félicité ! murmura celui-ci en extase ; faut-il croire ?

— Il faut croire que je t’aime ! dit Aurore étouffant sur la poitrine de son amant le son de sa propre voix qui l’effrayait.

— Tu m’aimes !… toi !… Aurore !… sens-tu mon cœur battre ?… Oh ! s’il était vrai ?… Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille chérie ?… connais-tu ton cœur ?

— Il parle… je l’écoute…

— Hier, tu étais un enfant.

— Aujourd’hui, je suis une femme… Henri, Henri, je t’aime !

Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.

— Et toi ? reprit Aurore.

Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides :

— Oh ! je suis heureux !… je suis heureux !

Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa du pied et dit :

— Qu’est-ce encore ?

— Si jamais tu avais des regrets…, prononça tout bas Henri, qui baisa ses cheveux.

— Quels regret puis-je avoir si tu restes près de moi ?

— Écoute… j’ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau qui te cachait les splendeurs du monde… Tu as entrevu la cour, le luxe, la lumière… Tu as entendu les voix de la fête… Que penses-tu de la cour… ?

— La cour est belle, répondit Aurore ; mais je n’ai pas tout vu, n’est-ce pas ?

— Te sens-tu faite pour cette vie ?… Ton regard brille… Tu aimerais le monde !

— Avec toi, oui.

— Et sans moi ?

— Rien sans toi.

Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.

— As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient souriantes ?…

— Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles !

— Elles sont heureuses, en effet, ces femmes… Elles ont des châteaux et des hôtels…

— Quand tu es dans notre maison, Henri, je l’aime mieux qu’un palais…

— Elles ont des amis…

— Ne t’ai-je pas ?

— Elles ont une famille.

— Ma famille, c’est toi !

Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire aux lèvres. C’était son cœur qui parlait.

Mais Lagardère voulait l’épreuve complète. Il fit appel à tout son courage et reprit après un silence :

— Elles ont… une mère !

Aurore pâlit. Elle n’avait plus de sourire. Une larme perla entre ses paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur sa poitrine.

— Une mère ! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie de ma mère… Après vous, Henri, c’est à ma mère que je pense le plus souvent…

Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.

— Si je l’avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle ; si je l’entendais vous appeler : Mon fils… Oh ! que seraient de plus les joies du paradis !… Mais, se reprit-elle après une courte pause, s’il me fallait choisir entre ma mère et vous…

Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.

— C’est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec effort ; je le dis parce que je le pense… S’il me fallait choisir entre ma mère et vous…

Elle n’acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d’Henri et s’écria la voix pleine de sanglots :

— Je t’aime ! oh ! je t’aime ! je t’aime !

Lagardère se redressa. D’une main, il la soutenait faible contre sa poitrine, de l’autre, il semblait prendre le ciel à témoin.

— Dieu qui nous vois, s’écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous entends et qui nous juges, tu me la donnes : je la prends et je jure qu’elle sera heureuse !

Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.

— Merci ! merci ! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu’à ses lèvres ; tiens ! regarde le bonheur que tu fais ! je ris, je pleure… je suis ivre et fou !… Oh ! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi ! Mais que disais-je tout à l’heure ? s’interrompit-il ; ne crois pas ce que j’ai dit, Aurore… je suis jeune… oh ! j’ai menti ! je sens déborder en moi la jeunesse, la force, la vie… Allons-nous être heureux ! heureux longtemps !… Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux que moi… sais-tu pourquoi ? je vais te le dire. Les autres font ce que je faisais avant d’avoir rencontré ton berceau sur mon chemin… Les autres aiment, les autres boivent, les autres jouent… que sais-je ?… les autres, quand ils sont riches comme je l’étais, riches de vigueur et d’ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s’en vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse… Tu es venue, Aurore : je me suis fait avare aussitôt… Un instinct providentiel m’a dit d’arrêter court ces largesses de sang, d’amour et de cœur… j’ai thésaurisé pour te garder tout… j’ai renfermé la fougue de mes belles années dans un coffre-fort… je n’ai plus rien aimé, rien désiré… ma passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s’éveille, naïve et robuste comme si mon cœur n’avait que vingt ans… Tu m’écoutes, tu souris, tu me crois fou… je suis fou d’allégresse, c’est vrai, mais je parle sagement… Qu’ai-je fait durant toutes ces années ?… Je les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir… je les ai passées à guetter l’éveil de ton âme… je les ai passées à chercher ma joie dans ton sourire… Par le nom de Dieu ! tu avais raison : j’ai l’âge d’être heureux, l’âge de t’aimer !… tu es à moi !… nous serons tout l’un pour l’autre… tu as encore raison : hors de nous deux, rien en ce monde… nous irons en quelque retraite ignorée, loin d’ici… bien loin !… notre vie, je vais te la dire : l’amour à pleine coupe… l’amour, toujours l’amour ! Mais parle donc, Aurore, parle donc !

Elle écoutait avec ravissement.

— L’amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux ! toujours l’amour !…

A pa pur ! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de Barbanchois ; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou !

Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, que les orgies de la Régence dégoûtaient profondément, mais qui était ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de France.

Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le baron de Barbanchois.

Ils traversaient le jardin désert et assombri.

— Eh donc ! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l’on avait soupé, si nous nous reposions, mon bon ?

— J’obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement léger.

Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain favori :

— Où allons-nous ?… où allons-nous ?…

— Pécaïre ! lui répondit Cocardasse, je n’en sais rien, ou le diable m’emporte !

— Est-il curieux, ce viel ivrogne ! ajouta Passepoil.

Ils s’assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa poche et se mit à la bourrer tranquillement.

— Si c’est notre dernier souper, dit-il, il était bon.

— Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou ! j’ai mangé une volaille et demie…

— Oh ! fit Passepoil, c’est la petite qui était devant moi… avec ses cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma main.

— Fameuse ! s’écria Cocardasse ; sandiéou ! et les fonds d’artichauts qui étaient autour !

— Et sa taille !… à prendre avec dix doigts… l’as-tu remarquée… ?

— J’aime mieux la mienne ! dit gravement Cocardasse.

— Par exemple ! se récria Passepoil ; rousse et louche, la tienne !

Il parlait de la voisine de Cocardasse.

Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.

— Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper ; où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie ?… Fais des excuses, capédébiou ! sinon je te fends sans pitié.

Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.

Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire d’excuses.

On dégaina, on se donna d’énormes horions en pure perte, puis on se prit aux cheveux et l’on finit par tomber sur le corps de M. le baron de Barbanchois, qui s’éveilla de nouveau pour chanter.

— Où allons-nous, bon Dieu ! où allons-nous ?

— Eh donc ! j’avais oublié le vieux pécaïre ! dit Cocardasse.

— Emportons-le, ajouta Passepoil.

Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s’embrassèrent avec effusion, en versant des larmes abondantes.

Ce serait ne point les connaître que de penser qu’ils avaient oublié d’emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade, remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de Barbanchois.

Celui-ci rêvait qu’il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu’il glissait sous la table après souper.

Autre temps ! autres mœurs ! dit le proverbe menteur.

— Et tu ne l’as pas revue ? demanda Cocardasse.

— Qui ça ?… celle qui était devant moi ?…

— Eh ! non ! la petite au domino rose ?

— Pas l’ombre !… j’ai fureté dans toutes les tentes…

A pa pur ! moi, je suis entré jusque dans le palais… et je te promets qu’on me regardait, ma caillou !… Il y avait des dominos roses en veux-tu en voilà… Mais ce n’était pas le nôtre… J’ai voulu parler à l’un d’eux qui m’a donné une croquignole sur le bout du nez en m’appelant défunt croquemitaine !… « Pécaïre ! ai-je répondu, mon illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée ! »

— Et lui, demanda Passepoil, l’as-tu rencontré ?

Cocardasse baissa le ton.

— Non, répondit-il, mais j’ai entendu parler de lui… Le régent n’a pas soupé… Il est resté enfermé plus d’une heure avec le Gonzague… Toute la séquelle que nous avons vue à l’hôtel ce matin piaule et menace… Sandiéou ! s’ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage, notre pauvre petit Parisien n’a qu’à bien se tenir !

— J’ai bien peur ! soupira frère Passepoil, qu’ils ne nous débarrassent de lui.

Cocardasse, qui était en avant, s’arrêta, ce qui arracha une plainte à M. le baron de Barbanchois.

— Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là !… Il en a vu bien d’autres !…

— Tant va la cruche à l’eau…, murmura Passepoil.

Il n’acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la pièce d’eau.

Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur premier mouvement était toujours de se cacher.

Les pas approchaient. C’était une troupe d’hommes armés, en tête de laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de Berry.

À mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières s’éteignaient.

Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la troupe.

— Il est dans le jardin ! affirmait un sergent aux gardes ; j’ai interrogé tous les piquets et les grand’gardes des portes… son costume était facile à reconnaître. On ne l’a point vu.

— Vingt dieux ! répliqua un soldat, celui-là n’aura pas volé son affaire !… Je l’ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier dont on veut les pommes.

— Ce bon garçon doit être un pays ! murmura Passepoil attendri par cette métaphore normande.

— Attention ! enfants ! ordonna Bonnivet, vous savez que c’est un dangereux jouteur…

Ils s’éloignèrent ; une autre patrouille cheminait du côté du palais, une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s’éteignaient sur leur passage.

On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre exécution se préparait.

— Ma caillou, dit Cocardasse, c’est à lui qu’ils en veulent.

— Ça me paraît clair, répondit Passepoil.

— J’avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement malmené M. de Gonzague… C’est lui qu’ils cherchent…

— Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières ?…

— Non, pas pour le trouver… pour avoir raison de lui.

— Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui… S’ils le manquent, cette fois…

— Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront !… Lou petit couquin a le diable dans le corps… Si tu m’en crois, nous allons le chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes…

Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit :

— Ce n’est pas le moment.

A pa pur ! veux-tu discuter contre moi ? s’écria le bouillant Cocardasse ; c’est le moment ou jamais !… Eh donc ! s’il n’avait pas besoin de nous, il nous recevrait avec la botte de Nevers !… Nous sommes en faute.

— C’est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute… Mais du diable si ce n’est pas une mauvaise affaire !

Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son somme. L’histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le guérit de ses rhumatismes.

Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.

La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.

On vit s’éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.

Une croisée s’ouvrit ; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses serviteurs invisibles :

— Messieurs, sur vos têtes, qu’on le prenne vivant !

— Merci Dieu ! grommela Bonnivet, dont l’escouade était au rond-point de Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières !

Nous sommes bien forcé d’avouer que les patrouilles n’allaient point à ce jeu de bon cœur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.

Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de cadets de province, des grives, — comme on les appelait alors dans les tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait, — que d’affronter pareille besogne.

Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.

Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le Bréant était le gardien.

Il avait remis son domino noir, et le visage d’Aurore se cachait de nouveau sous son masque.

Ils quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en dehors.

— Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs gourdes pour se donner du cœur ; pardonnez-nous.

— Eh donc ! ajouta Cocardasse, c’était un feu follet que ce domino rose !

— Doux Jésus ! s’écria frère Passepoil, le voici.

Cocardasse se frotta les yeux.

— Debout ! ordonna Lagardère.

Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes-françaises au bout de l’allée :

— Que veut dire ceci ? ajouta-t-il.

— Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant ! répondit Passepoil.

C’était au fond de sa gourde qu’il avait puisé cette liberté de langage.

Lagardère ne demanda même pas d’explication. Il avait tout deviné.

La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient passé pour lui comme des minutes ; il n’avait point mesuré le temps ; il s’était attardé.

Le tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.

— Êtes-vous avec moi solidement et franchement ? demanda-t-il.

— À la vie, à la mort ! répondirent les deux braves la main sur le cœur.

Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.

Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.

— A-t-on relevé les gardes des postes ? interrogea Henri.

— On les a renforcées, répondit Cocardasse ; il faut jouer serré, sandiéou !

Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup :

— Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour aux Ris ?

— Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.

— Alors, il ne vous ouvrira point sa porte ! dit Lagardère avec un geste de dépit.

Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment logique.

Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la porte.

Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours ; on eût dit que des pas s’approchaient de tous côtés avec précaution ; Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L’endroit où ils étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux massifs, c’était partout désormais ténèbres profondes.

— Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous occupez point de moi. Je sais comment me tirer d’affaire… J’ai là un déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis… Emmenez cette jeune fille : vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous tournerez à gauche… La porte de M. le Bréant est au bout du premier corridor… Vous passerez masqués et vous direz : « De la part de celui qui est dans votre loge… » Il vous ouvrira la porte de la rue et vous irez m’attendre derrière l’oratoire du Louvre.

— Entendu ! fit Cocardasse.

— Un mot encore… Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de livrer cette jeune fille ?

A pa pur ! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage ! promit le Gascon.

— Gare aux mouches ! ajouta Passepoil avec une fierté qu’on ne lui connaissait point.

Et tous deux en même temps :

— Cette fois-ci, vous serez content de nous !

Lagardère baisa la main d’Aurore et lui dit :

— Courage ! c’est ici notre dernière épreuve.

Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le rond-point de Diane.

— Ohé ! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver sa route !

— Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que sur la glace !

— Mes mignons, dit Cocardasse ; c’est une dame du corps de ballet.

Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient levant lui et ajouta effrontément :

— Son Altesse Royale nous attend !

Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.

Mais, dans l’ombre d’un massif d’orangers en caisse qui flanquait l’angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l’affût.

Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.

Ils étaient là pour Lagardère, qu’on s’attendait à voir paraître d’instant en instant.

Gonzague dit quelques mots à l’oreille de Peyrolles.

Celui-ci s’aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées embusqués derrière le massif. Tous s’élancèrent sur les pas de nos deux braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino rose.

M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s’y était attendu.

Seulement, il l’ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.

Lagardère, lui, s’était glissé jusqu’au bout du sentier pour voir si sa fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.

Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de gardes françaises fermait l’avenue.

— Holà ! monsieur le chevalier ! cria le chef avec un peu d’altération dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie ; vous êtes cerné de tous côtés.

C’était l’exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des mousquets sonna contre le sol.

— Que veut-on de moi ? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l’épée.

Le vaillant Bonnivet, qui s’était avancé à pas de loup par derrière, le saisit à bras le corps. Lagardère n’essaya point de se dégager et demanda pour la deuxième fois :

— Que veut-on de moi ?

— Pardieu ! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez bien le voir.

Puis il ajouta :

— En avant, messieurs !… au palais !… j’espère que vous me rendrez témoignage : j’ai fait à moi tout seul cette importante capture.

Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta plutôt qu’on ne le conduisit dans les appartements de Philippe d’Orléans.

Puis on ferma la porte du vestibule et il n’y eut plus dans le jardin âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste sur le gazon mouillé.