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Le Bossu/II/III/4

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Le Bossu — 6e partie
A. Dürr (p. 107-125).


IV

— Vieilles connaissances. —


Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme n’eut pas le temps d’exposer lui-même les motifs de sa présence.

Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre ardente du Châtelet. Ce n’était pas le compte de M. de Gonzague. Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes, que leurs consciences n’y pussent tenir : mille pistoles à chacun d’un seul coup, espèces sonnantes et payées d’avance, non pas même pour accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu’ils n’étaient pas aux environs de Caylus la nuit du meurtre.

Dans l’idée de Gonzague, la négociation était d’autant plus sûre, que Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d’avouer leur présence en ce lieu.

Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n’eut point le loisir de montrer ses talents diplomatiques.

La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna de l’œil et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout doucement.

Aspaspur ! dit Cocardasse en montrant du doigt l’ouverture du plafond ; c’est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal couvert.

— Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte les convenances.

— Mes camarades ! s’écria Peyrolles qui prenait de l’inquiétude à les voir s’approcher ainsi, l’un à droite et l’autre à gauche, pas de mauvais tours !… si vous me forcez à tirer l’épée…

— Fi donc ! soupira Passepoil ; tirer l’épée contre nous !

— Des gens désarmés ! appuya Cocardasse.

Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d’appeler, ce qui eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la main à la garde de son épée en disant :

— Qu’y a-t-il, voyons, mes enfants ?… Vous avez essayé de vous évader par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n’avez pas pu… Halte-là ! s’interrompit-il ; un pas de plus et je dégaine !

Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée : Cette autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M. le marquis de Chaverny.

Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière Peyrolles.

L’épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.

— Un mot et tu es mort, drôle ! dit-il à voix basse.

L’écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut.

Cocardasse et Passepoil, à l’aide de leurs cravates, le garrottèrent en moins de temps que nous ne mettons à l’écrire.

— Et maintenant ? dit Cocardasse au petit marquis.

— Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte… ce bon garçon à gauche… et quand les deux gardiens vont entrer, les deux mains au nœud de la gorge !

— Ils vont donc entrer ? demanda Cocardasse.

— À vos postes seulement… Voici M. de Peyrolles qui va servir d’appeau.

Les deux braves coururent se coller à la muraille, l’un à droite, l’autre à gauche.

Chaverny, la pointe de l’épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de crier à l’aide.

Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le cachot.

Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l’autre. Tous deux râlèrent sourdement, puis se turent, étranglés à demi.

Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes.

Aspaspur ! lui dit Cocardasse, je n’ai jamais vu de marquis aussi gentil que vous, non !…

Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble ami.

Mais Chaverny était pressé.

— En besogne ! s’écria-t-il ; nous ne sommes pas encore sur le pavé de Paris… Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa dépouille… Toi, l’ami, fais de même pour le gardien…

Cocardasse et Passepoil se regardèrent :

— Voici un cas qui m’embarrasse, dit le premier en se grattant l’oreille ; sandiéou !… je ne sais pas s’il convient à des gentilshommes…

— Je vais bien mettre l’habit du plus honteux maraud que je connaisse, moi ! s’écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.

— Mon noble ami, risqua Passepoil ; hier, nous avons endossé…

Cocardasse l’interrompit d’un geste terrible :

— La paix ! Pécaïre ! fit-il ; je t’ordonne d’oublier cette circonstance pénible… D’ailleurs, c’était pour le service de lou petit couquin…

— C’est encore pour son service aujourd’hui…

Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes, depuis le temps de Jules César, qui fut, dit-on, le premier fondateur de cette antique forteresse, jamais le Châtelet n’avait eu dans ses murs deux geôliers de plus galante mine.

Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de Peyrolles.

— Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de ces deux misérables ; je vous prie de me faire la conduite jusqu’à la porte de la rue.

— Ai-je un peu l’air d’un gardien ? demanda frère Passepoil.

— À s’y méprendre ! repartit le petit marquis.

— Eh donc ! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs ?

— Comme deux gouttes d’eau, répondit Chaverny ; en route ! j’ai mon message à porter !

Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L’histoire ne dit pas les réflexions qu’ils firent dans ces conjonctures pénibles et difficiles.

Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans encombre : il était vide.

— La tête un peu moins haute, Cocardasse, mon ami, dit Chaverny ; j’ai peur de tes scélérates moustaches.

— Sandiéou ! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à pâté, que vous ne pourriez m’enlever ma bonne mine…

— Ça ne mourra qu’avec nous, ajouta frère Passepoil.

Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau et les cloîtres étaient pleins de monde.

Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet, par le cuisinier Le Preux.

Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.

— Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au n° 9 dans le corridor, deux dangereux coquins… soyez vigilant.

Le portier ôta son bonnet en grommelant.

Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau sans encombre. Dans la salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s’était reposé dix minutes en compagnie de l’abbé de la Mettrie, son ami, en sortant de la dernière audience.

Cela parut l’intéresser vivement.

Il n’y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour, Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette, porteur d’un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant capédébiou ! qui fit retourner tout le monde.

Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os.

— L’ami, dit Chaverny sévèrement ; cet enfant n’y a pas mis de malice… et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu.

Cocardasse baissa l’oreille. Les archers pensèrent que c’était là un bien honnête jeune seigneur.

— Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon ! grommela le guichetier des gardes ; du diable si les cadédis ne se fourrent pas partout !…

Le guichet était justement ouvert pour livrer passage à un superbe faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré. Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience, franchirent le seuil d’un bond.

— Arrêtez-les ! arrêtez-les ! cria Chaverny.

Le guichetier s’élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.

Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte. Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en continuant de crier à tue-tête :

— Arrêtez-les ! morbleu ! ne voyez-vous pas qu’ils se sauvent ?… Quand on se sauve, c’est qu’on a de mauvais desseins !… Arrêtez-les ! arrêtez-les !…

Et, profitant du tumulte, il se pencha à l’autre portière, et commanda :

— À l’hôtel, coquins ! et grand train !

Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire en se tenant les côtes.

Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non seulement la liberté, mais encore un carrosse pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.

C’était bien cette même chambre à l’ameublement sévère et triste, où nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille ; c’était bien le même deuil extérieur ; l’autel tendu de noir, où se célébrait quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers, montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs des six cierges allumés.

Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et perceptible à peine, s’était glissé parmi ces aspects lugubres ; je ne sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil.

Il y avait des fleurs aux deux côtés de l’autel. Et pourtant on n’était point au quatrième jour de mai, fête de l’époux décédé.

Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil d’automne. À la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau.

Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre.

L’oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue dont l’existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, la Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du Palais-Royal.

Il y avait du monde dans l’oratoire de madame la princesse, beaucoup de monde, bien qu’il fût encore grand matin. — C’était d’abord une belle jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux contours exquis restait un peu dans l’ombre ; mais le rayon de soleil se jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants reflets. Debout auprès d’elle, se tenait la première camériste de la princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les larmes aux yeux.

Madeleine Giraud venait d’avouer à madame de Gonzague que l’avertissement miraculeux, trouvé dans le livre d’heures, à la page du Miserere, l’avertissement qui disait : Venez défendre votre fille, et qui rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des jeunes amours, la devise de Nevers : J’y suis, avait été placé là par Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l’avait embrassée.

Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé.

La princesse s’asseyait à l’autre bout de la chambre. Deux femmes et un jeune garçon l’entouraient.

Auprès d’elle, étaient les feuilles éparses d’un manuscrit avec la cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit d’Aurore.

Ces lignes écrites dans l’ardent espoir qu’elles parviendraient un jour entre les mains d’une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.

Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi le seuil de l’hôtel de Gonzague, point n’était besoin de le demander. Une de ces deux femmes était l’honnête Françoise Berrichon, et le jeune garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d’un air malicieux et confus, répondait au nom de Jean-Marie.

C’était le page d’Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait entraîné sa grand’mère hors de son poste pour la livrer aux séductions des commères de la rue du Chantre.

L’autre femme se tenait à l’écart. Vous eussiez reconnu sous son voile le visage hardi et gracieux de dona Cruz.

Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et profonde.

Dame Françoise Berrichon avait la parole.

— Celui-là n’est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en montrant Jean-Marie ; c’est le fils de mon pauvre garçon… Je peux bien dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire de manches… Il avait cinq pieds six pouces et du courage ; car il est mort en soldat…

— Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme ? interrompit la princesse.

— Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le monde est monde !… mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc Philippe ; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas Berrichon…

— Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui m’apporta cette lettre ?

— Oui, ma noble dame, ce fut lui… et Dieu sait bien que toute sa vie il s’est souvenu de cette soirée-là… il avait rencontré ; c’est lui qui m’en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt d’Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s’était chargée de l’enfant… dame Marthe le reconnut pour l’avoir vu au château de notre jeune duc, quand elle apportait vos messages… Dame Marthe lui dit : Il y a là-bas au château de Caylus quelqu’un qui sait tout. Si tu vois mademoiselle, dis-lui qu’elle ait bien garde !… Berrichon fut pris par les soudards et délivré par la grâce de Dieu… C’était la première fois qu’il voyait le chevalier de Lagardère, dont on parlait tant… il nous dit : Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l’église de Tarbes…

— Oui…, murmura la princesse qui rêvait ; il est bien beau.

— Et brave ! poursuivit dame Françoise qui s’animait, un lion !…

— Un vrai lion ! voulut appuyer Jean-Marie.

Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.

— Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour se battre… et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je dois à madame la princesse, armés jusqu’aux dents…

Aurore de Caylus lui fit signe de s’arrêter. Elle était faible contre ces navrants souvenirs.

Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.

— Philippe ! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé !… c’était hier… les années ont passé comme des heures… c’était hier… la blessure de mon âme saigne et ne veut pas être guérie.

Il y eut un éclair dans l’œil de dona Cruz, qui regardait cette immense douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brûlant qui fait battre le cœur plus vite et qui hausse l’âme jusqu’aux sentiments héroïques.

Dame Françoise hocha la tête d’un mouvement maternel.

— Le temps est le temps, fit-elle ; nous sommes tous mortels… il ne faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.

Berrichon se disait en tournant son chaperon :

— Comme elle prêche, ma bonne femme de grand’mère !

— Il y a donc, reprit dame Françoise, que quand le chevalier de Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de suite. Pourquoi ? Parce que Berrichon, mon fils, m’avait dit comme les choses s’étaient passées : le duc mourant appela le chevalier par son nom et lui dit : Mon frère ! mon frère !…

La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.

— Et encore, poursuivit Françoise : Tu seras le père de ma fille… et tu me vengeras… Berrichon n’a jamais menti, ma noble dame… d’ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à mentir ?… Nous partîmes, Jean-Marie et moi… Le chevalier de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore était déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.

— Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût un page.

Françoise haussa les épaules en souriant.

— L’enfant est bavard, dit-elle ; en vous demandant pardon, noble dame… Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays espagnol… Ah ! dame ! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la pauvre enfant, c’est vrai !… Tout le portrait de notre jeune seigneur !… mais motus !… il fallait se taire… M. le chevalier n’entendait pas raison…

— Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la princesse dont la voix hésitait, cet homme… M. de Lagardère…

— Seigneur de Dieu ! noble dame ! s’écria Françoise dont la vieille figure s’empourpra ; non… non… sur mon salut, je dirais peut-être comme vous, car vous êtes mère… mais, voyez-vous, pendant six ans, j’ai appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de famille… si un autre que vous avait eu l’air de soupçonner… — Mais il faut me pardonner, s’interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que j’oublie devant qui je parle… C’est que celui-là est un saint, madame,… c’est que votre fille était aussi bien gardée près de lui qu’elle l’eût été près de sa mère… C’était un respect, c’était une bonté… une tendresse si douce et si pure…

— Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d’être accusé, bonne femme, prononça froidement la princesse ; mais donnez-moi des détails… Ma fille vivait dans la retraite ?

— Seule, toujours seule… trop seule, car elle en était triste… et pourtant, si on m’avait cru… mais M. le chevalier était le maître…

— Que voulez-vous dire ? demanda Aurore de Caylus.

Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours immobile.

— Écoutez donc, fit la bonne femme ; une fille qui chantait et qui dansait sur la plaza-santa, — ce n’était pas une belle et bonne société pour l’héritière d’un duc.

La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs cils de sa paupière.

— Vous n’aviez pas d’autre reproche à faire à votre maître ? dit-elle.

— Des reproches ! se récria dame Françoise ; ceci n’est pas un reproche… d’ailleurs la fillette ne venait pas souvent… et je m’arrangeais toujours pour surveiller…

— C’est bien, bonne femme, interrompit la princesse ; je vous remercie… retirez-vous… vous et votre petit-fils, vous faites désormais partie de ma maison.

— À genoux ! s’écria Françoise Berrichon, en poussant rudement Jean-Marie.

La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d’elle, Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.

Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.

— Où allez-vous, Flor ? demanda la princesse.

Dona Cruz pensa avoir mal entendu. — La princesse reprit :

— N’est-ce pas ainsi qu’elle vous appelle ?… Venez, Flor, je veux vous embrasser.

Et, comme la jeune fille n’obéissait pas assez vite, la princesse se leva et la prit entre ses bras.

Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.

— Elle vous aime, murmurait la mère heureuse ; c’est écrit là… dans ces pages qui ne quitteront plus mon chevet… dans ces pages où elle a mis tout son cœur… Vous êtes sa gitanita… sa première amie… plus heureuse que moi, vous l’avez vue enfant… Devait-elle être jolie ! Flor ! dites-moi cela !…

Et sans lui laisser le temps de répondre :

— Tout ce qu’elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse et profonde, je veux l’aimer… Je t’aime, Flor, ma seconde fille… embrasse-moi… et toi, pourras-tu m’aimer ?… Si tu savais comme je suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans l’allégresse !… Cet homme… entends-tu cela, Flor… ? cet homme lui-même, qui m’a pris le cœur de mon enfant… eh bien… si elle le veut… je sens bien que je l’aimerai !