Le Bouif errant/1/2

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J. Ferenczi & fils (p. 15-37).

Chapitre II

Être ! ou ne pas être !

— Madame Soupir, merci pour les valises et le taxi. Au revoir ! Quand est-ce qu’on se reverra, madame Soupir ? L’Amérique, ça n’est pas dans la banlieue. Enfin, c’est la vie. Une fois là-bas, je vous enverrai des cartes postales. Embrassez Alfred pour moi, madame Soupir. Pauvre coco, ça me manquera bien de ne plus le voir. Expliquez-lui les choses, n’est-ce pas ? S’il m’aime vraiment, comme il le dit, il comprendra ma conduite. N’oubliez pas de lui remettre ces deux lettres. Ça vous évitera des questions. Dites-lui que je penserai toujours à lui chaque fois que je ne serai pas occupée. Donnez-lui aussi cette mèche de mes cheveux. Je l’ai coupée à son intention. Comme c’est ma fête aujourd’hui, je ne veux pas le quitter sans un souvenir. Il y a aussi la note de la quinzaine, sur le guéridon, près du lit. Vous lui remettrez le tout ensemble, madame Soupir. Adieu, madame Soupir. Je quitte Paname et la rue Lepic. C’est une page de ma vie qui recommence. Mais ne vous en faites pas pour moi, madame Soupir : une gosse de Montmartre surnage toujours. Allons, au revoir pour de bon. Portez-vous bien, madame Soupir.

Le taxi démarra et descendit rapidement la rue Lepic. La silhouette de la petite blonde, au nez de gavroche et aux cheveux courts, qui venait de lâcher ce flux de paroles, s’évanouit progressivement et ne fut bientôt plus qu’un souvenir.

La concierge était demeurée sur le trottoir.

C’était une personne corpulente et réfléchie, qui accompagnait ses moindres gestes de gémissements et de plaintes. Elle exhalait des lamentations à tout propos et s’apitoyait perpétuellement, comme poussée par un pessimisme involontaire. On l’avait surnommée : Madame Soupir.

— Ah ! jeunesse ! fit-elle, en regardant le taxi disparaître au coin du boulevard.

Elle rentra avec mélancolie dans le corridor obscur de la maison et remonta les cinq étages sur la cour afin de fermer les persiennes de l’appartement de mademoiselle Cécile Coqueluche, dactylographe à ses moments perdus, qui venait de partir pour la patrie du cinéma.

L’appartement de Mlle Coqueluche se composait d’une chambre-salon, meublée d’une grande armoire à glace, d’un paravent, d’un lit immense et d’une machine à écrire, et d’une cuisine, dont le fourneau avait été remplacé par une baignoire.

Il y avait dans les deux pièces un grand désordre. Le départ de la propriétaire avait motivé, sans doute, une perquisition rapide dans les tiroirs des meubles, qui étaient demeurés ouverts. Le lit était défait. Un tas de petites boîtes et de flacons vides encombraient le dessus de la cheminée. Les restes du déjeuner de midi étaient encore servis sur le guéridon. Mme Soupir se versa en gémissant une dernière tasse de café.

Puis elle déploya un saut de lit en crêpe de Chine rose orné de fausses dentelles défraichies.

C’était un souvenir que Mlle Coqueluche lui avait laissé en partant. Un parfum de lilas et d’œilet blanc imprégnait encore l’étoffe légère. La concierge se drapa dans cette parure en s’adressant des sourires. Malgré ses cinquante-neuf ans, il y avait encore des moments où Mme Soupir se souvenait des attitudes d’autrefois.

Elle avait été danseuse à la Scala, à l’époque où ce music-hall connaissait une renommée mondiale. Instinctivement, elle fredonna une ritournelle d’Anna Held :

Voilà la marcheuse !
À la démarche gracieuse… etc.

— Ah ! jeunesse, soupirait-elle, avec mélancolie. Ah ! jeunesse !

Elle se tortillait devant la glace, minaudait, s’adressait des baisers. Elle semblait revivre des minutes d’extase.

Des fleurs tombèrent à côté d’elle. Sans se rendre compte, elle ramassa une branche de lilas blanc fort détériorée et la porta à ses lèvres. Elle refaisait machinalement les gestes de la ballerine qu’elle avait été trente ans auparavant. Drapée dans le vêtement de soie rose, elle cambrait une taille encore souple et exagérait une croupe volumineuse. Absorbée par sa contemplation, elle n’avait pas entendu la porte de la chambre s’ouvrir doucement. Le nez dans sa branche de lilas, Mme Soupir exhalait une plainte de colombe :

— Coco !… Ah mon coco !… Mon coco !

— Ah gosse ! murmura dans son oreille une voix un peu enrouée, tandis qu’une moustache raide comme une brosse à dents s’écrasait sur sa nuque et, que deux mains, garnies chacune d’un œillet blanc, l’attiraient en chiffonnant vigoureusement le contenu du peignoir rose.

Un juron retentissant dissipa tout à coup le rêve éveillé de la sentimentale concierge.

Elle était dans les bras de l’ami de Mlle Coqueluche.

— Ah ! monsieur, c’était donc vous ? fit-elle en se comprimant la poitrine. Vous m’avez fait une émotion !…

Mais le nouveau venu abrégea ces manifestations extérieures.

— Qu’est-ce que c’est que ces façons de s’introduire dans les vêtements des locataires pour exploiter des confusions légitimes ? Qui vous a permis de mettre ces frusques ?

Mme Soupir, blessée par cette accusation, montra une grande dignité.

— Via conscience est un temple, fit-elle. Je ne rougis jamais de mes actions. Et si j’ai endossé cette matinée, c’est parce qu’elle m’a été donnée, tout à l’heure, par Mlle Coqueluche en personne, monsieur Bicard.

Car c’était le singulier client de la boutique de la rue de Miromesnil, qui venait de faire, dans la pièce, cette entrée, fort peu triomphale. Mais il avait perdu cette fois la gaieté bruyante qui avait mis en émoi la paisible boutique du coiffeur. Il semblait inquiet. Fort surpris de ne pas rencontrer chez elle la jolie fille qu’il venait voir, il demeurait devant la concierge sans comprendre, regardant avec stupeur le désordre des objets. Il avait l’air si abasourdi que Mme Soupir eut pitié de lui.

— Monsieur Alfred, dit-elle, un homme doit toujours être un homme ! Soyez courageux monsieur Bicard !

— Naturellement, cette précaution oratoire eut un résultat désastreux. Bicard pâlit, puis rougit, lança autour de lui un regard de noyé cherchant une planche de salut et parvint à articuler à grand’peine :

— Kiki ?…

Fort heureusement, Mme Soupir comprenait les onomatopées de ses locataires.

— Monsieur Alfred, il faut vous faire une raison. Une jeunesse ne sait pas toujours ce qu’elle veut. À votre âge, il vous faudrait une femme sérieuse, ayant déjà connu la vie, une personne ayant eu des z’hauts et des bas, des vicissitudes et des z’évolutions, des alternatives et…

— Fermez ! interrompit Bicard. Ne me racontez pas votre histoire et dites-moi seulement où est la gosse ?

— Débinée, fit laconiquement la concierge.

— Mais pourquoi ? Expliquez-moi…

Le visage de Mme Soupir avait repris sa majesté professionnelle et ce fut avec toute l’importance de sa responsabilité qu’elle tendit à Bicard deux lettres, en affectant de déclarer :

— Je ne sais rien, monsieur Alfred. Mlle Coqueluche m’a simplement priée d’aller lui chercher un taxi et de vous remettre ces deux enveloppes. Il y en a une grande et une petite.

L’homme eut un haut-le-corps de surprise.

— La lettre d’Ugénie ! fit-il. La lettre de Los-Angelès ! Comment s’est-elle trouvée ici ? Si la petite a lu ce que ma femme m’écrivait, qu’est-ce qu’elle aura dû penser de moi ?

Ses doigts décachetaient maladroitement la petite enveloppe, sur laquelle une écriture fine l’hypnotisait. Mme Soupir l’observait silencieusement. Elle le vit s’asseoir, ou plutôt tomber sur une chaise, en murmurant.

— Chameau !

— Pauvre monsieur ! fit la concierge.

— Je ne parle pas de vous, répliqua Bicard. Je pense à la conduite de ma femme qui a été cause de tout le mal.

Il relut encore la lettre parfumée de Mlle Coqueluche. Il semblait peser tous les mots et apprendre par cœur le texte :


Coco !

Tu avais oublié, dans ton veston, la lettre de ta femme légitime ; alors, je l’ai lue par erreur et je sais tout.

Mon Coco ! tu es vraiment trop fauché pour continuer à me rendre heureuse. Je t’étais fidèle jusqu’à présent, parce que je n’aime pas tromper les hommes en général, et les types de ton genre en particulier. Mais, sans galette ni pognon, il faudrait bien forcément un jour que je te fasse de la peine. Alors non ! J’aime mieux partir.

J’ai heureusement rencontré, dans le métro, un Américain épatant, qui m’offre un emploi dans un studio. Ta femme ne m’a pas envoyé dire que j’étais une poule photogénique, et cela m’a donné des idée. Je pars donc pour les U. S. A., comme toutes les belles gosses pas trop gourdes et qui ont sur elles tout ce qu’il faut pour faire du travail artistique.

Au revoir, Alfred ! Comme c’est ma fête aujourd’hui, je pense que tu pourras encore une fois payer la note de la quinzaine. Je t’embrasse. Si tu veux m’écrire, tu trouveras sûrement mon adresse dans le Bottin des département de l’Amérique ou dans l’annuaire des Cinémas. Adieu ! pense toujours à ta : Kiki.

Cécile coqueluche.

P.-S. — Si tu m’as apporté des fleurs, offre-les à Mme Soupir.

Un gémissement long comme un jour sans impôts fit redresser la tête à Bicard.

— Quel cœur ! murmurait la concierge en levant au ciel un regard languissant qui la faisait ressembler à une brème exhalant son âme à Dieu.

Évidemment, Mme Soupir, en dépit de sa discrétion, avait lu derrière l’épaule d’Alfred.

— Elle vous aimait, ça tombe sous le sens. Je sais ce que c’est que d’aimer, monsieur Bicard… et je pourrais vous donner des détails qui…

Mais Bicard avait pris subitement une physionomie si farouche que Mme Soupir n’insista pas.

— Chameau ! murmurait-il rageusement. Cette femme-là, c’est comme les maladies contagieuses : c’est un danger permanent. J’aurais dû la flanquer au feu ou la jeter dans un égout.

— Qui ? balbutia la concierge, terrifiée.

— La lettre d’Ugénie, ma légitime. Celle qui a toujours causé toutes les catastrophes de ma vie. Tenez, lisez-la, madame Soupir.

Alfred, disait la lettre de Mme Bicard, puisque du t’ostines à déserter le domicile conjugal que j’ai transporté à Los-Angelès, ne compte plus sur moi pour t’envoyer de quoi subvenir à tes dépravations escandaleuses. J’ai emporté toutes les valeurs de la communauté pour t’empêcher de les dissiper chez les bistros ou avec des volailles photogéniques. Quand tu ne posséderas plus un radis, ta poupée te laissera tomber comme le ballot que je t’ai toujours considéré, même quand tu étais une légume.

À Los-Angelès, j’ai rencontré la considération et les égards dus à mon talent et à mon sesque. Marie Piquefort prétend que j’ai l’imagination développée naturellement et que je suis faite pour le cinéma, comme le pâté de foie pour la tartine.

Je vais tourner « la Sirène de l’Arizona » avec notre fille Charlotte. C’est elle qui doit faire la sirène, moi je ferai l’Arizona. Si tu veux mettre définitivement un terme aux scandales de ta vie privée, lu viendras me rejoindre au studio. Je ne t’adresse pas d’argent, par prudence, mais tu trouveras dans ma lettre un mot de recommandation pour le correspondant de la Firme des Artistes réunis, qui engage la figuration étrangère. Comme on ne trouve point en Amérique d’artistes pour figurer les poivrots, on t’engagera immédiatement et ton voyage te sera payé. À Los-Angelès, une jolie femme ne reste jamais sans emploi. J’ai du travail pour plusieurs mois et je suis payée en dollars !

Ton ancienne épouse,

Ugénie,
Ro­man­ciè­re ; Star de ci­né­ma et Ci­né­as­te de l’A­ca­dé­mie fran­çai­se des Con­cier­ges.

La dernière phrase avait achevé d’éclairer Bicard. La lettre de recommandation avait servi à Mlle Coqueluche, et c’était elle, séduite par les promesses de Mme Bicard, qui était partie à la place d’Alfred, gagner des dollars en Amérique.

Prostré dans ses réflexions, le pauvre homme n’apercevait point la mimique de Mme Soupir, qui affectait avec ostentation de prendre une grande part à son chagrin.

— Pauvre monsieur ! Il faut être stoïque et savoir supporter les épreuves. Les jeunes femmes sont si tellement légères !

Le mot piqua le délaissé qui affecta une grande crânerie.

— Je le savais, fit-il simplement.

— Non ?… dit Mme Soupir, étonnée.

— Ça devait arriver fatalement, assura Alfred avec un geste dégagé. Kiki a dû tout apprendre.

— Quoi donc ?

— Je la trompais, madame Soupir. Oui, j’ai peut-être eu tort à mon âge. Mais, que voulez-vous ! Je suis homme… Alors !

— Ah bien ! assura Mme Soupir, c’est bien la dernière des opinions que je me serais faite de vous, monsieur Bicard. Mais je préfère être fixée, sous ce rapport, parce que je n’osais pas vous parler de la note de quinzaine que votre petite amie n’a pas réglée.

Elle présentait, en parlant, un papier que Bicard prit sans empressement.

— Ah ! fit-il, en fouillant dans toutes ses poches, j’avais oublié le jour du terme, en effet.

Mme Soupir, cette fois, n’avait pas soupiré. La femme sensible avait fait place à la préposée responsable et investie de la confiance du propriétaire. Sérieuse, elle pinçait les lèvres, en examinant Bicard et les billets de cinq et de dix francs que l’ami de Mlle Coqueluche extériorisait successivement.

Enfin, quand le total du loyer fut aligné devant elle, elle consentit à redevenir une femme.

— Et les fleurs, monsieur Bicard ? fit-elle avec un sourire qui montra toutes ses dents absentes.

Bicard regarda un instant la concierge ; puis, avec un geste de Don Juan faisant ses adieux à une duchesse :

— Gardez-les, en souvenir de moi. Je vous les offre, madame Soupir.

Puis il s’échappa prestement, sans attendre la réponse de la dame.

Seulement, à mesure qu’il descendait les étages, sa physionomie perdait, peu à peu, son masque d’insouciance. Une mélancolie progressive assombrissait le visage de Bicard. Son sourire était devenu une grimace quand il atteignit le rez-de-chaussée.

Machinalement, il descendit la rue Lepic.

Au coin du boulevard Rochechouart, des consommateurs, dans un café, le reconnurent et l’interpellèrent.

— Mais c’est le Bouif !

— Bicard ! Eh bien, Bicard !

— On ne reconnaît plus les copains ? Où vas-tu si pressé, Bicard ?

L’homme releva la tête et salua. Par un effet de volonté, il eut le courage de cligner de l’œil et de désigner, au lointain, une silhouette élégante et écourtée qui filait vers la place Clichy.

— Une poule ! il suit une poule, conclut un des interpellateurs. Sacré Bicard ! Il les veut toutes… Quel lapin !

Le lapin esquissa un geste vague et pressa le pas dans le sillage de la jeune personne, qui entra au Gaumont-Palace. Mais Bicard ne la suivit point. Une préoccupation manifeste l’empêchait de s’intéresser aux choses extérieures. Il fouillait avec persévérance dans toutes ses poches et en inventoriait le contenu, en murmurant des phrases courtes.

— Saleté… Un cure-dent… Un ticket de métro perforé… Dix centimes. Ah, la chameau !… Elle m’a eu jusqu’au trognon. Un sou percé… Fétiche ! Une invitation pour me rendre chez le juge de paix pour avoir refusé de payer une note de ma femme… Y peut attendre. Un mégot… La mèche de cheveux de Kiki… Un bouton de col… Trois tickets du Pari Mutuel et un porte-monnaie en cuir de vache, souvenir tangible d’Ugénie…

Mélancolique, il ouvrit le porte-monnaie et y retrouva deux sous. Cela faisait cinq.

— Tout mon actif, dit-il, en faisant sauter dans sa main les trois pièces qui composaient sa fortune. Cinq sous.

Il eut un rictus, qui s’efforçait de ressembler à un sourire, et ajouta :

— Les Cinq Sous du Bouif errant.

Machinalement, il serra soigneusement ce qui lui restait de capital dans le porte-monnaie d’Ugénie, et reprit sa course aventureuse. Il allait, droit devant lui, suivant le boulevard de Courcelles, sans but, revivant dans ses pensées toute son existence antérieure.

Il est généralement admis que la cinquantaine chez les hommes ressemble à l’été de la Saint-Martin, et ranime leurs ardeurs prêtes à s’éteindre. En dépit de sa neurasthénie, le Bouif songeait à des images voluptueuses.

Certes, il ne cataloguait point Ugénie parmi ces évocations charmantes. Ugénie n’avait été pour lui qu’une réalité désagréable, un cauchemar perpétuel et tenace. Plusieurs fois, Il avait caressé l’espoir qu’un flirt, poussé un peu loin, le débarrasserait de cette moitié atrabilaire. Il avait fondé quelque espoir sur deux passions qu’Ugénie avait eues, l’une pour un sergent de ville et l’autre pour un coiffeur, Mais le brigadier Balloche et Pyrogène Tocksin, le barbier du Sénat, avaient évolué autour de Mme Bicard sans parvenir à rompre le lien conjugal. Ugénie était une épouse adhésive, qui avait juré à son mari une fidélité redoutable, quitte à lui faire expier, par tous les moyens, son attachement indestructible.

En revanche, combien de souvenirs moins austères revivaient dans la pensée du Bouif. Son chien Wisky, mort d’un tremblement nerveux contracté dans la fréquentation des bistros ; Mariette, la grosse infirmière qui l’avait guéri par l’alcool ; la fringante colonelle de la Michonnière, qu’il avait décorée en qualité de ministre ; la blonde Suzane Pomponne, la buraliste du Palais-Bourbon, qui avait eu pour lui des complaisances passionnées, et enfin Kiki, sa dernière conquête ; une Kiki qui venait de briser le dernier fil attachant encore Bicard à l’existence, après la perte de sa situation de Limonadier du Palais-Bourbon.

Car le Bouif, comme tous les grands hommes, avait connu l’amertume de déchoir. Un changement dans l’orientation politique, après des élections générales, avait causé un remaniement complet dans le personnel du Parlement.

Charmeuil, le grand Charmeuil, son protecteur et son ami, avait été nommé Gouverneur de l’Indo-Chine et n’avait pu défendre Bicard contre les compétitions des envieux[1]. Une discussion avec un honorable, qui négligeait trop souvent de régler ses ardoises à la buvette, lui avait fait un ennemi. L’honorable était devenu rapporteur de la Commission du budget ; il avait conservé à Bicard une rancune de mauvais payeur et avait choisi le premier prétexte pour le desservir auprès des questeurs. Le Bouif avait été renvoyé à ses chères études, et, huit jours après, Suzanne Pomponne, la coquette, l’avait lâché comme une fleur.

Et puis Ugénie était partie avec sa fille Charlotte et les économies du ménage. Il se trouvait seul dans la vie, avec cinq sous dans sa poche pour continuer une existence habituée au farniente et à la considération des amis.

Une vague de désespoir submergea l’âme de Bicard. Pour la première fois de sa vie, il envisagea l’avenir.

C’était la misère, sans phrases, une vie sans joie, la mendicité peut-être. Or le Bouif, même aux époques les plus pénibles de son existence, n’avait jamais tendu la main.

Il se sentait le cerveau vide, la bouche amère. Il se trouva très las soudain et dut s’asseoir sur un banc. L’énergie commençait à lui manquer.

Puis il regarda les passants autour de lui et s’aperçut qu’il était arrivé, sans s’en rendre compte, jusqu’à la place de l’Étoile.

Devant lui, la masse de l’Arc de Triomphe barrait l’horizon. Alors il se souvint de la fameuse nuit qu’il avait passée, sous le monument glorieux, en causant avec le Soldat inconnu[2].

Ce dernier était le plus heureux. La mort l’avait comblé d’une gloire qu’il avait ignorée toute sa vie.

— La vie est vache ! murmura le Bouif. À quoi que ça sert de se cramponner dans un appartement dont on est destiné à sortir ? Ceux qui sont morts ne sont jamais revenus. Cela prouve qu’ils se trouvent bien où ils sont. Pas de soucis, pas d’embêtements, pas d’impôts, pas de concierges, pas de flics. On s’évapore dans l’atmosphère ou bien l’on ressuscite dans les légumes ou dans les fleurs. À moins qu’on dorme sans se rendre compte jusqu’à la résurrection des siestes.

La question délicate, c’est qu’on ignore ce qu’on devient. J’ai idée que le Père Éternel ne l’a pas dit pour éviter l’encombrement. Si on savait de quoi il retourne, on se tasserait, peut-être, dans le Néant comme dans les couloirs du Métro.

À moins qu’on n’éprouve encore là-bas des embêtements considérables. Mais ça me laisse froid. Je ne me reproche rien dans la vie, sauf d’avoir épousé Ugénie qui a été une femme expiatoire et suffisamment révulsive pour me procurer l’état de grâce.

Je risque donc rien de me suicider et c’est encore le seul moyen pratique pour procurer à ma femme un embêtement irréparable.

Il avait monologué comme Hamlet, sans se rendre compte que des passants l’examinaient avec surprise et qu’un agent, intrigué par ses gestes, s’était mis à faire les cent pas de façon à ne pas le perdre de vue.

Mais Bicard s’était levé et, toujours gesticulant, se dirigeait vers l’Arc de Triomphe.

Une idée insistante venait de germer dans son cerveau. Il trouverait au sommet du monument une mort glorieuse. Il avait lu, autrefois, dans une histoire de sa fille, que les Romains traitaient les hommes politiques en les précipitant, après les avoir comblés d’honneur, du haut de la Roche Tarpéienne. Ainsi le Bouif, ancien ministre, irait s’écraser sur les dalles auprès du Soldat inconnu.

— Quel fait divers ! pensait-il.

Et, dans sa pensée galopante, il lisait prématurément les comptes rendus des quotidiens : « Un suicide sensationnel !… La fin d’une célébrité parlementaire… Un ancien Bistro de la Chambre trouve la mort sous l’Arc de Triomphe. » Etc.

Peut-être le bruit de cet événement réveillerait-il une pensée des femmes qu’il avait aimées. Il songea à l’opulente Suzanne Pomponne, et à Cécile Coqueluche (Kiki), qui apprendrait sa mort, sur le paquebot, par la télégraphie sans fil. Cette idée l’émut beaucoup.

Un sursaut de sa volonté l’arracha à ces pensées.

— Finissons-en ! dit-il, en traversant résolument la place de l’Étoile.

Parvenu sous l’Arc de Triomphe, il regarda une dernière fois l’avenue des Champs-Élysées et se découvrit :

— Adieu, Paname ! fit-il.

Bien qu’exécuté avec un chapeau de paille, le geste avait beaucoup d’ampleur.

Néanmoins, l’agent qui surveillait Bicard fronça les sourcils et devint encore plus attentif. Il était de plus en plus convaincu qu’il avait à faire à un fou.

Assis sur le rebord d’une saillie du monument de gloire, Bicard, qui avait trouvé par terre un crayon égaré par quelque touriste, écrivait ses dernières volontés :

Qu’on accuse personne de ma mort ! Je meurs à cause de ma femme, Ugénie Bicard, qui m’a laissé dans le dénouement le plus complet, après avoir emporté l’argent de la communauté pour se livrer au Cinéma.

Je termine ma vie de mon vivant, sain d’intelligence et de corps. Je pardonne aux femmes leurs infidélités et à ma légitime son attachement dicté par l’unique désir de m’être désagréable.

J’ai assez vécu. J’ai goûté toutes les amertumes des Passions, de la Politique, du Pari mutuel et du Pouvoir. J’ai été abreuvé d’ingratitude et j’ai bu le calice jusqu’à l’hallali.

Je lègue mon souvenir à la corporation des bistros et mon nom à un cheval de course.

J’embrasse ma fille Charlotte, en la priant de penser à son père et de défendre sa mémoire chaque fois que sa mère la débinera.

Je lègue mon dernier soupir à Mlle Cécile Coqueluche, qui m’a trompé par amour. J’espère la retrouver dans un monde meilleur où je l’attendrai invisible, inconsistant et vapboreux.

Je lègue mes dernières volontés aux flics qui me ramasseront au bas de l’Arc de Triomphe, en m’excusant du dérangement et de la contrariété que cette perturbation leur causera.

Je lègue mon cœur à la France.

Alfred Bicard.

Stoïque, il évita de mettre ses autres qualités honorifiques. Les vanités d’un monde qu’il quittait le laissaient indifférent. Il plia soigneusement son testament et il allait le mettre dans la poche de son veston, quand il se ravisa pour écrire un codicille.

P.-S. — Je lègue ma fortune de vingt-cinq centimes, que je porte entièrement sur moi, à la Souscription Nationale pour faire remonter le Franc.

Il signa, data, replia ses dernières volontés et, sans même un soupir de regret pour cette existence qu’il allait quitter, il se dirigea résolument vers la petite porte de l’escalier du monument.

L’agent l’attendait sur le seuil en causant avec le gardien.

— Où allez-vous ? demanda ce dernier.

— C’est pour monter, dit Bicard.

— C’est un franc les jours de semaine et deux francs le vendredi.

— Vous ne faites pas de réduction pour les membres du Parlement, demanda l’ex-bistro de la Chambre.

Le gardien toisa Bicard. L’agent eut une mimique expressive.

— Je vous le disais bien… c’est un fou ! fit-il à voix basse au gardien.

Puis, avec une paternelle indulgence :

— Revenez dimanche, mon ami. La visite des édicules nationaux, elle est gratuite ce jour-là.

Le Bouif regarda l’ouverture de la porte que la corpulence du gardien obstruait, empêchant toute tentative d’escalade par surprise. La mauvaise chance était décidément sur lui. L’Arc de Triomphe lui était interdit.

— Merci ! fit-il à l’agent.

C’était la première fois de sa vie qu’il remerciait un fonctionnaire de la police. Mais le Bouif était déjà presque désincarné.

Avec une docilité admirable il salua les deux gardiens et se dirigea vers l’avenue des Champs-Élysées.

Il pensait que s’il avait mal choisi son jour pour se précipiter du haut de l’Arc de Triomphe, il était toujours facile à un piéton de trouver la mort parmi les véhicules qui rendent la chaussée impraticable.

Fermant les yeux comme un aveugle, il se lança au milieu de la grande avenue.

Étourdi, d’abord, par les jurons des chauffeurs, les invectives et le bruit, il fut tout à coup étonné d’un grand silence. Une paix sereine l’enveloppait.

— Je suis dans le Néant, pensa Bicard. J’aurai été écrasé sans m’en apercevoir. Les pneus confort ne font pas de bruit.

— Imprudent ! prononça une voix. Quand on est atteint de cécité, on ne quitte point les trottoirs.

Surpris, Bicard ouvrit un œil et s’aperçut qu’un second agent lui tenait le bras et le guidait, avec mille précautions, entre le flot montant et le flot descendant des taxis arrêtés comme les vagues de la Mer Rouge sur le passage des Hébreux.

Décidément, la police s’opposait à son suicide.

Et cela causa au Bouif une indignation d’autant plus grande qu’il dut, une seconde fois, remercier l’agent sauveteur, lequel s’obstinait à lui proposer de l’accompagner à son domicile.

Or, le domicile de Bicard était, pour le moment, la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare, où il faisait semblant d’attendre un train de nuit. Il avait été expulsé, trois jours auparavant, par son ancien logeur, pour avoir refusé obstinément d’acquitter sa note de quinzaine. Le pauvre amoureux avait réservé ses dernières coupures pour solder le loyer de Mlle Coqueluche.

Une fois en sûreté sur le trottoir, Bicard se mit à réfléchir.

Il n’avait pas assez d’argent pour acheter un revolver ou une solide corde. Un seul genre de mort peu coûteux lui restait. Il tourna à droite et se dirigea vers la Seine.

Il était tard quand il arriva sur le quai. L’eau lui parut noire et peu attrayante. Il y avait un chien sur la berge ; un chien sauveteur, sans doute. C’était le comble de la malchance.

Observant la bête du coin de l’œil, le Bouif s’approcha du bord. Le chien le laissa faire.

— Il attend que je sois dans la flotte pour me retirer, maugréa Bicard. Je resterai mouillé toute la nuit et j’attraperai une pneumonie sans pouvoir décéder à mon aise. L’eau doit être froide.

Il tâta de la main pour se rendre compte. Ce contact le fit frissonner. Il goûta, afin de s’habituer. La saveur de l’eau de Seine lui donna une nausée.

— J’en ai jamais bu, fit-il avec dégoût. Ce serait mal commencer que de finir comme ça. Ce suicide serait indigne de moi.

Désespéré, il remonta sur le quai et reprit sa course errante. La nuit était tout à fait tombée. Sans but, Bicard parvint à l’entrée du Bois de Boulogne et s’y engagea. Des rôdeurs le dévisagèrent.

— Je vais être assassiné, se dit le Bouif. On racontera cela dans les journaux et ça me fera une énorme publicité. C’est une belle fin.

Mais, à son grand étonnement, les rôdeurs ne lui demandèrent rien.

Une sorte de protection occulte semblait éloigner de Bicard tous les dangers extérieurs.

Maugréant, invectivant le sort, le Bouif errait dans les fourrés du Bois, se heurtant aux arbres et s’égratignant aux buissons. Il avait perdu sa route, Il parvint aux lisières du Bois sans se rendre compte.

Tout à coup, une masse lumineuse passa devant lui avec un bruit de ferraille et une vitesse qui le firent reculer vivement.

Le tramway de la Madeleine à Saint-James venait de le frôler.

— Je l’ai échappé belle, pensa Bicard, un peu saisi.

Alors il eut une idée.

— Je vais me coucher sur la voie du tram. Je fermerai les yeux. J’ai sommeil. Je m’endormirai et, demain matin, je me réveillerai dans l’Au-delà.

L’obscurité complète favorisait l’exécution de ce plan. Après avoir disposé son chapeau de paille sur une des voies pour s’en composer un oreiller, Bicard s’étendit en travers des rails et ferma les yeux obstinément, attendant le sommeil final.

Tout dormait autour de lui. Au loin, l’aboiement d’un chien attaché, qui hurlait son ennui aux étoiles, finit par agacer Bicard.

— Sale cabot ! grogna-t-il en se retournant.

Ce mouvement lui fit coller l’oreille au sol.

Il perçut alors un roulement dont l’intensité s’accentuait. C’était une sorte de vibration métallique que le rail lui transmettait comme un téléphone.

Machinalement, Bicard écouta.

Et, tout à coup, il comprit.

Un tramway s’approchait, se dirigeant vers la Madeleine.

Inexorable comme le destin, il allait sa route sans dévier. Le bruit encore fort lointain des roues se percevait distinctement. Collée sur le rail, l’oreille de Bicard entendait venir la Mort.

— Cette fois, pensa le Bouif, je suis bon.

Malgré la fermeté de sa décision d’en finir avec l’existence, il sentait une angoisse terrible l’envahir progressivement. Le roulement s’amplifiait et grondait, avec le bruit d’une cataracte, dans l’oreille du condamné.

Bicard avait lu dans un livre que les mourants revivent, en une seconde, toute leur existence antérieure. Il attendait ce moment-là. Cela tardait. Il ne parvenait point à chasser de sa pensée le roulement fatal qui devenait de plus en plus perceptible.

Au loin, le chien avait recommencé son hurlement lugubre.

— À la gare ! maugréa le mourant, en s’efforçant de changer de côté.

Alors un juron d’effroi lui échappa. Le bout d’un de ses pieds était coincé entre les deux parois de fer de la voie, il ne pouvait plus se dégager.

— Mince ! murmura-t-il affolé.

Subitement, la mort qu’il avait choisie se révéla à ses yeux dans toute son horreur. Il se vit broyé sous les roues, déchiqueté comme une viande molle. Il eut la sensation atroce d’être tenaillé, étouffé, écrasé et tranché en morceau par une machine infernale. Ce supplice l’épouvanta.

Il se débattit avec des contorsions qui le firent se tortiller comme un ver. Il ne réussit qu’à se fouler le pied.

Alors, il hurla : « Au secours ! »

Le bruit des roues de la lourde voiture, très proche, lui emplit le crâne à le faire éclater. Le tramway arrivait à toute vitesse. Il fonçait sur lui comme sur une proie.

— Nom de Dieu ! marmottait Bicard éperdu, désemparé, pantelant. Nom… de… Dieu !

Ce fut sa dernière prière. Un fracas horrible couvrit sa voix et submergea ses idées. Des lueurs passèrent dans ses yeux clos.

Puis il roula dans un abîme noir, qui devait être l’Infini.

  1. voir : Le Bistro de la Chambre (Ferenczi, éditeurs).
  2. Voir : Son Excellence le Bouif et Le Bistro de la Chambre (Ferenczi, éditeurs).