Le Bourreau de Berne/Chapitre 25

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Le Bourreau de Berne ou l’Abbaye des vignerons
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 13p. 303-315).

CHAPITRE XXV.


N’as-tu pas vu un homme marqué par la main de la nature, et qui porte sur son front le signe des infâmes ? cet assassin ne m’était pas venu à l’esprit.
Shakespeare.



L’arrivée de Sigismond et d’Adelheid au couvent précéda de plus d’une heure cette des autres voyageurs. Ils furent reçus avec l’hospitalité qui distinguait alors cette célèbre maison. Les visites des curieux n’avaient pas encore lassé la bienveillance des moines qui, plus habitués à recevoir des gens ignorants et appartenant aux classes inférieures, se trouvaient toujours heureux de ranimer la monotonie de leur solitude par la conversation des gens d’esprit et bien nés. Le bon frère quêteur avait préparé leur réception ; car, même sur le sommet du Saint-Bernard, il est toujours avantageux de porter avec soi le prestige du rang et de la considération dont on jouit au bas de la montagne. Quoique tous les chrétiens reçussent un bon accueil, l’héritière des Willading, nom qui était généralement connu et honoré entre les Alpes et le Jura, reçut ces preuves d’empressement et de déférence qui trahit les secrètes pensées en dépit des formes monacales, et qui prouvèrent que les solitaires augustins n’étaient pas fâchés de voir dans leurs sombres murailles un des plus beaux et des plus nobles échantillons de l’espèce humaine.

Tout cela était perdu pour Sigismond ; il était trop occupé des événements de la matinée pour faire attention à autre chose, et, après avoir recommandé Adelheid et sa sœur aux soins de leurs femmes, il sortit pour attendre l’arrivée du reste de la société.

Comme nous l’avons déjà dit, le vénérable couvent du Saint-Bernard date d’une des époques les plus éloignées du christianisme. Il est construit sur le bord du précipice qui forme le dernier plateau pour monter au sommet. Le bâtiment est une espèce de barraque immense, haute et étroite, dont le toit est tourné du côté du Valais, et le fronton dans la direction de la gorge où il est situé. Devant sa porte principale, le roc s’élève en une colline mal formée, à travers laquelle passe la route d’Italie. C’est littéralement le point le plus élevé du sentier, comme le couvent lui-même est l’habitation la plus élevée de l’Europe. Dans ce lieu la distance d’un roc à un autre, à travers la gorge, peut être d’environ cent mètres ; la masse sauvage et rougeâtre s’élève à plus de mille pieds de chaque côté : ce sont des nains cependant en comparaison de plusieurs autres masses qui, vues du couvent, s’élèvent à la hauteur des neiges éternelles. Lorsque ce point est atteint, le sentier commence à descendre, et l’écoulement d’un banc de neige placé devant la porte du couvent, qui avait résisté à la plus grande chaleur de l’été précédent, se répandait en partie dans la vallée du Rhône, en partie dans le Piémont. Les eaux, après une course longue et tortueuse à travers les plaines de France et d’Italie, se rejoignent dans la Méditerranée. Le sentier, en quittant le couvent, parcourt la base des rocs à droite, et laisse à gauche un petit lac limpide qui occupe presque entièrement la vallée de cette gorge. Il disparaît alors entre deux remparts de rochers, à l’autre extrémité du défilé. Là, le surplus des eaux du lac forme un ruisseau bruyant et rapide sur le côté des Alpes où le soleil répand sa chaleur. La frontière d’Italie est sur les bords de ce lac, à environ une bonne portée de fusil du couvent, et près des restes d’un temple que les Romains avaient élevé à Jupiter Tonnant.

Telle fut la vue qui se présenta aux regards de Sigismond lorsqu’il quitta le bâtiment pour attendre l’arrivée de ses compagnons de voyage. La matinée n’était pas encore avancée, quoique, vu son élévation excessive, le couvent fût déjà éclairé depuis une heure par les rayons du soleil. Il avait appris d’un des serviteurs du monastère qu’un grand nombre de voyageurs qui, dans la belle saison, arrivaient quelquefois par centaines, avaient couché au couvent et prenaient alors leur déjeuner dans le réfectoire des paysans ; il voulait éviter les questions qu’on ne manquerait pas de lui faire lorsqu’on saurait l’événement qui venait d’arriver dans les montagnes. Un des religieux caressait quatre ou cinq énormes chiens, qui sautaient et aboyaient à la porte du couvent en ouvrant des gueules immenses, tandis que le vieil Uberto marchait au milieu d’eux avec la gravité qui convenait à ses années. Apercevant son hôte, l’Augustin quitta les chiens, et ôtant son bonnet oriental, il salua Sigismond avec politesse. Le religieux était jeune, et Sigismond lui rendit son salut avec la même expression de franchise. Ils causèrent amicalement ensemble, et se promenèrent sur le bord du lac, dans le sentier qui traversait le sommet de la montagne.

— Vous exercez bien jeune la charité, mon frère, dit Sigismond avec la familiarité qui venait de s’établir. Ce doit être un des premiers hivers que vous passez dans cet asile hospitalier.

— Ce sera le huitième, tant comme novice que comme religieux. Il faut s’habituer de bonne heure à notre manière de vivre, quoique bien peu d’entre nous puissent supporter l’intensité du froid et l’effet qu’il produit sur les poumons, pendant plusieurs hivers de suite. Nous allons de temps en temps à Martigny, pour respirer un air plus favorable à l’homme. Vous avez eu une terrible tempête la nuit dernière ?

— Si terrible que nous devons de grands remerciements à Dieu d’être encore à même de recevoir votre hospitalité. Savez-vous s’il y avait beaucoup d’autres voyageurs sur la montagne ? Est-il arrivé quelqu’un d’Italie ?

— Il n’y avait que ceux qui sont ici dans le réfectoire ; personne n’est arrivé d’Aoste : la saison des voyages est terminée. Voilà un mois que nous ne voyons que ceux qui sont pressés et qui ont leurs raisons pour se fier au temps. Dans l’été, nous avons quelquefois mille voyageurs à loger.

— Ceux que vous recevez doivent être reconnaissants, mon frère ; car, en vérité, la nature n’est pas ici prodigue de ses trésors.

Sigismond et le moine regardèrent autour d’eux, et ne voyant que des rocs nus et noircis par le temps, ils sourirent en se regardant.

— La nature ne nous donne absolument rien, répondit le jeune moine. Notre bois de chauffage nous est apporté de plusieurs lieues et à dos de mulet : vous pensez bien qu’entre autres nécessités celle-ci en est une que nous ne pouvons pas oublier. Heureusement il nous reste encore quelques revenus qui étaient beaucoup plus considérables autrefois ; et…

Le jeune moine hésita.

— Vous voulez dire, mon frère, que tous ceux qui ont le moyen de montrer leur reconnaissance n’oublient pas toujours les besoins de ceux qui partagent la même hospitalité, et qui ne sont pas assez fortunés pour donner eux-mêmes des gages de leur gratitude.

L’Augustin s’inclina, et il termina cette conversation en montrant du doigt les frontières d’Italie et la place de l’ancien temple, jusques auquel ils étaient parvenus. Un animal s’agita parmi les rochers et attira leur attention.

— Serait-ce un chamois ! s’écria Sigismond avec la vivacité d’un chasseur. Je voudrais avoir des armes.

— C’est un chien, mais non pas un chien de nos montagnes. Les dogues du couvent ont manqué d’hospitalité, et le pauvre animal a été forcé d’aller chercher un refuge dans ce lieu retiré en attendant son maître, qui déjeune probablement dans le réfectoire. Voyez, on vient ; le bruit des pas qui approchent a attiré ce prudent animal hors de son couvert.

Sigismond vit en effet trois piétons qui prenaient la route d’Italie. Un subit et pénible soupçon frappa son esprit. Ce chien était Neptune, il avait probablement été chassé jusque dans ce lieu par les chiens du couvent, comme venait de le dire le moine, et un de ceux qui s’approchaient, si l’on en jugeait à sa taille et à sa tournure, c’était son maître.

— Vous savez, mon père, dit-il d’une voix mal assurée, car il était fortement agité par la répugnance d’accuser Maso d’un crime, et par l’horreur que le sort de Jacques Colis lui faisait éprouver ; vous savez qu’il y a eu un assassinat sur le passage ?

Le moine fut peu étonné : un homme qui vivait sur cette route et dans ce siècle, ne pouvait être surpris par un événement aussi fréquent. Sigismond raconta rapidement à son compagnon toutes les circonstances qui étaient venues à sa connaissance, la manière dont il avait rencontré l’Italien sur le lac, et les impressions qu’il avait reçues de son caractère.

— Nous ne questionnons ni ceux qui arrivent, ni ceux qui partent, répondit le religieux. Notre couvent a été fondé dans un esprit de charité, et nous prions pour le pécheur sans nous informer de ses crimes. Cependant nous sommes revêtus d’autorité, et notre devoir est de veiller à la sûreté, afin que le but de notre maison ne soit pas inutile. Vous pouvez faire ce qui vous semblera le plus prudent dans une affaire aussi délicate.

Sigismond garda le silence, mais tandis que les piétons approchaient, il prit une ferme résolution. Les obligations qu’il devait à Maso le confirmèrent dans son dessein, car il se défiait de lui-même et craignait de ne pas remplir ce qu’il regardait comme un devoir. Les derniers événements dans lesquels sa sœur avait été si cruellement insultée, avaient aussi un grand poids sur un esprit si résolu et si droit. Se plaçant au milieu du sentier, il attendit l’arrivée de ces trois hommes, tandis que le moine se tenait paisiblement à ses côtés. Lorsque les voyageurs furent à la portée de la voix, le jeune homme découvrit que les compagnons d’Il Maledetto, étaient Pippo et Conrad. Il les avait rencontrés assez souvent pour les reconnaître à la première vue. Sigismond commença à penser que l’entreprise dans laquelle il s’était embarqué était plus grave qu’il ne l’avait d’abord imaginé, s’il y avait une disposition à la résistance : il était seul contre trois.

Buon giorno, signor capitano, s’écria Maso en ôtant son bonnet, lorsqu’il fut suffisamment près du jeune soldat ; nous nous sommes souvent rencontrés par tous les temps, le jour, la nuit, sur la terre et sur l’eau, dans la vallée et dans la montagne, dans les villes et sur le roc décharné, suivant les souhaits de la Providence ; comme on se connaît à l’usage, nous nous connaîtrons avec le temps.

— Tu as raison, Maso, quoique je craigne que tu ne sois plus facile à rencontrer qu’à comprendre.

— Signore, je suis un être amphibie, comme Neptune, appartenant moitié à la terre, moitié à la mer, et comme disent les savants, je ne suis pas encore classé. Nous sommes récompensés d’une vilaine nuit par un bien beau jour, et nous descendrons en Italie d’une manière plus agréable que nous ne sommes montés ici. Ordonnerai-je à l’honnête Giacomo d’Aoste de préparer le souper et de faire les lits pour la noble compagnie qui nous suit ? Vous aurez à peine le temps de gagner son hôtellerie, avant que vos jeunes et belles compagnes aient besoin de repos.

— Maso, je croyais que tu étais avec notre société lorsque j’ai quitté le refuge ce matin ?

— Par saint Thomas ! Signore, j’avais la même pensée relativement à vous !

— Il paraît que tu as été de bonne heure sur pied, ou tu ne m’aurais pas précédé depuis si longtemps ?

— Écoutez, brave Signore, car je sais que vous êtes brave et que vous êtes un nageur presque aussi déterminé que Neptune. Je suis voyageur, le temps m’est précieux, c’est ma plus grande richesse. Nous autres animaux marins, nous sommes tantôt riches, tantôt pauvres, comme le vent souffle, et depuis quelque temps j’ai été ballotté par les mauvais vents et les vagues agitées. Pour un homme comme moi une heure de travail dans la matinée est souvent l’occasion d’un meilleur repas et d’un meilleur gîte. Je vous ai tous quittés dormant profondément dans le refuge, même les mules, – Maso se mit à rire en mêlant ainsi des animaux à la société, — et j’atteignis le couvent lorsque les premiers rayons du soleil éclairèrent de sa lumière empourprée ce pic couvert de neige qui est là-haut.

— Comme tu nous as quittés de si bonne heure, tu ne sais peut-être pas qu’on a trouvé un homme assassiné, dans l’ossuaire près du refuge où nous avons passé la nuit, et que c’est un homme qui nous est connu ?

Sigismond parlait avec fermeté, comme s’il voulait arriver par degré à ses desseins ; Maso tressaillit, et fit un mouvement qui annonçait si positivement l’intention de s’éloigner, que le jeune homme leva le bras pour l’arrêter. Mais la violence devint inutile, car le marin reprit son sang-froid et parut plus disposé à écouter.

— Puisqu’il y a un assassinat de commis, Maso, il faut qu’il y ait un assassin !

— L’évêque de Sion lui-même ne démontre pas la vérité au pécheur d’une manière plus claire que vous, signer Sigismondo ! Mais votre ton et vos manières me portent à vous demander ce que j’ai à démêler avec tout cela ?

— Il y a eu un assassinat, Maso, et l’on cherche le meurtrier. Le cadavre a été trouvé près du lieu où tu as passé la nuit. Je ne puis cacher de pénibles soupçons, qui sont bien naturels.

Diamine ! Où avez-vous passé la nuit vous-même, brave capitaine, si je puis être assez hardi pour faire une telle question à mon supérieur ? Où le noble baron de Willading et sa jolie fille ont-ils cherché le repos, et un autre plus noble encore et plus illustre qu’eux, et Pierre le guide, et encore les mules nos amies ?

Maso se mit à rire de nouveau et démesurément à cette seconde allusion aux paisibles animaux. Sigismond n’aimait pas cette légèreté qu’il trouvait forcée et peu naturelle.

— Ce raisonnement peut te satisfaire, malheureux homme, mais il ne satisfera personne. Tu étais seul, et nous voyagions en compagnie. À en juger par ton extérieur, tu es peu favorisé de la fortune, tandis que nous sommes plus heureux sous ce point de vue. Tu es pressé de partir, et c’est nous qui avons découvert l’assassinat. Il faut que tu retournes au couvent afin que cette affaire soit au moins examinée.

Il Maledetto parut troublé ; une ou deux fois il arrêta ses regards sur la taille athlétique du jeune homme, et puis il les tournait en réfléchissant, sur le sentier. Bien que Sigismond surveillât attentivement la contenance de Maso, regardant aussi de temps en temps Pippo et le pèlerin, il conservait extérieurement un calme parfait ; ferme dans ses desseins, habitué aux exercices les plus vigoureux, et confiant dans son extrême force, on ne pouvait l’intimider en aucune manière. Il est vrai que les compagnons de Maso se conduisaient de façon à n’exciter aucun soupçon sur leur compte ; car dès l’instant où ils connurent l’assassinat, ils s’éloignèrent de Maso, comme par l’horreur naturelle qu’on éprouve pour un meurtrier. Ils se consultaient ensemble, et se trouvant un peu derrière l’Italien, ils faisaient signe à Sigismond qu’ils étaient prêts à lui prêter leur assistance si cela était nécessaire. Il reçut cette assurance avec satisfaction ; car bien qu’il sût que c’étaient des fripons, il comprenait assez la différence, qui existe entre le crime audacieux et la simple friponnerie, pour avoir confiance en eux.

— Tu vas retourner au couvent, Maso, reprit le jeune soldat, qui eût désiré éviter une lutte avec un homme qui lui avait rendu service ainsi qu’à ses amis ; cependant il était résolu à remplir un devoir impérieux. Ce pèlerin et son ami nous accompagneront, afin que, lorsque nous quitterons tous la montagne, il ne plane aucun soupçon sur notre compte.

— Signor Sigismondo, cette proposition est convenable, elle a même une apparence de raison, je l’avoue ; mais malheureusement elle ne convient pas à mes intérêts. Je suis engagé dans une mission délicate, et j’ai perdu déjà trop de temps pour en perdre encore sans y être forcé. Je plains beaucoup le pauvre Jacques Colis.

— Ah ! tu connais le nom de la victime. Ta malheureuse langue t’a trahi, Maso !

Il Maledetto parut de nouveau troublé. Son front se couvrit d’un nuage, comme un homme qui a commis une faute grave et qui lui peut devenir nuisible. Son teint olivâtre changea, et Sigismond crut apercevoir que ses yeux cherchaient à éviter les siens ; mais cette émotion passa rapidement, et, tressaillant comme s’il avait voulu chasser une faiblesse, son maintien devint encore une fois calme et naturel.

— Tu ne fais point de réponse ?

— Signore, je vous ai déjà répondu ; des affaires me pressent, et j’ai fait ma visite au couvent du Mont-Saint-Bernard. Je pars pour Aoste, et je serais bien aise de porter vos ordres au digne Giacomo. Je n’ai plus qu’un pas à faire pour me trouver sur les domaines de la maison de Savoie, et avec votre permission, brave capitaine, je vais m’y rendre.

Maso s’avançait un peu dans l’intention de passer devant Sigismond, lorsque Pippo et Conrad se jetèrent sur lui par derrière et lui saisirent les deux bras avec une grande force. Le visage de l’Italien devint livide, et il sourit avec le mépris et la haine d’un homme irrité. Rassemblant toutes ses forces il les mit en usage avec l’énergie et le courage d’un lion, et s’écria :

— Neptune !

La lutte fut courte, mais terrible. Lorsqu’elle se termina, Pippo sanglant, était étendu sur le roc et le pèlerin se débattait sous les griffes terribles de Neptune. Maso était debout, mais pâle et le front sombre, comme un homme qui a concentré toute son énergie physique et morale pour affronter un danger.

— Suis-je un animal pour être abandonné à ce qu’il y a de plus bas sur la terre ! s’écria-t-il ; si vous voulez m’attaquer, signor Sigismond, levez votre propre bras, mais ne me frappez pas avec la main de ces vils reptiles. Vous me trouverez un homme par ma force et par mon courage, et peut-être un homme qui n’est pas tout à fait indigne de vous.

— Cette attaque contre ta personne, Maso, n’a point été faite par mes ordres ni d’après mes désirs, répondit Sigismond en rougissant. Je me crois capable de t’arrêter à moi seul, ou sinon voilà un secours qui m’arrive auquel tu ne jugeras peut-être pas prudent de résister.

Le religieux était monté sur un quartier de rocher au moment où cette lutte commença : là, il fit un signal qui amena près de lui tous les chiens du couvent. Ces animaux se mirent en groupe, leur admirable instinct venait de leur apprendre qu’un combat était engagé. Neptune lâcha aussitôt le pèlerin et attendit, trop fidèle pour abandonner son maître et cependant trop convaincu de la force qui lui était opposée pour commencer une lutte inégale. Heureusement pour ce noble animal, l’amitié du vieil Uberto le protégea. Lorsque les jeunes chiens virent leur patriarche disposé à la paix, ils différèrent l’attaque et attendirent un second signal. Pendant ce temps, Maso regarda autour de lui et prit une décision qui fut moins influencée par la surprise que celle qu’il avait prise d’abord.

— Signore, répondit-il, puisque vous le désirez, je vais retourner au couvent. Mais je demande comme simple justice que, si je dois être chassé par des chiens comme une bête fauve, tous ceux qui étaient dans les mêmes circonstances que moi soient soumis aux mêmes lois. Ce pèlerin et ce jongleur montèrent le sentier en même temps que moi, hier, et je demande qu’ils soient aussi arrêtés jusqu’à ce qu’ils puissent rendre compte de ce qu’ils ont fait. Ce n’est pas la première fois que nous aurons habité la même prison.

Conrad se signa d’un air soumis, et ni lui ni Pippo ne firent aucune objection à cette demande ; au contraire, ils convinrent franchement qu’elle était juste.

— Nous sommes de pauvres voyageurs auxquels bien des accidents sont déjà arrivés, dit le pèlerin, et nous pouvons être pressés d’arriver au gîte ; mais nous nous soumettons sans murmure à ce qui est juste ; je suis chargé des péchés de bien d’autres, outre les miens, et saint Pierre sait que ces derniers ne sont pas légers. Ce saint religieux fera dire des messes dans la chapelle de son couvent pour ceux pour lesquels je voyage. Ce devoir accompli, je me remets comme un enfant entre vos mains.

Le bon religieux assura que tout le couvent était toujours prêt à prier pour ceux qui en avaient besoin, à la simple condition qu’ils fussent chrétiens. Après cette explication la paix fut faite, et toutes les parties prirent immédiatement la route du couvent. Lorsqu’on eut atteint ce bâtiment, Maso et les deux voyageurs qui avaient été trouvés dans sa société furent placés dans une des chambres de ce solide édifice, jusqu’à ce qu’ils pussent prouver leur innocence au retour du père Xavier.

Satisfait de la fermeté qu’il avait montrée dans cette affaire, Sigismond se rendit à la chapelle, où, à cette heure, les religieux disaient constamment des messes pour les âmes des vivants et des morts. Il y était encore lorsqu’il reçut un billet du signor Grimaldi, qui lui apprenait l’arrestation de son père, et les affreux soupçons qui planaient naturellement sur lui. Il est inutile de nous arrêter sur la douleur que lui causa cette nouvelle. Après quelques moments d’une cruelle angoisse, il réfléchit à la nécessité de faire connaître cette nouvelle à sa sœur aussi promptement que possible.

On attendait à chaque instant l’arrivée des voyageurs, et il courait le risque que Christine apprît cette affreuse nouvelle par un autre que par lui ; aussitôt qu’il eut repris assez d’empire sur lui-même pour entreprendre ce devoir, il demanda une audience à Adelheid.

Mademoiselle de Willading fut frappée de la pâleur et de l’air agité de Sigismond, dès le premier regard qu’elle jeta sur lui.

— Cette découverte inattendue vous a bien affecté, Sigismond, dit-elle en souriant et en tendant la main au jeune soldat ; car elle pensait que dans les circonstances présentes, le sentiment et la sincérité devaient faire place à une froide cérémonie. — Votre sœur est tranquille, sinon heureuse.

— Elle ne sait pas toute l’affreuse vérité ; elle va en apprendre tout à l’heure la plus cruelle partie, Adelheid. On a trouvé un homme caché parmi les morts, et on suppose qu’il est l’assassin de Jacques Colis ?

— Un autre ! dit Adelheid en pâlissant ; nous sommes donc environnés d’assassins !

— Non, cela ne peut pas être. Je connais trop le caractère de mon pauvre père et sa bonté naturelle ; sa tendresse pour tous ceux qui l’entouraient ; son horreur à la vue du sang, même lorsqu’il remplissait ses odieuses fonctions.

— Sigismond, votre père !

Le jeune homme fit entendre un gémissement, et cachant sa tête entre ses mains, il se laissa tomber sur son siège. Adelheid commença à deviner l’effrayante vérité, avec ses causes et ses conséquences. Tombant elle-même sur un siège, et glacée d’horreur, elle regarda longtemps en silence le jeune soldat dont les mouvements avaient quelque chose de convulsif. Il lui sembla que la Providence, pour quelque grand dessein secret, les visitait dans sa plus terrible colère, et qu’une famille maudite depuis tant de générations était sur le point de voir combler la mesure de tous ses maux. Cependant son noble cœur ne changea pas. Au contraire ses desseins secrets et si longtemps chéris acquirent plus de force par cet appel soudain à ses qualités généreuses, et jamais sa résolution de dévouer sa vie, son sort si envié, à consoler le malheur, ne fut si forte que dans ce moment affreux.

Peu de temps après, Sigismond recouvra assez d’empire sur lui-même pour détailler ce qui venait de se passer. Ils se concertèrent ensemble sur les meilleurs moyens à prendre pour annoncer à Christine ce qu’il était nécessaire qu’elle sût.

— Dites-lui la simple vérité, ajouta Sigismond, – elle ne peut pas être longtemps cachée ; – mais dites-lui aussi que je suis fermement convaincu de l’innocence de notre père. Dieu, dans un de ces décrets qu’on ne peut scruter et qui défient l’intelligence humaine, l’a fait exécuteur public ; mais cette malédiction ne s’est point étendue jusque sur son cœur. Croyez-moi, chère Adelheid, il n’existe pas d’homme plus doux que Balthazar, le bourreau persécuté et chargé de mépris. J’ai entendu raconter à ma mère les nuits d’angoisses et de souffrances qui ont précédé le jour où les devoirs de sa charge devaient être remplis, et j’ai souvent entendu dire par cette femme admirable, dont le courage supporte le mieux notre infortune, qu’elle avait prié Dieu de reprendre à mon père la vie qu’il lui avait donnée, ainsi qu’à toute la famille, plutôt que de voir un de ses enfants souffrir un jour une agonie aussi cruelle que celle dont elle avait été constamment le témoin !

— Quel affreux malheur qu’il se soit trouvé là dans ce moment ! Quel motif a pu porter votre père à chercher un refuge aussi extraordinaire ?

— Christine vous dira qu’elle attendait mon père au couvent. Nous sommes une race de proscrits, mademoiselle de Willading ; cependant nous sommes des êtres humains.

— Cher Sigismond !

— Je sens mon injustice, et je ne puis que vous prier de l’oublier. Mais il y a des moments d’une si grande souffrance que je suis prêt à regarder tous mes semblables comme des ennemis. Christine est fille unique, et vous-même, Adelheid, si douce, si bonne si remplie de l’idée de vos devoirs, vous n’êtes pas plus chérie du baron de Willading que ma sœur ne l’est parmi nous. Ses parents l’ont cédée à votre généreuse bonté, parce qu’ils ont pensé que c’était pour son bien, mais ils n’ont pas été moins sensibles à cette séparation. Vous ne le saviez pas, mais Christine a embrassé sa mère pour la dernière fois, sur cette montagne, à Liddes, et il fut convenu que son père surveillerait son voyage à travers le passage, et qu’il lui donnerait aussi sa dernière bénédiction à Aoste. Mademoiselle de Willading vous voyagez avec faste, entourée de protecteurs qui s’honorent de vous rendre service, mais ceux qui sont méprisés et bannis, doivent ne laisser agir leurs affections même aux plus sacrées, qu’avec mystère et dans l’obscurité ! L’amour et la tendresse paternelle de Balthazar passeraient pour des moqueries parmi le vulgaire ! Tel est l’homme dans ses habitudes et dans ses opinions, lorsque l’injustice usurpe la place du droit.

Adelheid vit que le moment n’était pas favorable pour offrir ses consolations et elle ne répondit rien. Elle se réjouit cependant d’apprendre le but du voyage de Balthazar, quoiqu’elle ne pût entièrement chasser de sa pensée que la faiblesse de la nature humaine, qui change subitement nos meilleures qualités en défauts, avait pu permettre que Balthazar, souffrant de sa séparation d’avec sa fille et ayant rencontré tout à coup l’homme qui causait ses peines, eût écouté quelque violente impulsion de ressentiment et de vengeance. Elle voyait aussi que Sigismond, en dépit de sa confiance dans les principes de son père en avait le pénible pressentiment, et qu’il soupçonnait malgré lui ce qu’il y avait de plus affreux, tout en professant la plus grande confiance dans l’innocence de l’accusé. L’entrevue fut promptement terminée, et ils se séparèrent, essayant l’un et l’autre d’inventer des raisons plausibles pour ce qui était arrivé.

Bientôt après, les voyageurs qui étaient restés près du refuge parurent. Ils racontèrent avec plus de détail ce qui s’était passé. Une consultation eut lieu entre les chefs de la confrérie et les deux seigneurs, et l’on discuta avec calme et prudence sur ce qui devait être fait.

Le résultat de cette conférence ne fut connu que quelques heures plus tard ; on proclama dans le couvent qu’une enquête légale sur les faits aurait lieu dans le plus bref délai possible.

— Le sommet du Saint-Bernard est situé, comme nous l’avons déjà dit, dans le canton de Vaud, tel qu’il existe maintenant ; mais alors il faisait partie du Valais ; le crime avait donc été commis dans la juridiction de ce pays ; mais comme le Valais était alors un État allié de la Suisse, il existait entre les deux gouvernements une intimité qui ne permettait pas qu’aucune poursuite eût lieu contre un citoyen de l’une ou de l’autre contrée, sans une grande déférence envers le pays de l’accusé. On dépêcha des messagers à Vevey pour informer les autorités d’une affaire qui compromettait la sûreté d’un officier du grand canton (tel était le titre de Balthazar), et qui avait coûté la vie à un citoyen du pays de Vaud. D’un autre côté, on envoya une communication semblable à Sion, ces deux villes étant à peu près à égale distance du couvent, avec une pressante invitation aux autorités d’être promptes, car une enquête paraissait nécessaire. Melchior dé Willading, dans une lettre à son ami le bailli, lui représenta les inconvénients de son retour avec Adelheid dans une saison si avancée, et l’importance du témoignage d’un fonctionnaire ; de son côté le supérieur se chargea de faire des représentations dans le même sens aux chefs de sa république. Dans ce siècle, la justice n’était pas administrée aussi franchement et aussi ouvertement qu’elle le fut depuis ; les procédures étaient enveloppées de ténèbres ; la divinité aveugle était beaucoup mieux connue par ses décrets que par ses principes, et le mystère était alors considéré comme un auxiliaire important du pouvoir.

Après cette courte explication, nous passerons au troisième jour après l’arrivée des voyageurs au couvent, renvoyant le lecteur au chapitre suivant, pour connaître les événements que ce jour amena.