Le Bourreau de Berne/Chapitre 5

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Le Bourreau de Berne ou l’Abbaye des vignerons
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 13p. 56-71).

CHAPITRE V.


Quelle basse flatterie se peint dans ses regards !
Shakspeare. Le Marchand de Venise.



Le déplacement du théâtre de Pippo avait laissé les passagers, placés près de la poupe, paisibles possesseurs de cette partie du bâtiment. Baptiste et ses bateliers dormaient encore au milieu des malles ; Maso continuait à se promener sur sa plate-forme, au-dessus de leurs têtes, et le pacifique étranger, dont l’embarquement avait inspiré à Pippo tant de bons mots, était assis à l’écart en silence, observant furtivement ce qui se passait, et ne quittant pas la place qu’il avait occupée le reste de la journée. À ces exceptions près, tous les autres voyageurs entouraient le charlatan ; peut-être avons-nous eu tort de classer les deux voyageurs dont nous venons de parler dans les rangs vulgaires, car il se trouvait entre eux et leurs compagnons une différence assez fortement prononcée. L’extérieur et les avantages personnels du voyageur inconnu qui s’était soustrait si rapidement aux attaques du Napolitain, le mettaient fort au-dessus des passagers qui n’étaient pas dans les rangs de la noblesse, sans en excepter le riche fermier Nicklaus ; sa contenance décente inspirait plus de respect qu’il n’était ordinaire d’en accorder alors à un homme obscur ; la sérénité de son visage annonçait l’habitude de réfléchir sur ses impressions et de les maîtriser ; et sa constante déférence envers les autres achevait de prévenir en sa faveur. Au milieu du bruit et de la joie tumultueuse qui régnait autour de lui, ses manières modestes et réservées avaient attiré l’attention du baron et de ses amis ; ce contraste, si facile à remarquer, avait dû amener une communication plus franche entre ces gentilshommes et celui qui, sans être leur égal aux yeux du monde, était fort supérieur à ceux au milieu desquels l’avaient jeté accidentellement les hasards du voyage. Les sensations de Maso étaient différentes ; il se trouvait probablement peu d’affinité entre lui et l’Être silencieux et concentré que ses pieds touchaient presque dans les courtes excursions qu’il faisait sur sa pile de bagages. Le marin était beaucoup plus jeune ; à peine avait-il atteint sa trentième année, et les cheveux de l’inconnu se couvraient déjà d’une teinte grisâtre ; l’allure, l’attitude et les gestes du premier exprimaient la confiance en soi-même, l’indifférence pour les opinions des autres, et plus de disposition à commander qu’à obéir : on pourrait penser que sa situation présente prêtait peu à la découverte de telles qualités ; mais elles perçaient dans les regards froids et scrutateurs qu’il jetait de temps en temps sur les manoœuvres ordonnées par Baptiste, dans l’ironique sourire que ces décisions amenaient sur ses lèvres, et plus encore dans les amères et laconiques remarques qui lui étaient échappées dans le cours de la journée, et qui exprimaient toute autre chose que des éloges pour le talent du patron et de son équipage d’eau douce. Il y avait aussi, dans ce personnage quelque peu suspect, des signes d’une meilleure nature que ceux qu’on observe d’ordinaire chez les gens dont les vêtements et la situation révèlent une lutte pénible avec la société, position qui était précisément celle du matelot pauvre et inconnu. Quoique assez mal vêtu et portant les marques d’une vie errante et de cette insouciance des liens sociaux, prise en général comme une preuve de peu de mérite, la faculté de penser se révélait parfois en lui, et, durant le jour, ses yeux s’étaient souvent tournés sur les personnes placées sur le pont, comme s’il prenait plus d’intérêt à leur conversation qu’aux plaisanteries grossières et aux farces joyeuses de ses voisins.

Les gens bien nés sont toujours polis lorsqu’ils ne sont pas forcés de repousser d’arrogantes prétentions : accoutumés aux priviléges de la naissance, ils y attachent moins d’importance que ceux qui, privés de ces avantages imaginaires, sont portés à s’exagérer une supériorité dont une courte expérience leur montrerait la douteuse valeur. Sans cet équitable arrangement de la Providence, les lois d’une société civilisée deviendraient intolérables si la paix de l’âme, la joie et ce qu’on appelle bonheur, étaient l’exclusif apanage de ceux qui sont riches et honorés, l’injustice serait si criante qu’elle ne résisterait pas longtemps aux attaques réunies de la raison et de l’équité. Mais les choses ne se passent pas ainsi, fort heureusement pour la tranquillité du monde et pour ceux que la fortune n’a pas favorisés de ses dons. La richesse a ses peines qui lui sont particulières ; les honneurs, les priviléges, nous pèsent à la longue, et peut-être pourrait-on soutenir, en thèse générale, qu’il y a moins de ce continuel bien-être, qui approche le plus du seul bonheur paisible sur la terre, parmi ceux qui sont l’objet de l’envie générale, que dans aucune autre des nombreuses divisions de l’échelle sociale. Celui qui parcourt cette légende dans les dispositions que nous souhaitons, trouvera dans sa morale la preuve de cette vérité ; car, si nous cherchons à décrire quelques-unes des injustices qu’amène l’abus de la puissance et de la richesse, nous espérons montrer aussi combien elles trompent notre espoir, et combien elles sont loin de donner cette complète félicité, objet des efforts de tous les hommes.

Le baron de Willading et son noble ami le Génois, malgré les opinions inculquées dès l’enfance et l’inévitable influence des préjugés de leur siècle, avaient su se défendre des faiblesses d’un orgueil vulgaire. Sans doute la rudesse de leurs compagnons leur avait paru fatigante, et ils furent enchantés d’être débarrassés d’eux par l’expédient de Pippo ; mais, dès qu’ils eurent remarqué l’air décent et réservé de l’étranger qui était resté à sa place, ils éprouvèrent le désir de le dédommager des privations qu’il avait souffertes, par toutes les prévenances qu’une position élevée rend faciles, et auxquelles elle ajoute tant de prix. Aussitôt que la bruyante troupe fut éloignée, le signor Grimaldi, soulevant son chapeau avec cette exquise et gracieuse politesse qui attire et impose à la fois, s’adressa au solitaire étranger, et l’invita à descendre et à étendre ses jambes sur cette partie du pont qui avait été jusque-là exclusivement occupée par sa propre société. L’inconnu tressaillit, rougit, et parut douter s’il avait bien entendu.

— Ces nobles gentilshommes seraient satisfaits si vous vouliez bien descendre et profiter de cette occasion d’être plus à votre aise, dit le jeune Sigismond en élevant son bras vigoureux vers l’étranger, pour l’aider à se placer sur le pont.

Lé voyageur hésitait encore, et semblait craindre de sortir des limites que sa modestie s’était imposées ; il jeta un furtif regard sur le poste occupé par Maso, et murmura quelques mots sur l’intention de profiter du vide qui s’y trouvait.

— Cette place est prise par quelqu’un qui semble peu disposé à admettre un compagnon, répondit Sigismond en souriant ; un marin est chez lui quand il est à bord, ce qui lui donne la même supériorité qu’un soldat bien armé exerce dans la rue sur les timides bourgeois. Vous feriez bien, je crois, d’accepter les offres du noble Génois.

L’étranger que Baptiste avait une fois ou deux appelé avec une sorte d’orgueil le Herr Müller, comme s’il voulait qu’on sût que des noms honorables se trouvaient même dans ses passagers ordinaires, n’hésita pas plus longtemps ; il se leva, et s’avança vers le pont avec sa tranquillité ordinaire et son air réservé, tout en laissant voir qu’il était heureux et reconnaissant de ce changement. Sigismond fut récompensé de son acte de bienveillance par un sourire d’Adelheid, qui ne regarda pas comme indigne de son rang cette zélée intervention en faveur d’un homme qui semblait lui être si inférieur. Il est possible que le jeune soldat eût le secret pressentiment de l’effet que pouvait produire l’intérêt qu’il venait de montrer à l’étranger, car il rougit et parut plus satisfait de lui-même après lui avoir rendu ce léger service.

— Vous serez mieux ici, dit avec bienveillance le baron quand le sieur Müller fut bien établi dans sa nouvelle situation, qu’au milieu de la cargaison de cet honnête Nicklaus Wagner, qui, Dieu le bénisse ! a chargé notre barque presque jusqu’à fleur d’eau des produits les plus remarquables de ce peuple de bergers. J’aime à voir prospérer nos concitoyens ; mais il aurait été préférable pour les voyageurs de ne pas avoir une si grande portion des richesses du bon Nicklaus. — Êtes-vous de Berne, ou de Zurich ?

— De Berne, monsieur le baron.

— J’aurais dû le deviner en vous trouvant sur le Genfer See au lieu du Wallenstatter. Existe-t-il beaucoup de Müller dans le Emmen Thal ?

— Beaucoup ce nom est commun dans cette vallée et dans Entlibuch.

— C’est parmi nous un souvenir des races teutones. J’avais plusieurs Müller dans ma compagnie, Gaëtano, quand nous étions devant Mantoue. Je me rappelle que nous laissâmes deux de ces braves camarades dans les marécages de cette malsaine contrée, car la fièvre nous fit autant de mal que l’épée de nos ennemis dans cette désastreuse campagne du siège de Mantoue.

L’Italien, plus observateur que le baron, s’aperçut que l’étranger souffrait de la tournure personnelle que prenait la conversation et, approuvant d’un signe les remarques de son ami, il donna une autre direction à l’entretien.

— Sans doute, Signore, vous voyagez comme nous dans l’intention d’assister aux fêtes si renommées de Vévey ?

— Ce projet et quelques affaires m’ont amené dans cette honorable compagnie, répondit le Herr Müller, que l’affabilité de ses nouvelles connaissances ne pouvait faire sortir de sa réserve habituelle.

— Et vous, mon père, reprit le baron en s’adressant au moine, vous retournez vers vos montagnes après avoir terminé dans ces vallées vos courses charitables.

Le moine de Saint-Bernard convint de la justesse de l’observation, et expliqua de quelle manière sa communauté faisait un appel annuel à la générosité des Suisses, en faveur d’une institution fondée dans l’intérêt de l’humanité, sans aucune distinction de croyance.

— C’est une sainte confrérie, répondit le Génois, en faisant le signe de la croix par habitude peut-être plus que par dévotion, et le voyageur doit désirer qu’elle prospère. Je n’ai jamais partagé votre hospitalité ; mais souvent j’en ai entendu faire l’éloge, et le titre de père de Saint-Bernard est un gage assuré de la reconnaissance de tous les chrétiens.

— Signore, dit Maso, s’arrêtant subitement pour se mêler à l’entretien sans y être invité, mais d’une manière qui éloignait l’idée d’une impertinente interruption, personne ne sait cela mieux que moi ! Dans mes courses fréquentes j’ai souvent aperçu le toit pierreux de l’hospice avec autant de plaisir que m’en causa jamais l’entrée d’un port, quand un vent contraire pressait mes voiles. Honneur et quête abondante au dépositaire du couvent où le pauvre trouve des secours et le voyageur un asile !

En achevant ces mots, Maso se découvrit respectueusement et se remit à circuler au milieu des bagages avec l’agilité d’un jeune chat. C’était chose si insolite qu’un homme de sa condition engageât la conversation avec un noble, que la société échangea des regards de surprise. Mais le signer Grimaldi, qu’un long séjour sur les côtes de la Méditerranée avait rendu plus familier que ne l’étaient ses amis avec la brusque franchise des marins, se sentit porté à encourager plutôt qu’à réprimer la disposition à parler que montra Maso.

— Tu es de Gènes, si j’en juge par ton accent, dit-il, prenant ainsi tout naturellement cette tournure interrogative autorisée par la différence d’âge et de rang.

— Signore, répondit Maso en ôtant de nouveau son chapeau, tandis que tout trahissait en lui un respect profond mais personnel plutôt qu’une déférence vulgaire, je suis né dans la cité des palais, quoique mes yeux se soient ouverts sous un humble toit. Mais les plus pauvres de nos compatriotes sont fiers de la splendeur de Gènes la superbe ; ils jouissent de sa gloire, lors même qu’elle est le fruit de leurs larmes.

Les sourcils du signor Grimaldi se froncèrent ; mais honteux de se laisser troubler par une allusion si vague, peut-être si involontaire, et qui venait d’une source si insignifiante, il reprit presque aussitôt son expression habituelle.

Un instant de réflexion lui dit qu’il serait de meilleur goût de continuer la conversation que de la rompre brusquement pour une cause aussi légère.

— Tu es trop jeune pour que la fondation de la magnifique cité dont tu parles ait pu influer beaucoup, en bien ou en mal, sur ta destinée.

— Il est vrai, Signore ; mais le sort de ceux qui nous précèdent dans la vie règle souvent le nôtre. Je suis ce que je parais être plus par la faute des autres que par la mienne. Je n’envie cependant ni les grandeurs, ni les richesses ; celui qui a beaucoup vécu ne confond pas l’éclat du vêtement avec le corps fatigué et usé qu’il recouvre ; on a soin de revêtir, d’orner de brillantes couleurs la felouque dont le bois s’altère, dont les planches perfides sont prêtes à ouvrir aux vagues un libre passage.

— Tu as la vraie philosophie, jeune homme, et tu viens d’énoncer une amère vérité pour ceux qui ont consacré leurs plus belles années à la poursuite d’un vain fantôme. Tes réflexions sont justes ; et si tu es satisfait de ta situation, le plus magnifique de nos palais n’augmenterait pas ta félicité.

— Ah ! Signore, c’est une manière de parler. Le bonheur est comme l’étoile polaire, nos marins la suivent toujours, mais nul ne l’atteint.

— Me suis-je donc trompé ? Ta modération n’est-elle qu’une feinte ? Voudrais-tu posséder cette barque où la fortune t’a placé comme simple passager ?

— Elle m’a joué là un assez mauvais tour, reprit Maso en riant. Nous paraissons destinés à passer la nuit ici ; bien loin d’apercevoir aucun signe précurseur de la brise de terre que Baptiste nous a annoncée avec tant de confiance, on dirait que les vents sont aussi endormis que l’équipage. — Vous êtes accoutumé à ces climats, pieux augustin : est-il ordinaire, dans cette arrière-saison, de voir un calme si profond sur le Léman ?

En faisant cette question, Maso était heureusement inspiré par le désir de changer de discours ; elle détournait tout naturellement l’attention d’un sujet assez peu intéressant par lui-même, et se reportait sur les différents phénomènes que leur offrait la nature : le soleil avait entièrement disparu, et l’on était sous le charme de ces moments enchanteurs qui précèdent la chute totale du jour. Un calme si profond reposait sur le lac limpide qu’on avait peine à distinguer les limites des deux éléments dans les endroits où la teinte bleuâtre de la terre se confondait avec la couleur bien connue qui est particulière au Léman.

Le Winkelried se trouvait précisément entre les côtes du canton de Vaud et celles de la Savoie, un peu plus près cependant des premières. Une seule voile était aperçue sur cette vaste étendue d’eau ; elle pendait négligemment sur la vergue d’une petite barque qui ramait vers Saint-Gingoulph ramenant de l’autre rive du lac des Savoyards qui retournaient chez eux. L’œil, abusé dans ce paysage trompeur, pouvait la croire à un jet de pierre de la base de la montagne, tandis qu’en effet elle était encore loin du rivage.

La nature a travaillé sur une échelle si magnifique dans ces régions élevées, que de semblables déceptions sont continuelles ; le temps et l’habitude sont nécessaires pour apprécier les distances qui seraient facilement jugées dans d’autres pays. Outre la barque qui s’avançait vers les rochers de la Savoie, une autre, d’une forme pesante, se trouvait presque dans la même ligne que Villeneuve ; elle semblait flotter dans les airs plutôt que dans son propre élément ; ses rames tombaient et s’élevaient sur une haute éminence dont les formes disparaissaient par la réfraction. Elle portait à leurs propriétaires, paisibles habitants des villages de la Suisse, le produit des prairies situées à l’embouchure du Rhône ; quelques légers esquifs ramaient aussi en face de la ville de Vévey et une forêt de mâts peu élevés, de vergues latines, aperçues dans les attitudes variées et pittoresques qui leur sont particulières, remplissait le mouillage qu’on nomme le port de Vévey.

Une ligne, tirée de Saint-Saphorin à Meillerie, aurait passé entre les esparres du Winkelried ; il était donc à un peu plus d’une lieue marine du port. À l’aide des rames, cette distance aurait pu être franchie en une heure ou deux ; mais l’encombrement dés ponts aurait rendu leur usage difficile, et le poids inaccoutumé de la barque, ce travail trop fatigant. Comme on l’a vu, Baptiste préférait attendre la brise du soir que d’avoir recours à un expédient aussi lent que pénible.

Nous avons déjà dit que le lieu que nous venons de décrire était celui où le Léman entre dans la corne de son croissant de l’ouest, et où ses rivages se présentent sous les points de vue les plus beaux et les plus pittoresques. Sur les côtes de Savoie, une muraille de rochers avait à la fois quelque chose de sévère et de sublime ; elle était couverte çà et là de noyers, ou entrecoupée de ravins et de sombres vallons, tandis que le sommet en était nu et sauvage. Les villages dont on a parlé si souvent, et qui ont été rendus célèbres, le siècle dernier, par le pinceau du génie, paraissaient suspendus aux flancs des rocs ; les constructions inférieures étaient baignées par les eaux du lac, et les bâtiments supérieurs se confondaient avec le plateau des montagnes. Au-delà du Léman, les Alpes montraient encore des sommets plus élevés, et présentaient quelquefois une de ces excroissances de granit qui s’élèvent plus de mille pieds au-dessus des autres, atomes en comparaison de la masse elle-même, et que dans le pays on a assez heureusement appelés dents, parce qu’elles offrent une ressemblance assez plausible avec les dents humaines. Les prairies verdoyantes de Noville, d’Aigle, de Bex, s’étendaient pendant des lieues entre ces barrières de neige. La distance diminuait leur étendue, et ce que le spectateur ne croyait être qu’un simple vallon était une plaine aussi large que fertile. Plus loin encore on voyait le célèbre défilé de Saint-Maurice, où le Rhône écumant s’échappe entre deux rocs, comme s’il était impatient de se précipiter au dehors avant que les deux montagnes ne lui ferment à jamais l’entrée de ce beau bassin où il se jette avec une furie toujours nouvelle. Derrière cette gorge, si célèbre comme clef du Valais et même des Alpes à l’époque des conquérants du monde, les terres du second plan prenaient une apparence de saint mystère. Les ombres du soir s’étendaient sur cette immense vallée, assez grande pour contenir un État souverain ; au-delà les masses sombres des montagnes présentaient leur armée innombrable et confuse. À l’horizon, une barrière grisâtre de rochers, sur laquelle se reposaient de blancs nuages, comme s’ils eussent été fatigués de leur vol élevé, réfléchissait une douce et dernière lumière. Un cône d’une éblouissante blancheur dominait toutes ces masses. Il ressemblait à une marche de marbre jetée entre la terre et le ciel la chaleur d’un soleil brûlant tombait sur ses flancs sans en altérer la blancheur ; il paraissait la repousser loin de lui comme le chaste sein d’une vierge repousse les sentiments qui pourraient altérer sa pureté. À travers ces sommets de rocs qui se confondaient avec les nuages, et qui formaient les objets les plus éloignés de la vue, passait la ligne imaginaire qui sépare l’Italie des régions du nord. Plus près, et se portant sur le rivage opposé, la vue embrassait ces rochers, semblables à des remparts qui s’avancent au-dessus de Villeneuve et de Chillon, masse de neige qui semble être en partie sur la terre, et en partie sur les eaux. Sur de vastes débris de montagnes, étaient groupés les hameaux de Clarens, Montreux, Châtelard, et tous les autres, lieux que le talent de Rousseau a rendus célèbres. Au-dessus du dernier village, les rocs sauvages disparaissent, cédant la place aux vignes qui s’étendent au loin à l’ouest.

Cette scène, dans tous les temps belle et majestueuse, était vue alors sous les auspices les plus favorables. Les rayons du jour avaient abandonné tout ce qu’on peut appeler le bas monde, laissant à leurs places les douces lueurs, les ombres charmantes du crépuscule. Il est vrai qu’une centaine de chalets qui couvraient les Alpes, ou ces pâturages qui s’élèvent à quelques milliers de pieds au-dessus du lac de Genève, et qui ont pour fondement les rocs qui s’élèvent comme une muraille derrière Montreux, brillaient encore de toute la clarté du jour, mais plus bas tout se couvrait des sombres couleurs du soir.

Tandis que la transition du jour à la nuit prenait un caractère plus décidé, les hameaux de Savoie devenaient plus gris, les ombres s’épaississaient autour des bases des montagnes, de manière à rendre leurs formes indistinctes et gigantesques, et la plus grande beauté de la scène se transportait à leurs sommets. Vues à la lueur du soleil, ces nobles montagnes paraissaient des masses de granit amoncelées sur des collines parsemées de châtaigniers, et soutenues par des espèces d’arcs-boutants peut-être nécessaires pour donner de l’ombre et de la variété à ces hauteurs.

Leurs contours étaient tracés avec une pureté que le pinceau de Raphaël eût admirée, sombres et cependant distincts, et en apparence ciselés par l’art.

Les bords capricieux des rocs se détachant en relief sur un ciel azuré, ressemblaient, autant que l’imagination pouvait le désirer, à des découpures d’ébène. De toutes les merveilles imposantes de ce pays extraordinaire, il n’y a peut-être rien de plus noble, de plus beau, de plus enchanteur, que ces arabesques naturelles de la Savoie contemplées à la lueur du crépuscule.

Le baron de Willading et ses amis étaient debout, découverts, saisis de respect devant ce tableau sublime, qui ne pouvait avoir été formé que par les mains du Créateur, et jouissant en même temps de la tranquillité ineffable de cette heure solennelle.

Des acclamations de plaisir leur échappaient tandis que ce tableau se déroulait sous leurs yeux, car la scène changeait à mesure que le crépuscule avançait, et ils se montraient les uns aux autres ce qu’ils trouvaient de remarquable. Cette vue était en effet de nature à exclure tout sentiment concentré, et l’on sentait le besoin de faire partager ses émotions. Vévey, le voyage, sa lenteur, tout était oublié devant ces prodiges ; et le silence n’était interrompu que pour exprimer les jouissances longtemps renfermées dans chaque cœur.

— Je salue la Suisse, ami Melchior ! s’écria le signor Grimaldi après avoir dirigé l’attention d’Adelheid sur un des pics de la Savoie, remarquant que ce serait là le lieu où un ange aimerait à descendre dans ses visites à la terre. Si vous avez beaucoup de ces vues-là en Suisse, nous autres Italiens nous sommes obligés de les admirer ; sans quoi, par l’ombre de nos pères ! nous perdrions notre réputation d’amateurs de beautés naturelles. Dites-moi, jeune dame, les couchers du soleil ressemblent-ils à ceux-ci à Willading ? ou bien cette magnificence n’est-elle, après tout, qu’une exception à ce qu’on voit généralement ? Êtes-vous surprise de ce que vous voyez, comme nous sommes forcés d’avouer, Marcelli et moi, que nous le sommes nous-mêmes, par saint Francois !

Adelheid sourit de la bonne humeur du vieux seigneur italien ; et, malgré son amour pour son pays natal, elle ne put déguiser la vérité au point d’assurer que ces scènes étaient ordinaires en Suisse.

— Si nous n’avons pas toujours d’aussi belles vues, dit-elle nous avons nos glaciers, nos lacs, nos chaumières, nos chalets, notre Oberland, et des vallons avec une lumière qui n’appartient qu’à eux.

— Oh ! ma jolie Helvétienne, je suis bien sûr que vous affirmeriez qu’une goutte de votre eau de neige vaut mille sources limpides, ou vous ne seriez pas la fille du vieux Melchior de Willading. Mais tout cela est perdu pour un homme plus froid, qui a vu d’autres pays. Père Xavier, vous êtes neutre, car votre demeure est sur les limites des deux pays et j’en appelle à vous pour savoir si les Helvétiens ont beaucoup de ces soirées ?

Le digne moine, reçut cette question avec la même humeur qu’elle était faite ; car l’élasticité de l’air, la tranquillité des cieux, et le charme de la soirée, le disposaient à la joie.

— Pour maintenir mon caractère de juge impartial, dit-il, je répondrai que chaque pays a ses avantages particuliers ; si la Suisse est plus merveilleuse et plus imposante, l’Italie est plus séduisante. Cette dernière laisse des impressions plus durables et plus chéries. L’une frappe les sens, mais l’autre pénètre peu à peu jusqu’au cœur et celui qui trouve des exclamations pour exprimer son admiration à la vue de la Suisse, manque de mots pour dire tous les secrets plaisirs, les tendres souvenirs et les profonds regrets que lui inspira l’Italie.

— Bien raisonné, l’ami Melchior, et en juge habile, qui donne à chacun sa part de consolations et de vanité. Herr Müller, approuvez-vous une décision qui vous donne une aussi formidable rivale que l’Italie ?

— Signore, répondit le voyageur réservé, je vois beaucoup d’objets d’amour et d’admiration dans les deux contrées, ce qui est toujours ainsi dans ce que Dieu a formé. Ce monde est beau pour les heureux ; et la plupart des hommes le seraient, s’ils avaient le courage d’être vertueux.

— Le bon moine augustin vous dira que certains points de théologie traitent notre nature avec une grande liberté ; car ceux qui veulent conserver leur innocence ont terriblement à combattre leurs inclinations.

L’étranger devint pensif, et Sigismond, dont l’œil avait été fixé sur son visage, pensa qu’il montrait plus de tranquillité que de coutume.

— Signore, reprit le Herr Müller après avoir réfléchi, je crois qu’il nous est bon de connaître le malheur. Celui qui fait un trop libre usage de sa volonté devient opiniâtre, et aussi difficile à conduire qu’un bœuf trop repu ; au lieu que celui qui est repoussé par les hommes s’examine plus sévèrement lui-même et parvient à maîtriser ses passions en découvrant ses défauts.

— Êtes-vous un disciple de Calvin ? demanda subitement le moine augustin, surpris de trouver des opinions si saines dans la bouche d’un dissident de la véritable église.

— Mon père, je ne suis un sectateur ni de Rome, ni de la religion de Genève ; je suis un humble serviteur de Dieu, et j’espère dans la sainte médiation de son fils.

— Comment ! où trouvez-vous de semblables sentiments hors du giron de l’Église ?

— Dans mon propre cœur : c’est mon temple, digne Augustin, et je n’y entre jamais sans adorer le Dieu qui l’a formé. Un nuage était sur la maison de mon père à ma naissance, et il ne m’a pas été permis de me mêler beaucoup parmi les hommes. Mais la solitude de ma vie m’a conduit à étudier ma propre nature, et j’espère qu’elle n’a pas perdu à cet examen. Je sais que je suis un indigne pécheur, et j’espère que les autres sont autant au-dessus de moi que leur opinion les porte à le croire.

Les paroles de Müller, qui ne perdirent aucunement de leur poids par ses manières calmes et peu affectées, excitèrent la curiosité. D’abord la plupart de ses auditeurs furent disposés à le croire un de ces esprits exagérés qui mettent leur orgueil dans une prétendue humilité ; mais l’expression naturelle, calme et pensive de toute sa personne produisit bientôt une impression plus favorable. Il y avait dans ses yeux une habitude de réflexion et de méditation intérieure qui révélait le caractère d’un homme habitué depuis longtemps à se juger plus sévèrement qu’il ne jugeait les autres. Ce sentiment parlait en sa faveur.

— Nous ne pouvons pas tous avoir de nous-mêmes les opinions flatteuses que vos paroles pourraient faire supposer, Herr Müller, répondit l’Italien, dont la voix changeait son ton de gaieté ordinaire, pour adoucir l’amertume de celui auquel il s’adressait, tandis que ses traits vénérables se couvraient insensiblement d’un nuage. Tous ceux qui semblent heureux ne le sont pas ; Si c’est une consolation pour vous de savoir que d’autres sont probablement aussi malheureux que vous, j’ajouterai que, pour ma part, j’ai connu la peine, et même, au milieu de circonstances qui paraissent fortunées, et que, je le crains bien, les hommes sont disposés à envier.

— Je serais bien vil à mes yeux, Signore, de chercher des consolations dans une semblable source ! Je ne puis me plaindre, quoique toute ma vie se soit passée sans que j’en aie joui. Il n’est pas aisé de sourire lorsque tout est dédain autour de nous ; sans cela je serais content. Mais, dans tous les cas, je sens plutôt que je ne murmure.

— C’est une singulière condition de l’esprit, dit Adelheid à voix basse au jeune Sigismond, car tous deux ils avaient écouté attentivement le langage énergique et calme de Müller. Le jeune homme ne répondit pas, et sa belle compagne vit avec surprise qu’il devenait pâle, et qu’il souriait avec difficulté à sa remarque.

— Le dédain des hommes, mon fils, reprit le moine, est ordinairement réservé à ceux qui blessent leurs usages. Leurs jugements ne sont pas toujours justes, mais il est rare cependant qu’ils s’attaquent à l’innocence.

Müller regarda fixement le moine, et parut vouloir répondre ; mais, réprimant ce désir, il courba la tête avec soumission ; Pendant ce temps, un sourire pénible errait sur ses lèvres.

— Je suis de votre avis, bon moine, répondit le baron ; nous avons l’habitude de nous plaindre du monde ; mais, après tout, lorsque nous examinons sévèrement ses arrêts, nous nous apercevons que la cause de nos plaintes existe toujours en nous-mêmes.

— N’y a-t-il pas de Providence, mon père ? s’écria Adelheid d’une voix dans laquelle on aurait pu trouver un peu de reproche pour une personne si respectueuse dans ses habitudes, et dont la tendresse filiale était si grande ; pouvons-nous rappeler les morts à la vie, ou conserver ceux que Dieu veut rappeler à lui ?

— Tu as raison, ma fille, il y a là-dedans une vérité qu’un père malheureux ne peut pas nier.

Cette remarque produisit une pause embarrassante, pendant laquelle Müller porta furtivement les yeux autour de lui, regardant l’un après l’autre chaque visage, comme s’il en cherchait un auquel il pût se rallier. Mais bientôt il tourna la vue sur ces montagnes qui avaient été si curieusement travaillées par les mains du Créateur, et sembla se perdre dans sa contemplation.

— Voilà un cœur qui a été brisé de bonne heure par quelque faute, dit le signor Grimaldi à voix basse, et dont le repentir est étrangement mêlé à la résignation. Je ne sais si un pareil homme est à envier ou à plaindre ; on voit à la fois sur son visage du courage et de la souffrance.

— Il n’a la mine ni d’un spadassin ni d’un fripon, dit le baron de Willading. S’il descendait réellement des Müller d’Emmen Thal, ou même de ceux d’Entlibuch, je saurais quelque chose de son histoire. Ce sont de bons bourgeois d’un nom honorable. Il est vrai que, dans ma jeunesse, un d’entre eux encourut la disgrâce des conseils ; il était accusé d’avoir cherché à détourner leurs revenus. Mais il fit une amende honorable qui parut suffisante par sa nature, et l’affaire fut oubliée. — Il n’est pas ordinaire, Herr Müller, de rencontrer dans notre canton des hommes qui ne croient ni à Rome ni à Calvin.

— Il n’est pas ordinaire, Monsieur, de rencontrer des hommes placés comme je suis : ni Rome ni Calvin ne me suffisent j’ai besoin de Dieu !

— Je crains que vous n’ayez répandu le sang innocent.

L’étranger s’inclina, et son visage devint livide, probablement par l’intensité de ses pensées. Cette expression déplut à Melchior de Willading, et il détourna la vue. Müller regardait fréquemment l’autre partie de la barque, et semblait faire des efforts pour parler, puis il abandonnait subitement ce dessein. Enfin il se découvrit, et dit, d’une voix calme, comme s’il était supérieur à la honte mais d’une voix à laquelle la prudence donnait un son bas et comprimé :

— Je suis le Balthazar de votre canton, monsieur le baron, et je demande votre puissant secours si ces hommes grossiers qui sont sur le gaillard d’avant venaient à découvrir la vérité. Mon sang s’est figé dans mes veines lorsque j’écoutais leurs menaces et leurs terribles imprécations. Sans cette crainte j’aurais gardé mon secret ; car Dieu sait que je ne suis pas fier de ma charge.

Une surprise générale et subite, accompagnée d’un mouvement d’aversion, engagea le signor Grimaldi à en demander la raison.

— Votre nom n’est pas en grande faveur, à ce qu’il paraît, Herr Müller ou Herr Balthazar, comme il vous plaira d’être appelé, dit le Génois en jetant un regard rapide autour du cercle. Il y a quelque mystère là-dedans qu’il faut qu’on m’explique.

— Signore, je suis le bourreau de Berne.

Quoique depuis longtemps habitué aux manières polies des hautes classes qui lui apprenaient ordinairement à maîtriser une forte émotion, le signor Grimaldi ne put cacher le mouvement de répugnance que cette réponse lui causa, car il n’avait point échappé aux préjugés ordinaires.

— En vérité, nous avons été heureux dans notre société, Melchior, dit l’Italien avec sécheresse, en se détournant brusquement de l’homme qui venait de l’intéresser par un maintien modeste, qui ne lui semblait plus que de l’hypocrisie, car peu de personnes cherchent les motifs de ceux qui sont condamnés par l’opinion : voilà beaucoup d’excellente et utile morale épuisée sur un sujet qui en était bien indigne.

Le baron reçut la confidence de Balthazar avec beaucoup moins d’émotion. Il avait été grandement intrigué du langage singulier qu’il avait entendu, et il trouvait une espèce de soulagement dans une solution aussi prompte.

— Ce nom prétendu, après tout, dit-il, n’était qu’un manteau pour déguiser la vérité. Je connais si bien les Müller d’Emmen Thal, que j’avais beaucoup de peine à placer parmi eux un homme du caractère que cet individu se donnait. Cela est maintenant assez clair sans aucun doute, Balthazar n’a point à se louer du tour que la fortune lui à joué en le faisant naître d’une famille de bourreaux.

— Cette charge est-elle héréditaire ? demanda vivement le seigneur italien.

— Oui. Vous savez que nous autres habitants de Berne, nous avons un grand respect pour les anciens usages. Celui qui est né dans le bürgerschaft[1] mourra dans l’exercice de ses droits, et celui qui est né hors de son sein ne doit pas s’attendre à y entrer, à moins qu’il n’ait de l’or ou de la faveur. Nos institutions sont un instinct de la nature qui laisse les hommes dans la condition où ils ont été créés, conservant l’ordre et l’harmonie de la société par des lois vénérables et bien combinées, comme il est sage et nécessaire. Dans la nature, celui qui est né fort reste fort, et celui auquel la force a été refusée doit vivre content dans sa faiblesse.

Le signor Grimaldi paraissait éprouver du repentir.

— Êtes-vous en effet un bourreau héréditaire ? demanda-t-il enfin en s’adressant à Balthazar.

— Oui, Signore sans cela ma main n’eût jamais tranché l’existence de personne. C’est un terrible devoir à accomplir, même sous la responsabilité des lois.

— Vos pères le regardaient comme un privilège !

— Nous souffrons de leur erreur, Signore ; c’est bien dans ce cas qu’on peut dire que les fautes des pères sont retombées sur les enfants jusqu’aux dernières générations.

Le visage du signor Grimaldi reprit son expression habituelle, et sa voix le ton poli qui l’abandonnait rarement.

— Il y a dans tout cela beaucoup d’injustice, dit-il ; autrement une personne comme vous ne serait pas dans une si cruelle position. Comptez sur notre autorité pour vous protéger, si le danger que vous semblez craindre se réalisait. Cependant les lois doivent être respectées, quoiqu’elles ne soient pas toujours de cette impartialité rigide que nous devrions leur souhaiter. Vous avez reconnu l’imperfection de la nature humaine, et il n’est pas surprenant que ses ouvrages se ressentent de cette imperfection.

— Je ne me plains pas d’usages qui sont devenus pour moi des habitudes mais je redoute la furie de ces hommes ignorants et crédules qui se sont imaginé follement que ma présence pourrait porter malheur à la barque.

Il existe des circonstances particulières qui contiennent plus de morale en elles-mêmes qu’il n’en pourrait dériver d’un millier d’homélies, et dans lesquelles les faits, dans leur touchante simplicité, sont beaucoup plus éloquents que tout ce qui peut être exprimé par des mots. Telle fut l’émotion produite par le simple et touchant appel de Balthazar. Tous ceux qui l’entendirent virent sa situation sous des couleurs bien différentes de celles qui eussent été produites dans des circonstances ordinaires. Un sentiment général et pénible s’élevait fortement contre l’oppression qui avait donné lieu à ses plaintes, et le bon Melchior de Willading s’étonna de ce qu’une aussi criante injustice pût exister sous les lois de Berne.


  1. Droit de bourgeoisie.