Le Brésil et la république de La Plata depuis la guerre de Paraguay

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Anonyme
Le Brésil et la république de La Plata depuis la guerre de Paraguay
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 103 (p. 359-377).
LE BRÉSIL
ET
LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA
DEPUIS LA GUERRE DU PARAGUAY


I.

C’est une tradition pour la France, heureuse ou malheureuse, de trouver au Brésil et dans les républiques de la Plata une réelle sympathie. Pendant la guerre contre l’Allemagne, de nombreuses sociétés de secours, s’étant spontanément établies à Rio, aidèrent la colonie française du Brésil, qui compte environ 30,000 âmes, à recueillir des souscriptions au profit de nos blessés. Les deux chambres brésiliennes votèrent une motion pour saluer la victoire de l’armée de l’ordre contre la commune de Paris, comme « un triomphe du christianisme et de la civilisation, » et peu de temps après l’empereur dom Pedro vint séjourner dans notre capitale. Montevideo s’associa profondément à la douleur d’un peuple ami; Buenos-Ayres, où la colonie française est si respectable, si laborieuse, si riche en grandes fortunes acquises par un honorable travail, montra un chagrin véritable en apprenant la triste issue du long siège de Paris. La bourse se ferma, les transactions commerciales furent suspendues, les journaux parurent encadrés de noir. Enfin dans les états de la Plata, comme au Brésil, on applaudit sincèrement à l’œuvre de réorganisation et de réparation dont l’assemblée nationale et le gouvernement français poursuivent par de nobles efforts le prompt accomplissement. Il est juste de remarquer que de son côté la France a toujours prêté une attention bienveillante aux épreuves et aux progrès de ces lointains pays, qui sont avec elle en échange constant d’idées et de relations d’affaires; elle n’a jamais perdu de vue les événemens qui s’accomplissaient dans ces contrées si intéressantes à tant d’égards.

Il y a trois ans que se terminait la guerre soutenue contre le Paraguay par l’alliance du Brésil, de la confédération argentine et de l’Uruguay ou république orientale. Au commencement de l’année 1870, la joie causée aux vainqueurs par la cessation d’une lutte aussi longue que sanglante ne laissait pas que d’être mêlée de tristesse. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, toute la ville de Buenos-Ayres était sur pied ; on y attendait les bataillons de la garde nationale venant du Paraguay. Retardé par le mauvais temps qui sévissait sur la Plata, le contingent argentin n’arriva qu’à minuit. Près de 2,000 hommes, qui n’avaient pas mangé depuis la veille, défilèrent en trois heures; la plupart étaient des prisonniers paraguayens. On ne saurait imaginer l’état de misère et de fatigue de ces malheureux ; ils traînaient à leur suite 600 ou 800 femmes et enfans qui avaient quitté le Paraguay pour n’y pas mourir d’inanition. Trois jours auparavant, le contingent oriental était rentré à Montevideo, sous une pluie de fleurs et de couronnes; mais on comptait les triomphateurs : partis au nombre de 4,000, ils étaient au plus une centaine. Deux mois après, le président de la république du Paraguay, Lopez, cerné dans le défilé d’Agindaban par le général Camara et 300 Brésiliens, refusait de se rendre et se tuait. Il n’avait pourtant droit ni aux palmes du martyr, ni à la glorification du héros. On ne devait point oublier qu’il avait été l’agresseur, que cette guerre néfaste avait été entreprise par ambition personnelle, et que bien des cruautés avaient été commises par celui qui s’intitulait le Suprême, el Supremo. Cet homme, qui avait rêvé de profiter des divisions intestines des états de la Plata et de leur jalousie à l’égard du Brésil pour assurer l’hégémonie du Paraguay, n’aboutissait après cinq ans d’efforts acharnés qu’à la plus lamentable catastrophe. Partout où pénétraient les troupes alliées, elles ne rencontraient sur leur route que des populations exténuées, tristes débris d’un peuple ne pouvant plus vivre que de la commisération de ses vainqueurs. Ce pays, qui avec 1,200,000 habitans avait lutté contre trois états dont la population réunie s’élève à environ 12 millions d’âmes, n’était plus qu’un fantôme. On avait été obligé de vendre jusqu’aux vases sacrés. Tout en blâmant la conduite de Lopez, on ne pouvait se défendre d’un sentiment de compassion pour ce pauvre petit peuple que distinguent sa patience, son courage, son esprit de discipline, sa foi religieuse, et qui, façonné à l’obéissance par un terrible joug, avait reculé les bornes de l’abnégation et de la souffrance.

Le comte d’Eu, marié à la princesse impériale du Brésil, avait mené énergiquement la fin de la guerre. Son retour à Rio, le 29 avril, fut un triomphe. Cependant la victoire coûtait cher. Lorsque, cinq années auparavant, les alliés rêvaient une simple promenade militaire, ils ne se doutaient guère qu’ils allaient faire disparaître toute une génération, qu’ils épuiseraient presque tout le trésor de quatre états. Un pays tout entier ravagé, dépeuplé, pour ne pas dire anéanti, 160,000 hommes engloutis dans la lutte, 1,800 millions payés en or par le Brésil, tel était, disait-on, le bilan de cette guerre, si lourde pour les vaincus, si lourde aussi pour les vainqueurs. Quels en seraient les résultats? C’est ce qu’on se demandait avec anxiété à Rio-Janeiro, comme à Montevideo et à Buenos-Ayres. Le Brésil, qui avait supporté presque toutes les charges de la guerre, entendait recueillir le fruit de ses gigantesques efforts. De leur côté, la république argentine et la république de l’Uruguay ne contemplaient pas sans une certaine inquiétude la force de leur puissant voisin, et, comme il arrive très souvent au sein des coalitions triomphantes, les jalousies se glissaient au milieu des vainqueurs. Les alarmistes avaient peur que le Brésil ne devînt le maître absolu du cours des fleuves, et, frappés par le triste spectacle qu’offrait le peuple vaincu. Argentins et Orientaux mettaient simultanément une sourdine à leurs hymnes de triomphe.

Sur ces entrefaites, les Brésiliens prenaient au Paraguay une très forte position. Disposant de tout le numéraire de cette république, et conservant dans les eaux du Paraguay supérieur plusieurs cuirassés, ainsi que quelques bâtimens de petite dimension, ils accumulaient de nombreux approvisionnemens à Corumba et à Cuyaba, occupaient l’Assomption, et se fortifiaient à Humaïta, qui est la clé du pays. Un gouvernement provisoire y avait été installé; puis on dotait le pays d’une constitution dans le genre de celle des États-Unis, avec un président de la république, un vice-président, une chambre haute, une chambre basse. Le Paraguay passait ainsi sans transition du système le plus absolu au régime, tout nouveau pour lui, des institutions parlementaires. Le gouvernement argentin ne paraissait point avoir montré un grand empressement pour la constitution d’un gouvernement national à l’Assomption, et il aurait désiré que le Paraguay fût administré par une délégation des alliés. Les négociations entre Rio et Buenos-Ayres traînaient en longueur. La ville de l’Assomption avait été occupée au commencement de l’année 1869, et ce n’est que le 20 juin 1870 que les préliminaires de paix étaient arrêtés. L’alliance d’un empire et de deux états républicains, si souvent opposés les uns aux autres, avait été une combinaison très difficile à réaliser. L’on ne devait donc pas s’étonner outre mesure des difficultés qui s’élevaient entre les vainqueurs. La confédération argentine avait peut-être compté, pour établir son influence au Paraguay, sur des similitudes de situation ; mais il arrive quelquefois que ce sont précisément ces rapports qui divisent, parce qu’ils engagent le plus faible, s’il attache du prix à son autonomie, à se tenir en méfiance. C’est le fait qui se produisit au Paraguay après la guerre. Quant au Brésil, il revenait, par la force des choses, à sa politique traditionnelle, qui est de considérer le Paraguay comme une barrière naturelle entre l’empire et la confédération argentine. Il fit donc tous ses efforts pour établir à l’Assomption un gouvernement formé d’élémens nationaux, et le président Rivarola, sorti de l’élection favorisée par le gouvernement brésilien, s’appuyait sur le cabinet de Rio. Toutefois les négociations pour la paix définitive n’avançaient pas. Le plénipotentiaire argentin, M. Quintana, quittait l’Assomption, et la crise s’était compliquée d’un nouvel incident. Dès qu’il avait vu le Paraguay échapper à son influence, le gouvernement argentin avait fait valoir les droits qu’il revendiquait sur le Chaco, vaste territoire qui est un désert rattaché à la république paraguayenne, et qui est situé à l’ouest du Rio-Paraguay, près de la Bolivie. Les troupes argentines occupèrent Villa-Occidental, chef-lieu de ce territoire, au mois de novembre 1869. Enfin un décret du président Sarmiento érigea purement et simplement le Chaco en territoire argentin. Au fond, les troupes de la confédération n’occupaient que Villa-Occidental, bourg situé au sud, le reste n’étant qu’un vaste désert pour ainsi dire inexploré. Le cabinet de Rio ne s’inquiétait pas moins de cette résolution. Il trouvait que, si la république de la Plata dominait définitivement cette solitude, elle pourrait fermer tout débouché aux provinces de l’intérieur du Brésil en devenant maîtresse du cours du Rio-Parana.

Les choses en étaient là, quand à Buenos-Ayres se répandit tout à coup une rumeur qui produisit une vive émotion dans les sphères politiques. Le Brésil, sans consulter et sans prévenir ses alliés, venait, de traiter séparément avec le Paraguay. Le négociateur brésilien à l’Assomption, le baron de Cotegipe, avait signé trois traités avec le gouvernement paraguayen, un traité de paix, un traité de limites et un traité d’extradition. Le traité de paix contient les clauses suivantes. Il met à la charge du Paraguay les frais de guerre, somme énorme que le cabinet de Rio n’a certes pas l’intention de réclamer en entier; à Rio en effet, on évalue généralement à 1 milliard 500 millions les dépenses occasionnées au gouvernement brésilien par la guerre, et il est hors de doute que le Paraguay est dans l’impossibilité absolue de payer une telle somme. Le gouvernement impérial garantit pour cinq ans l’indépendance et l’intégrité de la république paraguayenne, qu’il se réserve le droit d’occuper pour un temps encore indéterminé. D’autre part, le gouvernement paraguayen s’engage à ne faire aucune guerre sans avoir employé auparavant les bons offices d’une nation amie. C’est là l’application de ce principe d’arbitrage que le traité de Paris de 1856 avait affirmé, et dont malheureusement les puissances de l’Europe ont fait si peu d’usage. Il y a dans le traité de l’Assomption une autre réminiscence du congrès de Paris, c’est la reconnaissance des principes consacrés dans la célèbre déclaration du 16 avril 1856 au sujet du droit maritime. Enfin, ce qui est plus important encore, ce traité de paix établit des règles pour la liberté de navigation de l’Uruguay, du Paraguay et du Parana. — Le traité de limites résout dans l’intérêt du Brésil une question depuis longtemps contestée. La nouvelle frontière forme, comme l’ancienne, une diagonale qui relie les deux grands cours d’eau, seulement elle part du 22e degré et aboutit au 24e C’est une zone de 50 à 60 lieues qui se trouve détachée de la partie septentrionale du territoire paraguayen. Le Paraguay perd ainsi 4,000 lieues carrées environ. Quant au traité d’extradition, il stipule la remise des déserteurs contrairement à la règle ordinaire, mais sous cette réserve, que la peine de mort ne pourra pas leur être appliquée.

Les trois traités avaient été signés à l’Assomption en janvier 1872. Au même moment, les Brésiliens occupaient l’île de Cerrito, qui ferme le Rio-Paraguay à son embouchure, et qui ferme également le chemin de la Bolivie, aussi bien que celui des provinces septentrionales de la confédération argentine. Dès que les traités furent connus, les journaux de Buenos-Ayres en parlèrent avec indignation, et la polémique devint très vive entre la presse de la confédération et la presse du Brésil. Cependant la princesse impériale régente ratifiait les traités le 26 mars, en dépit de la protestation du gouvernement argentin. Le 15 février, M. Carlos Tejedor, ministre des affaires étrangères de la confédération, avait adressé à M. Correia, ministre des affaires étrangères du Brésil, une note où il se plaignait très vivement de traités dans lesquels il voyait une sorte d’absorption du Paraguay par le gouvernement impérial. C’était, suivant M. Carlos Tejedor, une alliance du vaincu avec l’un des vainqueurs contre les alliés de la veille, ou un protectorat du Brésil en faveur de la république paraguayenne. Les états républicains du nord et du sud de l’Amérique, ajoutait le ministre argentin, admettraient peut-être le protectorat d’une autre république, ils comprendraient même la garantie commune de l’empire et de ses alliés; ils ne comprendront jamais la garantie séparée et l’occupation militaire, car en pareil cas le protectorat serait une espèce d’annexion. Une nouvelle note, portant la date du 27 avril, était plus vive encore. « Le traité séparé, disait-elle, est une infraction au traité d’alliance, l’occupation du Paraguay par les Brésiliens est la violation des protocoles de Buenos-Ayres, et de plus une cause permanente de mauvais vouloir qui, un jour ou l’autre, produira la guerre... On a droit de s’étonner de la compassion du gouvernement impérial pour le Paraguay après sa persistance à refuser notre proposition de renoncer à toute réclamation contre le Paraguay pour indemnité de guerre.»

Il était à craindre que la polémique n’envenimât la question. Déjà des bruits de guerre circulaient et jetaient l’alarme dans tout le bassin de la Plata. On ne parlait de rien moins à Buenos-Ayres que de lever en un mois 20,000 hommes, en trois mois 40,000; mais où trouver des officiers, des armes, des bâtimens de guerre? Au Brésil, les armemens s’opéraient sur une assez grande échelle. De part et d’autre, ce mouvement belliqueux était factice. La conscience publique, le bon sens, l’intérêt des peuples, réclamaient énergiquement la paix. A peine remis des grandes secousses d’une guerre récente et de ruineuses victoires, le Brésil et les états de la Plata ont besoin de calme et de repos ; il faut féliciter hautement le Brésil et la confédération argentine d’avoir compris cette vérité. L’émotion produite par les échanges de notes des deux ministres s’est subitement apaisée devant de sages réflexions. On a cherché des deux côtés à ôter au débat tout caractère irritant, et l’on y est parvenu. La confédération argentine a envoyé en mission spéciale à Rio un personnage sympathique à la cour du Brésil, M. le général Mitre, ancien président de la république de la Plata et ancien généralissime des armées alliées contre Lopez. Ce choix intelligent était déjà un symptôme de conciliation. Arrivé à Rio le 6 juillet 1872, le général Mitre a reçu l’accueil le plus courtois, et la situation s’est immédiatement améliorée. Un nouvel échange de notes a effacé la trace des dernières discussions. On s’en remet à la bonne volonté et à la prudence des plénipotentiaires pour régler à l’amiable les questions qui se rattachent aux obligations et aux droits du traité d’alliance du 1er mai 1865. Les deux gouvernemens considèrent donc comme dissipé le malentendu qui aurait pu faire douter du maintien de leurs bonnes relations. La dignité est sauvegardée de part et d’autre, et tous les amis du Brésil et des républiques de la Plata doivent se féliciter d’un apaisement qui sert la cause de la civilisation américaine. Il suffit d’ailleurs de jeter un rapide coup d’œil sur la situation générale de ces intéressans pays, depuis les trois années qui viennent de s’écouler, pour acquérir la conviction que la paix extérieure et intérieure est pour eux le premier de tous les biens.


II.

Le Brésil a célébré, le 7 septembre 1872, le cinquantième anniversaire de son indépendance. La dynastie, tige de l’antique maison de Bragance, a jeté dans le sol brésilien des racines profondes. La constitution, fondée sur la souveraineté et la représentation nationale, fonctionne d’une manière régulière; les chambres discutent librement; les partis, qui d’ailleurs sont fidèles aux institutions et à la dynastie, s’agitent avec animation, avec acharnement parfois, mais sans jamais sortir des bornes de la légalité. Cette stabilité politique est la principale cause des progrès du Brésil. Cet immense pays, qui représente à lui seul plus des deux cinquièmes du continent de l’Amérique du Sud, renferme des richesses naturelles dont l’exploitation est à peine commencée. Plongeant dans les profondeurs du continent et adossé par sa frontière occidentale à tous les anciens états espagnols, il les divise en quelque sorte, et n’a point, quant à lui, son territoire coupé ou morcelé. Avec sa fixité de direction, le Brésil a pu souvent faire prévaloir ses vues sur celles des gouvernemens éphémères qui se succédaient dans les pays voisins, mais il serait dangereux pour lui d’abuser de cette supériorité, et le cabinet de Rio comprend très bien que c’est en s’attachant aux œuvres de la paix qu’il dissipera les inquiétudes, qu’il empêchera les jalousies, et qu’il poursuivra, dans des conditions à la fois calmes et honorables, sa carrière civilisatrice.

Pendant dix mois, l’empereur, qui s’était rendu en Europe, est resté absent de son empire, et, chose qui prouve la solidité des institutions brésiliennes, le calme n’a pas été un instant troublé. Une grave question, une question vitale qui intéresse plus qu’aucune autre l’avenir du Brésil, a même été réglée pendant cette période, et le souverain, à son retour dans sa capitale le 30 mars dernier, y a trouvé en vigueur la nouvelle loi sur l’extinction graduelle de l’esclavage. Il arrive souvent qu’après de violentes secousses, après de grands fléaux, les peuples voient se réaliser des réformes qui sont pour ainsi dire la compensation de leurs épreuves. L’égalité devant la loi a consolé la France des catastrophes de la révolution, comme la liberté religieuse avait été pour l’Allemagne la suite de la guerre de trente ans. L’esclavage a disparu aux Etats-Unis après la guerre de sécession, et voici qu’au Brésil, la guerre du Paraguay une fois finie, cette institution sacrilège est atteinte par des mesures qui seront le signal d’une complète suppression. Le 12 septembre 1869, le comte d’Eu, terminant la campagne contre Lopez, signalait, dans une lettre adressée au gouvernement provisoire établi à l’Assomption, le triste sort des esclaves paraguayens. Le gouvernement du Paraguay répondit à cette lettre le 2 octobre suivant par un décret qui prononçait l’abolition immédiate de l’esclavage sur tout le territoire de la république. Le Brésil lui-même ne deva.t point tarder à s’engager dans la voie qu’il avait indiquée ainsi au Paraguay. Depuis une vingtaine d’années, l’émancipation était réclamée par le parti libéral, qui en avait fait sa plate-forme. Le parti conservateur au pouvoir n’hésita plus devant une réforme qui était décidément le vœu de l’opinion publique, et dont l’empereur désirait ardemment la réalisation.

Au point de vue de l’exécution matérielle de la réforme, les difficultés n’étaient plus les mêmes en 1871 que quelques années auparavant. En 1852, le nombre des esclaves s’élevait à environ 3 millions contre une population libre de 4 ou 5 millions au plus, et peut-être alors eût-il été dangereux de risquer un soulèvement servile. En 1871, la population esclave n’allait pas à plus de 1,500,000 âmes, et la population libre était évaluée à 8 ou 10 millions. Cependant il ne s’agissait pas d’une abolition immédiate, comme celle qui eut lieu en Angleterre, en France, aux États-Unis; on ne songeait encore qu’à un adoucissement graduel, car il fallait ménager les droits de la propriété et les intérêts de l’agriculture, qui est la première richesse du pays. Au mois de mai 1871, le ministre de l’agriculture présentait à la chambre un projet de loi qui contenait un ensemble de dispositions pour arriver à l’extinction graduelle de l’esclavage [1]. Liberté du ventre avec indemnité aux maîtres pour les soins donnés aux enfans jusqu’à l’âge de huit ans, — création d’un fonds d’émancipation qui chaque année libérera un certain nombre d’esclaves, — droit pour l’esclave de se créer un pécule en travaillant aux heures qu’il ne doit pas à son maître, et de se servir de ce pécule pour payer sa liberté, — tels étaient les points essentiels du projet.

L’esprit de routine ne manquait pas de soulever des objections. « Vous perdez le pays, disaient les hommes arriérés. Le nègre, qui est élevé dans une ignorance bestiale, ne consentira jamais à travailler. Voyant leur enfant libre, le père et la mère esclaves sentiront beaucoup plus fortement l’injustice de leur situation. Dans un pays de l’étendue du Brésil, sans voies de communication, couvert de forêts, montagneux, dont les arbres portent des fruits sauvages suffisans pour la nourriture des noirs, si une insurrection vient à éclater, il sera impossible d’en venir à bout. La colonisation est difficile, sinon impossible. Que les nègres refusent de travailler, l’agriculture sera frappée à mort. » Les vaines alarmes furent impuissantes, les doléances des planteurs et les déclamations des clubs esclavagistes ne trouvèrent pas d’écho. A la chambre, les adversaires de la réforme, tout en la combattant et en trouvant insuffisantes les indemnités pour les maîtres, n’osèrent point affirmer hautement que l’institution de l’esclavage devait être maintenue. La lutte s’engageait non plus sur le principe, mais sur les moyens à employer pour amener l’abolition sans nuire au pays. Le 28 août 1871, la loi était adoptée par la chambre des députés à la majorité de 61 voix contre 25. Votée au sénat le 27 septembre par 33 voix contre 4, elle était promulguée le lendemain par la princesse impériale régente.

Un mouvement sympathique à la nouvelle loi se produisit instantanément dans l’empire. Les assemblées provinciales adressèrent au gouvernement de chaleureuses félicitations, et les Brésiliens, loin de s’attrister des pertes matérielles que l’extinction graduelle de l’esclavage pouvait leur faire subir, se réjouirent hautement de la victoire remportée par la cause du christianisme et de la civilisation. Des manumissions nombreuses eurent lieu sur-le-champ. Le jour même où la loi était promulguée, l’ordre des bénédictins, qui possédait 1,500 esclaves, les mit tous en liberté, et les affranchis continuèrent volontairement leurs travaux ordinaires sur les domaines appartenant à la congrégation. Les carmes suivirent l’exemple des bénédictins. On pense que l’émancipation, une fois commencée, accélérera promptement sa marche, de telle sorte que, les esclaves perdant rapidement leur valeur pécuniaire, les propriétaires accepteront avec reconnaissance des indemnités même peu considérables de l’état. Peut-être même la loi de 1871 n’est-elle qu’un simple acheminement vers des mesures plus radicales. Au sénat, le parti libéral déclara, en la votant, qu’il ne l’acceptait qu’à cette condition, et qu’il présenterait dans quelques mois de nouvelles propositions pour arriver à une émancipation immédiate.

Ce n’est pas tout d’abolir l’esclavage, il est encore nécessaire d’organiser le travail libre. Moraliser les affranchis, leur inculquer les sentimens de religion, de famille, de propriété, fortifier l’élément agricole au moyen de la colonisation, introduire les machines qui facilitent l’agriculture, favoriser l’importation et l’exportation par l’établissement de voies ferrées, telle est la tâche qu’il s’agit d’accomplir. Déjà les chemins de fer, ces auxiliaires si utiles des civilisations naissantes, occupent beaucoup le gouvernement et l’initiative privée. Trois nouvelles lignes ont été récemment une entre la station de Chiada, sur le chemin de fer de dom Pedro II et Saint-Jean Népomucène, — une autre entre Parahyba de Norte et Alagoa-la-Grande, — et une troisième, de Contila à Miranda, qui doit unir la province de Matto-Grosso et celle de Para à la mer. On étudie les plans relatifs à une ligne de voies ferrées qui uniraient le chemin de dom Pedro II, par lequel est desservie la province de Rio-Janeiro, au fleuve Tocantin, dont l’embouchure est voisine de celle de l’Amazone. L’une de ces voies ferrées suivrait le cours du Paraopeba et du San-Francisco jusqu’à la chute du Pirapera, au-delà de laquelle ce grand fleuve devient navigable; l’autre joindrait le San-Francisco au Tocantin, et l’on aurait ainsi établi une communication rapide entre la capitale et l’extrême nord du Brésil. Enfin les administrations provinciales travaillent également à créer des chemins de fer locaux. Ce sont là d’utiles entreprises qu’on ne saurait trop encourager.

La question de la colonisation ne préoccupe pas moins les esprits. On se demande pourquoi le Brésil, avec ses immenses territoires, ses zones si variées, son sol si riche, n’attirerait pas des émigrans européens qui formeraient une population de paysans et de travailleurs. Le gouvernement, au lieu de faire venir comme autrefois des colons à ses frais, se décharge maintenant de ce soin sur des compagnies qui sont seules responsables vis-à-vis des émigrans; il s’est décidé en outre à vendre des terres à un prix très modique. Ces terres doivent être situées à 2 lieues au plus d’un chemin de fer ou d’une rivière navigable, et il est accordé à chaque émigrant un secours fixe et définitif, après l’épuisement duquel il n’a plus à compter que sur lui-même.

Ces problèmes d’économie politique s’imposent aux méditations de dom Pedro, qui, par son caractère, par ses antécédens, par l’expérience que lui ont donnée ses voyages, est en mesure de prendre l’initiative des réformes. C’est lui qui, depuis plus de vingt ans, a donné le signal de presque tous les progrès accomplis dans son empire. L’agression de Lopez l’a entraîné dans une guerre qu’il ne désirait pas, et qui a été pour le Brésil, comme pour les autres belligérans, la source de sacrifices dont nul n’aurait osé prévoir soit l’étendue, soit la durée. Aujourd’hui les choses rentrent dans leur cours normal, et dom Pedro reprend le caractère que les circonstances lui avaient enlevé pendant cinq ans, celui de souverain pacifique.


III.

Si le Brésil lui-même doit désirer la paix, les républiques de la Plata en ont peut-être plus besoin encore. Le Paraguay, eût-il des velléités belliqueuses, sera de longtemps dans l’impossibilité absolue de faire la guerre. L’histoire offre peu d’exemples d’un épuisement, d’un écrasement aussi complet que celui de ce malheureux pays. La misère est telle à l’Assomption que les enfans, exténués par la faim, ramassent derrière les voitures de subsistance des Brésiliens les grains de maïs qui en tombent. Le désordre financier et administratif dépasse ce qu’on pourrait supposer. Il y a des personnes qui prétendent que la population paraguayenne serait descendue à 250,000 âmes, et que les habitans du sexe masculin n’entreraient dans ce dernier chiffre que pour 50,000 individus, dont la moitié serait composée d’enfans au-dessous de quatorze ans. La ville de l’Assomption compte environ 12,000 âmes, auxquelles il faut ajouter 300 soldats paraguayens, 250 argentins et 2,500 Brésiliens. L’armée paraguayenne ne se compose que de 500 à 600 soldats, dont beaucoup n’ont pas plus de 15 à 16 ans. Le pays est un immense désert.

A l’heure qu’il est, le Brésil domine le territoire paraguayen. II a dans l’île de Cerrito une garnison nombreuse, avec 1 cuirassé, 4 monitors, 1 aviso, 1 canonnière au mouillage. Un camp brésilien de 2,000 hommes occupe cette fameuse position d’Humaïta, qu’une simple chaîne et une estacade défendirent pendant deux ans contre les flottes des alliés. Six bâtimens de guerre et douze transports brésiliens sont dans la rade de l’Assomption. Un matériel considérable est concentré à Corumba sur le Paraguay, dans la province de Matto-Grosso. Malgré ses désastres, la république paraguayenne n’est pas exempte d’agitations intérieures. Le président Rivarola, après avoir pris des mesures illégales, a déposé ses pouvoirs, et a quitté l’Assomption vers la fin de 1871. Le 12 décembre de la même année, la nouvelle chambre l’a déclaré déchu et a confié le pouvoir exécutif à M. Salvador Joveilanos, nommé pour trois années vice-président de la république. La sécurité des personnes et des propriétés a été souvent compromise, et la situation du pays n’est pas sans offrir certaines ressemblances avec celle de San-Francisco lors de sa fondation, moins l’influence organisatrice du génie américain. Plusieurs étrangers ont été les victimes de meurtres odieux, et le chargé d’affaires de France à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou, qui est également accrédité à l’Assomption, a fait récemment un voyage spécial dans cette ville pour y réclamer la poursuite et le châtiment des coupables.

Ces crimes isolés seront punis comme ils doivent l’être; mais il ne serait pas juste de les imputer à la nation paraguayenne, plus digne de pitié que de colère. Le sort de ces malheureux descendans des Guaranis inspire les plus tristes réflexions. Reprocher aux Paraguayens les excès de la triple dictature dont ils ont été depuis le commencement du siècle les innocentes victimes serait une chose inique. Le peuple, fanatisé par l’oppression, a été le martyr de l’obéissance, de la discipline, du dévoûment. Il ne s’est arrêté dans la lutte que brisé, anéanti par la fatigue et la douleur. Ses vainqueurs ne lui refuseront pas leur pitié. Puisse une politique inspirée par l’humanité, par le christianisme, sauver d’une ruine complète cette race indienne persécutée depuis des siècles, et qui a droit à la compassion, parce qu’elle a beaucoup souffert ! Espérons, pour l’honneur de la civilisation moderne, que toute une race ne sera pas condamnée à périr, et qu’après de si cruelles épreuves le Paraguay verra luire des jours moins sinistres. Ce serait pour les vainqueurs de Lopez un titre de gloire que d’apparaître en libérateurs et en amis du pays vaincu, que d’apporter au Paraguay la paix féconde, la paix durable qui seule peut le faire sortir de l’abîme où les horreurs de la guerre l’ont précipité.

Spécialement occupée depuis quelques années des questions qui se rattachent aux progrès de l’économie politique, la confédération argentine doit aussi désirer la paix. Le président de la république, M. Sarmiento, esprit libéral et réformateur, voudrait voir fleurir sur les bords de la Plata une prospérité analogue à celle de New-York et des autres grandes villes de l’Union américaine. Activer la colonisation, multiplier les grands travaux d’utilité publique, faire envahir la zone pastorale par la zone agricole, préserver le pays des invasions indiennes, réconcilier les races diverses par l’industrie et le commerce, procéder à un échange incessant d’idées et de transactions avec l’Europe, telle est la politique adoptée par M. Sarmiento. Divers obstacles en entravèrent momentanément l’application. Au mois de mars 1871, la fièvre jaune fit de tels ravages que 80,000 personnes durent quitter Buenos-Ayres. La bourse, la banque, les théâtres, se fermèrent [2], et le fléau prit des proportions terribles. Cependant l’épidémie disparut au bout de trois mois, et le pays retrouva promptement son activité habituelle. Il avait eu également à lutter contre un autre mal; nous voulons parler de l’insurrection de l’Entre-Rios. Le 11 avril 1870, le célèbre général Urquiza, le vainqueur de Rosas, qui jouissait dans l’Entre-Rios d’une position princière et toute personnelle, solidement appuyée sur d’anciens triomphes militaires et sur d’immenses possessions territoriales, avait été assassiné dans les conditions les plus tragiques, au milieu même de sa famille. Ses filles, saisissant des revolvers, avaient fait le coup de feu pour le défendre, et il était tombé sous le poignard de ses hôtes, de ses obligés, de ses flatteurs. Au même instant, à la même heure, le général Lopez Jordan se proclamait, de sa propre autorité, gouverneur de l’Entre-Rios, et il soutenait par les armes cette injustifiable prétention. Il pensait sans doute soulever contre le parti unitaire, actuellement au pouvoir dans la confédération argentine, l’ancien parti fédéraliste, qui a si longtemps lutté contre Buenos-Ayres, et qui, après la chute de Rosas, avait scindé en deux portions la république pendant plusieurs années consécutives; mais ce calcul a été déjoué, et le gouvernement régulier est venu à bout de la rébellion. Quant aux difficultés diplomatiques avec le Brésil, elles n’ont pas été assez graves pour paralyser les progrès du peuple argentin et le développement de la prospérité publique.

Les villes de l’intérieur n’ont pas de bonnes routes, et, malgré quelques vigoureux efforts, ne semblent pas près d’en avoir de si tôt. La longueur des distances, l’absence presque absolue de matériaux ont empêché jusqu’ici la création de chaussées empierrées; en revanche, peu de pays offrent des conditions plus favorables à l’établissement économique de voies ferrées. Le rail Barlow dispense de l’emploi de traverses en bois, et la nature argileuse du sol rend, les travaux particulièrement faciles. Aussi l’élan pour prolonger les lignes existantes et pour en créer de nouvelles est-il tout à fait remarquable. Ainsi que le déclara M. Sarmiento dans son message du mois de juillet 1871, il y avait à cette date dans la confédération argentine 531 milles de voies ferrées en exploitation, 421 en construction, 1,954 à l’étude. Un an auparavant, l’importante ligne de Rosario à Cordova avait été inaugurée. Rosario est l’entrepôt obligé de tout l’intérieur du pays. Son port sur le Parana permet aux bateaux du plus fort tonnage de débarquer à quai. Le trafic de la Bolivie et des provinces de la confédération doit forcément s’opérer par la nouvelle ligne, que le gouvernement voudrait prolonger jusqu’aux frontières de la république, jusqu’au Chili. Cette voie ferrée, qui traverserait des territoires aujourd’hui occupés par les Indiens, deviendrait une jonction entre les côtes méridionales du Pacifique et l’Atlantique. Les régions immenses où passerait le rail ne manqueraient pas d’être vite peuplées. Les chemins de fer ont à cet égard réalisé des prodiges, fait éclore des villes, dévezppé sur tout leur trajet l’agriculture avec une rapidité merveilleuse. La télégraphie électrique a fait aussi de notables progrès. En juillet 1871, on comptait déjà dans la confédération argentine 1,228 milles de fils télégraphiques. Le 25 juillet dernier, on inaugurait la ligne télégraphique qui relie les deux Océans. Joignant les côtes du sud de l’Atlantique au Pacifique, cette ligne franchit les Cordillères, et traverse dans toute sa largeur le continent de l’Amérique méridionale depuis Buenos-Ayres jusqu’à Valparaiso. Du cabinet du président Sarmiento, l’on a causé par le télégraphe avec Valparaiso et Santiago du Chili en présence du corps diplomatique et des notabilités argentines.

L’exposition de Cordova, qui eut lieu en octobre 1871, permit d’apprécier l’ensemble des richesses nationales. Un palais en bois, situé au milieu d’un parc à la française, sur les dernières sinuosités des Cordillères, une charpente légère et hardie, soutenue par cinquante-six colonnes indiquant les différentes sections et couvrant une superficie de 3,029 mètres, les produits les plus variés, tissus précieux de Guanacos et de Tucuman, dentelles de Cordova et de San-Luis, cuirs de toutes les espèces, tapis de Catamarca, minerais de cuivre, d’or, de plomb argentifère, armes primitives en pierre et en silex, arcs et flèches en os de poisson des Indiens, instrumens de pêche des Guaranis, armes des conquérans espagnols, tel était le spectacle qu’offrait cette exposition, où le passé figurait à côté du présent, et qui était comme l’histoire des progrès de la civilisation de l’Amérique méridionale.

Une chose plus remarquable encore dans la confédération argentine, c’est le développement de l’instruction publique. La proportion des enfans qui suivent les cours de l’école primaire est de 1 sur 19 habitans. Dans un budget de 14 millions 1/2 de piastres fortes, le gouvernement en a fait figurer près de 500,000 pour l’instruction. Des enfans viennent à cheval à l’école de plusieurs lieues de distance, laissent leur monture dans le champ voisin, et la reprennent le soir pour rentrer au logis. Le président Sarmiento a dit en ouvrant l’exposition de Cordova : « Lorsque j’entends, — et il y a quarante ans que je ne cesse de l’entendre, — le cri sinistre de mort aux sauvages unitaires, ou le galop des chevaux sur la pampa, ou les lamentations des gens ruinés et des victimes, il me semble qu’un cri plus noble, plus juste, résonne à mon oreille: donnez-nous de l’éducation, et nous ne serons plus le fléau de la civilisation; donnez-nous un foyer domestique, et nous n’irons plus errer sur la pampa inculte; donnez-nous une industrie, et vous nous verrez à côté de vous créant la richesse, au lieu de la détruire. » Ce discours est tout un programme; il faut le réaliser. Il s’agit, comme l’a dit encore M. Sarmiento, « de convertir en richesses les dons naturels du sol, de mettre à profit ces forces mortes qui dorment jusqu’à ce que la voix de l’industrie leur dise comme à Lazare : Levez-vous. » La confédération argentine, dont le recensement de 1870 fixe la population à près de 1,900,000 âmes, qui, comprenant une superficie égale à environ quatre fois celle de la France, peut fournir, depuis les frontières de la Patagonie jusqu’à celles du Brésil, et des bords de la mer au sommet des Andes, les produits des zones tropicales aussi bien que ceux des régions les plus tempérées, la confédération argentine, qui a pour véhicules des échanges entre ses quatorze provinces et les états voisins les grands cours d’eau aboutissant au Rio de la Plata, est destinée à un brillant avenir; mais pour cela il est indispensable de renoncer aux erreurs du passé, aux vieilles querelles entre fédéralistes et unitaires, aux jalousies entre Buenos-Ayres et Montevideo, ces deux villes situées presque en face l’une de l’autre, dans des conditions également heureuses pour prospérer sans se nuire, sans chercher à s’absorber mutuellement. il faut éviter soit avec le Brésil, soit avec les républiques voisines, les discussions stériles ou irritantes.

La fin de la guerre du Paraguay n’a pas mis un terme aux agitations et aux épreuves de la république orientale. Ce pays, où il y aurait place pour plusieurs millions d’habitans, ne contient pas cent cinquante mille âmes, et cependant il y a peu de populations aussi vives, aussi intelligentes que celle de cette république, et son commerce devrait prendre des proportions colossales. Toutefois les contrées les plus favorisées par la nature sont souvent les plus maltraitées par les hommes. Occupée par les troupes brésiliennes de 1816 à 1821, objet des revendications de la république argentine, — qui réclamait Montevideo comme ayant jadis appartenu à l’ancienne vice-royauté espagnole de Buenos-Ayres, — déchirée par les troubles intérieurs, menacée par les compétitions du dehors, condamnée à une lutte sans merci contre l’allié du dictateur argentin Rosas, le général Oribe, qui de 1842 à 1852 tint la ville de Montevideo assiégée, livrée depuis cette époque aux querelles opiniâtres et souvent sanglantes de deux factions rivales, les blancos et les colorados, devenue en 1864, par l’accord du général Florès avec le Brésil, la cause première de la guerre du Paraguay, rejetée de nouveau, depuis la fin de cette guerre, dans les divisions intérieures et dans les luttes armées des partis, la république orientale a été depuis le commencement du siècle le théâtre d’agitations et de révolutions qui ne peuvent être comparées qu’à celles des républiques de l’Italie du moyen âge.

La guerre contre Lopez était à peine finie que les blancos et les colorados de l’Uruguay recommençaient leurs interminables querelles. Les deux factions, qui, comme les anciens dans de l’Ecosse, se font la guerre plus par habitude que par conviction, reprenaient en 1870 leurs luttes à main armée. Deux chefs blancos, Aparicia et Medina, levaient l’étendard de la révolte contre le président de la république orientale, le général Battle. Montevideo était en état de siège à la fin d’août ; on y suspendait la liberté de la presse. En 1871, les corps insurgés arrivaient jusqu’à cinq ou six lieues de la capitale ; la guerre civile rendait les élections impossibles. Les forces des blancs et des rouges parcouraient alternativement le territoire en tout sens, ravageant les campagnes, arrêtant les laboureurs, frappant les villages de contributions, ruinant les estancias, paralysant le commerce et anéantissant l’agriculture, seule richesse du pays. La crainte d’une intervention du cabinet de Rio ou du cabinet de Buenos-Ayres, une crise financière d’une extrême gravité, de sérieuses difficultés diplomatiques avec les représentans de l’Italie, du Brésil et de l’Angleterre, par suite de réclamations non réglées, telles étaient les complications de toute nature avec lesquelles l’Uruguay se trouvait aux prises, quant au mois de mars dernier le général Battle, dont les pouvoirs étaient expirés, descendait du fauteuil présidentiel. Les élections n’ayant pu se faire à cause de la guerre civile, c’est le président du sénat, M. Thomas Gomensoro, qui prit en main provisoirement le pouvoir exécutif; animé de dispositions loyales et conciliantes, il songea tout d’abord à pacifier le pays. Un armistice eut lieu entre le gouvernement et les blancos, sous la médiation du ministre des affaires étrangères de la confédération argentine, et le traité de pacification fut signé le 6 avril dernier. Les officiers qui avaient servi dans les rangs des troupes insurgées conservaient leurs grades, et il était stipulé que, sur les treize préfectures, quatre auraient pour titulaires des blancos. Le pays applaudissait avec enthousiasme à la fin d’une guerre civile sans motif et sans but.

Il ne faut pas croire pourtant que les blancs et les rouges aient terminé leurs discussions. Ils combattent encore, non plus par les armes, mais par les clubs, par les journaux, et les fusionistes, qui voudraient faire disparaître les traces de ces vieilles querelles, rencontrent les plus grands obstacles. Ne serait-il pas cependant désirable qu’il n’y eût plus dans l’Uruguay ni blancos ni colorados, qu’il n’y eût que des citoyens d’une même patrie? L’apaisement des esprits est d’autant plus urgent que la situation financière exige de prompts remèdes. La liberté des banques n’a pas profilé au pays, et si le gouvernement oriental, au lieu d’autoriser des particuliers ou des compagnies à émettre des billets, eût réservé ce droit à une banque nationale, il aurait peut-être trouvé dans une pareille institution des ressources précieuses, ainsi que cela se pratique à Buenos-Ayres. Désireux d’améliorer la situation économique, qui est grave, le gouvernement a beaucoup réduit le budget des dépenses, et les forces militaires de l’état consistent aujourd’hui en quatre bataillons d’infanterie et un régiment d’artillerie. Aux termes de la constitution, les chambres, qui se réunissent le 15 février prochain, nommeront le président de la république, et l’on espère que le 1er mars le pays, moralement et matériellement pacifié, sera enfin rentré dans des conditions normales et dans une période d’organisation stable.


IV.

Il y a désormais, on peut le dire, un équilibre de l’Amérique méridionale. Dans cet équilibre, le Brésil, qui par ses institutions est le pays le moins livré aux agitations et aux cataclysmes politiques, tient une place très considérable, que nul ne pourrait lui contester. L’existence de cette grande monarchie libérale et constitutionnelle doit être pour les états voisins une garantie et nullement une menace. La différence entre la forme des gouvernemens n’est point un obstacle à l’accord. Le Brésil ne songe pas plus à imposer la forme monarchique aux républiques dont il est entouré que ces républiques ne songent à faire prévaloir la forme républicaine sur une terre monarchique par tradition et par essence. Qu’importe d’ailleurs cette différence entre les noms, si dans le fond des choses il existe de réelles analogies, si les institutions sont de part et d’autre libérales, parlementaires, modernes? N’a-t-on pas vu parfois des républiques moins républicaines que certaines monarchies? Le Paraguay, sous la dictature de Francia et des deux Lopez, s’appelait république, mais y eut-il jamais roi ou empereur aussi absolu que le chef de cette contrée? Qu’importe que le Brésil soit un empire, s’il jouit de la liberté au dedans et s’il respecte au dehors les droits de ses voisins? Il faut conseiller au Brésil une politique de modération et de calme dans la force, à la confédération argentine et à l’Uruguay une attitude prudente, correcte, amicale, qui permette une entente durable avec le cabinet de Rio. Si le gouvernement brésilien, dans ses rapports avec l’ensemble des républiques de l’Amérique méridionale, est intéressé à se montrer éloigné de toute tentative d’hégémonie ou de suprématie abusive, s’il doit éviter d’intervenir dans les querelles intérieures de pays qui restent les arbitres de leurs propres destinées, — de leur côté, ces pays ont tout intérêt à s’abstenir d’impuissantes bravades, de récriminations passionnées. Avec un peu de bon vouloir et de sagesse de part et d’autre, les malentendus se dissiperont, et la discorde ne se glissera pas dans les rangs des vainqueurs de Lopez, Ils ne doivent oublier ni la solidarité qui s’était établie entre eux malgré d’anciens dissentimens, ni les efforts et les sacrifices qu’ils firent en commun pour mener à bonne fin l’une des guerres les plus opiniâtres dont l’histoire garde le souvenir.

Aujourd’hui, nous le répétons, le point important, essentiel, pour le Brésil comme pour les états de la Plata, c’est le maintien de la paix, — de la paix, qui peut seule fermer les blessures d’une lutte longue et sanglante, ranimer l’essor de l’agriculture, du commerce, de l’industrie, peupler les solitudes, dessécher les marais, creuser les canaux, exploiter les mines, créer les routes et les chemins de fer, utiliser les admirables ressources de contrées où la nature est plus grandiose que sur aucun autre point du globe. Des querelles diplomatiques, des luttes intestines, des scènes sanglantes de guerre civile, des rivalités d’états à états, des progrès précaires, toujours à la merci de nouvelles commotions, telle a été trop longtemps l’histoire de ces jeunes républiques, où pourtant la vitalité se fait si bien sentir qu’il suffit de quelques mois de paix pour relever la confiance et imprimer un essor surprenant à la prospérité matérielle et au développement des intérêts. Ces divisions de partis, de villes, de systèmes opposés, se disputant une prépondérance éphémère, ces guerres civiles passées à l’état endémique, ces duels interminables entre fédéralistes et unitaires dans la confédération argentine, entre blancos et colorados dans la république de l’Uruguay, ce perpétuel imbroglio d’affaires mêlées les unes aux autres par la connexité des questions et par la contiguïté des territoires, tout cela n’a que trop duré dans le bassin de la Plata, L’heure approche-t-elle où l’on verra enfin succéder à l’agitation le calme, aux coups d’état la légalité, à la politique factice et stérile la politique réelle, la politique féconde, celle qui a pour but de favoriser les deux principes qui font la force des sociétés modernes : le travail et la liberté?

La liberté ! c’est elle aussi qui doit mettre fin à ces contestations ardentes, à ces luttes d’ambitions ayant pour objectif le cours de la Plata et de ses principaux affluens, la Parana, le Paraguay, l’Uruguay. Ces magnifiques cours d’eau, qui devraient être les auxiliaires les plus puissans de la civilisation, n’ont été que trop longtemps des prétextes de guerres et de discordes. Il faut les voir redevenir ce que la nature les a faits, des traits d’union entre les peuples, des promoteurs de prospérité morale et matérielle. Cet immense bassin fluvial, dont le Rio de la Plata est en quelque sorte le couronnement, et où dégorgent sans cesse, sur un parcours de plus de 500 lieues, d’innombrables cours d’eau, affluens secondaires ou rivières égales à des fleuves, ne semble-t-il pas appeler les laboureurs et les colons? L’avenir de l’Amérique méridionale n’est-il pas dans la liberté de ces deux fleuves gigantesques, qui pénètrent les profondeurs de son continent, l’Amazone et le Rio de la Plata? Sur les bords aujourd’hui déserts de ces deux grandes voies de navigation, ne verra-t-on pas bientôt les populations se grouper, les villes se construire, le commerce et l’industrie répandre leurs bienfaits? La liberté des fleuves, c’est l’esprit de solidarité substitué aux tendances exclusives, l’activité à l’inertie, la civilisation à l’ignorance, le progrès à la barbarie. Les gouvernemens européens, dans leurs rapports avec les divers états de l’Amérique du Sud, avaient bien souvent invoqué les principes libéraux de l’acte final des traités de Vienne sur la liberté des fleuves. Longtemps on opposa une fin de non-recevoir à cette demande si légitime, si conforme aux intérêts mêmes de ceux à qui elle était adressée ; mais la vérité finit par prévaloir sur l’erreur, et le progrès sur la routine. Les puissances ont obtenu dans la Plata, par les traités de 1853, une reconnaissance solennelle du principe de la liberté des fleuves, et voici que le Brésil, par son dernier traité avec le Paraguay, proclame la libre navigation des grands cours d’eau dont ce pays est entouré. Il reste encore bien des réformes à réaliser pour que tous les bienfaits de cette déclaration puissent être recueillis par les riverains et les étrangers; mais le temps n’est pas éloigné où la pratique s’accordera pleinement avec la théorie.

En résumé, si l’on jette en ce moment un coup d’œil général sur l’ensemble des états de l’Amérique du Sud, on constate une amélioration sensible par rapport aux dernières années. Le Pérou, sorti d’une crise tragique, mais éphémère, se fortifie sous une administration libérale. Les trois autres états du Pacifique, — la Bolivie, le Chili, l’Equateur, — ont terminé, comme le Pérou lui-même, leurs querelles avec l’Espagne, et le bruit des armes a cessé. Le différend qui s’était élevé, il y a quelques semaines, entre le cabinet de Santiago et le gouvernement bolivien a été réglé à l’amiable. Au même moment s’aplanissaient, grâce à la mission du général Mitre à Rio, les contestations graves survenues, depuis la fin de la guerre contre Lopez, entre le Brésil et la confédération argentine. Dans ce dernier pays, les fédéralistes ne luttent plus à main armée contre les unitaires, et, dans la république orientale, la guerre civile est également finie. Puisse cet apaisement continuer, de l’Atlantique au Pacifique et de la mer des Antilles au détroit de Magellan! Dans ces parages, la paix est le synonyme de la civilisation, et l’Amérique méridionale tout entière y trouvera la meilleure garantie de son avenir, la sauvegarde la plus efficace de ses progrès et de sa prospérité.



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  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1871.
  2. Le chargé d’affaires de France et sa femme, la comtesse Amelot de Chaillou, ont témoigné dans cette circonstance le plus courageux dévoûment. Plusieurs jeunes orphelines sont mortes dans la chambre même de Mme Amelot, qui les avait recueillies. Il faut citer aussi avec éloge la conduite de l’attaché, M. Martin du Nord, et des deux médecins de la légation, les docteurs Quinche et Dubreuil.