Le Bravo/Chapitre VI

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Le Bravo (1831)
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 11p. 69-83).

CHAPITRE VI.


César lui-même a mis la main à l’ouvrage, et notre oppression a surpassé notre attente.
Shakspeare.


As-tu remarqué la personne qui vient de me quitter ? demanda vivement le signor Gradenigo.

— Oui.

— Assez pour la reconnaître ?

— C’est un pêcheur des lagunes qu’on appelle Antonio.

Le sénateur laissa tomber le bras qu’il avait levé, et regarda le Bravo d’un air où se mêlaient la surprise et l’admiration. Il reprit sa promenade dans l’appartement, tandis que son compagnon immobile attendait son bon plaisir avec calme et dignité. Quelques minutes se passèrent ainsi.

— Tu as le coup d’œil prompt, Jacopo, dit le patricien en rompant le silence ; as-tu eu quelques relations avec cet homme ?

— Jamais.

— Et tu es certain qu’il est… ?

— Le frère de lait de Votre Excellence.

— Je ne te demande point ce que tu sais de son enfance et de son origine, mais de son état présent, répondit le signor Gradenigo en se détournant pour cacher son visage à l’œil perçant de Jacopo. Ta-t-il été nommé par quelque personnage important ?

— Non : ma mission n’est point parmi les pêcheurs.

— Le devoir nous conduit quelquefois dans une plus humble société, jeune homme. Ceux qui sont chargés du pesant fardeau de l’État ne doivent point envisager la qualité du fardeau qu’ils supportent. Sous quels rapports connais-tu cet Antonio ?

— Comme un homme qui est estimé parmi ses confrères, un homme habile dans son état, et habitué depuis longtemps aux mystères des lagunes.

— Voudrais-tu dire que c’est un contrebandier ?

— Non. Il travaille de trop bonne heure et trop tard pour avoir d’autres moyens d’existence que le travail.

— Tu connais, Jacopo, la sévérité de nos lois sur ce qui concerne les revenus publics ?

— Je sais, Signore, que les jugements de Saint-Marc sont toujours sévères lorsqu’on touche à ses intérêts.

— On ne te demande ton opinion que sur la question que je t’ai posée. Cet homme a l’habitude de courtiser les bonnes grâces de ses confrères et de s’occuper d’affaires dont ses supérieurs seuls peuvent juger avec connaissance de cause.

— Signore, il est vieux : la langue s’enhardit avec les années.

— Ce n’est point le caractère d’Antonio. La nature l’a traité libéralement ; et si sa naissance et son éducation avaient répondu à son esprit, le sénat eût été heureux d’écouter ses avis ; mais enfin je crains qu’il ne parle dans un sens contraire à ses intérêts.

— Certainement ; s’il parle de manière à offenser l’oreille de Saint-Marc.

Le sénateur jeta un regard rapide et soupçonneux sur le Bravo, comme pour lire sur son visage la signification exacte de ses paroles. Apercevant toujours la même expression sur les traits calmes qu’il examinait, il continua comme s’il ne se fût point élevé de méfiance en son esprit :

— Si, comme tu le dis, il outrage la république dans ses paroles, ses années ne lui ont pas donné de prudence. J’aime cet homme, Jacopo : car il est assez ordinaire d’avoir quelque partialité pour ceux qui ont puisé leur première nourriture à la même source que nous.

— Cela est vrai, Signore.

— Éprouvant pour lui cette faiblesse, je voudrais le voir prudent et réservé. Tu connais sans doute son opinion sur la nécessité où se trouve l’État d’engager sur ses flottes tous les jeunes gens des lagunes.

— Je sais que la presse lui a enlevé l’enfant qui travaillait avec lui.

— Pour travailler honorablement et peut-être avantageusement au service de la république !

— Peut-être, Signore.

— Tu es laconique ce soir, Jacopo ! mais si tu connais le pêcheur, donne-lui le conseil de la prudence. Saint-Marc ne tolérera pas davantage la liberté de ses opinions. Voilà la troisième fois qu’on est obligé de mettre un frein à ses discours. Car le soin paternel du sénat ne veut point voir le mécontentement dans une classe que son devoir et son plaisir est de rendre heureuse. Saisis les occasions de lui faire connaître cette vérité salutaire ; car j’avoue que je n’aimerais pas que la sévérité des lois s’appesantît sur le fils de ma vieille nourrice, surtout au déclin de ses jours.

Le Bravo s’inclina pour marquer son approbation, tandis que le signor Gradenigo se promenait dans l’appartement avec des signes d’inquiétude.

— Tu as eu avis du jugement qui a été prononcé dans l’affaire du Génois ? reprit le sénateur, lorsqu’un nouveau silence eut donné une autre direction à ses pensées. La sentence du tribunal a été prompte, et bien qu’il y ait une forte présomption d’inimitié entre les deux républiques, l’Europe pourra voir que la justice est scrupuleusement rendue dans nos îles. J’ai entendu dire que le Génois aura des forts dommages-intérêts, et quelques-uns de nos citoyens de bonnes amendes à payer.

— J’ai entendu dire la même chose depuis le coucher du soleil, dans la Piazzetta, Signore !

— Et parle-t-on de notre impartialité, et surtout de notre promptitude ? Remarque, Jacopo, qu’il y a une semaine seulement que l’affaire a été présentée à l’équité du sénat.

— Personne ne conteste la promptitude avec laquelle la république punit les offenses.

— Ni sa justice, je crois, Jacopo ? Il existe une si grande harmonie dans la manière dont notre machine politique suit son cours, on y trouve un tel système d’ordre, que nous pouvons prétendre aux applaudissements. La justice chez nous vient au-devant des besoins de la société, et réprime les passions avec une force silencieuse et digne comme si ses arrêts venaient d’une sphère plus élevée. Je compare souvent le contraste entre la marche tranquille de notre république ; et le trouble, le mouvement des autres républiques d’Italie, avec la différence qu’offrirait le bruit d’une ville populeuse, comparé au calme qui règne sur nos canaux. Ainsi la justice du dernier décret fait le sujet de la conversation de tous les masques, cette nuit ?

— Signore, les Vénitiens sont hardis lorsqu’ils ont l’occasion de flatter leurs maîtres.

— Le penses-tu réellement, Jacopo ? Il me semble à moi qu’ils sont beaucoup plus prompts à faire entendre leurs mécontentements séditieux ; mais c’est la nature de l’homme, d’être avare de louanges et prodigue de censure. Ce décret du tribunal ne doit pas mourir avec la seule gloire d’être juste : nos amis devraient en parler ouvertement, dans les cafés, sur le Lido ; ils n’ont pas à craindre de donner à leurs discours un peu de latitude. Un gouvernement juste n’est point jaloux des commentaires.

— C’est vrai, Signore.

— Je te charge, ainsi que tes amis, de prendre soin que l’affaire ne soit pas trop promptement oubliée. Le souvenir d’actes comme celui-ci fera germer la semence paresseuse de la vertu dans l’esprit public. Celui qui a constamment des exemples d’équité devant les yeux finit par aimer cette vertu. Le Génois, je l’imagine, partira satisfait ?

— Sans aucun doute, Signore ; il a tout ce qui peut satisfaire un homme offensé : il retrouve avec usure ce qu’il avait perdu, et il est vengé de ceux qui avaient eu des torts envers lui.

— Tel est le jugement : une ample restitution et le châtiment du coupable. Peu de républiques rendraient ainsi un jugement contre elles-mêmes, Jacopo.

— La république est-elle responsable des actions du marchand, Signore ?

— Par l’entremise de ses citoyens. Celui qui inflige une punition à ses propres membres souffre certainement. On ne peut se séparer d’une partie de sa chair sans douleur, n’est-il pas vrai ?

— Il y a des nerfs qui sont délicats au toucher, Signore, et un œil ou une dent sont précieux ; mais se couper un ongle ou se raser la barbe, c’est peu de chose, et cela ne fait point de mal.

— Une personne qui ne te connaîtrait pas te croirait dans les intérêts de l’empereur, Jacopo ! Un moineau ne tombe pas à Venise sans que sa chute touche le cœur paternel du sénat. Eh bien ! y a-t-il encore de la rumeur parmi les juifs sur la diminution de l’or ? Les sequins ne sont pas aussi abondants que par le passé, et l’avarice des Israélites y contribue, afin d’y gagner davantage.

— J’ai vu dernièrement sur le Rialto, Signore, des visages qui annoncent des bourses vides. Les chrétiens ont l’air d’être inquiets et dans le besoin, tandis que les mécréants portent leur souquenille avec plus d’aisance qu’à l’ordinaire.

— On s’y attendait. Nomme-t-on ouvertement quelques-uns des Israélites qui ont l’habitude de prêter avec usure aux jeunes nobles ?

— Tous ceux qui ont eu quelque chose à prêter peuvent être rangés dans cette classe : toute la synagogue, tous les rabbins sont du même avis lorsqu’il s’agit de la bourse d’un chrétien.

— Tu n’aimes pas les Hébreux, Jacopo ; mais ils servent la république dans ses moments de détresse. Nous comptons parmi nos amis tous ceux qui sont prêts à nous donner leur or au besoin. Cependant les jeunes nobles de Venise ne doivent pas être abandonnés à leur spéculation ; et si tu entends dire qu’un jeune homme de bonne maison soit tombé sous leurs griffes, tu feras bien de le faire aussitôt connaître aux protecteurs de l’intérêt public. Nous devons agir délicatement avec ceux qui soutiennent le gouvernement, mais nous ne devons pas non plus abandonner ceux qui sous peu en feront partie. As-tu quelque chose à me dire sur cet article ?

— J’ai entendu dire que le signor Giacomo était celui qui payait le plus cher leurs faveurs.

— Jésus Maria ! mon fils, mon héritier ! Ne me trompes-tu pas jeune homme, afin de satisfaire ton antipathie contre les juifs ?

— Je n’ai contre cette race, Signore, que le dégoût bien naturel qu’elle inspire aux chrétiens ; cela est bien permis à un bon catholique : mais je ne hais personne. Il est reconnu que votre fils dispose très-libéralement de ses espérances, à un prix que sa grande fortune devrait lui interdire.

— Voilà une révélation importante ! Le jeune homme doit être promptement averti des conséquences, et j’aurai soin qu’il ait à l’avenir plus de discrétion. Le juif sera puni, et, comme avertissement solennel à toute sa tribu, la dette sera confisquée au profit de l’emprunteur. Avec un tel exemple devant les yeux, les coquins seront moins prompts à prêter leurs sequins. Grand saint Théodore ! ce serait un véritable suicide que de permettre qu’un jeune homme de si belle espérance fut ruiné faute de prévoyance. Je me charge de cette affaire comme d’un devoir particulier, et le sénat ! n’aura pas lieu de penser que ses intérêts ont été négligés. As-tu depuis quelque temps eu l’occasion de jouer ton rôle de redresseur de torts ?

— Rien d’important. Il y a cependant une personne qui me poursuit vivement, quoique je ne sache pas encore bien ce qu’elle désire de moi.

— Ton affaire est délicate et de confiance, et, comme tu dois bien le penser, la récompense considérable et sûre. — Les yeux du Bravo brillèrent d’une expression qui réduisit son compagnon au silence ; mais s’apercevant que le calme qui était si remarquable sur les traits de Jacopo reprenait son empire, le sénateur continua comme s’il n’y avait point en d’interruption : — Je répète que la bonté et la clémence du sénat ne seront pas mises en oubli. Si sa justice est sévère et infaillible, ses faveurs sont grandes et son pardon sincère. J’ai eu bien de la peine à te persuader cela, Jacopo. Par saint Marc ! je ne souffrirai pas que le rejeton d’une si illustre famille dépense son bien au profit d’une race de mécréants ! Mais tu ne m’as pas nommé celui qui recherchait tes services.

— Comme je ne sais pas encore ce qu’il me veut, avant d’aller plus loin, je ferais peut-être bien de connaître ce qu’il désire.

— Cette réserve est inutile. Tu ne dois pas tromper la prudence des ministres de la république, et je serais fâché que les inquisiteurs prissent mauvaise opinion de ton zèle. L’inconnu doit être dénoncé.

— Je ne le dénonce pas. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il a le désir d’avoir affaire à un homme avec lequel il est presque criminel d’avoir quelque communication.

— Il vaut mieux prévenir un crime que de le punir ; tel doit être le but de tout gouvernement. Tu ne veux pas révéler le nom de ton correspondant ?

— C’est un noble Napolitain qui habite Venise depuis longtemps peur des affaires relatives à une succession considérable, et même pour faire valoir ses droits à la dignité de sénateur.

— Ah ! don Camillo de Monforte ; n’est-ce pas cela, mauvais sujet ?

— C’est lui-même, Signore.

Le silence qui suivit ne fut troublé que par l’horloge de la grande place, sonnant onze heures, ou la quatrième heure de la nuit, comme on l’appelle en Italie. Le sénateur tressaillit, consulta une pendule qui se trouvait dans son appartement ; puis s’adressant de nouveau à son compagnon :

— C’est bien, dit-il : ta fidélité et ton exactitude seront récompensées. Rappelle-toi le pêcheur Antonio ; les murmures de ce vieillard pourraient exciter contre lui le mécontentement du sénat : ce n’est pas un grand malheur de voir passer son fils d’une gondole dans une galère ; et par-dessus tout, fais attention à ce qui se passe sur le Rialto. La gloire et le crédit d’un noble nom ne doivent point être affaiblis par les erreurs d’un jeune fou. Quant à cet étranger… mets promptement ton masque et ton manteau, et mêle-toi aux amateurs des plaisirs du soir.

Le Bravo reprit son déguisement avec la promptitude d’un homme habitué à son usage et avec un calme qu’aurait pu lui envier le sénateur. Ce dernier ne parla pas davantage, quoiqu’il pressât le départ de Jacopo par un mouvement impatient de la main.

Lorsque la porte fut fermée et que le signor Gradenigo se trouva seul de nouveau, il consulta encore la pendule, passa lentement et d’un air pensif sa main sur soir front, et reprit sa promenade. Pendant une heure cet exercice, ou plutôt cette sympathie nerveuse du corps avec un esprit accablé, continua sans interruption. Puis on frappa doucement à la porte ; le sénateur invita d’entrer, et l’on vit un homme masqué comme celui qui venait de sortir : tel était à cette époque l’usage à Venise. Un regard jeté sur la personne qui s’avançait parut apprendre son rang au sénateur ; et si la réception fut polie, on s’apercevait aussi que la visite était attendue.

— Je me trouve honoré de vous recevoir, don Camillo de Monforte, dit le sénateur lorsque l’individu qu’il nommait eut déposé son manteau et son masque de soie, bien que l’heure avancée m’ait fait craindre d’être privé de ce plaisir.

— Mille excuses, noble sénateur ! mais la fraîcheur des canaux, la gaieté de la place, jointes à la crainte de vous faire perdre un temps précieux, m’ont retenu plus tard que je ne le pensais. Je compte pour m’excuser sur la bonté si bien connue du signor Gradenigo.

— La ponctualité des grands seigneurs de la basse Italie n’est pas leur plus grande qualité, répondit sèchement le sénateur. Les jeunes gens pensent que la vie est si longue qu’ils regrettent peu les minutes qui leur échappent ; tandis que nous que l’âge menace nous songeons à réparer les pertes de la jeunesse. C’est de cette manière, signor duc, que l’homme pèche et se repent journellement, jusqu’à ce que la faculté de faire l’un et l’autre se perde peu à peu. Mais ne soyons pas plus prodigues du temps qu’il ne faut… Pouvons-nous espérer quelque chose de l’Espagnol ?

— Je n’ai rien négligé de ce qui peut émouvoir l’esprit d’un homme raisonnable, et j’ai même exposé à ses yeux l’avantage de se concilier l’estime du sénat.

— Vous avez agi sagement, Signore, dans son intérêt comme dans le vôtre. Le sénat est un trésorier libéral pour celui qui le sert bien, et un ennemi terrible pour ceux qui nuisent à l’État. J’espère que l’affaire de la succession touche à sa fin ?

— Je voudrais pouvoir le dire. Je presse le tribunal autant qu’il est convenable de le faire. Je n’ai omis aucune visite nécessaire près des juges. Padoue n’a pas un docteur plus instruit que celui qui présente mes droits à leur sagesse, et cependant l’affaire languit comme la vie chez un poitrinaire. Si je ne me suis pas montré digne fils de Saint-Marc dans l’affaire de l’Espagnol, c’est plutôt faute d’habitude des affaires politiques que faute de zèle.

— Les balances de la justice doivent être tenues avec adresse pour rester si longtemps en équilibre sans pencher d’un côté ou de l’autre. Vous aurez besoin d’une plus grande assiduité auprès des juges, don Camillo, et d’une grande prudence en disposant l’esprit des patriciens en votre faveur. Il serait bon de faire remarquer votre attachement à l’État par de nouveaux services près de l’ambassadeur : on sait que vous possédez son estime, et des conseils venant de vous pénétreront avant dans son esprit. Votre âme généreuse et bienveillante en éprouvera plus d’ardeur en apprenant qu’en servant son pays, elle sert aussi la cause de l’humanité.

Don Camillo ne parut pas bien convaincu de la justesse de cette dernière assertion. Il s’inclina néanmoins par politesse envers le vieux sénateur.

— Il est agréable, Signore, d’être ainsi persuadé, répondit-il ; mon parent de Castille est un homme capable d’écouter la raison, n’importe de quel côté elle vienne. Quoiqu’il réponde à mes arguments par des allusions sur le déclin de la république, je ne lui vois pas moins de respect pour un État qui s’est rendu si longtemps redoutable par sa puissance et son énergie.

— Venise n’est plus ce qu’était la cité des îles, Signore ; cependant elle n’est pas sans pouvoir. Les ailes de notre lion sont un peu rognées ; mais il s’élance encore loin, et ses dents sont dangereuses. Si le nouveau prince veut avoir sa couronne ducale posée d’une manière ferme sur sa tête, il ferait bien de s’assurer l’estime de ses plus proches voisins.

— Cela est vrai, et tout ce que mon peu d’influence peut produire sera mis en usage. Maintenant, puis-je demander à votre amitié des avis sur les moyens à employer pour faire reconnaître des droits si longtemps négligés ?

— Vous ferez bien, don Camillo, de vous rappeler fréquemment à la mémoire des sénateurs par des visites et des politesses dues à leur rang.

— Je l’ai toujours fait comme il convient à mes projets et à ma naissance.

— Il ne faut pas oublier les juges, jeune homme ; car il est sage de ne pas oublier que la justice a toujours une oreille ouverte à la sollicitation.

— Personne ne peut être plus assidu à ce devoir, et il est assez rare de voir un plaideur se rappeler à ceux qu’il fatigue de ses demandes, par des preuves de respect plus évidentes.

— Mais particulièrement, il faut travailler à mériter la reconnaissance du sénat. Aucun service n’est oublié de ce corps respectable, et les actions les plus minces trouvent à se faire jour jusqu’aux deux conseils.

— Je voudrais qu’il me fût possible d’avoir quelque communication avec les vénérables pères de l’État ! Je pense que la justice de mes droits serait bientôt démontrée.

— C’est impossible ! répondit gravement le sénateur. Ces assemblées augustes sont secrètes, afin que leur majesté ne soit point ternie par le contact d’intérêts vulgaires. Elles président à la république comme l’influence invisible de l’esprit préside à la matière, et forment l’âme de l’État, dont le siège, comme celui de la raison, reste un problème qui surpasse la pénétration humaine.

— J’exprimais un désir plutôt que je n’avais l’espoir que ma demande me fût accordée, répondit le duc de Sainte-Agathe, reprenant son manteau et son masque dont il ne s’était pas entièrement séparé. Adieu, noble signore ; je ne cesserai de donner de fréquents avis au Castillan ; en retour, je remets mon affaire à la justice des patriciens, et en particulier à votre bonne amitié.

Le signor Gradenigo reconduisit son hôte à travers la longue suite de ses appartements jusqu’à l’antichambre, où il le confia aux soins son valet.

— Pour que ce jeune homme montre plus d’habileté dans cette affaire, nous entraverons les roues de la justice. Celui qui demande les faveurs de Saint-Marc doit d’abord les gagner en montrant son zèle.

Telles étaient les réflexions du signor Gradenigo en retournant dans son cabinet après avoir fiait un salut cérémonieux au jeune duc. Fermant la porte, il recommença à marcher dans le petit appartement, de l’air d’un homme qui réfléchit avec anxiété. Après une minute d’un profond silence, une porte cachée par la tapisserie fut ouverte avec précaution, et le visage d’un nouveau visiteur parut.

— Entre ! dit le sénateur, ne trahissant aucune surprise à cette apparition : l’heure est passée, et je t’attends.

Un vêtement flottant, une barbe grise et vénérable, des traits nobles, un œil prompt et soupçonneux, et une expression de visage peut-être aussi remarquable par sa sagacité que par un sentiment de longue humiliation, annonçaient un juif du Rialto.

— Entre, Osée, et débarrasse-toi de ton fardeau, continua le sénateur, comme une personne préparée à quelque communication habituelle. Y a-t-il quelques nouvelles concernant le bien public ?

— Que béni soit le peuple sur qui s’étendent des soins si paternels ! Peut-il y avoir quelque chose de bon ou de mauvais, noble signore, sans que les entrailles du sénat s’émeuvent comme une mère à l’égard de ses enfants ? Heureuse est la contrée sur laquelle hommes d’un âge avancé et dont le tête est blanchie veillent la nuit et le jour, oubliant leur fatigue, dans le désir de faire le bien et d’honorer la république !

— Tu te laisses aller aux figures orientales du pays de tes pères, bon Osée, et tu oublies facilement que tu n’es plus sur les marches de ton temple. Qu’y a-t-il d’important aμjourd’hui ?

— Dites plutôt cette nuit, Signore, car peu de choses dignes de votre oreille ont en lieu, excepté quelques bagatelles dans le cours de la soirée.

— Les stylets ont-ils eu de l’occupation sur le pont ? ou le peuple est-il moins gai qu’à l’ordinaire ?

— Personne n’est mort de mort violente, et la place est gaie comme les belles vignes d’Engaddi. Saint Abraham ! quelle ville que Venise pour ses plaisirs ! et comme les cœurs des vieillards et des jeunes gens se dévoilent dans leurs joies ! Il suffit presque de regarder les fonts baptismaux dans la synagogue pour être témoin d’une si joyeuse exemption en faveur des habitants de ces îles ! Je ne croyais pas avoir l’honneur d’une entrevue ce soir, Signore, et j’avais prié avant de poser ma tête sur l’oreiller, lorsqu’une personne envoyée par le conseil m’apporta un bijou avec ordre de déchiffrer les armes et autres emblèmes qui se trouvent dessus. C’est une bague avec les signes ordinaires qui accompagnent les confidences secrètes.

— Tu as le cachet ? dit le noble en étendant la main.

— Le voici. C’est une belle pierre, une turquoise de prix.

— D’où t’est-il venu, et pourquoi te l’a-t-on envoyé ?

— Il m’est venu, Signore, à ce que j’ai pu apprendre du messager, plutôt par des signes que par des paroles, d’un lieu assez semblable à celui d’où le juste Daniel échappe, en considération de sa piété et de sa naissance.

— Tu veux dire la Gueule du Lion ?

— Voilà ce que disent nos anciens livres, Signore, à l’égard de ce prophète ; et je crois que c’est aussi ce que l’agent du conseil voulait dire relativement à la bague.

— Je ne vois qu’un cimier et un casque. Sont-ce les armes d’un Vénitien ?

— Que le sage Salomon guide le jugement de son serviteur dans une affaire si délicate ! La pierre est d’une race beauté et ne peut appartenir qu’à un homme qui a de l’or de reste. Examinez seulement ce noble poli, Signore, et remarquez les belles couleurs qu’elle jette par le changement de lumière !

— C’est fort bien. Mais à qui appartient-elle ?

— C’est une merveille quand on pense combien d’argent est renfermé dans un si petit espace. J’ai vu donner des sommes énormes pour des babioles moins précieuses que celle-ci.

— N’oublieras-tu jamais ta boutique et tes pratiques du Rialto ? Je t’ordonne de me dire le nom de celui dont la famille a de telles armes.

— Noble signore, j’obéis. Le cimier est celui de la famille de Monforte, le dernier sénateur de cette maison, mort il y a environ quinze ans.

— Et ses bijoux ?

— Ont passé, avec différents meubles dont la république ne s’est point inquiétée, en la possession de son parent et successeur (si c’est le bon plaisir du sénat qu’il y ait un successeur à cet ancien nom), don Camillo de Sainte-Agathe. Le riche Napolitain qui fait maintenant valoir ses droits à Venise est le possesseur de cette pierre précieuse.

— Donne-moi la bague. Ceci doit être examiné. As-tu quelque chose de plus à me dire ?

— Rien, Signore. Je voudrais seulement vous prier, dans le cas où il y aurait condamnation et vente de ce bijou, de faire en sorte qu’il soit offert d’abord à un ancien serviteur de la république, qui peut se plaindre avec raison que son âge avancé est moins favorisé de la fortune que sa jeunesse.

— Tu ne seras point oublié. J’ai entendu dire, Osée, que plusieurs de nos jeunes nobles fréquentent les boutiques des Hébreux, afin d’emprunter de l’or qu’ils dépensent en prodigalités, pour le payer plus chèrement dans la suite qu’il ne convient à des héritiers de nobles familles. Fais attention à ce que je te dis ; car si le mécontentement du sénat tombait sur quelqu’un de ta race, cela ferait une sérieuse affaire ! T’a-t-on présenté d’autres cachets dernièrement, outre celui de ce Napolitain ?

— Oui, dans nos occupations journalières ; mais rien d’illustre, Signore.

— Regarde celui-ci, continua le signer Gradenigo, en cherchant d’abord dans un tiroir secret, puis en retirant une petite feuille de papier à laquelle un morceau de cire était collé. Peux-tu former quelques conjectures sur celui qui fait usage d’un pareil cachet ?

Le joaillier prit le papier et l’éleva vers la lumière, tandis que ses yeux examinaient attentivement la cire.

— Ceci surpasserait la sagesse du fils de David ! dit-il après un long et inutile examen. Il n’y a ici qu’une devise imaginaire de galanterie, dont les jeunes cavaliers de cette ville font usage lorsqu’ils tâchent d’attendrir le sexe avec de belles paroles et de séduisantes vanités.

— C’est un cœur percé d’une flèche ; et voici la devise : Pensa al cuore trafitto d’amore !

— Rien de plus, si mes yeux ne me trompent pas. Je pense que ces paroles ne signifient pas grand-chose, Signore.

— Cela peut être. Tu n’as jamais vendu un bijou qui portât ces paroles ?

— Juste Samuel ! nous en vendons tous les jours de semblables à des chrétiens de tout sexe et de tout âge. Je ne connais pas de devise plus généralement adoptée : d’où je conclus qu’il y a un grand commerce de ces paroles.

— Celui qui a fait usage de ce cachet a eu raison de cacher ses pensées sous un déguisement si général. Il y a une récompense de cent sequins pour celui qui découvrira son propriétaire.

Osée était sur le point de rendre le cachet lorsque le signor Gradenigo fit cette déclaration. En un instant, ses yeux semblèrent fortifiés par le verre d’un microscope, et il éleva de nouveau le papier vers la lampe.

— J’ai vendu une cornaline d’un prix médiocre, et qui portait cette devise, à la femme de l’ambassadeur de l’empereur ; mais, n’y voyant qu’un caprice de l’imagination, je ne pris pas note de la pierre. Un gentilhomme de la famille du légat de Ravenne m’acheta aussi une améthyste portant les mêmes mots, mais je n’y attachai non plus aucune importance. Ah ! voilà une marque particulière qui semble en vérité être de ma propre main !

— Trouves-tu quelque indice ? Quel est le signe dont tu parles ?

— Rien, noble sénateur, qu’une tache dans une lettre, qui ne serait pas capable d’attirer l’attention d’une fille superstitieuse.

— Et tu vendis le cachet à…

Osée hésita, car il prévit le danger de perdre la récompense promise, par une communication trop prompte de la vérité.

— S’il est important que le fait soit connu, Signore, dit-il, je consulterai mes livres. Dans une affaire aussi grave, le sénat ne doit pas être induit en erreur.

— Sans doute. L’affaire est grave, et la récompense en est la preuve.

— Je vous ai entendu parler de cent sequins, illustre signore ; mais je m’inquiète fort peu de semblables choses, lorsqu’il s’agit du bien de l’État.

— J’ai en effet promis cent sequins.

— J’ai vendu une bague à cachet, portant une telle devise, à une femme au service du premier gentilhomme du nonce. Mais le cachet ne peut venir de là, car une femme dans sa position…

— Es-tu sûr ? s’écria vivement le signore Gradenigo.

Osée regarda adroitement le sénateur, et, devinant dans ses yeux que cette assurance lui plaisait, il se hâta de répondre :

— Aussi vrai que je vis sous la loi de Moïse ! Cette babiole resta longtemps sans être vendue, et je l’abandonnai pour ce qu’elle m’avait coûté.

— Les sequins sont à toi, excellent juif ! Cela éclaircit tous mes doutes. Va ! tu auras la récompense, et si tu as quelque chose de particulier inscrit sur ton registre secret, fais-le-moi savoir promptement. Va, bon Osée, et sois exact comme à l’ordinaire. Je commence à me fatiguer de cette continuelle tension d’esprit.

Le juif, triomphant intérieurement, prit congé du sénateur, d’un air dans lequel la cupidité et une astuce dissimulée maîtrisaient tout autre sentiment, et disparut par le passage à travers lequel il était entré.

On aurait pu s’apercevoir aux manières du signor Gradenigo, que ses audiences du soir étaient terminées. Il examina avec soin les serrures de différents tiroirs secrets de son cabinet, éteignit les lumières, ferma les portes et sortit. Pendant quelque temps encore, il resta dans un des principaux appartements ; puis enfin, l’heure accoutumée de son coucher étant arrivée, il alla goûter le repos, et le palais fut livré au silence pour le reste de la nuit.

Le lecteur a pu déjà un peu connaître le personnage qui a joué le principal rôle dans les scènes précédentes. Le signor Gradenigo était né avec toute la sensibilité et la bonté naturelles aux autres hommes ; mais les circonstances, et une éducation faussée par les institutions d’une république égoïste, l’avaient fait la créature d’une politique de convention. Venise semblait à ses yeux un État libre, parce qu’il participait largement aux bénéfices de son système social ; et, quoique habile et adroit dans la plupart des affaires qu’il entreprenait, il professait, au sujet de la politique morale de son pays, une commode indifférence. Sénateur, il était en relation avec l’État comme un directeur de monnaie se trouve placé à l’égard de sa corporation ; agent de ses mesures collectives, dispensé des responsabilités de l’homme. Il mettait de la chaleur, sinon de la finesse, dans ses discussions sur les principes du gouvernement, et il serait difficile, même dans ce siècle de spéculations, de trouver un homme plus persuadé que la fortune était, non pas un intérêt subordonné, mais le principal intérêt de la vie civilisée. Il parlait en homme sage de réputation, d’honneur, de vertu et de religion, et des droits des individus ; mais lorsque le moment était arrivé de décider entre ces droits, il y avait dans son esprit une tendance à les confondre avec ceux de la politique, tendance qui devenait aussi infaillible que la gravitation de la matière vers le centre de la terre. Comme Vénitien, il était également opposé à la domination d’un seul ou de la foule ; étant, dans le premier cas, un républicain furieux, et, dans le second, adoptant ce singulier sophisme qui veut que la domination de la majorité soit celle d’autant de tyrans. Enfin, il était aristocrate, et personne ne s’était plus ingénieusement persuadé de tous les dogmes favorables à la caste à laquelle il appartenait. Il était un avocat puissant des droits dont la noblesse se trouvait investie, parce que leur possession lui était à lui-même avantageuse. Il redoutait à l’excès et les innovations dans les usages et les vicissitudes des familles historiques ; car le calcul chez lui avait mis le tact à la place des principes. En certaines occasions, il aimait à défendre ses opinions par des analogies tirées des décrets de la Providence. Avec une philosophie dont il semblait très-satisfait, il se persuadait que, comme Dieu avait établi différents ordres dans la création qui formaient une chaîne de lange à l’homme, il pouvait en toute sûreté suivre un exemple émané de la sagesse infinie. Rien ne pouvait être plus sage que la base de sa théorie, quoique dans son application il commît l’immense erreur de croire qu’on pouvait imiter la nature en usurpant ses droits.