Le Brigandage en Grèce. — Le drame de Marathon, les Vlaques, leurs origines et leurs mœurs

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Le brigandage en Grèce
Émile Burnouf


LE
BRIGANDAGE EN GRECE

Le drame de Marathon a provoqué en Europe et surtout en Angleterre un tel mouvement d’horreur, une explosion de sentimens si violens et si contradictoires, qu’il importe de présenter au public une appréciation équitable et raisonnée des faits. Plus intéressé que personne à distinguer le vrai du faux dans cette question, je me suis efforcé de l’étudier avec calme, sans parti-pris. J’ai cherché principalement à me placer au-dessus des opinions passionnées que les circonstances ont fait naître, et qu’elles semblaient ne justifier que trop. Il s’agit moins aujourd’hui de tirer vengeance du crime accompli que d’en prévenir d’autres semblables ; il s’agit moins de faire payer au gouvernement et au peuple grecs un malheur dont ils sont eux-mêmes les premières victimes que de les garantir* et l’Europe avec eux, contre le retour de pareilles catastrophes. Placé au centre de la population hellénique, j’ai entendu, depuis le crime d’Oropos, exprimer tant d’idées justes ou fausses sur la question, qu’il est, je crois, à propos d’en dégager ce qu’elles ont de vraisemblable et de pratique.


I

Les interrogatoires que les brigands arrêtés ont subis, les observations faites parmi eux à bien des reprises par des personnes capturées, puis relâchées après rançon, enfin les rapports d’une multitude innombrable de gens qui dans les provinces ont eu à souffrir de leurs déprédations, ont fait connaître de la manière la plus exacte les mœurs et les habitudes des brigands de la Grèce. Ils vivent le plus souvent par petites troupes isolées dans les montagnes dont le pays est hérissé. Le jour, ils se tiennent immobiles, soit dans les cavernes, soit sous des arbres, des buissons, ou à l’abri des rochers ; le soir, ils quittent la place, se portent un peu plus loin, afin de dérouter la gendarmerie et la justice. C’est ainsi qu’ils se rendent invisibles. La bande des frères Arvanitakis, venue de Turquie, avait passé la frontière le 18 janvier 1870, dans les environs de Lamia ; M. le ministre Zaïmis, averti par le télégraphe, avait aussitôt donné des ordres pour qu’elle fût arrêtée ou refoulée vers le nord. Les autorités provinciales envoyaient en effet à sa poursuite ; mais, plus rapide dans ses mouvemens que les gendarmes et les soldats, elle cheminait toutes les nuits dans la direction du sud-est. Une fois pourtant elle fut atteinte, et trois de ses hommes, ayant été arrêtés, furent amenés à Athènes ; ils viennent d’y être jugés et condamnés à mort. La bande continua néanmoins d’avancer, signalée jour par jour au ministre, jusqu’à ce qu’enfin elle atteignit le massif de montagnes qui unit l’Attique, la Béotie et la Mégaride. Là elle disparut. Pendant plus d’un mois, elle déjoua toutes les recherches ; il semblait qu’elle n’existât plus, ou qu’elle eût passé sans être vue dans un autre pays.

Pour donner une idée de la facilité avec laquelle ces hommes se déplacent, je citerai seulement ce fait, qui n’a pas été sérieusement démenti. La veille du jour où les Arvanitakis capturèrent les voyageurs près de Marathon, ils étaient à Villia (l’ancienne Idyllia), dans le Cithéron, à une petite distance à l’ouest de la route qui mène d’Athènes à Thèbes par Eleusis. En une nuit, ils firent à travers les montagnes au moins 64 kilomètres, et se trouvèrent, dès l’aurore, sous un pont où devaient passer et où passèrent en effet les étrangers. Ces hommes ressemblent donc moins aux gens des villes au milieu desquels nous vivons qu’aux grands lions des montagnes ; ils sont rois au même titre et par les mêmes moyens que ces puissans animaux : ils en ont la démarche et l’allure, la vitesse et au besoin la férocité. Il ne semble pas qu’ils aient en même temps ce savoir-faire de spéculateurs de bourse qu’on s’est plu à leur supposer ; l’interrogatoire a prouvé qu’en général ils ne savent ni lire ni écrire, et la prétention élevée par les Arvanitakis, pendant la captivité des quatre étrangers, de toucher une somme de 25,000 livres sterling et d’obtenir du même coup une amnistie qui leur aurait permis de jouir librement dans Athènes du fruit de leur rapine. a montré combien peu ils connaissent les usages des sociétés, et jusqu’où peuvent aller les concessions d’un gouvernement, bailleurs il est presque certain que cette étrange prétention, qu’ils n’ont formulée que le troisième jour, leur a été inspirée du dehors ; la provenance n’en serait peut-être pas impossible à découvrir. Quoi qu’il en soit, lorsque les troupes eurent tué sept hommes de la bande et en eurent pris quatre, les neuf qui restaient disparurent ; au moment où j’écris, les recherches les plus actives n’ont point encore Abouti, et pourtant toute l’armée hellénique, avec la gendarmerie, est aujourd’hui occupée à la destruction des brigands. Il est à peu près sûr qu’ils sont encore dans le même massif de montagnes où ils se tenaient avant le crime, et peut-être dans le voisinage de ce même hameau de Villia dont j’ai parlé.

On a proposé sérieusement de faire aider le gouvernement grec dans son action par un corps de troupes européennes. Ceux qui connaissent la Grèce savent ce que pourraient y faire des soldats comme les nôtres, peu accoutumés à chasser la bête fauve dans d’âpres rochers. Si la contrée était sillonnée de routes, on pourrait garder les passages en correspondant de l’un à l’autre ; mais les deux ou trois grands chemins qui existent en Grèce sont précisément les endroits sur lesquels les brigands fondent inopinément, comme des vautours, sans y séjourner jamais. C’est donc aux Grecs à se débarrasser eux-mêmes du fléau qui les opprime, et sous lequel ils sont menacés de succomber. Parmi leurs soldats, beaucoup peuvent rivaliser d’agilité avec les brigands, parce qu’ils ont été eux-mêmes des montagnards ; ils sont mieux armés, plus nombreux et sans crainte : tout l’avantage est de leur côté.

La vie errante des brigands serait inexplicable, si l’on se représentait l’intérieur de la Grèce comme semblable à nos départemens montagneux. Nos montagnes et à plus forte raison celles de l’Angleterre, qui sont plus basses, sont coupées de routes dans toutes les directions, remplies de villes, de villages, d’usines, de mines, de hautes bergeries où les mêmes hommes passent les mêmes époques de chaque année, ayant des habitations fixes où ils rentrent leurs troupeaux et fabriquent leur beurre ou leur fromage. Dans les montagnes de la Grèce, rien de pareil : ni chemins, ni villes, ni usines, ni étables pour les troupeaux ; des croupes désertes, fréquentées uniquement par les bergers errans, les aigles, les vautours, les brigands et par quelques voyageurs étrangers qui les escaladent pour jouir de panoramas splendides dans des contrées historiques.

Comment donc vivent ces malfaiteurs ? Je vais le dire, quoique le sujet soit délicat et sur quelques points brûlant. Leur manière ordinaire d’agir est de tomber a l’improviste sur des pasteurs ou sur des laboureurs isolés et de les contraindre à leur donner ce qu’ils ont : agneaux, pain, vin, raki, tabac, quelquefois des vêtemens ou des chaussures. Quand ces moyens sont épuisés, ils descendent un peu plus bas, et s’attaquent à quelque ferme écartée dont ils sont pour un temps les maîtres. L’honnête fermier, qui vit là avec sa femme et ses enfans du fruit de son travail, sent son impuissance en face de ces palicares armés et menaçans. Dans sa terreur, il se trouve forcé non-seulement de donner ce qu’on lui demande, mais encore de garder le silence et de ne pas dévoiler ce qu’il a souffert ; on ne l’apprend que lorsqu’une bande est partie, ou quelle a été exterminée. Jusque dans les environs d’Athènes, il y a des fermes où plus d’une fois des bandits se sont abattus et ont tout mis au pillage.

Par les renseignemens qu’ils arrachent à leurs victimes, ils ne tardent pas à savoir quelles sont les habitudes d’un pays, quels en sont les propriétaires, les plus riches marchands, les banquiers, enfin toutes les personnes qui peuvent devenir pour eux une bonne proie. Ils savent aussi d’avance les jours où telle personne passera sur tel chemin ; ils postent des vedettes invisibles, et au bon moment ils arrêtent celui dont ils convoitaient la capture. Avant le crime d’Oropos, on ne citait qu’un ou deux exemples de brigands ayant traité cruellement leurs prisonniers. Presque toujours ils emmènent leur victime dans la montagne, et là ils lui font signer un engagement de payer une somme convenue ; un d’eux est détaché de la bande, et soit en personne, soit par des intermédiaires jurés ou intimidés, il touche dans la ville la rançon acceptée par le chef et consentie par le prisonnier. Cette rançon arrive au liméri, c’est-à-dire au repaire, et sur-le-champ le captif est rendu à la liberté, reconduit à une certaine distance, quelquefois même avec un viatique, mais après qu’il a prêté serment de ne rien dire des choses qu’il a vues ou entendues.

Alors le bien-être règne pour un temps dans la troupe ; on ne pille plus les troupeaux, les laboureurs ou les fermes isolées ; on s’installe commodément dans quelque lieu écarté, et de là on envoie au village ou à la ville voisine acheter fort honnêtement les choses nécessaires ou agréables à la vie. Des brigands ainsi établis dans certaines montagnes ont jugé même plus avantageux de se faire entretenir par des rançons payées d’avance que de tenter de nouveaux coups de main sur des voyageurs souvent escortés par des gendarmes. Je pourrais citer de cela plusieurs exemples ; j’en donnerai un seul pour ne pas trop allonger cette étude. Un jour de l’année dernière, une personne que je connais reçut de la montagne, par l’intermédiaire de certains bergers, une lettre d’un chef renommé ; on lui demandait une somme considérable moyennant laquelle on lui garantissait sa sécurité personnelle. Dénoncer le fait n’eût servi à rien dans un temps où le gouvernement hellénique n’agissait guère contre les brigands ; refuser simplement, c’était se livrer soi-même aux malfaiteurs et s’exposer à une rançon beaucoup plus forte et peut-être à quelque chose de pire. On négocia, et l’on convint d’une somme de 6,000 francs ; c’était peu, la personne la versa dans des mains inconnues, mais sûres, et elle jouit d’une sécurité que les Grecs ne possédaient pas. Eut-elle tort ? En France ou en Angleterre, oui, en Grèce, non, au moins alors, et j’avoue qu’à sa place j’en aurais fait autant, car là où l’état ne peut garantir la sûreté des voyageurs, c’est aux voyageurs à se la procurer à eux-mêmes par les moyens qu’ils jugent les meilleurs. Si le voyageur grec, M. B., qui fut arrêté l’an dernier sur la route de Patras à Pyrgos, avait pu traiter d’avance avec le brigand Maghiras, il n’eût point passé près de quatre mois dans les plus âpres montagnes pour payer ensuite beaucoup plus de 6,000 francs. On a reproché au gouvernement grec de n’avoir pris de mesures contre le fléau ni cette année ni les précédentes. Grâce à cette inaction, d’honnêtes habitans du pays ont été gardés dans des cavernes, rançonnés ou même massacrés. La faute n’en est pas plus au ministère actuel qu’à ceux qui l’ont précédé ; à vrai dire, elle retombe moins sur les chefs du pouvoir, qui ont souvent été dans l’impuissance d’agir contre le brigandage, que sur d’autres personnes qui ont jugé de leur intérêt de le soutenir.

En Grèce, il y a eu, je ne veux pas dire il y a deux manières de soutenir le brigandage : on le tolère par peur, on l’exploite par cupidité ou par ambition. Quand une bande existe dans une montagne, le premier sentiment qu’éprouvent les gens du voisinage, c’est la peur ; chacun craint pour ce qu’il a, pour son argent, son champ, sa boutique ou sa maison. Si l’on cède, on est un peu exploité ; si l’on résiste, on s’expose au pillage, à l’incendie, au meurtre même. Entre les deux maux, on choisit le moindre, quoiqu’il soit le plus certain, et, au lieu de se concerter et de s’armer pour se défendre, on se résigne ; on laisse les malfaiteurs venir dans les villages s’asseoir au foyer domestique entre le père et les enfans, on leur fournit ce qu’ils demandent, et on leur promet le secret. Il arrive que des villages entiers deviennent, avec leurs maires et leurs adjoints, les serviteurs des brigands et leurs plus sérieux pourvoyeurs. Si c’était là des faits isolés, on comprendrait que de pauvres villageois sans défense tombassent ainsi par terreur sous l’empire d’une troupe d’hommes plus semblables à des bêtes féroces qu’à des humains ; mais il arrive aussi que de grands propriétaires, habitant les villes, y remplissant même de bonnes fonctions, tolèrent cette exploitation de leurs propres fermes, sans s’apercevoir que leur tolérance n’est pas loin de ressembler à la complicité, et qu’il n’y a qu’un pas de la complicité au crime. S’il se trouvait qu’un tel propriétaire eût entre les mains, en tout ou en partie, la force publique, que diraient les nations civilisées d’une pareille faiblesse ? Je ne veux nommer personne ; mais, si la chose existe, je crois, par affection pour les Grecs, qu’il est bien temps que la voix des honnêtes gens se fasse entendre, que leurs réclamations forcent les timides à s’enhardir.

La nation grecque n’est point responsable de ces fautes. Elle est dispersée sur une terre montagneuse et peu habitée ; elle est pauvre, dépourvue, de moyens de défense ; elle est la victime et non le coupable. Quand elle se sent appuyée par son gouvernement, elle montre aussi parfois que cette vie de terreur lui est insupportable ; on a vu dans ces derniers temps une bande attaquée par des soldats auxquels s’étaient joints spontanément des villageois. A Arachova, près de Delphes, un maire, aidé des siens, a mis à mort trois chefs de bandits dans sa propre maison. C’était le jour de la Saint-George ; les brigands s’étaient si bien crus maîtres de la situation, qu’ils avaient osé venir célébrer la fête chez le maire, qui a ce saint pour patron. A minuit, après de copieuses libations, le maire, resté le dernier avec les trois malfaiteurs, sortit enfin, les hissant appesantis par l’ivresse, puis revint avec des amis et les fusilla sur la place.

D’un autre côté, quand un ministère se sent appuyé par un sentiment national, il peut agir et réussir. Le meurtre des quatre voyageurs ayant soulevé l’indignation publique, et la Grèce se sentant humiliée, M. Zaïmis, ministre de l’intérieur, auparavant désarmé, a pu prendre d’énergiques mesures, de sorte que depuis quelques semaines les brigands tombent de tous côtés sous les balles des soldats réguliers. Toute l’armée ou à peu près est employée à cette œuvre nationale, la meilleure certes, la plus rude et la plus méritoire qui puisse lui être imposée.

L’Europe se préoccupe fort peu des luttes d’opposition qui existent dans ce pays si éprouvé. Nous savons tous que ce sont non pas des idées qui s’y combattent, mais des intérêts de parti et des ambitions personnelles. Rien ne mérite autant les dédains du monde civilisé ; les Grecs honnêtes s’accordent à reconnaître, car je l’entends dire de tous côtés, que leur pays ne se relèvera dans l’opinion que s’il parvient à se soustraire à certains ambitieux personnages qui sont fort en vue et sur lesquels on juge la Grèce entière. Je suis persuadé d’ailleurs qu’à côté de gens fort peu scrupuleux il y a eu dans les différens ministères grecs, dans les pouvoirs publics, des hommes parfaitement honorables, parmi lesquels il est libre à chacun de se ranger ; mais, comme ce pays est peut-être de toute l’Europe celui qui possède la constitution la plus libérale, celui par conséquent où les hommes ont le plus d’importance personnelle, l’honnêteté des moyens politiques qu’ils emploient pour parvenir est une condition de l’existence même de l’état. Le jour où les moyens déshonnêtes et les pactes secrets viendraient à prévaloir, la Grèce serait tout près de tomber sous un pouvoir absolu, local ou étranger, ou même, d’être rayée du rang des nations.

Heureusement elle n’en est pas là. Je dois pourtant signaler et expliquer un fait indiqué vaguement dans les correspondances diplomatiques et en général mal compris par la presse européenne. Je veux parler des relations que des brigands ont eues avec des hommes politiques. On s’est imaginé qu’un ministre ou tel autre personnage entretenait des rapports directs avec des troupes de malfaiteurs : je crois qu’il faudrait remonter, bien haut dans le passé pour trouver de cela un seul exemple. Ce n’est pas ainsi que les choses peuvent se passer. Voici la vérité sur ce point. Pour être ministre dans tout pays où il n’y a qu’une chambre et où le pouvoir royal n’est que nominal, il faut être soutenu par la majorité des députés, et par suite faire des promesses à chacun d’eux ; ces promesses sont politiques là où des idées sont en lutte, personnelles là où dominent les intérêts privés. Pour devenir député, il faut s’assurer le suffrage des électeurs les plus influens et surtout des maires ; pour devenir maire, il faut employer les moyens que fournit l’état social de la Grèce, exercer sur les uns l’empire de la persuasion, exploiter la vénalité des autres. Il est un troisième instrument auquel on ne craint pas de recourir, à savoir : les brigands ou ceux qui sont sur le point de se faire brigands. Ces malfaiteurs, s’étant abouchés avec le candidat, font tenir aux électeurs opposans certains avis pleins de menaces aussi variées que la condition des personnes ; au besoin, on en vient à un commencement d’exécution. Bref, l’élection est emportée d’assaut ; mais un maire ainsi élu se trouve compromis auprès de la bande dont il a sollicité l’appui ; il en devient le serviteur ; il ne peut ni l’éloigner, ni la poursuivre, ni invoquer contre elle la force publique. Du reste, ce n’est pas le maire seulement que compromettent ces coupables marchés, c’est aussi le député dont il patronne l’élection, c’est le ministre lui-même que ce député appuie de son vote.

Je ne veux pas dire que de telles conventions tacites soient communes en Grèce, et qu’on n’arrive pas au ministère par d’autres voies. Il est de notoriété publique que sous le ministère actuel aucune intervention du gouvernement n’a eu lieu dans les élections municipales, et que des autorités préfectorales ont été cassées pour y avoir mis la main ; mais des faits de ce genre se sont passés autrefois et même récemment. Rien n’est plus capable d’assurer aux brigands l’impunité et d’en multiplier le nombre. On a pu dans un temps, il y a vingt-cinq ans par exemple, ne pas considérer comme criminels ces procédés soi-disant politiques. Aujourd’hui les Grecs sont instruits, ils savent discerner le bien et le mal, l’habit remplace de tous côtés la foustanelle ; il faut donc que l’opinion publique parle haut et répudie ces manœuvres avec exécration.


II

Si les politiques grecs renonçaient tous à faire usage d’une arme si dangereuse, tous les ministères se trouveraient successivement aussi indépendans et aussi forts les uns que les autres à l’égard des brigands, et ainsi personne n’y perdrait. Ces derniers seraient-ils pour cela détruits ? Non ; mais un appui, réel ou imaginaire, sur lequel ils comptent et auquel tout le monde croit, leur serait enlevé. Pour comprendre ce qui resterait à faire, il faut connaître l’origine même du brigandage et la manière dont il se recrute.

On savait depuis longtemps en Grèce, et l’interrogatoire des bandits qui viennent d’être condamnés l’a confirmé, que la plupart des brigands sont d’anciens bergers. En Occident, nous ne possédons aucune classe d’hommes qui puisse donner quelque idée des bergers grecs ; je vais essayer de le faire, en ayant vu beaucoup moi-même dans les montagnes, et sachant le genre de vie qu’ils mènent et la condition sociale où ils se trouvent. Ils se tiennent avec leurs troupeaux et leurs chiens sur les flancs élevés des monts incultes. Toujours en mouvement, ils couchent à la belle étoile quand les nuits sont sereines ; si la pluie les menace, ils se retirent soit dans quelque caverne, soit dans une maison, un monastère ou une église abandonnée, comme on en trouve partout dans le pays. Maîtres de leurs troupeaux, ils en vendent le lait soit à des laitiers qui le revendent en ville, soit par leur intermédiaire aux consommateurs de la plaine. Ces porteurs de lait, qui de grand matin parcourent les rues en criant gala, sont les commissionnaires des bergers ; ceux-ci ne pouvant quitter leurs troupeaux, les laitiers qui portent en ville la traite des brebis et des chèvres rapportent aux pasteurs les choses nécessaires à leur vie. Les bergers passent donc leur existence dans les hautes montagnes, seuls, en compagnie des bêtes sauvages et des rochers, n’apprenant rien, ne tenant à rien, ne sachant ni lire ni écrire, ne faisant aucun travail, et n’ayant d’autre occupation que de partager avec leurs chiens la surveillance de leurs troupeaux.

Ces bergers sont nomades. Non-seulement ils se déplacent petit à petit d’un jour à l’autre ; mais quand viennent les grandes chaleurs de l’été, qui font souffrir et périr les bêtes à laine, ils quittent la Grèce, et de montagne en montagne regagnent les pays du nord d’où l’hiver les avait chassés. Avant leur départ a lieu la fête de Pâques, où chaque famille grecque mange un agneau ; durant les jours qui précédent, ils descendent aux alentours des villes avec leurs troupeaux et vendent aux habitans les petits qu’ils ne veulent pas emmener avec eux vers le nord. A cette époque, les brebis et les chèvres ont beaucoup perdu de leur lait ; elles peuvent voyager sans risque, et quand elles sont arrivées dans leurs stations septentrionales elles fournissent un autre produit, leur laine. Depuis leur enfance jusque dans un âge avancé, les bergers de la péninsule hellénique mènent cette vie errante et presque sauvage, où ils n’ont dans l’esprit qu’une seule idée, le gain qu’ils pourront faire. Le dimanche, ils vont quelquefois à l’office, qu’un papas vient marmotter sans intelligence dans quelque chapelle isolée au flanc des montagnes. Cet homme de Dieu est pour eux une sorte de saint ; mais d’enseignement religieux, ils n’en reçoivent aucun. Ils voient d’en haut les villes et les villages sans participer à leur vie ou à leurs idées. Ils s’imaginent que l’existence y est très riche, parce que là se rendent les métaux précieux et toutes les choses de luxe ou de nécessité qui leur manquent. Quoiqu’ils ne voulussent pas la partager, si on le leur offrait, ils la regardent d’un œil d’envié et en convoitent les jouissances. Les étrangers surtout, et principalement les Anglais, leur semblent si riches qu’ils leur attribuent des trésors inépuisables.

Les bergers pour la plupart ne sont point Grecs ; ceux qui sont mariés ont leur famille dans une région intermédiaire entre le nord et le sud, c’est-à-dire dans les montagnes de l’Épire et de la Thessalie. On les considère généralement comme des Albanais, et on leur donne le nom de Vlachopimènes (Βλαζοποιμένες) ou simplement de Vlaques. Je ferai cependant observer que les Albanais des côtes de l’Adriatique, habitans de la plaine, ne semblent pas être de la même race qu’eux et les redoutent singulièrement, et que d’un autre côté les Albanais qui habitent la Grèce et y forment quelquefois des villages entiers n’offrent point le même type que ces bergers. L’Albanais des plaines est court, de formes alourdies, il a le visage déprimé et le nez aplati ; ces bergers au contraire sont grands, dégagés de taille, ils ont la figure souvent allongée, les cheveux blonds ou noirs, souvent bouclés sans être crépus. C’est une race de montagnards auxquels je donnerais volontiers le nom d’Albanais, qui est peut-être leur vrai nom, et dans ce cas c’est eux qui l’auraient donné à l’Albanie ; mais le nom de Vlaques, qu’ils portent dans tout le pays, leur convient exclusivement, et les désigne sans qu’il soit possible de s’y méprendre.

A quelle nation appartiennent-ils ? Est-ce à la Grèce, est-ce à la Turquie ? est-ce à l’une et à l’autre ? Pour moi, je pense qu’ils ne font partie d’aucune société civilisée. L’état civil est mal constitué chez les Grecs, et il ne l’est pas du tout en Turquie. De plus, comme chrétiens, les Vlaques échappent en partie à l’administration musulmane ; comme étrangers, ils ne sont pas soumis à la loi grecque. Je ne sais pas jusqu’à quel point est légale la mesure que prend contre eux le gouvernement grec, qui, pour les interroger, leur interdit de partir et de regagner le nord. Ce n’est pas que je la blâme ; mais enfin, si ces gens sont sujets du sultan, y a-t-il une convention qui autorise la Grèce à les retenir ? S’ils sont nomades, c’est-à-dire indépendans du sultan et du roi George, la mesure est aussi légitime qu’elle peut être utile ; il est nécessaire que chacun d’eux fasse connaître à quelle nation il appartient. Quant à la race, quelques personnes pensent que le nom de Vlaques est synonyme de Valaques, et d’autres considèrent ces bergers comme un reste de la grande invasion slave qui du nord s’est étendue sur le Danube, le Rhodope et la partie septentrionale de la péninsule hellénique. Ce sont là de simples hypothèses, car non-seulement l’identité des noms n’est pas démontrée, mais les Valaques sont des habitans des plaines, des cultivateurs et non des bergers, et leur type est tout contraire à celui des pasteurs de la Grèce.

Quand on étudie avec quelque soin la distribution des races et des professions dans la Turquie d’Europe et d’Asie, on ne tarde pas à s’apercevoir que les bergers nomades sont répandus sur toute la chaîne du Pinde depuis Sunium et l’isthme de Corinthe jusqu’à son extrémité septentrionale. Au-delà du chemin qui va de Salonique à Belgrade en traversant les montagnes basses qui séparent la chaîne du Pinde de celle du Balkan, on trouve une dernière arête qui s’étend de l’ouest à l’est, formant la limite méridionale du bassin du Danube. Le système des bergers nomades y règne dans toute sa vigueur, avec les seules différences qu’entraîne celle du climat et de l’orientation de la chaîne. Il n’y a pas un grand contraste entre la condition des pasteurs du Balkan et celle des pasteurs du Pinde. Ceux du Balkan sont entourés d’hommes d’une autre race qui forment la majorité des populations entre la Mer-Noire et l’Adriatique ; ces populations portent le nom d’illyriens en ethnographie. De même dans le Pinde, les Vlachopimènes forment comme une traînée répandue sur l’arête des montagnes et tout à fait étrangère aux races sédentaires qui occupent les plaines et les cités. D’après ce que nous pouvons savoir, il n’y a pas de différence de race entre les nomades du Balkan et ceux du Pinde ; ni les uns ni les autres ne sont des Illyriens. Ceux-ci, Slaves d’origine, se sont répandus dans les vallées au sud du Danube, et ont abandonné les sommets incultes des montagnes aux anciens possesseurs. Il est donc arrivé là ce qui est arrivé dans tout l’Occident : les conquérans ont pris les bonnes terres et ont négligé les hauts pays. Les Gaulois avaient fait de même avec les Basques, les Romains avec les Celtibériens, les Arabes avec les Espagnols, les Goths, les Lombards avec les peuples de l’Italie, les Hellènes aussi avec les populations plus anciennes qu’ils trouvèrent en Grèce lors de leurs invasions.

J’en conclus que les Vlaques ne sont pas des Slaves, mais qu’ils ont été confinés par les Slaves dans les hautes régions des pays illyriens, et que le nom de Balkan donné à l’Hémus signifie là montagne des Vlaques. Quant à celui d’Albanais ou d’Arvanais ou Aroanais, pour prononcer plus exactement, il paraît signifier simplement montagnards. On le trouve dans toute l’Europe et l’Asie anciennes et modernes pour désigner les habitans des hauts pays depuis les Alpes jusqu’aux frontières de la Chine ; mais le nom de Vlaques ne semble pas avoir dépassé les Alpes dinariques, qui séparent l’Adriatique du bassin du Danube et qui font suite au Balkan. Les Vlachopimènes forment donc dans toute la péninsule une race d’hommes isolée, à peu près pure, et qui voit les choses humaines d’un tout autre œil que les civilisés. L’état d’hostilité où elle se trouve, de cœur ou de fait, avec ces derniers serait inexplicable, si l’on ne remontait jusqu’à l’antique conquête par laquelle ils ont été confinés. Il faut savoir en effet que ces pasteurs se font brigands avec une facilité extrême, et que ce triste état n’est pas déshonorant à leurs yeux. La bande des frères Arvanitakis se composait en majeure partie de ces gens à foustanelle. Sur les sept qui ont été pris vivans, six étaient pasteurs et originaires de Turquie ; leurs familles habitent le Pinde entre la Thessalie et l’Épire. Un d’eux, interrogé par une personne qui lui reprochait ses méfaits, répondit : « Ce n’est pas crime, c’est bravoure ; » (δέν εΐναι χαχιά, εΐαι παλληχαριά). Durant l’interrogatoire, un autre trouva mauvais et « illégal » que les soldats grecs fussent venus les troubler « dans l’exercice de leur profession. » Ils sont en Grèce ce que furent dans les monts des Asturies les compagnons de Pelage.

Pour en finir avec les Vlaques du Pinde, je ferai remarquer que de tout temps, et aussi haut que l’on peut remonter dans l’histoire hellénique, on trouve ces populations sauvages et barbares menant de front le métier de bergers errans et de voleurs. Ce n’est pas ici le lieu, mais ce serait un travail intéressant de recueillir dans les anciens auteurs les textes qui prouvent la continuité et la haute antiquité de leur existence dans ces montagnes. Pour écarter l’idée que ce soient les restes d’une invasion slave, je rappellerai seulement qu’ils formaient un corps de troupes, probablement irrégulières, dans l’armée d’Alexandre le Grand ; le jour de la bataille d’Issus, ce roi, qui les connaissait bien, leur adressa quelques paroles citées par Quinte-Curce, et qui seraient parfaitement appropriées à un corps de brigands du Pinde, s’il en existait un aujourd’hui. Je ne veux pas pousser plus loin cette recherche, laissant le reste de la tâche aux érudits. Je dirai seulement que le système des bergers nomades existe de l’autre côté du Bosphore, qu’ils couvrent les montagnes de l’Asie-Mineure de l’ouest à l’est, qu’ils ont des centres dans l’ancien Bérécinte et dans l’Evend (anciennement Arvanta), qu’enfin il ne serait pas impossible de les suivre le long de cette grande chaîne diaphragmatique reconnue par Dicéarque, et de retrouver ces Vlaques dans les Mlêcches ou barbares que citent les grandes épopées indiennes.

Si j’ai tracé sans m’y arrêter les principaux linéamens de cette ethnographie, c’est pour montrer combien sont profondes les racines dont les Vlachopimènes d’aujourd’hui sont les rejetons, et en même temps combien leur souche est ancienne. Tous les hommes civilisés qui dans tous les temps ont occupé les plaines autour de la longue chaîne de Dicéarque ont eu à souffrir de leur barbarie et de leur indiscipline. Jamais, semble-t-il, ils n’ont pu se plier aux conditions de la vie sociale et politique. Se dérobant dans les forêts, les broussailles et les anfractuosités des montagnes aux poursuites des hommes de la plaine, ils ont toujours formé des bandes mobiles, avides et farouches, toujours prêtes à se jeter sur les voyageurs, à les rançonner, à les piller ou à les tuer. C’est ce que leur disait Alexandre le Grand.

Dans les temps modernes, unis à des Grecs par la commune oppression que les Turcs leur infligeaient, ils ont mené pendant quatre cents ans la vie de klephtes. Dans ce siècle, nous les avons vus à l’œuvre, arrêtant les cadis et les agas, les menant dans la montagne, les exploitant de leur mieux et presque toujours échappant à la poursuite des autorités et des troupes musulmanes. Qu’on relise à ce point de vue les chants klephtiques recueillis par Fauriel et par Passow, et l’on y verra que le métier du berger transformé en klephte était une vraie « profession » et considérée comme honorable. Lorsque après Navarin la Grèce fut érigée en royaume, les Vlaques virent-ils leur condition changée ? En aucune manière. Les terres passèrent dans d’autres mains ; mais eux, qui ne tiennent pas à la terre, demeurèrent pasteurs, nomades et klephtes, c’est-à-dire voleurs comme auparavant. Il est probable, sinon prouvé, que pareille chose arriva chaque fois que les plaines changèrent de propriétaires. On estima si peu les hautes montagnes que l’on ne s’occupa ni d’en exclure une race vagabonde et malfaisante, ni d’y organiser le pâturage sur d’autres bases. Les Grecs jusqu’à ce jour, pas plus que les Turcs, les Romains, ni les anciens Hellènes, ne modifièrent cet état de choses, les uns parce qu’ils n’avaient dans le pays que des établissemens militaires, les autres parce que leur extrême division en petits états ne leur permettait pas de prendre une mesure générale et d’exercer une action d’ensemble sur de hauts pays qui ne leur rapportaient d’ailleurs presque rien. Les bergers d’Arcadie, dont on a fait de si fades visages, furent, selon toute vraisemblance, des Vlachopimènes comme ceux d’aujourd’hui, et l’on ne peut se défendre d’un certain étonnement en voyant que, dès avant l’arrivée des Doriens, la plus haute montagne de l’Arcadie s’appelait déjà Aroanion. Quoi qu’il en soit des origines, il est certain qu’au temps des klephtes, c’est-à-dire avant 1828, les Hellènes et les Vlaques eurent également les Turcs pour ennemis ; il est certain aussi que des Albanais ou Aroanais servirent souvent contre les Hellènes sous les drapeaux du sultan. Quand on examine cette longue série d’escarmouches qui finit par ressembler à une guerre, on s’aperçoit que les Hellènes luttaient surtout pour l’indépendance et les Albanais pour le butin. Il était donc indifférent à ces derniers de piller les Hellènes ou les Turcs, pourvu que leur proie fût une récompense suffisante de leurs périls. Après la guerre, plus d’un Grec du royaume demeura en relation avec ses anciens compagnons des montagnes, et s’en servit comme d’un instrument d’action dans la nouvelle société politique qui s’organisait. J’ai connu autrefois dans Athènes des députés et des ministres qui ne faisaient point mystère d’user de ces moyens d’influence, que l’Europe ne connaît guère et qui toujours l’étonnent. J’ai vu là mourir un ministre qu’au temps de M. Guizot le parti français s’efforçait de faire passer pour le premier homme d’état de l’Europe. Tout le monde savait qu’il employait des brigands à son service, et il y a aujourd’hui dans Athènes un homme déjà vieux, que je ne veux pas nommer, et qui pourrait écrire là-dessus de fort curieux mémoires, car il était le médiateur de ce ministre fameux. Comment s’étonner qu’il reste encore aujourd’hui quelques traces d’aussi anciennes coutumes, et que l’action klephtique n’ait pas tout à fait disparu de la politique intérieure de la Grèce ? Dans un travail publié par la Revue il y a un an [1], je disais qu’il fallait renoncer à une politique de pachas, et que le temps du palicarisme était passé, L’affaire d’Oropos, l’existence prolongée de bandes comme celles de Spanos, de Maghiras et de tant d’autres, aidées ou tolérées par des Hellènes, me permettent d’affirmer que, si l’ère du palicarisme ne finit pas dès ce jour, c’en est fait de l’indépendance et de l’existence de la Grèce.


III

Un peuple n’est pas ému comme vient de l’être le peuple hellène sans qu’il en résulte quelque chose, La mort des quatre étrangers d’Oropos a été un deuil national. Non-seulement le roi, organe du sentiment public, a suivi le convoi des victimes et assisté avec la reine, vêtue de noir, aux services religieux, mais une foule de personnes ont spontanément pris le deuil, et j’en ai vu beaucoup pleurer comme si elles avaient perdu des frères ou des époux. Ce sentiment a éclaté dans tous les rangs de la société hellénique et dans toutes les parties de la Grèce. Quand le temps dû aux innés a été passé, on n’a plus entendu dans toutes les réunions d’hommes et même de femmes qu’une seule conversation, les uns cherchant à démêler les causes de la catastrophe, les autres à y remédier. Comme il a été dit sur ce sujet beaucoup de choses erronées, je vais essayer de résumer ce qu’il paraît y avoir de plus urgent à faire dans les circonstances présentes. Je n’ai pas la prétention d’apporter une solution nouvelle ; je crois au contraire que toutes les idées pratiques ont été émises, et qu’il s’agit principalement de les coordonner.

J’ai déjà fait allusion à l’idée mise en avant par la presse anglaise d’une occupation militaire de la Grèce ; je n’ai pas besoin d’y revenir : on devine aisément ce que pourrait faire un bataillon européen, nécessairement mal vu des habitans des villes et incapable d’atteindre dans des montagnes inconnues et presque inaccessibles des bergers qui échappent des mois entiers aux soldats et aux autorités hellènes. Je pense même que si l’Angleterre, seule ou de concert avec d’autres puissances, occupait tout le pays, elle ne pourrait atteindre les Vlaques que par le moyen des régimens grecs. Il vaut donc mieux renoncer à une expédition odieuse et laisser le gouvernement du roi George remplir à lui seul son devoir. Ce qu’il a détruit de brigands et de bandes depuis le meurtre des étrangers a prouvé ce qu’il sait faire quand il veut et quand il peut agir. Le pousser par une action morale à la poursuite active des malfaiteurs ne lui donnera pas une conscience plus forte du devoir qui lui incombe ; l’explosion de douleur et de honte dont il vient d’être témoin est une démonstration supérieure à toutes les autres. Cependant je ne crois pas mauvais que les puissances européennes agissent en ce sens par voie de conseils fortement exprimés, toutefois sans rien imposer par la violence, sans dire : « J’exige. » Ce mot est celui du maître à l’égard de l’esclave, et puisque la Grèce est libre, ce serait mal contribuer à son éducation politique que de lui ôter d’une main ce qu’on lui laisse de l’autre, car rien n’est plus de jeter la confusion et le désordre dans l’esprit d’un peuple. Cette exigence d’ailleurs ne reposerait sur aucun droit ; mais puisqu’il s’agit d’extirper les capable dernières racines du palicarisme, l’appui moral des puissances protectrices peut donner une grande force au pouvoir et à la justice. Beaucoup de Grecs le désirent, ceux qui le craignent font soupçonner qu’ils ont quelque intérêt à couvrir la vérité ; je crois néanmoins que le nombre de ces derniers est très petit. Si beaucoup de personnes se sont compromises avec les brigands en leur laissant prendre dans leurs propriétés les choses dont ils avaient besoin, au fond elles ont été les premières victimes de ces malfaiteurs, et elles sont aussi les premières à désirer qu’on les en délivre. On a enfin parlé d’infliger à la nation grecque une forte amende, on a même été jusqu’à en porter le chiffre à 1 million 1/2 de francs. Si le crime d’Oropos était un acte national, il serait une cause, non d’amende, mais de guerre ; s’il n’est pas national, il n’y aurait aucune ombre de justice à réclamer une indemnité. Au reste, rien n’a été fait sans le concours ou l’assentiment du ministre d’Angleterre, et même en partie de lord Clarendon ; c’est ce qui ressort de la correspondance imprimée. Je suppose qu’au mépris de la justice on forçât le peuple grec à payer 1 ou 2 millions pour un crime commis par des étrangers sur son territoire : le premier effet de cette extorsion serait d’ôter aux Hellènes, qui ne sont pas riches, le moyen de poursuivre les coupables ; on les empêcherait d’organiser une grande chasse contre les bêtes féroces dont ils sont les premiers à souffrir. Lord Clarendon a donc eu raison de dire que la vraie satisfaction que la Grèce doit aux morts, c’est de se débarrasser elle-même du fléau qui la désole. Voilà d’excellentes paroles en parfaite harmonie avec le sentiment unanime des Hellènes, et qui pour cela ne resteront pas sans effet.

Arrivons aux moyens sérieux d’action. Transformer un état de choses qui date peut-être de cinq mille ans et devant lequel de grandes puissances ont passé sans y porter remède, changer la condition sociale des Vlachopimènes ou les anéantir, voilà ce que l’on demande aux 1,500,000 habitans du royaume hellénique. Je ferai d’abord remarquer que toute tentative de la part du gouvernement grec échouera, au moins en partie, si le cabinet turc n’agit pas de son côté, car la moitié de la chaîne du Pinde est en Turquie, et les familles des bergers nomades y sont aussi. Que la Grèce vienne à donner au pâturage une organisation meilleure, cela n’empêchera pas les "Vlaques de Turquie d’organiser des bandes de brigands qui descendront comme les frères Arvanitakis jusqu’aux portes d’Athènes. Alors la répression du brigandage se réduira pour les Grecs à une opération militaire, c’est-à-dire à une guerre intérieure, coûteuse, difficile, dont on ne pourra jamais apercevoir le terme. Quelque mesure qui soit prise, il faut qu’elle le soit par les deux gouvernemens, et qu’elle soit réalisée au même moment. On voit combien il est nécessaire, au lieu de chercher querelle à la Turquie sous quelque mauvaise inspiration du dehors, de s’entendre avec elle et d’agir en commun.

On agira ensemble, que fera-t-on ? Voici l’idée qui semble prévaloir et que je crois excellente. Les montagnes de la Grèce appartiennent, les unes aux particuliers, les autres à l’état ; mais les troupeaux n’appartiennent qu’aux bergers. Ceux-ci louent, soit pour la saison, soit pour plusieurs années, les pâturages des montagnes, paient le prix du loyer, et partent quand la saison les y oblige. Les mêmes bergers ne reviennent pas toujours aux mêmes lieux, de sorte qu’ils sont insaisissables. Comme les montagnes leur sont louées généralement à bas prix, leurs troupeaux sont pour eux d’un excellent rapport ; ils paient très exactement, dit-on, le loyer des terres, et amassent quelquefois des fortunes assez considérables, Ainsi dans l’état présent des choses le sol des montagnes est exploité par des étrangers nomades et fugitifs moyennant une petite prime payée aux propriétaires. L’état grec retire de ses locations un revenu annuel d’environ 200,000 francs, revenu assis sur une très vaste étendue de pâturages. En y réfléchissant, les Grecs qui s’occupent de ces matières ont très bien compris que ce revenu est illusoire, car les moutons et surtout les chèvres rendent impossible la reproduction des forêts sur des montagnes qui souvent se reboiseraient toutes seules, si elles étaient abandonnées à la bonne nature. La chèvre, comme on le sait, ne laisse subsister aucun arbuste ; elle les coupe dès leur naissance ou elle les attaque par leurs jeunes pousses et par leur écorce. Si tant de montagnes grecques sont dénudées, cela est dû certainement aux bergers nomades et à leurs troupeaux. Le fléau de la vaine pâture s’abat chaque année depuis plusieurs mille ans sur ce malheureux pays. Si l’état perd plus qu’il ne gagne à ce genre d’exploitation, le même mal atteint les particuliers, car, indifférens à l’avenir de ces montagnes, les nomades font paître leurs animaux là où il devrait y avoir des cultures ou des forêts, et ils découragent les efforts des propriétaires, tout en les exposant au pillage des bandits de leur race.

Tout le monde semble avoir intérêt à ce que la pâture nomade soit abolie. Si le gouvernement grec interdisait aux Vlaques l’entrée du territoire, il renoncerait à ses 200,000 francs, et il ferait perdre aux particuliers le prix de leurs locations ; mais ceux-ci, débarrassés en grande partie du fléau qui les éloigne de leurs propriétés, y organiseront le service des troupeaux, comme on l’a fait chez nous : ils auront sur leurs terres des moutons à eux avec des bergers hellènes payés par eux et ne quittant jamais la place. Ils auront aussi des bergeries pour la mauvaise saison et des cultures pour l’époque où la montagne ne fournit plus assez d’alimens. Un petit nombre d’années peut suffire à cette transformation. Les Vlaques resteront dans le nord, en Turquie, et le sultan fera d’eux ce qu’il voudra ; s’il agit comme les Grecs, il forcera les montagnards à quitter la vie nomade et à rentrer dans la société civilisée. S’il ne prenait à cet égard aucune mesure, il est probable que des bandes viendraient encore infester le nord de la Grèce ; cependant leurs invasions iraient en diminuant. Des bergers sédentaires, ayant les mêmes intérêts que les maîtres, seraient nécessairement les ennemis des brigands. Aujourd’hui les Vlachopimènes sont les soutiens immédiats de ces malfaiteurs ; ce sont eux qui les dirigent de montagne en montagne, qui leur donnent des informations, qui les nourrissent au besoin, et qui, par les laitiers, leur servent de médiateurs avec les villes. Les brigands sont parmi eux en pays ami ; dans l’autre système, ils ne rencontreraient en route que des ennemis.

Avant que le gouvernement grec ait rédigé son projet de loi, avant que la chambre l’ait discuté et voté, avant qu’il soit mis à exécution complète et définitive, il peut se passer beaucoup d’années, pendant lesquelles le pays continuera d’être la proie des malfaiteurs. Il est évident que jusqu’à ce jour l’état n’a qu’un seul moyen d’action, la répression par la force, la terreur retournée contre ceux qui l’inspiraient. Cette répression doit être double, militaire dans la montagne, judiciaire dans les villes, les villages et les bourgs. Depuis quelques semaines, le gouvernement grec a lancé contre les bandes à peu près tout ce qu’il a de soldats, S’il en faut davantage, qu’il en recrute ; si cela ne suffit pas pour détruire ou chasser les malfaiteurs, qu’il arme des citoyens choisis, honnêtes et vaillans, et que cette garde vraiment nationale soit assez redoutée pour que des criminels n’osent plus venir s’enivrer chez des maires de campagne ou se faire donner des branches de myrte par le prêtre le jour des rameaux. Il faut aussi que, par des mesures administratives rigoureuses, on fasse sentir à ces nomades qu’ils ne sont pas chez eux, que la société les tolère pour un temps, mais qu’elle est décidée à les exclure de son sein, et qu’elle agira contre eux avec une extrême rigueur à la moindre nouvelle d’un crime ou d’un délit qu’ils auraient commis. Il faut enfin que l’on s’efforce de redresser les idées de ces esprits fourvoyés, qu’ils en viennent à regarder comme honteux ce qui est honteux, à ne pas appeler bravoure ce qui est crime. C’est aux prêtres d’opérer cette transformation morale ; la Grèce en est richement pourvue, qu’ils sachent au moins se rendre utiles à leur pays ! Il ne suffit pas, pour être bon pasteur, de jeter de l’eau bénite sur des cadavres et de dire aux âmes des morts : « Allez en paix. »

Les Grecs savent très bien aussi, quoique plusieurs le nient, qu’il y a des coupables dans les villes, dans les villages et dans les hameaux, Je ne parle pas de ceux qui par peur se sont laissé dominer par les brigands ; ils ont quelque droit à l’indulgence : il est impossible en certains cas à un homme de se défendre tout seul, il faut qu’il sente derrière lui une force publique prête à le soutenir. En revanche, s’il y a des personnes qui aient fait cause commune avec les brigands et qui leur aient demandé des services, la plus simple justice veut que ces crimes ou ces délits ne restent pas impunis. Je n’ignore pas qu’une enquête de ce genre est difficile et peut-être périlleuse. Nous sortons à peine de l’âge du palicarisme, et il peut y avoir d’anciens méfaits qu’il serait presque injuste de punir aujourd’hui ; mais si l’on n’inflige pas à ces coupables, en supposant qu’il en existe, une peine afflictive, la prison, l’amende, que du moins leurs noms et leurs fautes soient dévoilés, qu’on les déclare incapables de remplir aucune fonction publique. A cette condition, la Grèce relèvera son honneur, tombé trop bas. L’Europe a les yeux sur elle ; il faut que le peuple hellène démontre qu’on n’a pas eu tort de lui donner l’indépendance, qu’il a la volonté ferme de devenir un foyer de civilisation en Orient. Il est à croire que le ministère de la justice ne manquera pas à ce devoir, car, après avoir jugé les assassins d’Oropos, on a réservé pour une seconde cause la question de complicité.

Enfin j’arrive au dernier moyen à employer, qui sera peut-être le plus efficace pour la destruction du brigandage : je veux dire les travaux publics. La Grèce n’a jamais eu de chemins, aussi a-t-elle toujours été en proie aux brigands. Ces Grecs d’autrefois, qui bâtissaient le Parthénon et le temple d’Olympie, avaient pour voyager d’une ville à l’autre les voies que les chars traçaient en passant ; il en existe encore des indices aux cols de certaines montagnes, là où le rocher a gardé l’empreinte des roues qui l’ont usé. Cette civilisation si brillante avait ses lacunes. On peut reconnaître sur le flanc des collines d’Athènes le grand chemin qui conduisait de la ville au Pirée entre les longs murs. Le moindre de nos piqueurs aurait honte d’avoir fait un pareil ouvrage. Quand vinrent les Romains, ils trouvèrent la Grèce dépeuplée, ses habitans étaient passés à Alexandrie et dans les autres villes du Levant. Comme le pays ne leur rapportait rien que des statues, des vases et d’autres objets d’art, ils ne s’inquiétèrent point de la circulation intérieure, et ils la laissèrent telle qu’ils l’avaient trouvée, tandis qu’ils construisaient une voie splendide à travers les provinces du nord. Les Francs du moyen âge ne pouvaient pas faire en Grèce ce qu’ils ne faisaient pas chez eux. Quant aux Turcs, ils construisirent dans le pays un certain nombre de ponts et de voies pavées dont certaines parties existent encore, mais à côté desquelles on avait soin de passer, parce qu’elles étaient trop raboteuses. Depuis la guerre de l’indépendance, la Grèce a construit quelques chemins, tous utiles, mais tous inachevés : ses finances ont souvent été mal gérées, de sorte que les fonds qui eussent pu servir à la construction des chemins ont été perdus. Les anciens avaient tenté plus de dix fois de couper l’isthme de Corinthe : ils avaient donc quelque idée de l’utilité de ce canal ; mais, pour des causes toujours nouvelles, ils n’ont pu accomplir cette œuvre. Il est certain que, si nos vapeurs doivent gagner quinze heures et ceux de l’Adriatique vingt-cinq sur le voyage de Constantinople, Rome avait un intérêt beaucoup plus grand encore à ce que l’isthme fût ouvert, et cependant Rome elle-même avait renoncé à cette entreprise si facile.

Les Grecs d’aujourd’hui ont le sentiment très vif de ce qui leur manque pour se mettre au niveau des nations civilisées. Ils sont tout entiers en ce moment à la construction des routes, des canaux et des chemins de fer. Ils ont certainement raison, car l’Italie du sud, naguère encore plus affligée que la Grèce par le brigandage, a gagné sous le gouvernement du roi Victor-Emmanuel une sécurité qu’elle n’avait jamais connue ; elle la doit à l’énergie montrée par le gouvernement italien, mais celle-ci aurait été impuissante, si des chemins nombreux et des voies rapides n’avaient aidé et comme multiplié son action. Le gouvernement et la nation helléniques étaient fort occupés des travaux publics lorsque le triste événement d’Oropos est venu détourner leur attention vers un mal dont beaucoup de gens se croyaient à jamais délivrés. Maintenant il est avéré que le brigandage peut éclater à l’improviste et au milieu d’une apparente sécurité. La Turquie peut laisser entrer sur le territoire grec des bandes albanaises qui le parcourent en très peu de jours d’un bout à l’autre, qui se dérobent à toutes les poursuites, et se transportent, comme des oiseaux de proie, en quelques heures là où il y a une bonne affaire à réaliser. Or les Grecs savent bien que les travaux publics ne se développeront point dans de telles conditions. Si les voies de communication et surtout les chemins de fer doivent aider à détruire le brigandage, il faut d’abord que celui-ci soit réprimé avec énergie, et que l’état assure aux ingénieurs la sécurité, sans laquelle ils ne peuvent pas même étudier le terrain. C’est au gouvernement grec de rompre ce cercle vicieux en poursuivant à outrance les malfaiteurs et leurs complices.

D’autre part, une fois exécutés, les travaux publics et particulièrement les chemins de fer seront la meilleure arme que l’on puisse opposer à la renaissance du brigandage. Supposons, par exemple, qu’une ligne de chemin de fer aille d’Athènes à la frontière ottomane, près de la Thessalie, et que de là elle envoie un rameau jusqu’à l’Adriatique : elle coupe immédiatement la route aux Vlachopimènes ; nul d’eux ne peut traverser cette ligne sans être vu, car rien n’est plus facile à garder militairement qu’un chemin de fer. Si, comme on a lieu de l’espérer, le sultan fait construire le prolongement de la ligne athénienne à travers la Thessalie et par la vallée de Tempe jusqu’à Salonique, et que de Larissa il dirige à travers le Pinde un chemin atteignant aussi la mer Adriatique à Avlona, cette seconde voie coupe encore le chemin que parcourent chaque année les bergers nomades, et les place sous la main des autorités ottomanes. Enfin du moment que la tranchée du canal de Corinthe sera ouverte et l’isthme occupé par un grand nombre d’ouvriers, le Péloponnèse se trouvera gardé ; les malfaiteurs n’y pourront plus pénétrer que par mer, le long de rivages que le gouvernement hellénique est en état de garder par ses vaisseaux.

Deux ou trois voies rapides suffiraient donc à protéger efficacement le pays contre le fléau sous lequel il menace aujourd’hui de succomber. Si quelque bande se formait dans la contrée ou parvenait à franchir la frontière et les voies ferrées, celles-ci transporteraient aussitôt une multitude de soldats sur la place où il faudrait agir ; le pays se trouvant divisé en compartimens par le réseau des chemins, une bande y serait toujours confinée dans quelque quadrilatère d’où elle ne pourrait plus s’échapper. La confiance revenue, on ne verrait plus des traités entre des particuliers et des chefs de bande, des fermes régulièrement rançonnées, des hameaux envahis et dominés par des malfaiteurs, les cérémonies saintes profanées, des fils ou des frères d’hommes publics baptisant les enfans des bandits, toute la contrée honteuse et terrifiée, et l’Europe indignée.

Le lecteur demandera sans doute s’il y a quelque espoir que ce pays soit un jour accessible, et s’il est vraisemblable qu’on fasse un jour des canaux et des chemins de fer dans cette Grèce qui n’a jamais eu que des sentiers. Je puis répondre à cette question, et je le dois, car le lien le plus étroit la rattache à celle de la destruction du brigandage. Quant au canal de Corinthe, qui doit faire du Péloponnèse une île et assurer à cette riche péninsule la sécurité dont jouissent les îles de la mer Egée, il est concédé à une compagnie française. Les travaux en seraient commencés, si les malheureuses divisions politiques des Grecs avaient permis au gouvernement de convoquer la chambre et de lui demander l’approbation définitive du contrat. Les luttes des partis, dans lesquelles se débattent des intérêts personnels et non des doctrines, retardent tout dans ce pays. La chambre sera nécessairement convoquée cet hiver, on a lieu d’espérer qu’elle résoudra plusieurs questions de travaux publics en même temps qu’elle prendra les mesures nécessaires pour assurer la sécurité. Les choses en effet sont arrivées à un point qu’il est bon que l’on connaisse. Ceux qui forment l’opposition actuelle étaient au pouvoir pendant la triste insurrection de la Crète ; sous une apparence d’intérêt supérieur et de sentiment national, ils ont causé par cette guerre désastreuse tout le mal qu’il était possible de faire à leur pays. Ils l’ont miné dans ses finances, ils lui ont attiré de la part de l’Europe une sévère réprimande. Il se peut que leurs intentions fussent bonnes ; mais le résultat qu’ils ont atteint a été déplorable, et en politique il ne suffit pas de vouloir le bien. Si donc, lorsque la chambre sera réunie, ils faisaient échouer par une coalition coupable contre le gouvernement des projets de travaux qui peuvent sauver leur pays, ils le perdraient une seconde fois.

Espérons que les politiques grecs ne feront pas d’opposition au ministère sur la question des travaux publics, et n’effraieront pas maladroitement les capitaux qui s’offrent à eux. La compagnie française terminera en deux années ce canal de Corinthe, que toute l’antiquité a désiré sans pouvoir l’obtenir. Cela coûtera une quinzaine de millions et en rapportera un ou deux : petite affaire, mais grande par les résultats, car du moment où cette compagnie sera bien assurée de sa propriété, elle aura un intérêt majeur à construire les chemins de fer, et je crois savoir qu’elle se propose en effet d’en ouvrir immédiatement la portion la plus importante. La Grèce alors jouira de l’instrument de civilisation et de sécurité le plus puissant. Le brigand fuit devant le chemin de fer comme la bête du désert ou le sauvage devant l’homme civilisé.

C’est une utopie, dira-t-on ; cette compagnie perdra là ses capitaux, les chemins de fer ne s’achèveront pas, et les bandits resteront. — J’ai déjà, il y a un an, appelé l’attention sur ce point, et je me permettrai de dire que la péninsule hellénique est un des pays de l’Europe les moins connus des Européens. On ne sait pas que si les rivages sont âpres, l’intérieur est fertile et productif, que si Athènes et le Pirée ont ensemble 60,000 habitans, Salonique à elle seule en a plus de 80,000, et qu’entre les deux s’étendent la Béotie, la vallée de Sperchius et la Thessalie, qui comptent parmi les meilleures terres du monde. Il faut aussi considérer que du jour où le canal de Corinthe sera ouvert, il se formera nécessairement dans son voisinage un vaste entrepôt, et que là se chargeront et se déchargeront des trains partant les uns pour la Turquie, le Danube et le nord, les autres pour Trieste, c’est-à-dire pour l’Autriche, la Bavière, la Prusse et même pour la France et l’Angleterre, car nul point de l’Europe n’est plus rapproché du canal de Suez et de l’Orient. Le gouvernement autrichien est décidé à construire la ligne allant de Trieste par la côte à la frontière ottomane ; le gouvernement turc n’a plus besoin qu’on le stimule, le sultan à compris que sa plus grande affaire est celle des routes, et que tout chemin de fer construit sur son territoire est un bienfait pour son empire.

L’avenir de la Grèce, sa prospérité et sa sécurité sont en grande partie entre les mains de ses ministres et des compagnies industrielles de l’Europe. Cet avenir est assuré, si elle a des députés intelligens et dévoués à leur pays. Nous les verrons à l’œuvre l’hiver prochain. La Grèce à cette époque aura fait un grand et louable effort contre le brigandage ; la plupart des bandes auront été dispersées ou anéanties ; on aura terminé peut-être l’enquête et puni des complices, des « nourrisseurs » et des instigateurs de brigands. Cependant les Vlachopimènes seront revenus ; ils seront là, dans leurs montagnes, menaçant les villages et les chemins, irrités des mesures prises contre eux et prêts à se mettre au service des mauvaises passions. Les honnêtes gens de la Grèce savent bien que c’est alors seulement que l’Europe aura le droit de juger définitivement leur pays. La Grèce a montré beaucoup d’intelligence, de caractère et de sagesse à la suite de la condamnation portée contre elle par les cabinets européens lors de l’affaire de Crète. Puisse la tragédie de Marathon produire dans ses affaires intérieures le même revirement que celle de Crète a causé dans sa politique étrangère ! Elle doit maintenant mieux que jamais s’apercevoir que, si la paix avec la Turquie lui est nécessaire pour ses affaires du dehors, une alliance plus intime avec cette puissance lui est imposée par son avenir intérieur, car d’une part une action commune de la Grèce et du sultan est une condition nécessaire de la répression des bandes, de l’autre, si la Grèce veut établir des voies rapides de communication, n’y pas dépenser en vain son argent et attirer chez elle les capitaux étrangers, il faut bien que ces voies se soudent à celles de la Turquie : c’est à ce prix qu’elles deviendront productives.

On voit par là comment la sûreté de la Grèce, sa prospérité future et son progrès en toutes choses sont liés à une question de politique étrangère. Ceux qui du dehors la poussent en sens contraire et ceux qui au dedans écoutent ces pernicieux conseils sont sans contredit ses plus cruels ennemis. Il arrive ensuite que l’opinion se divise sur des questions où elle devrait être unanime, que les intrigues et l’intimidation la déroutent, que l’éducation du peuple ne se fait pas, et que le jour où l’on croit jouir de la sécurité, des malfaiteurs, ménagés même par les hommes au pouvoir, deviennent les maîtres des provinces, s’approchent des villes, traitent d’égal à égal avec les ministres et les ambassadeurs, déjouent l’autorité de la nation et de la loi, et vont jusqu’à prétendre, comme ils l’ont fait, imposer leur volonté « à trois gouvernemens à la fois. » Il serait donc temps que le passé fût mis dans l’oubli, que le palicarisme fût repoussé comme une honte et comme un crime, qu’enfin les hommes capables s’unissent dans un sentiment patriotique et formassent la ligue des honnêtes gens, se donnant pour but d’exclure de la politique les mauvais moyens et de diriger toutes les énergies de la nation vers son amélioration physique et morale. Espérons en l’avenir et comptons sur les leçons du passé.


EMILE BURNOUF.


  1. Voyez la Revue du 15 mai 1869.