Le Budget de la Turquie

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Le budget de la Turquie



l’administrateur. L’un des principaux buts de la charte de Gulhané fut, on le sait, de transformer la vieille administration turque et d’en créer une nouvelle, dans laquelle l’expérience acquise par les nations modernes s’accorda avec le génie particulier des peuples de l’orient. Ce but ne laissait pas d’être difficile à atteindre, l’on en conviendra, si l’on se rappelle quels étaient alors l’épuisement de l’état, l’ignorance de la plupart des fonctionnaires, le mauvais vouloir de la majorité des pachas qui se sentaient menacés dans leur indépendance. La réforme est encore loin d’être achevée. Il était dans la nature des choses qu’elle marchât lentement ; elle a du moins marché d’année en année, les Turcs libéraux aiment à le dire, et on leur doit la justice de le reconnaître avec eux. La charte de Gulhané date de 1839, et, dès 1844, l’œuvre de centralisation commencée par cette charte portait ses premiers fruits. L’armée et la flotte avaient reçu une organisation régulière ; les postes aux lettres fonctionnaient sur les grandes voies de communication ; les lignes de bateaux à vapeur commençaient à relier entre elles les diverses parties de l’empire ; d’heureux résultats venaient sanctionner la mise en vigueur du nouveau système adopté pour les quarantaines ; l’école de médecine de Galata-Séraï, les écoles militaires donnaient des promesses qu’elles ont tenues depuis ; enfin les mœurs s’étaient sensiblement empreintes des pensées de conciliation qui animaient le gouvernement. Prodigieusement irrités naguère contre les chrétiens par la croisade de 1827, tentée au nom du christianisme, les esprits avaient d’abord paru rebelles aux sentimens de tolérance que le gouvernement eût voulu leur inspirer ; mais ils avaient fini par se rendre aux conseils d’une politique attentive à ménager tous les cultes. On avait renoncé à frapper de la peine capitale ceux qui abandonnaient l’islamisme pour embrasser une autre foi ; les exactions et l’arbitraire auparavant exercés sur les chrétiens avaient cessé peu à peu dans les provinces voisines de Constantinople ; enfin, sans renoncer à leur condition de race gouvernante, les Turcs avaient admis les chrétiens à partager avec eux un certain nombre de fonctions publiques, semblables en ce point aux aristocraties qui savent ouvrir leurs rangs au mérite.

Il est heureux que le gouvernement turc trouve ainsi un encouragement dans ta réussite de ce qu’il a lui-même entrepris. S’il a beaucoup fait, il ne lui reste pas moins à faire, et si l’on n’avait confiance dans les intentions et l’énergie des hommes qui le dirigent aujourd’hui, on serait justement inquiet de voir combien de questions graves attendent encore une solution. Les réformes générales restent stériles quand des réformes de détail ne viennent pas les compléter, et dans cette nouvelle voie c’est le système financier qui doit préoccuper le gouvernement turc en première ligne. Les finances, a-t-on dit, sont le nerf de la guerre, elles sont au même titre celui de la paix. Il ne saurait y avoir de justice là où il n’y a pas d’impôt régulièrement établi ; il n’y a pas de moyens d’action là où il n’y a pas d’impôt abondant. La puissance, la prospérité d’un état dépendent sinon exclusivement, au moins principalement des lois de finances, et rien de plus.imparfait que l’organisation des finances dans l’empire ottoman. Ce n’est pas que les vices de cette législation tiennent à de fausses conceptions, à des théories erronées sur les principes du revenu et sur les conditions de la circulation et du crédit ; non, et l’on pourrait dire à l’avantage de la Turquie qu’il n’y a point dans ses lois de vices systématiques ; mais il y a des traditions fâcheuses, des procédés qui tiennent un peu de l’empirisme ; point d’unité, rien de fixe ni de stable, et c’est en quoi la situation des finances turques mérite dès aujourd’hui toute l’attention du divan.

En temps ordinaire, le gouvernement n’aurait point à s’inquiéter de ses revenus, qui pourraient balancer les dépenses. Malheureusement il suffit que la moisson ait trompé les espérances des cultivateurs, il suffit que le produit des denrées soit diminué par quelque mauvaise influence du climat, pour que le budget turc se solde en déficit. Ou bien il sera survenu quelque incident diplomatique de nature à déterminer des mesures de défense ; il aura fallu augmenter le contingent de l’armée, et cette fois encore les dépenses dépasseront infailliblement les recettes. Que serait-ce si, pour les besoins de la réforme, le gouvernement songeait à doter convenablement tous les services qui, comme celui de l’instruction publique, sont encore en souffrance ! Dans l’état actuel de la législation financière de l’empire, les revenus dépendent, on le voit, un peu des caprices du hasard ; ils n’ont point de base certaine. Ils pourraient toutefois s’accroître dans d’énormes proportions, sans gêner les peuples, par le seul effet d’une organisation intelligente. Un rapide examen du budget turc, dont jamais on n’a cherché à embrasser l’ensemble, ne laissera aucun doute, nous le croyons, sur l’importance des avantages que la réforme financière assurerait à l’empire.

Depuis quelques années, les revenus ordinaires de la Turquie ne dépassent point le chiffre de 750 millions de piastres, et ne restent pas au-dessous de 650 millions [1]. Pour expliquer cette variation, il suffit de dire que les principales sources du revenu sont les dîmes prélevées en nature, et les douanes. — Les dépenses, plus faciles à déterminer que les recettes, s’élèvent à 733,400,000 piastres. Les élémens d’un budget turc sont très différens de ceux d’un budget chez les peuples de l’Occident. On en jugera par le relevé des recettes et des dépenses qu’il est d’ailleurs curieux de comparer.

Les dépenses se décomposent de la manière suivante entre les divers services :


Liste civile du sultan 75,000,000 p.
Liste civile de la sultane-mère et des sœurs mariées du sultan 8,400,000
Armée 300,000,000
Marine 3 7,500,000
Matériel de guerre, artillerie, génie, forteresses 30,000,000
Traitement des employés dans tout l’empire et dans toutes les branches de l’administration 195,000,000
Subvention à l’administration des vakoufs pour l’entretien des établissemens qui en dépendent 12,500,000
Service des arrérages des rentes viagères (schims) 6,000,000
Service de l’intérêt à 6 pour 100 des bons du trésor sans échéance fixe, nommés kaymes 9,000,000
Rente viagère payée par le trésor en compensation des anciens fiefs (timars, ziamets, moukatas) aux propriétaires qu’il en a dépossédés 40,000,000

Affaires étrangères, ambassades, consulats 40,000,000
Dotation du trésor appelé kazinéi nafia, pour dépenses d’utilité publique, routes, pavage, encouragemens à l’agriculture, etc 10,000,000
Total 733,400,000 p.

Tel est l’ensemble des dépenses du gouvernement turc ; voici maintenant les sources diverses de son revenu :


Dîmes 220,000,000
Salian (income-taxe) 200,000,000
Haradje, impôt personnel sur les sujets non-musulmans 40,000,000
Douanes 86,000,000
Tribut de l’Égypte 30,000,000
Tribut de la Valachie 2,000,000
Tribut de la Moldavie 1,000,000
Tribut de la Servie 2,000,000
Impôts indirects, patentes timbré ; octrois, péages, revenus des mines et des postes 150,000,000
Total 731,000,000 p.

On connaît ainsi les élémens du budget et les ressources financières de la Turquie : quelles seraient les mesures à prendre pour développer ces ressources, pour établir ce budget sur une base stable et régulière ? Ces mesures se trouvent indiquées par la nature même des obstacles qu’il s’agit de vaincre, et qu’il nous reste à énumérer.

Parmi ces obstacles, il faut compter au premier rang l’existence des vakoufs. On appelle de ce nom tous les biens consacrés aux mosquées et aux fondations religieuses, soit qu’ils proviennent de legs pieux, soit qu’ils aient été confiés aux administrateurs des mosquées par les propriétaires en vertu d’une convention. Les propriétés libres prennent le nom de mulk. On le sait, le désir de contribuer à l’entretien des mosquées n’a pas été l’unique mobile de ces donations ou de ces fidéi-commis. Le but réel du propriétaire a été le plus souvent d’assurer une partie de sa fortune contre les caprices de la tyrannie. Les chances de la réversibilité au profit de la mosquée et la redevance annuelle que le dépositaire lui payait n’étaient pas considérées comme des primes trop fortes, lorsqu’il qu’il s’agissait d’éviter soit une confiscation, soit une vente forcée sur la licitation de créanciers impatiens. Quelle que soit la raison qui ait déterminé les propriétaires à mettre leurs terres aux mains de l’administration des vakoufs, cette administration est le propriétaire nominal des trois quarts des immeubles dans l’empire ottoman. Cependant on n’évalue pas à plus de 20 millions de piastres les revenus annuels de l’administration des vakoufs. Il y a un fait plus étrange : le budget de l’état est obligé de lui fournir 12,500,000 piastres pour l’entretien des mosquées et des établissemens de charité. Cette contradiction apparente s’explique par la modicité des redevances stipulées à l’origine en une monnaie dont le nom n’a pas changé, mais qui avait alors vingt fois sa valeur d’aujourd’hui, par les fraudes ordinaires dans la déclaration du prix des ventes, par les précautions prises pour éviter les cas de réversibilité, enfin par les concessions faites aux pareils pour le rachat des titres, lorsque les cas de réversibilité se présentent.

Sans changer de système, il est évident que des mesures bien entendues pourraient offrir de grands bénéfices au trésor ; mais des résultats bien plus importans seraient obtenus, si l’on parvenait à désintéresser les mosquées et à donner aux tenanciers actuels de nouveaux titres qui les rendraient véritablement propriétaires. Cette réforme est généralement désirée. Il n’est personne qui, pour rentrer en pleine propriété de ses immeubles ainsi engagés, ne donnât volontiers un droit de mutation et ne consentît en outre à payer annuellement au trésor cinquante fois la valeur de la rente due aujourd’hui à la mosquée, tant il est vrai que la propriété en Turquie ne craint plus le retour de la spoliation ni de la violence ! De calcul, fait, en portant à 50 millions de piastres la somme que l’état allouerait aux mosquées en échange des 32 millions qu’elles perçoivent aujourd’hui, et sans taxer le revenu des immeubles à plus de 5 pour 100, le trésor réaliserait un bénéfice de plus de 60 millions de piastres. Par ce seul résultat, on peut juger de l’influence que cette réforme aurait dans la suite : en se généralisant, elle embrasserait toutes les propriétés ; enfin elle deviendrait naturellement le principe d’un impôt foncier qui donnerait plus de sécurité aux finances de l’empire.

L’impôt nommé vergu, autrefois salian, répond à l’income-tax des Anglais ; il varie, suivant les localités, de 10 à 25 pour 100 : c’est une taxe prélevée sur la fortune présumée, immobilière, mobilière ou commerciale ; elle porte indistinctement sur tous les sujets du grand-seigneur, musulmans ou rayas. Les municipalités, qui existent partout en Turquie, sont chargées de la répartition et de la perception ; elles en versent le produit aux agens financiers du gouvernement. Cette intervention des municipalités dans les questions financières est un des principes de leur organisation en Orient ; mais ce principe suppose dans les municipalités des lumières et des vues d’équité que l’on n’y rencontre point toujours. Il en est quelques-unes où l’esprit patriarcal et fraternel des premiers temps s’est conservé : la fortune de chacun, consistant généralement en terres et en bestiaux, est de notoriété publique ; la répartition de l’impôt est facile ; la justice perception s’exécute sans réclamations ni résistance. Dans quelques communes de l’Asie-Mineure, la justice n’est pas aussi scrupuleusement appliquée. Bien que les fonctions municipales soient électives, elles sont trop souvent le prix de l’intrigue et le privilège des hautes influences, d’où il suit que les grandes fortunes ne sont pas toujours celles qui sont frappées des impôts les plus forts : les petites souffrent, et le trésor avec elles. Sans porter atteinte à l’organisation des municipalités, qui ont été, dans les époques d’oppression, la sauvegarde des libertés individuelles, le gouvernement devrait surveiller leurs actes de plus près. Cette intervention ne prêterait plus aujourd’hui, comme autrefois, à la tyrannie, aux exactions, et le gouvernement pourrait se couvrir auprès des municipalités du prétexte très plausible des dégrèvemens qu’il a opérés en leur faveur. Les municipalités n’ait plus à leur charge le logement des gens de guerre et des employés en voyage ; on a supprimé les corvées, qui accablaient trop fréquemment les populations : le gouvernement peut donc, sans trop de scrupule, prétendre à vérifier les travaux des municipalités pour la répartition de l’impôt.

La dîme est, avec le vergu, la branche la plus productive des revenus de la Turquie. Elle se perçoit en nature sur toutes les productions de la terre, fruits ou céréales ; dans la Roumélie, elle atteint de plus les moutons. Il en est de même dans quelques localités de l’Asie-Mineure ; dans les autres, l’immunité se compense par une surcharge d’impôt. Afin d’avoir de l’argent au lieu de produits en nature, le gouvernement recourt à un expédient désastreux, qui est un des vices principaux, de la législation financière de l’empire : il met cet impôt aux enchères, de même que les douanes de plusieurs villes. Les adjudicataires opèrent leurs rentrées au moyen d’agens spéciaux, avec le concours des municipalités et des représentans de l’autorité centrale. On conçoit les inconvéniens de ce système. Tout vicieux qu’il soit, il est néanmoins un progrès ; si l’on se rappelle le temps où l’on voyait les gouverneurs des provinces, fermiers de la dîme et de tous les impôts, user et abuser de leur pouvoir, alors sans contrôle et sans limites, pour pressurer de mille manières les populations.

Depuis quelques années, les principaux fonctionnaires du gouvernement se sont présentés aux enchères et sont devenus adjudicataires, soit en leur nom, soit sous celui de banquiers arméniens (sarrafs). Ces banquiers sont leurs garans auprès du trésor, leurs associés dans les bénéfices ou leurs courtiers pour revendre à profit. On est tenté avec raison de se récrier contre une pareille anomalie. Il faut cependant reconnaître que l’esprit de lucre n’est pas en ce moment le seul mobile qui pousse les fonctionnaires turcs à rechercher les fermes de la dîme ; ils obéissent en même temps à la pensée du gouvernement qui a voulu établir sur ce terrain la concurrence la plus sérieuse : aussi le prix de ces adjudications a-t-il considérablement augmenté, et le gouvernement turc connaît beaucoup mieux aujourd’hui l’étendue de ses ressources. C’est, dans tous les cas, un résultat minime, si on le compare à l’immoralité des spéculations, aux gaspillages que ce système provoque, en un mot aux pertes énormes que font ainsi les populations et le trésor au profit des heureux fermiers de la dîme et des douanes. Aussi bien les inconvéniens de ce système sont sainement appréciés par le gouvernement lui-même. L’affermage, déjà condamné par le hatti-chérilf de Gulhané, vient d’être l’objet de l’attention d’un comité institué pour l’examen des questions de finances. L’avis de ce comité, composé des principaux fonctionnaires de l’empire, a été que les agens du gouvernement ne devaient plus être autorisés à se présenter aux enchères. C’est un pas décisif vers l’abolition complète de ce ruineux système ; souhaitons qu’elle ne se fasse pas long-temps attendre.

La capitation, haradje ou djizié, ne s’étend qu’aux rayas, c’est-à-dire aux sujets non musulmans du grand-seigneur. Tout adulte mâle est soumis au haradje, qui se divise, proportionnellement aux fortunes, en trois classes plus riches paient annuellement 60 piastres, la classe moyenne 30 piastres, les moins aisés 15 seulement. En général, cet impôt est considéré comme une compensation du service militaire, auquel les rayas n’ont point été astreints jusqu’à ce jour. Long-temps le haradje a été perçu par des agens spéciaux qui n’épargnaient aux rayas ni les humiliations gratuites, ni les exactions. Bien que ces abus aient disparu, il vient d’être arrêté que le mode de perception serait changé, en attendant sans doute que le caractère de l’impôt soit lui -même modifié. Désormais les patriarches, chefs des diverses communions chrétiennes, ainsi que le khakam-bachi ou chef des Juifs, seront pour la capitation les intermédiaires entre leurs coreligionnaires et le fisc. Il est difficile de croire que ce nouveau mode de perception soit plus profitable au trésor que l’ancien, à moins que, par un système d’abonnement, l’état ne se fasse garantir une somme fixe. L’impôt paraîtra moins onéreux aux populations : c’est peut-être le seul avantage que l’on puisse attendre de cette innovation.

Nous touchons à un sujet d’un intérêt non moins grand, et qui nous éloigne moins des idées économiques de l’Occident : les douanes. Le système douanier de la Turquie a pour base les traités conclus avec les puissances européennes. En 1838, la Porte négocia simultanément avec la France et l’Angleterre un traité de commerce que l’Angleterre d’abord, et la France peu de temps après, signèrent avec le sultan. D’après ce traité, les marchandises importées en Turquie paient un droit d’entrée de 5 pour 100 qui se décompose ainsi : 3 pour 100 pour le droit d’entrée proprement dit, 2 pour 100 de droit supplémentaire au sortir de la douane en remplacement des anciens droits de circulation à l’intérieur. Les marchandises provenant du sol et de l’industrie de l’empire ottoman sont frappées à l’exportation d’un droit de 12 pour 100, dont 9 pour 100 à l’arrivée des marchandises à l’échelle où elles doivent être embarquées, et 3 pour 100 lors de l’embarquement. Ce droit de 12 pour 100 remplace les droits multiples et sans cesse variables auxquels les marchandises étaient soumises quand le monopole n’interdisait pas absolument l’achat et l’exportation. Frapper de 12 pour 100 l’exportation des produits indigènes, quand l’importation des marchandises étrangères n’est assujettie qu’à un droit de 5 pour 100, a paru à quelques esprits une absurdité ruineuse : cet arrangement semble, en effet, contraire aux principes qui règlent d’habitude les rapports des nations industrielles et commerçantes ; mais, indépendamment des intérêts politiques qui faisaient à la Turquie un devoir de signer ce traité, deux considérations fondamentales peuvent lui servir de justification à ses propres yeux. Elle n’était, elle n’est et ne peut être une puissance industrielle. Puissance agricole, elle n’impose pas la terre ; elle peut donc et doit en imposer les produits. De ce point de vue, c’est l’organisation des douanes qui prête le moins à la critique, et qui par suite est le moins susceptible en elle-même d’améliorations profitables au trésor.

Le gouvernement turc peut toutefois en tirer des revenus très supérieurs à ceux qu’il perçoit aujourd’hui. De quelle manière ? Ce n’est point en cherchant à modifier les conventions commerciales avec les puissances étrangères, c’est en favorisant à la fois la production et la circulation dans le sein de l’empire. Qui doute que, sur ce territoire à la fois si vaste et si fertile, l’agriculture ne pût faire des merveilles avec des voies de communication praticables aux voitures entre toutes grandes villes et dans le voisinage de la mer ? D’autre part, ces mêmes avantages d’un transport plus rapide et moins coûteux ayant pour effet de mettre plus à la portée des populations les objets de commerce Manufacturés à l’étranger, l’importation comme l’exportation recevrait des encouragemens et des développemens nouveaux. Voilà quel serait l’unique moyen d’augmenter les revenus de la douane, et une réforme de ce genre donnerait sans nul doute la plus heureuse impulsion à la fortune des particuliers comme à celle de l’état.

Il nous reste toutefois à tenir compte de difficultés qui sont une entrave déplorable au développement du commerce et au progrès des finances publiques : nous voulons parler du numéraire et de l’énorme différence qui existe entre la valeur intrinsèque de la plus grande partie de la monnaie turque et sa valeur nominale. La nécessité d’arrêter la dépréciation de la piastre a provoqué l’organisation d’un ensemble d’opérations appelé à Constantinople le système du maintien des changes. Il est inutile d’ajouter que l’efficacité de ces mesures importe autant au commerce européen qu’à la Turquie. Il n’y a plus de commerce possible là où un marché à terme, stipulé en piastres, pourrait, par une dépréciation subite non sans exemple, présenter pour le vendeur une perte de 50 pour 100. Admettons que le commerce soit un Protée assez habile pour trouver d’autres moyens d’échange ; il est manifeste que la transition ne s’accomplirait pas sans de grandes catastrophes financières.Quant au gouvernement turc, dans la position où la nature de ses richesses et les traités le placent, il ne pourrait payer les produits de l’Europe avec le numéraire européen qu’en perdant d’un seul coup toute la différence qu’il y a entre la valeur réelle et la valeur nominale de la piastre turque.

Depuis plus d’un siècle, les souverains ottomans, en vue de faire face aux dépenses extraordinaires, avaient adopté l’usage ruineux et immoral de l’altération du titre des monnaies, léguant à leur successeur actuel le châtiment immérité de l’imprévoyant abus de leur toute-puissance. La piastre turque, dans l’origine, correspondait, pour la valeur, au talaris de la reine (5 fr. 20 c.). Depuis sa dernière altération, à l’époque de la guerre contre la Russie en 1828, elle est devenue, sous forme de bechliks ou pièce de 5 piastres, une monnaie d’un titre si réduit, que dans le cas où sa valeur courante serait réglée sur sa valeur réelle, 8 piastres ne feraient pas un franc. Les deux termes extrêmes sont donc la piastre d’avant l’année 1710, valant plus de 5 francs, et la piastre de 1828, qui ne correspond pas à 12 centimes. On évalue à 400 millions de piastres la masse de ces dernières monnaies dans la circulation. Ces pièces avec les billets (kaymés) constituent presque à elles seules le numéraire d’origine turque dans l’empire ottoman. Les autres monnaies courantes en Turquie sont, avec la pièce de 6 piastre (altilik), d’un titre altéré, qui toutefois contient encore 462 millièmes d’argent pur, les pièces d’or anciennes de 20 piastres, les pièces d’or nouvelles de 100 piastres et de 50 piastres, les pièces d’argent nouvelles de 20 piastres, 10 piastres, 5 piastres. 2 piastres, 1 piastre, qui contiennent en or ou en argent une proportion égale à la quantité admise dans la fabrication des monnaies par les gouvernemens européens.

On évalue à environ 200 millions de piastres le chiffre de ces monnaies de bon aloi frappées depuis 1844 ; par malheur, elles se sont peu à peu retirées presque complètement de la circulation, par suite des spéculations auxquelles elles ont donné lieu. À ce numéraire de coin ou d’origine ottomane, il faut ajouter les monnaies étrangères, dont le nombre varie suivant l’élévation ou l’abaissement du prix qu’on leur attribue. Voici le tarif établi en 1844 par le gouvernement turc pour les principales monnaies étrangères sur le marché de Constantinople :


Piastres fortes d’Espagne 22 piastres 32 paras [2]
Talaris d’Autriche, dits de la reine 21 piastres 30 paras
Pièces de 5 francs 21 piastres 10 paras
Carbovanz russes 16 piastres 37 paras
Ducats de Hollande, de Venise et d’Autriche 50 piastres

Par malheur, ce tarif officiel n’a jamais été et est encore moins aujourd’hui la règle des valeurs étrangères. Dans les transactions commerciales, le carboyanz est reçu pour 18 piastres, le ducat pour 52, et ainsi de suite.

Depuis 1828, date de la dernière altération de la piastre, jusqu’en 1834, le change, c’est-à-dire le rapport pratique entre la piastre et la livre sterling, a varié de 60 à 98. Toutefois il n’a pas alors dépassé ce chiffre, bien qu’en raison de la valeur intrinsèque, des pièces de 5 piastres la pièce d’or anglaise eût une valeur réelle de 225 piastres. On conçoit quelles fluctuations désastreuses résultaient de là pour le commerce européen en Turquie.

En 1834, lorsque la Turquie reçut de la Grèce, pour prix de cessions de territoire, la somme de 18 millions de piastres, on conçut l’idée d’une opération de banque destinée à prévenir de plus grands désastres. Cette opération consistait à fournir aux négocians établis en Turquie tout le papier qui leur était nécessaire pour faire leurs retours à Marseille, Vienne, Paris et Londres. On réussit en effet à maintenir le change à 98 un quart pour la livre sterling, et cela durant deux années environ. Après de nouvelles fluctuations, on le vit cependant s’élever jusqu’à 127 et demi. Aussi, en 1843, le divan remit-il en vigueur le système du maintien des changes combiné avec l’émission progressive d’un numéraire de bon aloi en remplacement des monnaies altérées, que l’on devait démonétiser jusqu’à concurrence de 7 millions et demi par an. Les opérations commencées alors n’ont plus été interrompues ; seulement on a bientôt renoncé à la démonétisation des bechliks.

Cette fois, on avait pris pour base la valeur réelle de l’ancienne pièce d’or de 20 piastres, et l’on avait fixé à 110 le rapport de la piastre à la livre sterling. En même temps, une ordonnance impériale vint interdire la circulation de toutes les monnaies étrangères et de toutes les anciennes monnaies ottomanes qui prêtaient à la spéculation. Celles-ci étaient reçues et changées à l’hôtel des monnaies ; quant aux monnaies étrangères, l’échange restait facultatif dans les transactions entre Européens ; il était interdit aux sujets du grand-seigneur de les recevoir en paiement. Ces résolutions, notifiées à toutes les ambassades et mises en pratique, ne motivèrent point de réclamations sérieuses. Tous les agens financiers avaient à leur disposition les fonds nécessaires pour opérer les échanges ; mais on n’y pourvut pas toujours avec l’exactitude du premier moment : la surveillance de l’administration se relâcha. L’abusa reparu dans des proportions et avec des conséquences telles qu’une commotion politique en Europe eût pu à la fin amener une crise financière désastreuse pour la Turquie.

Voici quelles sont, dans la situation présente, les conséquences du cours abusif des monnaies étrangères. Constantinople n’est pas seulement le principal entrepôt du commerce de la Turquie ; c’est en même temps le point par où passent toutes les denrées coloniales et les objets de commerce destinés à la Perse et aux états de l’Asie occidentale. Les étoffes et les produits de fabrique anglaise pénètrent également par le moyen d’une contrebande très active et très étendue dans les provinces du Caucase et jusqu’au sein de la Russie. Toutes ces marchandises sont payées en carbovanz russes. Toutes les fois que cette pièce de monnaie russe obtient à Constantinople un cours plus élevé que la valeur réelle, on l’y voit affluer. Qu’arrive-t-il ? C’est que le gouvernement turc en est réduit à faire, en Europe, le retour en papier des marchandises fournies par contrebande à la Perse, aux états limitrophes, à la Russie. Le commerce d’Odessa et de toute la Russie méridionale, profitant de cette valeur exagérée de la monnaie étrangère en Turquie, se sert alors de la banque de Constantinople pour faire passer des fonds en Europe. Des spéculations s’organisent pour acheter des piastres avec des carbovanz, et pour demander, des piastres à la main, des mandats à la banque. C’est ainsi que les traites fournies par cette banque se sont élevées dans les derniers temps à la somme annuelle de plus de 400 millions de piastres. Les exportations de la Turquie lui procurent sans doute des valeurs avec lesquelles elle couvre ses correspondans de Londres ; mais ces valeurs sont loin d’être suffisantes, bien qu’il soit constant que, dans les bonnes années, les exportations balancent l’importation. On comprend les raisons de cette insuffisance. Le montant des traites que le gouvernement turc doit fournir au commerce, au lieu de n’être que la différence entre l’importation et l’exportation de la Turquie, s’augmente de tout ce que la Perse et une partie de la Russie doivent aux négocians de l’Occident. La banque de Constantinople est donc, depuis quelque temps, obligée de couvrir ses correspondans par l’envoi de numéraire qu’elle surpaie. De là la disparition de presque toutes les monnaies nouvelles d’or et d’argent. En 1848, année d’ailleurs déplorable pour le commerce de toute l’Europe, la perte a été de 14 millions de piastres. C’est là une situation intolérable qui pèse tristement sur les conditions du budget, et de tous les vices du système financier de la Turquie, c’est peut-être celui qui exige les remèdes les plus énergiques et les plus prompts. Hâtons-nous de dire que le divan n’a point d’illusion à cet égard, et qu’une réforme du numéraire plus radicale que les précédentes est dès à présent dans ses intentions. Le reproche qu’il aura encouru, ce sera seulement d’avoir trop tardé.

Puissent donc les ministres actuels du sultan mettre à profit le calme qui règne aujourd’hui dans toutes les provinces de la Turquie ! Il ne s’agit plus seulement de montrer des sentimens d’équité et de tolérance ; il est temps de faire entrer la justice dans l’organisation des finances, de condescendre à pratiquer modestement l’économie politique. Il faut accroître dans une proportion considérable le mouvement de la propriété et du commerce, pour augmenter d’autant les revenus de l’état. Le budget de l’année courante présente un déficit d’environ 110 millions de piastres ; d’autre part, les routes à ouvrir, l’instruction publique, le service des mines, des eaux et forêts, l’entretien des forteresses, exigent des dotations spéciales qui ne figurent point au budget. Ces dotations ne peuvent pas être portées à moins de 100 millions de piastres ; c’est donc une somme de 210 millions que la Turquie doit dès à présent chercher dans de nouvelles ressources. Ces ressources, le divan peut les demander soit à une nouvelle émission de papier-monnaie à 6 pour 100, soit à l’emprunt, soit enfin à des réformes qui élèveraient tout d’un coup d’une manière sensible le produit des dîmes, et faciliteraient l’établissement d’un impôt foncier par la transformation des vakoufs en terres libres. Si l’on préfère le moyen le plus honorable et le plus hardi ; il n’y a point à hésiter, c’est celui des réformes d’ailleurs ceux qui ont vu de près le gaspillage que produit nécessairement le système actuel ne craignent pas d’affirmer qu’elles suffiraient à rétablir avant trois ans l’équilibre des recettes et des dépenses.

Les entraves que le parti de la réforme peut encore aujourd’hui rencontrer dans les mauvaises dispositions de ses adversaires sont nombreuses sans doute, en dépit des améliorations déjà accomplies ; mais ces améliorations, dont chacun peut dès à présent apprécier le caractère, ont été gênées en leur temps par des obstacles bien autrement redoutables. Depuis le jour sanglant où le sultan Mahmoud rendit possible l’institution d’une nouvelle armée régulière, par l’extermination d’une milice indisciplinée, jusqu’au jour plus calme de la proclamation du hatti-chérif de Gulhané, qui a inauguré la tolérance, l’empire ottoman a passé par les plus terribles vicissitudes ; il a été éprouvé par toutes les calamités. Et cependant c’est au milieu même de cette succession de guerres civiles et de guerres étrangères, toutes également malheureuses, que la pensée de la réforme a grandi : tout était à tenter, tout était obstacle, et combien de raisons alors de douter du succès ! Au dehors l’Europe indifférente ou hostile, au dedans les populations chrétiennes surexcitées par l’exemple de la Grèce et de l’Égypte, enfin une complète anarchie administrative avec des fonctionnaires malveillans et ignorans, tel était le spectacle que le divan avait devant les yeux. Chacun prédisait la ruine prochaine de l’empire turc, tant le mal semblait irréparable ! Le gouvernement du sultan n’a pas reculé devant sa tâche, et s’il n’a pas réussi en toutes choses au gré de ses voeux, il a obtenu du moins des résultats dont les populations lui tiennent compte, et qui lui ont rendu à lui-même plus d’énergie et de vigueur. Le bien qui est accompli est une aide, un encouragement pour ce qui reste à entreprendre. La tâche, quoique laborieuse encore, est devenue plus facile qu’aux premiers temps de la réforme. Les hommes qui ont pris, avec le sultan Mahmoud et son jeune successeur, l’initiative des innovations ont trop de patriotisme pour s’arrêter à moitié chemin.


BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

YO SAN FI-ROK, OU L’ART D’ELEVER LES VERS A SOIE AU JAPON [3]. — Cet intéressant ouvrage parait augmenté d’un commentaire de M. Mathieu Bonafous, l’un de nos agronomes les plus éminens, les plus érudits, et dont les studieuses recherches ont déjà contribué puissamment, à diverses époques, aux développemens de l’industrie de la soie : c’est la traduction exacte d’un livre japonais, le premier qui ait passé tout entier, dans notre langue. Le traducteur est le docteur Hoffmann, de Leyde, interprète du roi des Pays-Bas, le seul orientaliste d’Europe qui possède complètement la langue japonaise. M. M. Bonafous a enrichi le travail du docteur Hoffmann de notes destinées à comparer les connaissances de l’Orient sur ce sujet avec celles que possèdent aujourd’hui les peuples occidentaux. « Mises ainsi en parallèle avec les nôtres, ces pratiques séculaires, dit M. Bonafous, marqueront l’intervalle qui sépare l’Asie de l’Europe dans l’industrie sérigène, et ce livre, avec ses mythes, ses légendes, jetés à travers d’utiles préceptes, éclairera les esprits curieux d’étudier l’origine, les phases et les progrès d’une industrie désormais associée à la marche active de notre civilisation. » Les développemens immenses qu’avait reçus en Europe cette industrie laissaient douter, en effet, que nous eussions beaucoup à apprendre à ce sujet des nations asiatiques, lorsqu’en 1837 un célèbre sinologue, M. Stanislas Julien, fut appelé par le gouvernement français à faire un résumé des principaux traités chinois sur cette matière. Ce travail révéla une foule de détails mystérieux ou imparfaitement connus, relatifs à un art contemporain des âges primitifs du Céleste-Empire ; il fit connaître des méthodes, des pratiques sanctionnées par quarante siècles d’expérience, qui excitèrent partout une heureuse émulation, et permirent à l’industrie séricole en Europe de rivaliser sans désavantage avec celle des contrées dans lesquelles cet art a pris naissance, et dont un insecte au fil d’or constitue aujourd’hui la principale richesse.

Cependant la Chine n’est pas seule à posséder, avec l’Inde et la Perse, des procédés dignes d’être étudiés par ceux qui se livrent en Europe à la culture de la soie. À quelque distance de la côte orientale de l’empire du Milieu existe une vaste contrée où cette culture n’est ni moins prospère ni moins honorée. Peuplée de quarante millions d’habitans aussi civilisés et doués de plus d’intelligence que toutes les nations asiatiques qui les environnent, cette contrée est le Japon, le Ji-pen des Chinois. Isolé au sein des mers et gouverné, depuis deux mille ans, par des lois d’intolérance et de haine envers les étrangers, l’archipel japonais s’est déclaré, il y a deux siècles, inaccessible à toutes les nations européennes, les Hollandais exceptés. Ceux-ci, de même que les Coréens et les Chinois, dépossédés de leurs voiles et de leurs armes, vivent comme des prisonniers d’état dans une île dépendante de la ville de Nangasaki, la petite île de Dezima, où ils ne voient que des interprètes japonais, obligés par un serment solennel de garder le silence sur les affaires du pays. Depuis Marco Polo, le premier navigateur qui, dès le milieu du XIIIe siècle, signala l’archipel du Japon que Mendez Pinto reconnut trois siècles plus tard, quelques missionnaires et deux médecins naturalistes ; Koempfer et Thunberg, au XVIIe et au XVIIIe siècles, soulevèrent un coin du voile qui dérobait ces îles à la curiosité universelle. Isaac Titsing, directeur du commerce hollandais à Nangasaki, durant un séjour de quatorze années, y recueillit les notions les plus exactes et les plus secrètes qu’il fût possible à un étranger d’acquérir. Malheureusement, sa mort, survenue à Paris en 1812, ne permit pas de publier ces précieux documens. Les compagnons de Krusenstern, dans son voyage autour du monde, et quelques membres du comptoir hollandais de Dezima, ont eu des rapports trop difficiles avec le Japon pour que l’on puisse tirer de leurs écrits des révélations importantes. On attend mieux d’une publication que prépare M. de Siebold, savant allemand, chargé par le gouvernement colonial de Batavia de réunir tout ce qu’il est possible de se procurer sur l’histoire sociale, physique et naturelle de l’archipel japonais. M. de Siebold est, de tous les voyageurs, celui qui jusqu’à ce jour a exploré avec le plus de succès ces îles inhospitalières. Le jardin botanique qu’il a créé dans file de Dezima, ses voyages à la cour impériale de Yédo, ses liaisons avec les astronomes, les géographes, les médecins les plus renommés du pays, ont dû mettre ce docte et hardi naturaliste à même de s’approprier, durant le séjour qu’il fit au Japon de 1823 à 1830, tous les élémens nécessaires au travail qu’il publie en langue allemande sous ce titre Nippon.

Depuis cette époque, les événemens politiques qui ont ouvert les abords du Céleste-Empire donnèrent à croire que les Japonais en viendraient à modifier leurs lois contre les étrangers, et qu’ils laisseraient la civilisation occidentale pénétrer dans leur territoire sous la forme du commerce et de l’industrie. Le roi de Hollande, voulant faire abroger ces lois sévères, traça à l’empereur du Japon le tableau des événemens inattendus qui ont forcé la Chine à multiplier, malgré elle, ses points de contact avec toutes les nations de la terre. Le monarque concluait de ce nouvel état de choses que le Japon, dans l’impossibilité, par son voisinage de Hong-Kong et de Chusan, d’échapper au même sort, devait prévenir une crise prochaine par des concessions capables de satisfaire les Européens. D’aussi graves remontrances, le vœu manifeste des insulaires de communiquer librement avec le reste du genre humain, leur nature plus pacifique que celle des Chinois, le vif intérêt que les autorités japonaises semblent porter aujourd’hui au progrès intellectuel ainsi qu’au mouvement politique des nations de l’Occident, le soin que ces autorités prennent d’entretenir à Nangasaki un bureau de linguistes chargée de traduire dans la langue nationale l’histoire des découvertes les plus récentes dans les sciences, les arts et l’industrie, tout semblait présager l’ouverture d’une ère nouvelle et des relations suivies entre l’Europe et le pays le plus reculé de l’Asie orientale. Néanmoins, deux années après avoir reçu les sérieuses exhortations qui lui étaient faites, l’empereur du Japon fit une réponse toute contraire à celle qu’on attendait de lui. « J’ai suivi avec attention, écrivit le potentat asiatique au monarque néerlandais, son fidèle allié, les événemens qui ont amené une réforme fondamentale dans la politique de l’empire chinois, et ces événemens mêmes, sur lesquels s’appuient les conseils que vous m’adressez, sont pour moi la preuve la plus claire u’un royaume ne peut jouir d’une paix durable que par l’exclusion rigoureuse de tous les étrangers. Si la Chine n’avait jamais permis aux Anglais de s’établir sur une vaste échelle à Canton et d’y prendre racine, les querelles qui ont causé la guerre n’auraient pas eu lieu, ou les Anglais se seraient trouvés si faibles qu’ils auraient succombé dans une lutte inégale ; mais, dès l’instant qu’on s’est laissé entamer sur un point, on est devenu plus vulnérable sur les autres. Ce raisonnement a été fait par mon trisaïeul lorsqu’il s’est agi de vous accorder la faculté de commercer avec le japon, et, sans les témoignages d’amitié sincère que vous avez souvent donnés à notre pays, il est certain que vous auriez été exclus comme l’ont été toutes les nations de l’Occident… L’avenir vous prouvera que notre politique est plus sage que celle de l’empire chinois. »

Plusieurs fois les Anglais, qui, en 1613, avaient eu un comptoir à Firando, essayèrent de renouer des liaisons de commerce avec le Japon, mais toujours inutilement. Leur démarches, fréquemment renouvelées eurent le même sort que celles que les Portugais, les Espagnols, les Russes, les Danois et les États-Unis d’Amérique firent, à diverses reprises, pour pénétrer ou se maintenir dans l’archipel japonais. L’histoire dira comment, en 1846, l’expédition dirigée par le contre-amiral Cécille jugea nécessaire de s’éloigner de la baie de Nangasaki un jour et deux nuits après y avoir jeté l’ancre. Depuis le funeste voyage de Lapérouse, jamais le pavillon français ne s’était montré dans les mers du Japon. De tels faits ne montrent-ils pas le puissant intérêt que peut avoir l’Europe à se procurer tous les documens capables de l’initier aux arts, aux lettres, à l’industrie, aux mœurs d’un pays dont la civilisation est réellement très avancée sous plusieurs rapports ? Et puisque, séparé du reste du monde par les mers dangereuses qui, baignent ses rives et par les lois immuables qui en défendent l’entrée, l’empire du Japon veut à tout prix perpétuer son système d’isolement, ne semble-t-il pas autoriser, par cela même, toutes les tentatives qui ont pour but de percer l’obscurité qui l’enveloppe et de lui ravir sans scrupule tout ce qui peut servir à nous éclairer sur les diverses branches de son savoir ? C’est ainsi que M. de Siebold, à la suite de sa mission scientifique au Japon, est parvenu à enrichir la bibliothèque sino-japonaise du roi des Pays-Bas du livre classique sur l’industrie sérigène du Japon, écrit au commencemen.t de ce siècle par Ouekaki-Morikouni, et dont M. Mathieu Bonafous vient de publier la traduction sous le titre de Yo-san-fi-rok.

Les préceptes que renferme ce livre résument ce que la réflexion, l’étude et l’expérience d’un grand nombre de siècles avaient lentement amassé. Ces détails sont souvent présentés sous la forme d’allégories, de paraboles, de légendes qui leur donne une physionomie toute particulière et plus saisissante. Ils se lient d’ailleurs avec des notions historiques entièrement neuves qui se rapportent à l’origine de cette industrie à la Chine et au Japon. D’après les données précises du Nippon-ki, où sont consignées les annales les plus anciennes de l’empire japonais, ce serait à des émigrans du continent asiatique, c’est-à-dire de la Chine et de la péninsule coréenne, que le Japon dut ses premières connaissances sur l’art d’élever les vers à soie. Vers l’an 289 de notre ère, deux chefs de famille ; arrivés de la Chine avec une suite de dix-sept personnes, se réfugièrent au Japon, où ils jetèrent les fondemens d’une tribu sino-japonaise. Quelques années après, ils retournèrent en Chine et en ramenèrent quatre jeunes filles ; dont deux couturières et deux tisseuses : L’une de celles-ci savait fabriquer les étoffes de soie unie et l’autre les étoffes brochées. Ainsi l’époque de l’introduction du ver à soie au Japon n’aurait précédé que de deux siècles environ celle à laquelle deux moines de l’ordre grec de Saint-Basile apportèrent cet insecte en Europe sous le règne de Justinien ; mais c’est seulement au Vie siècle que le prince Sjo-tok-daï-si, pour soulager le peuple dans un moment de détresse, lui enseigna l’art d’élever les vers à soie qui, dès lors, devint une branche importante de l’industrie japonaise.

Les préceptes que ce prince établit à ce sujet forment, avec ceux de Tsin-yang-tsiouen, le code général de cette industrie, et les connaissances modernes y ont ajouté peu de chose. Tout ce qui regarde le choix de la graine, l’éclosion de l’insecte, le soin de sa nourriture, le temps des mues ou des repos, le transport des vers sur les claies est l’objet de règlemens minutieux. Toutes les opérations suivantes s’exécutent au milieu des jeux et des chants. C’est pendant cette période, et ordinairement au mois d’avril, que l’empereur célèbre la fête nommée Ta-lao, fait des offrandes de cocons dans la salle des ancêtres et ordonne le commencement du dévidage. L’impératrice elle-même dévide le premier fil, noble exemple qu’elle donne aux dames de sa cour et à toutes le femmes, de même qu’à la fin de l’hiver, elle plante un pied de mûrier de ses propres mains, et que l’empereur, conduisant la charrue, ouvre solennellement le premier sillon.

Les Chinois font remonter chez eux l’usage de la soie au temps de Fo-hi, leur premier souverain ; mais Fo-hi, né de l’union d’une vierge avec l’arc-en-ciel, paraît être un mythe plutôt qu’une réalité historique. Les sectateurs du culte des génies rapportent cette origine à une époque non moins reculée. Les mythes qui s’y rattachent donnent à cette industrie une consécration religieuse qui solennise et protége ses progrès. D’après ces traditions, ce fut l’épouse de l’empereur Hoang-ti qui introduisit la culture de la soie parmi les tribus agricoles de la Chine. La postérité reconnaissante plaça l’impératrice Si-ling-chi au rang des divinités du Céleste-Empire, sous le nom d’Esprit des mûriers et des vers à soie ; elle l’honora comme le génie tutélaire de cette industrie et lui assigna une place au ciel dans une constellation connue sous le nom de Tchân-fang (la maison des vers à soie), et représentée par quatre étoiles que les Chinois appellent Tienssé. Selon les traditions japonaises, la petite-fille de l’Esprit du feu, la créatrice de tout ce qui sert à la nourriture, engendra les vers à soie de ses sourcils, et le fils de l’Esprit du feu enseigna aux hommes l’art de les élever. On célèbre la fête de ces génies tutélaires de l’industrie de la soie l’un des premiers jours du cycle sexagénaire. Après la purification de la maison, on place la table vers le nord-est et on l’orne de branches de mûrier. On fait alors des offrandes de gâteaux, de cocons sur des feuilles de mûrier, et enfin des libations. Les peuples du Japon célèbrent cette fête le septième jour du septième mois de l’année. Les femmes et les jeunes filles se rassemblent à la lueur des étoiles ; elles étendent des fils de soie de diverses couleurs, font des offrandes de gourdes, de calebasses ou autres fruits pareils, et prient pour obtenir du ciel la dextérité nécessaire au tissage. Si, pendant la nuit, une araignée descend sur leurs offrandes, cet événement présage que leurs vœux seront exaucés.

L’ouvrage publié par M. Bonafous a, on le voit, un double intérêt scientifique et poétique. Le Yo-san-fi-rok est imprimé avec luxe et orné de cinquante planches gravées d’après les dessins originaux. C’est un nouvel exemple du zèle désintéressé qui distingue l’éditeur du Yo-san-fi-rok, et dont il a déjà fait preuve dans plusieurs publications analogues, non moins dignes de l’intérêt des savans que du suffrage des gens de goût.
P.-A. C.


  1. La piastre turque représente aujourd’hui 0,23 centimes environ.
  2. Il y a quarante paras dans la piastre.
  3. Un vol. in-8°, Paris, chez Mme Bouchard-Huzard, 7, rue de l’Eperon ; Turin, chez Bocca.