Le Buisson ardent/I, 7

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Paul Ollendorff (Tome 2p. 44-60).
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Première Partie — 7


La pièce sociale était double. Celle que jouaient les intellectuels était la comédie dans la comédie : le peuple ne l’écoutait guère. La vraie pièce était la sienne. Il n’était pas facile de la suivre ; lui-même n’arrivait pas très bien à s’y reconnaître. Elle n’en avait que plus d’imprévu.

Ce n’était pas qu’on n’y parlât beaucoup plus qu’on n’agissait. Bourgeois ou peuple, tout Français est grand mangeur de parole, autant que de pain. Mais tous ne mangent pas le même pain. Il y a une parole de luxe pour les palais délicats, et une plus nourrissante pour les gueules affamées. Si les mots sont les mêmes, ils ne sont pas pétris de la même façon ; la saveur et l’odeur, le sens, est différent.

La première fois qu’Olivier, assistant à une réunion populaire, goûta de ce pain-là, il manqua d’appétit ; les morceaux lui restèrent dans la gorge. Il était écœuré par la platitude des pensées, la lourdeur incolore et barbare de l’expression, les généralités vagues, la logique enfantine, cette mayonnaise mal battue d’abstractions et de faits sans liaison. L’impropriété et l’incorrection du langage n’étaient pas compensées par la verve et la verdeur du parler populaire. C’était un vocabulaire de journal, des nippes défraîchies, ramassées au décrochez-moi-ça de la rhétorique bourgeoise. Olivier s’étonnait surtout du manque de simplicité. Il oubliait que la simplicité littéraire n’est pas chose naturelle, mais acquise : c’est la conquête d’une élite. Le peuple des villes ne peut pas être simple ; il va toujours chercher, de préférence, les expressions alambiquées. Olivier ne comprenait pas l’action que ces phrases ampoulées pouvaient avoir sur l’auditoire. Il n’en possédait pas la clef. On nomme langues étrangères celles d’une autre race, et l’on ne se doute pas que, dans une même race, il y a presque autant de langues que de milieux sociaux. Ce n’est que pour une élite restreinte que les mots ont leur sens traditionnel et séculaire ; pour les autres, ils ne représentent rien de plus que leurs propres expériences et celles de leur groupe. Tels de ces mots usés pour l’élite et méprisés par elle sont comme une maison vide, où, depuis son départ, se sont installées des énergies nouvelles et des passions qui frémissent. Si vous voulez connaître l’hôte, entrez dans la maison.

C’était ce que faisait Christophe.


Il avait été mis en rapports avec ces ouvriers par un voisin, employé aux chemins de fer de l’État. Un homme de quarante-cinq ans, petit, vieilli avant l’âge, le crâne tristement déplumé, les yeux enfoncés dans l’orbite, les joues creuses, le nez proéminent, gros et recourbé, la bouche intelligente, les oreilles déformées aux lobes cassés : des traits de dégénéré. Il se nommait Alcide Gautier. Il n’était pas du peuple, mais de la moyenne bourgeoisie. D’une bonne famille qui avait dépensé à l’éducation du fils unique tout son petit avoir et qui même n’avait pu, faute de ressources, lui permettre de la poursuivre jusqu’au bout. Il avait obtenu, très jeune, dans une administration de l’État, un de ces postes qui semblent à la bourgeoisie pauvre le port, et qui sont la mort, — la mort vivante. Une fois entré là, il n’avait plus eu la possibilité d’en sortir. Il avait commis la faute — (c’en est une dans la société moderne) — de faire un mariage d’amour avec une jolie ouvrière, dont la vulgarité foncière n’avait pas tardé à s’épanouir. Elle lui avait donné trois enfants. Il fallait faire vivre ce monde. Cet homme, qui était intelligent et qui aspirait, de toutes ses forces, à compléter son instruction, se trouvait ligoté par la misère. Il sentait en lui des puissances latentes, que les difficultés de sa vie étouffaient ; il ne pouvait en prendre son parti. Il n’était jamais seul. Employé à la comptabilité, il passait ses journées à des besognes mécaniques, dans une pièce qui lui était commune avec d’autres collègues, vulgaires et bavards ; ils parlaient de choses ineptes, se vengeaient de l’absurdité de leur existence en médisant des chefs, et se moquaient de lui, à cause de ses visées intellectuelles, qu’il n’avait pas eu la sagesse de leur cacher. Quand il rentrait chez lui, il trouvait un logis sans grâce et mal odorant, une femme bruyante et commune, qui ne le comprenait pas et qui le traitait de feignant ou de fou. Ses enfants ne lui ressemblaient en rien, ressemblaient à la mère. Était-ce juste, tout cela ? Était-ce juste ? Tant de mécomptes, de souffrances, la gêne perpétuelle, le métier qui le tenait, du matin au soir, l’impossibilité de trouver jamais une heure de recueillement, une heure de silence, l’avaient jeté dans un état d’épuisement et d’irritation neurasthénique. Pour oublier, il avait recours, depuis peu, comme bien d’autres, à la boisson qui achevait de le détruire. — Christophe, qui avait lié connaissance avec lui, fut frappé du tragique de cette destinée : une nature incomplète, sans culture suffisante et sans goût artistique, mais faite pour de grandes choses, et que la malchance écrasait. Gautier s’était aussitôt accroché à Christophe, ainsi que font les faibles qui se noient, lorsque leur main rencontre le bras d’un bon nageur. Il avait pour Christophe un mélange de sympathie et d’envie. Il l’entraîna dans des réunions populaires et lui fit voir quelques chefs du parti syndicaliste, auquel il ne s’unissait que par rancune contre la société. Car il était un aristocrate manqué. Il souffrait amèrement d’être mêlé au peuple.

Christophe, beaucoup plus peuple que lui, — d’autant plus qu’il n’était pas forcé de l’être, — prit plaisir à ces meetings. Les discours l’amusaient. Il ne partageait pas les répugnances d’Olivier ; il était peu sensible aux ridicules du langage. Pour lui, un bavard en valait un autre. Il affectait un mépris général de l’éloquence. Mais sans se donner la peine de bien comprendre cette rhétorique, il en ressentait la musique au travers de celui qui parlait et de ceux qui écoutaient. Le pouvoir de celui-là se centuplait de ses résonances dans ceux-ci. D’abord Christophe ne prit garde qu’au premier ; et il eut la curiosité de connaître quelques-uns des parleurs.

Celui qui avait le plus d’action sur la foule était Casimir Joussier, — un petit homme brun et blême, de trente à trente-cinq ans, figure de Mongol, maigre, souffreteux, les yeux ardents et froids, les cheveux rares, la barbe en pointe. Son pouvoir tenait moins à sa mimique, qui était pauvre, saccadée, rarement d’accord avec la parole, — il tenait moins à sa parole, qui était rauque et sifflante, avec des aspirations emphatiques, — qu’à sa personne même, à la violence de certitude et de volonté qui en émanait. Il ne semblait pas permettre qu’on pût penser autrement que lui ; et comme ce qu’il pensait était ce que son public désirait penser, ils n’avaient pas de difficulté à s’entendre. Il leur répétait trois fois, quatre fois, dix fois, les choses qu’ils attendaient ; il ne se lassait pas de frapper sur le même clou, avec une ténacité enragée ; et tout son public frappait, frappait, entraîné par l’exemple, frappait jusqu’à ce que le clou s’incrustât dans la chair. — À cette emprise personnelle s’ajoutait la confiance qu’inspirait son passé, le prestige de multiples condamnations, largement méritées par des articles violents. Il respirait une énergie indomptable ; mais qui savait regarder démêlait, au fond, une grande fatigue accumulée, le dégoût de tant d’efforts, et une colère contre sa destinée. Il était de ces hommes qui dépensent, chaque jour, plus que leur revenu de vie. Depuis l’enfance, il s’usait au travail et à la misère. Il avait fait tous les métiers : ouvrier verrier, plombier, typographe ; sa santé était ruinée ; la phtisie le minait ; elle le faisait tomber dans des accès de découragement amer, de désespoir muet, pour sa cause et pour lui ; d’autres fois, elle l’exaltait. Il était un composé de violence calculée et de violence maladive, de politique et d’emportement. Il s’était instruit, tant bien que mal ; il savait très bien certaines choses, de science, de sociologie, de ses divers métiers ; il savait très mal beaucoup d’autres ; et il était aussi sûr des unes que des autres ; il avait des utopies, des idées justes, des ignorances, un esprit pratique, des préjugés, de l’expérience, une haine soupçonneuse pour la société bourgeoise. Cela ne l’empêcha point d’accueillir bien Christophe. Son orgueil était flatté de se voir recherché par un artiste connu. Il était de la race des chefs, et, quoi qu’il fît, cassant pour les simples ouvriers. Bien qu’il voulût, de bonne foi, l’égalité parfaite, il la réalisait plus facilement avec ceux qui étaient au-dessus de lui qu’avec ceux qui étaient au-dessous.

Christophe rencontra d’autres chefs du mouvement ouvrier. Il n’y avait pas grande sympathie entre eux. Si la lutte commune faisait — difficilement — l’unité d’action, elle était loin de faire l’unité de cœur. On voyait à quelle réalité tout extérieure et passagère correspondait la distinction de classes. Les vieux antagonismes étaient seulement ajournés et masqués ; mais ils subsistaient tous. On retrouvait là les hommes du Nord et ceux du Midi, avec leur dédain foncier les uns pour les autres. Les métiers jalousaient mutuellement leurs salaires, et se regardaient entre eux, avec le sentiment non déguisé, chacun, qu’il était supérieur aux autres. Mais la grande différence était — sera toujours — celle des tempéraments. Les renards et les loups et le bétail cornu, les bêtes aux dents aiguës et celles aux quatre estomacs, celles qui sont faites pour manger et celles qui sont faites pour être mangées, se flairaient en passant dans le troupeau que le hasard de classe et l’intérêt commun avaient groupé ; et ils se reconnaissaient ; et leur poil se hérissait.

Christophe prit quelquefois ses repas dans un petit restaurant-crèmerie, tenu par un ancien collègue de Gautier, Simon, employé des chemins de fer, révoqué pour faits de grève. La maison était fréquentée par les syndicalistes. Ils étaient cinq ou six, dans une salle du fond, qui donnait sur une cour intérieure, étroite et mal éclairée, d’où montait éperdument le chant intarissable de deux canaris en cage vers la lumière. Joussier venait avec sa maîtresse, la belle Berthe, une fille robuste et coquette, teint pâle, casque pourpre, les yeux égarés et rieurs. Elle traînait à ses jupes un joli garçon, bellâtre, intelligent et poseur, Léopold Graillot, ouvrier mécanicien : il était l’esthète de la bande. Tout en se disant anarchiste, et l’un des plus violents contre la bourgeoisie, il avait l’âme du pire bourgeois. Chaque matin, depuis des années, il absorbait les nouvelles érotiques et décadentes des journaux littéraires à un sou. Ces lectures lui avaient façonné une étrange caboche. Un raffinement cérébral dans ses imaginations du plaisir s’amalgamait chez lui à un manque absolu de délicatesse physique, à son indifférence à la propreté, à la grossièreté relative de sa vie. Il avait pris goût à ce petit verre d’alcool frelaté — alcool intellectuel du luxe, malsaines excitations des riches malsains. Ne pouvant avoir leurs jouissances dans la peau, il se les inoculait dans le cerveau. Ça fait la bouche mauvaise, ça vous casse les jambes. Mais on est l’égal des riches. Et on les hait.

Christophe ne pouvait le souffrir. Il avait plus de sympathie pour Sébastien Coquard, un électricien qui était, avec Joussier, l’orateur le plus écouté. Celui-là ne s’encombrait pas de théories. Il ne savait pas toujours où il allait. Mais il y allait tout droit. Il était bien Français. Un solide gaillard, d’une quarantaine d’années, grosse figure colorée, la tête ronde, le poil roux, une barbe de fleuve, le cou et la voix de taureau. Excellent ouvrier, comme Joussier, mais aimant rire et boire. Le malingre Joussier regardait cette santé indiscrète, avec des yeux d’envie ; et bien qu’ils fussent amis, une hostilité intime couvait entre eux.

La patronne de la crèmerie, Aurélie, bonne femme de quarante-cinq ans, qui avait dû être belle, qui l’était encore, malgré l’usure, s’asseyait auprès d’eux, un ouvrage à la main, les écoutait causer, avec un sourire cordial, remuant les lèvres, tandis qu’ils parlaient ; elle glissait à l’occasion son mot dans l’entretien, et scandait la mesure de ses paroles avec sa tête, en travaillant. Elle avait une fille mariée, et deux enfants de sept à dix ans — fillette et garçon — qui faisaient leurs devoirs d’école sur le coin d’une table poissée, en tirant la langue et attrapant au passage des bribes de conversations qui n’étaient pas faites pour eux.

Olivier essaya d’accompagner, deux ou trois fois, Christophe. Mais il ne se sentait pas à l’aise parmi ces gens. Quand ces ouvriers n’étaient pas tenus par une heure stricte d’atelier, par un appel d’usine au sifflet tenace, on ne pouvait s’imaginer combien ils avaient de temps à perdre, soit après le travail, soit entre deux travaux, soit flânerie, soit chômage. Christophe, qui se trouvait dans une de ces périodes de liberté désœuvrée, où l’esprit a terminé une œuvre et attend que s’en forme une nouvelle, n’était pas plus pressé qu’eux ; il restait volontiers, les coudes sur la table, à fumer, boire et causer. Mais Olivier était choqué dans ses instincts bourgeois, dans ses habitudes traditionnelles de discipline d’esprit, de régularité de travail, de temps scrupuleusement économisé ; et il n’aimait pas à perdre ainsi tant d’heures. Au reste, il ne savait ni causer, ni boire. Enfin, la gêne physique, l’antipathie secrète qui sépare les corps des races d’hommes différentes, l’hostilité de leurs sens qui s’oppose à la communion des âmes, la chair qui se révolte contre le cœur. Quand Olivier était seul avec Christophe, il lui parlait, tout ému, du devoir de fraterniser avec le peuple ; mais quand il se trouvait en présence du peuple, il était incapable d’en rien faire, malgré sa bonne volonté. Au lieu que Christophe, qui se moquait de ses idées, était, sans effort, le frère du premier ouvrier rencontré dans la rue. Olivier avait un vrai chagrin de se sentir éloigné de ces hommes. Il tâchait d’être comme eux, de penser comme eux, de parler comme eux. Il ne le pouvait pas. Sa voix était sourde, voilée, ne sonnait pas comme la leur. Lorsqu’il essayait de prendre certaines de leurs expressions, les mots lui restaient dans la gorge ou détonnaient étrangement. Il s’observait, il se gênait, il les gênait. Et il le savait bien. Il savait qu’il était pour eux un étranger et un suspect, qu’aucun n’avait de sympathie pour lui, et que lorsqu’il s’en allait, tout le monde faisait : « Ouf ! » Il surprenait, au passage, des regards durs et glacés, de ces regards ennemis que jettent sur le bourgeois les ouvriers aigris par la misère. Christophe en avait peut-être sa part ; mais il n’en voyait rien.

De toute la compagnie, les seuls qui fussent disposés à se lier avec Olivier étaient les enfants d’Aurélie. Ceux-là avaient bien plutôt l’attraction que la haine du bourgeois. Le petit garçon était fasciné par la pensée bourgeoise ; il était assez intelligent pour l’aimer, pas assez pour la comprendre ; la fillette, fort jolie, qu’Olivier avait conduite une fois chez Mme Arnaud, était hypnotisée par le luxe ; elle éprouvait un ravissement muet à s’asseoir dans de beaux fauteuils, à toucher de belles robes, à être avec de belles madames ; elle avait un instinct de petite grue, qui aspire à s’évader du peuple vers le paradis de la richesse et du confort bourgeois. Olivier ne se sentait nullement le goût de cultiver de telles dispositions ; et ce naïf hommage rendu à sa classe ne le consolait pas de la sourde antipathie de ses autres compagnons. Il souffrait de leur malveillance. Il avait un désir si ardent de les comprendre ! Et en vérité, il les comprenait, trop bien peut-être, il les observait trop, et ils en étaient irrités. Il n’y apportait pas de curiosité indiscrète, mais son habitude d’analyse des âmes et son besoin d’aimer.

Il ne tarda pas à voir le drame secret de la vie de Joussier : le mal qui le minait, et le jeu cruel de sa maîtresse. Elle l’aimait, elle était fière de lui ; mais elle était trop vivante ; il savait qu’elle lui échappait, qu’elle lui échapperait ; et il était brûlé de jalousie. Elle s’en faisait un amusement ; elle agaçait les hommes, elle les enveloppait de ses œillades, de son atmosphère luxurieuse : c’était une enragée frôleuse. Peut-être le trompait-elle avec Graillot. Peut-être se plaisait-elle à le laisser croire. En tout cas, si ce n’était pour aujourd’hui, ce serait pour demain. Joussier n’osait lui interdire d’aimer qui lui plaisait : ne professait-il pas, pour la femme, comme pour l’homme, le droit d’être libre ? Elle le lui rappela, avec une insolence narquoise, un jour qu’il l’injuriait. Une lutte torturante se livrait en lui entre ses libres théories et ses instincts violents. Par le cœur, il était encore un homme d’autrefois, despotique et jaloux ; par la raison, un homme de l’avenir, un homme d’utopie. Elle, elle était la femme d’hier et de demain, de toujours. — Et Olivier, qui assistait à ce duel caché, dont il connaissait la férocité par sa propre expérience, était plein de pitié pour Joussier, en voyant sa faiblesse. Mais Joussier devinait qu’Olivier lisait en lui ; et il était loin de lui en savoir gré.

Une autre suivait aussi ce jeu de l’amour et de la haine, d’un regard indulgent. C’était la patronne, Aurélie. Elle voyait tout, sans en avoir l’air. Elle connaissait la vie. Cette brave femme, saine, tranquille, rangée, avait mené une jeunesse assez libre. Elle avait été fleuriste ; elle avait eu un amant bourgeois ; elle en avait eu d’autres. Puis elle s’était mariée avec un ouvrier. Elle était devenue une bonne mère de famille. Mais elle comprenait tout, toutes les sottises du cœur, aussi bien la jalousie de Joussier que cette « jeunesse » qui voulait s’amuser. En quelques mots affectueux, elle tâchait de les mettre d’accord.

— « Il fallait être conciliants ; il ne valait pas la peine de se faire du mauvais sang pour si peu… »

Elle ne s’étonnait pas que tout ce qu’elle disait ne servît à rien…

— « C’était ainsi. Il faut toujours qu’on se tourmente… »

Elle avait la belle insouciance populaire, sur qui les malheurs semblent glisser. Elle en avait eu sa part. Trois mois avant, elle avait perdu un garçon de quinze ans, qu’elle aimait bien ; c’avait été un gros chagrin ; mais à présent, elle était de nouveau active et riante. Elle disait :

— « Si on se laissait aller à y penser, on ne pourrait pas vivre. »

Et elle n’y pensait plus. Ce n’était pas égoïsme. Elle ne pouvait pas faire autrement ; sa vitalité était trop forte ; le présent l’absorbait : impossible de s’attarder au passé. Elle s’accommodait de ce qui était, elle s’accommoderait de ce qui serait. Si la révolution venait et mettait à l’endroit ce qui était à l’envers et à l’envers ce qui était à l’endroit, elle saurait toujours se trouver sur ses pieds, elle ferait ce qu’il y aurait à faire, elle serait à sa place partout où elle serait placée. Au fond, elle n’avait dans la révolution qu’une croyance modérée. De foi, elle n’avait guère en quoi que ce fût. Inutile d’ajouter qu’elle se faisait tirer les cartes, dans ses moments de perplexité, et qu’elle ne manquait jamais de faire le signe de croix, au passage d’un mort. Très libre et tolérante, elle avait le scepticisme du peuple de Paris, ce scepticisme sain, qui doute, comme on respire, allègrement. Pour être la femme d’un révolutionnaire, elle n’en témoignait pas moins d’une maternelle ironie pour les idées de son homme et de son parti, — et des autres partis, — comme pour les bêtises de la jeunesse, — et de l’âge mûr. Elle ne s’émouvait pas de grand chose. Mais elle avait de l’intérêt pour tout. Et elle était prête à la bonne comme à la mauvaise fortune. En somme, elle était optimiste.

— « Il ne faut pas se faire de bile… Tout s’arrangera toujours, pourvu qu’on se porte bien… »

Celle-là devait s’entendre avec Christophe, ils n’avaient pas eu besoin de beaucoup de paroles pour voir qu’ils étaient de la même famille. De temps en temps, ils échangeaient un sourire de bonne humeur, tandis que les autres discouraient et criaient. Mais plus souvent, elle riait toute seule, en regardant Christophe qui se laissait à son tour entraîner dans ces discussions, où il apportait aussitôt plus de passion que tous les autres.