Le Caboteur du cap Fréhel

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Revue des Deux Mondes2e période, tome 20 (p. 769-795).
LE CABOTEUR
DU CAP FRÉHEL



I.

Le port d’une ville maritime est comme une cité flottante qui a ses quartiers du haut commerce, ses rues marchandes où s’agite le petit négoce, et ses faubourgs délaissés. La richesse et l’aisance y sont représentées par les grands navires soigneusement peints, à la mâture élancée, aux flancs recouverts de planches de cuivre, amarrés le long des quais au moyen de chaînes solides, et par les caboteurs de toute sorte, relégués au second rang, — bricks, goélettes, chasse-marée aux voiles rouges, revêtus d’une ample couche de goudron. Enfin les petits bâtimens informes et sans nom qui vont humblement s’échouer sur la vase en quelque coin retiré sont l’image de la pauvreté qui se cache. C’est à cette dernière catégorie qu’appartenait un pauvre bateau gréé en sloop, à l’arrière duquel une main inhabile, celle du patron sans doute, avait essayé de tracer en blanc ces mots : la Victorine. Soit que la place lui eût manqué, soit qu’il n’eût pu mener jusqu’au bout une œuvre si difficile pour lui, le peintre avait omis la voyelle finale. Les lettres étaient d’ailleurs d’une grosseur fort inégale, et la mer en avait effacé la moitié. Cependant, bien que le nom du sloop fût devenu à peu près indéchiffrable, il n’y avait personne à Saint-Malo, parmi les gens du port, qui ne connût la Victorine et son patron Jean-Marie Domeneuc. Celui-ci était un grand jeune homme, aux allures silencieuses; depuis trois ans, il luttait avec énergie contre les vents et la mauvaise fortune. Ses jours et ses nuits se passaient à conduire au port de Saint-Malo un chargement de bois, de pierres ou de sable fin recueilli sur les bancs de la rade. Il retournait à vide vers son village, caché au fond de l’une des baies que la mer, poussée par les vents d’ouest, a creusée le long des rochers qui s’étendent depuis l’embouchure de la Rance jusqu’au cap Fréhel. Quand il rentrait chez lui, Jean-Marie trouvait toujours trois ou quatre gamins chercheurs de crabes et coureurs de grèves qui saluaient son retour par des cris joyeux. Dans cette anse abandonnée, où flottait par hasard quelque maigre canot de pêche, la Victorine avait presque l’air de quelque chose, et les petits vagabonds de l’endroit se disputaient l’honneur de se rendre à bord pour aider Jean-Marie à rejeter dans la mer au moyen de la pompe l’eau salée qui pénétrait assez abondamment dans la cale.

Un jour, Jean-Marie, aidé d’un mousse qui naviguait avec lui sans autre salaire que son pain quotidien, rangeait dans son sloop des racines d’ormeau et des fagots de branches de chêne. La marée était basse, le soleil miroitait sur le sable humide, et la Victorine, échouée près des rochers, ressemblait à un marsouin que le flot, en se retirant, a traîtreusement abandonné sur la plage. Il faisait chaud, c’était au mois de juillet; la sueur perlait au front de Jean-Marie, et son mousse ressemblait à un homard péché sous les rochers de cette côte et que l’on a fait bouillir pour l’expédier à Paris. Tandis que l’équipage du sloop, composé d’un homme et d’un enfant, travaillait ainsi courageusement à la chaleur du jour, une petite voix qui venait de loin se mit à crier : — Hé! Jean-Marie, hé!...

Bien que Jean-Marie soit le nom de tout le monde sur la côte de Bretagne, Jean-Marie Domeneuc se retourna vivement, mais sans lâcher le lourd fagot qu’il tenait entre les mains; le mousse s’assit, s’essuya le front et profita de cet instant de relâche pour se croiser les bras. — Tiens, dit l’enfant, c’est la fille du préposé, la grande Victorine... Où court-elle donc avec son parapluie? — C’était en effet Victorine, la fille du préposé aux douanes; Jean-Marie l’avait reconnue à sa voix. Elle arrivait vers le sloop, son parapluie tendu pour se garantir du soleil, posant le pied avec précaution sur les pierres couvertes d’algues humides. Une grande coiffe d’une parfaite blancheur abritait son visage frais et riant, encadré de cheveux d’un beau noir; elle relevait légèrement sa robe pour poser d’aplomb sur les rocs glissans ses fins souliers, au bout desquels brillait une large boucle d’acier. La jeune fille, après avoir marché jusqu’à l’endroit où la vase cédait sous ses pieds, dut renoncer à pousser plus loin, et appela de nouveau Jean-Marie. Celui-ci, jetant enfin le fagot qu’il portait, s’avança au-devant de Victorine à grandes enjambées, mais sans courir. — C’est bien mal à moi de vous déranger de votre travail, Jean-Marie Domeneuc, dit la jeune fille; je voulais vous demander quand vous allez partir pour Saint-Malo.

— Dame! à la marée, tantôt, vers trois heures, répondit le marin en se grattant la tête.

— C’est que je voudrais bien le savoir; ma marraine me mande par une lettre que j’aille la trouver le plus tôt possible; si cela ne vous causait point trop d’embarras, je partirais avec vous. Le vent est bon, n’est-ce pas?

— Oh! oui; les vents sont au sud-sud-ouest; la mer est belle, je serai à Saint-Malo avant le soleil couché...

— Comme ça, vous voulez bien me prendre avec vous?

— Bien sûr, répliqua Jean-Marie, qui n’en croyait pas ses oreilles; seulement vous ne serez pas trop bien à bord du sloop...

— Pour une traversée de deux ou trois heures, peu importe. A la marée, je reviendrai avec mon paquet. A bientôt, et merci de votre complaisance.

— Il n’y a pas de quoi, répliqua Jean-Marie.

Le marin resta quelques minutes à la même place, regardant la jeune fille qui cheminait lestement parmi les rochers; puis il revint à bord de son petit navire et acheva de ranger le chargement avec une telle activité, que tout fut prêt au moment où le premier murmure de la vague annonça le retour de la marée.

— Ah çà! dit alors Jean-Marie Domeneuc, voyons un peu, mousse; il faut balayer l’arrière du sloop, le laver, le frotter, le rendre propre comme le canot d’un amiral.

— C’est difficile, patron!

— Avise-toi de me répondre, et tu verras!... Donne-moi de l’eau douce, il faut que je me rase... Tu auras soin de te laver aussi, toi, et de mettre ta vareuse rouge, comme si c’était aujourd’hui dimanche. Passe-moi mon paletot; tiens, vois-tu, en le pliant en quatre, les manches en dessous, il fera un coussin pour qu’elle puisse s’asseoir bien à son aise...

— Qui donc? La fille du préposé?... Dites donc, patron, est-ce à cause d’elle que vous appelez votre sloop la Victorine?...

Le patron Jean-Marie tourna le dos à son mousse avec un geste de dignité blessée. Après avoir fermé au moyen d’un double bouton d’acier le col de sa vareuse de laine, il plongea les jambes de son pantalon usé dans une large culotte de toile à voiles qui ne tombait pas plus bas que les genoux. Le chapeau de cuir verni que le soleil et la pluie avaient écaillé en maints endroits, ayant été rafraîchi dans l’eau salée, recouvra un certain lustre, et Jean-Marie, le plaçant fort en arrière sur sa tête, l’enfonça avec la paume de sa main, comme s’il se fût dit à lui-même : Elle peut venir maintenant, la belle Victorine!...

Elle vint en effet à l’heure dite, son petit paquet sous le bras, le visage abrité sous son parapluie. Au moment où il la vit, Jean-Marie planta près du gouvernail un petit bâton de saule bien blanc et fraîchement dépouillé de son écorce, au haut duquel flottait un pavillon grand comme la main. A ce moment-là, Jean-Marie se sentit aussi fier, aussi heureux qu’un amiral qui reçoit une souveraine à bord de son vaisseau à trois ponts. Le sloop fut halé tout près d’une pointe de rochers d’où la grande Victorine, soutenue par la main vigoureuse du patron, put sauter sur le pont; la grand’ voile fut orientée, le foc hissé, et la brise du couchant poussa vers Saint-Malo l’humble bateau et son patron triomphant.

Dieu sait les beaux rêves qui traversèrent le cerveau de Jean-Marie Domeneuc durant la première demi-heure de cet heureux voyage. L’insigne honneur que lui faisait la belle Victorine en prenant passage à bord de son sloop le comblait de joie; il oubliait sa fatigue et ses misères, il ne voyait plus les déchirures tant de fois recousues qui faisaient de sa voile une sorte de manteau d’arlequin. La jeune fille, assise à l’arrière du petit navire, dans l’espace étroit compris entre le chargement et le gouvernail, ramenait sur ses genoux les pans de sa robe et son tablier de soie, que la brise s’obstinait à frotter contre les planches goudronnées. La vague, en se brisant le long du bord, lui lançait au visage quelques frimas; le vent dérangeait visiblement l’économie de la belle coiffe ornée de dentelles. Si elle avait lu Molière, elle aurait certainement dit : Que suis-je venue faire dans cette maudite galère?... Ses traits exprimèrent bientôt la contrariété et l’ennui. Jean-Marie, décontenancé, retomba dans un découragement profond; il ne savait quoi dire, et baissait ses yeux humiliés. Avec le soir, la brise allait en augmentant, et le petit sloop, assez rudement secoué, plongeait parfois sa proue sous la vague. Ballottée en sens divers et mouillée à chaque instant, la fille du préposé finit par prendre de l’humeur.

— Que voulez-vous? lui dit Jean-Marie; la brise fraîchit, mais le temps est beau : il n’y a pas de danger. Enveloppez-vous dans mon paletot, si vous avez froid.

— Merci,... répliqua dédaigneusement Victorine; votre bateau ne marche pas; nous devrions être rendus!... Voyez comme il embarque de l’eau!...

— C’est que nous sommes à la pointe du banc du Moulinet, où la mer moutonne toujours un peu...

A ce moment-là, le mousse se mit à pomper, comme il avait coutume de le faire en approchant de Saint-Malo ; il sortit du fond du sloop une eau noire et fétide qui faillit donner la nausée à la jeune fille.

— En vérité, s’écria-t-elle avec un geste de dégoût, vous auriez dû me faire grâce de cela, Jean-Marie ! On ne m’y reprendra plus dans ce petit sloop qui fait de l’eau comme un panier!

Jean-Marie soupira. — Si j’avais le moyen, répliqua-t-il à demi-voix, j’en ferais construire un plus beau... On fait ce qu’on peut pour gagner sa pauvre vie.

Comme il parlait ainsi, un grand navire qui sortait du port en louvoyant vint virer près de lui. Les matelots ne s’étaient pas embarqués à jeun, et ils lancèrent au petit sloop leurs quolibets. — Oh! du baquet, oh!... Ah! du marchand de bois!... Eh! Jean-Marie, où as-tu volé cette belle demoiselle que tu caches là derrière tes fagots? — Le grand navire reprit son aire de vent et continua majestueusement sa bordée, tandis que Jean-Marie, rouge de colère, serrait d’une main tremblante la barre du gouvernail. La jeune fille, blessée des propos railleurs qui venaient de l’atteindre au passage, se détournait d’un air boudeur et regardait le rivage avec impatience. Le soir approchait; les rayons du soleil, incliné à l’horizon, flamboyaient dans les vitres des hautes maisons de Saint-Malo, qui semblent faire effort pour regarder par-dessus les remparts.

A cette heure du jour, il y a, dans la belle saison surtout, un assez grand nombre de promeneurs sur la jetée de Saint-Malo : vieux marins retirés du service, qui se racontent mutuellement leurs aventures en face de la mer, qui en a été le théâtre; armateurs et courtiers cherchant à reconnaître, à l’aide de la longue-vue, les navires dont ils attendent le retour; gens de l’intérieur venus en famille au bord de l’Océan pour s’y baigner, et qui contemplent avec ébahissement ce magnifique spectacle de la mer immense. Nulle part d’ailleurs on ne peut jouir d’un plus vaste horizon maritime qu’à l’extrémité du môle de Saint-Malo; nulle part la marée, dans ses mouvemens réguliers, ne découvre plus de grèves, de bancs, de rochers aigus et d’îlots entourés d’écueils; nulle part non plus elle ne recouvre d’une plus grande masse d’eau, en aussi peu de temps, ces fonds mystérieux que la terre et la mer se disputent alternativement. Ce soir-là, indépendamment des promeneurs oisifs, il se trouvait sur le bout de la jetée des pêcheurs à la ligne, assis les jambes pendantes en dehors du parapet. Le temps était chaud; les petits bars et les rougets mordaient à l’envi, sans parler des crabes sournois qui enlevaient assez adroitement l’appât accroché aux hameçons. Lorsque le petit sloop de Jean-Marie vint à raser l’extrémité de la jetée, il y eut donc bien des regards qui s’abaissèrent sur lui, et les observations qu’il provoqua ne furent pas toutes bienveillantes.

— Il ne pouvait pas se tenir plus au large ! s’écria un pêcheur forcé de rentrer sa ligne; il m’a fait manquer un magnifique poisson avec son vilain bateau!...

— Ce navire doit appartenir à un pauvre homme ! dit avec un accent de compassion une bonne grosse dame escortée de ses deux filles; la voile est rapiécée comme la veste d’un mendiant!

— Tiens, dit à son tour un monsieur qui lorgnait la mer avec une jumelle d’opéra, il y a dans ce bateau une jeune personne assez gentille!... Voyez donc!

La petite dame fort élégante qui l’accompagnait regarda Victorine avec son lorgnon, et daigna sourire à la Bretonne en signe d’approbation.

Tout ce qui se disait sur la jetée arrivait clairement aux oreilles de Jean-Marie et de Victorine : celle-ci retrouvait, grâce au compliment qui lui tombait de si haut, sa bonne humeur et sa gaieté; celui-là au contraire, mortifié par les propos blessans qui venaient de l’atteindre une seconde fois, ressentait plus cruellement encore les inconvéniens de sa pauvreté. Le chagrin agissant sur son esprit, il se troubla. Au moment d’amener la grand’ voile, il craignit de heurter la belle coiffe à dentelles sous laquelle se pavanait Victorine; il s’y prit de telle façon que la vergue renversa et fit choir dans la mer le petit pavillon qu’il avait vaillamment arboré au moment du départ sur l’arrière de son sloop. — Tant pis ! se dit-il avec tristesse, je ne le relèverai pas!... Aussi bien je n’avais qu’à amener pavillon; la traversée que j’ai commencée triomphalement a tourné pour moi en une déroute complète!...

Le pauvre Jean-Marie avait plus raison qu’il ne le croyait. Comme il rangeait son bateau le long de la cale pour permettre à Victorine de débarquer sans difficulté, un marin encore jeune, bien vêtu, la figure entourée d’un épais collier de barbe, se trouva là tout à point pour lui tendre la main. — Merci, cousin Luc, dit la jeune fille, vous allez me conduire chez ma marraine, n’est-ce pas?

Le cousin Luc prit le bras de sa cousine, et ils s’acheminèrent ensemble vers la porte de Dinan. L’oublieuse Victorine marchait vite, parlant haut et balançant la tête, comme un oiseau qui secoue ses plumes; elle s’en alla sans même se détourner vers Jean-Marie, qui serrait sa voile en faisant la plus piteuse figure. Le mousse avait couru après la passagère pour lui porter son paquet; il revint à la nuit tombante, son bonnet rempli de badious [1], qu’il venait d’acheter avec les dix centimes de pourboire dont l’avait gratifié le cousin Luc. — Patron, dit-il en remettant le pied à bord, vous n’avez donc point pris d’argent à la fille du préposé pour son passage?... Ah! qu’elle avait l’air content d’être à terre! Elle l’a bien dit au capitaine qui lui donne le bras : « Jamais on ne m’y reprendra, bien sûr, à passer sur le bateau de Jean-Marie. »

Jean-Marie ne répondait rien. Après avoir tout rangé à bord, il atteignit un pain caché sous l’arrière du sloop, en coupa deux tranches, l’une pour lui, l’autre pour son mousse, y étendit une couche de beurre pas trop épaisse, la mangea silencieusement, but un coup de cidre, essuya son couteau sur son genou et alluma une pipe. La marée, en se retirant, laissa le sloop à sec sur un sable mêlé de vase et couché sur le côté comme un animal endormi. Le mousse ne tarda pas à ronfler tranquillement, blotti sous les fagots à la manière d’un chat. Quant à Jean-Marie Domeneuc, étendu sur son matelas, presque aussi plat qu’une crêpe de blé noir, il regardait briller les étoiles du firmament sans se laisser gagner par le sommeil. Tout reposait cependant autour de lui sur la terre et sur l’Océan, excepté les bécassines qui couraient sur le sable humide avec des cris aigus, et le douanier qui allait et venait sur le quai d’un pas monotone comme le balancier d’une horloge.


II.

Le plus mince ruisseau perdu au fond d’une vallée étroite est toujours hanté par quelque martin-pêcheur, qui rase la surface de l’onde en y reflétant les vives couleurs de son plumage étincelant comme le saphir et l’émeraude. De même aussi dans le cœur de l’homme le plus ignoré, le plus accablé sous le poids des labeurs de la vie, il y a bien souvent un rêve doré, un rayon d’espérance qui le traverse et l’éclairé. Le pauvre marin qui affrontait la vague sur un vieux sloop aux agrès usés, Jean-Marie Domeneuc, avait, lui aussi, sa riante vision qui lui apparaissait au milieu de ses misères. Victorine, la fille du préposé, occupait ses pensées plus qu’il ne se l’avouait à lui-même. Il l’avait vue grandir; que de fois, dans son enfance, il l’avait aidée à gravir les rochers ! que de fois il avait, au risque de se rompre le cou, déniché les goélands sur les récifs! Avec les œufs jaunes tachetés de noir il faisait des chapelets que la jeune, fille suspendait entre deux bouquets de bruyère autour de sa grande bonne vierge de plâtre. Ces jours heureux s’écoulèrent bien vite. Embarqué à quinze ans, Jean-Marie navigua au cours ; puis il fit son service à bord d’une frégate, et resta longtemps dans les mers lointaines. Les marins passent leurs plus belles années à plusieurs mille lieues du foyer paternel et du village où ils ont laissé tout ce qui les aime et tout ce qu’ils aiment ! Au retour, Jean-Marie trouva la Victorine toute grande, toute belle, et si coquettement vêtue qu’il n’osa pas même lui offrir un coco des îles qu’il avait mis six mois à sculpter à son intention. La jeune fille, avec ses riches parures, marchait le front haut, l’œil ouvert; elle était la reine de son village. C’est à peine si elle reconnut le marin qui rentrait sous son toit, hâve, fatigué, le sac au des et portant en sautoir ses états de service enfermés dans un tube de fer-blanc. Jean-Marie comprit que la jeune fille l’avait oublié et qu’elle tenait à ne plus se souvenir de lui. Avec ses économies, il acheta le vieux sloop dans lequel nous l’avons vu entrer à Saint-Malo, et se mit à naviguer pour son compte. Après avoir obéi si longtemps, il voulait être libre à ses risques et périls. Et puis un attrait irrésistible l’attachait toujours à ce rivage vers lequel il s’était si souvent reporté par la pensée durant ses navigations lointaines. Jamais Victorine ne lui avait adressé la parole depuis son retour. Aussi, quand elle vint lui demander gracieusement passage à bord de son petit navire et se mettre sans embarras sous sa protection, Jean-Marie avait eu un instant de vertige; mais sa joie avait été de courte durée, ce voyage de quelques heures ne lui ayant procuré d’autre agrément que celui de voir la jeune fille quitter précipitamment sa barque et s’éloigner de lui avec dédain sans même lui adresser un remerciement ni un mot d’adieu.

La clarté du jour ne ramena ni la joie ni la sérénité dans le cœur de Jean-Marie. Pressé de repartir, le marin déposa à terre son chargement et se prépara à mettre à la voile. Le vent soufflait plus fort que la veille et par rafales; des nuages sombres et pluvieux qui arrivaient du large avec la marée montante rendaient plus visible l’écume des vagues déferlant sur les récifs. La mer était ce jour-là vive, animée, retentissante; les flots semblaient irrités et impatiens. — Nous allons embarquer de l’eau salée, mon petit gars, dit Jean-Marie à son mousse; la mer est dure et le vent debout. — Sans rien répondre, l’enfant aida bravement son patron à prendre des ris dans la grand’ voile. Les cordages qui tenaient le mât furent serrés avec force, et l’amarre qui l’attachait au quai ayant été larguée, le petit sloop s’élança sur la vague tête baissée. Au même instant, une yole légère et pointue comme une pirogue débordait du quai, penchée sous la brise, et coupant l’eau avec une telle rapidité que le flot s’élevait en jaillissant par-dessus ses deux bords. Il n’y avait sur ce frêle esquif qu’un jeune homme, élégamment vêtu; d’une main il tenait la barre, et de l’autre il manœuvrait l’écoute de la voile.

— Voilà un bourgeois qui n’a pas peur et qui s’entend joliment à mener sa yole, dit le mousse en rabattant son bonnet de laine sur ses oreilles.

— Il faut avoir bonne envie de faire une promenade en mer avant déjeuner pour louvoyer dans une pirogue avec ce vent-là, répondit Jean-Marie... Tout gentilhomme qu’il est, il pourrait bien faire un trou dans l’eau ; ce serait dommage... Il est riche, ce monsieur, il est heureux!... Passe-moi le pain, mousse; il est temps de manger un morceau...

Jean-Marie enfonçait son couteau dans le pain, et la Victorine, dépassant l’extrémité du môle, se heurtait aux grosses vagues venant du large, lorsque la yole, qui voltigeait autour du sloop comme une mouette, reçut par le flanc une lame trop forte pour elle. La voile, rejetée contre le mât, empêcha l’action du gouvernail, et l’esquif, abattu sur le côté, se remplit d’eau en une seconde. Celui qui le montait voulut se jeter à la nage; son bras était embarrassé dans un cordage; il se débattait avec désespoir sous les flots qui le couvraient à grand bruit, poussés par le vent et courant toujours, comme des chevaux effarés qui foulent aux pieds le corps d’un voyageur gisant dans la plaine.

— Mousse, s’écria Jean-Marie, prends la barre et serre le vent... Si c’était donc moi qui suis dans la peine et qui vis dans la misère,... autant vaudrait périr !... Mais ce jeune homme-là, ce serait pitié... — Parlant ainsi, il se jeta résolument à la mer avec l’insouciante hardiesse que donne le mépris de l’existence. D’un bras vigoureux, nageant vers le jeune homme qui perdait ses forces, il avançait lentement, ballotté par les vagues impétueuses. Chaque fois qu’un flot couvrait sa tête, il éprouvait la tentation de plonger et de mettre un terme à son chagrin. Le bruissement de la mer bourdonnant à ses oreilles l’étourdissait par instans; il fermait les yeux, il se sentait prêt à s’assoupir au milieu de l’élément perfide qui le berçait en l’entraînant. L’abîme ouvert sous lui l’attirait comme ces gouffres béans dans lesquels on roule en rêvant sans jamais en trouver le fond. A peine cependant toucha-t-il le bras de celui qu’il venait sauver, que le sentiment de la réalité se réveilla en lui. Dans ses membres robustes abondait la vie qui allait quitter cet autre corps submergé; il le saisit vigoureusement, le soutint sur son épaule, l’éleva au-dessus de l’eau, et le conduisit vers un canot qui arrivait à son secours.

Au moment où le jeune homme à demi mort fut déposé dans le canot, un immense cri de joie s’éleva du quai et de la jetée, où la foule s’était assemblée. — Bravo, Jean-Marie, bravo!... — Et l’on applaudissait. De chaleureuses acclamations saluaient le pauvre marin que de méprisans sourires avaient accueilli la veille. Celui-ci venait de regagner son petit sloop, que le mousse, par une manœuvre habile, avait su maintenir à portée du canot.

— Pas même un petit verre de rhum pour se réconforter!... dit-il à demi-voix. C’est égal, le voilà sauvé!... Le flot est bien dur tout de même, j’en ai les bras rompus... Et dire que le bon Dieu a amené là un pauvre diable comme moi, tout malheureux, tout chagriné, exprès pour tirer de l’eau ce beau monsieur qui s’amusait à périr!... Ah! bon, les voilà qui applaudissent là-bas! Merci, messieurs et mesdames, je n’ai pas le temps de vous faire la révérence...

La satisfaction d’avoir accompli un acte de courage réconfortait Jean-Marie mieux que ne l’eût fait un verre de rhum; c’est un grand bonheur de se sentir bon à quelque chose quand on désespère de soi-même. Après avoir remis en route son petit navire, le marin secoua ses cheveux humides, et essuya avec sa chemise de laine ses épaules imprégnées d’eau salée. Une averse de pluie vint, le rafraîchir plus que de besoin : il n’y prit pas garde; ses regards se tournaient involontairement du côté de la jetée, où la foule, s’abritant sous des parapluies, escortait avec une curiosité indiscrète le jeune homme retiré des eaux que l’on reconduisait à sa demeure. Bien des gens, arrivés trop tard pour assister à la scène émouvante dont le bruit se répandait par toute la ville, s’en faisaient raconter les péripéties. On leur montrait du doigt la pauvre petite barque qui courait des bordées dans la direction du cap Fréhel, tantôt cachée sous les vagues, tantôt bondissant sur des flocons d’écume. Pendant toute la journée, on ne parla que du courageux Jean-Marie Domeneuc, si bien que la belle Victorine, oubliant ses récens dédains, se vanta tout haut de le connaître depuis longtemps, et même d’avoir fait la veille en sa compagnie, sur son sloop, une traversée de plus de trois heures.

Si Jean-Marie n’entendait pas un mot de tous les complimens qui s’adressaient à lui, au moins l’écho des applaudissemens de la foule était arrivé, à travers le bruit du vent et des vagues, jusqu’à son oreille. Il en avait tressailli de joie. Vers le soir, le temps se remit au beau; le soleil, souriant à travers les nuages, étendit sur la mer une teinte rose nuancée de reflets violets. Le sloop, à l’ancre au fond de sa petite baie, se balançait si mollement sur les flots calmés, que le patron et le mousse, assis sur le bord l’un auprès de l’autre, tranquilles et reposés, s’abandonnaient silencieusement à leurs rêveries. L’enfant se disait qu’il faisait bon se chauffer le dos au soleil couchant, les bras croisés, après une journée laborieuse. Jean-Marie se demandait s’il ne vaudrait pas mieux pour lui renoncer à son métier de caboteur et reprendre du service à bord des navires de long cours. Cette tiède soirée lui rappelait la fin du jour sous les tropiques, lorsque le soleil, environné de petits nuages dorés suspendus autour de son disque comme un dais étincelant, darde ses derniers rayons à travers les longues feuilles des cocotiers. Ce souvenir s’empara si vivement de son esprit qu’il s’y abandonna de plus en plus. Nos pensées changent avec le temps; il suffit parfois d’un peu de chaleur et de lumière pour redonner aux images du passé qui s’effaçaient en nous un charme subit et un attrait inattendu.

Pendant toute la soirée, Jean-Marie, à l’ancre au fond de la baie, roula dans sa tête des projets de départ. Deux jours après, couché à l’ombre de la voile étendue comme une tente sur le pont du sloop, il rêvait, à moitié assoupi. Le soleil était haut; il pouvait être onze heures; à peine si un léger souffle de vent ridait la mer. Un coup de sifflet strident et prolongé vint arracher Jean-Marie à sa somnolence. Il se leva et aperçut à une encablure de son petit navire un beau cutter de l’état, — l’Écureuil, en station sur la côte, — qui s’avançait doucement vers lui, avec ses larges voiles déployées comme de grandes ailes. Le cutter laissa tomber son ancre, et son canot s’abaissa sur la vague pour recevoir un groupe de personnes qui prirent place à l’arrière : c’était une dame un peu âgée et mise avec soin, qui s’abritait sous son ombrelle contre les ardeurs du soleil, un jeune homme de bonne mine qui la nommait sa mère, et le contre-maître chargé de commander les six rameurs. Le canot se dirigea vers le sloop; la dame et le jeune homme montèrent aussitôt à bord, et coururent embrasser Jean-Marie, qui faillit tomber à la renverse de surprise et d’émotion.

— Mon cher monsieur Domeneuc, dit la dame âgée, vous avez sauvé mon fils : il nous tardait de venir tous les deux vous témoigner notre reconnaissance; mais vous demeurez loin de la ville, et nous ne savions où vous trouver. M. Le commandant de l’Ecureuil, qui est un de nos amis, a bien voulu nous conduire jusqu’ici.

— Vous êtes bien bonne, madame, répliqua Jean-Marie avec embarras.

— Mais c’est vous qui êtes bon de m’avoir arraché à la mort au risque de votre vie! s’écria le jeune homme. J’avais parié d’aller hors des jetées dans la yole courir des bordées...

— Vous aviez tort, monsieur, il ventait lourd... Quand les vents sont au sud-sud-ouest et que les courans...

— Voyons, monsieur Domeneuc, interrompit la mère du jeune homme, à table! nous apportons de quoi déjeuner. Le maître d’hôtel de l’Ecureuil va nous servir... Où mettrons-nous la nappe?

A ce mot de déjeuner, le mousse sortit de son ébahissement. Il se mit à frotter, à essuyer, à gratter avec précipitation de vieilles planches qu’il disposa en forme de table. Le maître d’hôtel du cutter y plaça l’argenterie, les bouteilles, les assiettes et les viandes froides. Jean-Marie s’obstina à manger debout et à se servir de son couteau à manche de corne retenu par une corde goudronnée à la boutonnière de son gilet. Chaque fois que le maître d’hôtel remplissait son verre, il le vidait en répétant la formule de politesse familière aux gens de la côte : « De tout mon cœur, monsieur et dame ! » Le mousse enlevait avec une prestesse étonnante les restes du repas qu’il dévorait avec un appétit admirable; sans tenir compte de l’ordre des services, il avalait des confitures entre les tranches de pâté et les sardines à l’huile. Le déjeuner manquait de gaieté sans doute; trop gêné pour causer avec la comtesse de R... et son fils le vicomte (tels étaient les titres de ses hôtes), Jean-Marie se croyait tenu en conscience de faire le plus grand honneur à tous les mets. Cependant il y avait au fond de son cœur une joie qui se trahissait sur son visage, car l’oubli d’un service rendu cause moins de tristesse à l’honnête homme que la reconnaissance ne lui apporte de douce émotion. Quant au mousse, c’était là le plus beau jour de sa vie; les choses excellentes qu’il venait de manger lui avaient révélé les mystères de la gastronomie, auxquels il était jusqu’alors demeuré tout à fait étranger.

Après le repas, lorsque le maître d’hôtel eut fait disparaître la nappe, le vicomte annonça confidentiellement à Jean-Marie que l’autorité s’occupait de lui faire accorder une médaille de première classe. — En attendant que vous la receviez, ajouta-t-il, veuillez accepter ce souvenir que nous vous offrons, ma mère et moi.

— Une bourse! de l’argent! répliqua le marin. Merci, monsieur et dame; je n’en veux point, en conscience... J’ai fait mon devoir de chrétien et d’honnête homme...

— Eh bien! mon cher monsieur Domeneuc, reprit la comtesse, vous nous refusez, tout de bon!... Nous ne sommes pourtant pas quittes envers vous!... Et vous aurez de nos nouvelles Donnez-moi votre main, c’est celle d’un homme de cœur et d’un homme d’honneur!...

En se retirant avec sa mère, le vicomte remit une pièce d’or au petit mousse, qui, sans songer à dire merci, la noua dans un coin de son mouchoir, attendu que la poche de son gilet était percée. Le canot ramena à bord de l’Ecureuil les hôtes de Jean-Marie. Au moment où l’élégant navire de l’état orientait ses voiles pour prendre le large, le pavillon national fut hissé en tête du mât, le plus gros de ses pierriers de cuivre ébranla les échos de la baie, et les matelots rangés sur le pont poussèrent un hourrah retentissant. Le pauvre patron du petit sloop, troublé jusqu’aux larmes, ôta son chapeau et suivit des yeux, dans une immobilité complète, le cutter l’Écureuil qui s’éloignait lentement, tandis que la comtesse et son fils le saluaient encore de la main.

— Ah! patron, quel déjeuner! s’écria le mousse, dont les mâchoires travaillaient encore. Je vous réponds que je n’aurai pas faim à souper !

— Si Victorine avait été ici! pensait de son côté Jean-Marie; si elle avait pu voir tout ce qui s’est passé! On a dû apercevoir le cutter du village; on aura au moins entendu le canon!... Que d’honneur pour toi, Jean-Marie !

— Combien vaut donc cette pièce-là? demanda le mousse. Tenez, patron...

— Vingt francs, mon petit gars, plus que je ne gagne en quinze jours!

Tandis que l’enfant regardait avec admiration cette pièce de vingt francs, plus petite qu’un bouton de sa veste, et qui était une fortune pour lui, Jean-Marie se promenait de long en large. Il avait envie d’aller à terre, de se montrer tout brillant des hommages qu’on venait de lui rendre; une bouffée d’orgueil et de vanité lui montait au cerveau. Le mousse était déjà parti; il courait sur la plage au milieu d’une demi-douzaine de pauvres enfans vagabonds auxquels il racontait, avec des gestes désordonnés, les incidens de cette mémorable matinée. Décidé, lui aussi, à se rendre au village, Jean-Marie atteignit sa veste ; il la secoua et la regarda en la tournant du côté du soleil : le jour passait à travers les coutures. — Bah! se dit-il à haute voix, je la mettrai sous mon bras, il fait si chaud !

Ses souliers décousus laissaient pénétrer librement la vase de la plage, le sable des grèves et la poussière des chemins; sa vareuse de laine rouge était d’une couleur plus effacée qu’un vieux pavillon oublié sur un clocher depuis des années. En faisant pièce à pièce l’inventaire de sa toilette, Jean-Marie fut saisi d’un découragement profond. — La misère et encore la misère ! s’écria-t-il avec tristesse; qu’irais-je faire à terre avec mes vêtemens usés!... Si Victorine est de retour et qu’elle vienne à me rencontrer, elle ne voudra pas me parler. Les jeunes filles qui aiment tant la toilette pour elles-mêmes ne peuvent pas faire attention à un pauvre diable mal vêtu! C’est clair, c’est naturel!.. On dit que j’aurai une médaille; ça relève un homme bien mis, mais ça n’habille pas celui qui n’a rien de propre à se mettre sur le dos... Du chagrin, et puis un peu de joie, et puis encore du chagrin, il faut toujours en revenir là... C’est que je n’ai pas de cœur, non plus!... Vends ton sloop pour ce qu’on voudra bien t’en donner, Jean-Marie, et navigue au long cours... J’étais fringant dans mon temps à bord de la frégate, et j’avais peut-être aussi bonne mine que son cousin Luc, un gringalet noir comme mon chapeau, qui fait friser sa barbe à force de pommade!...

Raisonnant ainsi, Jean-Marie Domeneuc donna un coup de pied sur le bord de son petit navire, se croisa les bras, et regarda d’un air mélancolique les gros navires qui passaient à l’horizon, toutes voiles dehors.


III.

Le lendemain, la comtesse de R... et son fils se promenaient sur le Sillon; on nomme ainsi la digue solidement construite qui relie à la terre ferme l’îlot sur lequel Saint-Malo a été bâti. Ils aperçurent, amarrée à la cale au fond du port, une jolie bisquine : une affiche apposée à la proue annonçait que le navire devait être adjugé le jour même, en vente publique, au plus offrant et dernier enchérisseur.

— Si nous achetions ce petit bâtiment? dit le vicomte à sa mère, ce serait là un joli cadeau à faire au brave homme qui m’a sauvé la vie !...

— L’idée est excellente, répondit la comtesse; elle me sourit d’autant plus que je cherchais vainement comment nous pourrions nous acquitter envers lui.

A l’heure dite, le jeune gentilhomme arrivait au lieu où la bisquine se trouvait amarrée. Il poussa vivement les enchères et resta acquéreur du petit bâtiment, à la stupéfaction évidente de ceux qui avaient cherché à le lui disputer. — Quel nom écrirai-je? demanda le courtier chargé de la vente. — Jean-Marie Domeneuc, répondit le jeune homme. — Et il alla rejoindre sa mère, heureux du marché qu’il venait de conclure. A plusieurs reprises il fit une promenade au bout de la jetée pour voir s’il n’apercevrait point à l’horizon le sloop de Jean-Marie cinglant vers Saint-Malo. Le vent ne soufflait guère ce jour-là; il était nuit lorsque la Victorine, poussée par le flot, vint prendre au bas de la cale sa place accoutumée. Le patron put, avec l’aide de son mousse, serrer ses voiles et tout ranger à bord sans avoir à subir les regards indiscrets des gens sans ouvrage et des oisifs de toute sorte qui se plaisent dans leur désœuvrement à regarder travailler les autres.

Sa besogne terminée, Jean-Marie mit sa veste sous le bras et marcha le long des quais. Son regard se portait sur les grands navires en armement dont les mâts élancés se perdaient dans l’obscurité de la nuit. Il y en avait là de fort beaux, dont les grosses chaînes s’enroulaient autour des bornes de granit, et qui semblaient, dans le calme du port, assez robustes pour braver toutes les tempêtes. La brise du soir murmurait doucement à travers les cordages, et ce bruit cher au marin, comme l’est au bûcheron le frémissement des feuilles de la forêt, faisait battre le cœur de Jean-Marie. Le désir des longs voyages s’emparait de lui irrésistiblement; il allait d’un pas lent et mesuré, sans songer qu’il foulait la terre.

— Enfin je vous trouve, monsieur Domeneuc, lui dit une voix qu’il reconnut pour être celle du jeune homme qu’il avait retiré de l’eau; venez par ici, j’ai quelque chose à vous offrir.

Jean-Marie crut qu’il s’agissait d’entrer dans un café voisin et d’y prendre un rafraîchissement. Il se hâta d’endosser sa veste; mais au lieu de le conduire dans un estaminet fumeux, le jeune homme le fit asseoir sur un des bancs de la promenade située au-dessous du rempart, le long du quai.

— Voyons, monsieur Domeneuc, que faisiez-vous là à vous promener comme un philosophe?

— Je songeais à quitter le pays, à vendre mon sloop, qui n’en peut plus, et à m’embarquer pour les voyages de long cours... Le commerce ne va pas, mon cher monsieur; j’ai de la misère... et du chagrin!... L’autre jour que vous plongiez sous l’eau, la tête en bas, j’aurais presque voulu être à votre place. C’est une mauvaise pensée, n’est-ce pas?... Que voulez-vous? Quand on est pauvre, on a des momens de désespoir...

— Du courage, mon ami, du courage; vous êtes jeune, et vous pouvez avoir des jours meilleurs. Vendez votre sloop, s’il est hors d’état de servir; mais, au lieu de vous embarquer à bord de quelque navire qui vous emmènerait loin d’ici, prenez ce papier... Nous partons demain pour retourner à Paris, ma mère et moi; adieu, monsieur Domeneuc, nous ne vous oublierons jamais, pensez quelquefois à nous...

Le papier que Jean-Marie reçut machinalement de la main du jeune homme était le contrat de vente qui lui assurait la possession de la bisquine. Il le serra dans sa poche et retourna à bord de son sloop sans se douter du cadeau qu’il venait d’accepter. Le jour suivant, au moment où le postillon enfourchant ses chevaux entraînait sur la route de Paris la comtesse et son fils, comfortablement assis dans leur chaise de poste, Jean-Marie voyait accourir vers lui le long de la cale son mousse tout essoufflé.

— Patron, dit l’enfant, vous avez donc acheté une bisquine?...

— En conscience je n’en sais rien, répondit Jean-Marie: mais je commence à le croire, car c’est écrit tout au long sur le papier timbré que voici... Il faut pourtant que ces gens-là soient joliment riches! Ils avaient bien dit que j’aurais de leurs nouvelles!... — Vous me garderez avec vous, n’est-ce pas?

— Oui, mon petit gars, et je te donnerai des appointemens. L’enfant tout joyeux eut bientôt transporté ses effets sur la bisquine; il se hâta d’en prendre possession et de s’y installer comme s’il eût été chez lui. Jean-Marie appréciait à sa valeur le présent qui lui était fait; cependant il ne renonçait point sans regret à ses projets d’éloignement. Quand on a rêvé un départ, il est toujours triste de rester. Ce ne fut pas non plus sans un serrement de cœur qu’il se défit de son vieux sloop. La pauvre barque fut vendue pour être dépecée, et lorsque ses bordages déchirés laissèrent à nu le dedans de la carène, Jean-Marie se détourna, les larmes aux yeux, comme le laboureur qui pleure en voyant abattre le cheval fourbu qu’il a si longtemps attelé à sa charrue.

Cependant sa position se trouvait beaucoup améliorée, et lorsque Jean-Marie reçut la médaille promise comme récompense de son généreux dévouement, il put l’accrocher sur une belle veste neuve presque aussi longue qu’une lévite. Victorine, la fille du préposé, daignait lui sourire quand elle le rencontrait sur les quais de Saint-Malo, depuis qu’il avait pris rang parmi les maîtres au petit cabotage. Ces sourires bienveillans ne laissaient pas de flatter Jean-Marie; mais il remarquait avec tristesse que cette jeune fille, dont la présence lui causait autant d’embarras que de joie, n’éprouvait pas à sa vue la moindre émotion. Il n’était pour elle qu’une vieille connaissance, dont elle réclamait les services à l’occasion; aussi, n’osant faire peindre cette fois à l’arrière de sa bisquine le nom de Victorine, il lui laissa celui de Coquette, qu’elle portait auparavant.

Durant toute la belle saison, la Coquette navigua le long de la côte sous le commandement de maître Domeneuc. Vers la fin d’octobre, comme celui-ci allait mettre à la voile pour retourner à son village natal, la belle Victorine, pressée d’aller rejoindre son père, vint lui demander de la prendre à bord de la bisquine. Cette fois Jean-Marie eut envie de refuser. — J’ai beau la mener et la ramener, pensait-il, elle ne s’occupe guère de moi !.. Mais si je lui dis non, elle me fera la moue, elle ne me regardera plus, et j’aurai honte de passer devant elle...

Il ne rejeta donc point la demande de la jeune fille. Celle-ci monta à bord avec tant de grâce et de légèreté, elle était si coquettement mise et riait de si bonne humeur, que le pauvre Jean-Marie sentit son cœur bondir. Il largua ses voiles comme s’il eût enlevé celle qui se confiait à sa protection en toute sûreté de conscience. Le temps était doux, la brise légère et la mer tranquille. Dans les derniers beaux jours et à la veille des coups de vent, il y a de ces instans pleins de calme et d’une sérénité si complète qu’on ne sait si c’est le printemps qui vient ou l’été qui s’en va. Comme les beaux temps règnent depuis bien des mois, on ne s’attend pas à les voir finir; l’Océan, qui n’est plus battu par les tempêtes, semble s’être endormi pour toujours et avoir perdu l’habitude de ses colères impétueuses. Le mousse, assis à la proue, chantait gaiement; le matelot qui l’aidait dans le service des voiles se promenait dans l’étroit espace compris entre les deux mâts. A l’arrière, la main sur la barre, trônait le patron Jean-Marie, et à ses côtés se tenait la belle Victorine debout, le bras passé autour d’un cordage.

— En vérité, dit la jeune fille en jetant un coup d’œil sur les rochers couronnés de verdure qui bordent le cours de la Rance, c’est un joli métier que celui de marin.

— Il y a des jours, répliqua Jean-Marie; vous n’étiez pas de cet avis-là l’autre fois...

— Dame ! votre petit sloop ne valait pas le navire qui nous porte; cette bisquine est propre, fraîche, et vous avez bien raison de l’appeler la Coquette. Ce que c’est pourtant que d’être courageux et de faire une bonne action ! On dit que vous avez été mis sur les journaux à l’occasion de votre médaille... Cela ne m’étonne pas de vous. Dans votre jeunesse, vous exposiez votre vie rien que pour me dénicher des nids de goélands; vous en souvenez-vous, Jean-Marie?

— Si je m’en souviens! répliqua le marin; mais je croyais que vous l’aviez oublié...

— Oh ! que non, reprit la jeune fille; on n’oublie jamais ces jours heureux de l’enfance! C’est le bel âge, voyez-vous; plus tard on a des peines, des inquiétudes... Vous autres hommes, vous courez les mers, vous travaillez jour et nuit, il ne vous reste guère de temps pour rêver; mais nous, pauvres filles, qui demeurons toujours à la même place, nous avons des pensées qui nous obsèdent... et qu’il faut cacher. Eh bien ! quand je suis tourmentée, je regarde ces chapelets d’œufs de goélands à moitié brisés, et je songe au temps où vous me les apportiez...

Parlant ainsi, Victorine appuyait sa main sur l’épaule de Jean-Marie. Celui-ci levait ses grands yeux bleus sur la jeune fille, tout surpris de sa confiante familiarité; il eut comme un moment d’extase pendant lequel il laissa échapper la barre du gouvernail; les voiles de la bisquine se mirent à battre le long du mât, et le mousse faillit être renversé à la mer. Au cri qu’il poussa, le patron, par un mouvement rapide, fit reprendre au petit navire son aire de vent et baissa la tête en rougissant.

— Tenez, reprit vivement Victorine, voilà un navire qui se montre à la pointe du cap Fréhel; est-ce une goélette? — Non, c’est un brick, un brick anglais chargé de charbon ; il a les voiles toutes noires...

— Vous êtes sûr que ce n’est pas la Malouine? On l’attend tous les jours, et elle revient de la Méditerranée. Vous connaissez la Malouine, n’est-ce pas? Mon cousin Luc Hédé est second à bord. Dès qu’il sera de retour, nous nous marierons, et j’espère bien que vous viendrez à la noce, Jean-Marie?...

— Vous allez vous marier? demanda celui-ci d’une voix mal assurée.

— Il y a longtemps qu’il en est question, et je croyais que vous le saviez...

— C’est donc pour cela que vous avez l’air si gai aujourd’hui?

— Peut-être bien, répondit Victorine en souriant, et puis l’humeur change comme le temps : on passe quelquefois de la tristesse à la joie sans savoir pourquoi... Il y a des momens où je suis inquiète de la Malouine, je me figure qu’il lui est arrivé malheur, et je me mets à pleurer. Après avoir versé quelques larmes, je reprends courage, et me voilà redevenue gaie comme l’oiseau qui chante le printemps... C’est égal, je ne serai tout à fait tranquille que quand la Malouine sera dans le port...

Ainsi babillait la grande Victorine, bercée par la vague. Comme l’alouette qui monte à travers l’espace au-devant du soleil, elle s’élançait par la pensée au-devant de ses espérances d’un bonheur prochain, sans voir, sans comprendre la souffrance de celui qu’elle étourdissait de ses vives et rapides paroles. Le pauvre Jean-Marie ne lui répondait plus que par des monosyllabes. Dans son honnêteté naïve, il ne pouvait s’expliquer comment la belle et sage Victorine s’était éprise du cousin Luc, qui n’était ni beau ni sage, et dont les allures hardies n’annonçaient pas un cœur très affectueux. Tandis qu’il avait perdu ses plus belles années à admirer cette jeune fille de loin et dans une muette extase, sans lui parler de ce qu’il ressentait pour elle et comme comprimé sous le joug de sa pauvreté, celle-ci l’avait oublié et laissé à l’écart. Au moment où il allait sortir de la misère, il retrouvait la compagne de son enfance moins fière que par le passé et confiante jusqu’à la bienveillance, mais ce n’était que pour apprendre de sa bouche la désolante nouvelle de son mariage. Pour la seconde fois, il achevait dans la tristesse une traversée commencée sous de meilleurs auspices.

Le soleil se couchait quand la bisquine laissa tomber son ancre; les eaux de la mer se teignaient encore des dernières lueurs du jour, mais les rochers de la côte se revêtaient d’une teinte sombre. Victorine pria Jean-Marie de la reconduire jusqu’au village, et ils se mirent à gravir ensemble les hautes falaises. Dans les passages difficiles, la jeune fille s’accrochait à la main de son compagnon comme à une branche de chêne, et tournant la tête avec effroi : Mon Dieu, disait-elle, quel précipice effrayant ! Prenez garde de glisser quand vous retournerez à bord !

— Bah! qu’importe! répliqua Jean-Marie; périr là ou ailleurs, aujourd’hui ou demain!...

— Toujours des paroles désolées! reprit la jeune fille; j’ai eu beau faire de mon mieux pour vous égayer, Jean-Marie, vous avez toujours votre air sombre... Cela vous fera tort, quand vous voudrez vous marier!... Il faut savoir rire quelquefois, il faut avoir de l’entrain, de la gaieté... Là, nous voilà rendus... Vous êtes certain que c’est toujours le brick anglais qui se montre là-bas, n’est-ce pas?... Bonsoir, Jean-Marie, grand merci de votre complaisance, et n’oubliez pas que je vous invite à...

Jean-Marie se retira sans vouloir entendre les derniers mots de sa phrase. Tandis que Victorine frappait à la porte de son père le préposé aux douanes, le marin regagnait sa bisquine en descendant à tâtons le long des rochers. A mesure qu’il s’enfonçait dans la profondeur des ténèbres, la mauvaise humeur et les idées noires lui montaient au cerveau. Le mousse, qui possédait une pipe depuis qu’il touchait des appointemens, l’attendait en fumant sur le bord du canot.

— Pousse, dit Jean-Marie.

L’enfant poussa le canot et manœuvra l’aviron de ses deux mains. — Capitaine, dit-il après un peu d’hésitation, pourquoi donc que vous avez donné un faux coup de barre tantôt?

— Vas-tu m’apprendre à gouverner, méchant mousse! répliqua Jean-Marie d’un ton bourru; qu’est-ce que cela te fait?

— C’est que la poulie de l’écoute du taille-vent m’a frappé au front, et j’en ai une bosse grosse comme le poing!

— Bah! frotte-toi avec de l’eau salée... Tu en verras bien d’autres quand tu navigueras au long cours !

Le mousse n’était guère habitué à ce dur langage; il se tut, et de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Un quart d’heure après, Jean-Marie l’appela. — Viens, mon petit gars, mets cette compresse sur ton front. Je suis bien fâché de t’avoir fait du mal, quoique je n’en aie pas eu l’intention... Je souffre encore plus que toi, va!


IV.

Jean-Marie Domeneuc souffrait beaucoup en effet. Il ignorait qu’il y a dans tous les rangs de la société des gens dont on apprécie les bonnes qualités, dont on reconnaît le mérite, et qui pourtant ne vont pas de pair avec les autres. On a confiance en leur droiture, on se tourne vers eux aux momens difficiles, on ne craint pas de lasser leur complaisance; quand on est dans la prospérité, dans la joie, on les laisse à l’écart. C’est qu’ils ressemblent à ces étoiles solides dont on vante le tissu, mais. qui ne brillent point par l’éclat des couleurs. Jean-Marie Domeneuc était de ceux-là. Victorine, qui ne se faisait pas faute de recourir à son obligeance, et causait familièrement avec lui de ses affaires les plus intimes, aurait ri aux éclats si on lui eût dit que ce brave garçon ressentait de l’amour pour elle. Il lui arrivait quelquefois de dire, en parlant à quelqu’une de ses compagnes moins jolie et plus pauvre qu’elle : « Si tu épousais Jean-Marie, tu serais heureuse; il a de la conduite, c’est un brave homme. » Celle-ci secouait la tête en faisant la grimace, et répétait le même propos à quelque autre jeune fille qui l’accueillait assez mal, et ainsi de suite. La médaille suspendue à son côté donnait au marin un air plus respectable, sa physionomie exprimait l’honnêteté et le calme; mais il lui manquait cette désinvolture, ces façons hardies qui distinguaient le cousin Luc. Celui-ci avait de petits yeux noirs enfoncés et vifs qui brillaient comme ceux de l’oiseau de proie; de courte taille et assez bien pris, il se balançait sans cesse d’un pied sur l’autre, comme s’il eut été toujours prêt à danser, habitude qu’il avait contractée sur le plancher mobile des navires de long cours ballottés au roulis. Les jeunes filles, qui redoutaient un peu son regard, appréciaient beaucoup sa galanterie; les vieux marins de Saint-Malo disaient en le voyant passer : — Si nous venions à être en guerre avec l’Anglais, Luc Hédé ferait un joli corsaire !

En attendant, Luc Hédé, embarqué comme second à bord de la Malouine, revenait d’un voyage dans la Méditerranée. Un coup de vent venu du large assaillit la goélette à cent lieues des côtes. Une partie des voiles fut emportée avec la mâture, et le capitaine, enlevé par une lame, disparut sous les flots avec deux des matelots. Luc prit le commandement du navire, que la tempête poussait avec rapidité vers la terre. Le coup de vent, qui avait éclaté au milieu de l’Océan, ne tarda pas à se déchaîner à l’entrée de la Manche. Aux derniers beaux jours d’automne succédaient brusquement les premières bourrasques de l’hiver; la mer avait retrouvé ses terribles colères. Toute la baie de Saint-Malo, depuis le cap Fréhel jusqu’aux rochers qui se prolongent vers Cancale, était couverte de vagues écumeuses. Les pilotes, ne pouvant plus tenir au large, s’abritaient au fond des anses, derrière les récifs, ou venaient mouiller au pied de la tour Solidor, qui marque l’entrée de la Rance. Les curieux. attentifs à regarder l’horizon avec leurs longues-vues par les fenêtres des plus hautes maisons de Saint-Malo, n’apercevaient aucun navire sur la vaste étendue de l’Océan, dont les flots furieux venaient assaillir les remparts. La nuit arriva, nuit sombre et redoutable, durant laquelle le fanal allumé sur la jetée et le feu tournant du beau phare bâti sur la pointe du cap Fréhel semblaient se regarder avec inquiétude par-dessus les lames qui battaient les écueils.

A la première lueur du jour, un point blanc se montra dans la direction de ce même phare dont le feu venait de s’éteindre. Était-ce l’aile d’une mouette ou la voile d’un navire? Telle était la question que s’adressait le père de Victorine, — le préposé, — qui faisait sa ronde sur les rochers au pied desquels dormait à l’ancre, et bien abritée, la bisquine de Jean-Marie. Celui-ci revenait du village; arrivé au sommet de la falaise, il s’aperçut que le douanier l’appelait par ses gestes, la violence du vent ne permettant point à la voix de se faire entendre.

— Jean-Marie, lui dit le préposé, vous qui voyez plus clair que moi, regardez donc dans ma lunette : qu’y a-t-il là-bas, à droite du cap Fréhel?

— Je n’ai besoin que de mes yeux pour vous répondre que c’est une voile...

Quelques habitans du village et un assez grand nombre d’enfans se réunissaient autour du préposé et de Jean-Marie, ceux-ci avec l’insouciance de leur âge et riant de bon cœur lorsque le vent emportait un chapeau dans les airs, ceux-là avec un sentiment de pitié pour ce navire battu par la tempête.

— Oui, reprit Jean-Marie, qui avait appuyé à son œil la lunette du préposé, c’est une voile... Le navire a mis son pavillon en détresse... Pauvres gens !... La Malouine n’a-t-elle pas une ligne rouge sur fond noir?

— Bien sûr, répondit une voix, et puis elle est relevée à l’arrière.

— Eh bien! c’est elle, dit Jean-Marie.

— C’est la Malouine, répétèrent en chœur les enfans; il a dit que c’est la Malouine...

Victorine accourait aussi, luttant contre la brise qui s’engouffrait dans ses vêtemens; elle arriva à temps pour saisir ces derniers mots.

— Mon père, s’écria-t-elle, c’est la Malouine?... Qui a dit cela?... Passez-moi la longue-vue.

La jeune fille, haletante, troublée par la crainte et l’émotion, essayait vainement de faire passer dans le champ de la lunette le point blanc qui oscillait sur la vague et s’abaissait parfois sous l’écume. — Ma vue se trouble, je ne puis rien voir!... Mon père, êtes-vous sûr que ce soit elle?... Non, non, ce n’est là qu’un petit bateau, une barque dépêche... Ah! Jean-Marie, voyons, parlez franchement...

— C’est une goélette qui est en détresse, qui a ses mâts brisés, qui flotte au hasard avec un lambeau de voile, répondit le marin ; et si la Malouine a un liston rouge, je réponds que c’est elle!...

A cette déclaration si formelle, Victorine demeura interdite. — Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en se laissant tomber sur une pointe de rocher, et elle se mit à verser un torrent de larmes, tandis que les enfans l’entouraient et la regardaient d’un air hébété, tout surpris de voir pleurer une si grande fille. Son père s’approcha d’elle et voulut l’entraîner vers sa maison; elle résista à ses instances et continua de gémir.

— Les pilotes laisseront-ils périr ces braves gens-là sans rien tenter pour les sauver? demanda-t-elle enfin.

— Avec ce temps-là, tu vois bien que les pilotes ne pourraient les joindre, lui répondit son père.

— Vous ne connaissez pas assez ces choses de la mer, reprit vivement la jeune fille; je veux questionner Jean-Marie... Où est-il?

— Il est descendu sur la plage; il est retourné à sa bisquine.

— Eh bien ! allons le trouver.

Parlant ainsi, Victorine prit le bras de son père, et ils descendirent rapidement la rampe qui mène au fond de la baie. A ce moment-là, Jean-Marie, seul avec son mousse, frottait le pont du petit navire, non sans jeter à la dérobée un regard d’anxiété sur la goélette, que la mer furieuse ballottait en tous sens. Victorine, s’approchant de lui aussi près qu’elle le put, lui demanda d’une voix tremblante :

— Est-il vrai que les pilotes ont le vent contraire, et qu’ils ne peuvent aller au secours de la goélette ?

— Parbleu!... c’est bien facile à voir... A peine s’ils pourraient l’atteindre en partant d’ici... Dame! c’est quelquefois un vilain métier que celui de marin.

— Ah! Jean-Marie, quelle parole avez-vous dite là?... C’est un beau métier que de secourir ses semblables !

A cette parole, Jean-Marie tressaillit. Il y avait au fond de son cœur une voix qui lui disait : Si la goélette périt, tant mieux pour toi, il ne sera plus question du cousin Luc ! — Et puis une autre voix se faisait entendre, qui répétait : Sauve-le, sauve-le, quand même il serait ton ennemi !

— Il y a donc des gens dont c’est le métier de périr pour les autres? dit Jean-Marie en levant sur Victorine un regard sérieux. — Ma pauvre fille a la tête perdue, excusez-la, répliqua le douanier... Voyons, Victorine, allons-nous-en. Viens, que je te reconduise à la maison.

— Jean-Marie, vous qui êtes si brave et si courageux, s’écria Victorine, vous qui avez déjà gagné une médaille d’honneur!...

Elle s’accrochait au câble qui attachait la bisquine au rocher, comme si elle eût voulu tirer à elle le petit navire et se jeter aux pieds du marin.

— Ma médaille, reprit-il, ma médaille!... S’il n’y avait pas une autre récompense à gagner, on ne s’exposerait pas pour si peu... Le bon Dieu n’en donne point à ceux qui périssent pour les autres; il est plus généreux que ça, il leur donne le paradis... Mousse, saute à terre...

— Pourquoi ça, patron?... demanda l’enfant; vous ne pouvez pas manœuvrer la bisquine tout seul... Eh bien! si vous courez au secours de la goélette, je ne vous quitterai pas...

— Embrasse-moi, petit gars; tu ne m’as jamais abandonné, toi; tu ne m’as jamais méprisé depuis que je navigue sur la côte; tu as plus de cœur que tu n’es gros... Largue l’amarre, et à la grâce de Dieu!... Il faut bien faire son métier... de chrétien. — Victorine, ajouta-t-il en se tournant vers la jeune fille, qui suivait ses mouvemens avec une secrète espérance, Victorine, je vous prends à témoin, ainsi que votre père, que je lègue ma bisquine à mon mousse si je viens à périr... A genoux, faisons un signe de croix,... priez pour nous deux !

La jeune fille se mit à genoux; des larmes coulaient de ses yeux, et elle pria longtemps. Il faut bien le dire, en voyant s’éloigner l’homme généreux qui se lançait gratuitement au milieu de la tempête pour secourir son fiancé, c’était encore pour celui-ci qu’elle tremblait. Jean-Marie de son côté, en accomplissant un acte de courage, obéissait peut-être à des instincts qui en diminuaient le mérite. — Ah ! Victorine, avait-il dit tout bas en partant, tu feras toujours de moi ce que tu voudras! Si ton cousin Luc est sauvé, ce sera à moi qu’il devra la vie, et il n’aura plus le droit de me regarder du haut en bas! Je serai plus grand que lui!...

Puis, refoulant dans son cœur ces sentimens de vanité dès que la première vague vint frapper la proue de la bisquine sortie de la crique où elle s’abritait, il rentra franchement et sans arrière-pensée dans son noble rôle de sauveteur. L’état effrayant de la mer lui rappelait qu’il avait autant de chances de paraître devant Dieu que de revoir le rivage. Quant au mousse, alerte et résigné, il suivait son patron avec cette héroïque simplicité qui fait les grands dévouemens. Victorine et son père étaient restés sur la plage, au bas des rochers; ils y furent rejoints par les habitans du village qui contemplaient, eux aussi, la lutte de ces deux petits navires aux prises avec les fureurs de l’Océan. A mesure que la bisquine s’avançait vers le large, des lames plus violentes venaient l’assaillir; plongeant sous les flots, puis reparaissant sur le sommet d’une vague, tantôt jetée sur le flanc, tantôt perdue sous un nuage d’écume, elle semblait animée du courage de ceux qui la montaient. La goélette la Malouine au contraire, à demi démâtée, privée d’une partie de son équipage, roulait comme une masse inerte qui est devenue le jouet de l’Océan.

— Voyez donc, disait un pêcheur assis sur la pointe d’un rocher, comme elle avance lentement, cette pauvre Malouine !... Elle est à moitié coulée...

— Par bonheur, elle est chargée d’eau-de-vie, répondit un matelot retraité; sans cela, elle serait au fond de l’eau depuis longtemps !...

Victorine, en proie aune agitation fiévreuse, tantôt priait en joignant les mains, tantôt cachait son visage baigné de larmes. Chaque parole prononcée autour d’elle faisait battre son cœur d’espérance ou de crainte.

— C’est égal, dit à son tour une vieille qui attendait le retrait de la mer pour aller à la pêche aux crabes, Jean-Marie est un homme d’un grand cœur!...

— Et son mousse donc? reprit une mère de famille; un pauvre petit gars orphelin qui n’a jamais connu que la misère...

— Mon Dieu! dit Victorine en se penchant vers son père, pourvu que la bisquine arrive à temps!... Il me semble que la Malouine s’enfonce sous l’eau de plus en plus!...

— Avant cinq minutes, les deux navires seront bord à bord, répondit le préposé; patience, patience!...

Et la bisquine se rapprochait en effet de la goélette démâtée : ceux qui la regardaient du rivage firent silence à ce moment solennel; mais la distance ne leur permettait pas de se rendre un compte exact de ce qui se passait au milieu de la rade. A force d’habileté et de courage, Jean-Marie avait pu se tenir dans la direction de la Malouine et l’atteindre au passage. Lorsque la goélette, à moitié submergée et qui n’obéissait presque plus à l’action de son gouvernail, fut tout près de lui, il lança vers elle un cordage amarré à l’arrière de la bisquine. Deux fois les naufragés laissèrent échapper ce câble qui devait les sauver. Ils étaient tous à bout de force; mouillés par les vagues qui ruisselaient sur leurs vêtemens en lambeaux, privés de nourriture depuis la veille, ils se soutenaient à peine. Luc Hédé, l’œil hagard, le teint hâve, les pieds nus, la tête au vent, essayait vainement de se faire entendre; le mugissement des vagues couvrait le son de sa voix affaiblie. Enfin, par un effort suprême, il retint dans ses mains tremblantes la remorque près de glisser pour la troisième fois, et il la fixa solidement sur la proue de son navire. — Filez, filez quelques brasses, ou nous sommes perdus! cria Jean-Marie. — Luc Hédé, qui était bon marin cependant, ne comprit pas cet avertissement bien simple dont un mousse eût saisi le sens; il était comme hébété par la tempête. Le petit navire de Jean-Marie s’élançait en avant, poussé par le flot et par un bout de voile; mais la goélette, alourdie par l’eau qui la remplissait à moitié et pareille au cheval rétif qui refuse de se laisser conduire par la bride, résista de tout son poids à l’impulsion de la remorque. La secousse qui résulta de ce soubresaut donna le temps à la vague d’assaillir la bisquine par l’arrière; Jean-Marie, enlevé par le flot, s’en alla tomber loin du bord.

— Mousse, tiens-toi bien! cria-t-il d’une voix forte, range la tour du Jardin <ref> Tour bâtie sur les récifs, et qui marque l’entrée de la rade de Saint-Malo du côté de l’ouest. </<ref>, donne dans la grande passe...

Le mousse poussa un cri déchirant; porter secours à son patron était chose impossible, il le comprit, et rassemblant tout son courage il se cramponna avec l’énergie du désespoir à la barre du gouvernail. Les gens de la goélette avaient jeté du côté de Jean-Marie des débris d’aviron, des esparres, tout ce qu’ils avaient trouvé sous leurs mains. Bientôt un récif le déroba à leurs regards, et tandis que le hardi marin luttait corps à corps contre la tempête, la goélette qu’il avait arrachée à une perte certaine était remise dans sa route par l’intrépide enfant resté seul sur la bisquine. La Malouine eut encore bien des dangers à courir et bien des lames à essuyer avant de jeter l’ancre en lieu sûr. La mer en colère semblait la poursuivre et s’acharner sur elle comme sur une proie. Peu à peu cependant, et par saccades, elle s’avança vers la terre, et la jetée de Saint-Malo se couvrit de spectateurs qui saluaient par leurs cris la rentrée au port du navire et de son équipage que l’on avait crus perdus; mais les cris de triomphe cessèrent, un morne silence succéda à ces élans d’une joie prématurée lorsque l’on aperçut des vides parmi les marins de la Malouine. On cherchait aussi des yeux sur la bisquine le patron Jean-Marie, et l’on ne voyait que son mousse, pâle, effaré, les joues sillonnées de grosses larmes.

Au moment où la bisquine s’abritait dans l’avant-port, dégagée de sa remorque, le pauvre mousse, épuisé de fatigue, s’évanouissait dans les bras de ceux qui accouraient à son aide. Le combat avait été rude, mais l’enfant était sauvé. Moins heureux que lui, le patron Jean-Marie Domeneuc, ballotté par les flots en courroux, roula longtemps, accroché aux débris qu’on lui avait lancés par-dessus le bord de la goélette. Les gens du village, assemblés sur la rive, l’aperçurent enfin se débattant avec courage au milieu de l’abîme, et faisant des efforts désespérés pour atteindre la terre. Averti par eux, le recteur descendit à son tour au pied des rochers, et il se mit à chercher avec ses paroissiens les moyens de porter secours au malheureux que la mort semblait environner de toutes parts. Qui était-il? Ils l’ignoraient encore, et nul ne pouvait dire si ses forces ne l’abandonneraient pas avant qu’il eût touché le rivage. A mesure que la marée baissait, cette population émue suivant son pasteur, qui l’encourageait par son exemple, marchait à la rencontre des vagues; quelques pêcheurs apportaient de longues cordes, qu’ils se préparaient à lancer au naufragé. Les plus hardis, abordant avec courage un banc de roches aiguës, s’accrochèrent aux aspérités des récifs et se mirent à redescendre du côté de la mer. Par malheur celui qu’ils espéraient sauver venait se heurter lui-même avec violence contre l’écueil. Le flot qui avait jeté Jean-Marie comme un paquet d’algues sèches sur ce lit de rochers se retira précipitamment en roulant sur lui-même, et laissa le marin sans mouvement au milieu d’un tourbillon d’écume. Les gens accourus à son secours s’empressèrent de le soustraire au retour de la vague; ce fut alors qu’ils reconnurent Jean-Marie. Le courageux marin ne donnait plus signe de vie, on dut le transporter en un lieu sûr, à l’abri du vent déchaîné et de la mer furieuse, sur cette même plage qu’il avait, quelques heures auparavant, parcourue d’un pas ferme et leste. Le recteur s’approcha du blessé et lui serra la main. Jean-Marie, dont le cœur battait encore, ouvrit les yeux et essaya de parler; mais sa voix expira sur ses lèvres.

A ce moment, Victorine venait de rentrer au village avec son père. Elle avait vu de loin la Malouine donner dans la passe et gagner le port. Son anxiété se calmait, elle respirait plus librement, lorsque la nouvelle se répandit qu’un homme enlevé par les vagues sur le pont d’un des deux navires était poussé vers le rivage. De nouveau l’inquiétude s’empara de la jeune fille; elle s’élança et se mit à courir sur la plage du côté du groupe qui entourait le mourant et lui prodiguait ses soins.

— Qui est-ce? criait-elle tout effarée, l’a-t-on reconnu? vit-il encore ?

— Il vit encore, lui répondit-on à demi-voix, il vit encore, mais il s’est défoncé la poitrine contre les roches... — Mais qui est-ce donc? Est-ce Luc Hédé? répétait-elle en approchant toujours du blessé.

— Non, c’est Jean-Marie...

— Dieu soit loué!... Ces mots échappèrent à Victorine, qui les prononça avec une sorte d’exaltation. Le moribond, rappelé au sentiment de la vie par la voix de celle qu’il avait tant aimée, se redressa avec effort, et la jeune fille, épouvantée du regard qu’il lançait sur elle comme pour lui reprocher ses cruelles paroles, tomba à genoux près de lui.

— Mon pauvre Jean-Marie, dit-elle avec des sanglots, vous êtes sauvé,... Dieu soit loué!...

— Non, murmura le marin agonisant, ce n’est pas là ce que vous disiez. Non, je vais mourir, moi; mais Luc est sauvé!... Monsieur le recteur, je lui pardonne... Elle n’a pas voulu me faire de la peine, c’était un cri du cœur!... Ah! que je voudrais pouvoir embrasser mon mousse !

Le surlendemain, Jean-Marie Domeneuc rendait le dernier soupir au presbytère. Il fut regretté de tous ceux qui l’avaient connu. Le jour de leur mariage, en revenant de l’église, Luc Hédé et la belle Victorine s’agenouillèrent devant la tombe où dormait l’homme courageux qui avait sacrifié sa vie pour leur bonheur. Ils lui devaient bien une prière; mais celui qui pleura sincèrement et du fond du cœur le pauvre Jean-Marie, ce fut son mousse. L’enfant héritait pourtant de la bisquine et aussi de la prime acquise au sauveteur de la goélette la Malouine; il oubliait tout cela, la mort de son patron le laissait seul au monde.

— Mon enfant, lui dit le recteur, te voilà presque riche; il est bon que tu t’instruises, que tu ailles aux écoles...

— Aux écoles !... répondit l’enfant avec terreur en reportant vers la mer ce regard mélancolique du marin qui a voué à l’Océan une inaltérable affection.

— Oui, aux écoles, reprit le recteur; tu apprendras à lire, à écrire, et tout ce qu’il faut savoir pour devenir aspirant de marine.

— A la bonne heure! répliqua le mousse. A ce prix-là, je ne demande pas mieux que d’étudier. Si c’était pour rester dans les écritures, voyez-vous, monsieur le recteur, j’aimerais mieux mourir... C’est égal, si jamais je deviens-capitaine de vaisseau, amiral, n’importe quoi, je le devrai à mon pauvre patron, à Jean-Marie Domeneuc. Que Dieu ait pitié de son âme !


THEODORE PAVIE.

  1. On nomme ainsi les cerises douces sur la côte de Saint-Malo.