Le Candidat

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Théâtre
(pp. 1-155).
LE CANDIDAT


COMÉDIE EN QUATRE ACTES


Représentée sur le Théâtre du Vaudeville, les 11, 12, 13 et 14 mars 1874.
PERSONNAGES

ROUSSELIN, 56 ans ............... MM. DELANNOY.

MUREL, 34 ans. ............................ GOUDRY.

GRUCHET, 60 ans.. ...................... SAINT-GERMAIN.

JULIEN DUPRAT, 24 ans .................... TRAIN.

LE Camry; DE BOUVIGNY, 65 ans ........... THOMASSE.

ONESIME, son fils, 20 ans .................... RICHARD.

DODART, notaire, 60 ans .................... MICHEL.

PIERRE, domestique de M. Rousselin ..... CH. JULIET.

Mme ROUSSELIN, 38 ans ............. Mmes H. NEVEUX.

LOUISE, sa fille, 18 ans ............... J. BERNHARDT.

Miss ARABELLE, institutrice, 30 ans ........._ DAMAIN.

FÉLICITÉ, bonne de Gruchet ............. BOUTHIE.

MARCHAIS ..................... MM. ROYER.

HEURTELOT. ................... LACROIX.

LEDRU ........................, CORNAGLI.

HOMBOURG ........................... COLSON.

VOINCHET ....................... MOISSON.

BEAUMESNIL ........................... FAUVRE.

UN GARDE CHAMPÊTRE ...................... BOURCE.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉUNION ÉLECTORALE.. .JACQUIER.

UN GARÇON DE CAFÉ ....................... VAILLANT.

UN MENDIANT ........................ JOURDAN.

PAYSANS, OUVRIERS, ETC.


L’action se passe en province.


Les mots entre deux crochets ont été supprimés par LA CENSURE.


Le texte de cette édition du Candidat est conforme à celui de l’édition originale. Paris 1874.


Charpentier et Cie, édit.

LE CANDIDAT


———·>•<·———


ACTE PREMIER.


Chez M. Rousselin. — Un jardin. — Pavillon in droite. ——— Une grille occupant le coté gauche.


Scène première.

MUREL, PIERRE, domestique.

Pierre est debout, en train de lire un journal. — Murel entre, tenant un gros bouquet qu'il donne à Pierre.


MUREL.

Pierre, où est M. Rousselin ?


PIERRE.

Dans son cabinet, monsieur Murel; ces dames sont dans le parc avec leur Anglaise et M. Onésime... de Bouvigny !


MUREL.

Ah! cette espéce de [séminariste] (l) à moitié gandin ? J’attendrai qu’il soit parti, car sa vue seule me déplaît tellement ! ...


PIERRE.

Et à moi donc!

1) Pour LA CENSURE, il a fallu mettre cagot. .4 THEATRE. MUREL. A toi aussi! Pourquoi? PIERRE. I Un iringalet! fiérotl pingrel Et puis, j'ai idée qu’il vIent c ez nous... (Myseérieusemem.) Cest pour Made- moiselle! MUREL, 5 demi-voix. Louise? A PIERRE. Parbleu! sans cela les Bouvigny, qui sont des nobles, ne f`eraient pas tant de salamalecs 5 nos bour- geois! MUREL, 5 part. Ah! ah! attention! (Ham.) N’oublie pas de m’avertir lorsquc des mcssieurs, tout 5 l’heure, viendront pour parler 5 ton maltre. PIERRE. Plusieurs ensemble? Est-ce que ce serait... par rapport aux elections ?... On en cause... Y MUREL. Assez! Ecoute-moi! Tu vas me IISIYC ledplaIsIr d’aller chez Heurtelot le cordonnier, et prie-le e ma part... PIERRE. Vous, le prier, monsieur Murcl! MUREL. N’importe! Dis-lui qu’il n’oublie rien! PIERRE. Entendul


LE CANDIDAT. MUREL. Et qu’iI soit exact! qu’iI amene tout son monde! PIERRE. Suffit, Monsieur! j’y cours! U sort.


Scène II.

MUREL, GRUCHET. U MUREL. Eh! c’est monsieur Gruchet, si je ne me trompe? GRUCHET. En personne! Pierre-Antoine pour vous servir. MUREL. Vous étes devenu si rare dans Ia maison! GRUCHET. Que voulez-vous? avec Ic nouveau genre des Rous- seIin! Depuis qu’iIs fréquentent Bouvigny, — un joli _ coco encore, ceiui-I5., —— iIs f`ont des embarras!. .. MUREL. Comment? GRUCHET. Vous n’avez donc pas remarqué we Ieur domes- tique maintenant porte des guétres! adame ne sort · plus qu’avec deux chevaux, et dans Ies dfners qu’iIs donnent, — du moins, c’est Félicité, ma. servante, qui me I`a dit, —— on change de couvert 5. chaque as- siette.


6 THEATRE. MUREL. Tout cela n’empéche pas Rousselin d’étre généreux, serviable! GRUCHET. Oh! cl’accorcl! plus béte que méchant! Et pour sur- crolt cle riclicule, le voila qui ambitionne la cléputation! Il cléclame tout seul clevant son armoire a glace, et la nuit, il prononce en réve cles mots parlementaires. MUREL, rianr. En efl`et! . GRUCHET. Ah! c’est que ce titre·la sonne bien, cléputé!!! Quancl on vous annonce : a Monsieur un tel, député, » alors, on s’incline! Sur une carte cle visite, aprés le nom acléputév, ca Hatte l’0$:il. Et en voyage, dans un théétre, n’importe ou, si une contestation s’éléve, qu’un incliviclu soit insolent, ou méme qu/iun agent cle police vous pose la main sur le collet : a ous ne savez clonc pas que je suis cléputé, Monsieur! » MUREL, En part. Tu ne serais pas Péché cle l’étre, non plus, mon bonhomme! ‘ GRUCHET. Avec ca, comme c’est malin! pourvu qu’on ait une maison bien montée, quelques amis, cle Pentregentm! MUREL. Eh! mon Dieu! quancl Rousselin serait nommé! W ll y avait dans Ie texte dc Vintrgue. LA Czwsuiua a préféré de Ventregent.


LE CANDIDAT. GRUCHET. Un moment! S’i! se porte, ce ne peut étre que can- didat juste-milieu? MUREL, 5 part. Qui sait? GRUCHET. Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enhn nous sommes des Iibéraux; votre position, nature!!e- ment, vous donne sur Ies ouvriers une inHuence!... Oh! vous ·poussez méme 5 Ieur égard [es bons ofhces trés Ioin! e suis pour Ie peupie, moi, mais pas tant que vous! Non. .. non! MUREL. Bref`, en admettant ue Rousseiin se résente?... CI P GRUCHET. Je vote contre Iui, c’est régié! MUREL, 5 part. Ah! j’ai eu raison d'étre discret! (Ham.) Mais avec de pareils sentiments, que venez—vous f`aire chez {ui? GRUCHET. C’est pour rendre service... 5 ce petit Julien. MUREL. Le rédacteur de I’ImpartiaI?... Vous, I’ami d’un ‘ ! poete. GRUCHET. Nous ne sommes pas amis! SeuIement,_comme je Ie vois de temlps 5 autre au cercie, iI m’a prié de I’intro- duire chez ousseiin.


MUREL.

Au lieu de s’adresser a moi, un des actionnaires du journal! Pourquoi?

GRUCHET.

Je l'ignore !

MUREL, a part.

Voila qui est drôle ! (Haut). Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé!

GRUCHET.

La raison?

MUREL, in part.

Ce Pierre qui ne revient pas ! J`ai toujours peur... (Haut.) La raison? c’est que Rousselin déteste les bohémes !

GRUCHET.

Celui-la, cependant".

MUREL.

Celui-Ia surtout! ct mémc dcpuis huit jours... Il tire sa montre.

GRUCHET.

Ah ça ! Qui vous démange ? Vous paraissez tout inquiet.

MUREL. n

Certainement !

GRUCHET.

Les affaires, hein ?

MUREL.

Oui ! mes affaires !

GRUCHET.

Ah ! je vous l’avais bien dit ! ça ne m’étonne pas !... LE CANDIDAT. 9 MUREL. De la morale, maintenant! GRUCHET. Dame, écoutez donc, chevaux de selle et de ca- briolet, chasses, pique-niques, est—ce que je sais, moi! Que diable! quand on est simplement le représentant d’une compagnie, on ne vit pas comme si on avait la ca1sse dans sa poche. MUREL. Eh! mon Dieu, je payerai tout! GRUCHET. En attendant, puisque vous étes géné, pourquoi n’empruntez-vous pas a Rousselin? MUREL. Impossible! GRUCHET. Vous m’avez bien emprunté a moi, et je suis moins riche. MUREL. Ohl lui! c'est autre chose! GRUCHET. Comment, autre chose? un homme si généreux, serviable! Vous avez un intérét, mon gaillard, a ne pas vous déprécier dans la maison. MUREL. Pourquoi? GRUCHET. Vous f`aites la cour at la jeune fille, espérant qu”un bon mariage...


IO THEATRE. · ’ MUREL. Diabie d’homme, va! . . . Oui, je’QI’adore. . . M’”° Rous- seIinI Au nom du ciei, pas d’aIIusion! GRUCHET, in part. Oh! oh! tu I’adores. Je crois que tu adores surtout sa dot!


Scène III.

MUREL , GRUCHET, M’“' ROUSSELIN , ONESIME, LOUISE, MISS ARABELLE, un Iivre it la main.

MUREL, présentant son bouquet à Mme Rousselin.

Permettez-moi, madame, de vous offrir...

MADAME ROUSSELIN, jetant ie bouquet sur le guéridon, à gauche.

Merci, Monsieur !

Miss ARABELLE.

Oh ! les spiendides gardénias !... et ou peut-on trouver des fleurs aussi rares ?

MUREL.

Chez moi, miss Arabeile, dans ma serre !

ONESIME, avec impertinence.

Monsieur posséde une serre ?

MUREL.

Chaude ! oui, Monsieur ! LOUISE.

Et rien ne lui coute pour étre agréable 5 ses amis.

MADAME ROUSSELIN.

Si ce n’est, peut-être, d’oublier ses préférences politiques.

MUREL, à Louise, à demi-voix.

Votre mère aujourd’hui est d’une froideur!...

LOUISE, de même, comme pour l'apaiser.

Oh !

MADAME. ROUSSELIN, à droite, assise devant une petite table.

Ici, prés de moi, cher vicomte. Approchez, monsieur Cruchet ! Eh bien, a-t-on fini par découvrir un candidat ? Que dit-on ?

CRUCHET.

Une foule de choses, Madame. Les uns...

ONESIME, lui coupant la parole.

Mon pére affirme que M. Rousselin n’aurait qu’a se présenter".

MADAME ROUSSELIN, vivement.

Vraiment! c’est son avis ?

omésimia.

Sans doute! et tous nos paysans qui savent que leur intérét bien entendu s’accorde avec ses idées. ..

CRUCHET.

Cependant, elles différent un peu des principes de 89 ! nz THEATRE. ONESIME, riant aux éclats. Ah! ah! ah! les immortels principes de 8g! GRUCHET. De quoi riez-vous? 0Nés1M1=;. Mon pére rit toujours quand il entend ce mot-Ia. GRUCHET. Eh! sans 89, il n’y aurait pas de députés! MISS ARABELLE. Vous avez raison, monsieur Gruchet, de défendre le Parlement. I..orsqu’un gentleman est Ia, il peut f`aire beaucoup de bien! GRUCHET. D’abord on habite Paris, pendant l’hiver. MADAME ROUSSELIN. Et c'est quelque chose!... Louise, rapproche-toi donc! Car le séjour dc la province, n’est-ce pas monsieur Murel, a Ia Iongue, fatigue? MUREL, vivement. Oui, Madame! (Basin Louise.) On y peut cependant trouver Ie bonhcurl GRUCHET. Comme si cette pauvre province ne contenait que des sots! MISS ARABELLE, avec exaltation. Oh! non! non! Des cceurs nobles palpitent a


LE CANDIDAT. I 3 l’ombre de nos vieux bois; la reverie se déroule lus P largement sur les plaines; dans des coins obscurs, peut-étre, il y a des talents ignores, un genie qui rayonnera! Elle s'assied. MADAME ROUSSELIN. Quelle tirade, ma chere! Vous étes plus que jamais en veine poétique! 0Nés1M1=;. Mademoiselle, en eH`et, sauf` un léger accent, nous a détarllé tout 51 l’heure, le Lac de M. de Lamartine... d’une f`agon... MADAME ROUSSELIN. Mais vous connaissiez la piece? ONESIME. On ne m’a pas encore permis de Iire cet auteur. MADAME ROUSSELIN. Je comprends! une éducationu. sérieuse! (Lui passant sur les poigncts un éclievcau dc lainc in clévidcr.) Auriez-vous l’obligeance?... Les bras toujours étendusl f`ort bien! omésuvus. Oh! je sais! Et méme, je suis pour quelque chose <lans ce lpaysage en perles que vous a donné ma suaur Elisabet ! MADAME ROUSSELIN. Un ouvrage charmant; il est suspendu dans ma chambre! Louise, quand tu auras Hni de regarder l'IIlush·ati0n. . . ` MUREL, it pm. On se méfie de moi; c’est clair! *


T4 THEATRE. MADAME ROUSSELIN. J’ai admire, du reste, Ies talents de vos autres sceurs, Ia derniere f`ois que nous avons été au chateau de Bouvigny. ONESIME. [Ma mére y recevra prochainement Ia visite de mon grand-0ncIe, Févéque de Saint-Giraud. MADAME ROUSSELIN. · Monseigneur de Saint—Giraud votre oncIe! ONESIME. Oui! Ie parrain de mon pére. MADAME ROUss1=;L1N. II nous oubIie, Ie cher Comte, c’est un ingrat](‘)! omésimz. Oh! non! car iI a demandé pour tantot un rendez- vous il M. R0usseIin! MADAME ROUSSELIN, l'air smisfaie. Ah! omésuvu;. II veut I’entretenir d’une chose... Et je crois méme que j’ai vu entrer, tout a I’heure, maitre Dodart. MUREL, In part. Le notaire! Est-ce que déja ?... (U LA CENSURE ne permettant pas Ie mot Jvfquc ni Ie mot monseigncur, Mm°~ROUSSELIN ; .. . Au chateau de Bouvigny, mais votre pére nous oublie. C’est un ingrat.


LE CANDIDAT. · 1 5 MISS ARABELLE. En eH`et! Et ap/{és est venu Marchais, Yépicier, puis M. Bondois, . Liégeard, d’autres encore. MUREL, is part. Diable, qu’est—ce que ceIa vcut dire?


Scène IV.

L1-:s Mémzs, ROUSSELIN.

LOUISE.

Ah! papa!

ROUSSELIN, le sourire aux lévrcs.

Regarde-Ie, mon enf`ant! Tu peux en étre fiére! (Embrassam sa Femme.) Bonjour, ma chérie!

MADAME ROUSSELIN.

Que se passe-t—il ? cet air rayonnant... .

ROUSSELIN, apcrccvant Murel.

Vous ici, mon bon Murel ! Vous savez déjhn. et vous avez vouiu étre le premier !

MUREL.

Quoi donc ?

ROUSSELIN, apercevant Gruchet.

Gruchet aussi! ah! mes amis! C’est bien! Je suis touché! Vraiment, tous mes concitoyens!... 16 THEATRE. GRUCHET. Nous ne savons rien! MUREL. Nous ignorons compietement. . . ROUSSELIN. · Mais iis sont Ia!... iis me pressent! TOUs. Qui donc? ROUSSELIN. [Tout un comité] (U qui me propose Ia candidature de Yarrondissement. MUREL, it part. Sapristi! on m’a devancé! MADAME ROUSSELIN. Quei bonheur! GRUCHEI`. Et vous ailez accepter peut-étre? ROUSSELIN. Pourquoi pas? Je suis conservateur, moi! MADAME ROU$sEL1N. Tu Ieur as répondu? ROUSSELIN. Rien encore! Je voulais avoir ton avis. (’> II y avait dans Ie texte : Un comité ministfriel me propose. LA C1-ZNSURE a enlcvé ministéielll!


LE CANDIDAT. 17 MADAME ROUSSELIN. Accepte! LOUISE. Sans doute! ROUSSELIN. Ainsi, vous ne voyez pas d’inconvénient? TOUS. Aucun. — Au contraire. -— Va donc! ROUSSELIN. V Franchement, vous pensez que je f`erais bien? MADAJVIE ROUSSELIN. Oui! oui! ROUSSELIN. Au moins, je pourrai dire que vous m’avez Force. Faussc sortie. MUREL, Yarrétant. Doucement! un peu de prudence. ROUSSELIN, stupéfait. Pourquoi? MUREL. Une pareilie candidature n'est pas sérieuse! ROUSSELIN. Comment cela?



Scène V.

Las Mézmzs, MARCHAIS, puis MAiTRE DODART.

MARCHAIS,

Serviteur in Ia compagnie! Mesdames, fhites excuse! Les messieurs qui sont Ié m’ont dit d’aIIer voir ce que fhisait M. Rousselin, et qu’iI {hut qu’iI vienne! et qu’il réponde oui!

ROUSSELIN.

Certainement!

MARCHAIS.

Parce que vous étes une bonne pratique, et que vous f`erez un bon député!

ROUSSELIN, avec enivremcnt.

Député!

DODART, entrant.

Eh’ h ’ P t t :11 F V . mon c er, on sim aien e, a 1n.

GRUCHET, 5. part.

Dodart ! encore un tartufe celui-là !

DODART, à Onésime.

Monsieur votre pére, qui est dans Ia cour, désire vous parler.

MUREL.

Ah ! son pére est là ?

GRUCHET, in Murei.

ll vient avec Ies autres. L’oeil au guet, Murel ! LE CANDIDAT. 19 MUREL. Pardon, maltre Dodart. (A Rousselin.) lmaginez un prétexte. . . (A Marchais.) Dites que M. Rousselin se trouve indisposé, et qu’il donnera sa réponsc... tant6t. Vive- ment! Marchais sort. ROUSSELIN. Voila qui est trop f`ort, pargexemplel MUREL. Eh! on n’accepte pas une candidature, comme cela, a l’improviste! ROUSSELIN. Depuis trois ans je ne f`ais que d’y penser! MUREL. ( Mais vous allez commettre une bévuel Demandez a M° Dodart, homme plein de sagesse, et qui connait la localité, s’il peut répondre de votre election. DODART. En répondre, non! J’y crois, cependantl Dans ces aH`aires—Ia, aprés tout, on n’est jamais st`1r de rien. D’autant plus que nous ne savons pas si nos adver- saires... GRUCHET. Et ils sont nomhreux, les adversaires! ROUSSELIN. lls sont nombreux? MUREL• lmmensément! (A Dodan.) Vous excuserez donc notre 2•


ami qui desire un peu de réfiexion. (A Rousseiin.) Ah! si vous vouiez risquer tout!

ROUssEL1N.

II n’a peut-étre pas tort? (A Dodm.) Oui, priez-ies. ..

DODART.

Eh! bien, monsieur Onésime? Allons !

MUREL.

Allons ! il faut obéir à papa !

ROUSSELIN, A Murel.

Comment, vous partez aussi ? Pourquoi ?

MUREL.

Cela est mon secret ! Tenez-vous tranquille ! vous verrez !


Scène VI.

ROUSSELIN, M"" ROUSSELIN, Miss ARABELLE, GRUCHET.

RoUssEL1N.

Que va-t-il faire?

GRUCHET.

Je n’en sais rien!

MADAME ROUssEL1N.

Queique extravagance!

GRUCHET.

Oui; c’est un dr6ie de jeune homme! J’étais venu LE CANDIDAT. 2I pour avoir la permission de vous en presenter un autre. _ ROUssEL1N. Amenez-le! GRUCHET. Oh! il peut fort bien ne pas vous convenir. Vous avez quelquef`ois des préventions. En un mot, il se nomme M. Julien Duprat. ROUSSELIN. Ah! non! non! GRUCHET. Quelle idée! ROUSSELIN. Qu’on ne m’en parle pas, entendez-vous! (Apercevam sur le guéridon, un journal.) J’3.V8.iS P0l1l'ta.l'1C défiéndll chez moi l’admission de ce_ papier! Mais_ je ne suis pas le maitre, apparemment! (Examinamla Feuille.) Oui! encore des vers! GRUCHET. Parbleu, puisque c’est un poéte! ROUSSELIN. Je n’aime pas les poétes! de pareils galopins... MISS ARABELLE. Je vous assure, Monsieur, que je lui ai parlé, une f`o1s, a la romenade, sous les uinconces; et il est... P q tres bien! l _ GRUCHET. Quand vous le recevriez! ROUSSELIN. Moins que jamais! (A Louise) moins que jamais. ma fille!


LOUISE.

Oh! jc nc Ic défcnds pas!

ROUSSELIN.

Jc Ycspérc bicn... un misérablc!

MISS ARABELLE, violcmmcnt.

Ah!

GRUCHET.

Mais pourquoi?

ROUSSELIN.

Parcc quc... Pardon, miss Arabcllc! (A sa Fennne, montrant Louise.) Oui, cmménc·Ia! J’ai bcsoin dc m’cx- pliqucr avcc Gruchct.


Scène VII.

ROUSSELIN, GRUCHET.

GRUCHET, assis sur le banc, à gauche.

Jc vous écoute.

ROUSSELIN, prenant le journal.

Le feuilleton est intitulé : « Encore à Elle ! »

Les vieux sphinx accroupis, qui sont de pierre dure,
Gémiraient, sous Ia pcinc horrible qu’on endure
Lorsque... »

Eh! je mc fichc bien dc tcs sphinx!

GRUCHET.

Moi aussi ; mais je ne comprends pas. LE CANDIDAT. 2.; ROUSELIN. C’est la suite de la correspondance... indirecte. GRUCHET. Si vous vouliez vous expliquer plus clairement? ROUSSELIN. Figurez-vous donc qu’il y a eu mardi huit jours, en me promenant dans mon jardin, le matin, de trés bonne heure, —— je suis agité maintenant, je ne dors plus, — voila que je distingue, contre le mur de l’es- palier, sur le treillage... GRUCHET. Un homme? ROUSSELIN. Non, une lettre, une grande enveloppe; ga avait l’air d’une petition, et qui portait pour adresse sim- plement 2 <<A Elle!» e l’ai ouverte, comme vous pensez; et j’ai lu... une déclaration d’amour en vers, mon ami!... quelque chose de br{`1lant... tout ce que la assi0n... P GRUCHET. Et pas de signature, naturellement? Aucun indice? ROUSSELIN. Permettez! La premiére chose a l`aire était de connaltre la personne qui inspirait ce délire, et comme elle se trouvait décrite dans cette poésre meme, car on y parlait de cheveux noirs, mon soupgon d’abord s’est porté sur Arabelle, notre institutrice, d’autant plus... GRUCHET. Mais elle est blonde!


24 THEATRE. ROUSSELIN. Qu’est-ce que ca f`ait? en vers, quelquef`ois, a cause de la rime, on met un mot pour un autre. Cepen- dant, par délicatesse, vous comprenez, les Anglaises. .. ie n’ai pas osé lui Faire de questions. GRUCHET. Mais votre Femme? _ ROUSSELIN. Elle a haussé les épaules, en me disant: a Ne t’oc- cupe donc pas de tout qa! » GRUCHET. Et Julieu la dedans? ROUSsELiN. Nous y voici! Je vous prie de noter que la susdite poesie commengait par ces mots : Quand j’apergois ta robe entre les orangers! et que je posséde deux orangers, un de chaque c6té de ma grille; ——· il n’y en a pas d’autres aux envi- rons; —— c’est donc bien a quelqu’un de chez moi que la declaration en vers est f`aite. A qui? at ma fille, évidemment, a Louisel et {par qui? par le seul homme du pays qui compose es vers, Julien! De plus si on compare l`écriture de la poésie avec l`écri- ture qlur se trouve tous les jours sur la bande du journa , on reconnait f`acilement que c’est la méme. GRUCHET, E1 part. Maladroit, val ROUSSELIN. Le voila, votre protégé! que voulait-il? séduire M"° Rousselin?


LE CANDIDAT. 2$ i GRUCHET. Oh! ROUSSELIN. ’ L’épouser, peut-étre? GRUCHET. Qa vaudrait mieux! ROUSSELIN. Je crois bien! Maintenant, ma parole d’I1onneur, on ne respecte plus personne! L’1nsolent! Est-ce que je lui demande quelque chose, moi? Est-ce que je me méle de ses aH`aires? Q_u’il écrivaille ses articles! qu’il ameute le peuple contre nous! qu’il f`asse l’apologie des bousingots de son espéce! Va, va, mon petit jour- naliste, cours aprés les héritiéres! · GRUCHET. ll y en a d’autres qui ne sont pas journalistes, et qui recherchent votre fille pour son argent! ROUSSELIN. Hein ? GRUCHET. Cela saute aux yeux! -— On vit a la campagne, ou l’on cultive les terres de ses ancétres soi—méme, par économie et f`ort mal. Du reste, elles sont mauvaises et grevées d’hypotheques. Huit enf`ants, dont cinq filles, une bossue; impossible de voir les autres pen- dant la semame, 31 cause de leurs toilettes. L’alné des ggrcons, qui a voulu spéculer sur les bois, s’abrutit a ostaganem avec de l’absinthe. Ses besoins cl’argent sont fréquents. Le cadet, Dieu merci [sera prétreilm; _(‘) LA CENSURE a biflé lc mot prftre sur mon manuscrit. .!`a.i mis : Lc cadet, Dieu merci, a disparu, ·


26 THEATRE. le dernier, vous le connaissez, il tapisse. Si bien que l’existence n’est pas dr6le dans le castel, ou la pluie vous tombe sur Ia nuque par les trous du pla ond. Mais on f`ait des projets, et de temps a autre, —- les beaux jours, ceux-la, —— on s’encaque dans la petite voiture de f`amille disloquée, que le papa conduit lui-méme, pour venir se ref`aire a l'excelIente table de ce bon M. Rousselin, trop heureux de la fréquen- tation. ROUSSELIN. Ah! vous allez loin; cet acharnement... q GRUCHET. C’est que je ne comprends pas tant de respect pour eux, a moins que, par suite de votre ancienne dépendance. . . ROUSSELIN, avec douleur. Gruchet, pas un mot de cela, mon ami! pas un mot; ce souvenir... GRUCHET. Soyez sans crainte; ils ne divulgueront rien, et pour cause! ROUSSELIN. Alors? l GRUCHET. Mais vous ne voyez donc pas que ces gens-la nous méprisent parce que nous sommes des plébéiens, des parvenus! et qu’ils vous jalousent, vous, parce que vous étes riche! L’ofl`re de la candidature qu’on vient cle vous Faire, — due, je n’en doute pas, aux mantzuvres de Bouviqlny, et dont rl se targuera, —- est une amorce pour apper Ia fortune cle votre fille. Mais comme vous pouvez trés bien ne pas étre é!u...


LE CANDIDAT. 27 ROUssEL1N. Pas élu? GRUCHET. Certainement! Et eiie n’en sera pas moins Ia Femme d’un idiot, qui rougira de sou beau-pére. ROUSSELIN. Oh! je Ieur crois des sentiments... GRUCHET. Si je vous apprenais qu’iIs en Font deja des gorgcs chaudes? ROUSSELIN. Qui vous Ya dit? CRUCHET. Féiicité, ma bonne. Les domestiques, entre eux, vous savez, se racontent Ies propos de Ieurs maftres. ROUSSELIN. Quel propos? Iequei? 'cruxcmzr. Leur cuisinire Ies a entendus qui causaient de ce mariage, mystérieusement; et, comme Ia comtesse avait es cramtes, Ie comte a répondu, en pariant dc vous : a Bah! 1I en sera trop honorél » · ROUSSELIN. Ah! ils m'honorent! GRUCHET. Ils croient Ia chose presque arrangée! ROUSSELIN. Ah! non, Dieu merci! i


GRUCHET.

Ils sont meme tellement sC1rs de leur Tait, que tout in Yheure, devant ces dames, Onésime renait un etit _ P P air Fat!

ROUSSELIN.

Voyez—vous!

GRUCHET.

Un peu plus, j’ai cru qu’ii allait la tut0yer!

PIERRE, annongant.

M. le comte de Bouvigny!

GRUCHET.

Ah! ——— Je me retire! Adieu, Rousselin! N’oubliez PRS CC (IUC it? VOUS 3i (I! passe devam Bouvigny, le chapeau sur Ia téte, puis {ui montrc Ic poing par derriére.) Je te I‘éS€I‘V€ UH plat de mon métier, in toi!


Scène VIII.


ROUSSELIN, LE COMTE DE BOUVIGNY.

BOUVIGNY, d’un ton dégagé.

L’entretien que j’ai réclamé de vous, cher monsieur, avait pour but...

ROUSSELIN, d’un geste, l'invite à s’asseoir.

Monsieur le comte...

BOUVIGNY, s’asseyant.

Entre nous, n’est-ce pas, Ia cérémonie est inutile? Je viens donc, presque certain d’avance du succes, vous demander la main de mademoiselle votre fille Louise, pour mon fils le vicomte Onésime-Gaspard-Olivier de Bouvigny! (Silence de Rousselin.) Hein ! vous dites ?

ROUSSELIN.

Rien jusqu’a présent, Monsieur.

BOUVIGNY, vivement.

J’oubliais! Il y a de grandes espérances, pas directes 5. la vérité!... et comme dot... une pension;... du reste M° Dodart, détenteur des titres (baissant la voix) ne manquera pas. .. (Meme silence.) J’attends.

ROUSSELIN.

Monsieur... c’est beaucoup d’honneur pour moi, mais...

BOUVIGNY.

Comment ? mais !...

ROUSSELIN.

On a pu, Monsieur ie comte, Vous exagérer ma fortune ?

BOUVIGNY.

Croyez-vous qu’un pareil calcul ?... et que les Bouvigny!...

ROUssEL1N.

Loin de moi cette idée ! Mais je ne suis pas aussi riche qu’on se l’imagine !

BOUVIGNY, gracieux.

La disproportion en sera moins grande!

ROUSSELIN.

Cependant, maigré des revenus... raisonnabies, c’est vrai, nous vivons, sans nous gener. Ma femme go THEATRE. a des g0cl[S... élégants. .]’aime 5 recevoir, 5 ripandre !e bien-étre autour de moi. .]’ai réparé, 5 mes rais, Ia route de Bugueux 5 Favervilie. .]’a1 étabii une éco!e, et Fondé, 5 Yhospice, une sa!!e de quatre Iits qui portera mon nom. BOUVIGNY. On !e sait, Monsieur, on !e sait! ROUSSELIN. Tout ceIa your vous convaincre que je ne suis pas, —— bien quefi s de banquier et !’ayant été moi—méme, -—- ce qu’on appeiie un homme d’argent. Et Ia position de M. Onésime ne saurait étre un obstacie, mais i! y en a un autre. Votre fiis n’a pas de métier? BOUVIGNY, Hérement. Monsieur, un entiihommc ne connait ue celui des g q armes! 4 ROUSSELIN. Mais il n'est pas soldat? BOUVIGNY. II attend, pour servir son pays, que !e gouverne- ment a1t changé. ROUSSELIN. ' Et en attendant?. . . BOUVIGNY. II vivra dans son domaine, comme moi, Monsieur! ROUSSELIN. A user des sou!iers de chasse, Fort bien! Mais moi, Monsieur, j’aimerais mieux donner ma fi!!e 5 queIqu’un dont la Fortune -— ardon du mot, -— scrait encore _ P moindrc.


BOUVIGNY.

La sienne est assurée!

ROUSSELIN.

A un homme qui n’aurait méme rien du tout, pourvu...

BOUVICNY.

Oh! rien du tout!...

ROUSSELIN, se levant.

Oui, Monsieur, in un simple travailleur, é un prolétaire.

BOUVICNY, se levant.

C’est mépriser la naissance!

ROUSSELIN.

Soit ! Je suis un enfant de la Revolution, moi !

BOUVIGNY.

Vos manières le prouvent, Monsieur !

ROUSSELIN.

Et je ne me laisse pas éblouir par l’éclat des titres!

BOUVIGNY.

Ni moi par celui de l’or... croyez-le !

ROUSSELIN.

Dieu merci, on ne se courbe plus clevant les seigneurs , comme autrefois!

BOUVIGNY.

En effet, votre grand-pere a été domestique dans ma maison ! ROUSSELIN.

Ah! vous voulez me deshonorer? Sortez, Monsieur! La consideration est aujourd’hui un privilege tout per- sonnel. La mienne se trouve au-dessus de vos calom- nies! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout a l’heure m’oll`rir la candidature...

B0uv1GNY.

On aurait pu me l°oll`rir aussi, a moi! et je l’ai, je l’aurais ref`usée par egard pour vous. Mais devant une pareille indelicatesse, apres Ia declaration de vos principes, et du moment que vous etes un democrate, un suppôt de l’anarchie. ..

ROUSSELIN.

Pas du tout !

BOUVIGNY.

Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat ! Candidat conservateur, entendez-vous ! et nous verrons bien lequel des deux... Je suis meme le camarade du prefet qui vient d’etre nommé! Je ne m’en cache pas ! et il me soutiendra ! Bonsoir ! (Il sort.)


Scène IX.


ROUSSELIN, seul.

Mais ce furieux-la est capable de me démolir dans l’opinion, de me Faire passer pour un jacobin! J’ai peut—etre eu tort de le b esser. Cependant, vu la fortune des Bouvigny, il m`etait bien 1mpossible... N’importe, c’est Facheux ! Murel et Gruchet deja ne m’avaient pas l’air si rassures; et il faudrait decouvrir un moyen de persuader aux conservateurs... ipe je suis... le plus conservateur des hommes... ein? qu’est-ce donc ?



Scène X.

MUREL, avec une foule d°électeurs, HEURTELOT, BEAUMESNIL, VOINCHET, HOMBOURG, LEDRU, puis GRUCHET. MUREL.

Mon cher concitoyen, les electeurs ici presents viennent vous oH`rir, par ma voix, la candidature du parti liberal de l’arrondissement.

ROUssEL1N.

Mais... Messieurs...

MUREL.

Vous aurez entierement pour vous les communes de Faverville, Harolle, Lahoussaye, Sannevas, Bonneval, lrlautot, Saint-Mathieu.

ROUSSELIN.

Ah ! ah !

MUREL.

Randou, Manerville, la Coudrette ! Enfin nous comptons sur une majorité qui depassera quinze cents voix, et votre election est certaine.

ROUSSELIN.

Ah ! citoyens ! (Bas à Murel.) Je ne sais que dire.

MUREL.

Permettez-moi de vous presenter quelques-uns de 34 » THEATRE. vos amis politiques : d’abord, le plus ardent de tous, un véritable patriote, M. Heurtelot. .. f`abricant... HEURTELOT. Oh! dites cordonnier, ga ne me f`ait rien! MUREL. M. Hombourg, maitre de l’H6tel du Lion d'Or et entrepreneur de roulage; M. Voinchet, pépiniériste; M. Beaumesnil, sans Profession; le brave capitaine Ledru, retraité. ROUSSELIN, avec emhousiusme. Ah! les militaires! MUREL. Et tous nous sommes convaincus que vous rem- plirez hautement cette noble mission! (Bu 5 Rousselin.) arlez donc! ROUSSELIN. Messieurs! non, citoyens! Mes principes sont les v6tres! et... certainement que., je suis I’enf`ant du pafs, comme vous! On ne m’a jamais vu dire du ma de la liberté, au contraire! Vous trouverez en moi... un interpréte... dévoué a vos intéréts, le dé- fenseur... une digue centre les envahissements du Pouvoir! MUREL, lui prenant la main. Tres bien, mon ami, tres bien! Et n’ayez aucun doute sur le résultat de votre candidature! D’abord, elle sera soutenue par l’[mpartial! ROUSSELIN. Iflmpartial pour moi?


LE CANDIDAT. CRUCHET, sortani de la foule. Mais tout 5. f`ait pour vous! .}’arrive de la redaction. .ll1!i€H est d,Ul’l€ 3I‘('l€l1I‘! (Bas xi Murel, étonné de le voir.) m’a donné des raisons. J e vous expliquerai. (Aux éleezeurs.) Vous permettez, n’est-ce pas? (A Rousselin.) Maintenant, c’est bien le moins que je vous !’améne? ROUSSELIN. Qui? pardon! car j’ai Ia téte... GRUCHET. Que je vous amene Julien; i! a envie de venir. ROUSSELIN. Est-ce. .. véritablement nécessaire? GRUCHET. Oh! indispensable! ROUSSELIN. Eh bien, a!ors... oui, comme vous voudrez. Gruchet sort. HEURTELOT. _ Ce n’est pas tout qa, citoyen; mais la premiere chose quand vous serez la-bas, c’est d’abo!ir !’imp6t des boissons! ROUSSELIN. Les boissons? sans doute! HEURTELOT. Les autres font toujours des promesses; et puis, va te promener! Moi, je vous crois un brave; et tapez la dedans! ll lui tend la main. 3 .


36 rmiArR1z. ROUSSELIN, avec hésitation. Volontiers, citoycn, volontiersl HEURTELOT. A la bonne heure! et il l`aut que ga finisse! Voil:21 trop longtemps que nous soullronsl HOMBOURG. Parbleu! on ne fait rien pour le roulage! l’avoinc est hors de prix! ROUSSELIN. C’est vrai! l’agriculture. . . HOMBOURG. Je ne parle pas de Yagriculture! .le dis le roulagc! MUREL. ll n’y a que cela! mais, grécc 51 lui, le G0uvernc· ment... LEDRU. · Ah! le Gouvernementl il décore un tas de Prelu- quets! VOINCHET. Et leur trace du chemin de l`er, qui passera par Saint-Mathieu, est d’une bétisc!... BEAUMESNIL. On ne peut plus élever ses enfants! ROUSSELIN. ‘ .le vous promets... . HOMBOURG. D’abord, les droits de la p0ste!...


LE CANDIDAT. ROUSSELIN. ‘ Oh! oui! · LEDRU. Quand ce ne serait que dans I’intérét de Ia disci- ' pline l . . . ROUSSELIN. Parbleu! VOINCHET. Au lieu que si on avait pris par Bonneval... ROUSSELIN. Assurément! " HEAUMESNIL. Moi, j’en ai un qui a des dispositions... ROUSSELIN. Je vous crois! HOMBOURG, LEDRU, VOINCHET, BEAUMESNIL, tous it la fois. (Hoivmounc.) - Ainsi, pour Iouer un cabriolet. .. (Lzmxu.) - Je ne demande rien; ccpendant. . . (Vomci-mr.) — Ma propriété qui se trouve.. . (Bmumssmr.) - Car enfin, puisqu’iI y a des colleges. . . MUREL, élevnnt la voix plus lnut. Citoyens, pardon, un mot! Citoyens, dans cette circonstance ou notre cher compatriote, avec une sim- plicité dc Iangagc que j’ose dire antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d’avoir été votre intermédiaire...; — et afin de célébrer cet événe- ment, d’ou sortiront pour le canton, - et peut- étre our la France, — de nouvelles destinées, er- P . . . . P mettez-moi de vous oH`rxr, Iundr procham, un punch, a ma fabrxque. ·


LES ELECTEURS.

Lundi, oui, Iundi!

MUREL.

Nous n’avons pIus qu’a nous retirer, je crois?

TOUS, en s’en n!!nnt.

Adieu, monsieur Rousselin! A bient6t! ga ira! vous verrez!

ROUSSELIN, donnant des poignées de main.

Mes amis ! l Ah! je suis touché, je vous assure! Adieu! Tout a vous! Les électcurs s’é!oigncnt.

MUREL, à Roussclin.

Soignez Heurtelot; c’est un meneur ! I! va retrouvcr nu Fond Ics électcurs.

ROUSSELIN, nppehmt.

Heurtelot !

HEURTELOT.

De quoi ?

ROUSSELIN.

Vous ne pourriez pas me faire quinze paires de bottes ?

HEURTELOT.

Quinze paires ?

ROUSSELIN.

Oui ! et autant de souliers. Ce n’est pas que j’aille en voyage, mais je tiens a avoir une forte provision de chaussures. HEURTELOT.

On va s`y mettre tout de suite, Monsieur! A vos { ordresl Il va rcioindre lcs élccteurs.

HOMBOURG.

Monsieur Rousselin, il m’est arrive dernierement une Eairc d’alezans, qui seraient des bijoux a votre calec el Voulez—vous lcs voir?

ROUSSELIN.

Oui, un de ces jours!

VOINCHET.

Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le trace du nouveau chemin de Fer, de Pacon a ce que, prenant mon terrain par le milieu...

ROUSSELIN.

Tres bien !

BEAUMESNIL.

Je vous aménerai mon fils ; et vous convicndrez qu’il serait deplorable de laisser un pareil enfant sans education.

ROUSSELIN.

A la rentree des classes, soyez sur !

HEURTELOT.

Voila un homme celui-la ! Vive Rousselin !

TOUS.

Vive Rousselin !

Tous les électeurs sortent.


Scène XI.

ROUSSELIN, MUREL.

ROUSSELIN se précipite sur Mural, et Ycmbrsusant Ah! mon ami! mon ami! mon ami!

MUREL. ·

Trouvez~vous Ia chose bien conduite?

ROUSSELIN.

C’est—a-dire que je ne peux pas vous exprimer...

MUREL.

Vous en aviez envie, avouez~Ie?

ROUSSELIN.

J’en scrais mort! Au bout d’un an que je m’étais retire ici, a Ia camcinagne, j’ai semi peu a peu comme une Iangueur ..!e evcnais Iourd. Je m’encIormaxs Ie soir, aprés Ie diner; et Ie médecin a dit a ma f`emme : << II f`aut que votre mari s’occupe!» AIors j’a1 cherché en moi-méme ce que je pourrais bien f`aire._

MUREL.

Et vous avez pensé a Ia députation?

ROUSSELIN.

Nature!!cment! Du resce, j’arrivais a Page ou Pon se doit ca. J’ax donc acheté une bxblxothéque. J’a¤ prxs un abonnement au Monitcur.

MUREL.

Vous vous êtes mis à travailler, enfin ! ROUSSELIN.

Je me suis fait, premiérement, admettre dans une société d’archéologie, ct j’ai commcncé at recevoir, par la postc, des brochures. Puis, j’ai été du conscil municipal, du conseil d’arrondissement, enfin du conseil general; et dans toutes les questions importantes, de peur de me compromettre... je souriais. Oh! le sou- rire, quelquef`ois, est d’une ressourcc!

MUREL.

Mais le ublic n’était as fixé sur vos o inions ct _ P P P > il a f`allu — vous ne savez peut-étrc pas...

ROUSSELIN.

Oui! je sais... c’est vous, vous seul!

MUREL.

Non, vous ne savcz pas!

ROUSSELIN.

Si fait! ah! quel diplomate!

MUREL, in part.

Il y mord! Hm:. Lcs ouvricrs de ma fabrique etaient hostiles au debut. Des hommes redoutables, mon ami! A présent, tous dans votre main!

ROUSSELIN.

Vous valez votre pesant d’or!

MUREL, in part.

Je n°en demande pas tant! ‘

ROUSSELIN, le contemplant.

Tenez ! vous êtes pour moi… plus qu’un frere!...comme mon enfant ! 42 THEATRE. MUREL, avec Icnteur. Mais... je pourrais... Pétre. ROUSSELIN. Sans doute! en admettant que je sois p!us vieux. MUREL, avec un rire force. Ou moi. .. en devenant votre gendre. Voudriez; vous? . ROUSSELIN, avec Ie méme rire. Farceur!.. vous ne voudriez pas vous-méme! MUREL. Parbleu! oui! ROUSSELIN. AHons donc! avec vos habitudes parisiexmes! MUREL. Je vis en province! ROUSSELIN. Eh! on ne se marie pas 5. votre ége! · ' MUREL. Trente-quatre ans, c°est Yépoque! ROUSSELIN. I Quzmd on a, devant soi, un avenir comme Ie votre! MUREL. Eh! mon avenir s°en trouverait singuliérementu. ROUSSELIN. Raisoxmons; vous étcs tout simpicmcnt Ic dircctcur


LE CANDIDAT. de la filature de Bugneaux, représentant la Compa- nie llamande. A ointements : vin t mille. PP g MUREL. Plus une part considerable dans les bénélices! ROUSSELIN. Mais l’année ou on n’en fait pas? Et puis, on peut tres bien vous mettre it la porte. MUREL. .l’irai ailleurs, ou `e trouverai... I ROUSSELIN. Mais vous avez des dettes! des billets en soullrancel on vous harcéle! MUREL. Et ma fortune, A moi! sans compter que plus tard... ROUSSELIN. Vous allez me parler de Phéritaie de votre tante? Vous n’y comptez pas vous-méme. lle habite a deux cents lieues d ici, et vous étes Ffichés! MUREL, in part. Il sait tout, cet animal-la! ROUSSELIN. Bref`, mon cher, et quoique je ne doute nullement de votre intelligence ni de votre activité, j’aimerais mieux donner ma fille... a un homme... MUREL. n Qui n'aurait rien du tout, et qui serait bétel


44 THFZATRE. ROUSSELIN. Non! mais dont ia Fortune, quoique minime, serait certaine! MUREL. Ah! par exempie! ROUSSELKN. Oui, Monsieur, a un modeste rentier, 5. un petit propriétaire de campagne. ‘ MUREL. Voiia !e cas que vous f`aites du travai!! ROUSSELIN. Ecoutez donc! I°industrie, ca n’est pas SGT; et un bon pere de f`ami!Ie doit y regarder a deux f`ois. MUREL. Enfin, vous me ref`usez votre filie? ROUSSELIN. Forcément! et en bonne conscience, ce n°est pas ma f`aute! sans rancune, n’est-ce pas? (Appelam.) Pierre! mon buvard, et un encrier! Asselvez-vous Ia! Vous aI!ez preparer ma profession de oi aux éiecteurs. Pierre apportc ce qlue Roussciin a dcmandé, et Ie déposc sur a petite table, it droitc. . Munn. Moi! que je... ROUSSELIN. Nous Ia reverrons ensemble! Mais commencez d’abord. Avec votre verve, je ne suis pas inquiet! Ah! vous m’avez donné tout a I’heure un bon coup d’épauIe,


pour mon discours! Je ne vous tiens pas quitte! Est-iI gentil ! —— Je vous laisse ! Moi, je vais a mes petites affaires! Quelque chose d'enlevé, n°est—ce pas ? — du feu !

Il sort.


Scène XII.

MUREL, seul.

Imbécile ! Me voila bien avancé, maintenant ! (A Ia cantonade.) Mais, vieille béte, tu ne trouveras jamais queIqu’un pour la chérir comme moi ! De quelle façon me venger? ou plutôt si je lui faisais peur ? C’est un homme a sacrifier tout pour étre élu. Donc, iI faudrait lui découvrir un concurrent ! Mais lequel ? (Entre Gruchet.)


Scène XIII.

MUREL, GRUCHET.

GRUCHET.

Qu’est-ce qui vous prend ?

MUREL.

Un remords! J’ai commis une sottise, et vous aussi.

GRUCHET.

En quoi?

MUREL.

Vous étiez tout a I’heure avec ceux qui portent Rousselin A Ia candidature? Vous I’avez vu. 46 T1·1.éATmz. GRUCHET. Et méme que j’ai été cherchcr .IuIien; iI va venir. MUREL. Il ne s’agit pas de Iui, mais de RousseIin! Ce Rous- seIin, c’est un fine! Il ne sait pas dire quatre motsI et nous aurons Ie pIus pitoyabie deputé! GRUCHET. L’initiative n’est pas de moi! MUREL. ll s’est toujours montré on ne peut pIus mediocre. GRUCHET. Certainement I MURBL. Cc qui ne Yempéche pas d’avoir une considération I . . . tandis quc vous. . . GRUCHET, vcxé. Moi, eh bien? MURBL. Je ne veux pas vous oH`cnscr, mais vous ne jouissez pas, dans Ie pays, de I'espéce d°écIat qui entourc Ia maison RousseIin. GRUCHET. Oh! si je vouIaisI Siicnce. MUREL, Ic regardant en face. Gruchet, seriez—Vous capabIe de vous Iivrcr 5, unc asscz f`orte dépense?


LE CANDIDAT. 47 GRUCHET. · Ce n’est pas trop dans mon caractére; cependant... MUREL. Si on vous disait: a Moyennant quelques mille francs , tu prendras sa place, tu seras député ! » GRUCHET. Moi, dé... MUREL. Mais songez donc que I5-bas, a Paris, on est at Ia source des aH`a1res! on connait un tas de monde! on va soi-méme chez Ies ministres! Les adjudications de f`our- nxtures, Ies prnmes sur Ies sociétés nouveHes, Ies grands travaux, Ia Bourse! on a tout! Q_ue!Ie influence! mon amn, que d’occasions! I GRUCHET. Comment voulez-vous que qa m’arrive? Rousseliu est presque élu! MUREL. Pas encore! ll a manqué de franchise dans Ia dé- claration de ses principes; et I5-dessus Ia chicane est f`aciIe! Quelques électeurs n’étaient pas contents. Heur- telot grommelait. GRUCHET. Le cordounier? .]’ai contre Iui une saisie pour aprés- demain! MUREL. · . Epargnez-Ie; 1I est f`ort! Quant aux autres, on verra. Je m’arran§erai pour que Ia chose commcnce par les ouvriers e ma f`abrique... puis, s’iI f`aut se déclarer pour vous, je me déclarerai, M. Roussehn


48 THEATRE. n'ayant pas Ie patriotisme nécessaire; je serai force de Ie reconnaitre; d`aiIIeurs, je Ie reconnais, c’est une ganache. GRUCHET, révant. Tiens! tiens! MUREL. Qui vous arréte? Vous étes pour Ia Gauche'? Eh bien, on vous pousse 5. Ia Chambre de ce cété-Ia; et quand méme vous n`iriez pas, votre candidature seule, en 6tant des voix 5. Rousselin, Yempéche d’y parve- nir. GRUCHET. Comme qa Ie f`erait bisquer! MUREL. Un essai ne coute rien; peut-étre quelques cen- taines de francs dans Ies cabarets. GRUCHET, vivcment. Pas plus, vous croyez? MUREL. . l Et je vais remuer tout Yarrondissementm, et vous serez nommé, et Rousselin sera enfoncé! Et beaucoup de ceux qui f`ont semblant de ne pas vous connaitre s’incIineront tres bas en vous disant : <<Monsieur Ie député, fan bncn I’honncur de vous oH`rir mcs hom- mages». , U) Nous femns ripandre que c':st un Iigitimistc dfguisc'; biH`é par LA Camsumz.



Scène XIV.

Las Mézvuas, JULIEN.

MUREL.

Mon petit Duprat, vous ne verrez pas M. Rousselin!

JULIEN.

Je ne pourrai pas voir...

MUREL.

Non! Nous sommes brouillés... sur la politique.

JULIEN.

Je ne comprends pas! Tantot vous étes venu chez moi me clémontrer qu’il fallait soutelnir M. Rousselin, en me clonnant unc f`oule cle rs.isons..., que j’ai été reclire 5. M. Gruchet. Il Ies s., dc suite, acceptées, cl’s.uts.nt plus ;qu’il désire. . .

GRUCHET.

Ceci entre nous, mon cher ! C’est une autre question, qui ne concerne pas Rousselin.

JULIEN.

Pourquoi n’en veut-on plus ?

MUREL.

Je vous le répéte, ce n’est pas l’homme de notre parti.

GRUCHET, avec fatuité.

Et on en trouvera un autre ! go THEATRE. MUREL. . Vous saurcz Iequel. Allons-nous-cn! On ne conspire pas chez I’ennemi. JULIEN. L’enncmi? RousseIin! MUREL. Sams doute; et vous 5.urez I’obIige5.nce de I'5.tt5.quer dans Ylmpartial; vigoureusement! JULIEN. Pourquoi cels.? Je ne vois pas de m5.I 5 en dire. GRUCHET. Avec de I’im5.gin5.tion on en trouve. JULIEN. Je ne suis pas f`5.it pour ce métier! GRUCHET. Ecoutez donc! Vous étes venu 5 moi Ie premier m’oH`rir vos services, et sachzmt que j’ét5.is I'5.mi de Rousselin, vous m’avez prié, —— cest le mot, —— de vous imroduire chez Iui. i JULIEN. A peine y suis-je que vous m’en arrachcz! GRUCHET. Ce n’est pas ma f`5.ute si Ies choses om pris, tout 5 coup, une 5.utre direction. JULIEN. Est-ce I5. mierme?


LE CANDIDAT. 5 1 GRUCHET. Mais comme il était bien convenu entre nous deux que vous entameriez une polémique contre la Société des Tourbiéres de Grumesnil—les-Arbois, président Ie comte de Bouvigny, en démontrant l’incapacité finan- ciére dudit sieur, —— une alfaire superbe dont ce gre- din de Dodart m’a exclu!... MUREL, A pm. Ah! voila le motif de leur alliance! GRUCHET. .lusqu’a présent, vous n’en avez rien fait; donc, c’est bien le moins, cette fois, que vous vous exécu— tiez! Ce qgon vous demande, d’ailleurs, n’est pas tel- lement di cile... _ JULIEN. N’importe! je refuse. MUREL. Julien, vous oubliez qu’aux termes de notre enga- gement... JULIEN. Oui, je sais! Vous m’avez pris pour faire des décou- pures dans les autres feuilles, écrire toutes les histoires de chiens perdus, noyades, incendies, accidents quel- conques et rapetisser 5 la mesure de l’es};>rit local les artic es des confréres parisiens, en style p at; c'est une exigence, chaque métaphore enléve un abonnement. .le dois aller aux informations, écouter les réclama- tions, recevoir toutes les visites, exécuter un travail de forcat, mener une vie d°idiot, et n’avoir, en quoi que ce soit, jamais d’init1ative! Eh bien, une fois par hasard, je demande grace! 4.


gz THEATRE. MUREL. Tant pis pour vous! GRUCHET. AIors, ii ne f`5.II5.it pas prendre cette place? JULIEN. Si j’en avais une autre! CRUCHET. Quand on n’s. pas dc quoi vivre, c`est pourtant; bien joii! JULIEN, s'éIoign¤nt. Ah! I5. misére! MUREL. Laissons-Ie bouder! Asseyons-nous, pour que j’é-— crive votre profession de f`oi. GRUCHET. Tres voIonticrs! lis s’assoicnt. J ULIEN, un pcu rcmonté au fond. Comme je m’enf`uir5.is 5 I5. gréce de Dieu, n'im-» porte ou, si tu n’éts.is pas I5, mon pauvre 5.mour!’ (Rcgardant Ia maison dc Roussciin.) je HC VCUX p3.S qL1€ dans ta maison aucune douleur, Hit-ce I5. moindre,. survienne 5 cause de moi! Que Ies murs qui t’5.britent. soient bénis! M5.is... sous ies acacias, il me sembIe... qu’une robe?. .. Disparue! Plus rien! Adieu. II s'é{oignc. CRUCHET, ie rappeiant. Restez donc; nous avons quelque chose 5. vous moni trcr!


LE CANDIDAT. JULIBN. Ah! j’en ai assez de vos sales besognes! ll sort. MUREL, tendant le papier in Gmchct. Qu’en pensez·vous? ‘ 4 GRUCHET. C’est trés bien; merci!..! Cependant... MUREL. Qu’avez-vous? GRUCHET. Rousselin m’inquiéte! MUREL. Un homme sans conséquence! GRUCHBT. Eh! vous ne savez pas de quoi il est capable ——— au fond! Et puis, le jeune Duprat ne m’a pas l’air extré- rhement chaud. i MUREL. Son entétement a ménager Rousselin doit avoir une cause. GRUCHET. Eh! il est amoureux de Louise! MUREL. Qui vous l’a dit? GRUCHET. Rousselin lui·méme!


54 THEATRE. MUREL, 5 part. , Un autrc rival! Bah! j’en ai roulé de plus solides! Ecoutez-moi : jc vais le rejoindre pour le catéchiser; vous, pendant ce temps-la, f`aites imprimer la prof`es- sion de f`oi; voycz tous vos amis, et trouvez-vous ici dans deux heures. GRUCHET. Convenu! Il sort. MUREL. Et maintenant, M. Roussclin, c’est vous qui m’oH`ri- rez votre fille! Il sort.


ACTE DEUXIÈME.

Le théitre représente une promenade sous les quinconces. —A gauche , au deuxleme plan, le Café Francais; 5 droite, la grille de la malson de Rousselin. — Au lever du rideau, un colleur est en train de coller trois alliches sur les murs de la malson de Rousselin.


Scène première.

HEURTELOT, MARCHAIS, LE Guns chAMpêTR£, LA Fouua.

LE GARDE CHAMPIETRE, in la foule.

Circulez! circulez! laissez toute la place aux proclamations!

LA FOULE.

Trop juste! `

HEURTELOT.

Ah! la profession cle Poi cle Bouvigny!

MARCHAIS.

Parbleu, puisqu’il sera nommé !

HEURTELOT.

C’est Gruchet qui sera nommé ! Lisez plutét son affiche !

MARCHAIS.

Que je la lise ?...

HEURTELOT.

Oui ! 5 6 THEATRE. MARCHAIS. Commencez vous-méme! (A pm.) II ne connait pas ses Iettres! (Ham.) Eh bien? HEURTELOT. Mais vous? MARCHAIS. Moi?. .. HEURTELOT, B par!. II ne sait pas épelerl (Ham.) AHons. .. LE GARD11 CHAMPETRE. Et ga vote! — Tenez, je vais m’y mettre pour vous! D`abord, ceIIe du comte de Bouvignir : aMes amis, cédant :1 de vives instances, j’ai cru evoir me préscnter a vos suH`rages. . . » HEURTELOT. Connu! A I°autre! Calle de Gruchet! LE GARDE CHAMPETRE. <¢Citoyens, c`est pour obéir a Ia volonté de quelques amis que je me présente...» MARCHAIS. Quel f`arceur! assez! LE GARDE CHAMPETRE. Alors, je passe :1 ceHe de M. RousseIin! <¢Mes chers compatriotes, Sl pIus1eurs d’entre vous ne m’en avaient vivemcnt sollicité, ye n’oserais. ..» HEURTELOT. II nous embéte! je vais déchircr son affichel ·


LE CAND1DAT. yy I MARCHAIS. Moi aussi, car c’est une trahison! LE GARDE CHAMPIETRE, s’interposant. Vous n’en avez pas Ie droit! MARCHAIS. Comment, pour soutenir I’orcIre! HEURTELOT. Eh bien, et Ia Iiberté? · LE GARDE CHAMPETRE. Laissez Ies papiers tranquiIIes, ou je vous Hanque au vioIon tous Ies deux! HEURTELOT. . Voilé bien Ie Gouvernement! II est 5 nous vexer, toujours! MARc1~1A1s. i_ On ne peut rien faire! scum 11. Las M1?;M1—;s, MUREL, GRUCHET. MUREL, i Heurtclot. FidéIe au poste! c’est bien! Prenez-Ies tous; f`aites- Ies boire! HEURTELOT. Oh! I5-dessus!..


MUREL, aux élecreurs.

Entrez! et pas de cérémonie! .!’ai donné des ordres; c’est Gruchet qui régale.

GRUCHET.

.lusqu’a un certain point, cependant!

MUREL, it Gruchet.

Allez donc! i

mas ELECTEURS.

Ah! Gruchet ! un bon! un solide! un patriote! lls entrent tous dans le café.


Scène III.

MUREL, Miss ARABELLE.

MUREL, se dirigemt vers la grille de ln maison Rousselin.

Il faut pourtant que je tâche de voir Louise !

MISS ARABELLE, sorumt dc ln grille.

Je voudrais vous parler, Monsieur.

MUREL.

Tant mieux, miss Arabelle ! Et Louise, dites-moi, n’est-elle pas’?...

Miss ARABELLE.

Mais vous étiez avec quelqu’un ?

MUREL.

Oui. LE CANDIDAT. S9 Miss ARABELLE. M. Julien, je crois? MUREL. Non, Gruchet. Miss ARABELLE. Gruchet! Ah! bien mauvais homme! C’est vilain, sa candidature! MUREL. En quoi, miss Arabelle? MISS ARABELLE. M. Rousselin lui a prété, autrefois, une somme qui n’est pas rendue. .l'ai vu le papier. MUREL, in part. C’est donc pour cela que Gruchet a peur! Miss ARABELLE. Mais M. Rousselin, par délicatesse, gentlemanry, ne voudra pas poursuivre! ll est bien bon! seulement bizarre quelquef`o1s! Ainsi sa colére contre M. .lul1en... MUREL. Et Louise, miss Arabelle? _ MISS ARABELLE. Oh! quand elle a su votre mariage impossible, elle a pleuré, beaucoup. MUREL, joyeux. ‘ Vraiment? Miss ARABELLE. Oui; et, pauvre petite! M"‘° Rousselin est bien dure pour elle!


6o ` T1—1é;ATnE. MUREL. Et son pére? MISS ARABELLE. I! a été trés f`£`nché! MUREL. Est-ce qu’i! regrette?... MISS ARABELL12. Oh! non! Mais il a peur de vous. MUREL. Je !’espére bien! Miss ARABELLE. A cause des ouvriers, et de !’ImpartiaI, ou i! dit que vous étes !e maftre! MUREL, rinnt. Ah! ah! » Miss ARABELLE. Mais non, n’est-ce pas, c'est M. Julien? MUREL. Continuez, miss Arabe!!e. Miss ARABELLE. Oh! moi, je suis bien triste, bien triste! et je vou- drais un raccommodement. MUREL. Ce!a me parait maintenant difiicile! MISS ARABELLE. Oh! non! M. Rousselin en a envie, je suis sure! Téchez! Je vous en prie!


MUREL, A pm.

Est-elle drole!

MISS ARABELLE.

C’est dans votre intérét, a cause de Louise! ll f`aut. que tout le monde soit content : elle, vous, moi, M. Julien!

MUREL, a part.

Encore Julien! Ah! que je suis béte; c’était pour l’institutrice; une muse et un poéte, parf`ait! (Haut.) Je f`erai ce qui dépendra de moi. Au revoir, Mademoi- sellel

MISS ARABELLE, saluant.

Good AFCCTHOOH, sir! (Apercevant une vieille femme qui lui» fait signe de venir.) Elle sort avec elle.


Scène IV.

MUREL, ROUSSELIN.

ROUSSELIN, entrant.

C’est inoui’, ma parole d’h0nneur!

MUREL, it pm.

Rousselin! A nous deux!

ROUSSELIN.

Gruchet! un Gruchet, qui veut me couper l’herbe sous le pied! un miserable que j’ai déf`endu, nourri; et il se vante d’étre soutenu par vous? 62 THEATRE. MUREL. Mais... ROUSSELIN. D’oE1 diabie Iui est venue cette idée de candida- ture? MUREL. Je n’en sais rien. ll est tombé chez moi comme un furieux, en disant que j’aHais abjurer mes opinions. ROUSSELIN. C'est parce que je suis modéré! Je proteste égaie- ment contre ies tempétes de ia démagogie que sou- haite ce poiisson de Gruchet, et Ie joug de Yabsoiu- tisme, dont M. Bouvigny est Yabominabie soutien, ie gothique symboie! en un mot, -—- fidéie aux tradi- tions du vieii esprit Francais, —— je demande avant tout, Ie régne des iois, ie gouvernement du pays par ie pays, avec ie respect de ia propriété! O ! ia- dessus, par exempie!... MUREL. Justement! on ne vous trouve pas assez républicain. ROUSSELIN. Je Ie suis plus que Gruchet, encore une fbis! car je me prononce, —— vouiez-vous que je Yimprime, —— pour ia suppression des douanes et de i°octroi. MUREL. Bravo! ROUss1aL1N. Je demande i’aH`ranchissement des pouvoirs muni- cipaux, une meiiieure composition du jury, la iiberté de ia presse, Yaboiition de toutes ies sinécures et titres nobihaires.


LE CANDIDAT. MUREL. Tres bien! ROUSSELIN. Et l’application sérieuse du suH`rage universel! Cela vous étonne? Je suis comme ga, moi! Notre nouveau préf`et qui soutient la réaction, je lui ai écrit trois lettres, en maniére d’avertissement! Oui, Monsieur! Et je suis capable de le braver en f`ace, de l’insulter! Vous pouvez dire qa aux ouvriers! MUREL, ai part. Est-ce qu’il parlerait sérieusement? ROUSSEUN. Vous voyez donc qu’en me préférant Gruchet... car, je vous le répéte, il se vante d'étre soutenu par vous. ll le crie dans toute la ville. MUREL. Que savez-vous si je vote pour lui? ROUSSELIN. Comment? MUREL. Moi, en politique, je ne tiens qu'aux idées; or les siennes ne m’ont as l’air cl’étre aussi ro ressives P P g que les v6tres. Un moment! Tout n’est pas Hm! ROUSSELIN. Non! tout n’est pas fini! et on ne sait pas jusqu’o€1 je peux aller, pour plaire aux électeurs. Aussi, je m’étonne d’avoir été méconnu par une intelligence comme la v6tre. MUREL. Vous me comblez!


04 ·r1~11éArn1z. ROUssEL1N. Je ne doute pas de votre avenir! l Munn,. Eh bien, alors, dans ce cas-la... ROUSSELIN. Quoi? MUREL. Pour ré ondre a votre confiance, —— "ai un etit P I P aveu a vous f`aire : —- en écoutant Gruchet, c'était apres ce rel`us, et j’ai cédé 5. un mouvement de ran- cune. ROUSSELIN. Tant mieux! ga prouve du cczur. Munn. Comme j’adore votre Elle, je vous maudissais. ROUSSELIN. Ce cher ami! Ah! votre défection m’a f`ait une peine!... MUREL. Sérieusement, si je ne l’ai pas, j’en mourrai! ROUSSELIN. ll ne f`aut pas mourir! MUREL. Vous me dormez de l’espoir? ROUSSELIN. Eh! eh! A rés mfxr examen votre osition erson- P · P P nelle me paralt plus avantageuse...


` LE CANDIDAT. MUREL, étonné. Plus avantageuse? ROUSSELIN. Oui, car sans compter trente mille f`rancs d’ap— pointements. . . MUREL, timidcment. Vingt millel ROUSSELIN. Trente millel en plus, une part ldans les bénéfices de la Compagnie; et puis vous avez votre tante... MUREL. Madame veuve Murel de Montélimart. ROUSSELIN. Puisque vous étes son héritier. MUREL. Avec un autre neveu, militaire! ROUSSELIN. Alors, il y a des chancesl... (Faismz le gmc do um uu coup dc fusil.) Les Béd0l1iI1Sl ‘ _ Il rit. MUREL, rizmt. Oui, oui, vous avez raison! Les Femmes, méme les vieilles, changent d’idées facilement; celle-la est capricieuse. Bref`! cher monsieur Rousselin, j°ai tout lieu de croire que ma bonne tante songe a moi, quel- quel`ois. ROUSSELIN, 3:. part. Si c’était vrai, cependant? (Haut.) Enfin, mon cher, Y


trouvez-vous ce soir, après dîner, là, devant ma porte, sans avoir l’air de me chercher.

II sort.


Scène V.

MUREL, seul.

Un rendez-vous pour ce soir ! Mais c’est une avance, une espèce de consentement ; Arabelle disait vrai.


Scène VI.


MUREL, GRUCHET, puis HOMBOURG, puis FELICITE.

GRUCHET.

Mc voilà ! je n’ai pas perdu de temps ! Quoi de neuf ? — Répondez-moi.

MUREL.

Gruchet, avez-vous réfléchi à I’affaire dans laquelle vous vous embarquez ?

GRUCHET.

Hein ?

MUREL.

Ce n’est pas une petite besogne que d’être député.

GRUCHET.

Je le crois bien ! LE CANDIDAT. 67 MUREL. Vous allez avoir sur Ie dos tous les quémandeurs. GRUCHET. Oh! moi, mon bon, je suis habituéi é éconduire Ies gCHS. MUREL. N’importe, iis vous dérangeront de vos aH`aires énormément. GRUCHET. Jamais de Ia vie! MUREL. ` Et puis, ii va f`aIIoir habiter Paris. C’est une dé- PCHSC. GRUCHET. 5ih, bien, fhabiterai Paris! ce sera une dépense! VOI A . I MUREL. FI'8.I’lChCl’I1Cl’lt, if: 11,y vois PRS de gI'8.HCiS 8.V8.HlZ8.gCS. GRUCHE'1;. Libre é vous!... moi, j’en vois. MUREL. Vous pouvez d’aiIIeurs échouer. GRUCHET. Comment? vous savez quelque chose? MUREL. Rien de grave! Cependant Rousselin, eh! eh! ii gagne dans I’opinion. g .


68 THEATRE. cRUcHET. Tantét vous disiez que c’est un imbécile! MUREL. . Qa n’empéche pas de réussir. T GRUCHET. Alors, vous me conseillez de me démetcre? MUREL. Non! Mais il est cou`ours f`acheux d’avoir contre sor I un homme de Yimporcance de Rousselin. GRUCHET. . Son im-por-can-ce! MUREL. II a beaucoup d’amis, ses manieres sont cordiales, enfin il plaft; et tout en‘ ménageanc les conservateurs, il pose pour le répubhcam. GRUCHET. On Ie connait! MUREL. Ah! si vous comptez sur Ie bon sens du pubIic... GRUCHET. Mais pourquoi tenez-vous :5 me décourager, quand’ tout marche comme sur des roulettes? Ecoucez-moi : rimo, sans ’on s'en doute Ie moins du monde, 'e P U ] saurai par Fehcité, ma bonne, tout ce qui se passe chez lui. MUREL. Ce n'est peut-étre pas crop délicat ce que vous Yaites.


LE CANDIDAT. GRUCHET. Pourquoi? » MUREL. Ni méme prudent; car on dit que vous lui avez autref`ois emprunté... GRUCHET. On le dit? Eh bien... MUREL. i II f`audrait d’abord lui rendre la somme. ` GRUCHET. Pour cela, il f`audrait d’abord que vous me rendiez ce qui m’est dd, vous! Soyons justes! MUREL. Ah! devant les preuves de mon dévouement, et at l’instant meme ou je vous gratifie d`un excellent con- seil, voila ce que vous imaginez! Mais, sans moi, mon bonhomme, yamais de la vie vous ne seriez élu; je m°éreinte, bien que je n’aie aucun intérét... ‘ GRUCHET. Qui sait? Ou plutét je n’y comprends §outte; tour zi tour, vous me poussez, vous m’arrétez. Ce que je dois at Rousselin? les autres aussi f`eront des réc ama- tions! On n’est pas inépuisable. II f`audrait pourtant que je rentre dans _mes avances! Et la note du café qui va étre terrible, ——- car ces f`arceurs-la boivent, boivent l —— Si vous croiyez que je n’y pense pas! C’est UH gOl1H`I'C ql1’l1l’lC C8.!} lCl8.IuI'Cl (A Hombourg, qui entre.) Hombourg! quoi encore? HOMBOURG. Le bourgeois est-il la? .


yo THEATRE. c;RUcHET. Je n’en sais rien! HOMBOURG. Un mot! Je possede un petit bidet cauchois, pas cher, et qui vous serait bien utiIe pour vos tournées électorales. GRUCHET. Je les f`erai a pied; merci! HOMBOURG. Une occasion, monsieur Gruchet! GRUCHET. Des occasions comme ceIIes-Ia, on Ies retrouve! HOMBOURG. Je ne crois pas! GRUCHET. II m’est at présent, impossibIe... HOMBOURG. A votre service! II entre chez R0usseIin. . MUREL. Pensez~vous que Rousselin eut f`ait cela? Cet homme, qui tient une auberge, va vous déchirergyrés de ses pratiques. Vous venez de perdre, peut- tre, cinquante voix. Je suis fatigue de vous soutenir. GRUCHET. Du caIme! j’ai eu tort! Admettons que je n’aie rien dit. C’est que vous vemez de m’agacer avec votre


LE CANDIDAT. 7l histoire cle Rousselin, qui, d’aborcl, n’est peut-étre pas vraie. De qui la tenez-vous ? A moins que lui-méme... Ali'! c’est plutét une f`arce cle votre invention, pour m eprouvcr. Rumeur dans Ia coulisse. MUREL. Ecoutez cloncl GRUCHET. — J’entencls bien. MUREL. Le bruit se rapproche. DES VOIX, dans la coulisse. i Gruchet! Gruchet! FELICITE, apparaissant Et gatuclne. Monsieur, on vous cherche! GRUCHET. Moi? riirncrrii. Oui, venez tout cle suite! GRUCHET. Me voilé! ll sort précipitamment avec elle. — Le lnruit augmente. MUREL, eu slen allant par la gauche. Tout ce tapage! Qu’est-ce clonc? (11 sort.)


yz THEATRE. SCENE vu. ROUSSELIN, puis HOMBOURG. ROUSSELIN, sortant de chez Iui. Ah! Ie peupie é Ia fin s’agite! pourvu que ce ne soit pas contre moi! TOUS, criant dans Ic café. Enf`oncé Ies bourgeois! ‘ ROUSSELYN. Voiih qui devicnt inquiétant. GRUCHET, passant au Fond, ct téchant dc sc soustrairc aux ovations. Mes amis, Iaissez-moi! non! vraiment! TOU& Gruchet! Vive Gruchet! notre députéi ROUSSELIN. Comment, député? HOMBOURG, surnam dc chez Rousselin. Parbleu! puisque Bouvigny se retire. La bandc s’é!oignc. ROUSSELIN. Pas possible! HOMBOURG. Mais oui, Ie ministére est change. Le préf`et donne


LE CANDIDAT`. s5 clémission; et il vient cl’écrire 5 Bouvigny, pour I’eng5ger 5 f`5ire comme lui, 5 se démettre! _ Il sort par ou est sortie In bancle. ROUSSELIN. Eh bien, 5Iors, il ne reste lus ue... La main sur Ia . . . - F. q · poitrme pour dire: mm.) M5is non. il y 5 encore Gruchet! (Revant.) GfUCh€tI (Apercevant Dcclart qui entre.) Que IHC voulez-vous ? _ SCENE VIII. ROUSSELIN, DODART. ` DODART. Je viens pour vous renclre un service. ROUSSELIN. De l5 p5rt cl’un f`é5l de M. Ie comte, ceI5 m’étonne! _ DODART. Vous 5pprécierez m5 concluite, plus t5rcl. M. cle Bouvigny 5y5nt retiré s5 c5nclid5ture... ROUSSELIN, brusquement. ll l’5 retirée? c’est vrai? DODART. Oui... pour des r5isons... ROUSSELIN. ‘ Personnelles. DODART. Comment?


74 THEATRE. ROUSSELIN. Je dis : il a eu des raisons, voila tout! DODART. En ellet; et permettez-moi de vous avertir diune chose... capitale. Tous ceux qui s’intéressent a vous —-— je suis du nombre, n’en doutez pas—commencent in s’eH`rayer de la violence de vos adversairesl ROUSSELIN. En quoi? DODART. Vous n’avez donc pas entendu les cris insurrec- tionnels que poussait la bande Gruchetl Ce Catilina de villagel... ROUSSELIN, $1 part. Catilina de village... Jolie expression! A noter! DODART. ll est capable, Monsieur, de... capable de tout! et d'abord, grace a la démence du peuple, il deviendra peut—étre un de nos tribuns. ROUSSELIN, ii part. C’est at craindre! DODART. Mais les conservateurs n’ont pas renoncé at la lutte, croyez-le! D’avance leurs voix appartiennent a l’hon- néte homme qui ollrirait des garanties. (Mouvement dc Roussclin.)Ol1.l on ne lui demande pas de se poser en retrograde; seulement quelques concessions... bien simples.


LE CANDIDAT. ROUSSELIN. Ec c’est ce diable de Murel!... __ DODART. Malheureusement, la chose est f`aite! ROUSSELYN, révant. Oui! DODART. Comme notaire et comme cicoyen, je gémis sur tout cela! Ah! c’était un beau réve que cette alliance de la bourgeoisie et de la noblesse cimencée en vos deux families; et le comce me disaic cou: A l’heure, — vous n’allez pas me croire?... ROUSSELIN. Parclon!... je suis plein de confiance. DODART. A ll me disait, avec ce ton chevaleresque qui le ca- ractérise : a Je n’en veux pas du tout a M. Rous- selin... » ROUSSELIN. Ni moi non plus, mon Dieu! DODART. a Er je ne clemancle pas mieux, s’il n’y crouve point cl’1nconvénient . . . » ROUSSELYN. Mais quel inconvénienc? DODART. u Je ne demande pas mieux que de m’ab0ucher


76 THEATRE. avec Iui, dans Yintérét du canton, et de Ia moralité publique. » R0ussEL1N. Comment donc? jc Ie verrai avec plaisir! ¤0DART. II est lh! (A Ia cantonade.) Psitt! Avancez!... SCENE 1x. Las Mézvms, LE COMTE DE BOUVIGNY. BOUVIGNY, Salaam. Monsieur! ROUSSELIN, regudam mem dc mi. Je regarde si queIquef`ois... BOUv1c;NY. Personne ne m’a vu! soycz sans crainte! Et accep- tez mes regrets sur., . x0Uss1aL1N. H n’y a pas de maI... DODART, cn ricanam. A reconnaftre ses f`autes, n’est-ce pas? B0uv1c;NY. Que vouiea-vous, I’amour peut-étrc exagéré de certams principes". ROUSSELIN. Moi aussi, Monsieur, j’honore Ics principes!


LE CANDIDAT. BOUVIGNY. Et puis Ia maIadie de mon Iils! ROUSSELIN. II n’est pas maIade; tantét, ici méme... DODART. Oh! fortement indisposé! Mais il a I’énergie de ca- cher sa cIouIeur. Pauvre enI`ant! Ies nerI`s! teIIement sensible! ROUssELIN, A pm. Ah! je devine ton jeu, é toi; tu vas faire Ie mien! (Hsu:.) En eH`et, aprés avoir concu des espérances... BOUVIGNY. Oh! certes! ROUSSELIN. Il a du étre peiné... I BOUVIGNY. Désolé, Monsieur! ROUSSELIN. De vous voir abandonner subitement cette candi- dature. DODART, 5 part. Il se moque de nous! ‘ ROUSSELIN. Lorsque vous aviez déjé un nombre de voix. BOUVIGNY. .I’en avais beaucoup!


78 THEATRE. ROUSSELIN, sourizmt. Pas toutes, cependant! DODART. Parmi les ouvriers, peut-étre, mais dans les cam- pagnes, énormementl ROUSSELIN. Ah! si on comptait!... BOUVIGNY. Permettezl D’aborcl la commune cle Bouvigny, ou je réside, m’appartient, n’est—ce pas? Ainsi que les villages de Saint-Léonard, Valencourt, la Coudrette. ROUSSELIN, vivemcnt. Celui-la, non! BOUVIGNY. Pourquoi ? ROUSSELIN, cmharrassé. .le croyaisl... (A part.) Murel m’avait donc trompé? BOUVIGNY. Je suis également certain de Grumesnil, Ypremes- nil, les Arbois. DODART, Iisant unc Iistc qu’il tire cle son portcfcuillc. Chatillon, Colange, Heurtaux, Lenneval, Bahurs, Saint-Filleul, le Grand-Chéne, la Roche-Aubert, Fortinet! ROUSSELIN, B part. C’cst eflroyablel


LE CANDIDAT. 79 DODART. Manicamp, Dehaut, Lampériére, Saint-Nicaise, Vieville, Sirvin, Chéteau-Ré nier, Ia Cha elle Le- _ g P > barrois, Mont-Suleau. ROUSELIN, it pm. Je ne savais donc pas Ia géographie de Farrondisse- ment! BOUv1GNY. Sans comcpter que j’ai des amis nombreux dans Ies communes e... ROUSSELIN, accablé. Oh! je vous crois, Monsieur! BOUVIGNY. Ces braves gens ne·savent plus que faire! Hs sont toujours $1 ma disposition, du reste, m’obéissant comme un seu! homme;—— et si je !eur disais. .. de voter pour... n’importe qui... pour vous, par exemp!e... ROUSSELIN. Mon Dieu! je ne suis pas d’une opposition tellement avancée... BOUVIGNY. Eh! eh! I’()pposition est queIquef`ois utile! ROUSSELIN. Comme instrument de guerre, soit! Mais il ne s’agit pas de détruire, i! f`aut Yonder! » DODART. Incontestablement, nous devons Yonder!


8o THEATRE. ROUSSELIN. Aussi ai-je en horreur toutes ces utopies, ces doc- / trines subversives!... N’a-t-on pas l’idée de rétablir le divorce, je vous demande un peu! Er la presse, il f`aut le reconnaltre, se permet des excés... DODART. AH`reux! ‘ BOUv1GNY. _ Nos campagnes sont inf`estées par un tas de livres! ROUSSELIN. Elles n`ont plus personne pour les conduire! Ah! il y avait du bon dans la noblesse; et la-dessus, je par- tage les idées de quelques publicistes de l’Angleterre. BOUv1cNY. Vos paroles me f`ont l’eH`et d`une brise rafraichis- sante; et si nous pouvions espéter... · Ronisszarm. Enlin, Monsieur le comte (myssérieusemem) la Démo- cragie m’el`i`raye! J5 ne sais par quel vertige, quel en- tra nement coupa e... BOUVIGNY. Vous allez trop loin!... ROUSSELIN. _ - Non! j’étais coupable; car je suis conservateur, croyez-le, et peut-étre quelques nuances seulement... DODART. Tous les honnétes gens sont Faits pour s’entendre. ROUSSELIN, scrrant la main cle Bouvigny. Bien sur, Monsieur le comte, bien sur.


LE CANDIDAT. 8I sc1iN1—; X. Las Mémizs, MUREL, LEDRU, ONESIME, ms Ouvmms. MUREL. Dieu merci! je vous trouve sans vos éiecteurs, mon cher Rousseiinl BOUVICNY, it part. Je ies croyais f`£1chés! A MUREL. En voici d’autresI Je leur ai démontré que les idées de Gruchet ne répondent plus aux besoins de notre époque; et, d’aprés ce que vous m’avez dit ce matin, vous serez de ceux-ci mieux compris; ce sont non seulement des républicains, mais des socialistes! BOUVIGNY, Faisant un bond. Comment, des sociaiistes! ROUssELIN. H m’amene des socialistesl DODART. Des socialistes! II ne f`aut pas que ma personna— i1té!... II s'csquive. ROUSSELIN, baibutiam. Mais... LEDRU. ‘ Oui, citoyen! Nous ie sommes! 6


82 THEATRE. _ ROUSSELIN. Je n’y vois pas de ma]! BOUViGNY. Et tout 5 }’heure, vous déclamiez contre ces in- mies! ROUSSELIN. I Permettez! il y 5 plusieurs maniéres d’envis5ger... ONESIME, surgissant. Sans doute, plusieurs m5niéAres... BOUVIGNY, scandalisé. Jusqu’5 mon {Hs! MUREL. Que venez-vous f`5ire ici, vous? ONESIME. Tai entendu dire que Yon se portait chez M. Rous- seiin, et je voudrais Iui 5Hirmer que je partage, 5 peu pres. . . son systéme. MUREL, 5 demi·voix. Petit intrigant! BOUviGNY. Je ne m’5ttend5is pas, mon {iis, 5 vous voir, devant I’auteur de vos jours, renier I5 f`oi de vos aieux! ROUSSELIN. Tres bien! LEDRU. Pourquoi trés bien? Parce que Monsieur est M. Ic


LE CANDIDAT. 8 ;

comte (a Mural, désignant Rousselin), et à vous croire, il demandait l’abolition de tous les titres !…

ROUSSELIN. Certainement ! BOUVIGNY. Comment ? il demandait… LEDRU. Mais oui ! BoUviGNY. Ah ! c’est assez ! ROUSSELET, voulant le retenir.

Je ne peux pas rompre en visière brusquement. Beaucoup ne sont qu’égarés. Ménageons-les !

BOUVIGNY, très haut.

Pas de ménagements, Monsieur ! On ne pactise point avec le désordre ; et je vous déclare net que je ne suis plus pour vous ! — Onésime !

Il sort ; son fils le suit. LEDRU.

Il était our vous ? Nous savons à quoi nous en tenir ! Serviteur !

ROUSSEL ! N.

Pour soutenir mes convictions, je vous sacrifie un Vlell ami de trente ans !

LEDR U.

On n’a pas besoin de sacrifices ! Mais vous dites tantôt blanc, tantôt noir ; et vous m’avez l’air d’un

6. 84 THEATRE. véritabIe... bIa$ieur! AIIons, nous autres, retournons chez Gruchet! enez-vous, Murel? _ MUREL. Dans une minute, je vous rejoins! SCENE X1. ROUSSELIN, MUREL. · MUREL. - H {aut convenir, mon cher, que vous me mettez dans une situation embarrassante! - ROUSSELIN. Si vous croyez que je n’y suis pas? MUREL. Saperlotte, il f`audrait cependant vous résoudre! Soyez d’un coté, soyez de I”autre! Mais décidez-vous!‘ finissons-en! ROUSSELIN. Pourqjuoi toujours ce besoin d’étre emporte-piece, exagéré. Est-ce q)u’iI n’y a pas dans tous les partis que que chose de on a prendre? MUREL. ' Sans doute, Ieurs voix! ROUSSELIN. Vous avez un esprit, ma parole d'honneur! une déIicatesse!... ah! je ne m’étonne pas qu’on vous aime!


LE CANDIDAT. MUREL. Moi? et qui donc? ROUSSELIN. Innocent! une demoiseIIe, du nom de Louise. MUREL. QueI bonheur! merci! merci! Maintenant, je vais m’occuper de vous, gaiIIardement! .I’aHirmerai qu’on ne vous a pas compris. Une dispute de mots, une erreur. Quant a I’Impartial... ROUSSELIN. La, vous étes Ie maitre! MUREL. Pas tout a fait! Nous dépendons de Paris, qui donne Ie mot d’ordre. Vous deviez méme étre éreinté! ROUSSELIN. Décommandez I’éreintement! I. MUREL. Sans doute. Mais, comment, tout de suite, précher a Julien Ie contraire de ce qu’on Iui a dit? ROUSSELIN. Que faire? MUREL. Attendez doncI II y a chez vous queIqu’un dont peut-étre I’inIIuence . . . ROUSSELIN. Qui ceIa ? MUREL. Miss ArabeIIe! D’aprés certaines paroIes qu’eIIe m’a


86 THÉÂTRE. dites, j’ai tout lieu de croire que ce jeune poète l’intéresse.

ROUSSELIN, riant.

La pièce de vers serait-elle pour l’Anglaise ?

MUREL.

Je ne connais pas les vers, mais je crois qu’ils s’aiment.

ROUSSELIN.

J’en étais sûr ! Jamais de la vie je ne me trompe ! Du moment que ma fille n’est pas en jeu, je ne risque rien ; et je me moque pas mal après tout si… Il faut que j’en parle à ma femme. Elle doit être là, précisément.

MUREL.

Moi, pendant ce temps-là, je vais essayer de ramener ceux que votre tiédeur philosophique a un peu refroidis.

ROUSSELIN. N’allez pas trop loin, cependant, de peur que Bouvigny, de son côté… MUREL.

Ah ! il faut bien que je rehadigeonne votre patriotisme !

Il sort.

ROUSSELIN, seul. Tâchons d’être fin, habile, profond ! LE CANDIDAT. 87

SCÈNE x11.

ROUSSELIN, M°“ ROUSSELIN, MISS ARABELLE.

ROUSSELIN, à Arabellc.

Ma chère enfant, — car mon affection toute paternelle me permet de vous appeler ainsi, — fattends cle vous un rand service ; il s’agirait d’une démarche près de M. ulien !

ARABELLE, vivement. Je peux la faire ! MADAME ROUSSELIN, avec hauteur. Ah ! comment cela ? ARABELLE.

Il fume son cigare tous les soirs sur cette promenade. Rien de plus facile que de Ÿaborder. MADAME ROUSSELIN.

Vu les convenances, ce serait plutôt à moi. ROUSSELIN.

En effet ; c’est plutôt à une femme mariée. ARABELLE.

Mais je veux bien !

MADAME ROUSSELIN.

Je vous le défends, Mademoiselle ! ARABELLE.

J’obéiS, Madame ! (A part, en remontant.) Q_ll’3.—C-elle donc à vouloir m’empécher?... Attendonsl _

Elle disparait.

MADAME ROUSSELIN.

Tu as parl`ois, mon ami, des idées singulieres; charger l`institutrice d`une chose pareillel car c’est pour ta candidature, j°imagine?

ROUSSELIN.

Sans doute! Er moi, ie trouvais que miss Arabelle, précisément at cause de son petit amour, dont je ne doute plus, pouvait l`ort bien...

MADAME ROUSSELIN.

Ah! tu ne la connais pas. C’est une personne zi la fois violente et dissimulée, cachant sous des airs romanesques une ame qui l`est fort peu; et ie sens qu`il faut se méfier d’elle...

ROUSSELIN.

Tu as peut—étre raison? Voici Julien ! Tu comprends, n’est-ce pas, tout ce qu’il faut lui dire?

MADAME ROUSSELIN.

Oh! je saurai m’y prendre !

ROUSSELlN. I

Je me lie gl toil

Rousselin s’él0ig,ne, aprés avoir salué Julien.

La nuit est vcnuc. SCENE XIII.

Mme ROUSSELIN, JULIEN.

JULIEN, apcrcevant Mme Rousselin.

Elle ! (Il jette son cigare.) Seule ! Comment faire ? (Saluant.)

Madame !

MADAME ROUSSELIN.

M. Duprat, je crois ?

JULIEN.

Hélas ! oui, Madame.

MADAME ROUSSELIN.

Pourquoi, hélas ?

JULIEN.

J’ai le malheur d’écrire dans un journal qui doit vous déplaire.

MADAME ROUSSELIN.

Par sa couleur politique, seulement !

JULIEN.

Si vous saviez combien je méprise les intéréts qui m’occupent !

MADAME ROUSSELIN.

Mais les intelligences d’élite peuvent s’appliquer à tout sans déchoir. Votre dédain, il est vrai, n’a rien de surprenant. Quand on écrit des vers aussi... remarquables...


go THEATRE. JULIEN. Ce n’est pas bien ce que vous l`aitcs la, Madame! Pourquoi railler? MADAME ROUSSELIN. Nullement! Malgré mon insullisance, peut-étre, je vous crois un avenir... JULIEN. ll est l`ermé par lc milieu ou je me bdébats. L’art pousse mal sur le terroir de la province. Le poéte qui s’y trouve et que la misére ob igc a certains travaux est comme un homme qui voudrait courir dans un bourbier.Un i noble oids touiours collé a ses talons, . g . , P * J. le retient; lus il sa ite lus il CHFOHCC. Et ce en- P g ,_· P P _ dant, uel uc chose dindom table roteste et ru it cl cl P P ,g au dedans de vous! Pour se consoler de ce que lon l`ait, on réve orgueilleusement a ce que l’on f`era; puis les mois s’écoulent, la médiocrité ambiante vous pé- netre, et on arrive doucement a la resignation, cette f`orme tranquille du désespoir. · MADAME ROUSSELIN. Je comprends; et je vous plains! JULIEN. Ah! Madame, ue votre itié est douce! bien u’elle _q P (I augmente ma tristesse! MADAME ROUSSELIN. Courage! le succes, plus tard, viendra. JULIBN. ` Dans mon isolement, est-ce ossible? P


MADAME ROUSSELIN.

Au lieu de fuir le monde, allez vers lui ! Son langage n’est pas le vôtre, apprenez-le ! Soumettez—vous à ses exigences. La réputation et le pouvoir se gagnent par le contact ; et, puisque la société est naturellement à l’état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des forts, du côté des riches, des heureux ! Quant à vos pensées intimes, n`en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous…

JULIEN.

Mais je n’ai pas le moyen d’y vivre, Madame !

MADAME ROUSSELIN.

Qui sait ? avec la souplesse de votre talent, rien n’est difficile ; et vous l’utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude ! Mais il est tard ; au plaisir de vous revoir, monsieur !

Elle remonte.

JULIEN.

Oh ! restez ! au nom du ciel, je vous en conjure ! Voila si longtemps que je l'espere cette occasion. Je cherchais des ruses, inutilement, pour arriver jusqu’a vous! D’ailleurs, je n’ai pas bien compris vos dernieres paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble? Est-ce un ordre ? Dites-le! j’obéirai.

MADAME ROUSSELIN.

Quel dévouement !

JULIEN.

Mais vous occupez ma vie ! Quand, pour respirer plus à l’aise, je monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent parmi les autres votre 92. THEATRE. chere maison, blanche dans la verdure de son jardin; et le spectacle d’un palais ne me donnerait pas autant de convoitise! Quelquelois vous apparaissez dans la rue, c`est un éblouissement, je m’arréte; et puis je cours apres votre voile, qui flotte derriere vous comme un petit nuage bleu! Bien souvent je suis venu devant cette grille, pour vous apercevoir et entendre asser au bord des violettes le murmure de votre roie. Si votre voix s`élevait, le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d’une valeur inintelligible pour les autres; et j’emportais cela, joyeusement, comme une acquisition! —- Ne me chassez pas! Pardonnez- A moi! .l’ai eu l'audace de vous envoyer des vers. lls sont perdus, comme les fleurs que je cueille dans la campagne, sans pouvoir vous es oll`rir, comme les paroles que je vous adresse la nuit et que vous n’en- tendez pas, car vous étes mon inspiration, ma muse, le portrait de mon ideal, mes délices, mon tourment! MADAME ROUSSELIN. Calmez-vous, Monsieur! Cette exagération... _ JULu;N. Ah! c’est que je suis de 1830, moi! .l’ai appris at lire dans Hernani, et j’aurais voulu étre Lara! .l’exécre toutes les lachetés contemporaines, I’ordinaire de I’exis- tence, et l’ignominie des bonheurs f`aciles! L’amour qui a f`ait vibrer la grande lyre des maltres gonfle mon ccaur. Je ne vous sépare pas dans ma pensee de tout ce qu’il y a de plus beau; et le reste du monde, au loin, me parait une dependance de votre personne. Ces arbres sont f`aits pour se balancer sur votre téte, la nuit pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement comme vos yeux, pour vous regarder! MADAME ROUSSELIN. La littérature vous emporte, Monsieur! Quelle


LE CANDIDAT. confiance une Femme peut-e!!e accorder at un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores, ou sa passion? e crois !a votre sincere, pourtant. Mais vous étes yeune, et vous ignorez trop ce qui est I’indispensab!e. D’autres, a ma pIace, auraient pris pour une injure Ia vivacité de vos sentiments. II f`audrait au moins promettre. . . JULIEN. Voila que vous tremblez aussi. Je Ie savais bien! On ne repousse pas un teI amour! MADAME ROUSSELIN. Ma hardiesse at vous écouter m’étonne moi-méme. Les gens d’ici sont méchants, Monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre!... Le scanda!e... JULIEN. _ Ne craignez rien! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, ]’aurax !’axr indifferent; et si je me Y presente chez vous. . . MADAME ROUSSELIN. Mais, mon mari... Monsieur. · JULIEN. Ne me par!ez pas de cet homme! MADAME ROUSSELKN. Je dois Ie défendre. JULIEN. C’est ce que j’ai f`ait, — par amour pour vous! MADAME ROUSSELIN. ll Yapprendra; et vous n°aurez pas at vous repentir de votre générosité.


JULIEN.

Laissez-moi me mettre à vos genoux, afin que je vous contemple de plus prés. J’exécutcrai, Madame, tout cc qu’il vous plaira! et valeureusement, n’en doutez pas; me voila devenu fort ! Je voudrais épandre sur vos jours, avec les ivresses de la terre, tous les enchantements de l’Art, toutes les bénédictions du Ciel...

MISS ARABELLE, cachée derrière un arbre.

J’en étais sure !

MADAME ROUSSELIN.

J’attends de vous unc prcuvc immediate dc complaisance, d’affection...

JULIEN.

Oui, oui !

SCENE XIV.

Las Mézvuas, M1ss ARABELLE, puis MUREL ct GRUCHET, A la fin ROUSSELIN.

MADAME ROUSSELIN, remontant.

On vient ! il faut que je rentre.

JULIEN.

Pas encore !

GRUCHET, au fond, poursuivant Murel.

Alors, rendez-moi mon argent !

MUREL, continuant in marchcr.

Vous m'ennuyez! LE CANDIDAT. QS GRUCHET. Pollsson ! MUBEL, lui donnam uu suufllct. Volcurl ROUSSELIN, en entrant, qui ii emendu lc bmi: du seutller. Qu°cst-cc donc? JULIEN, A M···· Rcusscliu. Oh! ccla sculement! I! lu! applique, sur la main, un balscr scnorc. MISS ARABELLE`. reconnah Julien. Ah! ROUSSELIN. Que se passe-r-il? (Apcrcevant miss Arabelle qui seiiruai.) Arabella! Demain je la Hanque :3. la Porte!


ACTE TROISIÈME.

Au Salon de Flore. L’interieur d’un bastrin e, En face, et occupant tout le fond, une estrade pour l’orChestre. lf; a dans le coin de gauchc LHIC COHYYCBRSSC. Att2Ché$ RU 1’Illll’, des ll’l$U’Ll`l’)Cl’lt$ df musique; all milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur l’estradc, une table avec une chaise; deux autres tables des deux cotes. Une petitc estracle plus basse est au milieu, devant l’autre. Toute la scene est remplic de chniscs. A une certainc hauteur un balcon, ou l`on peut circuler.


Scène première.

ROUSSELIN seul, A l’avant-scene, puis UN GARQON DE CAFE.

Si je comparais l’Anarchie at un serpent, pour ne pas dire hydre? Et le Pouvoir... a un vampire? Non, c’est pretentieuxl II f`audrait cependant intercaler quelque phrase at eH`et, de ces traits qui enlevcnt... comme: << l`ermer l’ere des revolutions, camarilla, droits im rescri tibles, virtuellement; » et beaucou de mots P P . . P en Lvme: << parlementarisme, obscurantisme !...

Calmons-nous ! un peu diordre. Les electeurs vont venir, tout est pret; on a constitue le bureau, hier au soir. Le voila, le bureaul lci, la glacc du President (il momre la table, au milieu); des deux c tes, les deux secre- taires, et moi, au milieu, en f`ace du publicl... Mais sur quoi m’appuierai-je? Il me l`audrait une tribune! Oh! ie l’aurai, la tribunel En attendant... ll va rendr¢ I _ P _ une chaise et la pose devant lui, sur la petite estrade.) Bl€Hl et ]€ placerai le verre d’eau, — car je commence a avoir une soif` abominable ——· je placerai le verre d’eau la! (ll prend le verre d’eau qui se trouve sur la table du President, et l¢ met sur sa chaise.) Allfal-i6 HSSCZ (IC SLICYC? (Regardant le bocal qui est plein.) Oui ! LE CANDIDAT. Tout Ie monde est assis. Le Président ouvre Ia séance, et queIqu’un prend Ia paroie. ll m’interpeIIe pour me demander... par exempIe... Mais d’a ord qui m’interpeIIe? Ou est I’individu? A ma droite, je suppose! Aiors, je tourne Ia téte, brusquement!... Il doit étfé moins Ioin?(I1 va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air tranquiIIe, et tout en enf`on9ant Ia main dans mon giIet... Si j’avais pris mon habit? C’est pius commode pour Ie bras! Une redingote vaut mieux, 5 cause de Ia simpiicité. Cependant, Ie peupie, on a beau ·dire, aime Ia tenue, Ie Iuxe. Voyons ma CI‘3.V3.I€? ( II se regarde dans une petite gIace 5 main, qu'iI retire de sa peehe.) Le coI un peu pIus bas. Pas trop cependant; on ressembie 5 un chanteur de romances. O ! ga ira —- avec un mot de Murei, de temps 5 autre, pour me souteniri C’est égai! VoiI5 une peur qui m’empoigne. . . et j’éprouve 5 I’épigastre... (Il beie.) Ce n’est rien. Tous Ies grands orateurs ont ceIa 5 Ieurs débuts! AIIons, pas de f`aibIesses, ventrebieu! un homme en vaut un autre, et j’en vaux pIusieursI II me monte 5 Ia téte... comme des bouiIIons! et je me sens, ma paroIe, un toupet inf`emaI! << Et c’est 5 moi que ceci s’adresse, Monsieur!» CeIui-I5 est en f`ace; marquons-Ie! (II dérange une chaise et Ia pose au milieu.) <<A moi que ceci s’adresse, 5 moi! » Avec Ies deux mains sur Ia poitrine, en me baissant un peu. << A moi, qui, pendant quarante ans... 5 moi, dont Ie patriotisme. .. 5 moi que. .. 5 moi pour Iequei. . .» puis, tout 5 coup : << Ah! vous ne Ie croyez pas vous- méme, Monsieur!» Et on reste sans bougerl II ré- plique : << Vos preuves alors! donnez vos preuves! Ah! prenez garde! On ne se joue pas de Ia créduiité pu- bIique!» II ne trouve rien. <<Vous vous taisez! ce siIence vous condamnei J’en rends acte!» Un peu d’ironie, maintenantl ·On Iuj,,£1rree~eqi§:Ique chose do ‘ caustique, avec un rire ¢4_x§>]£5rfo1Zté a Ah! ah! » Essayons Ie rire`de s Qorité. ci *i5_{§`�h! ah! jc A. . . 5. 32 { I JN pz? 7 {"’<’*i:z v.i#?§$·‘


98 THEATRE. m’avoue vaincu, el`l`ectivement! Parf`ait‘!» Mais deux _ autres qui sont la! ——- je les reconnaitrai, —- s’écrient que ye m’insurge contre nos institutions, ou n’importe quoi. Alors d’un ton f`urieux : a Mais vous niez le pro- grés! » Développement du mot progrés: <<Depuis l’astronome avec son télescope qui, pour le hardi nau- tonnier... jusqu’au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l’artiste dont l’inspiration... » Et je continue jusqu’a une phrase, ou je trouve le moyen d’introduire_ le mot << bourgeoisie ». Tout de suite : éloge de la bourgeoisie, le tiers Etat, les cahiers, 89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien·étre par l’ascension progres- sive des classes moyennes. Mais un ouvrier : << Eh bien! et le peuple, qu'en f`aites—vous? » Je pars : << Ah! le peuple, 1l est grand »; et ie le flagorne, je lui en f`ourre par—dessus les oreilles! J’exalte Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur; tous les tisserands, tous les domes- tiques et tous les tailleurs sont flattés. Et, aprés que j’a1 tonné contre la corruption des riches, << Que lui reproche—t-on, au peuple? c’est d’étre pauvre! » Ta- bleau enragé de sa misére; bravos! << Ah! pour qui connait ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire! Et ce sera tou- jours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l’ouvrier! parce que son étreinte, pour étre un peu rude, n°en est· que plus sympathique! parce que toutes les diH`érences de rang, ~ de titre et de fortune sont, Dieu merci! suraripées, et ue rien n’est comparable d l'aH`ecti d’un/ homme de c0cur!... » Et je me tape sur le ccc ! brave! bravo! bravo! ` Q .'Z ` ‘ UN GARQQN DE CAFE. M. Rousselin, ils arrivent! ·


LE CANDIDAT. ROUSSELIN. Retirons-nous, ue je n’aie pas !’air... Aurai-je Ie temps d'a!Ier cherciiier mon habit?... Oui! —— en cou- rant! I! sort. SCENE 11. Tous mas Erzcrzuus, VOINCHET, MARCHAIS, HOM- BOURG, HEURTELOT, ONESIME, L1; GARD1; CI-IAMPIETRE, BEAUMESNIL, LEDRU, L1; PR1—£s11>ENT, puis ROUSSELIN, puis MUREL. v01Nc1-1ET. Ah! nous sommes nombreux. Ce sera dr6!e, S1 ce qu’iI parait. LEDRU, Pour une reunion politique, on aurait du choisir un endroit plus convenabie que Ie Salon de Flare. BEAUMESNIL. Puisqu’i! n’y en a pas d’autres dans Ia Iocalitél Qui est-ce que vous nommerez, M. Marchais? MARC!-1A1s.· Mon Dieu, Rousselin! C’est encore Iui, aprés tout... LEDRU, Moi, j’ai résolu de Faire un vacarme... v01Nc1-1ET. Tiens! Ie fi!s He Bouvigny. 7•


noo THEATRE. BEAUMESNIL. Le pere est plus finaud, il ne vient pas. LE PRESIDENT. En séance! LI} GARDE CHAMPIETRE. En séance! T , LE PRILSIDENT. Messieurs l nous avons 31 discuter les mérites de nos deux candidats pour les elections de dimanche. Au- yourd hu1, vous vous occuperez de l honorable M. Rous- selin, et demain soir, de l'honorable M. Gruchet. La séance est ouverte. Roussclin , cn habit noir, sort d'unc lietitc portc dcrriérc le présidcnt, fait des salutations, et reste de out au milieu dc l°estradc.

  1. VOINCHET.

J e demancle que le candidat nous parle des chemins de fer. ROUSSELIN, aprés avoir toussé, ct pris un verrc d'cau. Si on avait dit du temps de Charlemagne ou méme dc Louis XIV, qu’un jour viendrait, ou, en trois heures, il serait possible d’aller... VOINCHET. A · . Ce n°est pas ga! Etes-vous d'av1s qu'on donne une ~ allocation au chemin de f`er qui doit passer par Saint- Mathieu, ou bien a un autre qui couperait Bonneval —— idée cent fois meilleure? UN ELECTEUR. Saint-Mathieu est plus it l’avantage des habitants! • • ’$ • Déclarez-vous pour celui-la, monsieur Rousselinl


LE CANDIDAT. I O 1 ROUSSELIN. Comment ne serais-je pas pour le dévelogpement d8 CCS gigantesques Cl'lt{`€PI`lSCS remuent CS Capl- taux, prouvent le genie de l’homme, apportent le bien-étre au sein des o ulationsl... P P ‘I-IOMBOURG. Pas vrai, elles les ruinentl ROUSSELIN. Vous nicz donc le progrés, Monsieur? le progres, qui depuis E`astr0nome.. . HOMBOURG. Mais les voyageurs?. . . ROUSSELIN. VCC SOI'} CCSCO €..· A t'l p HOMBOURG. Ah! si vous m°empéchezl... me PRESIDENT. 3. BIOCCS 3. iD€l' C an. L p l t ` l' t p ll t HOMBOURG. Les V0y3.g€LlI`S HC S’3.I`I`éIZCI`0I1IZ plus dans {IOS pays. VOINCHET. C’est parce qu’il tient une auberge! ~ HOMBOURG. Elle est bonne, mon auberge! TOUS. Assezl assez!


io:. THEATRE. LE PRESIDENT. Pas de violence, Messieurs! LE cARDE CHAMP}-ETRE. Silence! HOMBOURG. Voila comme vous dél`endez nos intéréts! Rousshum. .l°aHirme!... N HOMBOURG. ` l Mais vous perdez le roulage! UN IELECTEUR. i ll soutiendra le libre écbange! ROUSSELIN. Sans doute! Par la transmission des marchandises, un jour la Fraternité des peuples... UN ELECTEUR. _ II f`aut admettre les laines anglaises! Proclamez I’af`- f`ranchissement de la bonneterie! ROUSSELIN. · Et tous les aH`ranchissements! mas IELECTEURS. Cbié droit.) Oui! oui! (Cbxé gauche.) Non! non! at bas! ROUssEL1N. Plbt au ciel que nous puissions recevoir en abon- i dance les ceréales, les bestiaux!


LE CANDIDAT. l O} UN AGRICULTEUR, en blouse. Eh bien, vous étes gentil pour l’agriculture!... ROUSSELIN. Tout a l’heure je répondrai sur le chapitre de l’agri- culture! Il se verse un verre d'eau. ·— Silence. HEURTELOT, apparaissant en haut, au balcon. Qu`est-ce que vous pensez des hannetons? TOUS, riam. Ah! ah! ah! me Pnésinsur. Un peu de gravité, Messieurs! LE GARDE CHAMPIQTRE. Pas de désordre! Au nom de la Loi, assis! MARCHAIS. M. Rousselin, nous voudrions savoir votre idée sur les_imp6ts. ROUSSELIN. Les imp6ts, mon Dieu... certainement, sont péni- bles... mans 1nd1spensables... C’est une pompe,— si je puis m'exprimer ainsi, ——— qui aspire du sein de la terre un élément f`ertilisateur pour le répandre sur le sol. Reste a savoir si les moyens répondent au but... et si, en exagérant... on n’arriverait pas quelquef`ois at tarir... LE PRESIDENT, se penchant vers lui. Charmante comparaison! . VOINCHET. La propriété Fonciére est surcbargée!


m4 Tm2ATRE. 1-1£U11T£LOT. On paye plus de trente sous de droits pour un Iitre de cognac! . . LEDRU. Lu Hotte nous dévore! BEAUMESNIL. Est·ce qu’on a besoin d’un Jardin des Piantes! ROUSSELIN. Sans doute! sans doute! sans doute! II f`audrait ap- porter d`immenses, d`immenses economies! — TOUs. ‘ Trés bien! ROUSSELIN. D°autre part, Ie Gouvernement Iésine, tandis qu’iI devraipu. V BEAUMESNIL. !:iIever [es enf`ants pour rien! MARCHAIS. Protéger Ie commerce! L*AcRlCULT£UR. Encourager Yagricuiture! . ROUSSELIN. _ Bien sur! BEAUMESNIL. _ Fournir !°eau et Ia Iumiére gratuitement dans chaque manson!


LE CANDIDAT. IOS ROUSSELIN. Peut-étre, oui! HOMBOURG. Vous oubliez le roulage dans tout qa! ROUSSELIN. Oh! non, non pas! Et permettez-moi de résumer en un seul corps de doctrine, de prendre en f`aisceau... l LEDRU. On connalt votre maniére d’enguirlander le monde! Mais si vous aviez devant vous Gruchet... ROUSSELIN. C’est at moi que vous comparez Gruchet! at moi!... qu’on a vu pendant quarante ans... it moi dont le pa- tr1otisme...—— Ah! vous ne le croyez pas vous-méme, Monsieur! LEDRU. Oui, je le compare a_vous! ` ROUSSELIN. Ce Catilina de village! HEURTELOT, au balcon. Qu’est-ce que c’est,` Catilina? ROUSSELIN. C’est un célébre conspirateur qui, 5. Rome... LEDRU. ‘ Mais Gruchet ne conspire pas! HEURTELOT. étes·vous de la police?


106 THEATRE. Tous, A drone. Ensemble, confusémennt. ll en est! il en est! TOUS, is gauche, de meme. Non, il n’en est pas! (Vmrme.) ROUSSELIN. Citoyens! de grace! Citoyens! Je vous en prie! de grace! écoutez-moi! MARC!-IA]S. Nous écoutons! Rousselin cherche E dire guelque chose, ct reste muet. Rires e la foule. TOUS, riant. ` Ah! ah! ah! LE GARDE CHAMPIETRE. : Silence! HEURTELOT. ll f`aut u’il s’ex Ii ue sur le droit au travail. q P q TOUS. Oui! oui! le clroit au travail! ROUSSELIN. On a écrit la-dessus des masses de livres. (Murmum.) Ah! vous m’accorderez qu’on a écrit, a ce propos, énormément de livres. Les avez-vous lus? HEURTELOT. - Non! ROUSSELIN. Je les sais par cmur! Et si comme moi, vous aviez passe vos nu1ts dans le silence du cabinet, a...


LE CANDIDAT. IO7 i HEURTELOT. Asscz causé de vous! Le droit au travail! TOUs. Oui, oui, le droit au travail! ROUSSELIN. Sans doute, on doit travailler! HEURTEL01". Et commander de l’ouvrage! MARCHAIS. Mais si on n’en a pas bcsoin? ROUSSELIN. N’importe! MARCHAlS. Vous attaquez la propriété! ROUSSELIN. Et quand méme? · MARCHAIS, se précipitam sur l’estrade. Ah! vous me l`aites sortir de mon caractére. ELECTEURS, dc dmiae. Descendez! descendez! A ELECTEURS, dc gauclic. Non! qu’il y reste! A ROUSSELIN. t Oui! qu’il demeure! .l’admets toutes les contradic- Uons! Je suis pour la Iiberté! (Applaudissemems A dmiae.


io8 THEATRE. Murmures in gauclne; il se retoume vers Marchais.) Le m0E VOUS x choque, Monsieur? "c’est que vous n’en comprenez point le sens economique, la valeur... bumanitaire! La presse l’a elucidee pourtant! et la presse, — rappe- lons-le, citoyens, —- est un flambeau, une sentinelle qui... BEAUMESNIL. A la question! MARCHAIS. Oui, Ia propriete! ROUSSELIN. Eh bien! je l’aime comme vous; je suis proprietaire. Vous voyez donc que nous sommes d’accord. MARCHAIS, embarrassé. Cependant. . . hum ! . .. cependant... LEDRU.

 l’éPiC!Cl‘! (Tout lc monde rit.)

ROUSSELIN. . Encore un mot! je vais le convaincre! (A Marcbais.) On doit, —— n’est-il pas vrai, -—- on doit, autant que possible, démocratiser l’argent, republicaniser Ie nu- meraire. Plus il circule, plus il en tombe dans la poche du peuple, et par consequent dans la v6tre. Pour cela, on a imagine le credit. MARCHAXS. ll ne f`aut pas trop de credit! ROUSSELIN. Parfait! Oh! tres bien!


LE CANDIDAT. 109 LEDRU. Comment! pas de credit? ROUSSELIN, lt Ledru. Vous avez raison; car si l’on 6te le crédit, Elus d’argent! et d'autre part, c’est l’argcnt qui l`ait la ase du credit; les deux termes sont corré atil`s! (Secouam funemem Marcliais.) Comprenez-vous que les deux termes soient corrélatifs? Vous vous taisez? ce silence vous condamne, j’en prends acte! TOUs. Assez! assez! Mnrclnais regngne sa place. ROUSSELIN. ` Ainsi se trouve résolue, citoyens, l’immense ques- tion du travail! En eH`et, sans propriété, pas de tra- vail! Vous f`aites travailler parce que vous étcs riche, et sans travail, pas de propriété. Vous travaillez, non seulemcnt pour devcnir Propriétaires, mais parce que vous l’étes! Vos oeuvres font du capital, vous étes capitalistes. UAGRICULTEUR. Dréles de capitalistes! _ MARCHAIS. Vous embrouillez tout! LEDRU. C’est se licher du mondel ` TOUS. Oui! la cl6ture! 5 la porte! la cl6turc!


LE PRÉSIDENT.

Cela devient intolérable ! on ne peut plus...

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Je vais faire évacuer la salle !

ROUSSELIN, à part, apercevant Murel qui entre.

Murel !

LEDRU.

Que le candidat justifie les élogecs qu’ii a donnés dcvant moi aux opinions du sieur Bouvigny ! (Aux ouvricrs.) Vous y CIICZ, VOUS autres !

ROUSSELIN.

Mais... je... je...

LEDRU.

Il est perdu!

HEURTELOT.

Tendez la gaffe !

VOINCHET.

Un médecin!

Rire général.

MUREL.

J’étais la aussi, moi! L’honorabIe M. Rousselin a paru condescendre aux idées de Bouvigny! II ne s°en cache pas! Il s°en vante!

ROUSSELIN, fièrement.

Ah!

MUREL.

Et c`était précisément a cause des électeurs qui Yentouraient, pour affermir Ieurs convictions, en Ieur faisant voir jusqu’h quel point peut aller dans Ia tétc de ccrtaincs personnes. . .


ROUSSELIN.

L’obscuruntismc !

MUREL.

Effectivcmcnt! C’était , dis-jc, un procédé dc tac- tique parlementaire, une ruse... bien Iégtimc, pas- scz-moi Ycxprcssion, pour Ic faire tom cr dans Ic panncau.

HEURTELOT.

Oh! oh! trop malin!

LEDRU.

Alors, il s’cst conduit cn saitimbanquc.

MUREL.

Mais jc...

HEURTELOT.

Nc Ic défcndcz plus!

LEDRU.

Et voilà l'homme qui avuit promis d’aller calotter Ic préfet !


ROUSSELIN.

Pourquoi pas ?

LE GARDE CHAMPIETRE, Ic frappant {égércmcnt sur {’épaule.

Doucement, monsieur Rousselin !

TOUS.

Assez ! assez ! la clôture ! la clôture !

Tout lc monde sc {évc. Roussclin fait un gestc déscspéré, pllis SC I`COlI’HC VCTS {C pl’é$id€Ht qui SOI". 1 I2 THEATRE. ua PRESIDENT. Une séance peu favorable, cher monsieur; espérons qu’une autre f`ois... ROUSSELIN, observant Murel. MUTCI $,611 V3! (A Marchais qui passe devant {ui.) MRT- chais! ah! c°est mul! c’est mal! ` MARCHAIS. Que vouIez-vous, avec vos opini0ns!... sckwaxu. ROUSSELIN, ONESIME, La Gzmqow mz cné. ROUSSEIQIN, redescendanx. Oh! mes réves!...——- je n’ai glus qu?}. m’enf`uir, ou 5. me jeter 5. I’eau, maintenant! n vu Faire des gorges Chulldés, mC blugllefl (Considérant {es chaises.) Hs éC3iCl'lC I5.!... oui! et au [neu de cette f`oule en délire dont j’écoutais d’avance les trépignements. .. (Le garcon de café entre, pour ranger Ies chaises.) A futulté 2.1'Ilbiti0H, PCl`ni- cieuse aux mis comme aux particuIiers!... et pas moyen de Faire un dxscours! tous mes mots ont raté! Comme je souH`re! comme je souH`re! (Au gargon de café.) Ah! vous pouvez les prendre! je n’en ai plus besoin! (A part.) Leur vue me tape sur Ies nerf`s, maintenant! LE GARQON DE CAFE, E1 Onésime, sur Vestrade, et qui se trouve Cillllé pif Il C0l'lU`CI)3SSC. Restez-vous I5? ONEESIME, timidement. Monsieur Rousselinf A


LE CANDIDAT. 1 I3 ROUSSELIN. Ah! Onésime! ONESIME, s'avan<;am. Je voudrais trouver quelque chose de convenabIe... pour vous dire que je participe aux désagrémentsu. ROUSSELIN. Merci! merci! Car tout le monde m’abandonne!... jusqu’a Murel! ONESIME. Il vient dc sortir avec le clerc de M' Dodart! ROUSSELIN. • Si j’allais le trouver? (Regudam dehors.) II y a encore trop de monde sur la place; et le peuple est capable de se orter sur moi at des excés!... P ONIESIME. Je ne crois pas! ROUSSELIN. Cela s’est vu! On peut étre outrage, cléchiré! Ah! la populace! je comprends Néron! ONESIME. Quand mon pére a regu cette lettre du préfet qui lui enlevait tout espoir, il a été comme vous, bien triste! Cependant il a repris le dessus, a force de phi- losopbie! ROUSSELIN. Dites-moi, vous qui étes excellent, vous n’allez pas me tromper? ONIISIME. Ob! 8


1 14 THEATRE. ROU$SEL1N. Est-ce q�C M0nSlCUT V0tl‘C Pél‘C... (Sc rctoumant vers lc gargon qui remuc les clmises.) est ll'I'lE3l'lt, CC g3l‘§0l'-lil Laissez-nous tranquillesl (Le gmon scm.) Est-ce que votre pere avant autant de voix qu'on le soutient? II m’a cléfilé une liste cle communesl... ONESIME. Il est toujours sur cle soixante-quatre laboureurs. J’ai vu Ieurs noms. ROUSSELIN, In part. n C’est un chillre, cela! ONESIME. Mais... j’ai quelque chose pour vous. Une vieille f`emme, que je ne conna1s pas, m’a dit comme fen- trais a la séance : <<Faites-moi le plaisir cle remettre ce billet a M. Rousselin.» Il lc lui donnc. ROUSSELIN. Une dréle cle lettre! Voyons un Peu! (Lim:.) <<Une personne qui s’1ntéresse a vous, CTOII de son devoir de vous prévenir que M"' Rousselin... Il s’arréxe boulcvcrsé. ONESIME. Dois-je porter la réponse? ROUSSELIN, rlcanam convulsivcmcnt. La... la... la réponse? ONESIME. Oui! laquelle?


ROUSSELIN, furieux.

C`est un coup de pied pour l’imbécile qui fait de pareilles commissions !

Onésime s’enfuit.

Une lettre anonyme, après tout, je suis bien sot de m’en tourmenter ! (Il la froisse et la jette.) La haine de mes ennemis n’aura donc pas de homes! Voila une machination qui dépasse toutes les autres! C’est pour me distraire de la vie politique, pour me géner dans ma candidature ; et on m`attaque jusqu’au Fond de l’honneur ! Cette infamie-la doit venir de Gruchet... Sa bonne est sans cesse à rôder autour de la maison. .. (Il ramasse la lettre, et lisant.) <<Que votre femme a un amant ! » On n’est pas l’amant de ma femme ! -—- Quels sont les hommes qui peuvent étre son amant ?...

Est-ce assez bête !... Cependant l’autre soir, sous les quinconces, j’ai entendu un soufflet, presque aussitot un baiser! J’ai bien vu miss Arabelle ! mais surement elle n’était pas seule, puisque d’autre part, un soufflet ?... Est-ce qu’un insolent se serait permis envers Mme Rousselin ?... Oh! elle me l’aurait dit ? Et puis, le baiser dans ce cas-la eut précédé le soufflet, tandis que j’ai fort bien entendu un soufflet d’abord, et un baiser, ensuite ! Bah ! n’y pensons plus! j’ai bien d’autres choses ! Non ! non ! tout à mon affaire !

Il va pour sortir.

SCÈNE IV.

ROUSSELIN, GRUCHET.

GRUCHET.

Il n’est pas la, M. Murel ? 1 16 THEATRE. ROUSSELIN. ‘ Vous venez me narguer, sans doute? jouir de ma défhite, ajouter vos persiflages. .. GRUCHET. Pas du tout! ROUSSELIN. Au moins, f`aut-ii se servir d`armes ioyaies, Mon- sieur! GRUCHET. Le droit est de mon cété! ROUssEL1N. Je sais bien qu’en poIitique... GRUCHET. Ce n’est pas Ia politluue qui me fait agir, mais des intéréts pius humbies. . Murei... ROUSSELIN. Et je me moque de Murell GRUCHET. Voiia huit jours qu’ii m’échappe, maigré ses pro- messes. Et ii se conduit dune maniére abominable! Non content de s’étre Iivré sur moi A des vioiences, —- je pouvais Ie traduire en justice; je n’ai pas voulu, par respect du monde et consrdération pour i’indus- trie. ROUSSELIN. Plus vite, je vous prie! GRUCHET. M. Murei s’est engagé, en arrivant ici, dans des


( LE CANDIDAT. 1 17 opérations de Bourse, qui furent cl’aborcl heureuses; et il a si bien fait... que... une premiere l`ois, je lui ai prété clix mille Francs. Oh! il me les a renclus, et méme avec des bénéfices! Deux mois plus tarcl, autre prét de cinq mille! Mais la chance avait toumé. Une troisiéme l`ois... ROUss1a1.1N. Est-ce que qa me regarde? GRUCHET. Bref`, il me doit actuellement trente mille deux cent vingt—six Francs, et quinze centimes! · ROUSSELIN, 5 part. Ah! c’est bon it savoir! GRUCHET. Ce jeune homme a abusé cle ma candeur! ll me leurrait avec la perspective cl’une belle aH`aire, un riche mariage. ROUssEL1N, A pm. Coquinl GRUCHET. Par sa l`aute, je me trouve sans argent. Depuis quelque temps, j’en ai tellement dépensé! (I1 wupim.) Et, puisque vous étes son ami, arrangez-vous, pr1cz- le, pour qu’il me rende ce qui m’appart1ent. ROUSSELIN. Me clemander cela, vous, mon rival!_ GRUCHET. Je n’ai pas fait le serment de l’étre toujours! .l’ai du cosur, monsieur Rousselin; je $315 reconnaltre les bons ollices!


i i 8 THEATRE. ROUss1aL1N. Comment! lorsque je posséde une reconnaissance de six mi!!e Francs, prétés autref`ois pour commencer vos aH`aires, et dont [es intéréts, depuis Yépoque, montent A plus de vingt mi!!e! GRUCHET. C'est méme ou je voulais en venir. Donnant, don- nant! ROUssEL1N. Je n'y suis plus du tout! GRUCHET. Songez donc que beaucoup de personnes dépendent de moi, et que j’ai, sans qu’i y paraisse, pas ma! d’in-_ Huence! Si vous me remettiez Ie papier en question, on pourrait s’entendre. ROUSSELIN. Sur quoi? A GRUCHET. Je Iécherais les électeurs. R0ussEL1N. Et si je ne suis pas nommé?... Je perds mon ar- gent! GRUCHET. Vous étes trop modeste! ROUSSELIN. · Hein? GRUCHET. A votre guise! Jusqu’5. Ia derniére minute, i! sera temps! Mais je vous répéte quevous avez tort! I! se dirige vers Ia gauche.


LE CANDIDAT. 1 19 ROUSSELIN. Ou allez-vous donc par la? GRUCHET. Dans ce cabinet, ou mon ami Julien doit étre at travailler sur le procés-verbal de la séance. Je vous assure que vous avez tort! SCENE v. ROUSSELIN, puis MUREL. ROUSSELIN. Est-ce un piége, ou serait-ce la vérité? Quant at Murel, c’est un sauteur clui l`aisait tout bonnement une spéculation. Oh! je men doutais un peu! Mais at présent, je ne vois pas pourquoi je me génerais; il a perclu son créclit sur le peuple, et ma Poi . .. Il sort. MUREL, entre joyeux. Pardon de vous avoir quitté si vitel Je viens de chez’Dodart. Quel événement, mon cherl Un bon- heur!... ROUSSELIN. Ah! vous en l`aites de belles! Je suis obligé de rece- voir vos créanciers. Gruchet exige trcnte mille Francs! MUREL. La semaine prochaine, il les aura! ROUSSELIN. Encore vos l`orl`anteries! Jamais vous nc cloutez dc


i zo THEATRE. rien!... De méme Eour ma candidature! On n’cst pas en vérité moins ha ile; et vous auriez du p!ut6t... MUREL. Soutenir Gruchet, n’est—ce pas? ROUSSELIN. C’est tout comme! L’Impartial, depuis huit jours, n'a rien f`ait. - MUREL. J’étais en voyage; et je suis revenu sans méme attendre... .ROUSSELlN. Mauvaise excuse! MUREL. La réclamation de Gruchet est une vengeance. Je me perds a cause de vous;heureusement que... ROUSSELIN. Quoi donc! MUREL. · Vous m’avez, en quelque sorre, promis la main de votre fine . . . ROUSSELIN. Oh! oh! entendons-nous! MUREL. Mais vous ne savez donc pas que je viens d’hériter! ROUSSELIN. De votre tante, peut-étre? MUREL. Ccrtainement !


LE CANDIDAT. I 2 I ROUSSELIN. La plaisanterie est rebattue. MUREL. Je VOUS il1I'C ql1C ma {AHEC est morte! . ROUSSELIN. Eh bien, CHICITCZ-la, et HC mc bCI'l‘lCZ PBS AVCC VOS histoires cl’héritage. MUREL._ Rien de plus vrai! Seulement, comme la pauvre Femme a trépassé depuis mon départ, on cherche si ql1Clq�Cl`0IS UH alltfc tCSt3mCHt... ROUSSELIN. Ah! il 3 a des si I Eh bien, mon cher, moi, j’aime les gens s rs des choses qu’ils disent et entreprennent. MUREL. Monsieur Rousselin, vous oubliez trop qc que je puis faire pour vous! ROUSSELIN. Pas grand’chose! Les ouvriers nc vous écoutent U plus. MUREL. Vraiment! Parce qu’il y a cinq ou six braillards peut-étre... des hommes que j’avais renvoyés de ma Pabrique. . . Mais tous les autres! ROUSSELIN. POLlI'q.10l DC SOHC-llS PBS VCDLIS? " ) MUREL. Comment les amener, étant absent?


iz:. THEATRE. ROUSSELIN, 5 part. Ceia, c’est une raison. MUREL. Vous ne connaissez pas Ieur humeur; et je parie que cI’ici ai dimanche prochain, si je voulais, j’aura1s Ie temps... Mais non, je nc m’en méle pIus... et... ye recommanderai Gruchet! ROUSSELIN, E part. II me fait des menaces! . .. Est-ce que j’aurais encore des chances? (Ham.) Ainsi, vous croyez... que I°eH`et cI I ' ’ p ét' b I t 7 e arcun1on... na as e a so umen mauvais. MUREL. Ah! vous avez blessé Ie peupiei _ ROUSSELIN. ‘ Mais "cn suis du cu le! Mon ére était un modestc . I . , P P. P . travailieur. Voila ce qgul I`aut leur dire, mon bon MureI, et que j°ai sou ert pour eux, car Ie Gouver- nement a mis Ia main sur moi, Ia, tout a I'heure! Retournez a la filature. MUREL. Mais écoutez!... j’apporte... — on n’attencI plus que Ie certificat dc décés de mon cousin... ——- ROUSSELIN. Faites-Ieur comprendre! . . . MUREL. Premiérement, une Ierme. »


SCÈNE VI.

Les Mêmes, Mme ROUSSELIN, LOUISE.

MADAME ROUSSELIN, à la cantonade.

Louise, suis-moi donc ! Qu’as-tu a regarder partout ? (A son mari.) Ah ! je te trouve enfin ; j’étais inquiete. S’il y a du bon sens !

ROUSSELIN.

Je ne pouvais pas...

LOUISE, apercevant Murel.

Mon ami !

MUREL.

Louise !

MADAME ROUSSELIN, scandalisée.

Que signifie ? Est-ce une tenue pour une jeune personne ? Et vous-même, Monsieur, une pareille familiarité !...

MUREL.

Mon Dieu, Madame, M. Rousselin pourra vous dire...

MADAME ROUSSELIN.

Je suis curieuse, en effet, de voir par quelles raisons, ma fille...

ROUSSELIN.

Ma chérie, d`abord tu comprendras...

LOUISE, à Murel, à part.

C’est moi qui ai poussé ma mère à venir ; je vous savais ici ; pas d’autre moyen !... a· T:.4 THEATRE. MUREL, de méme. I! Faut brusquer tout; je vous dirai pourquoi. (Skvangant vers M. et M"‘° Rousselin.) Madame, bicll (L1’0I1 Kit Fhabitude d’emp!oyer pour de te!!es démarc cs des intermédiaires, je m`en passe Forcément, et je vous prie de m’accorder en mariage M“° Louise. MADAME ROUSSELIN. Monsieur, mais Monsieur, on ne prend pas !es gens . . . MUREL, vine. Ma nouve!!e position de fortune me permet... ROUSSELIN. Ah! il f`aut voir! MADAME ROUSSELIN. Cela est si en dehors des procédés ordinaircs... _ LOUISE, souriam. Oh! manmn! . MADAME ROUssEL1N. Et cette inconvcnance, dans un endroit public! Ju!ien entre par !a porte de gauche. SCENE vu. Las Mérvuas, JULIEN. JULIEN, 5 Rousselin. Je viens, Monsieur, me mettre 5. votre dispo- sition.


LE CANDIDAT. z 2j ROUSSELIN. Vous? JULIEN. Oui, moi, absolumentf MUREL, A part. Qui I’amene ? JULIEN. Mon journal ayant une autorité de vieiffe date dans Ie pays, je peux vous étre utife. ROUSSELIN, ébahi. Mais Mural? JULIEN. J’ai entendu a travers cette cfoison tout ce qui s’est passé at fa séance; et il m’est f`aciIe d’en f`aire un compte rendu favorable (désigmm Muni), avec Ia per- mission, tourefois, dc mon chef`. MUREL. Parbfeuf depuis assez fongtemps!... ROUSSELIN. Comment vous exprimer . . . MADAME ROUSSELIN, bas I1 son mari. Tu vois que j’ai réussi, bein? (Bas §Jufien.) Je vous remercie. ` JULIEN, de méme. . Vos yeux me soutenaient! c'est fait!


iz.6 THEATRE. ROUSSELIN, a sa Femme. ll est charmant! Délendu par vous, qui étes un polémiste! . . . MUREL. Un talent flexible, clair, ittores ue! P (I ROUSSELXN. Je crois bien! MUREL. Et d'unc violence quand il veut s’en donner la peinel (Bas,aJulicn.) Dites que l’idée vient de moi; vous m’obligerez. JULXEN. Mal ré les ar ments de notre ami Murel, —— car g gu il vous prone avec une ardeurl... — jc demeurais dans mon obstination (regardant M··· Rousselin), mais tout 5. coup, comme éclairé par une lumrérc, et obéissant 5. une voix, j’ai vu, j'ai compris. ROUSSELXN. Ah! cher monsieur, je suis pénétré de reconnais- sance! JULIEN, bas, 5 M"" Rousselin. Quand vous reverrai-je? MADAME ROUSSELXN, de méme. Je vous le f`erai savoir. ROUSSELIN, B. Julien. Par excmple, je ne sais pas comment vous vous y prendrezl _


LE CANDIDAT. 127 JULIEN, gaiemem. l Ceci est mon aH`aire! ROUSSELIN, in sa Femme. Prie donc M. Julien de venir ce soir dfner chez nous, en Famille. MADAME ROUSSELIN, faisant unc révércncc. Mais certainement, avec le plus grand plaisir. JULIEN, saluant. Madame!


ACTE QUATRIÈME.


Le cabinet de Rousselin. Au fond, une large ouverture avec la campagne a l’horizon. Plusieurs portes. A gauclne, un bureau sur lequel se trouve une pendule.


Scène première.

PIERRE, puis le Gum; cuAM1>éTm;, pu;. 1=EL1c1TE.

PIERRE, a la cantonade, d’une voix tres haute. Francois, allez prendre dans le char a bancs huit messicurs a Saint-Léonard, et vous nc refermercz pas la grille! — Il l`aut q)u’Elisabeth porte encore des bulletins. —- Vous n’ou lierez pas, en revenant, le papetier pour les cartes dc visite. Entre un commissionnaire qui lxalette sous un ballot de iournaux. C’est lourd, hein? mon l>rave... Mettez cela ici; bonl (L’l1omme déposc son ballot par terre, pres d’un autre beaucoup plus grand.) Et descendez vous rafralchir a la cuisine. On y boit du champagne dans des pots a conlitures; rien ne cofnte, vu la circonstance! Ce soir Vélection, et la semaine prochaine, Paris! Voila assez longtemps que j’en revc le séiour, princi- palcment pour les hultrcs et le bal dc l’Opéra! (Consi- dérant lcs deux tus de journaux.) l..,8I‘lClClC de Julien, CI’1· core! A qui cn distribuer? Tout lc monde en aa, sans


LE CANDIDAT. I 29 exagération, au moins trois exempIairesI Ec il nous en reste!... N’importe! a Youvrage! II commence 21 diviser Ie tas par petits paquets. Entre Ie garde champétre. Ah! pére Morin, aujourcI’I1ui vous étes en retard! LE GARDE CHAMPETRE. C’est qu'iI y a eu, chez M. Murel, une espéce cI’émeute; Ies ouvriers maintenant sont contre Iui [on parIe méme cIe Faire venir cIe Ia troupe IU:]. Ah! qa ne va pas! ca ne va pas! Il se met a aider Pierre. Entre FéIicité. PIERRE. Tiens, Féiicitéi Bonjour, madame Gruchet. réucmé. I Malhonnéte! PIERRE. Je vous croyais f`5.chée cIepuis que votre maitre nous I`ait concurrence? FELICITE, secbement. Qa ne me regarde pas!. .. J’ai une commission pour Ie v6tre. PIERRE. II est sorti. rériciré. Mais il rentrera pour déjeuner? PIERRE. Est-ce qu’on déieune! Est-ce qu’on a Ie temps! Monsieur, du matin au soir n’arréte pas, Madame U) Enievé par LA CENsunE. 9


1 go THEATRE. orte des secours at domicile, et Mademoiselle, avec P . . . un grand tablier, distribue des potages aux pauvres! FELICITE. Et l’institutrice? PIERRE. Oh! plus gnian—gnian que jamais! (Au garde cham- pétre.) Non! comme cela! (Pliam un joumal.) C’est Mon- sieur qui m’a appris, de maniere a ce que l’on voie, du premier coup d’¤eil, I’article. ‘ LE GARDE CHAMPETRE. ll cause dans l’arrondissement une agitation!... PIERRE. Pour étre tapé, il I’est. FELICITE. En attendant, u’y aurait-il pas moyen de Iui dire un mot, a votre Anglaise? PIERRE, désignant la porte de gauclnc. Sa chambre est par la, au f`ond du corridor, at droite. FELICITE. Oh! je sais. Elle se dirige vers la Porte. PIERRE. Notre patron!


LE CANDIDAT. I 3 I SCENE 11. Las Mérvuas, ROUSSELIN. ROUSSELIN, en entrant, presse clnaleureusement Ia main de Pierre. i Mon cl1er ami. .. PIERRE, étonné. Mais, Monsieur?... ROUSSELIN. Une distraction, c’est vrai! I..’l1abitude de donner au premier venu des poignécs de main est plus l`orte que moi... .l’en ai la paume enflée. (Au garde clnmpérre.)

 trés I)ICI’1I (Lui glissant de l’argent d'une maniére discrete.)

Merci!... et... ne crai nez as... si `amais vous aviez _ g P l besom . . . LE GARDE CHAMPRITRE, avec un geste pour le rassurer. Oh! Il sort avec Pierre qui l'aide a porter les joumaux. ROUSSELIN. II enfonce toutes les objections, Particle! —— démon- trant Fort bien qu’il est absurde d’avoir des opinions arrétées d’avance, et que ma conduite par la est plus sage et plus loyale. II vante mes lumiéres administra- tives; il dit méme que i’ai fait mon droit. -- .l’ai poussé jusqu’au premier cxamcn, -— et avec des tournures de stylc!... -— C°est pourtant a ma femme que ie dois cela! FELICITR, slavancant, ct lui remcttant une Iettre. V De la part de M. Gruchet! 9.


ROUSSELIN.

Ah! (Lisant.) << La quittance, et je me désiste. Vous pouvez la confier à ma bonne.»

Diable ! Voila ce qu’on appelle vous mettre le couteau sur la gorge !

Mais, s’il se retire, pas d’autre concurrent, et je suis nommé ! Mon Dieu, oui ! C’est bien clair ! La somme est lourde, cependant, et je n’aurai plus contre lui aucun moyen...Eh ! quand il sera élu, belle avance! Pour six mille Francs, dont je ne parlais pas, que j'avais oubliés...A quoi me serviraient-ils? Bah ! on n'a rien sans sacrifice ! (Il ouvre son bureau.) Tenez ! (Donnant un petit papier à Félicité.) Dépéchez-vous ! votre maitre attend !

FÉLICITÉ.

Merci, Monsieur!

Elle sort.

ROUSSELIN.

La démission est tardive ! Bah ! le scrutin ne fait que d’ouvrir, et quand j’y perdrais quelques voix…

SCÈNE III.

ROUSSELIN, MUREL, DODART.

MUREL.

Ah! maintenant vous me croirez. Je vous amene le notaire, avec toutes ses preuves.

DODART.

Voici les actes de l’état civil, et l’extrait d’inventaire établissant les droits et qualités de mon client à LE CANDIDAT. 1 gg la succession de M“‘° veuve Murel de Montélimart, sa tante. ROUSSELIN. Mes compliments! MUREL. Ainsi, rien ne s’oppose plus a ce que... ROUssEL1N. Quoi? <]u’est-ce que vous clites? MUREL. Mon mariage? ROUSSELIN. Er comment voulez-vous que clans un jour pareil? MUR121,. Sans doute! Cependant, sans rien décider, on pourrait convenrr... ROUss12LIN, in Dodan. Savez-vous quelque chose cle nouveau? On ne vous a pas dit, par hasarcl, que Gruchet... MUREL. Mon cher, il me semblc que vous pourriez accor- cler plus d’attention... ROUSSELIN. Non! pas de bavardage! Vous Feriez mieux de ne pas quitter vos hommes; le bruit court mémc qu’1ls se disposent... MUREL. Mais j’ai amene exprés Doclart!


r 34 THEATRE. ROUSSELIN. Allez-vous-en! Nous causerons ensemble cle votre aH`aire! MUREL. Vous consentez, alors? c’est bien sur? . R0ussEL1N. Oui! mais ne perclez pas cle temps! MUREL, sortant vivemem. Ah! comgtez sur moi! Quancl je devrais leur clon- ner cle ma ourse une augmentation!... ll sort. SCENE IV. ROUSSELIN, DODART, puis MARCHAIS, ` puis PIERRE, puis ARABELLE. R0ussEL1N. Un bon enf`ant, ce Murel! DODART. Néanmoins, il se trompe! Les ouvriers mainte- nant se moquent cle lui! Quant 5 sa fortune, par exemple... ` MARCHAIS. Serviteur! M. cle Bouvigny m’envoie chercher votre réponse. ROUSSELIN Comment? ·


LE CANDIDAT. 1 gg MARCHAIS. La réponse A la chose que M. Dodart vous a com- muniquée? DODART, se Frappam le front. Quelle étourderiel la premiére, peut-étre, qui m’arrive dans Ia carriére du notariat! MARCHAIS, i Rousselin. Et il demande un mot d’écrit. ROUSSELIN. Mais?... DODART, i Rousselin. i Je vais vous dire. (AMarcluis.) Patientez quelques minutes dans la cour, n’est-ce pas? (Marchais sort.) M. de Bouvigny est donc venu, il y a trois jours, m’a{Hrmer encore une l`ois qu’il tenait in votre alliance". ROUSSELIN. .le le sais. DODART. Et que si vous vouliez, -— dame! on se sert des moyens que I’on a, on utilise les armes que l’on pos- sédel Ce n’est peut-étre pas toujours extrémement l>ien... mais... ROUSSELIN. Ah! vous avez une faqon de parler!... DODART. Sans l’aH`aire de Murel, qui est tombée dans mon étude, et qui a pris tous mes instants, je serais vite acC0uru.


x ;6 THEATRE. ROUSSELIN. Au fait, je vous en priel DODART. Si vous accordez votre Elle A son Els, il est sur, entenclez-vous, le comte m’a dit qu’il était sur cle vous faire élire, ne serait-ce qu’en amenant aux urnes soixante—quatre laboureurs. - R0uss12LrN. Cet envoi de Marchais est une sommation? DODART. Absolument. I ROUSSELIN. Eh bien?... et Murel! DODART. En eH`et, vous venez de lui romettre. P ROUSSELIN. Lui ai-je promis?... DODART. Oh! légérementl ROUSSELIN. Pour ainsi dire, presque pas!... Cependam;...' EnEn ‘ que me conseillez-vous? DODART. C’est grave! tres grave! Des liens d’amitié, des rap- ports d’mtérét méme m’attachent at M. de Bouvigny, et je serais enchanté Kimr moi... D’autre part, je ne vous cache pas que . Murel maintenant... (A pm.)


LE CANDIDAT. I gy Un contrat! (Ham.) C’est a vous de `réfléchir, de voir, de peser les considérations! D’un c6té le nom, de l’autre la fortune. Certainement, Murel devient un parti. Cependant le jeune Onésime... ROUSSELIN. Que f`aire ? Eh! ma f`emme que j’oubliais! D’ailleurs je ne peuxcpas agir sans sa volonté. (Il sonne.) Tout le monde est onc mort aujourd’hui! (Il aria.) Ma f`emme! Pierre! (A Pierre qui entre.) Dites a Madame que j’ai besom d’elle! PIERRE. Madame n’est pas dans la maison! . ROUSSELIN. Voyez au jardin! (Pierre sort.) Elle découvrira un ex- pedient; elle est quelquef`oIs d’un tact... DODART. En de certaines circonstances, je consulte, comme vous, mon épouse; et je dois lui rendre cette justIce... PIERRE rentre. Monsieur, je n’ai pas vu Madame! ROUSSELIN. N’importe! trouvez—la! PIERRE. ` La cuisiniére suppose que Madame est sortie depuis longtemps. ROUSSELIN. Pour ou aller? PIERRE. Elle ne l’a pas dit!


ROUsSEL1N.

Vous en étes sur?

PIERRE.

Oh!

ll sort.

ROUss£L1N.

C’est extraordinaire! jamais de sa vie!...

ARABELLE, entrant Fort émue.

Monsieur! Monsieur! il f`aut que je vous parle! écoutez-moi! une chose importante! oh! trés sérieuse, Monsieur!

DODART.

Dois-je me retirer, Mademoiselle ?

Signe affirmatif d’Arabelle ; il sort.

{{Scène|V.}]}

ROUSSELIN, Miss ARABELLE.

ROUSSELIN.

Que me voulez-vous ? dépêchons !

Miss ARABELLE.

Mon Dieu, Monsieur, pardonnez-moi si j’ose... c’est dans votre intérêt ! L'absence de Madame parait vous. .. contrarier ? et je crois pouvoir. ..

ROUSSELIN.

Est-ce que par hasard ?… LE CANDIDAT. 139 Miss ARABEL-LE. Oui, Monsieur, le hasard précisément! ·— Votre femme est avec M.Julien! ROUSSELIN, nbasourdi. Comment?. . . (Puig com it coup.) Sans doutel pour mon election! Miss ARABELLE. Je ne crois pas! car je les ai rencontrés a la Croix bleue, entrant dans le petit pavilion, —— vous savez, le rendez-vous de chasse, —— et i’ai entendu cette phrase de M. Julien, -——— sans la comprendre peut-étre, malgré l’explication que cherchait at m’en donner M. Gruchet, a qui j’en parlais tout 5 l’heure, et qui, lui, avait l’air de comprendre mieux que moi : <<J’en sortirai avant vous, et pour vous f`a1re connaltre si vous pouvez rentrer sans crainte, fagitemi derrrere moi, mon moucho1r!» ROUSSELIN. lmpossible ! l des preuves, miss Arabellel J’exige des preuves! SCENE v1. Liss Mémss, DODART, puis LOUISE. DODART entre vivcment. Marchais ne veut plus attendre! Du haut de votre vignot dans le parc, il croit méme apercevoir M. de Bouvigny qui descend la c6te, au milieu d’une grande f`oulel


14o THEATRE. ROUssELlN. Les soixante-quatre laboureursl DODART. Le comte peut les l`aire voter pour Gruchet! ROUSSELIN. Eh! non! puisque Gruchet... aprés tout, ce mlsé- rable-la!... on ne sait pas! DODART. Ou mettre cles bulletins blancsl ROUSSELlN. C’est assez pour me perclrel T DODART. Et l’heure avancel ROUSSELIN, rcgardant lu pcnclulc. D’un quart sur la Mairie, heureusementl Que Marchais retourne vers le comte, le supflier, pour qu’il m’accorcle au moins... Ou est Louise . Miss Ara- bclle, appelez Lou1sel(Amb¢ll¢ son.) Comment la con- valncre ? DODART. Si vous pensez que mon intervention". ROUssELlN. Nonl ga la blesseraitl Tenez—vous en bas, et clés que j’aurai son consentement... Mars Bouvigny cle- mancle une lettrel Est-ce que je pourrai jamais... DODART. a aro e ’honneur sulllra. Et uls, `e revienclrai l.. JJ l cl P ] vous ire...


LE CANDIDAT. I4! ROUSSELIN. Eh! vous n’aurez pas le temps! A 4. heures, Ie scrutin f`erme. Courez vite! DODART. Alors, j’irai tout de suite a la Mairie... ROUSSELIN. Que je voudrais y étrc, pour savoir Plus t6t... DODART. Ce sera vite fait! ROUssEL1N. Eh! avec votre Ienteur... ‘ DODART. En cas de succés, je vous f`erai de Ioin un signal. ROUSSELIN. Convcnu! LOUISE, entrant. Tu m’as f`ait demander? ROUSSELIN. Oui, mon enf`ant! (A Dodm.) Allez vite, cher ami! ]i)ODART, indiquam Louise. Il f`aut bien que j’attende Ia décision de Mademoi- sellcl ROUSSELIN. Ah! c’cst vrai! Dodart sort.



Scène VII.

ROUSSELIN, LOUISE.

ROUSSELIN.

Louise! tu aimes ton pérc, n’est-ce pas?

Louis};.

Oh! cette question!

ROUSSELIN.

Et tu f`erais tout pour lui...

Louis};.

Tout ce qu’on vouclraitil

ROUss1;L1N.

Eh bien, écoute-moi. Dans les existences les plus tranqurllcs, cles catastrophes surviennent. Un honnétc homme quelquef`ois se aisse allcr a clcs égarements. Supposons, par exemple, — c’est unesiépposition, pas autre chose, -——que jaie commis une e ces actions, et que pour me tirer de l£1...

Louis};.

Mais vous me faites peur !

ROUss12L1N.

N’aie pas peur, ma mignonnel C’est moins grave! Enfin, si on te clemandait un sacrifice, tu te r signe- rais!... ce n’est pas un sacrifice que je clemancle, une concession, seulement! Elle te sera f`acile! Les rapports entre vous sont nouveaux! ll f`auclra1t clonc, ma pauvre chérie, ne plus songer A Murel! LE CANDIDAT. I4; LOUISE. Mais je l’aime! ROUSSELIN. Comment! Tu t’es laissé prendre at ses maniéres, at tous les embarras qu°il f`ait? LOUISE. Moi! je lui trouve tres bon genre! ROUssELIN. Et puis, je ne peux pas te donner de détails, mais, entre nous, il a des ma:urs!... LOUISE. Ce n’est pas vrai! ROUSSELIN. Cousu de dettes! Au premier jour, on le verra dé- camper! LOUISE. Pourquoi ? Maintenant il est richc! ROUSSELIN. Ah! si tu tiens a la f`ortune, je n’ai rien at dire. .le te croyais des sentiments plus nobles! LOUISE. Mais, le premier jour, je l’ai aimé! ROUSSELIN. Tu as ton petit amour—{propre aussi, toi! avoue-le! Tu ne dédaignes pas le alla, tout ce qui brille, les titres; et tu serais ien aise, a Paris, -—— guand je vais étre député, —-— dc faire partie du gran monde, de


144 THEATRE. fréquenter le faubourg Saint-Germain... Veux-tu étre comtesse? , LOUISE. Moi? ROUSSELIN. Oui, en épousant Onésime. Louisa (U. Jamais de la vie! un sot qui ne f`ait que regarder · la pointe de ses bottines, dont on ne voudrait pas pour valet de chambre! incapable de dire deux mots! Et j’aurai de charmantes belles-smurs! Elles ne savent pas l’orthographe! et un joli beau-pérel qui ressemble a un f`ermier. Avec tout cela un orgueil, et une maniére de s’habillerl elles portent des gants de bourre de soiel ROUSSELIN. Tu es bien injuste! Onésime, au f`ond, a beaucoup plus d’instruction que tu ne penses. II a été élevé par un ecclésiastique éminent, et la f`amille remonte au XIl° siécle. Tu peux voir dans le vestibule un arbre en ao i ue. our ces ames ar eu ce ne son as g' é l gq P d , p bl , t p des lionnes. .. mais enfin l . . . et uant a M. de Bouvi , (I guy on n’a pas plus de loyauté, de... LOUISE. ais vous le déchiriez depuis la candidature; et il vous le rendaitl Ce n'est pas comme Murel, qgi vous a défendu, celui-la! Il vous déf`end encore. t c’est lui que vous me dites d’oublierl Je n’y comprends ' rien. Qu’est-ce qu’il y a? · U) LA CENSURE a enlevé dans cette gage les mots suivants : Dont on nc voudrait pas pour valet dc c ambrc. Ellcs no savent pas Fortbograpbc. Par un ccclétiastiquc Jmincnt; on a dit 5. la place pmfaitement.



ROUSSELIN.

Je ne peux pas t’expliquer; mais pourquoi voudrais-je ton malheur? Doutes-tu de ma tendresse, de mon bon sens, de mon esprit ? Je connais le monde, va! Je sais ce qui te convient! Tu ne nous quitteras pas! Vous vivrez chez nous ! Rien ne sera changé! Je t’en prie, ma Louise chérie , tache !

LOUISE.

Ah ! vous me torturez !


ROUSSELIN.

Ce n’est pas un ordre, mais une supplication ! Il se met à genoux.) Sauve-moi !

LOUISE, la main sur son coeur.

Non ! je ne peux pas !


ROUSSELIN, avec désespoir.

Tu te reprocheras, bientot, d’avoir tué ton père !

LOUISE, se levant.

Ah ! faites comme vous voudrez, mon Dieu !

Elle sort.


ROUSSELIN, courant au fond.

Dodart, ma parole d’honneur ! vivement ! (Il redescend.) — Voila de ces choses qui sont pénibles ! Pauvre petite ! Aprés tout, pourquoi n’aimerait-elle pas ce mari-la? Il est aussi bien qu’un autre! Il sera méme plus facile a conduire que Murel. Non, je n’ai pas mal fait, tout le monde sera content, car il plait a ma femme !... Ma femme !... Ah ! encore ! C’est ce serpent d’Arabelle avec ses inventions !... Malgré moi... je...


Scène VIII.

ROUSSELIN et successivement HOMBOURG, BEAUMESNIL, LEDRU.

ROUSSELIN, apcrcevant Voinchet.

Vous n’étes pas a voter, vous ?

v01NCi-im".

Tout a l’heure! Nous sommes quinze cle Bonneval qui s’attenclent au Caf`é Frangais, pour aller de la tous ensemble a la Mairie!

ROUSSELIN, d`un air gracicux.

En quoi puis-je vous étre utile ?

VOINCHET.

L’ingénieur vient de m’apprendre que le chemin de fer passera décidément par Saint-Mathieu! J’avais donc achete tout exprés un terram et pour en avoir une indemnité plus forte, j’ava1s méme créé une pépiniére! Si bien que me voila dans l’embarras. .le veux changer d’industrie; et comment me défaire, tout de suite, d’environ cinq cents bergamottes, huit cents passe-colmar, trois cents empereurs de la Chine, plus de cent soixante pigeons ?

ROUSSELIN.

Je n’y peux rien !

VOINCHET.

Pardon! Comme vous avez derriére votre parc un sol excellent, — rien que du terreau, — a raison de LE CANDIDAT. I47 trcnte sous l’un dans l’autre, je vous céderais avec Facilité. . . · ROUSSELIN, lc rcconduisant. Bien! bien! Nous verrons plus tard! VOINCHET. Le marché est f`ait, n’est-ce pas ? Vous recevrez de- main la premiere voiture! Oh ! ga ira! Je vais rejoindre les amis! Il sort par le fond. HOMBOURG, entrant par la gauche. Il u’_y a pas a dire, monsieur Rousselin! il laut que vous me preniez... ROUSSELIN. Mais je les ai, vos alezans! Depuis trois jours ils sont dans mon écurie ! HOMBOURG. C’est leur place! Mais pour les charrois, les gros ouvrages, M. Bouvigny (vous le battrez toujours, celui—la) m’avait relhsé une Forte jument! qui n’est pas une allaire, —- quarante pistoles ! ROUSSELIN. Vous voulez que je l’achete ? HOMBOURG. Qa me Fcrait plaisir. ROUSSELIN. Eh bien, soit! HOMBOURG. Faites Cxcuse, monsieur Rousselin, mais... est-ce io.


148 THEATRE. trop vous demander que... un petit acompte sur !es a!ezans, ou !e reste, a votre ic!ée?... ROUSSELIN. Non (I! ouvre son bureau, ctéen tirant 5. !ui un des tiroirs.) A !a Mairie, ou en sommes—nous? HOMBOURG. Oh! ca va bien! ROUSSELIN. Vous y avez été ? HOMBOURG. Parb!eu! ROUSSELIN, in part, en repoussant !e tiroir. A!ors, rien ne presse! HOMBOURG, qui a vu Ie mouvement. C’est-21-dire que j’y ai été... pour prendre ma carte. .!,8.i méme Ie temps tout il1StC (Rousselin ouvre de nouvcau son tiroir et donne dc Vargent.) Merci de VOUC ob!igeance ! (Fausse smi¢.)Vous devriez Faire un coup, monsieur Rous- se!in; j’a1 un bidet cauchois... ROUSSELIN. Oh! assez! ‘ HOMBOURG. I .. Etant un peu raf`ra!ch1, ca FCYRII un poney pour Mademoise!!e. ROUSSELIN, in part. Pauvre Louise! HOMBOURG. Quelque chose de coquet, enfin, une distraction!


ROUSSELIN, soupirant.

Oui ! je prendrai le poney !

Hombourg sort par la gauche.

BEAUMESNIL, sur le seuil de la porte, à droite.

Deux mots seulement; je vous améne mon fils.

ROUSSELIN.

Pourquoi faire ?

BEAUMESNIL.

Il est dans la cour, ou il s’amuse avec le chien. Voulez-vous le voir? C’est celui dont je vous avais parlé, relativement à une bourse. Nous l’espérons, d’ici à peu.

ROUSSELIN.

Je ferai tout mon possible, certainement !

BEAUMESNIL.

Ces marmots-là coutent si cher ! Et j’en ai sept, Monsieur, forts comme des Turcs !

ROUSSELIN, à part.

Oh !

BEAUMESNIL.

A preuve que son maître de pension me réclame deux trimestres;... et bien que la démarche... soit humiliante, si vous pouviez m avancer...

ROUSSELIN, ouvrant le tiroir.

Combien les trimestres ?

BEAUMESNIL, exhibe un long papier.

Voilà ! (Il en donne un autre.) Il y a, de plus, quelques fournitures ! (Rousselin donne de l'argent.) Je cours vite l'ap- 1 go THEATRE. porter chez moi cette bonne nouveHe. Franchement, j’étais venu exprés. ROUSSELIN. Comment! et mon éiection? - BEAUMESNIL. Je croyais que c’était Pour demain. Je vis te!!ement renf`ermé dans ma f`amiIIe, dans mon`*’petit cercle! Mais je me rends a mes devoirs, tout de suite! tout de suite! Il sort par la droite. LEDRU, entrant par Ic fond. Fameux! C’est comme si vous étiez nommé! ROUSSELIN. Ah! LEDRU. Gruchct se retire. On Ie sait depuis deux heures. I! a raison, c’est {prudent! Pour dire Ie vrai, je !'ai, en dessous, Pas ma démoli; et vous devriez reconnaftre mon amitié, en téchant de me f`aire av0ir... I! montre sn boutonniére. ROUSSELIN, bas. Le ruban ? LEDRU, tres haut. Si je ne le méritais pas, je ne dirais rien! mais nom d’un nom!... Ah! je vous trouve assez f`r0id, mon- sieur Rousselin. ROUSSELIN. Mais, cher ami, je ne suis pas encore ministre! LEDRU. N’imForte! J’ai derriére moi vingt-cinq hommes, des gail ards, — Heurtelot en téte, avec_des ouvriers


LE CANDIDAT. 1 g 1 de Murel, —— qui sont maintenant sous les halles a Faire une partie de bouchon. Je leur ai dit que j’allais vous proposer un accommodement, et ils m attendent pour se décider. Or je vous préviens que si vous ne me jurez pas de m’obtenir la croix d’honneur!... ROUss12L1N. Eh! `e vous en achéterai uatre d’étran éres! I q S

LEDRU.

Au pas de course, alors !

Il sort vivement.


Scène IX.

ROUSSELIN, seul, regardant au fond.

Il aura le temps! on a encore cinq minutes ! Dans cinq minutes le scrutin ferme, et alors ?...

Je ne réve donc pas! C’est bien vrai! ye pourrais le devenir! Oh ! circuler dans les bureaux, se dire membre d’une commission, étre cboisi quelquefois comme rapporteur, ne parler toujours que budget, amendements, sous-amendements, et participer à un tas de choses... d’une conséquence infinie! Et chaque matin je verra1 mon nom imprimé dans tous les journaux, méme dans ceux dont ye ne connais pas la langue!

Le Jeu ! la chasse! les Femmes! est-ce u’on aimeJ uel ue chose comme a? Mais our lobtemr, e onnera1s ma Fortune, mon sang, tout! Oui! ]a1 bien donné ma fille! ma pauvre fille. (ll pleure.) J’ai des remords maintenant; car je ne saurai jamais si Bouvigny a tenu parole. On ne signe pas les votes!

Quatre heures sonnent.

C’est fait ! On dépouille le scrutin ; ce sera vite fini ! A quoi vais—je m’occuper pendant ce temps-là ? Quelques intimes, quand ce ne serait que Murel qui est si actif`, devraient étre ici pour m’apprendre les premiers bulletins!

Oh! les hommes! dévouez-vous donc pour eux! Si le pays ne me nomme Eh bien, tant pis! qu’il en trouve d’autres! `aurai lait mon devoir! (I1 uépigne.) Mais arrivez donc! arrivez donc! lls sont tous contre moi, les misérables! C’est a en mourir! Ma téte se prend, je n’y tiens plus! .l°ai envie de casser mes meubles!


Scène X.

ROUSSELIN, UN MENDIANT aveugle, qui joue de la vielle.

ROUss1zLIN.

Ah! ce n’est pas un électeur, celui-lh? On peut le bousculer! Qui vous a permis...

LE MENDIANT.

La maison est ouverte; et des camarades m’ont dit qu`on y f`aisait du bien 5. tout le monde, mon cher monsieur Rousselin du bon Dieu! On ne parle que de vous! Donnez-moi quelque chose! Qa vous portera bonheur!

ROUSSELIN, à lui-même.

Ca me portera bonheur! ( ll met deux doigts dans ln poche de son gilet, révant.) L’aumône, faite en des circonstances suprémes, a peut-étre une puissance que !’on ne sait pas? et j’aurais du, ce matin, entrer dans une église!

LE MENDIANT, faisant aller la vielle.

La charité, s’il vous plaît ! ROUSSELIN, xyant palpé ses poches.

Eh! je n'ai plus d`argent sur moi !

LE MENDIANT, jousnt toujours.

Quelque chose, s’i! vous p!a‘!t ?

ROUSSELIN, fouillant les tiroirs de son bureau.

Non ! pas un sou ! pas un liard ! J’ai tant donné depuis ce matin ! Cet instrument m’agace ! Ah ! je trouverai bien un peu de monnaie qui traine.

LE MENDIANT.

La charité, s`il vous plait ! Vous qu’on dit si riche ! C’est pour avoir du pain! Ah! que je suis faible ! Prés de tomber, il se soutient à la porte.

ROUSSELIN, découragé.

Je ne peux pas battre un aveugle !

LE MENDIANT.

La moindre des choses! je prierai !e bon Dieu pour vous!

ROUSSELIN, arracbant sa montre de son gousset.

Eh bien, prenez ga! et !e cie! sans doute aura pitié ({6 (Le mendiant décampe vite, Rousselin regarde Ia pendule.) On ne vient pas! II y a quelque maiheur! personne n ose me Ie ire! J irais bien, mais [es ]ambes... Ah. c’est trop! tout me semble tourner! Je vais m’évanouir.

Il s’affaisse sur !e csnapé.

Scène XI.

ROUSSELIN, Miss ARABELLE.

MISS ARABELLE, le touchant à l’épaule.

Regardez (Du doigt elle indique l'horizon; Rousseliu se penche pour voir.) Au bas du sentier, en f`ace l’éc0le, au—dessus de la haie.

ROUss12L1N.

Quelque chose de blanc qui s’agite ?

Miss ARABELLE.

Le mouchoir !...

ROUSSELIN.

Mais... je ne distingue pas !... Puis, tout à coup, poussant un cri.) Ah ! que je suis béte! cest Dodart! Victoire ! Oui, ma bonne Arabelle. Bien sur! tenez! on accourt par ici!

Miss ARABELLE.

Du monde sur les portes ! des hommes avec des fusils !

Coups de feu.

ROUSSELIN.

C’est pour me célébrer ! Bon ! encore ! toujours ! Pif ! Paf ! Silence. Ecoutez donc, mon Dieu !

Bruit de pas rapides.

Scène XII.

Les Mêmes, GRUCHET, puis tout le monde.



ROUSSELIN, se précipitant vers Gruchet.

Gruchet ! quoi ? parlez ! Eh bien ? — Je le suis ?


GRUCHET, le regarde des pieds à la tête, puis éclate de rire.

Ah ! je vous en réponds !


TOUS, entrant à la fois, par tous les cotés.

Vive notre député ! Vive notre député !