Le Capitaine Aramèle/14

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Éditions Édouard Garand (p. 35-40).

IX


Qu’était devenue Thérèse ?

Ce n’était pas un hasard, comme on s’en doute bien, qui avait mis Thérèse sur le chemin de Mrs Whittle quelques jours auparavant, mais bien un complot entamé entre elle et son mari pour jeter la jeune Canadienne dans les bras du lieutenant Hampton. Le jour convenu pour l’exécution de ce complot, Mrs Whittle avait emmené Thérèse à sa demeure où était peu après survenu le major avec Hampton. Tout cela était paru si naturel à Thérèse qu’elle n’avait eu aucune défiance à l’égard de ses hôtes, et moins encore envers Mrs Whittle qui sut déployer les plus hypocrites démonstrations d’amitié et jouer une vilaine comédie pour garder l’orpheline à dîner. Et Thérèse, trop naïve, n’avait pu deviner le jeu sournois de Mrs Whittle, et elle n’avait pas été capable de résister aux supplications de la femme du major, à qui elle se croyait très redevable à cause des bontés que cette femme avait eues pour une simple petite étrangère. Thérèse, malgré elle, avait dû se plier aux circonstances. Puis elle se tranquillisa un peu lorsqu’on promit qu’on enverrait une note au capitaine. La jeune fille se soumit donc, mais non sans inquiétude et regrets. Elle se promettait bien déjà, et une fois qu’elle aurait repris sa liberté, que Mrs Whittle ne la reprendrait pas.

Mais n’était-il pas trop tard pour prendre cette résolution ? Certes, mais la pauvre enfant ne voyait encore aucun danger la menacer.

Elle ne pouvait s’imaginer que le billet écrit par Mrs Whittle et destiné au capitaine n’avait été qu’une supercherie pour la tromper ; en effet, ce billet, griffonné à la hâte, contenait des instructions mystérieuses à une soubrette très dévouée à la jeune femme. C’était la petite comédie que n’avait pu soupçonner Thérèse.

Après avoir écrit le billet et l’avoir remis à la soubrette, Mrs Whittle avait reconduit l’orpheline au salon où on allait prendre l’apéritif.

En voyant sa femme et Thérèse revenir, Whittle s’écria :

— Ma chère Katie, peux-tu deviner ce que vient de me proposer le lieutenant ?

— Est-ce au moins quelque chose d’amusant ? interrogea avec une feinte ignorance Mrs Whittle.

— Juge toi-même : il nous invite à aller dîner au “King’s Inn”.

— Vraiment ? fit Mrs Whittle, ravie.

— C’est comme j’ai le plaisir de vous en faire personnellement l’invitation, dit Hampton en lançant un regard ardent vers Thérèse.

— Mais certainement, répliqua avec un large sourire la jeune femme, c’est beaucoup plus amusant au “King’s Inn” que ce ne le sera ici. Que dites-vous de cette invitation mademoiselle Thérèse ?

— Madame, répondit Thérèse d’une voix tremblante, j’aimerais mieux m’en aller.

— Pauvre enfant ! minauda Mrs Whittle, on croirait que vous avez peur de vous perdre en notre compagnie !

— Le King’s Inn est un endroit très élégant, mademoiselle, assura Hampton avec un sourire aimable.

— Vous vous y amuserez grassement, déclara le major avec conviction. Aujourd’hui, ajouta-t-il avec l’accent d’un papa très intéressé au sort futur de sa fille, une jeune personne ne peut faire son entrée dans le monde sans avoir passé par le King’s Inn. Vous y coudoierez un bon nombre de “very select young ladies”. Il y a là le rendez-vous de la plus belle jeunesse masculine. Bref, je peux vous assurer que vous ne le regretterez pas.

— Oh ! fit Mrs Whittle en embrassant Thérèse qui avait envie de pleurer, je suis bien certaine qu’elle ne refusera pas de nous accompagner. C’est donc entendu, cher ami, ajouta-t-elle avec un coup d’œil expressif à son mari, je vais donner l’ordre d’atteler.

Thérèse se sentait prise comme en des serres qui la réduisaient à l’impuissance, et une fois encore elle se soumit. Elle ne ressentait encore aucune peur, mais elle se demandait avec inquiétude ce qu’allaient penser de son absence prolongée Etienne et Aramèle.

Ce King’s Inn qu’on lui vantait ne l’attirait pas. Et les amusements et la belle société dont on lui avait parlé ne la tentaient pas le moins du monde. Elle n’avait aucune idée de ce qu’était la société mondaine, et ne ressentait nul désir ni besoin de la connaître. Elle trouvait tout son bonheur entre la tendresse de son frère, la bienveillance d’Aramèle et les respectueuses attentions, pour ne pas dire l’amour ardent de Léon DesSerres. Hors de cette atmosphère la jeune fille se trouvait désorientée, égarée, et elle ne pouvait que souffrir.

Elle était donc très mal à l’aise chez les Whittle. Mais qu’aurait-elle pensé si elle avait connu, ne fut-ce que par ouï-dire, ce qu’était le King’s Inn où on allait l’emmener ? C’était bien, comme l’avait déclaré le major, le rendez-vous de « young ladies », mais non des plus honorables, et les jeunes Anglais y recherchaient les aventures galantes. À cette société se mêlaient des femmes mariées peu soucieuses de leur réputation, telle Mrs Whittle. On y rencontrait encore beaucoup de maris qui y venaient chercher des distractions que ne leur donnait pas le foyer conjugal. Mais, une chose sûre, la bonne, la vraie et honnête société anglaise n’y mettait jamais les pieds, elle connaissait trop de réputation le King’s Inn.

Cette hôtellerie était située au delà du Faubourg Saint-Roch, et sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, à quelques pas de la route de Charlesbourg. Elle comprenait trois pavillons, formant triangle, réunis par deux ailes à un unique étage. Le milieu faisait cour, et en traversant cette cour on aboutissait à l’entrée principale dans le pavillon du centre. Le pavillon de droite contenait le logement exclusif de la tenancière, une Mrs Loredane, et de sa fille, Miss Lottie. L’aile unissant ce pavillon à celui du centre servait de cuisine et de logement aux serviteurs. Le pavillon central, beaucoup plus spacieux que les deux autres, comprenait une grande salle commune, un vaste réfectoire et quelques salons. L’aile suivante renfermait des appartements pour les voyageurs. Enfin le pavillon de gauche avait été converti en une salle de danse. Un mur de pierre haut de six à sept pieds entourait l’hôtellerie. Cette construction, faite de grosses pierres grises et rugueuses, avec ses fenêtres étroites, basses et grillagées, offrait un aspect massif et lourd de prison. Cette propriété, jusque vers 1755, avait servi de maison de retraite aux Pères Récollets qui l’avaient bâtie. En 1759 on s’en servit comme poste de ravitaillement de l’armée du général marquis de Montcalm. Plus tard, durant l’hiver de 1775, elle allait servir de quartiers à l’état-major du Colonel Arnold qui, avant de reprendre le chemin de la Nouvelle-Angleterre, la ferait raser.

Après la reddition de Québec, en 1759, cette propriété avait été acquise par la veuve d’un capitaine, Hugh Loredane, de l’armée anglaise, tué, en même temps que Wolfe, sous les murs de la cité. Mrs Loredane, sa veuve, afin de pourvoir à sa subsistance et à celle, de sa fille unique, Miss Lottie, avait converti la maison en auberge qu’elle avait décorée du nom pompeux de « King’s Inn ». Mrs Loredane était une femme d’une cinquantaine d’années, à l’allure jeune encore et aimant fort les plaisirs. Elle avait été belle dans sa jeunesse, mais à présent l’embonpoint et la graisse lui avaient enlevé la grâce et l’élégance. Son visage couperosé ne possédait plus la physionomie charmante de la jeune fille, et son nez rouge laissait penser qu’elle faisait un usage immodéré des vins. Et, chose curieuse, femme aux morues très douteuses, Mrs Loredane évitait avec un soin jaloux que sa fille ne se mêlât à la clientèle louche qui fréquentait son auberge. La jeune fille n’avait pour toute compagne qu’une institutrice écossaise, et pour tout plaisir que la promenade dans la campagne voisine en compagnie de l’institutrice. Deux ou trois fois seulement sa mère l’avait admise dans les réunions intimes.

Mrs Loredane ne recevait pas son monde comme une simple tenancière, mais comme une maîtresse de maison. Et tout, clientèle, mobilier, serviteurs, y était si hétéroclite que cette auberge aurait pu être appelée à juste titre « The Curiosity Inn », et nul doute qu’un Dickens y aurait trouvé mille sujets humoristiques qui eussent fait les délices du siècle présent et des siècles futurs.

Mrs Loredane n’était pas seulement hôtelière, elle s’était faite agent matrimonial. Dès qu’un jeune homme avait eu l’heur de lui plaire, elle se faisait fort de lui trouver femme à son goût et à sa main. Aussi voulait-elle à tout reste marier le lieutenant Hampton qui était un fidèle de sa maison.

Elle lui avait donc déclaré, un jour :

— Si vous daigniez me confier votre cas, je vous choisirais une femme qui vous irait comme un gant.

Hampton s’était mis à rire pour demander aussitôt sur un ton goguenard :

— Ne serait-ce pas Miss Lottie que vous désirez m’offrir ?

— Ce serait peut-être la femme qu’il vous faut, sourit Mrs Loredane : Malheureusement je la trouve trop jeune encore pour s’embarquer dans une si mystérieuse aventure.

— Mais n’a-t-elle pas seize ans ?

— Oui, elle en aura bientôt dix-sept ; voilà justement pourquoi elle ne se mariera pas maintenant.

— Vous trouvez donc qu’à seize ans une jeune fille n’est pas mûre pour le mariage ?

— Parfaitement.

— En ce cas, madame, vous me condamnez au célibat : je n’ai jamais désiré que du seize ans, et, bien à propos ou plutôt mal à propos, j’avais jeté mon dévolu sur miss Lottie !

Mrs Loredane demeura sérieuse et ne répliqua pas, parce que le lieutenant riait, et Mrs Loredane n’aimait pas qu’on plaisantât sur le compte de sa fille. Pourtant, en dépit de son air de plaisanter, Hampton était peut-être sincère. Car il avait pu, une fois ou deux, entrevoir la fille de Mrs Loredane, et il l’avait trouvée fort jolie. Mais il venait de comprendre que la mère avait pour sa fille des prétentions qu’il ne pouvait satisfaire. Il en ressentit de suite du dépit. Mais Mrs Loredane, pour se ménager l’estime et la clientèle du jeune lieutenant et aussi pour lui ôter tout désir de sa fille, décida de lui trouver un numéro seize, numéro qu’il semblait tant convoiter.

Mais quel serait ce numéro ? Où le dénicherait-elle ? Peu importe ! Mrs Loredane compterait sur un hasard.

Trois mois s’etaient écoulés, et le bienheureux hasard espéré par la tenancière du « King’s Inn » se présenta à l’improviste, lorsque Mrs Whittle présenta à Mrs Loredane Thérèse Lebrand.

— Ho ! sweet Theresa ! s’écria Mrs Loredane en embrassant la jeune fille sur les deux joues.

Thérèse faillit se trouver mal à ce contact et à la vue de cette maritorne peinturée, fardée, frisée, excessivement décolletée, et toute couverte de bijoux et de pierres précieuses. Les parfums violents qui se dégageaient de Mrs Loredane montèrent à la tête de Thérèse, tant et si bien qu’elle redouta que ces parfums ne fussent empoisonnés.

Malgré son dégoût et sa confusion elle parvint à faire assez bonne contenance, et docilement elle se laissa conduire au réfectoire, situé dans le fond du pavillon central. Le réfectoire avait douze tables, et au moment où Thérèse y était introduite en compagnie de Mrs Whittle, du major et du lieutenant Hampton, dix de ces tables étaient occupées chacune par six convives, hommes et femmes. La onzième table n’avait qu’un convive, la douzième était vacante. C’est à cette table que Mrs Loredane plaça les Whittle et l’orpheline.

Lorsque ces nouveaux personnages pénétrèrent, dans le réfectoire un grand brouhaha régnait : les convives mangeaient, buvaient, parlaient très fort et riaient à gorge haute. La première chose qui frappa, et presque d’horreur, les yeux de Thérèse, ce furent des jeunes femmes et des jeunes filles qui, déjà demi-ivres, levaient encore des coupes pleines de liqueur. Et ces femmes et ces jeunes filles étaient si légèrement vêtues que la pudeur de l’orpheline s’en offusqua.

Elle voulut se retirer avant même d’avoir pris le siège que venait de lui indiquer Mrs Loredane ; mais Mrs Whittle la poussa presque rudement, tandis que Mrs Loredane, en souriant, disait :

— Dear Theresa, je vous assure que vous serez satisfaite du service.

En même temps elle aidait la jeune fille à s’asseoir, ou mieux, sans le faire voir, elle la contraignait doucement. Hampton prit place à côté d’elle, et le major et sa femme s’assirent vis-à-vis.

Thérèse se trouvait à faire face au major Whittle d’abord, puis au convive solitaire de la table voisine. Or, ce convive, — un jeune homme, — parut intéresser de suite la jeune fille, parce que son attitude digne et réservée le faisait paraître tout à fait étranger à toute la bande criarde qui s’agitait et hurlait dans la salle. Il levait rarement les yeux de son assiette, mais s’il les levait à présent, et même assez souvent, c’était pour regarder Thérèse. Grand, d’un physique agréable, l’air intelligent, l’inconnu présentait un extérieur de grande distinction, bien qu’il fût vêtu d’un habit commun fait de gros velours anglais et qu’il ne portât aucun ornement. Thérèse remarqua ses yeux qui lui parurent d’un beau bleu foncé et remplis d’une expression d’honnêteté et d’énergie. Elle remarqua aussi ses mains fines et blanches, et elle supposa que ce jeune homme devait appartenir à une bonne classe de la société.

Cet étranger avait, du reste, excité la curiosité de tout le monde bien avant que Thérèse n’arrivât. On avait posé à Mrs Loredane mille questions au sujet de ce jeune homme à qui maintes jeunes filles et jeunes femmes décochaient des regards ardents. Mrs Loredane avait répondu :

— C’est un voyageur qui m’est arrivé au crépuscule et qui m’a demandé asile pour la nuit. Il me paraissait très fatigué, et sa monture, je pense, avait dû fournir une très longue traite.

— D’où vient-il ? avait-on encore demandé.

— Je ne sais pas. Il n’a pas daigné répondre aux questions que je lui ai posées.

— Une chose dont on ne peut douter, émit une jeune fille égrillarde, il est anglais.

— Voilà justement ce qui n’est pas sûr, répliqua Mrs Loredane. L’accent de ce jeune homme m’a paru pencher vers l’écossais.

— Bah ! s’écria avec sarcasme un officier, il ne faut pas baser ses jugements sur l’accent. Ne savez-vous pas qu’une certaine société anglaise essaye depuis un temps de se donner certain air écossais, comme au bon temps où régnait sur l’Angleterre la maison royale d’Ecosse. C’est la manie qui revient… une manie pour se distinguer des autres !

Et l’officier, à demi-ivre, se mit à rire aux éclats.

— Parfait ! s’écria une jeune femme en frappant son assiette de sa coupe de cristal. C’est la folle manie des Écossais également d’essayer de se faire voir plus anglais que les Anglais. Un jour, on aura la manie de se donner l’accent canadien !

À son tour elle éclata de rire, et un immense rire général domina les bruits d’une musique discordante de violons, de flûtes et de cornemuses partant d’un des angles de la salle, où se dressait un paravent qui dérobait la vue des musiciens.

Lorsque le rire diminua une jeune fille se leva, le verre en main, et clama à tue-tête :

— Allons ! moi, j’aime les Écossais et je bois à la santé de ce voyageur qui, je parierais, est tout ému de cette musique de cornemuses !

Pour la première fois le convive inconnu tourna la tête, qu’il inclina, en souriant à la jeune fille. Puis il parut aussitôt s’absorber dans ses propres pensées.

Seule l’apparition de Thérèse avait semblé le faire sortir tout à fait de sa solitude : souvent à présent il jetait à la jeune fille un rapide regard. Et ce regard que Thérèse avait saisi à deux ou trois reprises lui avait paru sympathique.

De ce moment elle se trouva moins seule.

Mrs Loredane, qui était venu recevoir ses nouveaux hôtes, était retournée prendre place à une table, au centre, où elle présidait ce festin joyeux. Une dizaine de serviteurs allaient et venaient rapidement, et Thérèse remarqua qu’ils transportaient plus de liqueurs que de mets.

Le major Whittle avait servi les apéritifs, Thérèse refusa de boire quoi que ce fût.

On lui apporta quelques mets qui semblaient fort succulents, mais elle ne parvint pas à manger. Elle était si désemparée, si inquiète, qu’elle en demeurait rigide. Le major, Mrs Whittle et Hampton lui-même essayèrent vainement de la rassurer, ce fut impossible.

Lorsque Mrs Whittle lui offrait quelque chose, Thérèse disait seulement :

— Madame, je voudrais m’en aller !

Mrs Whittle, à la fin, s’impatientait.

Si Thérèse n’eût été retenue par la crainte ou la gêne, elle eût demandé la protection de ce jeune homme qu’elle devinait, comme elle, étranger en ce lieu. Toutefois elle ne cessa pas de regarder souvent l’inconnu qui, maintenant, ne levait plus les yeux et semblait s’être de nouveau absorbé dans ses pensées.

Thérèse se sentit en peine, et il lui sembla qu’elle était plus seule que jamais. Puis elle dut à contre-cœur faire un peu cas des attentions multipliées de Hampton. Mais elle souffrait, la pauvre enfant, elle souffrait atrocement. En elle-même elle appelait à son secours le capitaine Aramèle ! Quelle joie, quel triomphe elle eût éprouvé si tout à coup elle avait vu apparaître le capitaine ! La courte vision qu’elle eut des siens la détacha encore une fois des êtres et des choses qui l’entouraient. Le major, qui l’observait à la dérobée, remarqua à l’oreille de Mrs Whittle :

— Je pense bien que la petite ne sera pas facile à dompter !

— Elle est tenace, sourit Mrs Whittle, mais je crois que Mrs Loredane, une fois que tout ce monde sera parti pour la salle de danse, trouvera bien le moyen de la dégourdir. Je lui ai déjà soufflé un mot à l’oreille à ce sujet.

Or, comme si la tenancière eût deviné ces paroles, elle quitta la table où elle avait présidé cette réfection gargantualesque pour venir se mêler à la conversation des Whittle et du lieutenant Hampton. C’était au moment où plusieurs convives quittaient le réfectoire pour se rendre à la salle de danse.

Mrs Loredane, qui connaissait assez de français pour se faire comprendre, baragouina quelques paroles aimables à Thérèse, puis, se penchant vers Hampton avec un sourire ambigu, elle lui murmura :

— Lieutenant, je ne m’étonnerais pas de vous trouver ce soir même le gant qu’il vous faut !

— Et la pointure aussi ? demanda Hampton avec un sourire ignoble.

— Parfaitement. Je m’y connais…

D’un coup d’œil elle indiqua Thérèse qui, distraite, laissait errer ses regards sur les choses de la table.

— Malheureusement, chère madame, répliqua Hampton, vous arrivez trop tard !

— Quoi ! s’écria avec surprise la grosse tenancière, serait-ce déjà accompli ?

— Eh oui ! Et l’honneur ne peut vous en revenir !

— Bah ! fit Mrs Loredane en clignant un œil malin, vous ne me direz pas que c’est Mrs Whittle qui a réussi cette affaire pour vous.

— C’est pourtant tout comme si je vous le disais ? se mit à rire Hampton.

— Je doute fort, mon cher ami, car votre conquête ne m’a pas bien l’air assurée.

— Comment pouvez-vous douter ? demanda Hampton avec surprise.

— Parce que je m’y connais, je vous l’ai dit. Et je vous dirai encore que vous ne pouvez faire cette conquête, dans les circonstances que je découvre, sans le secours ou tout au moins le concours habile d’une femme d’expérience.

— Et vous avez cette expérience ? interrogea Hampton.

— J’ose m’en vanter, essayez-moi !

— C’est bien, consentit Hampton, voyons ce que vous pouvez faire.

— Mon cher, reprit à voix basse Mrs Loredane, avant que la dixième heure n’ait sonné, cette fille sera à vous !

Hampton rougit vivement… il rougit de plaisir, d’une envie féroce de posséder cette fleur canadienne qu’il sentait frémir près de lui, cette fleur qui l’enivrait de son parfum très doux, cette fleur timide qu’il voulait non pas cueillir pieusement comme une chose fragile et précieuse, mais prendre violemment pour la briser dans un emportement de passion brutale.

Alors Mrs Loredane s’adressa à la jeune fille de sa voix onctueuse et grasse et avec un sourire fade :

— Dear Theresa, vous ne mangez donc plus ?

La jeune fille n’avait presque pas touché aux mets que lui avait fait servir Mrs Whittle.

— Je n’ai pas faim, madame, répondit l’orpheline, et je voudrais bien m’en aller.

En même temps elle jetait un regard suppliant à Hampton, comme pour l’implorer de l’emmener hors de cet endroit odieux et de la reconduire chez elle. Car elle comptait toujours sur la promesse du lieutenant, qu’il irait la reconduire chez le capitaine Aramèle après le dîner.

Or, ce dîner tirait à sa fin.

Les convives, par groupes bruyants, gagnaient la salle de danse, et bientôt il ne restait que les serviteurs qui s’empressaient de desservir, et les Whittle. Il restait encore l’inconnu de la table voisine, qui semblait prendre un temps considérable à faire son repas et qui, depuis un moment, examinait du coin de l’œil l’orpheline.

Le major Whittle, en finissant son dessert, vidait des coupes de vin rouge, tandis que Mrs Whittle, qui avait surpris les regards de l’inconnu sur Thérèse, essayait par quelques mimiques discrètes et des sourires de nouer avec cet étranger d’allure distinguée une aventure galante. Mais l’inconnu ne paraissait pas voir les mimiques et les sourires et il évitait les regards de Mrs Whittle.

La jeune femme en ressentit un vif dépit et elle voulut décharger sur l’orpheline son ressentiment.

— Petite, dit-elle rudement et haut pour être entendue de tout le monde, hâtez-vous de finir votre repas ; vous nous retenez ici lorsque tout le monde s’empresse vers la salle de danse !

— Je n’ai plus faim, madame, et je demande qu’on me ramène chez moi !

— Oui, oui, tout à l’heure on vous reconduira. Tenez ! buvez ce vin !

— Non, madame, merci, je ne bois pas de vin.

— Ah ! petite niaise, gronda Mrs Whittle avec colère, vous devenez insupportable !

Puis, rageuse, elle s’écria en regardant Hampton :

— Hé ! lieutenant, n’êtes-vous pas assez galant pour amuser cet enfant ? Elle se leva brusquement en faisant entendre un ricanement moqueur, prit le bras de son mari qu’elle secoua et ajouta sur un ton sec :

— Venez, Sam, cette petite folle nous fera manquer la première danse !

Thérèse rougit violemment, et à nouveau ses yeux croisèrent ceux de l’inconnu qui, lentement, buvait un verre de cidre.

Au moment où Mrs Whittle et son mari quittaient le réfectoire, Hampton demanda à l’orpheline qui se levait :

— Dansez-vous, mademoiselle ?

— Non, répondit sèchement Thérèse, je veux maintenant m’en aller coûte que coûte.

Mrs Loredane intervint doucereusement :

— Peut-être, minauda-t-elle, que mademoiselle aimerait mieux se voir seule un moment pour se reposer ? Je vais vous conduire dans un petit salon, dear Theresa, venez !

— Madame, je veux m’en aller, prononça la jeune fille sur un ton résolu.

— Oui, oui, chère enfant, sourit Mrs Loredane, le lieutenant vous conduira chez vous tout à l’heure, quand j’aurai fait atteler à mon cabriolet que je lui prêterai.

— Bien sûr, madame ? demanda Thérèse avec doute.

— Je vous le jure, venez.

La tenancière fit un signe d’intelligence à Hampton qui s’en alla vers la salle de danse, et elle entraîna l’orpheline dans une petite pièce voisine de la grande salle commune.

Toutes ces petites scènes n’avaient pas échappé à l’inconnu. Quand il vit tout le monde parti, il quitta sa table, se dirigea vers la salle commune qui était tout à fait déserte et s’assit tranquillement devant le feu d’une haute cheminée.