Mozilla.svg

Le Capitaine Fracasse/Chapitre XII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
G. Charpentier (Tome 2p. 97-121).

XII

LE RADIS COURONNÉ


En quittant Mérindol, une incertitude travaillait Jacquemin Lampourde, et lorsqu’il fut arrivé au bout du Pont-Neuf, il s’arrêta et demeura quelque temps perplexe comme l’âne de Buridan entre ses deux mesures d’avoine, ou, si cette comparaison ne vous plaît point, comme un fer entre deux aimants d’égale force. D’une part le lansquenet exerçait sur lui une attraction impérieuse avec son tintement lointain de pièces d’or ; de l’autre le cabaret se présentait orné de séductions non moindres, faisant sonner son carillon de pots. Embarrassante alternative ! Bien que les théologiens fassent du libre arbitre la plus belle prérogative de l’homme, Lampourde, maîtrisé par deux penchants irrésistibles, car il était aussi joueur qu’ivrogne, et aussi ivrogne que joueur, ne savait réellement à quoi se décider. Il fit trois pas vers le tripot ; mais les bouteilles pansues, couvertes de poussière, drapées de toiles d’araignée, coiffées d’un rouge casque de cire, apparurent à son imagination sous un rayon si vif qu’il en fit trois pas vers le cabaret. Alors le Jeu agita fantastiquement à ses oreilles un cornet plein de dés plombés, et lui arrondit devant les yeux un demi-cercle de cartes biseautées, diapré comme une queue de paon, vision enchanteresse qui lui cloua les pieds au sol.

« Ah çà ! est-ce que je vais rester là planté comme une idole, se dit à lui-même le bretteur impatienté de ses propres tergiversations ; je dois avoir l’air d’un franc viédaze regardant voler des coquecigrues, avec ma mine ahurie et quidditative. Pardieu ! si je n’allais ni au cabaret ni au tripot, et rendais visite à ma déesse, à mon Iris, à la nonpareille beauté qui me retient en ses lacs. Mais peut-être, à cette heure, sera-t-elle occupée à quelque bal ou festin nocturne, hors de son logis. Et d’ailleurs la volupté amollit le courage, et les plus grands capitaines se sont repentis de s’être trop adonnés aux femmes. Témoin Hercule avec sa Déjanire, Samson avec sa Dalila, Marc-Antoine avec sa Cléopâtre, sans compter les autres dont je ne me souviens pas, car on a cueilli bien des fois les prunes depuis que j’ai fait mes classes. Donc, renonçons à cette fantaisie lascive et vitupérable. Mais que faire cependant entre ces deux charmants objets ? Qui choisit l’un s’expose à regretter l’autre. »

En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans ses poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa barbiche, semblait pousser des racines entre les pavés et se pétrifier en statue, comme cela arrive à plus d’un compagnon aux Métamorphoses d’Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si brusque qu’un bourgeois attardé qui passait par là s’en émut de peur et hâta le pas, croyant qu’il allait l’assaillir et à tout le moins lui tirer la laine. Lampourde n’avait aucune intention de détrousser ce nigaud, qu’en sa rêverie distraite il ne voyait même point ; mais une idée triomphante venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes étaient finies.

Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l’air après avoir dit : « Pile pour le cabaret, face pour le tripot ! »

La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur, retomba sur un pavé, faisant luire sa paillette d’or sous le rayon d’argent qui s’échappait de la lune, en ce moment débarrassée de tout nuage. Le bretteur s’agenouilla pour déchiffrer l’oracle rendu par le hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée. Bacchus l’emportait sur la Fortune.

« C’est bien, je me griserai », dit Lampourde en remettant le doublon, dont il essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l’abîme, étant destinée à engloutir beaucoup de choses.

Et, faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du Radis couronné, sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la vigne. Le Radis couronné présentait à Lampourde cet avantage d’être situé à l’angle du Marché-Neuf, à deux pas de son logis qu’il regagnait en quelques zigzags lorsqu’il s’était mis du vin jusqu’au nœud de la gorge, à partir de la semelle de ses bottes.

C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait d’enseigne et de désignation au cabaret.

Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siège, mais non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de querelles ; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue, produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse compagnie au Radis couronné.

Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.

La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne. Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond, ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les harengs-saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient en avaient gâté et détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu. Jadis le cabaret avait été mieux hanté ; mais peu à peu, aux courtisans et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange, étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui, n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur, éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi bizarres que celles des Songes drolatiques de maître Alcofribas Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs, s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades, chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de sauces et de vins répandus ; mais les manches qui l’essuyaient ne pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes même étant percées au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les jambes des buveurs les miettes tombées du festin.

Quand Jacquemin Lampourde entra au Radis couronné, le plus triomphant vacarme régnait dans l’établissement. Des gaillards à mine truculente, tendant leurs pots vides, frappaient sur les tables des coups de poing à tuer des bœufs et qui faisaient trembler les suifs emmanchés dans des martinets de fer. D’autres criaient « tope et masse » en répondant à des rasades. Ceux-ci accompagnaient une chanson bachique, hurlée en chœur avec des voix aussi lamentablement fausses que celles de chiens hurlant à la lune, d’un cliquetis de couteau sur les côtes de leurs verres et d’un remuement d’assiettes tournées en meule. Ceux-là inquiétaient la pudeur des Maritornes, qui, les bras élevés au-dessus de la foule, portaient des plats de victuailles fumantes et ne pouvaient se défendre contre leurs galantes entreprises, tenant plus à conserver leur plat que leur vertu. Quelques-uns pétunaient dans de longues pipes de Hollande et s’amusaient à souffler de la fumée par les naseaux.

Il n’y avait pas que des hommes dans cette cohue, le beau sexe y était représenté par quelques échantillons assez laids ; car le vice se permet parfois de n’avoir pas le nez mieux fait que la vertu. Ces Philis, dont le premier venu, moyennant la pièce ronde, pouvait être le Tircis ou le Tityre, se promenaient par couples, s’arrêtant aux tables, et buvaient comme colombes familières en la coupe de chacun. Ces copieuses lampées, jointes à la chaleur du lieu, faisaient leurs joues cramoisies sous le rouge de brique dont elles étaient enluminées, en sorte qu’elles semblaient des idoles peintes à deux couches. Des cheveux faux ou vrais, tournés en accroche-cœurs, étaient plaqués sur leurs fronts luisants de céruse ou, calamistrés au fer, allongeaient leurs spirales jusque sur des poitrines largement découvertes et passées au badigeon, non sans quelque petite veine d’azur dessinée en leurs blancheurs postiches. Leurs ajustements affectaient une braverie mignarde et galante. Ce n’était que rubans, plumes, broderies, galons, ferrets, aiguillettes, couleurs vives ; mais il était aisé de voir que ce luxe, fait pour la montre, n’avait rien de réel et sentait la friperie : les perles n’étaient que verre soufflé, les bijoux d’or que cuivre, les robes de soie que vieilles jupes retournées et reteintes ; mais ces élégances de mauvais aloi suffisaient à éblouir les yeux avinés des compagnons réunis en ce bouge. Quant à l’odeur, si ces dames ne flairaient pas la rose, elles sentaient le musc comme un terrier de putois, seule odeur assez forte pour dominer les infectes exhalaisons du taudis, et qu’on trouvait par comparaison plus suave que baume, ambroisie et benjoin. Quelquefois un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l’oreille, dans un gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires affectés et un « non » qui voulait dire « oui » ; puis, au long de l’escalier, on voyait des groupes qui montaient, l’homme le bras sur la taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il faut encore quelques semblants de pudeur. D’autres redescendaient la mine confuse, tandis que leur Amaryllis de rencontre faisait bouffer sa jupe de l’air le plus détaché du monde.

Lampourde, habitué de longue main à ces mœurs qui, d’ailleurs, lui paraissaient naturelles, ne prêtait aucune attention au tableau dont nous venons de tirer un crayon rapide. Assis devant une table, le dos appuyé au mur, il regardait d’un œil plein de tendresse et de concupiscence une bouteille de vin des Canaries qu’une servante venait d’apporter, une bouteille antique et recommandable, de derrière les fagots et du cas réservé aux goinfres et biberons émérites. Quoique le bretteur fût seul, deux verres avaient été placés sur la table, car on savait son horreur pour l’ingurgitation solitaire des liquides, et d’un moment à l’autre un compagnon de beuverie pouvait lui survenir. En attendant ce convive fortuit, Lampourde élevait lentement, à la hauteur de sa visée, le verre effilé de patte et tourné en clochette de liseron où brillait, pailletée d’un point lumineux, la blonde et généreuse liqueur. Puis, ayant satisfait le sens de la vue en admirant cette chaude couleur de topaze brûlée, il passait au sens de l’odorat, et, remuant le vin par une secousse ménagée qui lui imprimait une sorte de rotation, il en humait l’arome à narines aussi béantes que les fosses d’un dauphin héraldique. Restait le sens du goût. Les papilles du palais, convenablement excitées, s’imprégnaient d’une gorgée de ce nectar ; la langue la promenait autour des badigoinces et l’envoyait enfin au gosier avec un clappement approbatif. Ainsi maître Jacquemin Lampourde, au moyen d’un seul verre, flattait-il trois des cinq sens que l’homme possède, ce qui était le fait d’un épicurien consommé tirant des choses jusqu’au dernier suc et quintessence de plaisir qu’elles contiennent. Encore prétendait-il bien que le tact et l’ouïe pouvaient y avoir leur part de jouissance : le tact, par le poli, la netteté et la forme du cristal ; l’ouïe, par la musique, vibration et parfait accord qu’il rend lorsqu’on le choque avec le dos d’une lame ou qu’on promène circulairement ses doigts mouillés sur le bord du verre. Mais ce sont là paradoxes, billevesées et fantaisies d’un raffinement trop subtil, ne prouvant rien pour vouloir trop prouver, sinon le vicieux raffinement de ce maraud.

Notre bretteur était là depuis quelques minutes quand la porte du cabaret s’entr’ouvrit ; un quidam, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’ayant de blanc que son rabat et un flot de linge qui lui bouffait au ventre, entre sa veste et son haut-de-chausses, fit son apparition dans l’établissement. Quelques broderies de jayet, à moitié défilées, avaient la velléité, non suivie d’effet, d’agrémenter le délabrement de son costume, dont la coupe cependant trahissait un reste d’ancienne élégance.

Ce personnage offrait la particularité d’avoir la face d’une blancheur blafarde comme si elle avait été saupoudrée de farine, et le nez aussi rouge qu’un charbon ardent. De petites fibrilles violettes le veinaient et témoignaient d’un culte assidu pour la Dive Bouteille. Le calcul de ce qu’il avait fallu de tonneaux de vin et de fiasques d’eau-de-vie avant de l’amener à cette intensité d’érubescence, effrayait l’imagination. Ce masque bizarre ressemblait à un fromage où l’on aurait planté une guigne. Pour achever la portraiture, il eût suffi de deux pépins de pomme à la place des yeux et d’une mince estafilade représentant la bouche fendue en tirelire. Tel était Malartic, l’ami de cœur, le Pylade, l’Euryale, le fidus Achates de Jacquemin Lampourde ; il n’était pas beau, certes, mais les qualités morales rachetaient bien chez lui ces petits désagréments physiques. Après Jacquemin, à l’endroit duquel il professait la plus profonde admiration, c’était la meilleure lame de Paris. Au jeu, il retournait le roi avec un bonheur que personne ne se permettait de trouver insolent ; il buvait toujours sans paraître jamais gris, et quoiqu’on ne lui connût point de tailleur, il était mieux fourni de manteaux que le courtisan le plus accommodé. Du reste, homme délicat à sa manière, ayant toutes les probités de la caverne, capable de se faire tuer pour soutenir un camarade et d’endurer, sans desserrer les dents, estrapade, brodequins, chevalet, même la question de l’eau, la plus tortionnaire pour un biberon de son calibre, plutôt que de compromettre sa bande par un mot indiscret. Un fort charmant sujet en son genre ! aussi jouissait-il de l’estime générale dans le monde où s’exerçait son industrie.

Malartic alla droit à la table de Lampourde, prit un escabeau, s’assit en face de son ami, empoigna silencieusement le verre plein qui semblait l’attendre et le vida d’un trait. Son système différait de celui de Jacquemin, mais n’en était pas moins efficace, comme le prouvait la pourpre cardinalesque de son nez. Au bout de la séance, les deux amis comptaient le même nombre de marques à la craie sur l’ardoise de l’hôtelier, et le bon père Bacchus, à cheval sur la barrique, leur souriait sans préférence comme à deux dévots de culte divers, mais d’égale ferveur. L’un dépêchait sa messe, l’autre la faisait durer ; mais toujours la messe était dite.

Lampourde, qui connaissait les mœurs du compagnon, lui remplit plusieurs fois son verre jusqu’au bord. Ce manège nécessita l’apparition d’une seconde bouteille, laquelle se trouva comme la première bientôt mise à sec ; celle-là fut suivie d’une troisième qui tint plus longtemps et fit plus de façons pour se rendre. Après quoi, pour reprendre haleine, les deux bretteurs demandèrent des pipes et se mirent à envoyer au plafond, à travers le brouillard condensé au-dessus de leurs têtes, de longs tire-bouchons de fumée pareils à ceux que les enfants mettent aux cheminées des maisons qu’ils griffonnent sur leurs livres et leurs cahiers d’étude. Après un certain nombre de bouffées aspirées et rendues, ils disparurent à l’instar des dieux d’Homère et de Virgile, dans un nuage où le nez de Malartic flamboyait seul comme un rouge météore.

Enveloppés de cette brume, les deux compagnons isolés des autres buveurs commencèrent une conversation qu’il eût été dangereux que le Chevalier du Guet entendît ; heureusement le Radis couronné était un lieu sûr, aucune mouche n’eût osé s’y risquer, et la trappe de la cave se fût ouverte sous les pieds de l’exempt assez audacieux pour pénétrer dans ce repaire. Il n’en serait sorti que haché menu comme chair à pâté.

« Comment vont les affaires, disait Lampourde à Malartic avec le ton d’un marchand qui se renseigne sur le cours des denrées ; nous sommes dans une morte-saison. Le roi habite Saint-Germain où les courtisans le suivent. Cela fait du tort au commerce ; il n’y a plus à Paris que des bourgeois et des gens de peu ou de rien.

— Ne m’en parle pas ! répondit Malartic, c’est une indignité. L’autre soir j’arrête sur le Pont-Neuf un gaillard d’assez bonne apparence, je lui demande la bourse ou la vie ; il me jette sa bourse, il n’y avait que trois ou quatre pièces de six blancs, et le manteau qu’il me laissa n’était que de serge avec un galon d’or faux. Au lieu d’être le voleur j’étais le volé. Au tripot, on ne rencontre plus que des laquais, des clercs de procureurs ou des enfants précoces qui ont pris dans le tiroir paternel quelques pistoles pour venir tenter la fortune. En deux coups de cartes et trois coups de dés on en a vu la fin. Il est outrageux de déployer ses talents pour un si mince résultat ! Les Lucindes, les Dorimènes, les Cidalises, ordinairement si pitoyables aux braves, se refusent à payer les billets et les notes, encore que nous les rossions d’importance, sous prétexte que la cour n’étant plus ici, elles ne reçoivent ni régals ni cadeaux, et sont obligées pour vivre de mettre leurs nippes en gage. Sans un vieux cornard jaloux qui m’emploie à bâtonner les amants de sa femme, je n’aurais pas gagné ce mois-ci de quoi boire de l’eau, nécessité à laquelle nul dénûment ne me forcera, la mort perpendiculaire me semblant cent fois plus douce. On ne m’a pas commandé le moindre guet-apens, le plus léger rapt, le plus petit assassinat. En quel temps vivons-nous, mon Dieu ! Les haines mollissent, les rancunes s’en vont à vau-l’eau, le sentiment de la vengeance se perd ; on oublie les insultes comme les bienfaits ; le siècle embourgeoisé s’énerve et les mœurs deviennent d’une fadeur qui me dégoûte.

— Le bon temps est passé, répliqua Jacquemin Lampourde ; autrefois un grand aurait pris nos courages à son service. Nous l’aurions aidé en ses expéditions et besognes secrètes, maintenant il faut travailler pour le public. Cependant il y a encore quelques bonnes aubaines. »

Et en disant ces mots il agitait des pièces d’or dans sa poche. Cette sonnerie mélodieuse fit petiller étrangement l’œil de Malartic ; mais, bientôt son regard reprit son expression placide, l’argent d’un camarade étant chose sacrée ; il se contenta de pousser un soupir qui pouvait se traduire par ces mots : « Tu es bien heureux, toi ! »

« Je pense d’ici à peu, continua Lampourde, pouvoir te procurer du travail, car tu n’es pas paresseux à la besogne, et tu as bientôt fait de retrousser ta manche lorsqu’il s’agit de détacher une estocade ou de tirer un coup de pistolet. Homme d’ordre, tu exécutes les commandes qu’on te fait dans le délai voulu, et tu prends sur toi les risques de police. Je m’étonne que la Fortune ne soit point descendue de sa boule de verre devant ta porte ; il est vrai que cette guenippe, avec le mauvais goût ordinaire aux femmes, comble de ses faveurs un tas de freluquets et de béjaunes au détriment des gens de mérite. En attendant que la drôlesse ait un caprice pour toi, passons le temps à boire, papaliter, jusqu’à ce que le liège de nos semelles se gonfle. »

Cette résolution philosophique était trop incontestablement sage pour que le compagnon de Jacquemin y fît la moindre objection. Les deux bretteurs bourrèrent leurs pipes et remplirent leurs verres, s’accoudant à la table comme des gens qui s’établissent dans leur bien-être et ne veulent point qu’on les dérange de leur quiétude.

Ils en furent pourtant dérangés. Dans l’angle de la salle, une rumeur de voix s’élevait d’un groupe qui entourait deux hommes posant entre eux les conditions d’un pari à la suite de l’impossibilité chez l’un de croire à un fait avancé par l’autre, à moins de le voir de ses propres yeux.

Le groupe s’entr’ouvrit. Malartic et Lampourde, dont l’attention était éveillée, aperçurent un homme de moyenne taille, mais singulièrement alerte et vigoureux, hâlé de visage comme un More d’Espagne, les cheveux noués d’un mouchoir, vêtu d’un caban de couleur marron qui en s’entr’ouvrant permettait de voir un justaucorps de buffle et des chausses brunes ornées sur la couture d’un rang de boutons de cuivre en forme de grelots. Une large ceinture de laine rouge lui sanglait les reins, et il en avait tiré une navaja valencienne qui, ouverte, atteignait la longueur d’un sabre. Il en serra le cercle, en essaya la pointe avec le bout du doigt et parut satisfait de son examen, car il dit à son adversaire : « Je suis prêt », puis, avec un accent guttural, il siffla un nom bizarre que n’avaient jamais entendu les buveurs du Radis couronné, mais qui a déjà figuré plus d’une fois dans ces pages : « Chiquita ! Chiquita ! »

À la seconde appellation, une fillette maigre et hâve, endormie dans un coin sombre, se débarrassa de la cape dont elle s’était soigneusement entortillée et qui la faisait ressembler à un paquet de chiffons, s’avança vers Agostin, car c’était lui, et fixant sur le bandit ses grands yeux étincelants, avivés encore par une auréole de bistre, elle lui dit d’une voix grave et profonde qui contrastait avec son apparence chétive :

« Maître, que veux-tu de moi ? je suis prête à t’obéir ici comme sur la lande, car tu es brave et ta navaja compte bien des raies rouges. » Chiquita dit ces mots en langue eskuara ou patois basque, aussi inintelligible pour des Français que du haut allemand, de l’hébreu ou du chinois.

Agostin prit Chiquita par la main et la plaça debout contre la porte en lui recommandant de se tenir immobile. La petite, accoutumée à ces exercices, ne témoignait ni frayeur ni surprise ; elle restait là, les bras ballants, regardant devant elle avec une sérénité parfaite, tandis qu’Agostin placé à l’autre bout de la salle, un pied avancé, l’autre en retraite, balançait le long couteau dont le manche était appuyé sur son avant-bras.

Une double haie de curieux formait une sorte d’allée d’Agostin à Chiquita, et ceux des truands qui avaient la barrique proéminente la rentraient en retenant leur respiration, de peur qu’elle ne dépassât la ligne. Les nez en flûtes d’alambic se reculaient prudemment pour n’être pas tranchés au vol.

Enfin le bras d’Agostin se détendit comme un ressort, un éclair brilla et l’arme formidable alla se planter dans la porte juste au-dessus de la tête de Chiquita, sans lui couper un cheveu, mais avec une précision telle qu’il semblait qu’on eût voulu prendre la mesure de sa taille.

Quand la navaja passa en sifflant, les spectateurs n’avaient pu s’empêcher de baisser les yeux ; mais l’épaisse frange de cils de la jeune fille n’avait pas même palpité. L’adresse du bandit excita une rumeur admirative parmi ce public difficile. L’adversaire même qui avait douté que ce coup fût possible battit des mains plein d’enthousiasme.

Agostin détacha le couteau qui vibrait encore, retourna à son poste, et cette fois fit passer la lame entre le bras et le corps de Chiquita impassible. Si la pointe eût dévié de trois ou quatre lignes, elle arrivait en plein cœur. Bien que la galerie criât que c’était assez, Agostin recommença l’expérience de l’autre côté du buste pour montrer que son adresse ne devait rien au hasard.

Chiquita, enorgueillie par ces applaudissements qui s’adressaient autant à son courage qu’à la dextérité d’Agostin, promenait autour d’elle un regard de triomphe ; ses narines gonflées aspiraient l’air avec force, et dans sa bouche entr’ouverte, ses dents pures comme celles d’un animal sauvage, brillaient d’une blancheur féroce. L’éclat de sa denture, les paillettes phosphoriques de ses prunelles mettaient à son visage sombre, tanné par le grand air, trois points lumineux qui l’éclairaient. Ses cheveux incultes se tordaient autour de son front et de ses joues en longs serpents noirs, mal retenus par un ruban incarnadin que débordaient et cachaient çà et là les boucles rebelles. À son col, plus fauve que du cuir de Cordoue, luisaient comme des gouttes laiteuses les perles du collier qu’elle tenait d’Isabelle. Quant à son costume, il était changé sinon amélioré. Chiquita ne portait plus la jupe jaune serin brodée d’un perroquet, qui lui eût donné à Paris l’aspect par trop étrange et remarquable. Elle avait une courte robe bleu sombre, à petits plis froncés sur les hanches, et une sorte de veste ou brassière en bouracan noir que fermaient, à la naissance de la poitrine, deux ou trois boutons de corne. Ses pieds, habitués à fouler la bruyère fleurie et parfumée, étaient chaussés de souliers beaucoup trop grands pour elle, car le savetier n’en avait pu trouver d’assez petits en son échoppe. Ce luxe paraissait la gêner ; mais il avait bien fallu faire cette concession aux froides boues parisiennes. Elle était tout aussi farouche qu’à l’auberge du Soleil bleu, cependant on voyait qu’un plus grand nombre d’idées passaient à travers sa sauvagerie, et, dans l’enfant, déjà pointait quelque nuance de la jeune fille. Elle avait vu bien des choses depuis son départ de la lande, et de ces spectacles son imagination naïve gardait comme un éblouissement.

Elle regagna le coin qu’elle occupait et, s’enveloppant de sa mante, reprit son sommeil interrompu. L’homme qui avait perdu le pari paya les cinq pistoles, montant de l’enjeu, au compagnon de Chiquita. Celui-ci fit glisser les pièces dans sa ceinture et se rassit à sa table devant le broc à demi vidé qu’il acheva lentement, car n’ayant pas de logis déterminé, il préférait rester au cabaret à grelotter sous quelque arche de pont ou quelque porche de couvent en attendant le jour, si long à paraître en cette saison. Ce cas était celui de plusieurs autres pauvres diables qui ronflaient à poings fermés, les uns sur les bancs, les autres dessous, roulés dans leurs capes pour toute couverture. C’était un spectacle drôlatique que celui de toutes ces bottes qui s’allongeaient sur le parquet comme des pieds de corps morts après la bataille. Bataille, en effet, où les navrés de Bacchus gagnaient en chancelant quelque angle obscur, et la tête appuyée à la muraille, écorchaient piteusement le renard, moqués de leurs compagnons plus robustes d’estomac et versaient du vin au lieu de sang.

« Par la Sainsanbreguoy, dit Lampourde à Malartic, voilà un drôle qui n’est pas manchot, et que je note pour le retrouver au besoin en des expéditions difficiles. Ce coup de couteau à distance vaut mieux pour les sujets d’approche farouche qu’une pistolade qui fait du feu, de la fumée et du bruit et semble appeler les sergents à l’aide.

— Oui, répondit Malartic, c’est un joli travail et proprement exécuté ; mais si l’on manque son coup, on est désarmé et l’on reste quinaud. Pour moi, ce qui me charme en cet exercice et montre d’adresse périlleuse, c’est la bravoure de la jeune fille. Cette mauviette ! cela n’a pas deux onces de chair sur les os et cela loge dans l’étroite cage de sa maigre poitrine un vrai cœur de lion ou de héros antique. Elle me plaît d’ailleurs avec ses grands yeux charbonnés et fiévreux et sa mine tranquillement hagarde. Au milieu de ces outardes, tadornes, oies et autres oiseaux de basse-cour, elle a l’air d’un jeune faucon dans un poulailler. Je me connais en femmes, et je puis juger la fleur d’après le bourgeon. La Chiquita, comme l’appelle ce maraud basané, sera dans deux ou trois ans d’ici un morceau de roi…

— Ou de voleur, continua philosophiquement Jacquemin Lampourde. À moins que le sort ne concilie ces deux extrêmes en faisant de cette morena, comme disent les Espagnols, la maîtresse d’un filou et d’un prince. Cela s’est vu et ce n’est pas toujours le prince qu’on aime le plus, tant ces drôlesses ont la fantaisie coquine et déréglée. Mais laissons là ces discours superflus et venons aux choses sérieuses. J’aurais besoin peut-être, d’ici à peu, de quelques braves à tout poil pour une expédition qu’on me propose, non tant lointaine que celle des Argonautes au pourchas de la toison d’or.

— Belle toison ! fit Malartic le nez dans son verre dont le vin semblait grésiller et bouillir au contact de ce charbon ardent.

— Expédition assez compliquée et dangereuse, poursuivit le bretteur ; je suis chargé de supprimer un certain capitaine Fracasse, baladin de son métier, qui gêne à ce qu’il paraît les amours d’un fort grand seigneur. Pour ce travail, j’y suffirai bien tout seul ; mais il s’agit aussi d’organiser le rapt de la donzelle aimée à la fois du grand et de l’histrion, et qui sera disputée aux ravisseurs par sa compagnie ; dressons une liste d’amis solides et sans scrupules. Que te semble de Piquenterre ?

— Excellent ! répondit Malartic, mais il n’y faut pas compter. Il brandille à Montfaucon, au bout d’une chaîne de fer, en attendant que sa carcasse déchiquetée des oiseaux tombe en la fosse du gibet, sur les ossements des camarades qui l’ont précédé.

— C’est donc cela, dit Lampourde avec le plus beau sang-froid du monde, qu’on ne le voyait pas depuis quelque temps. Ce que c’est que la vie ! Un soir, vous faites tranquillement carousse avec un ami dans un cabaret d’honneur ; puis vous allez chacun de votre côté à vos petites affaires. Huit jours après quand vous demandez « que devient un tel, » on vous répond : « Il est pendu. »

— Hélas ! c’est comme cela, soupira l’ami de Lampourde en prenant une pose tragiquement élégiaque ou élégiaquement tragique ; ainsi que le dit le sieur de Malherbe en sa consolation à Duperrier :


Il était de ce monde où les meilleurs choses
Ont le pire destin.


— Ne nous abandonnons pas à des pleurnichements féminins, dit le bretteur. Montrons un mâle et stoïque courage et continuons à marcher dans la vie, le chapeau enfoncé jusqu’au sourcil et le poing sur le rognon, défiant la potence qui, après tout, fors l’honneur, n’est pas beaucoup plus redoutable que le feu des canons, pierriers, coulevrines et bombardes qu’affrontent les soldats et capitaines, sans compter les mousquetades et l’arme blanche. À défaut de Piquenterre, qui doit être en la gloire près du bon larron, prenons Cornebœuf. C’est un gaillard râblé et trapu, bon pour les grosses besognes.

— Cornebœuf, répondit Malartic, est présentement en voyage le long des côtes barbaresques sous le commandement de Cadet la Perle. Le roi le tient en estime si particulière qu’il l’a fait blasonner d’une fleur de lis à l’épaule pour le retrouver partout au cas qu’il se perdît. Mais, par exemple, Piedgris, Tordgueule, La Râpée et Bringuenarilles sont libres et « a la disposicion de usted. »

— Ces noms me suffisent ; ils appartiennent à des braves et tu m’aboucheras avec eux lorsqu’il en sera temps. Sur ce, achevons cette quarte bouteille et tirons nos grègues d’ici. Le lieu commence à devenir plus méphitique que le lac Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne peuvent voler sans tomber morts pour la malignité des exhalaisons. Cela sent le gousset, l’écafignon, le faguenas et le cambouis. L’air frais de la nuit nous fera du bien. À propos, où couches-tu ce soir ?

— Je n’ai point envoyé en avant mon fourrier préparer mes logis, répondit Malartic, et ma tente n’est dressée nulle part ; je pourrais frapper à l’hôtel de la Limace, mais j’y ai un mémoire long comme mon épée, et rien n’est plus désagréable à voir au réveil que la mine renfrognée d’un vieil hôte qui se refuse avec grognement à la moindre dépense nouvelle et réclame son dû, agitant une poignée de notes au-dessus de sa tête comme le sieur Jupin son foudre. L’apparition subite d’un exempt me serait moins maussade.

— Pur effet nerveux, faiblesse compréhensible, car chaque grand homme a la sienne, fit sentencieusement Lampourde ; mais puisqu’il te répugne de te présenter à la Limace, et que l’hôtel de la Belle-Étoile est un peu trop réfrigérant par l’hiver qui court, je t’offre l’hospitalité antique de mon taudis aérien et pour couche la moitié de mon tréteau.

— J’accepte, répondit Malartic, avec une reconnaissance bien sentie. Ô trois et quatre fois heureux le mortel qui a des lares et des pénates et peut faire asseoir à son foyer l’ami de son cœur ! »

Jacquemin Lampourde avait accompli la promesse qu’il s’était faite après la réponse de l’oracle en faveur du cabaret. Il était saoul comme grive en vendange ; mais personne n’était maître de sa boisson comme Lampourde. Il gouvernait le vin et le vin ne le gouvernait pas. Pourtant quand il se leva, il lui sembla que ses jambes pesaient comme saumons de plomb et s’enfonçaient dans le plancher. D’un vigoureux coup de jarret il détacha ses pieds alourdis et marcha résolûment vers la porte, la tête haute et tout d’une pièce. Malartic le suivit d’un pas assez ferme, car rien ne pouvait ajouter à son ivresse. Plongez en la mer une éponge saturée d’eau, elle n’en boira pas une goutte de plus. Tel était Malartic, à cette différence près que chez lui le liquide n’était pas eau, mais bien pur jus de sarment. La sortie des deux camarades s’effectua donc sans encombre, et ils parvinrent à se hisser, quoiqu’ils ne fussent pas des anges, par l’échelle de Jacob montant de la rue au grenier de Lampourde.

À cette heure, le cabaret présentait un aspect lamentablement ridicule. Le feu s’éteignait dans l’âtre. Les chandelles, qu’on ne mouchait plus, avaient un pied de nez, et leurs mèches balançaient de larges champignons noirs. Des stalactites de suif en coulaient le long des chandeliers où elles se figeaient en se refroidissant. La fumée des pipes, des haleines et des mets s’était condensée près du plafond en un épais brouillard ; le plancher, couvert de débris et de boue, aurait eu besoin pour le nettoyer qu’on y fît passer un fleuve comme dans les étables d’Augias. Les tables étaient jonchées de reliefs, de carcasses et d’os jamboniques qu’on eût dit déchiquetés par les crocs de mâtins charogneux. Çà et là quelque broc renversé pendant le tumulte d’une querelle épanchait un reste de vin, dont les gouttes tombant dans la mare rouge qu’elles avaient formée, semblaient les gouttes de sang d’une tête coupée reçues dans un bassin ; le bruit de leur chute, intermittent et régulier, scandait comme le tic-tac d’une horloge le ronflement des ivrognes.

Le petit More du Marché-Neuf frappa quatre heures. Le cabaretier, qui s’était assoupi, la tête appuyée sur ses bras en croix, s’éveilla, promena un regard inquisitif autour de la salle, et voyant que la consommation s’était ralentie, il appela ses garçons et leur dit : « Il se fait tard ; balayez-moi ces marauds et ces coquines avec les épluchures : aussi bien ils ne boivent plus ! » Les garçons brandirent leurs balais, jetèrent trois ou quatre seaux d’eau, et en moins de cinq minutes, à grand renfort de bourrades, le cabaret fut vidé dans la rue.